À propos de la crise du néolibéralisme

Mis en ligne le 28 mars 2010

Un entre­tien de Bruno Tinel avec Gérard Duménil et Dominique Lévy

Extrait d’un texte paru dans Actuel Marx 2009/2 (n° 46)

Quelle est la nature de la crise ? Quelles sont ses causes ? Quels sont ses effets ? Quels sont les scé­na­rios de sortie de crise plau­sibles ? Ces ques­tions ne concernent pas uni­que­ment les éco­no­mistes et sont lar­ge­ment dis­cu­tées aujourd’hui. Elles ne condi­tionnent pas seule­ment la com­pré­hen­sion de la situa­tion éco­no­mique et sociale actuelle, mais aussi la per­ti­nence des réponses poli­tiques envi­sa­geables. Dans un livre publié en 2010 chez Harvard University Press, et qui consti­tue sans doute la pre­mière étude mar­xiste sys­té­ma­tique de la crise actuelle et de son ampleur, Gérard Duménil et Dominique Lévy pro­posent une ana­lyse géné­rale de ce qu’ils dési­gnent comme « la crise du néo­li­bé­ra­lisme ». Bruno Tinel les inter­roge ici sur le sens et la portée de leurs prin­ci­pales thèses.

Votre ouvrage s’intitule The crisis of neo­li­be­ra­lism. Bien qu’un numéro d’Actuel Marx ait été consa­cré à cette notion, pour­riez-vous expli­quer briè­ve­ment ce qu’est pour vous le néo­li­bé­ra­lisme ? En quoi s’agit-il d’un phé­no­mène de classe ? En quoi peut-on parler d’un « succès » du néo­li­bé­ra­lisme ?

Le numéro 40 d’Actuel Marx (second semestre 2006) que nous avions coor­donné s’intitulait « Fin du néo­li­bé­ra­lisme ? ». Il conte­nait, en effet, un ensemble d’exposés rela­tifs à la nature, aux contra­dic­tions et à l’avenir du néo­li­bé­ra­lisme. En ce qui nous concerne, ce n’était pas le pre­mier exposé que nous don­nions de la nature de ce phé­no­mène, un thème cen­tral de notre recherche depuis le milieu des années 1990.

4 Pouvait-on pro­nos­ti­quer la fin du néo­li­bé­ra­lisme ? Poser la ques­tion, c’était déjà mani­fes­ter la conscience du carac­tère néces­sai­re­ment borné dans le temps de cette phase de l’histoire du capi­ta­lisme, mais aucun des contri­bu­teurs de ce numéro de la revue n’avait, à pro­pre­ment parler, prévu les moda­li­tés d’une telle fin, ni sa rapi­dité, ni sa vio­lence. Mais enfin, nous y sommes : le néo­li­bé­ra­lisme est en crise, et il ne s’en remet­tra pas. Le néo­li­bé­ra­lisme est une phase du capi­ta­lisme, dans laquelle celui-ci est entré à la tran­si­tion des années 1970 et 1980. C’est un fait poli­tique, dans lequel toute l’économie a été entraî­née, dont l’objectif était d’accroître les reve­nus des classes supé­rieures. On peut même parler d’une « res­tau­ra­tion », dans la mesure où les reve­nus de ces classes avaient été conte­nus au cours des pre­mières décen­nies de l’après- guerre. À l’aune de cet objec­tif, le néo­li­bé­ra­lisme a été un for­mi­dable succès, dans la mesure où les hauts reve­nus se sont énor­mé­ment accrus. C’est un fait de noto­riété com­mune, le néo­li­bé­ra­lisme a été à l’origine d’une aug­men­ta­tion spec­ta­cu­laire des inéga­li­tés, aux États-Unis, en Europe et dans la péri­phé­rie. Les moyens employés sont assez fami­liers. Une nou­velle dis­ci­pline a été impo­sée aux tra­vailleurs : des condi­tions de tra­vail plus dures, une stag­na­tion (ou régres­sion) du pou­voir d’achat, une éro­sion des sys­tèmes de pro­tec­tion sociale… Les entre­prises ont été gérées dans l’intérêt exclu­sif des action­naires. Jusqu’en 2000, les taux d’intérêt sont restés très supé­rieurs à la hausse des prix. Les poli­tiques visaient le strict contrôle de l’inflation, bien davan­tage que le plein- emploi. Les méca­nismes finan­ciers ont fait l’objet d’une déré­gle­men­ta­tion sau­vage. Le libre-échange a été imposé par les gou­ver­ne­ments, ainsi que la libre cir­cu­la­tion inter­na­tio­nale des capi­taux, per­met­tant ainsi le déploie­ment des socié­tés trans­na­tio­nales sur l’ensemble de la pla­nète. Ces deux der­niers aspects consti­tuent ce qu’il est convenu d’appeler « la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale ». Cet ordre social bou­le­versa celui qui pré­va­lait lors des pre­mières décen­nies de l’après- guerre. En dépit de la vio­lence impé­ria­liste de ces décen­nies (guerres colo­niales, guerre du Vietnam, etc.) et de la des­truc­tion de la pla­nète, cette période se carac­té­risa par cer­tains traits sociaux « pro­gres­sistes », avec des dif­fé­rences impor­tantes selon les pays : avan­cée du pou­voir d’achat de la grande masse des sala­riés, régle­men­ta­tion finan­cière, poli­tiques indus­trielles et d’emploi, etc.

Vous avez parlé de « classes supé­rieures ». Pouvez-vous pré­ci­ser cette notion ? Vous vous inté­res­sez à la struc­tu­ra­tion des classes domi­nantes depuis de nom­breuses années. Qui sont ceux qui, au sommet, ont béné­fi­cié du néo-libé­ra­lisme ? Qu’entendez-vous par « la Finance » ?

