Les groupes populaires face à l’État

« Aider les pauvres » Les revers de la philanthropie[1]

Enjeux contemporains

Par Mis en ligne le 29 novembre 2018

À la fin des années 2000, l’arrivée de la Fondation Lucie et André Chagnon (FLAC) a sus­cité beau­coup de réac­tions dans l’espace média­tique et dans les milieux com­mu­nau­taires au Québec. La FLAC s’est rapi­de­ment asso­ciée à la dif­fu­sion d’idées et de pra­tiques phi­lan­thro­piques ou de fon­da­tions sup­po­sé­ment nou­velles, regrou­pées sous l’étiquette du « phi­lan­thro­ca­pi­ta­lisme » ou de la ven­ture phi­lan­thropy, géné­ra­le­ment défi­nies à partir de deux carac­té­ris­tiques. Ces fon­da­tions cher­chaient d’une part à faire nou­veauté, en se dif­fé­ren­ciant à la fois de pra­tiques plus anciennes, mais éga­le­ment de pra­tiques du sec­teur public. Inspirée par cer­taines fon­da­tions aux États-Unis et en Angleterre, la « nou­velle » phi­lan­thro­pie pro­po­sait une cri­tique sévère de l’efficacité des ser­vices publics, ceux-ci n’ayant pas fait la démons­tra­tion de leur capa­cité à solu­tion­ner les pro­blèmes sociaux[2]. Ces fon­da­tions devaient d’autre part impor­ter du savoir-faire et des modèles exté­rieurs à l’administration publique, venant notam­ment de la finance, pour opérer « un chan­ge­ment de para­digmes scien­ti­fiques et poli­tiques[3] » dans le domaine social. La « nou­velle » phi­lan­thro­pie intro­dui­sait ainsi la logique du capi­tal-risque, en cher­chant à « opti­mi­ser » le ren­de­ment des pro­jets qu’elle finance, à la manière de n’importe quel autre inves­tis­se­ment.

En 2009, le pré­sident de la FLAC, Claude Chagnon, promet une « révo­lu­tion » : « Le Québec n’en est qu’à ses débuts en la matière, mais le temps où les fon­da­tions se conten­taient de rece­voir des demandes et de signer des chèques est révolu[4]». Depuis, le statut pri­vi­lé­gié de la FLAC en tant que par­te­naire du gou­ver­ne­ment dans des par­te­na­riats publics phi­lan­thro­piques (PPP), a fait d’elle une figure sin­gu­lière dans l’organisation des ser­vices sociaux qué­bé­cois. Dès 2007, la FLAC a créé trois socié­tés de ges­tion avec le gou­ver­ne­ment (tableau I)

Tableau I

Partenariats publics phi­lan­thro­piques

entre la Fondation Lucie et Claude Chagnon (FLAC) et le gou­ver­ne­ment qué­bé­cois

Nom de la société de ges­tion Durée du par­te­na­riat Mission Source de finan­ce­ment (en mil­lions de dol­lars)
Québec en forme 2007-2017 Promouvoir de saines habi­tudes de vie chez les enfants de 0-17 ans, par­ti­cu­liè­re­ment en milieux défa­vo­ri­sés FLAC : 240 M

État : 240 M

Avenir d’enfants 2009-2019 Prévention pré­coce, enfants 0-5 ans en situa­tion de pau­vreté FLAC : 250 M

État : 150 M

Réunir réus­sir (R2) 2009-2014 Décrochage sco­laire chez les jeunes FLAC : 50 M

État (Secrétariat à la jeu­nesse du Québec) :

50 M

Cette stra­té­gie d’établir des fonds d’appariement – des mat­ching grants – admi­nis­trés par des conseils pari­taires dans le champ du social semble être la pre­mière d’une telle enver­gure au Québec.

