À quoi tenons-nous ? Pragmatisme et écologisme [2]

À propos du livre d'Émilie Hache Ce à quoi nous tenons : propositions pour une écologie pragmatique

Par Mis en ligne le 12 juin 2011

Émilie Hache est phi­lo­sophe au centre Sophiapol, à Paris 10 deve­nue « Paris Ouest Nanterre La Défense ». L’auteure part d’un constat : les « demandes morales » se mul­ti­plient. Et les risques de réponses into­lé­rantes aussi : « mora­lisme », au sens de prin­cipes à appli­quer de manière intran­si­geante, mais aussi « natu­ra­lisme », qui enferme les êtres dans des défi­ni­tions fixes, dont ils ne peuvent plus sortir (« hété­ro­sexuel », « sans intel­li­gence », « sous-déve­loppé » etc.). Pour éviter ces dan­gers, Émilie Hache pro­pose une démarche en trois étapes, qui forment les par­ties de ce livre, toutes lar­ge­ment ins­pi­rées du prag­ma­tisme amé­ri­cain et sur­tout des tra­vaux d’Isabelle Stengers : faire une dif­fé­rence (entre les pro­po­si­tions morales et les posi­tions mora­listes), se mêler de ce qui n’est pas censé nous regar­der, et com­po­ser un monde commun.

La dif­fé­rence entre les pro­po­si­tions morales et les posi­tions mora­listes est obte­nue par plu­sieurs dis­tinc­tions à la fois justes et utiles, au sens où leur indis­tinc­tion génère sou­vent, dans les débats publics autour de l’écologie, le sen­ti­ment de faire face à des posi­tions into­lé­rantes ou mora­li­santes. Première dis­tinc­tion : la nature en tant que telle « n’appelle » per­sonne à son secours et n’est donc pas « à sauver ». Un tel dis­cours court-cir­cuite « la mul­ti­pli­cité des opé­ra­tions » (p. 18) qui lient humains et non-humains. Il y a bien un « appel », pour­tant. Cet appel muet vient des êtres qui nous demandent, de manière muette, comme le visage chez Lévinas, de leur répondre – et pas seule­ment de répondre d’eux. La prise en compte pro­gres­sive de cet appel dans les socié­tés est, à la suite de Jonas, ce qu’on peut appe­ler « l’écologisation de la morale » au sens où nous appre­nons peu à peu à admettre que les ani­maux, les éco­sys­tèmes etc. ne sont pas seule­ment des moyens mais aussi des fins en soi. Non pas une seule fin (« la » nature, ce Grand Tout cos­mique), mais un ensemble de fins, indi­vi­duelles, mou­vantes, fluc­tuantes, his­to­riques, dont la com­po­si­tion est mal­léable, dont l’essence n’est pas une donnée des sciences. Ainsi pou­vons-nous exer­cer nos com­pé­tences morales à l’endroit de la nature sans tomber dans le naturalisme.

À partir de là, pour éviter le mora­lisme, trois obli­ga­tions sont à garder en mémoire. Tout d’abord, rela­ti­vi­ser les dif­fé­rentes fins entre elles – mais sans cesser de tenir leurs exi­gences morales. Autrement dit, la rela­ti­vi­sa­tion est à la pro­po­si­tion morale ce que le rela­ti­visme est au mora­lisme. La rela­ti­vi­sa­tion est néces­saire pour qu’une pro­po­si­tion morale puisse être dis­cu­tée, éva­luée, tandis que le rela­ti­visme est une posi­tion de prin­cipe qui anéan­tit toute visée morale véri­table. Ensuite : faire appel à l’expérience, ce qui signi­fie faire avec les êtres concer­nés plutôt que de tenir des dis­cours sur eux, de manière sur­plom­bante et sou­vent mal infor­mée. Ainsi évi­te­rait-on notam­ment les faux débats sur l’anthropomorphisme. Et enfin éla­bo­rer des com­pro­mis – mais sans com­pro­mis­sion, le com­pro­mis étant à la pro­po­si­tion morale ce que la com­pro­mis­sion est au mora­lisme, on l’aura com­pris. Faire des com­pro­mis, c’est se com­pro­mettre, s’engager. Par le com­pro­mis nous ne cédons pas sur nos demandes, mais nous admet­tons qu’elles ne sont pas seules et que nous avons tous besoin de tous pour agir vers un monde commun qui soit meilleur. Ainsi évi­te­rait-on des pos­tures un peu trop extrêmes telles que la reven­di­ca­tion d’une « libé­ra­tion ani­male », alors que la place des ani­maux domes­tiques semble être quand même auprès de l’homme – mais sans doute pas, en effet, dans les éle­vages industriels.