Une des par­ti­cu­la­ri­tés de notre cadre ana­ly­tique est l’importance donnée aux classes des cadres, ceux qu’aux États-Unis, on appelle « mana­gers » dans la théo­rie du capi­ta­lisme mana­gé­rial. Pour nous, l’ « enca­dre­ment » défi­nit un rap­port de classe, pas seule­ment la pro­priété des moyens de pro­duc­tion. Sur ce ter­rain, nous rejoi­gnons les thèses de Jacques Bidet, qui voit dans l’organisation un fac­teur de classe au côté de la pro­priété, même si la concep­tua­li­sa­tion n’est pas iden­tique. Notre vision est ter­naire : les classes capi­ta­listes, les cadres et les « classes popu­laires », ce par quoi nous dési­gnons les ouvriers et employés. Par « classes supé­rieures », nous enten­dons les classes capi­ta­listes et les cadres. Ce sont ces classes qui ont béné­fi­cié du néo­li­bé­ra­lisme. La posi­tion des deux com­po­santes n’est pas la même. Dans la mise en place du néo­li­bé­ra­lisme, les classes capi­ta­listes ont assuré un cer­tain lea­der­ship. Nous appe­lons « Finance » les frac­tions supé­rieures des classes capi­ta­listes et les grandes ins­ti­tu­tions finan­cières. C’est cette finance qui a conduit la lutte pour l’affirmation de l’ordre néo­li­bé­ral. Mais rien n’aurait été pos­sible sans la col­la­bo­ra­tion des classes de cadres, en par­ti­cu­lier les cadres finan­ciers, qui sont gra­duel­le­ment deve­nues un acteur pri­mor­dial du chan­ge­ment, dans ce que nous appe­lons le « com­pro­mis néo­li­bé­ral ». Encore une fois, il fau­drait faire ici men­tion de dif­fé­rences notables selon les pays. Par exemple, pour des rai­sons his­to­riques, cette adhé­sion a été plus lente en France qu’aux États-Unis.

Entre votre livre Crise et sortie de crise et The crisis of neo­li­be­ra­lism, votre ana­lyse de classe du néo­li­bé­ra­lisme a-t-elle évolué ? Sur quoi repose l’alliance, ou « l’hybridation », dont parle votre livre, entre ces dif­fé­rentes frac­tions de la classe domi­nante ?

Disons qu’elle s’est appro­fon­die. Nous avons déve­loppé cette pro­blé­ma­tique de longue date au plan théo­rique, mais le nou­veau livre enfonce les pre­miers « clous empi­riques ». Dans l’analyse du par­tage de la valeur ajou­tée, par exemple, le mou­ve­ment des hauts salaires est un phé­no­mène empi­ri­que­ment cru­cial. Aux États-Unis, on n’observe pas de baisse de la part des salaires ; cette pro­priété ren­voie à des dyna­miques dif­fé­rentes des bas salaires et des hauts salaires (pas seule­ment des « très hauts »). On ne peut rai­son­ner dans un cadre ana­ly­tique qui oppose les frac­tions de la plus-value à la valeur de la force de tra­vail, en consi­dé­rant la masse des salaires glo­ba­le­ment. La pro­blé­ma­tique binaire ne fonc­tionne plus. Il faut dis­tin­guer : les pro­fits (dont la part dans la valeur ajou­tée a crû), les hauts salaires (dont la part a éga­le­ment aug­menté) et les salaires de la grande masse des tra­vailleurs (dont la part a baissé). Le mar­xisme a tout à gagner de ce dépous­sié­rage. La crise actuelle sou­ligne bien l’importance des classes de cadres dans le capi­ta­lisme contem­po­rain. C’est un thème majeur de la cri­tique des abus du néo­li­bé­ra­lisme que la stig­ma­ti­sa­tion des très hauts salaires, des para­chutes dorés, des bonus des tra­ders. Pourtant, s’en tenir là, c’est vrai­ment ne voir que la partie émer­gée de l’iceberg. Surtout, il est dif­fi­cile de parler d’un avenir post-néo­li­bé­ral sans entrer dans ces logiques. Dans l’analyse de la rela­tion entre les frac­tions supé­rieures des classes capi­ta­listes et des cadres, nous par­lons d’ « hybri­da­tion » par réfé­rence aux méca­nismes que nous obser­vons au sommet des hié­rar­chies de classe : des « capi­ta­listes » lar­ge­ment rému­né­rés par des salaires et des hauts « ges­tion­naires » entrant mas­si­ve­ment dans la pro­priété du capi­tal du fait de leurs reve­nus très élevés. Ces recou­pe­ments au plan des rému­né­ra­tions se com­binent à cer­taines super­po­si­tions des fonc­tions. Au sommet, il est sou­vent dif­fi­cile de dis­tin­guer les capi­ta­listes et les ges­tion­naires. La théo­rie et l’empirie de ces méca­nismes res­tent lar­ge­ment à faire.

Le livre fait grand cas d’une typo­lo­gie des ordres sociaux fondée sur les domi­na­tions de classe et les com­pro­mis cor­res­pon­dants. Pouvez-vous en rap­pe­ler les grandes lignes ?

Tout part de la vision ter­naire des struc­tures de classes : capi­ta­listes, cadres et classes popu­laires (employés et ouvriers). Nous appe­lons « ordre social » une confi­gu­ra­tion des pou­voirs de classe, domi­na­tions et com­pro­mis. Un pre­mier cri­tère est la loca­li­sa­tion du com­pro­mis : entre les classes capi­ta­listes et les cadres ou entre ces der­niers et les classes popu­laires. Dans le pre­mier cas, le com­pro­mis s’établit vers la droite ; dans le second, vers la gauche. Le com­pro­mis néo­li­bé­ral s’analyse donc comme un com­pro­mis à droite, et celui de l’après-guerre comme un com­pro­mis à gauche. On peut croi­ser ce pre­mier cri­tère avec un second : dans chacun des cas, quelle classe du com­pro­mis assume le lea­der­ship ? Par exemple, dans le néo­li­bé­ra­lisme, les classes capi­ta­listes ont joué un rôle diri­geant. On par­lera de com­pro­mis « à droite ». On ne peut exclure un tel com­pro­mis vers la droite sous la direc­tion des cadres, un ordre social de « centre-droite ». Symétriquement, on peut dési­gner le com­pro­mis entre cadres et classes popu­laires comme étant de « centre-gauche » si les classes de cadres assument le lea­der­ship, comme ce fut le cas après la seconde guerre mon­diale. Une direc­tion popu­laire signi­fie­rait un com­pro­mis véri­ta­ble­ment de gauche.

Vous dis­tin­guez néo­li­bé­ra­lisme, glo­ba­li­sa­tion et finan­cia­ri­sa­tion. En quoi ces trois notions dif­fèrent-elles ? En quoi la notion d’impérialisme vous semble-t-elle encore per­ti­nente pour ana­ly­ser le néo­li­bé­ra­lisme ?

