A propos des émeutes en général et en Tunisie en particulier

Mis en ligne le 06 février 2011

Je vais vous parler aujourd’hui des émeutes en Tunisie. Nous ne sor­tons pas du sujet du sémi­naire de cette année – que signi­fie “chan­ger le monde” ? – expres­sion dont je vous ai déjà signalé le carac­tère équivoque.

Si on entend par “émeutes” l’action dans la rue de gens qui veulent obte­nir le ren­ver­se­ment du gou­ver­ne­ment au moyen d’une vio­lence de degré variable, il faut insis­ter d’emblée sur ce qui fait la rareté de ces émeutes tuni­siennes : elles ont été vic­to­rieuses. Il y avait là un régime qui, depuis 23 ans, parais­sait bien en place et le voici ren­versé par une action popu­laire qui, de ce fait même, éta­blit rétro­ac­ti­ve­ment sa nature de « maillon le plus faible ». Pourquoi nous faut-il ana­ly­ser ce phé­no­mène, alors que nous pour­rions nous conten­ter de nous en réjouir ? C’est que poind une vague inquié­tude, liée au carac­tère obli­ga­toire de la satis­fac­tion qu’il convient d’afficher, de son carac­tère, disons-le, consen­suel, en dépit de l’illégalité fon­cière des évé­ne­ments concer­nés. Il n’est pas facile aujourd’hui de décla­rer “J’adore Ben Ali, je suis vrai­ment navré qu’il ait du quit­ter le pou­voir”. Quand on le dit, on se trouve placé dans une bien mau­vaise posi­tion. Raison pour laquelle il faut rendre hom­mage à la ministre Alliot-Marie qui a regretté publi­que­ment d’avoir tardé à mettre le “savoir-faire” des forces de police fran­çaises au ser­vice de Ben Ali, en quoi elle expri­mait tout haut ce que ses col­lègues poli­tiques pen­saient tout bas. A côté d’elle, Sarkozy est un hypo­crite et un pol­tron. De même que tous ceux, à droite comme à gauche, qui, il y a quelques semaines seule­ment, se féli­ci­taient d’avoir en Ben Ali un rem­part solide contre l’islamisme et un excellent élève de l’Occident, et qui aujourd’hui sont obli­gés, à cause d’un consen­sus d’opinion, de feindre de se réjouir de son départ la queue entre les jambes.

Insistons-y à nou­veau : un gou­ver­ne­ment ren­versé par la vio­lence popu­laire (et en par­ti­cu­lier par la jeu­nesse, qui en a été le fer de lance), c’est un phé­no­mène rare pour lequel il faut, si on veut trou­ver un pré­cé­dent com­pa­rable, remon­ter trente ans en arrière, à savoir à la révo­lu­tion ira­nienne (1979)[1]. Trente ans pen­dant les­quels la convic­tion domi­nante a été que de tels phé­no­mènes n’étaient pré­ci­sé­ment plus pos­sibles. C’est en par­ti­cu­lier ce que décla­rait la thèse dite de « la fin de l’histoire ». Cette thèse ne signi­fiait évi­dem­ment pas que plus rien n’allait se passer : « fin de l’histoire » vou­lait dire « fin de l’événementialité his­to­rique », fin de ceci que l’organisation du pou­voir pou­vait être remise en jeu à la faveur d’un moment où, comme disait Trotski, « les masses entrent sur la scène de l’Histoire ». Le cours normal des choses, c’était l’alliance de l’économie de marché et de la démo­cra­tie par­le­men­taire, alliance qui était la seule norme tenable de la sub­jec­ti­vité géné­rale. Telle est la signi­fi­ca­tion du terme « mon­dia­li­sa­tion » : cette sub­jec­ti­vité deve­nue sub­jec­ti­vité mon­diale. Ce qui n’était pas par ailleurs incom­pa­tible avec des guerres puni­tives (Irak, Afghanistan), des guerres civiles (dans des États afri­cains déla­brés), la répres­sion de l’Intifada pales­ti­nienne etc. Ainsi, ce qui avant tout a fas­ciné dans les évé­ne­ments de Tunisie, c’est leur his­to­ri­cité, la mise en évi­dence d’une capa­cité intacte de créa­tion de nou­velles formes d’organisation collective.