« Se mêler de ce qui n’est pas censé nous regar­der » est direc­te­ment ins­piré du combat d’Isabelle Stengers contre la tolé­rance, avec l’argument qu’une cer­taine tolé­rance n’est en réa­lité qu’une manière de rendre l’autre inexis­tant, impuis­sant, au nom de sa dif­fé­rence (voir ses Cosmopolitiques). Premier domaine à enva­hir : les sciences. La crise éco­lo­gique n’est pas seule­ment un pro­blème de valeurs, c’est aussi une crise des faits. Les contro­verses éco­lo­giques se carac­té­risent en effet, comme beau­coup d’auteurs l’ont montré, par une absence de réponse scien­ti­fique claire : on ne sait pas com­ment va réagir le climat, on ne sait pas mesu­rer le bien-être animal, on ne sait pas défi­nir objec­ti­ve­ment une expé­ri­men­ta­tion ani­male « utile ». Second domaine : l’économie. Émilie Hache donne trois exemples : le rap­port Stern et la ques­tion du « poids » des géné­ra­tions futures, le com­merce équi­table et la ques­tion de la popu­la­tion. Elle conclut cette partie en mon­trant que le prag­ma­tisme, à la dif­fé­rence de l’utilitarisme, ne pré­co­nise aucune solu­tion théo­rique ; au contraire il assume le tra­gique de situa­tions dans les­quelles tous les buts ne peuvent être pour­sui­vis en même temps.

Vient ensuite la « com­po­si­tion du monde commun », expres­sion emprun­tée à Bruno Latour, qui est aussi l’une des réfé­rences très pré­sentes dans ce livre. Différentes éco­lo­gies poli­tiques sont pos­sibles, com­ment les conci­lier ? Comment les com­po­ser ? Fidèle à sa démarche, Émilie Hache ne pro­pose pas de solu­tion unique mais des dis­tinc­tions dont chacun et cha­cune pourra se saisir pour éla­bo­rer son propre jugement.

La pre­mière est de chan­ger de tem­po­ra­lité et de refaire atten­tion à l’avenir. Le dis­cours sur le pro­grès avait « garanti » l’avenir, ce qui nous dis­pen­sait de s’en sou­cier, il nous déres­pon­sa­bi­li­sait. Au contraire il a sou­vent été noté que des peuples dits plus pri­mi­tifs en fai­saient grand cas, les grandes déci­sions étant éva­luées, dit-on, par leurs consé­quences jusqu’à la 7e géné­ra­tion. Un rap­port d’attention serait plus adé­quat, dans la situa­tion actuelle, que le rap­port « d’épargne » (p. 146) qui a pré­valu jusque-là à l’époque moderne. Les scé­na­rios et leur mul­ti­pli­ca­tion ces der­nières années sont d’ailleurs l’un des signes de ce chan­ge­ment de rap­port au temps – en effet. Seconde dis­tinc­tion : entre le public et les publics, à la suite de Dewey. À la place d’un dis­cours moral hyper­bo­lique (« nous devons réduire nos émis­sions de gaz à effet de serre de 75 % »), culpa­bi­li­sa­teur et démo­ra­li­sant, culti­ver le prag­ma­tisme, le « pou­voir-avec », ne pas consi­dé­rer qu’autrui est néces­sai­re­ment immo­ral parce qu’il prend sa voi­ture, par exemple, et mettre en place avec lui (ou elle) un sys­tème de regrou­pe­ment des achats. Émilie Hache cite de nom­breuses ini­tia­tives, la sim­pli­cité volon­taire, la décrois­sance, des « mil­liers d’actions » (p. 212).

En conclu­sion Émilie Hache pose le cos­mo­po­li­tisme comme un pro­blème : la décou­verte de la théo­rie Gaïa a plutôt démon­tré l’absence de monde commun que l’inverse (p. 215). Elle n’en fait pas une tâche : peut-être n’y aura-t-il jamais de monde commun, faute de volonté pour ça, et cela ne sera que le résul­tat de la volonté de toutes et de tous (p. 218).

L’ouvrage est bien informé et fait des dis­tinc­tions impor­tantes. Le style est clair et le tout plai­sant à lire. Il arrive à un bon moment, car l’écologisme com­mence à être l’objet d’une atten­tion sou­te­nue de la part du grand public. Les cla­ri­fi­ca­tions qui sont pro­po­sées ont besoin d’être faites et refaites, tant, depuis des années, le public (ou les publics) est pris entre des éco­lo­gistes qui ont eu ten­dance à se construire un monde d’initiés, gros d’implicites, et leurs adver­saires qui ont tou­jours pris soin de tra­ves­tir leurs idées par des rac­cour­cis aussi faciles que faux, le plus connu étant la fameuse loi de pro­tec­tion des ani­maux mise en évi­dence par Luc Ferry pour prou­ver la parenté de l’écologisme avec le nazisme. À rebours de ces procès sta­li­niens, Émilie Hache adopte une pos­ture plus modeste, qu’elle défi­nit par le souci de « rendre visible », décrire les rela­tions morales construites par les acteurs eux-mêmes, les expli­ci­ter, pour faci­li­ter la mise en mots, le dia­logue (pp. 33-36). Le débat a en effet besoin de nom­breux auteurs comme Émilie Hache !

