A propos de “La démocratie protestataire”, ouvrage de Lilian Mathieu

Par Mis en ligne le 18 décembre 2011

La récente contes­ta­tion-ren­ver­se­ment des dic­ta­tures dans des pays de l’Afrique du Nord, suivie par les mani­fes­ta­tions des Indignés en Espagne et la suc­ces­sion de grèves géné­rales en Grèce remettent la place et le rôle des mou­ve­ments sociaux au centre du débat poli­tique.

Ainsi que l’explique Lilian Mathieu, cette place est néan­moins tout autant impor­tante que para­doxale : « si la légi­ti­mité de la pro­tes­ta­tion col­lec­tive semble éta­blie, elle n’en appa­raît pas moins vul­né­rable et, sur­tout, sa portée comme ses fon­de­ments res­tent encore objets de débats » (p. 11). Cet ouvrage porte exclu­si­ve­ment sur les mou­ve­ments sociaux et poli­tiques fran­çais ; tou­te­fois les ques­tions abor­dées ne man­que­ront pas de sus­ci­ter l’intérêt du lec­teur vivant en Suisse : le rôle des mou­ve­ments sociaux dans une société, leurs rap­ports avec les partis poli­tiques et leur inser­tion-inté­gra­tion dans les réseaux d’une « démo­cra­tie libé­rale par­le­men­taire ». En Suisse, outre le fait, que des « mou­ve­ments sociaux » (mobi­li­sa­tions sociales, contes­ta­tion du nucléaire, grèves) sont d’une ampleur incom­pa­rable à la France, il fau­drait aussi les ins­crire dans leurs rela­tions avec les méca­nismes de la démo­cra­tie semi-directe et dans les rets mul­tiples de ladite « paix du tra­vail ».

Mais reve­nons à l’ouvrage de L. Mathieu. L’auteur com­mence en attes­tant, sur la base de nom­breuses études, la reprise d’une conflic­tua­lité sur les lieux de tra­vail en France, notam­ment pour résis­ter à la remise en cause de droits sociaux conquis et ins­tau­rés dans la foulée de la Seconde Guerre mon­diale. Ce constat l’amène à inva­li­der une concep­tion, lar­ge­ment par­ta­gée par des cou­rants socio­lo­giques, consi­dé­rant que les « nou­veaux mou­ve­ments sociaux » expriment des reven­di­ca­tions d’ordre plus qua­li­ta­tif que quan­ti­ta­tif : aux luttes ouvrières pour l’amélioration de la qua­lité de vie se seraient sub­sti­tuées celles « post-maté­ria­listes», à carac­tère anti-raciste, fémi­niste, éco­lo­giste, etc. En effet, toute lutte « maté­ria­liste», qu’elle soit pour le main­tien des emplois ou contre le dum­ping sala­rial, est dotée d’une com­po­sante dite morale plus au moins impli­cite. Pour l’auteur, le fait d’exiger « une aug­men­ta­tion de salaire c’est aussi, et par­fois sur­tout, for­mu­ler une reven­di­ca­tion de dignité, celle que l’on est en droit d’attendre en contre­par­tie de sa contri­bu­tion à la vie et à la ren­ta­bi­lité de l’entreprise » (p. 23).

Dans les mobi­li­sa­tions des salarié·e·s sur les lieux de tra­vail, la pré­sence syn­di­cale peut consti­tuer plus l’enjeu que la condi­tion d’une lutte col­lec­tive. Néanmoins, la fai­blesse des orga­ni­sa­tions syn­di­cales – en termes, par exemple, du taux de syn­di­ca­li­sa­tion des salarié·e·s du sec­teur privé qui a reculé sur une longue période – témoigne éga­le­ment de leur degré d’institutionnalisation. Cela se tra­duit, entre autres, par l’éloignement pro­gres­sif de repré­sen­tants de la base ouvrière, sou­cieux de leurs pos­si­bi­li­tés de « car­rière » plutôt que de la défense des inté­rêts col­lec­tifs. Pour cette raison, plu­sieurs luttes ont été menées par des « coor­di­na­tions » lorsque les syn­di­cats étaient faibles ou contes­tés par leurs propres bases [1]. Ces struc­tures sont géné­ra­le­ment tem­po­raires et uni­taires ; plu­sieurs sen­si­bi­li­tés poli­tiques et syn­di­cales peuvent y être repré­sen­tées. C’est le cas lorsque, comme l’explique l’auteur, « plutôt que de délé­guer la conduite du mou­ve­ment aux res­pon­sables syn­di­caux, le groupe choi­sit des repré­sen­tants révo­cables et décide démo­cra­ti­que­ment de la suite du mou­ve­ment au cours d’assemblées géné­rales » (p. 37).