Globalisation et finan­cia­ri­sa­tion ren­voient à des pro­ces­sus his­to­riques, carac­té­ris­tiques du capi­ta­lisme en géné­ral. Le néo­li­bé­ra­lisme est une phase du capi­ta­lisme. S’il y a sou­vent confu­sion, c’est que le néo-libé­ra­lisme a pro­vo­qué une accé­lé­ra­tion des deux pre­miers méca­nismes. D’une cer­taine manière, on peut dire que le néo­li­bé­ra­lisme a réveillé les vieux démons capi­ta­listes que l’ordre social de l’après-guerre n’avait jamais vrai­ment exor­ci­sés. Les accords de Bretton Woods, en 1944, avaient fait admettre les limi­ta­tions du com­merce inter­na­tio­nal et des mou­ve­ments inter­na­tio­naux de capi­taux. Mais les États-Unis n’acceptèrent pas véri­ta­ble­ment ce nou­veau cadre et tra­vaillèrent, sans délai, à son dépas­se­ment. La raison en est simple et ren­voie à la seconde partie de la ques­tion : l’impérialisme. L’après-guerre n’a jamais cessé d’être impé­ria­liste et, à ce titre, le nouvel ordre social pou­vait dif­fi­ci­le­ment s’accommoder de res­tric­tions au déploie­ment du capi­tal au plan mon­dial. Certains pays, comme en Amérique latine, ont déve­loppé, depuis l’entre-deux-guerres, des modèles d’ « indus­tria­li­sa­tion de sub­sti­tu­tion d’importation », impli­quant des pro­tec­tions. Cela ne pou­vait conve­nir aux pays les plus avan­cés. La réponse à la seconde partie de la ques­tion tient en peu de mots : « glo­ba­li­sa­tion néo­li­bé­rale » signi­fie « impé­ria­lisme à l’ère néo­li­bé­rale ».

Vous ana­ly­sez la crise du néo-libé­ra­lisme comme la qua­trième crise struc­tu­relle depuis la fin du XIXe siècle. Quels sont les dif­fé­rents types de crises que peut connaître notre sys­tème éco­no­mique ? Qu’est-ce qu’une crise struc­tu­relle ? La crise actuelle peut-elle être impu­tée à une baisse du taux de profit aux États-Unis, comme le vou­drait une cer­taine ortho­doxie mar­xiste ?

Marx avait déjà fait men­tion de périodes de grandes per­tur­ba­tions fai­sant suite à des baisses de la ren­ta­bi­lité du capi­tal. Cette notion ren­voyait à des situa­tions dis­tinctes des « crises » pério­diques ponc­tuant le cycle éco­no­mique, ce qu’on appelle désor­mais des réces­sions. Nous appe­lons ces périodes de plu­sieurs années des « crises struc­tu­relles », une autre manière de dire « grandes crises ». Mais les « crises de ren­ta­bi­lité » ne sont pas les seules crises struc­tu­relles, le capi­ta­lisme peut aussi tra­ver­ser des crises d’un autre type que nous appe­lons « crises d’hégémonie ». Depuis la fin du XIXe siècle, on peut dis­tin­guer quatre crises struc­tu­relles : les années 1890, 1929 et les années 1930, les années 1970 et la crise actuelle. Deux de ces crises – la pre­mière et la troi­sième – peuvent être impu­tées à des phases de baisse du taux de profit, mais ce n’est le cas ni de la crise de 1929 ni de la crise actuelle. Dans ces deux der­niers cas, le taux de profit entrait dans des phases de réta­blis­se­ment, encore peu accen­tuées d’ailleurs. Ces deux crises ont en commun de faire suite à des périodes d’ « hégé­mo­nie finan­cière », c’est-à-dire des phases où les classes capi­ta­listes (sup­por­tées par le pou­voir de leurs ins­ti­tu­tions finan­cières) domi­naient sans par­tage ou presque. La pre­mière hégé­mo­nie finan­cière fut celle de la nou­velle grande bour­geoi­sie du début du XXe siècle, qui avait lar­ge­ment délé­gué les tâches de ges­tion aux cadres (l’effet de la révo­lu­tion mana­gé­riale) et qui était sup­por­tée par le nou­veau sys­tème finan­cier. La seconde hégé­mo­nie finan­cière fut le néo­li­bé­ra­lisme. Dans les deux cas, ces ordres sociaux furent inter­rom­pus par des crises carac­té­ri­sées par la des­truc­tion d’une grande partie du sys­tème finan­cier et une très forte baisse de la pro­duc­tion. Les méca­nismes propres aux crises d’hégémonie sont dis­tincts de ceux d’une crise de ren­ta­bi­lité. Ces crises sont l’expression du carac­tère insou­te­nable de pra­tiques condui­sant à la levée de toutes les bar­rières à l’extension de la domi­na­tion capi­ta­liste et à l’enrichissement sans bornes de ces classes. C’est le point commun entre 1929 et la crise actuelle. Du point de vue de leurs assises sociales, la prin­ci­pale dif­fé­rence entre les deux crises d’hégémonie est le rôle accru joué par les frac­tions supé­rieures des classes de cadres.

Quelles sont les prin­ci­pales com­po­santes de ces pra­tiques insou­te­nables ?

Il y a deux aspects prin­ci­paux. Il s’agit d’abord de la nébu­leuse des méca­nismes liés à la finan­cia­ri­sa­tion, la glo­ba­li­sa­tion finan­cière et la recherche, par tous les moyens, de hauts reve­nus. Le second élé­ment, tout à fait propre aux États-Unis, a trait à la tra­jec­toire éco­no­mique (macroé­co­no­mique, peut-on dire) de ce pays, notam­ment la crois­sance des endet­te­ments (natio­naux et exté­rieurs). C’est la ren­contre de ces deux ensembles de méca­nismes, à tra­vers le boom de l’immobilier, qui explique la crise et rend compte des moda­li­tés qu’elle a revê­tues.

L’idée des excès de la finan­cia­ri­sa­tion et de la glo­ba­li­sa­tion comme fac­teur de la crise est assez facile à saisir. Mais en quoi la stra­té­gie des classes domi­nantes en quête de très hauts reve­nus n’était-elle pas viable ? Vous avan­cez l’idée que l’exigence de hauts reve­nus au-delà de toute limite a conduit à la pro­duc­tion d’un « sur­plus fictif ». Qu’entendez-vous par là ?

