À quoi servent les partis de gauche ?

LOREN BALHORN, extrait d’un texte paru dans Jacobin, 25 septembre 2021.

Les partis politiques ne sont plus ce qu’ils étaient. Qu’il s’agisse du prolétariat ou de la bourgeoisie, l’époque où ce que le disciple de l’école de Francfort Otto Kirchheimer appelait les partis de « masse » galvanisait des millions de personnes avec des visions audacieuses d’un avenir meilleur est révolue depuis longtemps. Le puissant sentiment de communauté qui était autrefois lié à la politique des partis a cédé la place à un rituel stérile, ses organisations de masse réduites à des réseaux de patronage et à des clubs sociaux pour une cohorte de plus en plus réduite de vrais croyants.

Cette évolution était attendue. Dans les années 1960, Kirchheimer a vu avec appréhension les partis de masse du début du XXe siècle céder la place à des partis dont la seule mission était de maximiser les votes par tous les moyens. Alors que les liens des anciens partis avec des médias sociaux cohérents et des visions du monde concurrentes avaient garanti un certain degré de responsabilité démocratique dans les États-providence d’après-guerre, ils menaçaient de devenir à peine plus que des « fournisseurs de consensus » idéologiquement malléables. Plutôt que de responsabiliser les masses, le parti serait réduit à des machines de campagne avec peu à offrir sous forme d’alternatives concrètes.

Son pronostic n’était pas loin de la vérité. Cinquante ans plus tard, les partis majoritaires sont plus flous que jamais. Dans les anciennes comme dans les nouvelles démocraties, elles sont largement l’apanage d’opérateurs politiques qui considèrent la participation des « masses » comme une nuisance à éviter. L’affiliation à un parti a chuté, tandis que la participation électorale atteint des niveaux record dans de nombreuses régions du monde. La gauche, dont la force politique s’est appuyée sur des partis de masse pendant des décennies, a été particulièrement touchée par son déclin, créant une “crise de la représentation” de plus en plus profonde dans laquelle les possibilités d’influencer la politique gouvernementale sont restreintes et la désillusion publique prolifère.

Consciente des limites de ce type d’activisme, une nouvelle gauche a commencé ces dernières années à aborder la question de la construction du parti.

Tendances oligarchiques

Un demi-siècle avant Kirchheimer, le sociologue germano-italien et ex-socialiste Robert Michels a publié l’une des tentatives les plus influentes pour théoriser le développement des partis politiques. Son livre  (Les Partis politiques, essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, 1914) se propose d’identifier et d’expliquer les obstacles structurels à la démocratie, comme il l’écrit dans la préface du Traduction anglaise de 1915, “ils ne sont pas simplement imposés de l’extérieur, mais surgissent spontanément de l’intérieur.” Surtout, il s’inquiétait de l’oligarchie progressiste.

Collaborateur de Max Weber, Michels a mené ses recherches à une époque où les sciences sociales n’en étaient qu’à leurs balbutiements. Certains de ses termes semblent déplacés aujourd’hui, et en tant qu’érudit, il avait tendance à jouer vite et avec les faits.  Il avait tendance à généraliser toute observation qui appuyait son hypothèse sur une « loi sociologique », une réalité objective « au-delà du bien et du mal ».  Son argument central – que les grandes organisations sont victimes d’une « loi d’airain de l’oligarchie » qui renforce inexorablement une élite corrompue et manipulatrice – continue de rendre compte de la façon dont beaucoup de gens pensent de la politique dans général.

L’objet d’observation de Michels n’était autre que le Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD), le parti ouvrier le plus puissant de son temps et le modèle à suivre par les socialistes du monde entier. Contrairement aux autres partis, la social-démocratie allemande luttait ostensiblement pour « la démocratisation à la lumière du socialisme ». Cependant, il était devenu rigide et complaisant depuis sa fondation dans les années 1860, établissant une division stricte entre dirigeants et dirigés.

La base de l’analyse de Michels est venue en grande partie du marxisme révolutionnaire de sa jeunesse, lorsqu’il appartenait à l’aile syndicaliste du SPD et critiquait la modération du centre du parti, préconisant plutôt une action spontanée et radicale d’en bas. Les premiers chapitres de son ouvrage reflètent cette influence, expliquant la nécessité d’une division technique du travail pour gérer les affaires d’une organisation de masse de plus en plus complexe. Plus la production, la communication et l’administration deviennent sophistiquées, plus la démocratie directe est irréalisable : le grand nombre de décisions nécessaires à son fonctionnement nécessitaant de les déléguer à de petits groupes d’experts.