L’ouvrage inter­roge ensuite l’idée d’une trans­for­ma­tion des registres de l’engagement mili­tant à partir des années 1980. Ce renou­veau repo­se­rait sur quatre cri­tères : le recours à la créa­ti­vité humo­ris­tique et théâ­trale pour favo­ri­ser davan­tage de visi­bi­lité à la pro­tes­ta­tion ; l’organisation des acti­vi­tés autour d’un réseau hori­zon­tal fai­sant preuve de sou­plesse et impli­quant l’abandon de toute hié­rar­chie ; la pré­ser­va­tion de l’autonomie indi­vi­duelle en tant que mili­tants face aux contraintes de l’action col­lec­tive et, fina­le­ment, l’abandon de tout projet de trans­for­ma­tion sociale. L’auteur consi­dère avec scep­ti­cisme le carac­tère véri­ta­ble­ment nou­veau de ces quatre cri­tères ; il pro­pose une lec­ture consis­tant à repé­rer davan­tage les dépla­ce­ments de l’action mili­tante dans une logique de conti­nuité plutôt que de rup­ture.

En effet, les pre­miers débats sur la manière de conce­voir l’engagement mili­tant remontent déjà à plus d’un siècle comme l’atteste par exemple le cli­vage entre « mar­xistes » et « liber­taires», au sein de la 1reInternationale ouvrière, à propos des moda­li­tés d’organisation lors de l’émergence de ce qui devien­dra le « mou­ve­ment ouvrier ». L’auteur invite à prendre au sérieux les effets que la thèse du « renou­veau mili­tant » peut avoir sur les per­sonnes enga­gées, car même si « une croyance peut bien être sans fon­de­ment, ses consé­quences, elles, n’en seront pas moins réelles » (p. 72). Ainsi, la valo­ri­sa­tion des nou­velles formes de l’engagement mili­tant peut amener à dis­qua­li­fier celles tra­di­tion­nelles et propres au « monde ouvrier», comme par exemple la grève, l’occupation et la mani­fes­ta­tion. Le par­cours long et dif­fi­cile des mou­ve­ments sociaux pour exis­ter – et par­fois s’imposer – comme acteurs légi­times et démo­cra­tiques (en termes de repré­sen­ta­tion et d’interlocuteurs face « aux déci­deurs») explique la conti­nuité entre ces dif­fé­rentes formes de l’engagement mili­tant. Cette légi­ti­mité n’est jamais défi­ni­ti­ve­ment acquise. Aujourd’hui, elle se trouve être l’objet d’une « bataille » sur trois ter­rains.

