Actualité de Frantz Fanon dans le contexte de polycrises

Par Mis en ligne le 16 décembre 2011

Les indé­pen­dances n’ont pas abouti à la libé­ra­tion et à la désa­lié­na­tion des peuples oppri­més. Mais les peuples conti­nuent d’avancer et n’ont pas abdi­qué dans la lutte pour la dignité, la jus­tice et une vie meilleure. Que ce soit sur le front des luttes syn­di­cales, de la liberté de la presse ou celui de l’autodétermination des peuples, par­tout à tra­vers le conti­nent, des voix s’élèvent. Ainsi les mythes fon­da­teurs des luttes pour les indé­pen­dances ne sont pas morts. Fanon appe­lait à résis­ter et à ne pas aban­don­ner. Le mot d’ordre est plus qu’actuel à tra­vers ce texte de Mireille Fanon-Mendès France.

Après un demi-siècle, le bilan des indé­pen­dances afri­caines et du monde arabe n’est pas mitigé, il est sans appel : que ce soit sur les plans social, éco­no­mique ou poli­tique, l’échec est total. Ces indé­pen­dances n’ont pas libéré les peuples de la misère, de l’injustice et de l’abandon dont ils pâtis­saient sous la férule colo­niale. La prise de pou­voir par les bour­geoi­sies « natio­nales», dont Fanon avait très clai­re­ment iden­ti­fié les signes avant-cou­reurs notam­ment dans « Les mésa­ven­tures de la conscience natio­nale » de son livre « Les Damnés de la Terre », a abouti à un détour­ne­ment tra­gique de la lutte anti­co­lo­nia­liste.

Il y décrit, avec des années d’avance, la patho­lo­gie néo­co­lo­niale, comme la per­pé­tua­tion de la domi­na­tion par la sou­mis­sion de gou­ver­ne­ments natio­naux cor­rom­pus et anti­po­pu­laires aux inté­rêts des anciennes métro­poles colo­niales.

« …La bour­geoi­sie natio­nale qui prend le pou­voir à la fin du régime colo­nial est une bour­geoi­sie sous-déve­lop­pée. Sa puis­sance éco­no­mique presque nulle, et en tout cas sans com­mune mesure avec la bour­geoi­sie métro­po­li­taine à laquelle elle entend se sub­sti­tuer. Dans son nar­cis­sisme volon­ta­riste, la bour­geoi­sie natio­nale s’est faci­le­ment convain­cue qu’elle peut faci­le­ment rem­pla­cer la bour­geoi­sie métro­po­li­taine. Mais l’indépendance qui la met lit­té­ra­le­ment au pied du mur va déclen­cher chez elle des réac­tions catas­tro­phiques et l’obliger à lancer des appels angois­sés en direc­tion de l’ancienne métro­pole. (…) Elle est toute entière cana­li­sée vers des acti­vi­tés inter­mé­diaires. Etre dans le cir­cuit, dans la com­bine, telle semble être sa voca­tion pro­fonde. La bour­geoi­sie natio­nale a la psy­cho­lo­gie d’hommes d’affaires non de capi­taines d’industrie. … ». (1)

Dans ce même cha­pitre, si Fanon consi­dé­rait que l’ère colo­niale était irré­vo­ca­ble­ment dépas­sée, la ques­tion essen­tielle était celle de l’évolution des Etats libé­rés. La construc­tion d’une société juste et pros­père devait passer par la libé­ra­tion inté­grale des hommes et des femmes du legs du colo­nia­lisme. Ainsi il était fon­da­men­tal d’identifier les carences et d’éliminer les séquelles d’une pré­sence dévas­ta­trice.

Les indé­pen­dances n’ont pas abouti à la libé­ra­tion et à la désa­lié­na­tion des peuples oppri­més. Les socié­tés sont res­tées orphe­lines d’Etats qui n’ont pu naître, les réseaux néo­co­lo­niaux impo­sant des poten­tats qu’ils changent au gré des inté­rêts et des conjonc­tures. Si les struc­tures néo­co­lo­niales n’expliquent pas à elles seules l’échec des indé­pen­dances, ce demi-siècle a été la démons­tra­tion impi­toyable de l’efficacité des bombes à retar­de­ment léguées par les puis­sances colo­niales.

