Afrique du Nord : La revanche des néoconservateurs américains

Par Mis en ligne le 04 mars 2011

La ges­tion de la crise nord-afri­caine par les États-Unis semble donner raison aux pen­seurs et stra­tèges néo­con­ser­va­teurs. Relégués au second plan, depuis un an, par les Tea Party après des années triom­phales sous G.W. Bush, ils reviennent en grâce au sein du Parti Républicain. Et retrouvent la lumière média­tique, à la faveur des évé­ne­ments géo­po­li­tiques du moment. Leurs articles et édi­to­riaux dans la presse, sur leurs blogs et sur les sites Internet de leurs think tanks appellent tous la diplo­ma­tie amé­ri­caine à s’engager en faveur des sou­lè­ve­ments popu­laires et contre les dic­ta­tures. Certains, comme Robert Kagan, ont même l’oreille du Président. Leur posi­tion sur le monde arabo-musul­man rejoint ainsi celle de la Maison Blanche. Ou du moins celle que la Maison Blanche a fini par adop­ter il y a trois semaines.

De fait, B. Obama, qui, lors du gran­di­lo­quent dis­cours du Caire de 2009, avait assuré les peuples arabes et musul­mans de l’amitié des États-Unis, ne pou­vait plus faire comme s’il n’entendait pas les appels à la liberté éma­nant de la rue en Tunisie, en Égypte et main­te­nant en Libye. Après avoir long­temps défendu la sta­bi­lité dans la région – notam­ment pour ras­su­rer Israël -, il s’est résolu à deman­der clai­re­ment le départ des dic­ta­teurs.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Le 25 février, les États-Unis fer­maient leur ambas­sade à Tripoli et gelaient les avoirs du gou­ver­ne­ment libyen. Le 27, ils dis­cu­taient avec leurs alliés euro­péens de la fer­me­ture de l’espace aérien de la Libye – afin d’empêcher les raids de l’armée contre les civils – et envi­sa­geaient la mise en place d’un cor­ri­dor d’évacuation des réfu­giés vers la Tunisie ou l’Égypte. Hillary Clinton, envoyée à Genève pour s’entretenir avec les ministres euro­péens des affaires étran­gères, a plaidé ce lundi pour des mesures obli­geant M. Kadhafi à quit­ter le pou­voir et pour que les res­pon­sa­bi­li­tés soient clai­re­ment attri­buées dans la mort de mil­liers de civils. Elle a éga­le­ment annoncé, dans la soirée, le repo­si­tion­ne­ment des forces mili­taires navales et aériennes autour de la Libye. Pour les néo­con­ser­va­teurs, c’est un bon début mais cela ne va pas assez loin.

Le retour des fau­cons

La droite est divi­sée aux États-Unis et la poli­tique étran­gère ne fait pas excep­tion : entre les tenants de l’isolationnisme (les Tea Party), les adeptes de la Realpolitik (majo­ri­taires dans l’aile conser­va­trice) et les par­ti­sans d’un sou­tien sans équi­voque de l’Amérique aux mou­ve­ments démo­cra­tiques (les néo­con­ser­va­teurs), le fossé est pro­fond. Et les évé­ne­ments actuels ne le com­ble­ront pas. Pédagogues et enga­gés comme à leur habi­tude, les « neo­cons » assument des posi­tions claires et affir­mées. Ainsi refusent-ils qu’en ces temps de débat sur la réduc­tion des défi­cits publics, le budget de la défense soit amputé. Ils ne veulent pas prendre le risque que le pays appa­raisse affai­bli aux yeux de leurs enne­mis et rivaux, dans un monde désor­mais (et à leur grand regret) mul­ti­po­laire. Depuis 2009, ils ne cessent de mettre en garde l’opinion et les déci­deurs : le monde serait bien plus dan­ge­reux que le pou­voir poli­tique amé­ri­cain ne le pré­ten­drait ou, pire, ne le croi­rait. Ils n’ont cessé de cri­ti­quer la poli­tique de la « main tendue » du Président Obama, qu’ils inter­prètent comme une preuve de fai­blesse dans les rela­tions avec la Chine, la Corée du Nord, l’Iran, voire la Russie.

Le think tank Foreign Policy Initiative, créé en 2009 par deux des plus célèbres « neo­cons », William Kristol et Robert Kagan, sou­haite qu’Obama mette les États-Unis « sur la voie de la liberté » en Afrique du Nord et au Moyen Orient. Autrement dit, qu’il s’engage fer­me­ment en faveur des insur­gés libyens, égyp­tiens, tuni­siens (et peut-être bien­tôt ira­niens), à la fois dans les dis­cours et dans les actes. Pas ques­tion de guerre, du moins pour le moment, mais de sanc­tions éco­no­miques, finan­cières et logis­tiques qui soient lourdes et rapides.

Paul Wolfowitz, dans The Wall Street Journal daté du 22 février, fus­ti­geait la pru­dence de la Maison Blanche vis-à-vis de M. Kadhafi. Même chose dans The Weekly Standard du 24 février sous la plume de William Kristol, qui affi­chait son incré­du­lité face à un Président qui se contente actuel­le­ment de « consul­ter » ses alliés en Europe et au Moyen Orient pour déci­der de l’action à mener en Libye. Alors que pen­dant ce temps, des civils meurent par cen­taines et que l’islamisme pro­fite du chaos pour ali­gner ses pions.

« Truman l’a fait. Nous le pou­vons aussi »

C’est par ces mots que Charles Krauthammer concluait son édi­to­rial du 11 février der­nier dans le Washington Post. Pour lui, les États-Unis doivent mettre au point une véri­table « doc­trine de la liberté » dans le monde arabo-musul­man. Rappelant avec un brin d’ironie que les néo­con­ser­va­teurs étaient jusque là les seuls, en Amérique, à n’avoir pas consi­déré les pays arabes comme imper­méables à la démo­cra­tie, il éta­blis­sait un paral­lèle entre l’anti-communisme amé­ri­cain durant la guerre froide – dont le mou­ve­ment néo­con­ser­va­teur est direc­te­ment issu – et le combat actuel contre l’oppression au Maghreb et au Machrek. Oppression nour­rie notam­ment par l’islamisme que Krauthammer défi­nit, à l’instar du com­mu­nisme des années 1950-80, comme un ennemi exté­rieur et inté­rieur extrê­me­ment dan­ge­reux.

Bref, les néo­con­ser­va­teurs amé­ri­cains exigent de l’action et de la force et déplorent l’attentisme diplo­ma­tique. Aujourd’hui, cela semble évident. Pas comme en Irak en 2003.

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