L’établissement de ces PPP et le dis­cours vin­di­ca­tif de la FLAC durant les pre­mières années sus­citent alors plu­sieurs cri­tiques et inquié­tudes dans les groupes com­mu­nau­taires. Même si elle n’est pas la seule à finan­cer les orga­nismes par projet (le gou­ver­ne­ment et d’autres fon­da­tions le font déjà), plu­sieurs groupes y voient une sorte de détour­ne­ment d’un des prin­cipes impor­tants de la Politique de recon­nais­sance et de sou­tien de l’action com­mu­nau­taire (PRAC), selon lequel le finan­ce­ment à la mis­sion devrait être pré­pon­dé­rant pour pré­ser­ver l’autonomie des groupes. Dans ce contexte, plu­sieurs acteurs des groupes com­mu­nau­taires, groupes de femmes et syn­di­cats prennent publi­que­ment posi­tion pour dénon­cer les PPP sociaux et les pra­tiques de la « nou­velle phi­lan­thro­pie », de la « phi­lan­thro­pie d’affaires » ou du « phi­lan­thro­ca­pi­ta­lisme » qui semblent prendre de l’importance dans le pay­sage qué­bé­cois. Leur mécon­ten­te­ment à l’égard de la FLAC est d’ailleurs exprimé par les résul­tats d’un son­dage réa­lisé par l’Institut de recherche et d’informations socioé­co­no­miques (IRIS) en 2013 (tableau II).

Tableau II

Perception qu’ont les orga­nismes com­mu­nau­taires

des dif­fé­rents bailleurs de fonds (en nombre rela­tif) – 266 répon­dants

Bailleurs de fonds Très néga­tif à néga­tif Positif à très posi­tif Ne s’applique pas/​Refus de répondre
Programme de finan­ce­ment fédé­ral 47,9 % 28,7 % 23,4 %
Programme de finan­ce­ment pro­vin­cial 24 % 73 % 3,0 %
Programme de finan­ce­ment muni­ci­pal 41,4 % 30,1 % 28,5 %
Centraide 32,6 % 45,9 % 21,6 %
Fondation Chagnon 54,9 % 8,2 % 36,9 %
Fondations pri­vées 29,1 % 28,7 % 42,3 %

Source : Julie Depelteau, Francis Fortier et Guillaume Hébert, Les orga­nismes com­mu­nau­taires au Québec. Financement et évo­lu­tion des pra­tiques, Montréal, IRIS, 2003, p. 23.

Dans ce son­dage, 54,9 % des répon­dantes et répon­dants ont une per­cep­tion néga­tive sinon très néga­tive de la FLAC. La dis­tinc­tion entre la FLAC et les autres bailleurs de fonds est notable, si on regarde le peu de groupes (8,2 %) qui ont une per­cep­tion posi­tive de la FLAC, com­pa­ra­ti­ve­ment aux autres fon­da­tions pri­vées (28,7 %) et au finan­ce­ment fédé­ral (28,7 %).

En 2015, près d’une dizaine d’années après le début des PPP, le non-renou­vel­le­ment de ces ententes est rendu public. Le der­nier par­te­na­riat, Avenir d’enfants, pren­dra offi­ciel­le­ment fin en 2019. Les orga­nismes com­mu­nau­taires doivent dès main­te­nant trou­ver des alter­na­tives pour pour­suivre leurs acti­vi­tés à la suite de la perte de ce finan­ce­ment. Entre-temps, les infor­ma­tions sur les nou­velles orien­ta­tions de la FLAC sortent au compte-gouttes. Malgré la fin des PPP, les orga­nismes com­mu­nau­taires sont nom­breux à dénon­cer une vaste trans­for­ma­tion de l’action com­mu­nau­taire qué­bé­coise, qui serait en partie influen­cée par les pra­tiques et les dis­cours mis de l’avant par la FLAC dès ses pre­mières années.