Il y décrit, avec des années d’avance, la patho­lo­gie néo­co­lo­niale, comme la per­pé­tua­tion de la domi­na­tion par la sou­mis­sion de gou­ver­ne­ments natio­naux cor­rom­pus et anti­po­pu­laires aux inté­rêts des anciennes métro­poles colo­niales.

L’évolution anti­ci­pée par Fanon dans « Les Damnés de la terre » s’est lar­ge­ment réa­li­sée. Les luttes pour le pou­voir, les tri­ba­lismes et régio­na­lismes ali­men­tés par les anciennes puis­sances colo­niales et menées par des anti-élites mili­taires ou civiles ont défi­guré les indé­pen­dances. Les milieux diri­geants et les nou­velles bour­geoi­sies, sou­te­nues par les ex-métro­poles, ont, avan­ta­geu­se­ment pour ces der­nières, rem­placé les admi­nis­tra­teurs colo­niaux. La main­mise sur les res­sources, en ce moment sur les terres, et la cap­ta­tion des rentes par les castes au pou­voir – civiles ou mili­taires – ont bloqué ces pays dans une situa­tion de déli­te­ment continu. Le retrait des puis­sances colo­niales de l’administration directe des ter­ri­toires autre­fois colo­ni­sés n’a pas réel­le­ment changé l’existence d’une vaste majo­rité de la popu­la­tion.

Les élites ont appli­qué le modèle de leur ancien colo­ni­sa­teur ; dès lors a triom­phé une culture d’affairistes qui semble bien n’être que la cari­ca­ture des men­tors occi­den­taux, avec pour consé­quence la trans­for­ma­tion des mou­ve­ments de libé­ra­tion en parti unique, « forme moderne de la dic­ta­ture bour­geoise, sans masque, sans fard, sans scru­pule et cynique ». (2)

Force est de consta­ter qu’en l’absence de pers­pec­tives réel­le­ment natio­nales, la voie a été ouvertes à des « dic­ta­tures tri­bales » ; il était facile de jouer sur les décou­pages ter­ri­to­riaux pensés pour empoi­son­ner dura­ble­ment les rela­tions entre Etats nais­sants, sur des sépa­ra­tions eth­niques entre­te­nues sinon déli­bé­ré­ment créées et « héri­tées » du colo­nia­lisme. Cela a empê­ché la for­ma­tion d’Etats dignes de ce nom au ser­vice de leurs popu­la­tions. Fanon avait peur que si les nou­veaux pou­voirs conti­nuaient à être portés par les maîtres d’hier, alors ils fini­raient par pro­vo­quer le déli­te­ment des nou­veaux États.

Ces mises en garde étaient pro­non­cées à l’aube des indé­pen­dances, fêtées dans l’enthousiasme et la fer­veur. L’analyse lucide de Frantz Fanon aler­tait de manière éton­nam­ment pré­mo­ni­toire sur les dérives sus­cep­tibles d’affecter les États post­co­lo­niaux. De fait, la période néo­co­lo­niale s’achève sur une reco­lo­ni­sa­tion sous des formes inédites du conti­nent afri­cain et de l’arc arabo-musul­man.

Parce que les dérives vers tous les auto­ri­ta­rismes se sont accom­pa­gnées d’une ges­tion socio-éco­no­mique catas­tro­phique, les inté­rêts des anciens colo­ni­sa­teurs ont été pré­ser­vés et sont plus pré­sents que jamais ; sur le plan stra­té­gique, les accords de défense ont permis l’installation de bases et de faci­li­tés aéro­por­tuaires sur tout le conti­nent où, dans les prin­ci­paux aéro­ports, les sys­tèmes de contrôles poli­ciers sont sous super­vi­sion étran­gère, ce qui en dit long sur l’état de subor­di­na­tion. Ajoutons à cela que les dérives vers tous les auto­ri­ta­rismes se sont accom­pa­gnées d’une ges­tion socio-éco­no­mique catas­tro­phique.

