À lire : Introduction à « La réification. Histoire et actualité d’un concept critique »

Par , , Mis en ligne le 05 avril 2014

Cet ouvrage col­lec­tif inter­roge l’histoire et l’actualité du concept de « réi­fi­ca­tion » dans la pers­pec­tive d’une cri­tique du capi­ta­lisme contem­po­rain. Thématisée par Georg Lukács dans son recueil publié en 1923 Histoire et conscience de classe, et notam­ment dans l’essai « La réi­fi­ca­tion et la conscience du pro­lé­ta­riat », la réi­fi­ca­tion désigne d’une manière géné­rale « le fait qu’un rap­port, une rela­tion entre per­sonnes prend le carac­tère d’une chose ».[1] Cette image d’un deve­nir ou d’un appa­raître « chose » de rela­tions humaines ne doit cepen­dant pas être com­prise en un sens lit­té­ral : elle ren­voie à l’analyse de la réduc­tion des indi­vi­dus et des rap­ports sociaux à de simples fonc­tions de la repro­duc­tion sociale et de l’exploitation dans les socié­tés capi­ta­listes, ainsi qu’à la domi­na­tion qu’y exercent la mar­chan­dise, la divi­sion du tra­vail, le droit formel, l’État admi­nis­tré et bureau­cra­tique, sur l’activité sociale et les formes de vie. Le concept de réi­fi­ca­tion – qu’on l’interprète en termes de cho­si­fi­ca­tion, d’instrumentalisation ou de ratio­na­li­sa­tion – peut dès lors servir à cri­ti­quer les formes contem­po­raines de la mar­chan­di­sa­tion et de la déshu­ma­ni­sa­tion des rap­ports sociaux et de la féti­chi­sa­tion du rap­port aux pro­duits du tra­vail, de la pensée et de la culture.

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Le concept de réi­fi­ca­tion désigne donc moins un phé­no­mène en par­ti­cu­lier qu’un ensemble de ten­dances et de pro­ces­sus socio-his­to­riques carac­té­ris­tiques du capi­ta­lisme. En asso­ciant la cri­tique mar­xienne de l’aliénation, de l’exploitation, du féti­chisme et de l’idéologie, et la thé­ma­tique wébé­rienne de la ratio­na­li­sa­tion for­melle dans les socié­tés modernes, il permet d’appréhender le sys­tème capi­ta­liste dans toutes ses mani­fes­ta­tions. C’est à ce titre qu’il nous paraît cru­cial dans la conjonc­ture actuelle, pour dépas­ser un cer­tain anti­ca­pi­ta­lisme « tra­di­tion­nel » en élar­gis­sant la portée cri­tique de la théo­rie au-delà de la simple (quoique tou­jours néces­saire) dénon­cia­tion des inéga­li­tés sociales, en vue d’une cri­tique glo­bale du capi­ta­lisme.

Force est cepen­dant de consta­ter que, malgré un rela­tif retour « sur le devant de la scène », notam­ment depuis l’ouvrage d’Axel Honneth La réi­fi­ca­tion[2] – dans lequel l’ambition tota­li­sante et anti­ca­pi­ta­liste qui por­tait l’élaboration lukác­sienne semble néan­moins pas­sa­ble­ment émous­sée – cette notion, qui appar­tient au mar­xisme dit « hété­ro­doxe », a tou­jours occupé une posi­tion mar­gi­nale dans le champ des théo­ries cri­tiques. Dans cet ouvrage, nous vou­drions res­ti­tuer à la caté­go­rie de réi­fi­ca­tion toute sa cen­tra­lité et en pro­po­ser un trai­te­ment plus riche et plus sys­té­ma­tique, à la hau­teur des enjeux de l’époque.

Penser la réi­fi­ca­tion aujourd’hui : conjonc­ture théo­rique et poli­tique

La crise en cours du capi­ta­lisme sus­cite un vif regain d’intérêt aca­dé­mique et mili­tant pour les thé­ma­tiques cri­tiques qui ont pu être éla­bo­rées dans le sillage du mar­xisme.[3] Pour n’évoquer que les ouvrages de phi­lo­so­phie en langue fran­çaise parus ces der­nières années, outre le tra­vail de tra­duc­tion de l’œuvre des auteurs clas­siques qui se pour­suit actuel­le­ment,[4] on peut ainsi sou­li­gner la publi­ca­tion récente d’une inter­pré­ta­tion glo­bale de l’œuvre de Marx,[5] d’ouvrages sur le rap­port de la phi­lo­so­phie fran­çaise aux mar­xismes,[6] et d’une nou­velle syn­thèse sur le déve­lop­pe­ment et les pers­pec­tives de l’École de Francfort.[7] Dans ces tra­vaux comme dans de nom­breux autres, la notion de réi­fi­ca­tion est sou­vent évo­quée, mais rare­ment ques­tion­née pour elle-même, dans les mul­tiples trai­te­ments qu’elle a reçue au cours de ses rééla­bo­ra­tions au XXe siècle et dans les savoirs et les expé­riences qu’elle a pu ali­men­ter. Interroger ce concept, c’est donc non seule­ment ouvrir une porte d’entrée ori­gi­nale sur l’œuvre d’auteurs qui rede­viennent impor­tants pour la théo­rie sociale (Karl Marx, Max Weber, Georg Lukács, Theodor Adorno, Jean-Paul Sartre, Henri Lefebvre), mais c’est aussi contri­buer à la dis­cus­sion sur les objets, les moyens et les fins de la cri­tique du capi­ta­lisme.