Philanthropie et action publique

Au-delà de la pano­plie de « jar­gon­ne­ries » uti­li­sées pour dési­gner les acteurs ou les pra­tiques d’un cer­tain type de phi­lan­thro­pie sub­ven­tion­naire, un examen plus en pro­fon­deur de la « nou­velle » phi­lan­thro­pie conduit à prendre un peu de dis­tance face à la pro­po­si­tion de les défi­nir comme une nou­veauté à l’assaut des ser­vices publics. En effet, le rôle de régu­la­tion qu’a eu le sec­teur public sur la phi­lan­thro­pie, notam­ment à tra­vers la construc­tion de poli­tiques fis­cales per­met­tant l’existence et l’accumulation finan­cière des fon­da­tions, invite à ne pas sur­es­ti­mer leur impor­tance dans le domaine du social.

La part du finan­ce­ment pro­vin­cial dans le budget moyen des orga­nismes ne semble pas avoir beau­coup changé au cours des dix der­nières années. Selon une enquête du minis­tère de la Santé et des Services sociaux, cette pro­por­tion était de 58 % en 2006-2007[5]. En 2016, le rap­port du Comité sec­to­riel de main-d’œuvre de l’économie sociale et de l’action com­mu­nau­taire (CSMO-ÉSAC) sti­pule que 63 % du budget des orga­nismes com­mu­nau­taires pro­vient du gou­ver­ne­ment[6]. Ces don­nées appellent à éva­luer « l’effectivité des poli­tiques et dis­po­si­tifs mis en place par les inves­tis­se­ments phi­lan­thro­piques […] plutôt que d’en pos­tu­ler a priori la toute-puis­sance[7] ». Par consé­quent, il semble qu’on devrait plutôt regar­der le contexte par­ti­cu­lier dans lequel se joue l’agencement entre les acteurs publics et privés.

À ce titre, cer­tains amé­na­ge­ments légis­la­tifs qué­bé­cois et cana­diens ont faci­lité la mise sur pied de fon­da­tions comme la FLAC[8]. L’inclusion par les admi­nis­tra­tions publiques d’autres acteurs dans le domaine du social met ainsi de l’avant une concep­tion de « res­pon­sa­bi­lité par­ta­gée » de cer­taines fonc­tions liées à la repro­duc­tion sociale. D’ailleurs, en 2009, le ministre qué­bé­cois de la Famille, Tony Tomassi, pré­sen­tait la mise sur pied d’Avenir d’enfants comme le fruit d’une entente entre deux orga­ni­sa­tions aux mis­sions com­munes[9]. Loin de se « désen­ga­ger » ou de se sou­mettre aux impé­ra­tifs de la « nou­velle » phi­lan­thro­pie, l’État joue ainsi un rôle dans le pro­ces­sus de défi­ni­tion des res­pon­sa­bi­li­tés sociales avec le sec­teur phi­lan­thro­pique – sans pour autant qu’il se soit concerté avec ce der­nier.

Plus encore, l’originalité intrin­sèque de la « nou­velle » phi­lan­thro­pie par rap­port à des dis­cours anciens n’est peut-être pas si signi­fi­ca­tive, quoi qu’en disent ses pro­mo­teurs. Selon Lefèvre[10], la consi­dé­ra­tion de cer­tains élé­ments, tel le recours à la science, démontre plutôt une conti­nuité his­to­rique dans la pra­tique phi­lan­thro­pique. Les dis­cours de fon­da­tions dites « tra­di­tion­nelles » se van­taient d’importer des méthodes ration­nelles de ges­tion issues du monde des affaires dans le sec­teur de la cha­rité, perçu à l’époque comme dépassé[11].