L’ouvrage com­porte tout de même plu­sieurs fai­blesses. Émilie Hache se fonde par exemple plu­sieurs fois sur la théo­rie latou­rienne des « fai­tiches », pour avan­cer l’argument que les objets sont construits. Cette pro­po­si­tion, si elle ne choque plus les sciences humaines, conti­nue de heur­ter les sciences dures. Cela parce qu’elle est clai­re­ment hyper­bo­lique, à un tel point qu’elle finit par nuire à la com­pré­hen­sion. Dans le fond, tout le monde sait que la science uti­lise des outils, qu’elle construit ses objets ; mais ce qu’on attend de la science, en tant que telle, est qu’elle nous donne des faits, des véri­tés, clai­re­ment dis­tinctes des opi­nions – la pierre tombe, ou pas. La science doit décrire ce que tout le monde ver­rait dans le téles­cope, s’il pou­vait regar­der – délé­ga­tion. Le GIEC doit nous dire si le climat change, ou pas, quelles sont les causes qui le font chan­ger, et quelles sont les incer­ti­tudes. Latour tend au contraire à exhi­ber une science tissée d’intérêts, de sub­jec­ti­vi­tés, une science qui de ce fait n’est plus une science, qui ne parle plus de vérité et ne mérite donc plus ce nom. C’est exces­sif, il y a une spé­ci­fi­cité, dans la science, qui est jus­te­ment de par­ve­nir à dépas­ser les sub­jec­ti­vi­tés, même Rorty le rap­pelle, jusque dans le titre de son opus­cule sur le sujet (Science et soli­da­rité : la vérité sans le pou­voir, Éditions de l’Éclat, 1992). Émilie Hache aurait tout aussi bien pu avoir recours à sa propre théo­rie de la recon­nais­sance des fins à l’œuvre dans la nature, et mon­trer com­ment les indus­triels se mentent à eux-mêmes quand ils veulent croire que les ani­maux ne sont que des machines, ou que la terre n’est qu’un stock de res­sources pour la pro­duc­tion. La théo­rie du fai­tiche cède de plus un peu trop sou­vent au jargon uni­ver­si­taire par­fois don­neur de leçons, inver­sant les rôles, sans sortir de la pos­ture de pou­voir ; car c’est en fait le socio­logue qui se pré­sente comme celui qui dévoile « la vraie vérité » !

On sent d’ailleurs le poids de la socio­lo­gie des sciences dans les tra­vaux de l’auteure, à tel point que la (petite) partie sur l’économie manque réel­le­ment de souffle. Ce qui est dit n’est pas faux, mais c’est un peu léger en regard de la masse des tra­vaux sur le sujet – notam­ment la cri­tique du capi­ta­lisme et du déve­lop­pe­ment. Le cou­rant de la « cri­tique de la valeur » (Moishe Postone) et les auteurs éco­so­cia­listes (J.B. Foster, M. Löwy etc.) sont absents. Côté cri­tique du déve­lop­pe­ment, Latouche est cité un peu à contre-emploi, pour avoir remar­qué que le mode de vie amé­ri­cain ne serait sou­te­nable que pour un mil­liard d’Américains, ce qui ne fait guère appa­raître la dimen­sion anthro­po­lo­gique de son œuvre. Du coup une bonne partie des enjeux anthro­po­lo­giques est gommée de la démons­tra­tion. Ce n’est pas un hasard : on touche aux limites du prag­ma­tisme, qui se refuse à tout dis­cours glo­ba­li­sant, au profit de mul­tiples (« mil­liers ») de « publics » n’ayant aucune rela­tion fixe les uns avec les autres. On voit bien l’actualité de ce type d’approche, et même leur néces­sité, dans la période actuelle : tra­gé­dies pro­vo­quées par les Grands Récits et les Avant-Gardes ; carac­tère démo­bi­li­sant des injonc­tions venant « d’en haut » dans le domaine de l’écologie etc. Mais du coup une telle approche se rend inca­pable de saisir en quoi l’écologie se reven­dique d’un chan­ge­ment de para­digme, voire de civi­li­sa­tion. Et ce n’est pas seule­ment une reven­di­ca­tion gau­chiste, puisque cet argu­ment est pré­sent dans les propos de quelqu’un comme Corinne Lepage. Il est vrai que cette approche a le même avan­tage que celle pro­po­sée par Bruno Latour : en neu­tra­li­sant les enjeux onto­lo­giques, elle rend l’écologisme abor­dable. Il faut lui recon­naître cette vertu.

date : 10/06/2011 – 14:19

Fabrice Flipo [3]


Source : Contretemps

Liens :
[1] http://​www​.contre​temps​.eu/​l​e​c​tures
[2] http://www.contretemps.eu/lectures/quoi-tenons-nous-pragmatisme-%C3%A9cologisme-0
[3] http://​www​.contre​temps​.eu/​a​u​t​e​u​r​s​/​f​a​b​r​i​c​e​-​flipo

Les commentaires sont fermés.