Dans le champ des études mar­xistes fran­co­phones,[8] c’est le concept d’aliénation qui a fait l’objet de l’attention la plus sou­te­nue et de ten­ta­tives de réac­tua­li­sa­tion les plus riches ces der­nières années. Développé de façon expé­ri­men­tale par Marx dans une série de brouillons qui nous est par­ve­nue sous le titre de Manuscrits éco­no­mico-poli­tiques de 1844,[9] le concept d’aliénation désigne la manière dont un sujet engagé dans un régime d’activité déter­miné (par exemple : le tra­vail) par­ti­cipe à la pro­duc­tion et à la repro­duc­tion de sa propre domi­na­tion par un sys­tème objec­tif (par exemple : le capi­tal) sur lequel il n’a pas prise. Subjectivement, l’aliénation ren­voie donc à la manière dont les rap­ports sociaux capi­ta­listes sont vécus par un indi­vidu, que ce soit sous la forme du rétré­cis­se­ment de son hori­zon exis­ten­tiel, de sa par­ti­ci­pa­tion plus ou moins volon­taire à cer­taines pra­tiques qu’il réprouve mora­le­ment, ou plus radi­ca­le­ment, de la non-satis­fac­tion de cer­tains besoins sociaux et vitaux.[10] Objectivement, la cri­tique de l’aliénation aborde les struc­tures du monde social (par exemple, le sala­riat ou l’accumulation finan­cière du capi­tal) comme des « puis­sances déta­chées », ani­mées de leur vie propre, et en fin de compte, étran­gères aux fins de l’existence humaine. Force est cepen­dant de consta­ter que la manière dont ces puis­sances auto­no­mi­sées tendent à faire sys­tème dans le capi­ta­lisme n’a pas fait l’objet d’une ana­lyse aussi riche que celles aux­quelles ont donné lieu les formes sub­jec­tives de l’aliénation.[11] Or, dans la mesure où il pré­tend décrire la rela­tion entre « la mar­chan­dise comme forme d’objectivité, d’une part, et [le] com­por­te­ment du sujet qui lui est coor­donné, d’autre part »,[12] le concept de réi­fi­ca­tion nous semble par­ti­cu­liè­re­ment apte à mettre en pers­pec­tive les expé­riences néga­tives qui carac­té­risent l’aliénation dans une théo­rie plus englo­bante du capi­ta­lisme envi­sagé comme tota­lité sociale.

Cette entre­prise de ques­tion­ne­ment et de réac­tua­li­sa­tion du concept de réi­fi­ca­tion ne peut bien entendu igno­rer les cri­tiques[13] qui ont été adres­sées à ce concept depuis son éla­bo­ra­tion lukác­sienne. À com­men­cer par celles de Lukács lui-même, qui, dans Le jeune Hegel, puis dans la Postface de 1967 à Histoire et conscience de classe, observe que la réi­fi­ca­tion n’y est pas assez dis­tin­guée de l’objectivation en géné­ral, d’un « deve­nir-objet du sujet » trop indé­ter­miné.[14]Le concept de réi­fi­ca­tion ne per­met­trait pas de penser les formes posi­tives et éman­ci­pa­trices de l’objectivation (et des formes d’organisation), et de saisir assez pré­ci­sé­ment les phé­no­mènes sociaux propres au capi­ta­lisme qu’il cherche à cri­ti­quer. On peut éga­le­ment le cri­ti­quer en ce qu’il défen­drait une concep­tion trop « dure » et « fixiste » des objec­ti­vi­tés sociales propres au capi­ta­lisme (par exemple la mar­chan­dise, les ins­ti­tu­tions poli­tiques, le marché), et attri­bue­rait à la société capi­ta­liste, contrai­re­ment aux concepts d’exploitation et d’aliénation, une trop grande auto­no­mie. Dans cette pers­pec­tive, des auteurs comme Jean-Marie Vincent, Tran Hai Hac, et Antoine Artous en France ou Moishe Postone aux États-Unis,[15]assu­mant de manière cri­tique un héri­tage lukác­sien, ont insisté sur la néces­sité de dis­tin­guer fer­me­ment entre la théo­rie mar­xienne du féti­chisme et celle de la réi­fi­ca­tion, soli­daire selon eux d’un sub­jec­ti­visme étran­ger à la rigueur des arti­cu­la­tions concep­tuelles de la cri­tique de l’économie poli­tique. Enfin, et c’est sans doute la cri­tique la plus impor­tante his­to­ri­que­ment, on a pu repro­cher – dans le pro­lon­ge­ment d’une remarque d’Althusser dans Marxisme et huma­nisme cri­ti­quant la caté­go­rie de « chose »[16] – au concept de réi­fi­ca­tion d’être lui-même un symp­tôme de ce qu’il cherche à dénon­cer : c’est-à-dire de voir par­tout dans les rap­ports sociaux des choses là où il n’existerait en réa­lité dans la société que des pra­tiques, exploi­tées ou for­mel­le­ment et réel­le­ment sub­su­mées par le capi­ta­lisme.

Cette intro­duc­tion n’est pas le lieu d’approfondir ces objec­tions, ni d’y répondre, d’un point de vue lukác­sien ou par son dépas­se­ment. Notons seule­ment que le concept de réi­fi­ca­tion est en pre­mier lieu un concept cri­tique.[17] D’un point de vue poli­tique, d’abord, il doit être replacé dans la pers­pec­tive d’un agir révo­lu­tion­naire, d’une lutte de classe devant mettre fin à la réi­fi­ca­tion subie par tous les indi­vi­dus dans les socié­tés capi­ta­listes, mais en pre­mier lieu par les tra­vailleurs.[18] D’un point de vue théo­rique, ensuite, dans la mesure où il vise notam­ment « la dis­so­lu­tion des formes féti­chistes et réi­fiées (i.e. des caté­go­ries abs­traites et de la science) en pro­ces­sus qui se déroulent entre hommes et s’objectivent en rela­tions inter­hu­maines concrètes »,[19] il s’inscrit dans le pro­lon­ge­ment de la ten­ta­tive mar­xienne d’une arti­cu­la­tion entre cri­tique de l’économie poli­tique, théo­rie sociale et cri­tique de l’idéologie. C’est du moins ce cou­plage propre à la thé­ma­tique lukác­sienne de la réi­fi­ca­tion entre pos­ture théo­rique exi­geante et enga­ge­ment poli­tique résolu que nous avons voulu, à notre mesure, contri­buer à revi­vi­fier dans cet ouvrage. Il s’agit d’essayer, comme l’écrit Lukács, de faire remon­ter l’analyse des consé­quences éco­no­miques, sociales, cultu­relles et anthro­po­lo­giques désas­treuses du capi­ta­lisme « jusqu’au phé­no­mène ori­gi­naire de la réi­fi­ca­tion », afin de mieux com­prendre, cri­ti­quer et contrer « le pro­ces­sus vital propre du capi­ta­lisme ».[20]