En Afrique, en Europe, en Asie, au Moyen-Orient, en Amérique, Fanon appa­raît aujourd’hui comme plus actuel que jamais. Il fait sens pour tous les mili­tants de la liberté et des droits humains, car l’émancipation est tou­jours l’objectif pre­mier des géné­ra­tions qui arrivent à l’âge de la matu­rité poli­tique. Beaucoup d’hommes et de femmes ont appris que ce combat pour la liberté, la démo­cra­tie et les droits humains est mené contre les poten­tats locaux mais aussi contre les tenants de l’ordre néo­co­lo­nial qui les pro­tège, les uti­lise pour piller les res­sources et les éjecte quand ils ont fait leur temps.

Mais la trans­fi­gu­ra­tion de la colo­ni­sa­tion ne s’arrête pas là, ainsi l’ingérence huma­ni­taire, qui a pris une tour­nure de guerre ouverte en Libye, a permis l’installation à demeure d’ONG qui sup­pléent, de fait, la carence des Etats et ins­tallent les popu­la­tions, en par­ti­cu­lier dans les zones rurales, dans un rap­port d’assistanat struc­tu­rel. Force est de consta­ter que beau­coup de ces ONG, fer­mées aux com­pé­tences locales, dépendent en fait de finan­ce­ments alloués par leurs gou­ver­ne­ments et n’éprouvent pas le besoin de trans­fé­rer des savoir-faire. Ce qui à terme accen­tue les formes cari­ta­tives de dépen­dance.

En défi­ni­tive, la domi­na­tion renou­ve­lée s’effectue en toute bonne conscience néo­co­lo­niale : l’ingérence éco­no­mique directe s’accompagne d’un dis­cours huma­ni­taro-poli­tique dis­si­mu­lant mal des inten­tions hégé­mo­niques ; mais c’est bien la guerre « éter­nelle » et géné­ra­li­sée contre le ter­ro­risme qui a jus­ti­fié l’arrivée sur le ter­rain de forces mili­taires extracon­ti­nen­tales char­gées en fait de veiller à la sau­ve­garde des inté­rêts des mul­ti­na­tio­nales, les régions les plus affec­tées par cette dyna­mique recé­lant de poten­tiels miniers stra­té­giques peu ou non-exploi­tés, le Niger, la Guinée, récem­ment la Libye.

De guerres civiles en coups d’Etats, les indé­pen­dances ont vu la décom­po­si­tion d’Etats à peine consti­tués au profit de bureau­cra­ties « inter­mé­diaires » qui sont res­tées au ser­vice des anciens colo­ni­sa­teurs. Plus ou moins rapi­de­ment, les Etats post­co­lo­niaux se sont trans­for­més en Etats néo­co­lo­niaux où l’incurie, la cor­rup­tion et la pré­émi­nence des inté­rêts par­ti­cu­liers sont deve­nues la règle dans des sys­tèmes où les bureau­cra­ties d’Etat ont très lar­ge­ment bas­culé dans l’informel.

Organisée autour du pillage des res­sources, de l’accaparement des richesses et de la fuite des capi­taux, la gou­ver­nance éco­no­mique, quel qu’ait pu être le modèle pro­clamé –socia­liste ou libé­ral- s’est soldée sur l’ensemble du conti­nent et dans le monde arabe par le creu­se­ment ver­ti­gi­neux des inéga­li­tés, la pau­pé­ri­sa­tion mas­sive et par la faillite des Etats post­co­lo­niaux. Au bout du compte, les dic­ta­tures ont permis le redé­ploie­ment bel­li­ciste de l’impérialisme, comme on a pu le voir en Irak et en Libye et peut-être demain en Syrie. Tout comme le ter­ro­risme que l’on pré­tend com­battre s’est pré­ci­sé­ment déve­loppé dans les Etats dic­ta­to­riaux et obs­cu­ran­tistes ali­gnés sur et pro­té­gés par les Occidentaux.