D’une cer­taine manière, on peut dire que les deux pre­miers élé­ments, finan­cia­ri­sa­tion et glo­ba­li­sa­tion, sont des moyens mis en œuvre pour par­ve­nir au troi­sième, la créa­tion de très hauts reve­nus au sommet de la pyra­mide sociale. Les limites que le New Deal et l’après-guerre avaient fixées aux méca­nismes finan­ciers, à la mon­dia­li­sa­tion finan­cière (dont un aspect est l’établissement de para­dis fis­caux), à l’expansion des socié­tés trans­na­tio­nales furent gra­duel­le­ment levées, dès avant le néo­li­bé­ra­lisme mais avec une accé­lé­ra­tion for­mi­dable durant les deux ou trois décen­nies qu’a duré le néo­li­bé­ra­lisme. Ces pra­tiques étaient l’expression des objec­tifs de classes néo­li­bé­raux. En fait, le néo­li­bé­ra­lisme a lui-même une his­toire, et, après des années 1980 dif­fi­ciles, voire ter­ribles dans cer­taines régions du monde, ces pro­ces­sus se sont accé­lé­rés dans les années 1990, puis embal­lés dans les années 2000. Nous par­lons ici de choses connues : la déré­gle­men­ta­tion for­mi­dable, les inno­va­tions finan­cières qui en ont résulté, la crois­sance des inves­tis­se­ments finan­ciers à l’intérieur de chaque pays et dans le monde, la crois­sance des inves­tis­se­ments des socié­tés trans­na­tio­nales (les inves­tis­se­ments directs), etc. S’est gra­duel­le­ment construit un cadre impos­sible à maî­tri­ser, tant par les « mar­chés » que par les ins­tances cen­trales. Les pro­cé­dures comp­tables (notam­ment l’évaluation des actifs aux valeurs obser­vées sur les mar­chés ou cal­cu­lées par des modèles mathé­ma­tiques), la sortie des actifs ris­qués des bilans des socié­tés finan­cières sont autant de pra­tiques qui ont fait que les cal­culs de ren­ta­bi­lité sont deve­nus fic­tifs, tout en jus­ti­fiant le paie­ment de reve­nus indi­vi­duels (divi­dendes, hauts salaires, primes, etc.) déli­rants. On est ici à la fron­tière de l’aveuglement col­lec­tif et de l’escroquerie. La déré­gle­men­ta­tion et la pré­pon­dé­rance de méca­nismes glo­baux sur des méca­nismes natio­naux (comme dans la déter­mi­na­tion des taux d’intérêt) firent que les auto­ri­tés finan­cières per­dirent (par leur propre action) le contrôle de ces méca­nismes… Toutes choses que le livre décrit et mesure.

Qu’entendez-vous par tra­jec­toire de l’économie états-unienne ? En quoi est-elle insou­te­nable ? Quel est le lien entre l’exigence par la classe domi­nante de reve­nus tou­jours plus élevés et le ralen­tis­se­ment de l’accumulation ?

Les com­po­santes prin­ci­pales de la tra­jec­toire états-unienne sont : (1) la baisse pro­gres­sive de l’accumulation du capi­tal par les socié­tés non finan­cières et la hausse de la consom­ma­tion, (2) l’endettement interne et (3) le dés­équi­libre du com­merce exté­rieur et le finan­ce­ment de l’économie natio­nale par le reste du monde. Le néo­li­bé­ra­lisme a pro­vo­qué, par le biais de la hausse des taux d’intérêt (jusqu’en 2000), des dis­tri­bu­tions mas­sives de divi­dendes et le rachat par les socié­tés de leurs propres actions pour faire monter leurs cours en bourse, un pro­ces­sus de désac­cu­mu­la­tion gra­duel de la part des socié­tés non finan­cières. Le profit est de moins en moins conservé par les entre­prises parce qu’il en sort aux fins de maxi­mi­sa­tion des hauts reve­nus. Le paie­ment de reve­nus du capi­tal et de hauts salaires (alors que le salaire de la grande masse de la popu­la­tion stagne) a conduit à une hausse for­mi­dable de la dépense des ménages (consom­ma­tion et achat de loge­ments). Cette tra­jec­toire com­bine donc sur­con­som­ma­tion et sous-accu­mu­la­tion. Les taux d’épargne ont plongé, jusqu’à deve­nir néga­tifs. Traditionnellement, une telle explo­sion de la demande aurait pro­vo­qué un risque d’inflation. Mais, dans le contexte de la mon­dia­li­sa­tion, cette demande s’est adres­sée, dans des pro­por­tions crois­santes, à l’étranger, engen­drant un flux d’importations très supé­rieur aux expor­ta­tions du pays. Pour sou­te­nir la demande qui s’adresse aux entre­prises situées sur le ter­ri­toire états-unien, il n’y a, pour­tant, pas d’autre moyen que de sti­mu­ler la demande en géné­ral, pour­tant exces­sive. Pour cela, il faut endet­ter des agents natio­naux par une poli­tique moné­taire (c’est-à-dire de crédit) laxiste. Comme cette demande s’adresse, dans une large mesure, à l’étranger, le défi­cit du com­merce exté­rieur croît en paral­lèle aux cré­dits internes, et le défi­cit exté­rieur pro­voque un finan­ce­ment crois­sant de l’économie des États-Unis par le reste du monde.

Quel fut donc le rôle du crédit lors de la der­nière période de la finan­cia­ri­sa­tion ? En quoi le déve­lop­pe­ment des prêts hypo­thé­caires n’est-il pas un simple défaut de régle­men­ta­tion de l’économie amé­ri­caine mais bien, au contraire, un élé­ment par­ti­cu­lier dans une méca­nique d’ensemble ? Dit autre­ment, pour­quoi l’immobilier amé­ri­cain a-t-il entraîné la finance dans sa chute ?

Depuis 2000, cette crois­sance de l’endettement a concerné les ménages, essen­tiel­le­ment les plus aisés, mais aussi, de manière pro­gres­sive, des ménages aux reve­nus faibles ou incer­tains, inca­pables de rem­bour­ser. C’est là qu’interviennent les pra­tiques, sou­vent décrites, du sub­prime, de la titri­sa­tion et de l’assurance contre le non-rem­bour­se­ment. Toutes ces pra­tiques n’ont été que la partie la plus évi­dente d’une véri­table explo­sion des méca­nismes finan­ciers après 2000 (notam­ment des mar­chés déri­vés). On voit donc s’établir le lien entre la tra­jec­toire macroé­co­no­mique et la finan­cia­ri­sa­tion, aux plans natio­nal et inter­na­tio­nal, sachant qu’avant la crise, une pro­por­tion de l’ordre de la moitié des titres résul­tant de la titri­sa­tion des créances était vendue à l’étranger. La révé­la­tion du carac­tère dou­teux de ces créances (par le début de la crois­sance des retards de rem­bour­se­ment) a joué le rôle d’une onde de choc majeure, désta­bi­li­sant un édi­fice finan­cier très fra­gile. Les pre­miers symp­tômes furent une méfiance réci­proque entre ins­ti­tu­tions, occa­sion­nant en août 2007 une crise de liqui­di­tés inter­ban­caire (l’impossibilité de se refi­nan­cer auprès des autres banques). Les classes supé­rieures avaient tiré d’énormes flux de reve­nus sur des pro­fits escomp­tés, incor­po­rés fic­ti­ve­ment dans la valeur des titres déte­nus à l’actif des socié­tés finan­cières, sou­vent for­mi­da­ble­ment sur­éva­luée. L’ajustement à la baisse de leur valeur pro­vo­qua des pertes comp­tables repré­sen­tant des frac­tions consi­dé­rables des fonds propres des ins­ti­tu­tions finan­cières. Il res­tait fort peu ou plus rien du tout, d’où l’effondrement de la bourse, d’où les faillites. Bien entendu, l’existence d’une régle­men­ta­tion finan­cière plus stricte (l’absence de son déman­tè­le­ment) aurait inter­dit de tels déve­lop­pe­ments. D’abord, l’interdiction du sub­prime (impos­sible en France). Ensuite, l’interdiction ou la régle­men­ta­tion de la titri­sa­tion opérée par des socié­tés pri­vées non régle­men­tées ou sa res­tric­tion aux grandes ins­ti­tu­tions contrô­lées par le gou­ver­ne­ment. Puis la régle­men­ta­tion des pra­tiques d’assurance des créances, des mar­chés déri­vés… Mais le pro­blème aurait alors surgi sous une autre forme, car il fal­lait sou­te­nir la demande pour les entre­prises pro­dui­sant dans le pays, compte tenu de la fuite d’une frac­tion de cette demande vers le reste du monde. On ne peut que répé­ter ici ce qu’on a affirmé anté­rieu­re­ment : la crois­sance de la dette interne était indis­pen­sable au main­tien de l’activité sur le ter­ri­toire. L’État aurait pu s’endetter, ce qu’il fait d’ailleurs fina­le­ment dans la crise, mais trop tard.

