À l’origine du 1er mai : Lucy Parsons, la veuve des martyrs de Chicago

Par Mis en ligne le 01 mai 2015

Peu avant sa pen­dai­son, Albert écri­vit à Lucy : « Tu es une femme du peuple, et je te confie au peuple… ». Le Congrès des ouvriers socia­listes qui se tenait à Paris en 1889 déclara le 1er mai comme la jour­née inter­na­tio­nale des Travailleurs et des Travailleuses. C’était en hom­mage aux cinq mar­tyrs de Chicago. L’année sui­vante, cette jour­née fut com­mé­mo­rée pour la pre­mière fois. Lucy était déjà connue comme « La veuve mexi­caine des mar­tyrs de Chicago ».

Encore, en 1920, la police de Chicago consi­dé­rait Lucy Gonzàles comme « plus dan­ge­reuse que mille révo­lu­tion­naires ».

Elle naquit esclave en 1853, dans un hameau du Texas, un ter­ri­toire qui cinq ans aupa­ra­vant fai­sait partie du Mexique. Elle était la fille d’une Mexicaine noire et d’un indien de l’Alabama. À trois ans, elle devint orphe­line. Et, à peine put-elle tra­vailler qu’on l’envoya dans les champs de coton.

Elle se maria à 19 ans avec Albert Parsons, jeune vété­ran de la guerre de Sécession (1860-1864). Ils étaient, pour ainsi dire, consi­dé­rés comme un couple illé­gal. La mixité raciale était pra­ti­que­ment inter­dite dans les états du Sud. La par­ti­ci­pa­tion à la vie sociale ne leur était pas facile, compte tenu qu’ils fai­saient partie du petit nombre d’activistes autour de la ques­tion des noirs en terres racistes ». Les menaces de mort à leur encontre les obli­gèrent de partir à Chicago en 1873.

À peine posés leurs pauvres effets que déjà ils par­ti­ci­paient à la vie poli­tique. Pour assu­rer leur sub­sis­tance, Lucy décida de confec­tion­ner à domi­cile des vête­ments pour les femmes. Ce tra­vail était couplé avec sa par­ti­ci­pa­tion au tra­vail à l’imprimerie. Elle com­mença à écrire des articles dans le jour­nal The Socialist. Puis ils par­ti­ci­pèrent à la créa­tion de The Alarm, organe de l’Association Internationale des Travailleurs, connu comme étant « l’Internationale anar­chiste ». Elle écri­vait des articles sur le chô­mage, le racisme, ou sur le rôle des femmes dans les orga­ni­sa­tions poli­tiques. Lucy ren­con­tra un bon accueil au sein des orga­ni­sa­tions ouvrières, prin­ci­pa­le­ment dans les fabriques de tex­tiles. C’est là que l’exploitation était la plus féroce.

Ses deux gros­sesses ne l’empêchèrent pas de pour­suivre ses acti­vi­tés : mais, sou­vent, elle quit­tait les réunions dans les ate­liers presque au bord de l’accouchement. Avec le sou­tien d’Albert, elle se décida à par­ti­ci­per à la créa­tion de L’union des Femmes ouvrières de Chicago. En 1862, cette orga­ni­sa­tion fut recon­nue par « l’Ordre des Nobles Chevaliers du Travail », une sorte de fédé­ra­tion. Une grande avan­cée : jusqu’alors, le mili­tan­tisme fémi­nin n’était pas admis.

Elle pou­vait tou­jours comp­ter sur Albert et lui-même pou­vait comp­ter sur elle. De lui, non seule­ment elle avait l’appui poli­tique, mais ils par­ta­geaient le soin apporté à leurs fils et au foyer.

La lutte pour la jour­née de huit heures devint la prin­ci­pale reven­di­ca­tion natio­nale. Il faut dire que les petites filles et les femmes devaient tra­vailler entre quinze ou dix-huit heures par jour pour gagner à peine de quoi se nour­rir.

Le pré­sident Andrew Johnson avait décrété une loi qui pro­mul­guait la jour­née de huit heures, mais qua­si­ment aucun État ne l’appliqua.

Les tra­vailleurs appe­lèrent à une jour­née de grève pour le 1er mai 1886. Aussitôt, la presse se déchaîna. Le 29 avril, l’Indianapolis Journal parla « des vio­lentes dia­tribes de truands et déma­gogues qui vivent sur le dos des impôts versés par les hommes hon­nêtes ».

Comme en d’autres occa­sions Lucy et Albert mar­chèrent avec leurs enfants. Les Parsons étaient tendus et pru­dents parce que le Chicago Mail, dans son édi­to­rial, avait traité Albert et d’autres com­pa­gnons de lutte de « voyous dan­ge­reux restés en liberté ». Et exi­geait de « les dénon­cer dès aujourd’hui. Les mon­trer du doigt. Les consi­dé­rants comme des fau­teurs de trouble, les rendre res­pon­sables de toutes les dif­fi­cul­tés qui pour­raient sur­ve­nir ».

À Chicago où les condi­tions de tra­vail étaient pires que dans d’autres villes, les grèves et les mobi­li­sa­tions se pour­sui­virent. Pour le 4, un ras­sem­ble­ment fut orga­nisé au Haymarket square. Albert fut l’un des ora­teurs.

Le ras­sem­ble­ment se ter­mina sans inci­dent. À peu près 20 000 per­sonnes y par­ti­ci­pèrent. Au moment de la dis­per­sion, il com­men­çait à pleu­voir. Les Parsons déci­dèrent d’aller prendre un cho­co­lat au Salon Zept’s. Il res­tait quelques 200 mani­fes­tants sur la place. Un gros contin­gent de poli­ciers char­gea. Une bombe de fabri­ca­tion arti­sa­nale explosa tuant un offi­cier. La troupe ouvrit le feu. On ne connut jamais le nombre exact de morts. L’état d’urgence et le couvre-feu furent décla­rés. Les jours sui­vants des cen­taines d’ouvriers furent jetés en prison. Certains furent tor­tu­rés.