L’ensemble formé par l’économie de marché et la démo­cra­tie par­le­men­taire, ensemble donné comme une norme indé­pas­sable, je pro­pose de le nommer : « Occident ». C’est d’ailleurs comme cela qu’il s’appelle lui-même. Parmi d’autres noms en cir­cu­la­tion, signa­lons « com­mu­nauté inter­na­tio­nale », « civi­li­sa­tion » (où il est opposé, comme il se doit, à diverses formes de bar­ba­rie, cf. l’expression « choc des civi­li­sa­tions »), « puis­sances occi­den­tales » … Je rap­pelle qu’il y a trente ans et plus, le seul groupe qui reven­di­quait ce nom – « Occident » – comme norme était un petit groupe fas­ciste à barres de fer (avec lequel j’ai eu à faire dans ma jeu­nesse). Qu’un nom puisse chan­ger de réfé­rent de façon aussi spec­ta­cu­laire ne peut que signi­fier que le monde lui-même a changé. Le monde n’a plus le même transcendantal.

Sommes-nous dans un temps des émeutes ?

On pour­rait le penser en voyant les évé­ne­ments récents en Grèce, en Islande, en Angleterre, en Thaïlande (les che­mises colo­rées), les émeutes de la faim en Afrique, les consi­dé­rables émeutes ouvrières en Chine. En France même, il y a comme une ten­sion pré-émeu­tière ; à tra­vers des phé­no­mènes comme les occu­pa­tions d’usines, les gens sont ten­dan­ciel­le­ment au bord d’accepter l’émeute.

Pour l’expliquer, il y a bien entendu la crise sys­té­mique du capi­ta­lisme appa­rue il y a 2-3 ans (et qui est loin d’être finie) avec son cor­tège d’impasses sociales, de misère, et le sen­ti­ment gran­dis­sant que le sys­tème n’est pas si viable ni si magni­fique qu’on le disait aupa­ra­vant ; la vacuité des régimes poli­tiques est deve­nue mani­feste, avec comme unique sub­stance le fait d’être au ser­vice du sys­tème éco­no­mique (l’épisode « sauvez les banques » a été par­ti­cu­liè­re­ment démons­tra­tif), ce qui a gran­de­ment contri­bué à les décri­di­bi­li­ser. Dans la même période, et jus­te­ment parce qu’ils sont des opé­ra­teurs de survie sys­té­mique, les États ont pris des mesures dra­ma­ti­que­ment réac­tion­naires dans plu­sieurs domaines (che­mins de fer, poste, écoles, hôpitaux …).

Je vou­drais tenter de situer ces phé­no­mènes dans le cadre d’une pério­di­sa­tion his­to­rique. Selon moi, les dis­po­si­tions émeu­tières sur­gissent au cours des périodes inter­val­laires. Qu’est-ce qu’une période inter­val­laire ? A une séquence pen­dant laquelle la logique révo­lu­tion­naire est cla­ri­fiée et où elle se pré­sente expli­ci­te­ment comme une alter­na­tive, suc­cède une période inter­val­laire où l’idée révo­lu­tion­naire entre en déshé­rence, et pen­dant laquelle elle n’est pas encore relayée, une nou­velle dis­po­si­tion alter­na­tive n’étant pas encore construite. C’est au cours de telles périodes que les réac­tion­naires peuvent dire, jus­te­ment parce que l’alternative est affai­blie, que les choses ont repris leur cours natu­rel. C’est typi­que­ment ce qui s’est passé en 1815 avec les res­tau­ra­teurs de la Sainte-Alliance. Dans les périodes inter­val­laires, les mécon­ten­te­ments existent mais ne sont pas struc­tu­rés, car ils ne peuvent tirer leur force du par­tage d’une idée. Leur force est essen­tiel­le­ment néga­tive (« qu’ils s’en aillent »). C’est pour cette raison que la forme de l’action de masse col­lec­tive pen­dant une période inter­val­laire est l’émeute. Prenez la période 1820-1850 : elle a été une grande période d’émeutes (1830,1848, la révolte des Canuts lyon­nais …) ; mais ce n’est pas pour autant qu’elle a été sté­rile ; au contraire, elle a été d’une grande fécon­dité même si de façon aveugle. C’est de cette période que sont sor­ties les grandes orien­ta­tions poli­tiques glo­bales qui ont ver­té­bré le siècle sui­vant. Marx l’a bien dit : le mou­ve­ment ouvrier fran­çais a été une des sources de sa pensée (à côté de la phi­lo­so­phie alle­mande et de l’économie poli­tique anglaise).