Nouvelle étape de l’impérialisme, la mon­dia­li­sa­tion consiste en l’ouverture des mar­chés des pays les moins avan­cés aux mul­ti­na­tio­nales. Mais la stra­té­gie d’ancrage des pays afri­cains et arabes au marché mon­dial, en tant que source d’approvisionnement en matières pre­mières, est cepen­dant contes­tée par l’apparition de nou­veaux acteurs. Les éco­no­mies émer­gentes viennent trou­bler le tête-à-tête néo­co­lo­nial et l’on voit alors l’ordre fondé sur des régimes vas­saux se metre à vaciller sous les coups des sou­lè­ve­ments popu­laires comme en Tunisie et en Egypte, ainsi que l’on peut le voir, depuis quelques années au Venezuela, en Bolivie…

Cette donne contraint, dans le cadre des rela­tions inter­na­tio­nales, les puis­sances occi­den­tales à refor­mu­ler leurs rela­tions avec ce qu’elles consi­dèrent comme leur péri­phé­rie : après la guerre éter­nelle contre le ter­ro­risme qui a valu le sou­tien aux pires dic­ta­tures, l’éthique de ces mêmes rela­tions s’est « enri­chie » du droit d’ingérence au nom de la pro­tec­tion des popu­la­tions civiles relooké sous la légen­daire « res­pon­sa­bi­lité de pro­té­ger » qui fonc­tionne, comme on peut le voir en ce moment en Syrie, selon la règle bien connue du deux poids deux mesures.

LE DISCOURS DE LA NOUVELLE POLITIQUE DE LA CANONNIERE

Au ton pater­na­liste des années post­in­dé­pen­dances a suc­cédé, avec la montée du néo-conser­va­tisme en Occident, un soi-disant « parler-vrai » qui récem­ment s’est pré­senté comme le dis­cours d’une droite « décom­plexée » n’hésitant pas à expri­mer publi­que­ment des thèses aux fon­de­ments racistes évi­dents. L’ingérence éco­no­mique directe s’accompagne d’un dis­cours huma­ni­taro-poli­tique qui dis­si­mule mal des inten­tions hégé­mo­niques. Mais c’est bien la guerre « éter­nelle » et géné­ra­li­sée contre le ter­ro­risme qui a jus­ti­fié l’arrivée sur le ter­rain de forces mili­taires extracon­ti­nen­tales char­gées en fait de veiller à la sau­ve­garde des inté­rêts des mul­ti­na­tio­nales. Les régions les plus affec­tées par cette dyna­mique sont celles qui recèlent de poten­tiels miniers stra­té­giques peu ou non-exploi­tés.

« Cette Europe qui jamais ne cessa de parler de l’homme, jamais de pro­cla­mer qu’elle n‘était inquiète que de l’homme, nous savons aujourd’hui de quelles souf­frances l’humanité a payé cha­cune des vic­toires de son esprit ». (3) – Les Damnés de la terre.

C’est au nom de cette donne de départ – accep­tée pour vraie – que peu à peu la hié­rar­chie des races s’est trou­vée rem­pla­cée par la soi-disant « guerre des civi­li­sa­tions», l’ingérence huma­ni­taire et la pro­pa­ga­tion de la foi démo­cra­tique par les drones. L’histoire deve­nant le champ de bataille des nou­veaux pro­pa­gan­distes de l’exclusion et de l’exploitation. La mémoire sélec­tive, l’oubli et le mar­tè­le­ment inces­sant des prin­cipes du capi­ta­lisme domi­nant visent à condi­tion­ner l’opinion en for­geant une repré­sen­ta­tion de l’autre, le musul­man, l’arabe, le noir, en tant qu’ennemi géné­ti­que­ment imper­méable aux valeurs uni­ver­selles, et donc, en tant que bar­bare inas­si­mi­lable, exclu de facto de l’Humanité – en cela le dis­cours de Dakar res­tera une étape impor­tante . (4)

Pour les théo­ri­ciens du racisme relooké et moder­nisé, l’échec des indé­pen­dances n’est pas impu­table à l’héritage empoi­sonné du colo­nia­lisme, ni aux influences des­truc­trices des anciennes métro­poles ni au main­tien de dic­ta­tures aux­quelles les anciens maitres ont confié les clés du pou­voir, mais à l’incapacité de prendre son destin en main par des peuples figés dans leurs archaïsmes. « Peau noire, masques blancs » est un jalon fon­da­men­tal dans la lutte anti­ra­ciste, du décryp­tage des méca­nismes de la ségré­ga­tion et de ses enjeux poli­tiques. Analysant les res­sorts du colo­nia­lisme et ses impacts sur les domi­nés, Fanon conteste le concept de négri­tude forgé par Senghor et Césaire, lui, arti­cule la lutte contre le racisme dans un mou­ve­ment uni­ver­sel de désa­lié­na­tion des vic­times du racisme et des racistes eux-mêmes.