Certains mettent en avant le rôle des dépenses publiques et en par­ti­cu­lier des dépenses mili­taires dans le sou­tien de la demande après 2001. Qu’en pensez-vous ?

Nous avons déjà répondu impli­ci­te­ment à cette ques­tion. Dans les années 2000, la demande a été sou­te­nue par l’endettement des ménages. Fort peu par celui de l’État.

Reposant impli­ci­te­ment sur l’idée qu’efficacité et jus­tice vont de pair, le point de vue key­né­sien déve­loppe la thèse, fré­quem­ment défen­due par les éco­no­mistes kale­ckiens et par les mili­tants de gauche en France, selon laquelle la crise résul­te­rait d’une répar­ti­tion trop inéga­li­taire et défa­vo­rable aux salaires. Qu’en pensez-vous ?

Il y a plu­sieurs ver­sions de ces thèses. La forme la plus simple consiste à se réfé­rer au par­tage de la valeur ajou­tée entre les salaires et les « pro­fits » (en fait, le reste du revenu total, qui recouvre bien davan­tage les recettes de l’État que les pro­fits pro­pre­ment dits). Ce rai­son­ne­ment se fonde sur l’idée d’une insuf­fi­sance de la demande résul­tant de cette contrac­tion sup­po­sée des salaires. La dif­fi­culté de cette inter­pré­ta­tion réside dans le fait que la part des salaires n’a pas baissé aux États-Unis, patrie de la crise. On l’a dit, la crise actuelle n’est pas une crise de sur­ac­cu­mu­la­tion et de sous-consom­ma­tion, mais, au contraire, une crise de sur­con­som­ma­tion et de sous-accu­mu­la­tion. Une ver­sion plus sophis­ti­quée tire argu­ment de la défor­ma­tion de la répar­ti­tion des reve­nus à l’intérieur des salaires, au détri­ment de la grande masse des sala­riés et, notam­ment, des plus faibles. Face à la stag­na­tion ou régres­sion de leur pou­voir d’achat, ces ménages, vic­times du néo­li­bé­ra­lisme (un fait incon­tes­table), se seraient tour­nés vers l’endettement hypo­thé­caire, qui, aux États-Unis, finance l’achat du loge­ment ou la consom­ma­tion. Le pro­blème posé par cette ana­lyse est, d’abord, que la stag­na­tion du pou­voir d’achat ne suffit pas à expli­quer l’endettement. Il existe des pra­tiques ban­caires et des poli­tiques macroé­co­no­miques dont la fonc­tion est de limi­ter l’expansion du crédit, selon des règles de sol­va­bi­lité indi­vi­duelle ou des exi­gences macroé­co­no­miques. Ce sont elles qui sont en faute, et non un désir exces­sif d’emprunter. Ensuite, la crise repose sur des méca­nismes beau­coup plus larges que le sub­prime. La dif­fi­culté, sur ce ter­rain, est que l’argumentation qui fait repo­ser l’explication de la crise sur l’insuffisance du pou­voir d’achat est com­prise de beau­coup, dans sa sim­pli­cité même, et s’avère poli­ti­que­ment effi­cace. C’est pour­quoi les mili­tants des partis ou asso­cia­tions la mettent en avant. La thèse est poli­ti­que­ment cor­recte et son succès garanti, mais éco­no­mi­que­ment fausse. La lutte pour l’augmentation du pou­voir d’achat de la grande masse des sala­riés, abs­trac­tion faite de toute consi­dé­ra­tion éco­lo­gique, est évi­dem­ment jus­ti­fiée, encore plus dans un ordre social où les pro­fits des entre­prises sont dis­tri­bués mas­si­ve­ment aux plus aisés et ne servent que fort peu à sou­te­nir la crois­sance et l’emploi. Mais ce n’est pas la com­pres­sion de ce pou­voir d’achat dans le capi­ta­lisme néo­li­bé­ral qui a pré­ci­pité celui-ci dans la crise, et ce n’est pas son aug­men­ta­tion qui aurait évité cette crise.

Certains éco­no­mistes ont ten­dance à consi­dé­rer le pro­blème prin­ci­pa­le­ment sous l’angle de la poli­tique macroé­co­no­mique, où des erreurs impor­tantes auraient été com­mises, comme un laxisme exces­sif de la poli­tique moné­taire menée par Alan Greenspan. Cela ne revient-il pas, dès lors, à donner un « satis­fe­cit » aux poli­tiques moné­taires res­tric­tives menées en Europe depuis le début des années 1990 ?