31 per­sonnes furent accu­sées dont 8 res­te­ront incri­mi­nés. Le 21 juin le procès débuta. Après s’être entre­tenu avec Lucy, Albert se pré­senta face à la cour décla­rant : « Nos hon­neurs, je suis venu afin que vous me jugiez avec tous mes com­pa­gnons inno­cents ». Le procès fut une mas­ca­rade fai­sant fi des normes élé­men­taires de la jus­tice. La presse se lança dans une cam­pagne de dénon­cia­tion. Ce fut un procès poli­tique, car rien ne pou­vait être prouvé quant aux res­pon­sa­bi­li­tés des accu­sés. Un véri­table lyn­chage. Le jury déclara les huit accu­sés cou­pables. Parmi eux, trois furent condam­nés à la prison et cinq à la pen­dai­son. Parsons fai­sait partie des condam­nés à mort.

José Marti, le futur apôtre de l’indépendance de Cuba était pré­sent dans la salle. Le 21 octobre le quo­ti­dien argen­tin La Nation publia un article. Il y décri­vait le com­por­te­ment de Lucy lorsque la sen­tence fut pro­non­cée : « La mulâtre de Parsons, inflexible et intel­li­gente comme lui, qui parle avec une vibrante éner­gie dans les ras­sem­ble­ments publics, qui ne se décou­rage pas comme sou­vent les autres, là, elle resta fière et ne fit appa­raître aucun mou­ve­ment sur son visage lorsqu’elle enten­dit la condam­na­tion. […]. Elle appuya une joue contre son poing fermé, regarda dans le vide, ne pro­féra aucune parole ; on put noter un trem­ble­ment de son poing, allant crois­sant… »

Lucy, accom­pa­gnée de ses fils com­mença à par­cou­rir le pays pen­dant presque une année en infor­mant sur le procès. Elle par­lait la nuit et voya­geait le jour, envoyait des cen­taines de lettres aux syn­di­cats et à diverses orga­ni­sa­tions poli­tiques, aussi bien aux États-Unis que dans le reste du monde. La soli­da­rité qui se leva, alors, fut immense.

Le 11 novembre 1887, la sen­tence s’exécuta. Des années plus tard, Lucy se rap­pe­lait le matin où elle condui­sit ses fils sur le lieu où se tenaient les condam­nés. Elle demanda « lais­sez ces enfants dire leur der­nier adieu à leur père ». La réponse fut immé­diate. « Nous res­tâmes enfer­més dans le local de la police, pen­dant que s’exécutait le délit mons­trueux ».

Peu avant sa pen­dai­son, Albert écri­vit à Lucy : « Tu es une femme du peuple, et je te confie au peuple… »

Le Congrès des Ouvriers socia­listes qui se tenait à Paris en 1889 déclara le 1er mai comme la jour­née inter­na­tio­nale des Travailleurs et des Travailleuses. C’était en hom­mage aux cinq mar­tyrs de Chicago. L’année sui­vante, cette jour­née fut com­mé­mo­rée pour la pre­mière fois.

Lucy était déjà connue comme « La veuve mexi­caine des mar­tyrs de Chicago ».

Les patrons appli­quèrent la jour­née de huit heures. Le sacri­fice des mar­tyrs ne fut pas vain.

Après la mort de son époux, Lucy conti­nua à par­cou­rir le pays en orga­ni­sant les ouvrières et en écri­vant dans les jour­naux syn­di­caux. En juin 1905, elle fut pré­sente lors de la créa­tion de l’Organisation des « Travailleurs ouvriers du Monde », à Chicago. Seulement 12 femmes y par­ti­ci­pèrent et Lucy y fut la seule à y prendre la parole. « Nous autres les femmes de ce pays, nous n’avons aucun droit de vote. La seule manière est de prendre un homme pour nous repré­sen­ter […] et cela me parai­trait étrange de deman­der à un homme de me repré­sen­ter […]. Nous sommes les esclaves des esclaves… » Elle ter­mina son dis­cours décla­rant : « Il n’y a pas de pou­voir humain que les hommes et les femmes puissent obte­nir s’ils ne sont pas déci­dés à être libre ! »

En ceci, elle fut tou­jours en oppo­si­tion avec les fémi­nistes. Elle les sup­por­tait peu. Elle voyait dans le fémi­nisme un mou­ve­ment typique de la classe moyenne. Elle sou­te­nait que ce mou­ve­ment ser­vait davan­tage à une confron­ta­tion des femmes contre les hommes. Elle répé­tait que la libé­ra­tion de la femme ne se ferait qu’avec l’émancipation de la classe ouvrière libé­rée de l’exploitation capi­ta­liste.

À 80 ans, Lucy fai­sait encore des dis­cours sur la place Bughouse de Chicago. Elle conti­nuait à conseiller, à former les ouvriers et les ouvrières. En février 1941, à 88 ans, elle fit sa der­nière appa­ri­tion publique. L’année sui­vante, le 7 mars, et déjà aveugle, elle mourut dans l’incendie de sa maison. Même morte la police la pour­sui­vit de sa hargne, la consi­dé­rant tou­jours comme une menace. Ainsi, des mil­liers de ses docu­ments et de ses livres furent saisis.

Publié avec l’autorisation de l’auteur. Ce texte fait partie du livre Latines, belles et rebelles, aux Éditions le Temps des Cerises. Paris, mars 2015. 200 Pages, 15 euros.

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