Une telle pro­po­si­tion n’est évi­dem­ment pas sans pré­sup­po­sés. La pre­mière convic­tion qui l’anime est que le capi­ta­lisme existe. Jugé trop homo­gé­néi­sant, voire essen­tia­liste, au regard de la diver­sité des formes socio-éco­no­miques dans les­quelles se déploie l’activité humaine, rejeté pour la conno­ta­tion péjo­ra­tive et cri­tique qui lui est spon­ta­né­ment asso­ciée, ou, plus sim­ple­ment rendu sus­pect par sa rela­tion orga­nique aux théo­ries mar­xistes, le concept de capi­ta­lisme – auquel on a pu sub­sti­tuer ceux de « société (post-)industrielle », de « gou­ver­ne­men­ta­lité », ou d’ « éco­no­mie de marché » – s’est vu for­te­ment rela­ti­visé dans les théo­ries sociales de la seconde moitié du XXe siècle. Certes, « le capi­ta­lisme » n’est pas de ces enti­tés que l’on pour­rait poin­ter du doigt, et il est vrai qu’il est sus­cep­tible de prendre bien des formes selon les contextes cultu­rels, ins­ti­tu­tion­nels et géo­gra­phiques de son déploie­ment his­to­rique. Et pour­tant, il semble bien que notre conjonc­ture milite en faveur d’un réin­ves­tis­se­ment de ce concept. Premièrement, les moments de la crise amor­cée en 2007 mani­festent une inter­dé­pen­dance que le concept englo­bant de capi­ta­lisme peut per­mettre de saisir au niveau théo­rique. Qu’on l’aborde en effet sous l’angle éco­no­mique : écla­te­ment de la bulle immo­bi­lière aux États-Unis, gel du crédit inter­ban­caire, effon­dre­ment des grandes banques d’investissement et des assu­reurs de crédit finan­cier, quasi-natio­na­li­sa­tions de fait, sous la forme de « plans de sau­ve­tages », des ins­ti­tu­tions ban­caires aux États-Unis et au Royaume-Uni ; ou social et poli­tique : impo­si­tion auto­ri­taire de « mesures d’austérité » dans l’ensemble des pays membres de l’Union Européenne, pri­va­ti­sa­tion accé­lé­rée de ser­vices publics, dégra­da­tion géné­ra­li­sée des condi­tions de vie dans les pays « péri­phé­riques » de la zone euro ; la crise semble ainsi nous impo­ser de penser le capi­ta­lisme dans sa dimen­sion sys­té­mique.

Deuxièmement, l’hétérogénéité des sphères de la vie sociale inves­ties par la logique d’accumulation capi­ta­liste semble bien exiger un élar­gis­se­ment de la cri­tique du capi­ta­lisme au-delà d’un cer­tain « éco­no­mi­cisme » qui res­te­rait foca­lisé sur la dénon­cia­tion, certes néces­saire, de l’exploitation du tra­vail. On s’en convain­cra aisé­ment en sou­li­gnant la mul­ti­pli­ca­tion des fronts sur les­quels se portent les mou­ve­ments sociaux contem­po­rains. Les luttes contre la mar­chan­di­sa­tion du vivant, la pri­va­ti­sa­tion de l’espace urbain, les dis­po­si­tifs tech­no­lo­giques de contrôle des popu­la­tions, mais aussi contre le sala­riat, voire contre le racisme et le sexisme dès lors qu’ils ne sont pas seule­ment envi­sa­gés comme des phé­no­mènes psy­cho­lo­giques mais comme des rap­ports sociaux struc­tu­rants, semblent toutes invo­quer à leur manière le capi­ta­lisme comme objet d’intervention poli­tique. Elles requièrent dès lors un appa­reillage concep­tuel cri­tique sus­cep­tible de rendre intel­li­gible leur contem­po­ra­néité ; et la notion de réi­fi­ca­tion n’est sans doute pas la moins à même de rem­plir cette tâche.

Enfin, les pro­ces­sus d’« ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion (pro­blé­ma­tique) de la révo­lu­tion » dans cer­tains pays latino-amé­ri­cains, le cours chao­tique quoique vivace des révo­lu­tions inau­gu­rées par le « prin­temps arabe », voire les mou­ve­ments de type « Occupy » aux États-Unis, en Espagne ou en Turquie et les formes de pro­tes­ta­tions contre les ins­ti­tu­tions de l’Union euro­péenne en Europe, posent tous la ques­tion de l’autonomisation des ins­ti­tu­tions poli­tiques ainsi que des contraintes objec­tives que les exi­gences de valo­ri­sa­tion du capi­tal font peser sur la vie concrète des indi­vi­dus. En consé­quence, et même si nous n’avons pas l’ambition de four­nir un pro­gramme, ni même de tran­cher les débats contem­po­rains autour de la néces­sité ou de la cadu­cité de pers­pec­tives pro­gram­ma­tiques ou de la « forme parti », ces évè­ne­ments poli­tiques signi­fi­ca­tifs de notre pré­sent his­to­rique mettent le pro­blème des formes d’organisation sus­cep­tibles d’assurer la sortie hors du capi­ta­lisme à l’ordre du jour. Or, contrai­re­ment au concept d’aliénation, et tel qu’il est thé­ma­tisé par Lukács dans Histoire et conscience de classe, le concept de réi­fi­ca­tion a jus­te­ment ceci de spé­ci­fique qu’il relie les pro­blèmes théo­riques de la cri­tique sociale aux enjeux pra­tiques de l’organisation.

Retour his­to­rique sur la notion :

Pour saisir les divers trai­te­ments qu’a pu rece­voir la notion, il est utile de reve­nir sur la conjonc­ture his­to­rique dans laquelle furent écrits et ras­sem­blés les textes parus sous le titre Histoire et conscience de classe en 1923 à Berlin. Les dif­fi­cul­tés que ren­contre alors la jeune République des Soviets, isolée suite à l’échec des révo­lu­tions en Europe (notam­ment en Hongrie et en Allemagne) et enga­gée dans une série de mesures de tran­si­tion sus­ci­tant de vifs débats parmi les com­mu­nistes (redis­tri­bu­tion des terres, droit des peuples à l’autodétermination, dis­so­lu­tion de l’assemblée consti­tuante, res­tric­tion du droit de vote), génèrent en effet dans les années 1920 un réexa­men par­ti­cu­liè­re­ment créa­tif de la cri­tique mar­xienne de l’économie poli­tique.[21] Tout se passe alors comme si la grande vague révo­lu­tion­naire amor­cée en 1917 et son ambi­tion de rup­ture totale avec les formes les plus modernes du capi­ta­lisme indus­triel fai­sait appa­raître ce der­nier sous un jour assez dif­fé­rent : non plus seule­ment comme une forme par­ti­cu­lière « d’économie », mais aussi comme une forme sociale glo­bale, impli­quant des ins­ti­tu­tions poli­tiques, une culture, des repré­sen­ta­tions et des types d’individualité spé­ci­fiques que la socia­li­sa­tion des moyens de pro­duc­tion ne suffit pas à révo­lu­tion­ner. Des juristes, phi­lo­sophes et éco­no­mistes comme Evgueni Pasukanis,[22] Karl Korsch[23]ou Isaak Roubine[24] se sai­sissent tous alors de la caté­go­rie de féti­chisme et des concepts qui lui sont liés (forme-valeur, tra­vail abs­trait, mon­naie) pour contrer les ten­dances réduc­tion­nistes du mar­xisme hérité de la Seconde Internationale.