Cette argu­men­ta­tion rap­pelle l’explication de la crise de 1929 par Friedman et Schwartz, qui en fai­saient la consé­quence d’une faute de poli­tique moné­taire. C’est une inter­pré­ta­tion peu convain­cante. La pro­duc­tion états-unienne a été sou­te­nue, dans la seconde moitié des années 1990, par le boom des nou­velles tech­no­lo­gies de l’information, mas­quant pro­vi­soi­re­ment la ten­dance à la baisse de l’accumulation. Lorsque ce boom a cessé, en 2001, la réces­sion a été sévère. Greenspan a conduit sa poli­tique moné­taire face à cette crise de manière clas­sique, en bais­sant le taux d’intérêt de la Réserve Fédérale, et cela très for­te­ment, jusqu’à des niveaux infé­rieurs à l’inflation. Mais la contrac­tion du taux de crois­sance a été longue et dif­fi­cile à inver­ser malgré le boom immo­bi­lier. Ce n’est pas par « laxisme » que Greenspan a agi de la sorte, mais par néces­sité de relan­cer l’économie, sachant que les prin­cipes néo­li­bé­raux étaient jugés intou­chables. Lorsque la reprise éco­no­mique s’est affir­mée, Greenspan s’est empressé de rehaus­ser ces taux : 17 petites hausses, de 0,25 %, jusqu’à 5,25 %. Il se plai­gnait alors amè­re­ment que les banques ne réper­cutent pas ces hausses sur les taux immo­bi­liers. Le boom immo­bi­lier se pour­sui­vait. À la fin du boom, en 2006, la vague de non-rem­bour­se­ments a pris rapi­de­ment des pro­por­tions consi­dé­rables. La situa­tion était, dès lors, incon­trô­lable. C’est une croyance bien ancrée à gauche que la Banque cen­trale euro­péenne (BCE) pra­tique en moyenne des taux d’intérêt plus élevés que la Réserve Fédérale états-unienne, mais c’est sim­ple­ment faux, malgré une aver­sion très clai­re­ment affir­mée pour l’inflation. Il n’y a aucun « satis­fe­cit » à donner à aucun néo­li­bé­ral. La crise est née aux États-Unis et non en Europe conti­nen­tale pour les rai­sons expli­quées pré­cé­dem­ment : d’une part, parce que ce pays était à l’avant-garde de la finan­cia­ri­sa­tion, de la mon­dia­li­sa­tion et de la quête des hauts reve­nus, et, d’autre part, parce que son hégé­mo­nie inter­na­tio­nale lui a permis de pour­suivre une tra­jec­toire d’endettement et de dés­équi­libres. On peut faire beau­coup de reproches à Greenspan, notam­ment sa foi aveugle dans la dis­ci­pline des mar­chés et, cor­ré­la­ti­ve­ment, sa déter­mi­na­tion à déré­gle­men­ter, mais pas celui-là. Greenspan n’est ni plus ni moins res­pon­sable que les tous autres tenants de l’ordre néo­li­bé­ral dans le monde, mais il n’a pas de res­pon­sa­bi­lité par­ti­cu­lière en tant que chef de la poli­tique moné­taire. Il ne s’agit pas d’une faute de poli­tique moné­taire, mais d’un crime poli­tique col­lec­tif, la vio­lence faite à leur peuple et aux peuples du monde par des mino­ri­tés pri­vi­lé­giées.

Quels sont les prin­ci­paux dés­équi­libres aux­quels l’économie des États-Unis doit faire face pour cor­ri­ger sa tra­jec­toire en vue de main­te­nir sa domi­na­tion ? Vous parlez de « reter­ri­to­ria­li­sa­tion » de la pro­duc­tion. Qu’entendez-vous par là ?

Dire qu’un pays comme les États-Unis dépense plus que son revenu signi­fie qu’il importe plus qu’il n’exporte et que, cor­ré­la­ti­ve­ment, le reste du monde « lui fait crédit ». Nous pré­fé­rons dire que le reste du monde « finance » l’économie états-unienne, car ce sup­port finan­cier peut revê­tir la forme de prêts, mais aussi d’achats d’actions émises par une société du pays. Du point de vue des agents états-uniens, dépen­ser plus que leur revenu sup­pose qu’ils s’endettent. L’endettement externe (finan­ce­ment) et interne sont les deux faces d’un même pro­ces­sus. La consé­quence en est que les maî­trises de l’endettement interne et du défi­cit exté­rieur vont de pair. Le contrôle de la dette interne requiert celui du défi­cit exté­rieur. Comment y par­ve­nir ? Par le pro­tec­tion­nisme, mais celui-ci met­trait en péril le sys­tème des grandes socié­tés trans­na­tio­nales états-uniennes, pilier de l’hégémonie du pays. En deve­nant meilleur expor­ta­teur ? Il fau­drait alors une prompte révo­lu­tion de la ges­tion néo­li­bé­rale des entre­prises, com­bi­née à une poli­tique indus­trielle très effi­cace.

Peut-on, à l’inverse, lais­ser filer les dettes internes et externes, comme cela a été le cas, mais, cette fois, en en maî­tri­sant les risques ? Existe-t-il une autre façon, moins dan­ge­reuse, d’endetter les ménages ? Peut-on lais­ser croître la dette publique ? Très dif­fi­cile. Et les autres pays vont-ils conti­nuer de finan­cer les États-Unis ?

Dans tous les cas, il n’y aura pas de pré­ser­va­tion, à long terme, de la domi­na­tion états-unienne sans une « reter­ri­to­ria­li­sa­tion » de la pro­duc­tion, c’est-à-dire une nou­velle dyna­mique de la pro­duc­tion locale. Est-ce com­pa­tible avec les options néo­li­bé­rales ? L’administration Obama rêve d’un grand boom des tech­no­lo­gies propres, évo­ca­teur de celui des nou­velles tech­no­lo­gies de l’information. « Refaire le néo­li­bé­ra­lisme qui a fonc­tionné, celui de la seconde moitié des années 1990 », il suf­fi­sait d’y penser. Mais un boom tech­no­lo­gique ne se décrète pas. Il fau­drait prendre de l’avance sur les autres pays et pré­ser­ver cette avance à plus long terme. Parvenir à la mettre sur les rails serait déjà un tour de force.

Vous consi­dé­rez que le nouvel ordre social en cours de ges­ta­tion devrait nous conduire à la fin du libre-échange et même de la libre cir­cu­la­tion inter­na­tio­nale des capi­taux. Quels sont les élé­ments qui vous mènent à cette conclu­sion ? Vous mobi­li­sez abon­dam­ment l’idée de modèles natio­naux de déve­lop­pe­ment. En quoi ce niveau d’analyse est-il per­ti­nent pour appré­hen­der le monde glo­ba­lisé d’aujourd’hui ? Quel degré d’autonomie existe-t-il aujourd’hui entre les nations et entre les appa­reils d’État des dif­fé­rentes nations ?