À la fin du XIXe siècle, plu­sieurs grandes fon­da­tions s’affairent déjà à mettre de l’avant leurs orien­ta­tions à tra­vers la recherche scien­ti­fique et la pra­tique phi­lan­thro­pique, que ce soit au niveau de la poli­tique inter­na­tio­nale ou dans les quar­tiers pauvres (mise sur pied d’écoles, d’hôpitaux, de biblio­thèques). En ville, plu­sieurs orga­ni­sa­tions cari­ta­tives, aux côtés de l’Église, inter­viennent auprès des enfants consi­dé­rés comme « méri­tants », puisque pauvres ou hors de la pro­tec­tion qu’offre la famille patriar­cale tra­di­tion­nelle (orphe­lins, malades, dont le père est soldat, etc.). Plusieurs groupes de phi­lan­thropes « pré­co­ni­saient déjà une approche plus réfor­miste de la part des orga­nismes de bien­fai­sance, qui devraient inci­ter les pauvres à deve­nir auto­nomes et à s’extraire de la pau­vreté plutôt que de répondre ponc­tuel­le­ment à leurs besoins à mesure qu’ils se mani­festent[12] ». Dans cette pers­pec­tive, l’argument de la nou­veauté par rap­port à une phi­lan­thro­pie « tra­di­tion­nelle » relève davan­tage d’une repré­sen­ta­tion idéo­lo­gique ou d’une aspi­ra­tion visant à séduire les acteurs phi­lan­thro­piques eux-mêmes.

Éléments de (re) définition

Même si la phi­lan­thro­pie et l’intervention sociale auprès des enfants existent depuis long­temps au Québec, elles prennent aujourd’hui une forme par­ti­cu­lière, influen­cées par les trans­for­ma­tions éco­no­miques et poli­tiques à l’échelle glo­bale. En ce sens, l’importance des sommes injec­tées par la FLAC[13] dans le champ com­mu­nau­taire a le poten­tiel d’influencer les dis­cours et les pra­tiques dans les orga­nismes, mais éga­le­ment d’entrainer d’autres bailleurs de fonds sur cette voie, et ce, même si sa contri­bu­tion est tou­jours moindre par rap­port à celle du sec­teur public. Elle semble notam­ment par­ta­ger avec d’autres acteurs, publics comme privés, l’horizon d’attente en matière d’action publique qu’est deve­nue la pers­pec­tive d’investissement social.

À la suite du tour­nant néo­li­bé­ral des années 1980, la « com­mu­nauté », en par­ti­cu­lier les orga­nismes com­mu­nau­taires qui la com­posent, se retrouve partie pre­nante du pro­ces­sus de décen­tra­li­sa­tion de la prise en charge de la pau­vreté qui s’opère sur le ter­ri­toire. La « com­mu­nauté » ren­voie à plu­sieurs sens, qu’elle soit pour cer­tains une solu­tion conser­va­trice à la pri­va­ti­sa­tion des res­pon­sa­bi­li­tés sociales ou, pour d’autres « roman­tiques », un espace sus­cep­tible de favo­ri­ser plus d’autonomie et de démo­cra­tie. Depuis le milieu des années 1990, elle est éga­le­ment évo­quée au sein d’un nou­veau para­digme qui se déploie dans les poli­tiques sociales, celui de l’investissement social.

Dans ce contexte, après la stag­na­tion des années 1980, plu­sieurs poli­tiques de finan­ce­ment public sont lan­cées dans le domaine de la petite enfance. L’intervention auprès des enfants repré­sente un inves­tis­se­ment dans l’avenir, défendu par des experts, expertes, poli­ti­ciens et poli­ti­ciennes de gauche comme de droite. La figure de l’enfant attire la sym­pa­thie géné­rale et du sou­tien finan­cier. Il est iden­ti­fié comme vul­né­rable, défa­vo­risé ou encore por­teur d’espoir. On pos­tule qu’une inter­ven­tion « pré­coce » per­met­trait de briser le cycle de la « trans­mis­sion inter­gé­né­ra­tion­nelle » de la pau­vreté, de la vul­né­ra­bi­lité et de l’exclusion sociale, pré­pa­rant les enfants grâce à l’acquisition des apti­tudes et des com­pé­tences néces­saires à l’âge adulte, plutôt que de les répa­rer[14]. L’explosion des dis­cours à l’égard de l’enfance ren­force en ce sens cette image ambi­guë où l’enfant est à la fois perçue comme vul­né­rable, mais méri­tant cer­tains « droits », notam­ment celui de la pro­tec­tion.