Dans ce contexte, la spé­ci­fi­cité de l’intervention lukác­sienne réside dans la manière dont il confère une portée immé­dia­te­ment poli­tique à la thèse énon­cée dans le para­graphe du Capital consa­cré au « carac­tère fétiche de la mar­chan­dise » selon laquelle ce qui ne va pas dans le capi­ta­lisme, c’est, en amont de l’exploitation du tra­vail, le fait que les règles qui pré­sident aux inter­ac­tions sociales s’imposent avec la force d’une loi natu­relle aux indi­vi­dus qui y sont enga­gés. Avec le concept de réi­fi­ca­tion, l’auteur d’Histoire et conscience de classe entend en effet mon­trer que sous la pous­sée de l’échange mar­chand et de la méca­ni­sa­tion de la pro­duc­tion, ce pro­ces­sus de dépos­ses­sion s’est géné­ra­lisé à toutes les sphères de la vie sociale. Or, si la réi­fi­ca­tion pénètre et struc­ture non seule­ment l’économie, mais aussi la poli­tique, la culture et l’intimité des sujets, seule une pra­tique révo­lu­tion­naire se situant à hau­teur de la tota­lité sociale sera sus­cep­tible d’en faire implo­ser les sor­ti­lèges. Mais puisque la réi­fi­ca­tion démembre la sub­jec­ti­vité, isolée et inci­tée à inter­pré­ter ses propres désirs et capa­ci­tés ainsi que ceux d’autrui comme des choses mani­pu­lables, ce « point de vue de la tota­lité » ne sau­rait être acces­sible à l’individu sin­gu­lier : c’est seule­ment dans le parti que celui-ci peut dépas­ser son iso­le­ment et prendre conscience des inté­rêts de classe qu’ils par­tagent avec d’autres ainsi que des rouages du sys­tème qui l’enferment dans la pas­si­vité. C’est dans le parti que, pre­nant conscience d’eux-mêmes comme de simples mar­chan­dises, comme des choses sou­mises aux lois de l’échange et de la pro­duc­tion, les pro­lé­taires acquièrent la juste intui­tion de la vérité du sys­tème capi­ta­liste et s’affirment ainsi comme capables de le ren­ver­ser. Pur objet de la réi­fi­ca­tion, le pro­lé­ta­riat orga­nisé se retourne alors, selon une expres­sion forgée par Lukács, en « sujet de l’Histoire ». C’est ce mon­tage poli­tico-spé­cu­la­tif qui fait à la fois la richesse de l’essai cen­tral d’Histoire et conscience de classe « La réi­fi­ca­tion et la conscience du pro­lé­ta­riat » et son ambi­guité : pour­quoi le parti, lequel consti­tue pour­tant un moment de la tota­lité sociale, serait-il exempt de la réi­fi­ca­tion qui affecte cette der­nière dans son ensemble et dont il est censé per­mettre l’abolition ? Lukács, ne répond pas à cette ques­tion que la sta­li­ni­sa­tion des partis com­mu­nistes posera pour lui.[25]

C’est bien en tout cas ce carac­tère spé­cu­la­tif de la jus­ti­fi­ca­tion du rôle his­to­rique du parti qu’invoqueront les diri­geant de l’Internationale Communiste pour mettre à l’index la concep­tua­li­sa­tion lukác­sienne, laquelle irri­guera dès lors de manière sou­ter­raine la plu­part des grandes « héré­sies » pour les­quelles la dis­ci­pline du parti repro­dui­sait la réi­fi­ca­tion au sein de l’organisation qui était jus­te­ment censée en per­mettre le dépas­se­ment. Ce destin para­doxal d’une notion censée théo­ri­ser l’expérience bol­che­vique mais réac­ti­vée par des ten­dances se déve­lop­pant à l’écart du mou­ve­ment ouvrier tra­di­tion­nel tient selon nous à ce qu’on pour­rait consi­dé­rer comme la seconde syn­thèse théo­rique accom­plie par Lukács entre, d’un côté, la cri­tique du féti­chisme et le moment uto­pique-révo­lu­tion­naire du mar­xisme et, de l’autre, ce cou­rant de pensée d’ascendance roman­tique et nietz­schéenne appa­rue en Allemagne entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle connu sous le nom de « Critique de la culture » (Kulturkritik),[26] dont Ferdinand Tönnies, Max Weber et Georg Simmel sont les prin­ci­paux repré­sen­tants. L’intégration par Lukács des thé­ma­tiques issues de cette tra­di­tion relève d’un véri­table coup de force, dans la mesure notam­ment où cette der­nière mani­feste un pro­fond scep­ti­cisme, non seule­ment à l’égard du monde indus­triel et de son tech­ni­cisme posi­ti­viste mais aussi envers l’horizon typi­que­ment moder­niste que des­sine alors l’idée même d’émancipation.