Face à ces offen­sives, loin d’être para­ly­sés, les peuples conti­nuent d’avancer et n’ont pas abdi­qué la lutte pour la dignité, la jus­tice et une vie meilleure. Que ce soit sur le front des luttes syn­di­cales, de la liberté de la presse ou celui de l’autodétermination des peuples, par­tout à tra­vers le conti­nent, des voix s’élèvent ; des femmes et des hommes s’engagent dans la lutte poli­tique pour l’émancipation citoyenne et pour reje­ter le modèle néo­li­bé­ral. Les mythes fon­da­teurs des luttes pour les indé­pen­dances ne sont pas morts. C’est sous cet angle qu’il faut appré­hen­der les révoltes popu­laires dans le monde arabe. Réduire ces mou­ve­ments à l’expression d’un malaise social ou à des émeutes de la faim est une mys­ti­fi­ca­tion.

Mais ce demi-siècle perdu pour le déve­lop­pe­ment et la construc­tion de socié­tés de pro­grès est celui de la décan­ta­tion et de la cla­ri­fi­ca­tion poli­tique. En effet, les prismes dog­ma­tiques n’ont plus cours et les seules grilles d’analyses fonc­tion­nelles sont celles fon­dées sur le prin­cipe de réa­lité.

Penser à partir de Fanon les condi­tions des pays autre­fois sous domi­na­tion colo­niale est un exer­cice de confron­ta­tion avec la réa­lité débar­ras­sée d’œillères idéo­lo­giques et libé­rée de tout dogme. A cet égard, contrai­re­ment à ceux qui sou­hai­taient ou qui vou­draient qu’il soit ico­ni­fié ou oublié, Fanon est plus per­ti­nent que jamais. Tout à la fois psy­chiatre, moud­ja­hid algé­rien, révo­lu­tion­naire pan­afri­cain, ambas­sa­deur iti­né­rant et com­bat­tant de l’émancipation de tous, y com­pris de ceux qui croyaient appar­te­nir au monde domi­nant.

Rappelons-nous les der­nières phrases de « Peau noire et masque blanc » : « Moi, l’homme de cou­leur, je ne veux qu’une chose, que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est-à-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de décou­vrir et de vou­loir l’homme où qu’il se trouve ».

Soumis à la cri­tique libé­ra­trice de Fanon, les sys­tèmes de pou­voir se révèlent pour ce qu’ils sont : des sys­tèmes d’oppression et de pillage à l’origine de tous les blo­cages éco­no­miques, sociaux et cultu­rels. Les indé­pen­dances vidées de leur contenu démo­cra­tique exposent leur vul­né­ra­bi­lité : les acquis des luttes de libé­ra­tion ne sont point irré­ver­sibles.

La liberté pour laquelle des peuples se sont sou­le­vés a été confis­quée par des pou­voirs sou­te­nus par l’ancien colo­ni­sa­teur. La domi­na­tion a seule­ment changé d’apparence et l’émancipation reste à venir.

Pour Fanon, « la libé­ra­tion de l’individu ne suit pas la libé­ra­tion natio­nale. Une authen­tique libé­ra­tion natio­nale n’existe que dans la mesure où l’individu a amorcé irré­ver­si­ble­ment sa libé­ra­tion ». (5) Or, à rares excep­tions, les socié­tés libé­rées du joug colo­nial sont des socié­tés sans citoyens.

L’objectif, à l’aube de la seconde phase des indé­pen­dances, consiste à redon­ner un contenu poli­tique dans lequel se recon­nai­tront enfin les popu­la­tions et sans lequel l’indépendance for­melle n’est qu’une cari­ca­ture. La libé­ra­tion de l’homme est un combat uni­ver­sel et le sens poli­tique de la lutte pour le primat de l’humanité sur l’exploitation est fondé sur la défense des liber­tés publiques et pri­vées, la pri­mauté de l’intérêt géné­ral, la réduc­tion des inéga­li­tés, la red­di­tion de comptes par les élus et la sou­ve­rai­neté du Droit.