Dans cette pers­pec­tive, la stra­té­gie d’investissement social s’articule en conti­nuité avec cer­tains pré­sup­po­sés du néo­li­bé­ra­lisme. Parmi ceux-ci, elle ren­for­ce­rait une inter­pré­ta­tion des « risques sociaux » et des res­pon­sa­bi­li­tés sociales qui délaisse les formes dites pas­sives d’assistance. En ce sens, en vou­lant faire de son argent un inves­tis­se­ment, cette pers­pec­tive vise l’« acti­va­tion », c’est-à-dire la mise en action et la res­pon­sa­bi­li­sa­tion des indi­vi­dus, des familles et des com­mu­nau­tés, notam­ment à tra­vers le marché du tra­vail sala­rié. Cependant, cette pers­pec­tive s’appuie éga­le­ment sur un sou­tien public pour faci­li­ter l’activation et « inves­tir », sous cer­taines condi­tions, dans les ques­tions sociales – ce qui la dis­tin­gue­rait de la période pré­cé­dente qui mise davan­tage sur le libre-marché.

En même temps, on retrouve dans l’investissement social les argu­ments d’experts et d’expertes des poli­tiques publiques en faveur du déve­lop­pe­ment d’une « troi­sième voie », qui valo­rise un prin­cipe de res­pon­sa­bi­lité par­ta­gée enjoi­gnant les acteurs publics, privés et com­mu­nau­taires à par­ta­ger les res­pon­sa­bi­li­tés liées à la repro­duc­tion sociale. Dans ce cadre, les entre­pre­neurs sociaux, qu’ils soient phi­lan­thro­piques, com­mu­nau­taires ou privés, sont placés au centre de l’opérationnalisation du réamé­na­ge­ment de la prise en charge de la pau­vreté. Les orga­nismes com­mu­nau­taires sont notam­ment inter­pel­lés de manière par­ti­cu­lière : on les sol­li­cite pour leur exper­tise, leur proxi­mité et leurs ser­vices à moindre coût. Qui plus est, leur par­ti­ci­pa­tion à des pro­grammes hybrides – impli­quant les acteurs des réseaux publics et privés – devient par­fois le seul véhi­cule per­met­tant d’obtenir du finan­ce­ment addi­tion­nel pour des pro­jets.

Dans ces termes, l’action com­mu­nau­taire n’est donc pas vouée à dis­pa­raitre. Dans la pra­tique, plu­sieurs repré­sen­tants et repré­sen­tantes des groupes com­mu­nau­taires observent l’engouement mul­ti­plié des bailleurs de fonds autour d’une redé­fi­ni­tion de l’intervention, cen­trée autour de l’obtention et la mesure d’un cer­tain « impact » social[15]. Certaines ini­tia­tives, comme le Projet à impact col­lec­tif (PIC) à Montréal[16] ou le modèle de pédia­trie sociale du Dr Julien, gagnent du ter­rain et com­posent ainsi le mode de gou­ver­ne­ment « en réseaux », par lequel la prise en charge de la pau­vreté s’opère de manière plus décen­tra­li­sée et « pri­va­ti­sée » que durant la période pro­vi­den­tielle – bien qu’elles reçoivent des deniers publics pour le faire.