Cette « vision du monde » (Weltanschauung), que l’image d’un capi­ta­lisme comme « cage d’acier »[27] évoque assez bien, est en effet au fon­de­ment d’un refus néo-roman­tique du pro­gres­sisme dog­ma­tique notam­ment col­porté par un cer­tain mar­xisme. Elle oppose à la froi­deur des rap­ports sociaux capi­ta­listes et au nivel­le­ment cultu­rel qui les accom­pagne l’authenticité et la vita­lité des rela­tions com­mu­nau­taires pré-modernes. Mais ce que Lukács a retenu de Weber et Simmel, dont il fut l’élève, c’est avant tout l’idée, qu’on ne trouve pas telle quelle chez Marx, selon laquelle la « moder­nité » se sin­gu­la­rise par la com­plexi­fi­ca­tion et l’autonomisation des contextes d’action sociale et repré­sente un pro­ces­sus de ratio­na­li­sa­tion uni­la­té­rale géné­rant un fort sen­ti­ment d’inauthenticité chez les indi­vi­dus. Pour Lukács comme pour les théo­ri­ciens cri­tiques de la culture, en effet, cette ratio­na­li­sa­tion – notam­ment portée par les sciences mathé­ma­ti­sées de la nature et par l’État bureau­cra­tique – se carac­té­rise par la consti­tu­tion de tout phé­no­mène en un fait cal­cu­lable et pré­vi­sible ainsi que par la réduc­tion de l’action à son effi­ca­cité, au détri­ment du sens qu’elle peut avoir pour l’acteur et ses par­te­naires d’interaction. C’est à ce niveau que l’on peut sou­li­gner la proxi­mité – rele­vée par Lucien Goldmann[28] – entre cer­tains thèmes déve­lop­pés dans Histoire et conscience de classe et l’ontologie fon­da­men­tale expo­sée par Martin Heidegger dans Être et Temps, publié en 1927.[29] Ces deux textes par­ti­cipent en effet d’une ambiance toute wei­ma­rienne, for­te­ment mar­quée par l’expérience de la pre­mière guerre mon­diale, dont on retrouve les échos dans l’expressionnisme d’un Edvard Munch et d’un Otto Dix ou dans le grand roman de Musil, L’homme sans qua­li­tés et qui, en phi­lo­so­phie, se tra­duira par une radi­ca­li­sa­tion du slogan phé­no­mé­no­lo­gique zur Sache selbst(« le retour aux choses mêmes ») dans le sens d’une ana­lyse de l’existence.

Dans Histoire et conscience de classe, et contrai­re­ment à ce qu’il tendra à faire dans La des­truc­tion de la raison[30] ou dans Heidegger redi­vi­vus,[31] le tour de force de Lukács est ainsi de ne pas condam­ner uni­la­té­ra­le­ment comme pré­fas­cistes les diverses intui­tions issues de la Kulturkritik que dra­ma­ti­sera Être et temps, mais de les inté­grer réflexi­ve­ment dans la cri­tique de l’économie poli­tique. La syn­thèse ainsi opérée permet dès lors la cri­tique du capi­ta­lisme sous l’angle du type de ratio­na­lité qui en accom­pagne le déve­lop­pe­ment (dans le droit et les sciences de la nature, dans la socio­lo­gie, la psy­cho­lo­gie et la phi­lo­so­phie « bour­geoises ») et comme prin­cipe orga­ni­sa­teur d’une expé­rience sociale appau­vrie, réduite à la rigi­dité et au carac­tère rou­ti­nier d’une « seconde nature ». On le voit, le concept de réi­fi­ca­tion jouit donc d’une très grande exten­sion, et c’est là sans doute la source des dif­fi­cul­tés qu’il sou­lève. S’il fal­lait néan­moins en pro­po­ser une défi­ni­tion for­melle, on dirait qu’abordé sous l’angle d’une cri­tique de la moder­nité, il désigne le pro­ces­sus par lequel dif­fé­rentes expé­riences qua­li­ta­ti­ve­ment dif­fé­ren­ciées se retrouvent réduites à la réa­lité de « choses » objec­ti­vées, stan­dar­di­sées et quan­ti­fiées par l’abstraction de l’échange mar­chand.

Or c’est pré­ci­sé­ment cette syn­thèse entre cri­tique de la culture et cri­tique sociale qu’ont réac­ti­vée divers auteurs et tra­di­tions portés par la vague de contes­ta­tion qui devait accom­pa­gner la restruc­tu­ra­tion du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste dans les années soixante. De l’École de Francfort à l’Internationale Situationniste en pas­sant par les gauches extra-par­le­men­taires alle­mandes et ita­liennes, s’est ainsi impo­sée l’idée selon laquelle la conso­li­da­tion du for­disme, carac­té­risé par la pro­duc­tion indus­trielle à grande échelle, la consom­ma­tion de masse, la pla­ni­fi­ca­tion bureau­cra­tique des besoins et l’intégration tou­jours plus pous­sée de l’État au cycle de valo­ri­sa­tion capi­ta­liste,[32] don­nait nais­sance à une société « tota­le­ment admi­nis­trée » (Adorno) ren­dant caduque la vieille dis­tinc­tion entre « l’anarchie » du marché et le déve­lop­pe­ment pro­gres­sif des forces pro­duc­tives sur laquelle repo­sait le mar­xisme tra­di­tion­nel.

Pour les repré­sen­tants de l’École de Francfort, cette inté­gra­tion ache­vée de la société au capi­tal inter­dit à la théo­rie cri­tique de se repo­ser sur la lutte de classe pour s’opposer aux pro­ces­sus de réi­fi­ca­tion. On observe alors un dépla­ce­ment notable par rap­port au Lukács d’Histoire et conscience de classe, les évè­ne­ments dra­ma­tiques de la pre­mière moitié du ving­tième siècle (les deux guerres mon­diales, l’échec de la séquence révo­lu­tion­naire ouverte par Octobre 1917 et la sta­li­ni­sa­tion du mou­ve­ment ouvrier, la montée des fas­cismes et le deve­nir auto­ri­taire des démo­cra­ties libé­rales) abou­tis­sant à un cer­tain scep­ti­cisme quant à la capa­cité du pro­lé­ta­riat à assu­mer son rôle de sujet his­to­rique éman­ci­pa­teur. Dans La dia­lec­tique de la raison,[33] Adorno et Horkheimer pro­posent ainsi de situer dans la domi­na­tion pri­mi­tive de la nature interne et externe l’origine de la réi­fi­ca­tion qui semble s’être empa­rée sous le capi­ta­lisme tardif de toutes les sphères de la vie. La catas­trophe devient la figure concep­tuelle clé de cette contre-théo­di­cée de la ratio­na­lité occi­den­tale, qui consti­tue sans doute la réac­tua­li­sa­tion la plus sombre du cou­plage opéré par Lukács entre cri­tique mar­xienne du féti­chisme et cri­tique wébé­rienne de la Raison. Cependant, loin de tout posi­tion­ne­ment réac­tion­naire anti­mo­derne, la cri­tique franc­for­toise reste fon­da­men­ta­le­ment une auto­cri­tique du ratio­na­lisme, cher­chant à borner ses poten­tia­li­tés oppres­sives (sai­sies sous la figure de la raison ins­tru­men­tale) pour mieux en sau­ve­gar­der le noyau éman­ci­pa­teur. Derrière le spectre de la réi­fi­ca­tion géné­ra­li­sée survit encore l’utopie et ses pro­messes de libé­ra­tion, que s’attacheront à recueillir la plu­part des ten­dances mar­quantes du mar­xisme de la seconde moitié du XXème siècle.