La libé­ra­tion réelle en tant que pour­suite du pro­ces­sus enclen­ché par les luttes pour les indé­pen­dances, ne peut s’envisager qu’au moyen de cadres ins­ti­tu­tion­nels démo­cra­tiques réels, repré­sen­ta­tifs et forts. Les liber­tés démo­cra­tiques sont l’unique voie pour que ces pays sortent de l’impasse de la domi­na­tion et de la misère. C’est éga­le­ment la condi­tion néces­saire et préa­lable à la modi­fi­ca­tion du rap­port de forces inter­na­tio­nal et son rééqui­li­brage en faveur des pays du sud. Mais cela concerne aussi les anciens pays colo­ni­sa­teurs, passés sous le joug des mar­chés.

Dans le cadre des rela­tions inter­na­tio­nales, les diri­geants, sans autre légi­ti­mité que la force des armes et le sou­tien exté­rieur, ne pèsent d’aucun poids dans le concert des nations. Il serait temps que les grandes puis­sances, qui se donnent pour des démo­cra­ties à l’intérieur de leurs ter­ri­toires, cessent de vou­loir, envers et contre tout, main­te­nir leur hégé­mo­nie sur les pays moins avan­cés.

L’opiniâtreté de Fanon et sa déter­mi­na­tion montrent qu’il n’existe aucune fata­lité de l’échec pas plus que le drame ne sau­rait être le mode habi­tuel de vie des peuples. Les soli­da­ri­tés de pro­grès et les conver­gences des luttes, la résis­tance aux dic­ta­tures et aux hégé­mo­nies néo­co­lo­niales et impé­riales sont les jalons de la voie du redres­se­ment. La soli­da­rité et l’internationalisme, et celui de Fanon en est un modèle inal­té­rable, donnent une dimen­sion encore plus humaine à la lutte des peuples.

Fanon a mis en lumière, en sa qua­lité de psy­chiatre, d’essayiste et de mili­tant l’unité du monde colo­nisé pour­tant for­te­ment dif­fé­ren­cié et tra­versé de contra­dic­tions. Ainsi pour le moud­ja­hid Fanon, il n’y a guère de dif­fé­rences dans le combat mené par les peuples domi­nés que ce soit aux Antilles, en Afrique ou en Amérique latine. On peut même pro­lon­ger l’analyse fano­nienne : la mon­dia­li­sa­tion a pour effet de trans­fé­rer vers son aire d’expansion ori­gi­nelle les modes d’organisation que le libé­ra­lisme a imposé au sud du monde, et cela est main­te­nant vrai pour le nord.

Les frac­tures poli­tiques et sociales carac­té­ris­tiques de l’exploitation et de l’exclusion tendent à uni­fier le monde soumis à des inté­rêts extrê­me­ment mino­ri­taires. Le trai­te­ment imposé à la Grèce, confron­tée à un endet­te­ment exté­rieur consti­tué avec la com­pli­cité des ultra­li­bé­raux de l’Union Européenne et des banques, est le révé­la­teur des stra­té­gies de déman­tè­le­ment des avan­cées sociales mises en œuvre dans les pays les plus riches. La société de sur­veillance construite au nom de la lutte anti-ter­ro­riste contri­bue à la cri­mi­na­li­sa­tion de ses exclus et de ses déshé­ri­tés.