Le modèle de représentation par procuration avait trouvé sa forme dans les démocraties parlementaires émergentes dans l’Europe occidentale à cette époque. La démocratie représentative, selon Michels, convenait à l’ancienne aristocratie, permettant aux élites d’utiliser les ornements du parlement pour renforcer leur position sociale tout en invoquant de nobles principes. La social-démocratie, au contraire, n’avait adopté la représentation que par nécessité. Alors pourquoi ce grand mouvement de masse pour l’émancipation universelle a-t-il été alourdi par une bureaucratie stagnante ?

La nouvelle classe

L’explication de Michels n’était pas particulièrement originale et a été reprise en partie par d’autres sociaux-démocrates de gauche, comme Rosa Luxemburg. Michels est parti de ce qu’il a appelé la « gentrification » du SPD, faisant référence aux tentatives du parti de former une alliance tactique avec des secteurs de la classe moyenne, ainsi que – et plus important encore – l’émergence d’une nouvelle strate dirigeante dans la direction du parti de plus en plus « éloigné de la classe prolétarienne et élevé à la dignité bourgeoise ».

La direction contrôlait l’appareil tentaculaire du SPD et la presse du parti, résultat de la croissance explosive du mouvement au cours des décennies précédentes. Le SPD était désormais un parti dans lequel la plupart des opérations quotidiennes étaient menées non par des bénévoles, mais par des salariés du parti. Bien que son style de vie ne soit en aucun cas luxueux, la “pratique de payer les services du parti par ses employés crée un lien que beaucoup de camarades hésitent à rompre”. Sa dépendance matérielle inculquait la discipline et privait le parti d’une grande partie de son dynamisme : « En d’autres lieux qu’en Allemagne, l’activité socialiste repose sur l’enthousiasme individuel, l’initiative individuelle et le dévouement individuel ; mais en Allemagne il est basé sur la loyauté, la discipline et le sens du devoir ».

Déployant une argumentation qui serait répétée par des générations d’anarchistes, de trotskystes et d’autres critiques, Michels s’en est pris à « l’élite prolétarienne » à la tête du parti, qui considérait de plus en plus la politique non pas comme un véhicule de la révolution socialiste mais comme un « opportunité (…) d’assurer sa montée dans l’échelle sociale ». Alors que cette élite consolidait sa position et s’habituait aux privilèges de la vie au sommet, les objectifs politiques utopiques passaient au second plan.

L’exceptionnalisme prussien et le socialisme international

Michels serait probablement tombé dans l’oubli si son argumentation était restée là, éclipsée par les critiques cinglantes de Lénine, Trotsky et d’autres. Mais ce qui a donné aux partis politiques leur statut classique, c’est leur insistance sur le fait que la bureaucratisation de la social-démocratie était en grande partie la faute des masses elles-mêmes, qui ont accepté ou même accueilli la nouvelle élite.

Pour expliquer la « confiance aveugle » des travailleurs dans leurs dirigeants, Michels est passé du marxisme classique à la psychologie, en adoptant de nombreuses idées du psychologue français Gustave Le Bon, (La foule : une étude de l’esprit populair). Le Bon, un penseur résolument réactionnaire, croyait que de grands groupes de personnes étaient incapables de penser rationnellement et enclins à l’impulsivité et à la manipulation. Michels, qui a quitté le SPD amèrement déçu a découvert dans les théories de Le Bon une explication à la fois pour la bureaucratisation du parti et pour ses propres frustrations politiques : les masses n’avaient pas rejeté ses idées. eux-mêmes, mais ils n’étaient pas capables de les comprendre.

À son avis, les masses prolétariennes acceptaient quelques privilégiés issus de leurs rangs. Sans éducation et incapables d’agir par eux-mêmes, les travailleurs gravitaient instinctivement vers des leaders charismatiques. Ils ont donné à leurs enfants le nom de leurs dirigeants et ont accroché des portraits de Karl Marx et des sommité du SPD comme Wilhelm Liebknecht là où se trouvait le crucifix. La « secte » se renforçait mutuellement : les masses identifiaient de plus en plus le parti à ses dirigeants, et ces derniers, encouragés par leur accueil enthousiaste, confondaient leurs propres intérêts avec ceux de l’organisation dans son ensemble.