Pour Herbert Marcuse, par exemple, l’intégration ache­vée du pro­lé­ta­riat à la repro­duc­tion du capi­tal et à son idéo­lo­gie tech­ni­ciste a exter­na­lisé l’antagonisme social désor­mais incarné par les luttes étu­diantes, anti-sexistes et anti-impé­ria­listes, et plus géné­ra­le­ment par l’ensemble des cou­rants mino­ri­taires et contre-cultu­rels qui s’opposent à la nor­ma­li­sa­tion alors en cours. Les res­sources théo­riques et pra­tiques de la cri­tique sociale doivent désor­mais être pui­sées, explique ainsi l’auteur d’Eros et civi­li­sa­tion,[34] dans l’énergie pul­sion­nelle d’individus frus­trés par la satis­fac­tion des faux besoins que leur pro­pose le capi­ta­lisme tardif. Dans un esprit proche, le concept de réi­fi­ca­tion devient chez Joseph Gabel[35] le trait carac­té­ris­tique d’une conscience sociale coupée de la saisie du réel comme tota­lité, et permet ainsi de lier la pra­tique cri­tique de la psy­chia­trie aux luttes anti­ca­pi­ta­listes alors réémer­gentes. Pour Henri Lefebvre,[36] cette conscience mys­ti­fiée par la péné­tra­tion de la logique mar­chande dans tous les pores de la société implique de mettre en avant le poten­tiel sub­ver­sif de la vie quo­ti­dienne. C’est sur cette base que les situa­tion­nistes s’engagent dans une sin­gu­lière construc­tion concep­tuelle, à la croi­sée de la radi­ca­lité révo­lu­tion­naire (les conseils ouvriers comme auto­dé­pas­se­ment de toutes les média­tions poli­tiques) et de l’expérimentation esthé­tique la plus nova­trice (l’abolition de l’art via la pra­tique du détour­ne­ment, de la psy­cho­géo­gra­phie, du scan­dale et de l’urbanisme uni­taire). Les douze numé­ros de l’Internationale Situationniste[37] ainsi que le texte capi­tal de Guy Debord La société du spec­tacle[38] sont en effet le lieu d’une libre rééla­bo­ra­tion du concept de réi­fi­ca­tion, notam­ment sous la notion de « Spectacle ». Il s’agit par là moins de redé­fi­nir le concept de réi­fi­ca­tion de manière rigou­reuse, que de réac­ti­ver la cri­tique de la dépos­ses­sion par l’abstraction qu’à sa manière Lukács avait le pre­mier thé­ma­tisé à la suite de Marx et d’unifier ainsi les diverses formes de malaises et de conflits que génèrent l’investissement capi­ta­liste de toutes les sphères de la vie.

Dans cette constel­la­tion de posi­tions héré­tiques, notons que l’opéraïsme ita­lien se démarque par la manière dont il main­tient fer­me­ment la thèse lukác­sienne selon laquelle c’est pré­ci­sé­ment au moment où le capi­tal a réel­le­ment sub­sumé l’intégralité de la société que le pro­lé­ta­riat peut s’affirmer comme sujet anta­go­nique. Porté par le haut niveau de conflic­tua­lité que devait sus­ci­ter l’afflux de tra­vailleurs méri­dio­naux dans le Nord indus­tria­lisé de l’Italie, ce cou­rant consi­dère en effet que la classe ouvrière est uni­fiée par son alié­na­tion à l’égard non seule­ment du tra­vail méca­nisé de la grande usine for­diste mais aussi de l’ensemble des média­tions qui assurent la valo­ri­sa­tion du capi­tal, du quar­tier à l’école et de la famille au syn­di­cat.[39]

La réac­ti­va­tion du concept de réi­fi­ca­tion dans le mar­xisme après la Seconde Guerre Mondiale se fera ainsi tou­jours au nom d’un posi­tion­ne­ment hété­ro­doxe.[40]

Penser les effets de l’entrée du monde occi­den­tal dans l’ère de la consom­ma­tion de masse et de la « nor­ma­li­sa­tion » démo­cra­tique devient un enjeu cen­tral pour tout un pan de la théo­rie mar­xienne. C’est ainsi comme cri­tique de la vie quo­ti­dienne, cri­tique des patho­lo­gies psycho-socio­lo­giques du capi­ta­lisme tardif et ana­lyse des nou­velles sub­jec­ti­vi­tés poli­tiques que la notion de réi­fi­ca­tion est remo­bi­li­sée. Il s’agit le plus sou­vent de faire de la cri­tique de la réi­fi­ca­tion un outil sub­ver­sif, se vou­lant à mille lieues de la morne pra­tique poli­tique des orga­ni­sa­tions com­mu­nistes ou gau­chistes.