Pour com­prendre cet engoue­ment en faveur de la mobi­li­sa­tion d’une « com­mu­nauté » autour des enfants, nous devons nous attar­der à la redé­fi­ni­tion des res­pon­sa­bi­li­tés rat­ta­chées à la prise en charge de la pau­vreté et à la repro­duc­tion sociale de manière plus géné­rale. Cette foca­li­sa­tion inter­roge notam­ment le rôle des parents, par­ti­cu­liè­re­ment celui des mères, tou­jours plus nom­breuses à assu­rer les tâches liées au soin et à l’éducation des enfants. En effet, la pers­pec­tive d’investissement social appelle à un « nou­veau contrat social », dans lequel les femmes sont cen­trales, fai­sant gages d’équilibre entre les familles et l’économie capi­ta­liste actuelle. De fait, bien que les rap­ports aux ser­vices sociaux et à la pau­vreté soient aussi his­to­ri­que­ment mode­lés par la classe sociale, l’ethnicité, l’âge, l’orientation sexuelle et l’état civil, en se concen­trant sur les enfants et en mobi­li­sant leur envi­ron­ne­ment immé­diat, de nom­breux exemples nous démontrent qu’on fait spé­ci­fi­que­ment appel aux femmes dans leur rôle de mère, pour (re)prendre en charge une partie des tâches de repro­duc­tion liées au soin et à l’éducation.

De ce fait, l’analyse des poli­tiques publiques adop­tant la pers­pec­tive d’investissement social nous met en garde contre l’orientation de l’intervention autour des enfants, met­tant de facto à l’écart les adultes qui béné­fi­ciaient, durant la période pro­vi­den­tielle, d’une quel­conque assis­tance publique et, par exten­sion, cer­tains ser­vices qui leur venaient direc­te­ment en aide. Les adultes sont plutôt perçus comme une cible d’investissement deve­nue « moins ren­table », même si parmi eux, on retrouve sou­vent les parents des enfants tou­jours ciblés. Voire même, ces parents seront inci­tés, en tant que « parents-pro­duc­teurs », à réin­té­grer le marché du tra­vail pré­ca­risé pour sou­te­nir leurs enfants[17].

Plus encore, la foca­li­sa­tion autour des enfants mar­gi­na­lise les besoins des femmes en dehors de leur tra­vail de repro­duc­tion, que ce soit pour celles qui ne sont pas mères ou en ce qui a trait aux reven­di­ca­tions qu’elles ont por­tées, liées à l’égalité de genre et à leur par­ti­ci­pa­tion dans la vie poli­tique. Elle met entre autres de côté les inéga­li­tés sur le marché du tra­vail, la ques­tion des tra­vailleuses et tra­vailleurs pauvres, la néces­sité des gar­de­ries publiques et la répar­ti­tion du tra­vail domes­tique. Sans consi­dé­rer de front l’amélioration des condi­tions des femmes mar­gi­na­li­sées, qu’elles soient par exemple mono­pa­ren­tales, à bas salaires ou avec des enfants en bas âge, celles-ci deviennent péna­li­sées. En somme, ce glis­se­ment de l’objet des poli­tiques sociales des adultes vers les enfants écarte une des racines incon­tour­nables de la pau­vreté des enfants, soit celle de leur mère, en plus de rendre invi­sibles d’autres rap­ports sociaux qui condi­tionnent ce lien.

Annabelle Berthiaume est doctorante à l’École de service social de l’Université McGill