Il y a tout d’abord celui du monde intel­lec­tuel, à savoir celui des uni­ver­si­tés, de la culture, etc., où c’est au rythme des luttes sociales que réap­pa­raît la figure de l’intellectuel « engagé et mili­tant ». Ainsi, le mou­ve­ment de grèves contre le « plan Juppé » de 1995 [2] a vu l’entrée en scène, d’une part, des intel­lec­tuels oppo­sés au mou­ve­ment autour d’Alain Touraine et, d’autre part, de ceux qui y étaient soli­daires dont Pierre Bourdieu en pre­mière ligne. Ce n’est donc pas un hasard si plu­sieurs ini­tia­tives visant un « réar­me­ment de la cri­tique», avec le déve­lop­pe­ment notam­ment de nou­velles mai­sons d’édition et de revues indé­pen­dantes, se sont déve­lop­pées depuis en France. L’auteur explique que « Bourdieu s’est appuyé sur sa légi­ti­mité scien­ti­fique, accu­mu­lée au fil d’une œuvre pro­duite en confor­mité aux règles du métier de socio­logue, pour faire des sciences sociales des res­sources dans la lutte contre les dif­fé­rentes formes de domi­na­tion » (p. 83). L’apport des intel­lec­tuels aux mou­ve­ments sociaux, notam­ment par l’expertise ou la contre-exper­tise, sur les­quelles les mili­tants peuvent déve­lop­per leurs propres argu­ments, a éga­le­ment été déci­sif, en 2005, lorsque les élec­teurs fran­çais ont rejeté un Traité consti­tu­tion­nel euro­péen (TCE) qui était pour­tant sou­tenu par l’écrasante majo­rité des partis et des médias. Ou encore à l’occasion de la mobi­li­sa­tion face à la contre-réforme du sys­tème des retraites.

Il y a ensuite le domaine des organes d’information qui sont pré­sen­tés sou­vent par les mili­tants comme un ins­tru­ment puis­sant de délé­gi­ti­ma­tion des mou­ve­ments sociaux. L’auteur estime tou­te­fois que cette vision des médias est peu convain­cante car elle se heurte à trois limites : la foca­li­sa­tion sur les organes d’information les plus impor­tants ; l’attitude du public qui est loin d’être pas­sive ; la pro­duc­tion directe d’informations par les mou­ve­ments sociaux. Ces constats amènent l’auteur à penser que « si la période contem­po­raine est mar­quée par la concen­tra­tion des prin­ci­paux médias dans les mains des domi­nants des pou­voirs poli­tiques et éco­no­miques, elle l’est aussi par la démul­ti­pli­ca­tion des moyens et des sup­ports de son contour­ne­ment comme de sa contes­ta­tion » (p. 98). C’est ainsi que l’on peut com­prendre l’importance de la dif­fu­sion des réseaux sociaux sur Internet ou celle des tracts clan­des­tins dans les pays où la liberté d’information est for­mel­le­ment inter­dite.

L’expression publique de la contes­ta­tion est enfin le der­nier domaine où se dis­pute la légi­ti­mité des mou­ve­ments sociaux. Si la plu­part des actions col­lec­tives tendent à prendre une forme conven­tion­nelle et ne seraient que rare­ment mena­cées de répres­sion, il faut néan­moins consta­ter la per­sis­tance de formes pro­tes­ta­taires bien plus radi­cales, telles que les émeutes urbaines ou la séques­tra­tion de diri­geants d’entreprises. Les gou­ver­ne­ments réagissent par la mise en place d’un appa­reil répres­sif très sophis­ti­qué et pou­vant impli­quer une atteinte à des droits fon­da­men­taux. Ces pra­tiques répres­sives « ignorent » les fac­teurs qui nour­rissent les anta­go­nismes sociaux. En effet, pour l’auteur, « la radi­ca­li­sa­tion de la pro­tes­ta­tion semble davan­tage signi­fi­ca­tive à l’aune du déve­lop­pe­ment des pra­tiques expri­mant une exa­cer­ba­tion des rap­ports sociaux, prio­ri­tai­re­ment mais non exclu­si­ve­ment dans le monde du tra­vail » (p. 101).

L’ouvrage ne manque pas non plus de ques­tion­ner la rela­tion entre les mou­ve­ments sociaux et les partis poli­tiques ins­ti­tués. Le cli­vage – qui a tendu à s’accroître – exprime une oppo­si­tion entre les domaines de la com­pé­ti­tion élec­to­rale et de la pro­tes­ta­tion col­lec­tive. Les ori­gines remontent tant à l’histoire poli­tique du pays (France) qu’à celle du mou­ve­ment syn­di­cal. Ces deux domaines suivent des logiques de fonc­tion­ne­ment très dif­fé­rentes qui peuvent entrer en contra­dic­tion. L’auteur explique ainsi pour­quoi face au « plan Juppé » de 1995, le mou­ve­ment de grèves était par­venu « à désta­bi­li­ser le gou­ver­ne­ment par la seule force de ses moyens propres, sans passer par le relais de l’opposition par­le­men­taire, atone pen­dant toute la durée du mou­ve­ment » (p. 123).