Il convient bien évi­dem­ment de prendre aussi toute la mesure du reflux de la contes­ta­tion sociale et poli­tique à partir du milieu des années 1970. La montée en puis­sance pro­gres­sive de l’hégémonie dite « néo­li­bé­rale », les restruc­tu­ra­tions à l’œuvre au sein du capi­ta­lisme indus­triel tra­di­tion­nel et les bou­le­ver­se­ments géo­po­li­tiques (fin de la guerre froide, mon­dia­li­sa­tion, etc.) qui la carac­té­risent[41] s’accompagnent d’une cer­taine « atonie » de la cri­tique sociale, comme para­ly­sée et défaite. Dans ce contexte, la thé­ma­tique de la réi­fi­ca­tion connaît deux grandes moda­li­tés de rééla­bo­ra­tion. Une pre­mière, qui nous semble magis­tra­le­ment repré­sen­tée par ce qu’il est convenu d’appeler la « seconde » et la « troi­sième géné­ra­tion » de l’École de Francfort, cor­res­pond res­pec­ti­ve­ment aux tra­vaux de Jürgen Habermas et Axel Honneth.[42]Ces deux auteurs ont en commun de cher­cher à réac­tua­li­ser le projet de la Théorie cri­tique à partir d’une réflexion sur les réqui­sits d’une ana­lyse des spé­ci­fi­ci­tés du capi­ta­lisme tardif et d’une éva­lua­tion posi­tive de l’apport des « nou­veaux mou­ve­ments sociaux » des années 1960 et 1970 (mou­ve­ments anti-auto­ri­taires, fémi­nisme, éco­lo­gie, défense des mino­ri­tés stig­ma­ti­sées) à la cri­tique sociale.[43] C’est dans ce cadre qu’ils cherchent à faire jouer à la réi­fi­ca­tion un rôle nou­veau, plus éloi­gné de la cri­tique directe du capi­ta­lisme et centré plutôt sur la manière dont ce sys­tème éco­no­mique hypo­thèque les chances de socia­li­sa­tion réus­sie et d’épanouissement per­son­nel dans le cadre d’une démo­cra­ti­sa­tion géné­rale de la société. Une deuxième insiste plutôt sur la cri­tique de la moder­nité et de ses effets des­truc­teurs, regrou­pant des auteurs et des sen­si­bi­li­tés aussi divers que Gunther Anders,[44] André Gorz[45] et sa réflexion sur l’écologie poli­tique, Jean Baudrillard[46] et sa médi­ta­tion mélan­co­lique et para­doxale sur le simu­lacre et la déréa­li­sa­tion du monde ou encore les théo­ri­ciens regrou­pés autour de L’Encyclopédie des Nuisances[47] et leur refus radi­cal de la domi­na­tion techno-scien­ti­fique. À la croi­sée d’un refus de la moder­nité tech­ni­cienne et du réin­ves­tis­se­ment expé­ri­men­tal de nou­velles pro­po­si­tions sociales, cette réor­ches­tra­tion du thème de la réi­fi­ca­tion nous semble aujourd’hui être révé­la­trice d’une cer­taine volonté de redé­fi­nir les contours de la cri­tique et de prôner par là une « sortie » hors des formes et moda­li­tés tra­di­tion­nelles de la poli­tique.

Actualité du concept et thèse de l’ouvrage :

On trou­vera dans ce livre des éclai­rages his­to­riques et théo­riques dif­fé­rents, des défenses et des cri­tiques, ainsi que des ten­ta­tives de rééla­bo­ra­tion du concept de réi­fi­ca­tion. Malgré leurs dif­fé­rences, tous les cha­pitres tendent à mon­trer, chacun à sa manière, que le concept de réi­fi­ca­tion garde quelque per­ti­nence ou en tout cas mérite d’être dis­cuté tant que sub­siste son objet : le capi­ta­lisme. Il ne s’agit certes pas de défendre la thèse – impli­cite dans cer­tains argu­ments de Lukács – que toutes les « patho­lo­gies sociales » consti­tuent des formes de réi­fi­ca­tion, que le capi­ta­lisme doit être exclu­si­ve­ment défini comme un pro­ces­sus social de réi­fi­ca­tion, ou qu’il n’existe pas des dif­fé­rences déci­sives entre périodes, régions et dyna­miques du capi­ta­lisme. Mais nous pen­sons que cette notion permet, autre­ment et sans doute de manière plus directe que les concepts d’aliénation, d’exploitation ou de luttes des classes, de main­te­nir dans la cri­tique sociale l’idée, à notre sens impor­tante, selon laquelle il existe bien quelque chose comme « le capi­ta­lisme », qui désigne une forme de société, laquelle implique des formes de vie, d’expériences et de rap­ports sociaux muti­lés et qu’on peut cri­ti­quer sous le même rap­port.

Eu égard aux diverses théo­ries et ten­ta­tives de pério­di­sa­tions récentes du capi­ta­lisme, cette thèse peut certes paraître intem­pes­tive. Qu’on le carac­té­rise comme « néo­li­bé­ral », « post-for­diste » ou « cog­ni­tif », le « néo­ca­pi­ta­lisme » est sou­vent défini non par la pesan­teur de ses ins­ti­tu­tions, l’irrationalité et la bru­ta­lité des formes de domi­na­tion qui l’accompagnent ou la para­ly­sie qu’il pro­voque chez les indi­vi­dus – autant de dimen­sions qu’évoque le champ lexi­cal de la « cho­séité » – mais plutôt par la plas­ti­cité avec laquelle il a pu sur­mon­ter ses crises, l’aisance avec laquelle il a su inté­grer les exi­gences d’autonomie et d’autoréalisation qu’on a pu lui oppo­ser, ou l’intelligence et l’hyperactivité qu’il sus­cite chez celles et ceux qui en assurent la repro­duc­tion.[48] L’organisation en réseau des grandes firmes inter­na­tio­nales, le savoir social et la créa­ti­vité mobi­li­sés dans les domaines les plus dyna­miques de la valo­ri­sa­tion capi­ta­liste (infor­ma­tique, ingé­nie­rie géné­tique, mar­ke­ting et publi­cité) ou l’hétérogénéité des formes et des espaces d’accumulation dis­tri­bués en centres et péri­phé­ries consti­tuent autant de ten­dances pro­fondes du capi­ta­lisme contem­po­rain qui paraissent rela­ti­vi­ser la per­ti­nence de sa cri­tique en termes de réi­fi­ca­tion. Ces diag­nos­tics contiennent une part de vérité, et ils invitent assu­ré­ment à prendre quelque dis­tance avec l’image d’une tota­lité sociale s’imposant de façon mono­li­thique à des indi­vi­dus hal­lu­ci­nés. D’un point de vue nor­ma­tif,[49] ils nous engagent en outre à rela­ti­vi­ser la réfé­rence de la cri­tique de la réi­fi­ca­tion au statut moral de la « per­sonne » et au res­pect qui lui est dû, selon une pers­pec­tive kan­tienne qui est encore celle d’Axel Honneth dans l’ouvrage qu’il a consa­cré à la réi­fi­ca­tion, dont on peut esti­mer qu’il ne fait qu’en déga­ger les condi­tions inter­sub­jec­tives plutôt qu’il n’en pro­pose un examen cri­tique. Ils incitent éga­le­ment à prêter atten­tion aux capa­ci­tés d’esquive, de réac­ti­vité et d’invention dont les indi­vi­dus savent faire preuve, notam­ment lorsqu’ils entre­prennent de se révol­ter contre les muti­la­tions quo­ti­dien­ne­ment impo­sées à la vie sous le capi­ta­lisme.