  1. Cet article pro­vient d’une recherche de mai­trise sur les PPP sociaux entre la FLAC et le gou­ver­ne­ment qué­bé­cois et les trans­for­ma­tions de l’action com­mu­nau­taire : Annabelle Berthiaume, La gou­ver­nance néo­li­bé­rale dans les orga­nismes com­mu­nau­taires qué­bé­cois. Étude de cas de la Fondation Lucie et André Chagnon, Université du Québec à Montréal, Montréal, 2016.
  2. Matthew Bishop et Michael Green, Philanthrocapitalism. How the Rich Can Save the World and Why We Should Let Them, Londres, A & C Black, 2008.
  3. Élise Ducharme et Frédéric Leseman, « Les fon­da­tions et la “nou­velle phi­lan­thro­pie” : un chan­ge­ment de para­digmes scien­ti­fiques et poli­tiques », Lien social et Politiques, n° 65, 2011, p. 203-224.
  4. Isabelle Grégoire, « Fondation Lucie et André Chagnon : Un demi-mil­liard pour les jeunes ! », L’Actualité, 21 sep­tembre 2009.
  5. La firme Mallette, Portrait du finan­ce­ment des orga­nismes com­mu­nau­taires en santé et ser­vices sociaux. Année de réfé­rence 2006-2007, Ministère de la Santé et des Services sociaux. Présentation 9 juillet 2009.
  6. CSMO-ÉSAC, Les repères en éco­no­mie sociale et en action com­mu­nau­taire. Édition 2015, Montréal, 2016.
  7. Sylvain Lefèvre et Johanne Charbonneau, « Philanthropie et fon­da­tions pri­vées : vers une nou­velle gou­ver­nance du social ? », Lien social et Politiques, n° 65, 2011, p. 10.
  8. Voir notam­ment à propos de la FLAC : Brigitte Alepin, Ces riches qui ne paient pas d’impôts, Montréal, Éditions du Méridien, 2004.
  9. Tony Tomassi, « Un par­te­na­riat pour le mieux-être des familles », Le Devoir, 22 avril 2009.
  10. Sylvain Lefèvre, « Pour une approche socio­po­li­tique de la phi­lan­thro­pie finan­cière : plai­doyer pour un pro­gramme de recherche », Politique et Sociétés, vol. 34, n° 2, 2015, p. 61-85.
  11. Ron Chernow, Titan : The Life of John D. Rockefeller, Sr., New York, Random House, 1998, p. 314.
  12. Janice Harvey, Charité bien ordon­née… : La phi­lan­thro­pie, 1896-1919, Montréal, Musée McCord, 2008, <http://​col​lec​tions​.musee​-mccord​.qc​.ca/​s​c​r​i​p​t​s​/​p​r​i​n​t​t​o​u​r​.​p​h​p​?​t​o​u​r​I​D​=​V​Q​_​P​3​_​7​_​F​R​&​L​ang=2>.
  13. La FLAC est consi­dé­rée comme la plus riche des fon­da­tions au Québec, avec 1,8 mil­liard de dol­lars d’actifs en 2016. Diane Tremblay, « L’argent s’accumule dans les coffres des fon­da­tions pri­vées », TVA Nouvelles, 14 novembre 2017.
  14. Michel Parazelli, « Prévention pré­coce et concur­rence du bien. Une ten­dance inter­na­tio­nale à inter­ro­ger », dans Brigitte Vittori (dir.), Au risque de la pré­ven­tion. Enfance, jeu­nesse, familles et tra­vail social : de la pré­ven­tion pré­coce à la par­ti­ci­pa­tion sociale, Genève, Éditions IES, 2016, p. 59-80.
  15. Annabelle Berthiaume, De la lutte à la ges­tion de la pau­vreté. Quand la phi­lan­thro­pie s’en mêle ! Synthèse du grand débat de l’Institut Santé et Société, UQAM, 28 avril 2016.
  16. Coalisant des fonds de huit grandes fon­da­tions fami­liales (22,25 mil­lions de dol­lars sur cinq ans), le PIC est enca­dré par un comité de pilo­tage coor­donné par Centraide du Grand Montréal et com­posé des fon­da­tions et par­te­naires comme la Coalition mont­réa­laise des tables de quar­tier, la Ville de Montréal et la Direction de la santé publique. Centraide du Grand Montréal, Projet impact col­lec­tif, 2016.
  17. Pascale Dufour, « L’État post-pro­vi­dence : de nou­velles poli­tiques sociales pour des parents-pro­duc­teurs. Une pers­pec­tive com­pa­rée », Revue cana­dienne de science poli­tique, vol. 35, n° 2, 2002, p. 301-322.


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