Quel est le cri­tère d’évaluation des émeutes ?

Le pro­blème propre à l’émeute, en tant qu’elle met en cause le pou­voir d’État, c’est qu’elle expose l’État à une varia­tion poli­tique (la pos­si­bi­lité de son effon­dre­ment), mais qu’elle ne consti­tue pas cette varia­tion : ce qui va se passer dans l’État n’est pas pré­formé par l’émeute. C’est la dif­fé­rence majeure avec une révo­lu­tion qui pro­pose en elle-même une alter­na­tive. C’est la raison pour laquelle, de tout temps, les émeu­tiers se sont plaint de ce que le nou­veau régime soit iden­tique au pré­cé­dent (le pro­to­type en est, après la chute de Napoléon III, la consti­tu­tion au 4-sep­tembre d’un régime consti­tué du per­son­nel poli­tique du pré­cé­dent). Je vous signale que le Parti, tel que le concept en a été créé par le POSDR puis par les bol­che­viks, est une struc­ture qui est expli­ci­te­ment apte à se consti­tuer comme une alter­na­tive au pou­voir en place. Quand la figure émeu­tière devient une figure poli­tique, i.e. quand elle dis­pose en elle-même du per­son­nel poli­tique dont elle a besoin et que le recours aux vieux che­vaux de la poli­tique devient inutile, on peut pro­non­cer à ce moment-là la fin de la période intervallaire.

Pour en reve­nir à l’émeute tuni­sienne, il est très pro­bable qu’elle va se pour­suivre – en se divi­sant – en pro­cla­mant que la figure de pou­voir qui va se mettre en place est tel­le­ment décro­chée par rap­port au mou­ve­ment popu­laire qu’elle n’en veut pas non plus. Sur quels cri­tères peut-on donc éva­luer l’émeute ? Il faut en pre­mier lieu qu’il y ait une cer­taine empa­thie vis-à-vis d’elle, condi­tion tout à fait néces­saire. Il y a la recon­nais­sance de sa puis­sance néga­tive, le pou­voir honni s’effondre au moins dans ses sym­boles. Mais qu’est-ce qui est affirmé ? La presse occi­den­tale a déjà répondu en disant que ce qui s’est exprimé là était un désir d’Occident. Ce qu’on peut assu­rer, c’est qu’il s’agissait d’un désir de liberté et qu’un tel désir est sans dis­cus­sion un désir légi­time au regard d’un régime aussi des­po­tique et cor­rompu que l’était celui de Ben Ali. Que ce désir comme tel soit un désir d’Occident est plus problématique.

Il faut rap­pe­ler que l’Occident comme puis­sance n’a jusqu’à pré­sent donné aucune preuve qu’il se sou­ciait de quelque façon que ce soit d’organiser la liberté dans les endroits où il inter­vient. Ce qui compte pour l’Occident c’est : “mar­chez-vous ou non avec moi ?”, en don­nant à l’expression “mar­cher avec moi” la signi­fi­ca­tion d’une inté­rio­rité à l’économie de marché, si besoin en col­la­bo­ra­tion avec une police contre-révo­lu­tion­naire. Des “pays amis” comme l’Egypte ou le Pakistan sont tout aussi des­po­tiques et cor­rom­pus que l’était la Tunisie de Ben Ali, mais on n’entend guère s’exprimer à ce sujet ceux qui sont appa­rus, à l’occasion des évé­ne­ments de Tunisie, comme des ardents défen­seurs de la liberté.