Compte tenu de ce qui vient d’être dit, on com­pren­dra que notre posi­tion, concer­nant le libre-échange et la libre cir­cu­la­tion des capi­taux, est nuan­cée. Du point de vue des États-Unis, nous sommes d’avis qu’il leur sera très dif­fi­cile de cor­ri­ger leur tra­jec­toire macroé­co­no­mique dans le cadre de la glo­ba­li­sa­tion néo­li­bé­rale. Du point de vue des pays de la péri­phé­rie, nous pen­sons qu’il n’est pas sou­hai­table de rester dans un tel cadre. De nom­breuses mesures pro­tec­tion­nistes, limi­tant les inves­tis­se­ments directs des étran­gers aux États-Unis, par exemple, ont déjà été prises au nom de la « sécu­rité natio­nale ». On peut penser que ces ten­dances vont se pro­lon­ger. La course contre la montre entre une excel­lence éco­no­mique et le pro­tec­tion­nisme est enga­gée. Il est dif­fi­cile de pré­voir quelle en sera l’issue. Mais le coût du pro­tec­tion­nisme pour les socié­tés trans­na­tio­nales états-uniennes serait tel qu’il semble dif­fi­cile d’envisager un réta­blis­se­ment ouvert et franc des bar­rières com­mer­ciales. Concernant le reste du monde, celui qui s’est engagé dans la divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail – un cadre pro­fon­dé­ment impé­ria­liste –, le coût, à court terme, du pro­tec­tion­nisme, serait consi­dé­rable. Il fau­drait sortir les éco­no­mies natio­nales des tra­jec­toires sur les­quelles elles sont enga­gées. Nous avons évoqué l’exemple des modèles d’industrialisation de sub­sti­tu­tion d’importation, davan­tage auto­cen­trés, mis place en Amérique latine après la crise de 1929. Au plan nor­ma­tif, et non plus ana­ly­tique, nous pen­sons que c’est la voie sur laquelle la péri­phé­rie devrait s’engager, mais dans des cadres « régio­naux ». Les auto­no­mies sont à recon­qué­rir, mais pas au béné­fice du repli. Néanmoins, le démon­tage de la glo­ba­li­sa­tion néo­li­bé­rale appa­raît urgen­tis­sime.

La crise à laquelle la crise actuelle res­semble le plus est celle de 1929. Que peut-on apprendre du New Deal et des décen­nies de l’après-guerre quant aux pers­pec­tives d’un post-néo­li­bé­ra­lisme ?

L’image est trop répan­due en France d’un New Deal dont le trait prin­ci­pal aurait été une poli­tique de défi­cit bud­gé­taire. En pre­mier lieu, si les défi­cits ont été pré­sents pen­dant les années 1930, c’est beau­coup plus comme consé­quence de la dépres­sion que comme poli­tique déli­bé­rée (ils ont d’ailleurs aug­menté avant le New Deal, sous la pré­si­dence de Hoover). De grands tra­vaux ont été menés pour lutter contre le chô­mage et « amor­cer la pompe », selon l’expression de l’époque. Le New Deal a été un grand phé­no­mène poli­tique de ren­ver­se­ment des alliances, où les inté­rêts de la finance ont, tout de suite, été conte­nus par des poli­tiques de régle­men­ta­tion et d’imposition. Un rôle pri­mor­dial est revenu aux cadres de l’administration, donc aux fonc­tions cen­trales de l’État. Le gou­ver­ne­ment de Roosevelt a très vite cher­ché une alliance avec les syn­di­cats face au patro­nat, avec une atti­tude de confron­ta­tion vis-à-vis des grandes entre­prises et grands pro­prié­taires capi­ta­listes. Une légis­la­tion nou­velle ten­dant à la recon­nais­sance des droits du tra­vail a été mise en place, com­plé­tée par des mesures de pro­tec­tion sociale, comme le sys­tème de retraite publique (appelé « Sécurité sociale »), qui est, encore de nos jours, une source majeure de reve­nus pour une grande partie de la popu­la­tion âgée. L’exemple de cette période his­to­rique montre éga­le­ment que les équi­libres du nou­veau com­pro­mis social entre cadres et classes popu­laires, moyen­nant la res­tric­tion impo­sée aux inté­rêts capi­ta­listes, se sont trou­vés sub­stan­tiel­le­ment modi­fiés à la fin de la guerre, dans le sens de leur modé­ra­tion. Ces périodes trou­blées accou­chèrent ainsi d’un com­pro­mis social de « centre- gauche ». L’histoire de la France, du Front popu­laire à la social-démo­cra­tie de l’après-guerre, ne fut pas très dif­fé­rente.

Quelle pour­rait être la nature d’un post-néo­li­bé­ra­lisme : la repro­duc­tion d’un com­pro­mis social proche de celui qui pré­va­lut dans l’après-guerre ?

C’est, en effet, l’option qui vient immé­dia­te­ment à l’esprit. Le néo-libé­ra­lisme a détruit ce com­pro­mis, la chute du néo­li­bé­ra­lisme signi­fie­rait son réta­blis­se­ment. Il est très dif­fi­cile d’imaginer que les options néo­li­bé­rales pour­raient être pro­lon­gées. La domi­na­tion capi­ta­liste, comme dans les deux périodes d’hégémonie finan­cière, conduit à l’exacerbation incon­trô­lable des pra­tiques ten­dant à la maxi­mi­sa­tion des hauts reve­nus. La néces­sité d’un enca­dre­ment se fait sentir. Et, dans le cas de l’économie états-unienne, l’ampleur des tâches à accom­plir pour éviter un effon­dre­ment trop rapide de l’hégémonie inter­na­tio­nale du pays rend un tel enca­dre­ment encore plus néces­saire. Mais, dans la typo­lo­gie des ordres sociaux, deux pos­si­bi­li­tés sont ouvertes. Une option est, certes, le com­pro­mis de « centre-gauche » sous hégé­mo­nie des cadres, comme dans l’après- guerre, mais il ne faut pas oublier l’autre option, le com­pro­mis vers la droite, moyen­nant un chan­ge­ment d’hégémonie. Celle-ci pas­se­rait des classes capi­ta­listes vers les cadres, consti­tuant ainsi un com­pro­mis de « centre-droit ». Dans ce type de société et d’économie, les ins­ti­tu­tions finan­cières seraient contrô­lées et les inté­rêts de classes capi­ta­listes conte­nus par des règles et des poli­tiques. Cela mar­que­rait une rup­ture avec le néo­li­bé­ra­lisme, mais les traits spé­ci­fiques d’une alliance de droite seraient main­te­nus, notam­ment la concen­tra­tion des reve­nus au sommet de la hié­rar­chie. Quel serait le sort des classes popu­laires dans une telle confi­gu­ra­tion ? Il ne serait pro­ba­ble­ment guère meilleur que celui qu’elles ont subi pen­dant trente ans de néo­li­bé­ra­lisme ! La pré­va­lence de l’une ou de l’autre option se déter­mi­nera à la ren­contre des simples exi­gences éco­no­miques et des visées impé­ria­listes (la pré­ser­va­tion de la pri­mauté du pays), d’une part, et des luttes sociales, d’autre part. Quelle sera la résis­tance des classes capi­ta­listes face à la fin de leur lea­der­ship ? De quelle flexi­bi­lité feront-elles preuve pour entrer dans un nou­veau com­pro­mis où leur posi­tion ne serait plus domi­nante ? Surtout, quelle sera la vigueur des luttes sociales sus­cep­tibles d’imposer un nou­veau com­pro­mis vers la gauche ? Et avec quelle radi­ca­lité ?

