Adoption en Haïti : le coeur et la raison

Mis en ligne le 24 janvier 2010

Après le séisme ter­rible qui vient de frap­per Haïti, dif­fé­rents mou­ve­ments s’opposent en France pour défi­nir la conduite à tenir quant aux enfants qui atten­daient une adop­tion par une famille fran­çaise. Faut-il pri­vi­lé­gier avant tout de sauver des vies ou de lutter contre les tra­fics ?

La réponse n’est pas simple et c’est l’avenir de cen­taines d’enfants qui est en jeu.

Lors du récent trem­ble­ment de terre en Haïti, de nom­breux enfants sont morts. D’autres peut être plus nom­breux encore vont mourir dans les semaines à venir (de faim, d’épidémies, etc…). On ima­gine faci­le­ment et avec hor­reur, le drame que vit ce pays, on se sent proche de la popu­la­tion haï­tienne de tout ceux qui ont perdu un proche. Une fois encore les plus jeunes sont les plus fra­giles.

Parmi ces petites vic­times, cer­taines étaient atten­dues avec impa­tience France. Depuis quelques années, Haïti est pour notre pays, la pre­mière région d’origine des enfants adop­tés. Ainsi en 2009, plus de 600 enfants haï­tiens sont arri­vés dans des familles fran­çaises.

On peut donc esti­mer à plu­sieurs cen­taines le nombre d’enfants dans les orphe­li­nats de Port-au-Prince ou d’ailleurs qui le jour du séisme étaient d’ores et déjà appa­ren­tés à une famille fran­çaise, c’est à dire qu’ils étaient sur le chemin de longues démarches (par­fois jusqu’à deux ans) pour enfin pou­voir être accueillis de ce côté de l’Atlantique. Pour leurs parents fran­çais, ces enfants étaient déjà les leurs !

Au vu du drame haï­tien, il peut sem­bler abs­trait ou futile de penser à ces familles en attente d’adoption. Certes, ils sont dans le confort douillet de leurs appar­te­ments, ils n’ont pas à s’inquiéter pour leur nour­ri­ture et leur toit, et bien sou­vent, ils n’ont jamais encore vu « pour de vrai » ces enfants. Mais ces enfants étaient déjà bien les leurs, des enfants qu’ils avaient inves­tis, des enfants qu’ils espé­raient, des enfants qu’ils atten­daient, des enfants dont ils connais­saient l’histoire, des enfants qu’ils avaient vus en photo, des enfants avec les­quels ils s’entretenaient par­fois par télé­phone.

Il s’agit bien de vic­times col­la­té­rales, en grande souf­france, vivant un véri­table deuil qu’il ne faut pas négli­ger. Les dif­fé­rences ser­vices qui s’occupent d’adoption (dans les conseils géné­raux ou dans les quelques consul­ta­tions d’adoption) se doivent être mobi­li­sées pour les rece­voir, car ils sont les plus infor­més pour com­prendre qu’il s’agit bien d’un deuil, d’un deuil d’autant plus dif­fi­cile que celui qui est parti n’avait pas eu le temps d’être proche.

Et puis il y a tous les enfants haï­tiens des­ti­nés à être adop­tés, qui ont sur­vécu et qui sur­vi­vront, je les espère nom­breux, et le moins trau­ma­ti­sés pos­sibles. Ceux qui les attendent en France, ne sont pas en deuil mais dans une into­lé­rable inquié­tude. Avant de les cri­ti­quer, de les trai­ter de rapaces, il vaut mieux tenter de se mettre à leur place. Ce n’est pas facile à faire, les parents adop­tés ne sont pas tou­jours consi­dé­rés comme des « vrais parents », pour­tant cette paren­ta­lité est forte et com­mence dés l’attribution de l’enfant. Que tous les parents par le sang ou par le coeur, essaient d’imaginer quelle serait leur réac­tion si un de leurs enfants se trou­vait dans un pays vic­time d’une grave catas­trophe, tandis qu’eux seraient coin­cés en France. Par tous le moyens, ils ten­te­raient de recher­cher sa trace, de lui venir en aide, de le rapa­trier. C’est ce que tentent de nom­breuses familles actuel­le­ment, et même s’ils le font mal­adroi­te­ment, ce n’est pas quelque chose que l’on peut leur repro­cher.

La situa­tion n’est pour­tant pas si simple et si j’ai d’abord laissé parler mon coeur, on est obligé d’écouter aussi notre raison. La tâche pour les auto­ri­tés fran­çaises et haï­tiennes s’annonce gigan­tesque. Les démarches étaient déjà longues et com­pli­quées avec une admi­nis­tra­tion haï­tienne en état de marche, que reste-t-il des docu­ments offi­ciels dans les ruines des bâti­ments admi­nis­tra­tifs ?

Tout aussi cruelle qu’elle puisse appa­raître, la tâche de recen­ser soi­gneu­se­ment chaque enfant, de s’assurer de son his­toire et de son adop­ta­bi­lité est cepen­dant néces­saire. Elle pren­dra du temps, mais les ser­vices du Secrétariat de l’Adoption Internationale (qui dépendent du Quai d’Orsay), sont déjà au tra­vail.

A chaque nou­velle catas­trophe, l’adoption est évo­quée comme une solu­tion, voire comme une solu­tion d’urgence, ce serait alors une très mau­vaise solu­tion !

Des enfants se retrouvent seuls, isolés suite à des catas­trophes, mais la « bonne action » qui consis­te­rait à les confier rapi­de­ment à des parents issus de pays favo­ri­sés serait catas­tro­phique, cer­tains d’entre eux ont pu être séparé de proches, et il faudra attendre le retour à une situa­tion plus calme pour espé­rer des retrou­vailles. A chaque catas­trophe, il y a un afflux de demandes d’adoption, d’une part par des familles en mal d’enfants, qui tout en regret­tant cette tra­gé­die, peuvent y voir un moyen d’accélérer la réa­li­sa­tion de leur désir, d’autre part par un élan huma­ni­taire inap­pro­prié, ima­gi­nant l’adoption comme le moyen le plus adé­quat et le plus rapide pour « sauver » ces enfants. Les dérives sont alors pos­sibles. Les enfants peuvent alors subir une double peine à chaque désastre : par celui-ci pro­pre­ment dit, puis par les tra­fics, qui peuvent en être la consé­quence. C’est en fai­sant des « actions huma­ni­taires » (dont on peut s’interroger sur leur moti­va­tion et leur nature) lors du tsu­nami de 2004 que l’association de l’Arche de Zoé s’est créée, et c’est en ser­vant du drame du Darfour qu’elle a tentée de kid­nap­per des enfants d’une région voi­sine ! Ces pseudo-huma­ni­taires, et aven­tu­riers de la misère repré­sentent une des frac­tions les plus exé­crables de notre société…. il y a mal­heu­reu­se­ment pire, et der­rière chaque séisme, famine et conflit, des loups pro­fitent de la misère et ont pour les petites vic­times des inten­tions bien plus dan­ge­reuses qu’une adop­tion.

Il n’y a pas à choi­sir entre son coeur et sa raison, le mieux est de se servir des deux. Sa raison pour ne pas confondre des parents en détresse et de vul­gaires tra­fi­quants, sa raison pour com­prendre que l’urgence n’est pas tou­jours bonne conseillère. Mais son coeur pour ne pas oublier ces enfants et ses familles qui s’attendent de part et d’autres de l’océan, tout faire pour ne pas pro­lon­ger leur attente, et leur four­nir aux uns et aux autres les soins et l’empathie dont ils ont besoin.

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