Le trai­te­ment média­tique des récentes émeutes en Angleterre rap­pelle celui déployé en France lors des révoltes des quar­tiers popu­laires en 2005. Par glis­se­ments suc­ces­sifs, faci­li­tés par la super­po­si­tion de caté­go­ries sociales et eth­nico-cultu­relles – les pauvres, les noirs, les arabes, les musul­mans -, les régimes occi­den­taux réin­jectent le dis­cours colo­nial dans leur dis­cours de poli­tique inté­rieure. Par un para­doxe dont l’histoire a le secret, l’«indigène » est omni­pré­sent non seule­ment dans son aire d’origine mais éga­le­ment dans ce que Fanon appe­lait les « villes inter­dites » où s’exercent les formes renou­ve­lées de dis­cri­mi­na­tion, il remarque dans « Les damnés de la terre » que « le monde colo­nisé est un monde coupé en deux (…) La zone habi­tée par les colo­ni­sés n’est pas com­plé­men­taire de la zone habi­tée par les colons. Ces deux zones s’opposent mais non au ser­vice d’une unité supé­rieure (…) Ce monde com­par­ti­menté en deux est habité par des espèces dif­fé­rentes. L’originalité du contexte colo­nial c’est que les réa­li­tés éco­no­miques, les inéga­li­tés, l’énorme dif­fé­rence des modes de vie, ne par­viennent jamais à mas­quer les réa­li­tés humaines ».

On l’a vu, si ses modes opé­ra­toires ont changé, l’oppression et la domi­na­tion des peuples sont pérennes. Elles se sont même élar­gies à des caté­go­ries les plus fra­giles des popu­la­tions jusqu’alors « pro­té­gées » des pays domi­nants. Les formes de l’aliénation ont changé, mais les sou­bas­se­ments idéo­lo­giques de l’exploitation res­tent inva­riants et deviennent des élé­ments de la mon­dia­li­sa­tion qui uni­for­misent la pla­nète ; la crise éco­no­mique est une crise du capi­ta­lisme occi­den­tal. Pour les peuples d’Afrique et du Monde arabe, si la reco­lo­ni­sa­tion -sous des appa­rences huma­ni­taro-mili­taires- n’invoque plus « la mis­sion civi­li­sa­trice » mais la « res­pon­sa­bi­lité de pro­té­ger » – à géo­mé­trie très variable – de la soi-disant « com­mu­nauté inter­na­tio­nale », elle conserve sa nature oppres­sive, alié­nante et son carac­tère déper­son­na­li­sant.

Pour ceux qui veulent occul­ter le passé colo­nial et le pré­sent de l’injustice et de la dépos­ses­sion, l’œuvre de Fanon serait dépas­sée et ne serait qu’apologie de la vio­lence. Ses détrac­teurs se recrutent parmi les « intel­lec­tuels » néo­con­ser­va­teurs qui lui ont intenté un procès en sor­cel­le­rie. Lecture men­son­gère et repré­sen­ta­tion biai­sée qui tra­duit ainsi leur mécon­nais­sance de l’œuvre de Fanon et leur mau­vaise foi raciste. La vio­lence défen­due par Fanon -en tant que moyen ultime de recon­quête de soi par ceux qui sont niés, exploi­tés et réduits à l’esclavage- est celle de la légi­time défense des oppri­més qui subissent une vio­lence encore plus grande, celle de la domi­na­tion, de la dépos­ses­sion et du mépris.

Mais, au delà des mani­pu­la­tions et de la pro­pa­gande, la réa­lité est têtue, les méca­nismes qui régissent les rela­tions entre anciens colo­ni­sés et anciens colo­ni­sa­teurs sont tou­jours à l’œuvre. Le refus de la sou­mis­sion et du men­songe, l’esprit de résis­tance qui imprègnent l’œuvre de Fanon ins­pirent ceux qui luttent pour le droit à tra­vers le monde. En Palestine et par­tout ailleurs, chez les peuples qui se lèvent contre l’oppression la pensée en action de Frantz Fanon est actuelle et cela, malgré l’évolution du monde. La dépos­ses­sion, l’aliénation et l’injustice ont elles quitté ce monde ?

Il appelle à résis­ter et à ne pas aban­don­ner.

NOTE

1) page 544, Frantz Fanon, Œuvres, édi­tions La Découverte, 2011
2) Pages 544 et sui­vantes, Frantz Fanon, Œuvres, édi­tions La Découverte, 2011
3) Voir note 2
4) Discours du pré­sident de la République fran­çaise, Dakar, juillet 2007
5) Pour la révo­lu­tion afri­caine

Mireille Fanon-Mendès France est pré­si­dente de la Fondation Frantz Fanon
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