Du pessimisme à la capitulation

Son analyse a eu des implications dévastatrices non seulement pour le socialisme, mais pour la démocratie elle-même. Confronté à sa vieille croyance marxiste selon laquelle « dans un avenir plus ou moins lointain, il sera possible de parvenir à un ordre véritablement démocratique », Michels postulait alors que la démocratie avait une préférence les solutions autoritaires. Tout nouvel ordre social introduirait une nouvelle élite dirigeante, qui tenterait inévitablement de faire valoir ses propres intérêts contre les masses. « Les socialistes pourraient gagner, admet-il, mais pas le socialisme, qui périrait au moment du triomphe de ses adhérents.

Le pessimisme de Michels l’a amené à devenir un membre du Parti national fasciste de Benito Mussolini en 1924, deux ans après que le dictateur italien a pris le pouvoir et a emprisonné la plupart de ses anciens camarades. Convaincu que les hommes forts étaient plus ou moins inévitables, il a vu en Mussolini l’opportunité d’établir, sinon un gouvernement socialiste, du moins un gouvernement « social » qui pourrait exploiter le dévouement des masses à son chef pour parvenir à un compromis entre le capital et le travail, incorporant les intérêts des travailleurs italiens dans un puissant État fasciste. Il est mort en 1936, peu de temps avant que le fascisme européen ne conduise le pays – et le continent – au bord de l’anéantissement total.

Reconstruire ?

Si les sciences sociales ont appris quelque chose depuis l’époque de Michels, c’est que les développements sociaux ne se déroulent pas en ligne droite ou ne suivent pas des lois universelles. L’histoire est pleine de luttes de pouvoir entre différents groupes sociaux, dont certains et émergent au sommet. Mais sa domination va rarement sans opposition, même si cela peut sembler le cas après des décennies de défaite. Tôt ou tard, les acteurs politiques parfois réussissent et d’autres fois échouent.

Les pièges de toute organisation socialiste démocratique sont réels, mais la frustration politique qui a façonné les partis politiques n’offre pas de guide particulièrement utile pour réfléchir à la manière de les surmonter. Malgré toutes ses invectives contre le matérialisme historique et le « dogme du socialisme », Michels a simplement renversé ce qu’il prétendait s’opposer : le socialisme, autrefois inévitable, était désormais impossible.

La réponse à la question de savoir si le socialisme est possible ne peut venir que lorsque la société y arrivera, mais jusque-là, le capitalisme pourrait utiliser des réformes majeures. Et malgré tous leurs défauts, les partis politiques se sont avérés être les véhicules les plus efficaces pour organiser de grands groupes de personnes afin de lutter pour de telles transformations. Pour utiliser efficacement cet outil, les socialistes doivent être sensibles à ses faiblesses comme à ses avantages.

Bien que la représentation déléguée soit loin d’être parfaite, des mécanismes peuvent être mis en place au sein des organisations pour assurer la responsabilité et donner aux membres la possibilité de renverser des décisions impopulaires, ainsi que des forums, des publications et d’autres canaux pour exprimer des opinions. Les leaders charismatiques peuvent avoir un effet calmant sur les membres, mais ils peuvent également servir de points de rencontre puissants pour des personnes qui auraient autrement pu les ignorer. Au mieux, les partis peuvent profiter de la popularité d’un leader pour attirer de nouveaux adeptes dans leurs rangs qui pourraient devenir des leaders. Se présenter aux élections peut ouvrir la porte à des compromis, mais cela fait également entrer les idées socialistes dans le courant dominant et potentiellement dans la politique gouvernementale.

Dans le monde d’aujourd’hui, où la politique s’est enfermée dans les confins de ce qu’Angela Merkel a appelé « la démocratie selon le marché », la question de la démocratie est de la plus haute importance, non seulement pour garantir la responsabilité des socialistes, mais aussi pour répondre aux le sentiment général d’impuissance et de privation de droits parmi la classe ouvrière.

Compte tenu de cette trajectoire désastreuse, nous devons dépasser une notion romantique de transformation sociale effectuée uniquement par un mouvement de masse « d’en bas » et faire une évaluation réaliste des formes organisationnelles dont nous avons besoin pour atteindre nos objectifs. Peu importe à quel point les partis politiques d’aujourd’hui peuvent être peu attrayants, il n’y a pas moyen de contourner cela : nous avons besoin de partis de masse de gauche.