Les mou­ve­ments sociaux sont-ils pour autant légi­times dans la contes­ta­tion d’un gou­ver­ne­ment démo­cra­ti­que­ment élu ? Aux cou­rants aca­dé­miques qui attri­buent aux mou­ve­ments sociaux une sorte de « fonc­tion­na­lité démo­cra­tique », celle-ci per­met­tant d’alerter des gou­ver­ne­ments de tout mécon­ten­te­ment popu­laire pou­vant prendre de l’ampleur, l’auteur oppose la pro­tes­ta­tion comme étant l’un des prin­cipes fon­da­teurs de la démo­cra­tie. Il consi­dère que, dans cette pers­pec­tive, « toute pro­tes­ta­tion n’en rap­pelle pas moins ce prin­cipe élé­men­taire de la démo­cra­tie qu’est la délé­ga­tion, jamais défi­ni­tive ni incon­di­tion­nelle, d’une voix qu’il est par consé­quent pos­sible de reprendre » (p. 166).

Cet ouvrage se révèle utile pour réflé­chir à la place qu’occupent les mou­ve­ments sociaux dans nos socié­tés, en se foca­li­sant sur les quinze der­nières années. Il se heurte néan­moins à la néces­sité d’approfondir davan­tage cer­tains des aspects abor­dés déjà en fili­grane. Le plus impor­tant nous paraît consti­tuer la rela­tion entre mou­ve­ments sociaux et partis poli­tiques dans une pers­pec­tive qui n’est pas rete­nue expli­ci­te­ment par l’auteur, à savoir celle d’une éman­ci­pa­tion sociale plus appro­fon­die et mul­ti­face. Autrement dit, en quoi les mou­ve­ments sociaux peuvent-ils lutter pour une « autre société», sans que se pose en leur sein des ques­tions ayant trait au « gou­ver­ne­ment » de la société ? Et sans étayer leur cours sur la ques­tion du « débou­ché poli­tique» ; ques­tion qui surgit, par néces­sité, en leur sein, car elle est le propre de débats de stra­té­gies que posent l’action pour­sui­vie et ses objec­tifs ? Il s’agit d’une ques­tion qui – avec toutes les limites de l’analogie – est d’actualité pour les mou­ve­ments qui ont permis la chute des dic­ta­tures en Afrique du Nord ; mais aussi pour ceux confron­tés à la bru­ta­lité des plans d’austérité en Europe, comme celui des Indignés en Espagne.

Lilian Mathieu, La démo­cra­tie pro­tes­ta­taire. Mouvements sociaux et poli­tique en France aujourd’hui, Presses de Science Po, col­lec­tion « Nouveaux débats», Paris, 2011, 173 p.

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[1] Des « coor­di­na­tions » – avec leurs spé­ci­fi­ci­tés liées au contexte spé­ci­fique – ont éga­le­ment existé en Suisse. En 2008, la grève des tra­vailleurs des ate­liers CFF Cargo à Bellinzone (Tessin) a, par exemple, été diri­gée par un « comité de grève » com­posé par des délé­gués élus du per­son­nel (seuls à dis­po­ser du droit de vote), cer­tains secré­taires de dif­fé­rents syn­di­cats (UNIA et SEV) et des « experts indé­pen­dants » choi­sis par les gré­vistes. [2] Le 15 novembre 1995, le pre­mier ministre du gou­ver­ne­ment fran­çais, Alain Juppé, annonce une réforme des retraites qui pré­voit l’allongement de la durée de coti­sa­tion de 37,5 à 40 annui­tés pour les sala­riés de la fonc­tion publique. Dans la fonc­tion publique (ini­tia­le­ment à la SNCF, EDF-GDF…) se déclenche, de novembre à décembre, une vague de grèves qui, par son ampleur, est la plus impor­tante en France depuis 1968.

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