Parlant d’un post-néo­li­bé­ra­lisme, peut-on lui asso­cier l’idée d’une fin de l’hégémonie des États-Unis ? Vous évo­quez « une nou­velle gou­ver­nance » mon­diale.

Il n’y a rien d’automatique dans la rela­tion entre néo-libé­ra­lisme et hégé­mo­nie inter­na­tio­nale des États-Unis. Un ordre social néo­li­bé­ral pour­suivi au-delà de la crise pour­rait signi­fier un déclin de l’hégémonie du pays, sachant qu’il condui­rait, plus pro­ba­ble­ment, à une dérive vers une droite plus extrême. Une option de « centre- droit », telle qu’on vient de l’envisager, menée très effi­ca­ce­ment, pour­rait per­mettre une pro­lon­ga­tion plus durable de l’hégémonie états-unienne. Mais tout dépen­dra de l’action propre des nou­veaux chal­len­gers parmi les pays dits « émer­gents ». L’option la plus pro­bable est celle d’un déclin de l’hégémonie états-unienne, mais pas au sens de l’affirmation d’un véri­table « sub­sti­tut » de la puis­sance de ce pays, la Chine rem­pla­çant les États-Unis. Il s’agirait plutôt de l’émergence gra­duelle d’un monde mul­ti­po­laire, autour de puis­sances régio­nales : les États-Unis pour le monde Nord Atlantique, le Brésil en Amérique du Sud, la Chine et le Japon en Asie…Une telle confi­gu­ra­tion fait surgir la néces­sité d’institutions inter­na­tio­nales dont les pou­voirs seraient consi­dé­ra­ble­ment ren­for­cés, les embryons d’une « éta­ti­cité mon­diale ». Au plan éco­no­mique, se fait sentir la néces­sité de régle­men­ta­tions et de poli­tiques glo­bales à l’échelle inter­na­tio­nale et natio­nale. La crise actuelle en témoigne. La ques­tion est direc­te­ment posée, par exemple, d’un rôle accru du FMI dans le sou­tien des pays confron­tés à des pénu­ries de devises. Derrière ces ques­tions, se pro­file celle, beau­coup plus fon­da­men­tale, de l’existence d’une véri­table mon­naie inter­na­tio­nale, à la créa­tion de laquelle se sont oppo­sés les États-Unis à la fin de la seconde guerre mon­diale. Parlant de l’émergence d’un État mon­dial, on ne se réfère pas ici au poli­ti­que­ment cor­rect de la « démo­cra­tie des citoyens du monde », mais à un État nais­sant marqué par les hié­rar­chies inter-impé­ria­listes, fai­sant elles-mêmes écho aux hié­rar­chies de classe.

Quelles pers­pec­tives d’émancipation cette crise struc­tu­relle ouvre-t-elle pour les classes popu­laires au sein des pays capi­ta­listes domi­nants et au sein des pays domi­nés ?

Comme toute période de per­tur­ba­tion majeure, la crise actuelle crée des oppor­tu­ni­tés mais elle ne déter­mine, évi­dem­ment, pas les issues. L’exemple de l’entre-deux-guerres est par­ti­cu­liè­re­ment riche d’enseignements à cet égard. Les luttes de classes, très intenses, de ces décen­nies ont abouti au New Deal, au Front popu­laire, au nazisme…Aux plans natio­naux, la lutte des classes popu­laires doit se saisir de l’opportunité créée par les ten­sions au sein des classes supé­rieures. Contenir les inté­rêts des classes capi­ta­listes ou les très hauts salaires peut pous­ser les gou­ver­ne­ments à cher­cher l’appui des classes popu­laires. Le Président Obama ne pourra pas mener à bien les trans­for­ma­tions néces­saires sans cet appui, et les mesures sociales de son pro­gramme (en matière de santé notam­ment) montrent qu’il est conscient de cette exi­gence. Mais on com­prend aisé­ment que tout est affaire de degré et que la situa­tion est instable (réver­sible). C’est aux classes popu­laires de pous­ser dans la bonne direc­tion. La situa­tion est dif­fé­rente dans un pays comme la France, avec un gou­ver­ne­ment repré­sen­tant direc­te­ment les inté­rêts qui ont sup­porté le néo­li­bé­ra­lisme et une gauche « éli­gible » qui s’y est ral­liée. La néces­sité de la lutte n’est pas moindre. Au plan inter­na­tio­nal, l’émergence d’un monde mul­ti­po­laire crée éga­le­ment d’importantes pos­si­bi­li­tés. Comme dans l’après-guerre, il existe un lien entre les options ouvertes aux socié­tés de chaque pays vers tel ou tel ordre social et les hié­rar­chies inter­na­tio­nales. La bipo­la­rité du monde impé­rial de l’après-guerre fut un fac­teur fon­da­men­tal de l’émancipation des pays de la péri­phé­rie, comme en témoigne la confé­rence de Bandung. La mul­ti­po­la­rité en voie de for­ma­tion dans le monde actuel peut avoir des effets simi­laires. Mais, encore une fois, tout est affaire de luttes. Dans un tel contexte s’ouvre la pos­si­bi­lité d’une nou­velle dif­fé­ren­cia­tion des ordres sociaux dans les dif­fé­rents pays du monde, notam­ment la péri­phé­rie. Dit tri­via­le­ment, cela signi­fie que cer­tains pays pour­raient pro­gres­ser dans des options « social-démo­crates », comme cer­tains ont com­mencé à le faire en Amérique latine en résis­tance au néo­li­bé­ra­lisme, alors que d’autres pour­sui­vraient une tra­jec­toire de droite. Dans un monde mul­ti­po­laire, il y a davan­tage de place pour une diver­sité poli­tique et cela ouvre des pos­si­bi­li­tés aux peuples du monde en quête d’émancipation.

G. Duménil, D. Lévy, The Crisis of Neoliberalism, Harvard, Havard University Press, 2010.

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