Comment défi­nir un mou­ve­ment popu­laire réduc­tible à un « désir d’Occident » ? On pour­rait dire, et cette défi­ni­tion s’appliquerait à un pays quel­conque, qu’il s’agit d’un mou­ve­ment se réa­li­sant dans la figure d’une émeute anti-des­po­tique dont la puis­sance néga­tive et popu­laire prend la forme de la foule et dont la puis­sance affir­ma­tive n’a pas d’autre norme que celles dont l’Occident se pré­vaut. Un mou­ve­ment popu­laire répon­dant à cette défi­ni­tion a toute chance de se ter­mi­ner par des élec­tions et il n’y a aucune raison pour qu’une autre pers­pec­tive poli­tique en pro­vienne. Je pro­pose de dire qu’au terme d’un tel pro­ces­sus, on aura assisté à un phé­no­mène d’inclusion occi­den­tale. Ce que nous dit la presse occi­den­tale, c’est que ce phé­no­mène est l’issue iné­luc­table du pro­ces­sus émeu­tier, tuni­sien en l’occurrence.

S’il est vrai que, ainsi que Marx l’avait prévu, l’espace de réa­li­sa­tion des idées éman­ci­pa­trices est l’espace mon­dial (ce qui, soit dit entre paren­thèses, n’a pas été le cas des révo­lu­tions du 20ème siècle), alors un phé­no­mène d’inclusion occi­den­tale ne peut pas être tenu pour un chan­ge­ment véri­table. Ce qui serait un véri­table chan­ge­ment, ce serait une sortie de l’Occident, une « désoc­ci­den­ta­li­sa­tion », et elle pren­drait la forme d’une exclu­sion. Rêverie, me direz-vous ; mais c’est jus­te­ment une rêve­rie typique d’une période inter­val­laire comme celle que nous connaissons.

S’il y avait une évo­lu­tion dif­fé­rente de l’évolution vers l’inclusion occi­den­tale, qu’est-ce qui pour­rait en attes­ter ? Aucune réponse for­melle ne peut ici être donnée. On peut sim­ple­ment dire qu’il n’y a rien à attendre de l’analyse du pro­ces­sus éta­tique lui-même qui, néces­sai­re­ment long et tor­tueux, finira par débou­cher sur des élec­tions. Ce qui est requis c’est une enquête patiente et minu­tieuse auprès des gens, à la recherche de ce qui, au terme d’un pro­ces­sus de divi­sion inévi­table (car c’est tou­jours le Deux qui est por­teur de vérité, et non l’Un) sera porté par une frac­tion du mou­ve­ment, à savoir : des énon­cés. Des choses dites, qui ne soient pas solubles dans l’inclusion occi­den­tale. S’il y en a, de ces énon­cés, ils se recon­naissent faci­le­ment. C’est sous condi­tion de ces énon­cés nou­veaux que peut se conce­voir un pro­ces­sus d’organisation des figures de l’action collective.

Revenons, pour conclure, à l’empathie. La leçon à tirer des évé­ne­ments tuni­siens, la leçon mini­male, c’est que ce qui appa­raît d’une sta­bi­lité à toute épreuve peut finir par s’effondrer. Et ça, ça fait plai­sir, et même très plaisir.

[A.B. ter­mine par la lec­ture d’un poème de B. Brecht « Eloge de la dia­lec­tique », ce poème dont le der­nier vers est : Et jamais devient aujourd’hui.]

[1] Car la chute des régimes com­mu­nistes de l’Europe de l’Est il y a une ving­taine d’années n’a rien de com­pa­rable. Elle s’est faite avec le consen­te­ment de l’URSS, ce que sym­bo­lise la ren­contre entre le diri­geant est-alle­mand Honecker avec ses tuteurs russes : lorsqu’il leur a demandé l’autorisation de tirer sur la foule (étape obli­gée pour lui), il s’est vu refu­ser cette auto­ri­sa­tion. Le chan­ge­ment dans la struc­ture du pou­voir com­mu­niste s’est effec­tué avec les mêmes appa­rat­chiks qui se sont ins­tal­lés aux com­mandes sur les ruines du sys­tème qu’ils avaient fait aupa­ra­vant imploser.

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