Dans cet ouvrage, nous fai­sons cepen­dant l’hypothèse que demeurent au sein même des exemples pri­vi­lé­giés par ces ana­lyses – ratio­na­li­sa­tion et mana­gé­ri­sa­tion du procès de tra­vail, finan­cia­ri­sa­tion et intel­lec­tua­li­sa­tion des procès de pro­duc­tion et de cir­cu­la­tion de la sur­va­leur, trans­for­ma­tion des formes d’administration éta­tique, domi­na­tion du vivant – des ten­dances lourdes de mar­chan­di­sa­tion, de cho­si­fi­ca­tion et d’instrumentalisation – non pas des « per­sonnes » ou de « la vie » en géné­ral, mais des pra­tiques et des rap­ports sociaux dans les­quels les indi­vi­dus sont enga­gés.

Dans le domaine du mana­ge­ment,[50] un ensemble de tech­niques contem­po­raines semblent rele­ver d’une réi­fi­ca­tion accrue de l’activité de pro­duc­tion et de coopé­ra­tion. Les outils d’évaluation indi­vi­dua­li­sée tendent ainsi à neu­tra­li­ser les col­lec­tifs de tra­vail, à seg­men­ter et indi­vi­dua­li­ser non seule­ment les gestes de métier (comme dans le tay­lo­risme) mais encore les « per­for­mances » et « com­pé­tences » des tra­vailleurs. Les normes de qua­lité totale (« total qua­lity mana­ge­ment », pilier de l’ohnisme puis du toyo­tisme et aujourd’hui lar­ge­ment répandu dans de nom­breux sec­teurs pro­fes­sion­nels) déplacent la quan­ti­fi­ca­tion et la mesure de « la qua­lité » depuis le résul­tat (la mar­chan­dise elle-même ou la sur­va­leur géné­rée) vers l’organisation et l’équipe de tra­vail elles-mêmes. Le pilo­tage infor­ma­tisé par pro­jets renou­velle et accroît la domi­na­tion des machines sur le tra­vail de coopé­ra­tion et tend à isoler et cho­si­fier – sous la forme d’informations ou de chiffres – le tra­vail de chacun. Dans le domaine spé­ci­fique de la pro­duc­tion indus­trielle, le prin­cipe du « flux tendu » contraint les tra­vailleurs à suivre les rythmes de la cir­cu­la­tion des infor­ma­tions, des matières et des mar­chan­dises pour ne pas « rompre le flux » entre seg­ment amont et seg­ment aval. Tous ces phé­no­mènes consti­tuent autant d’exemples d’une réi­fi­ca­tion du tra­vail, de la coopé­ra­tion et de la per­sonne des tra­vailleurs, dans des pro­ces­sus qui ne sont « fluides », « com­mu­ni­ca­tion­nels » et « vivants » que du point de vue de la cir­cu­la­tion des mar­chan­dises et de l’information ; redon­nant ainsi une actua­lité à l’idée mar­xienne selon laquelle la sub­somp­tion réelle du tra­vail sous le capi­tal réduit les tra­vailleurs à n’être que des « appen­dices de la machine ».

Dans le domaine de la finance contem­po­raine, au sens large des acti­vi­tés, ins­ti­tu­tions et tech­niques per­met­tant le fonc­tion­ne­ment spé­ci­fique du marché et du régime d’accumulation capi­ta­listes aujourd’hui, un ensemble de phé­no­mènes, cen­traux dans le contexte de la finan­cia­ri­sa­tion du capi­ta­lisme avancé, peut éga­le­ment être carac­té­risé en termes de réi­fi­ca­tion. C’est le cas de cer­tains outils finan­ciers, tels que les « titres » qui furent au cœur de la « crise des sub­primes » et qu’on peut décrire comme le résul­tat d’un pro­ces­sus (« la titri­sa­tion ») qui recouvre l’ensemble des opé­ra­tions finan­cières par les­quelles diverses rela­tions d’obligation entre créan­cier et débi­teur sont mas­si­fiées et ano­ny­mi­sées, valo­ri­sées en tant que mar­chan­dise et mises en cir­cu­la­tion sur les mar­chés finan­ciers. Nous avons ici un exemple typique de pro­ces­sus par lequel une « rela­tion entre des per­sonnes » (la dette) en vient à « prendre le carac­tère d’une chose » (le titre). Il en va de même de cer­taines formes d’organisation du tra­vail liées à la tech­ni­ci­sa­tion et la juri­di­ci­sa­tion crois­sante du sec­teur finan­cier, qui cloi­sonnent, stan­dar­disent et semblent auto­no­mi­ser et rendre incon­trô­lables les opé­ra­tions finan­cières. Enfin, la mul­ti­pli­ca­tion des normes, codes et chiffres qui sont aujourd’hui au cœur de l’activité de mana­ge­ment des banques ou de centres de ges­tions des risques (que l’on pense à l’image sai­sis­sante des cours de la bourse défi­lant sur un écran d’ordinateur), peuvent être, loin du fétiche du « capi­ta­lisme liquide », appré­hen­dés comme des opé­ra­teurs d’un pro­ces­sus de cho­si­fi­ca­tion finan­cière des rela­tions sociales.[51]

Dans le domaine de la ges­tion éta­tique de la société,[52] enfin, de nou­velles formes de contrôle des indi­vi­dus admi­nis­trés, qui conjuguent ins­tru­ments mana­gé­riaux et finan­ciers en les inté­grant dans une logique spé­ci­fi­que­ment bureau­cra­tique, semblent éga­le­ment pou­voir être ana­ly­sées comme des pro­ces­sus de réi­fi­ca­tion. On peut prendre l’exemple, para­dig­ma­tique de cette syn­thèse des logiques capi­ta­listes et bureau­cra­tiques, de « Pôle emploi », ins­ti­tu­tion dans laquelle une série d’entretiens, for­ma­tions, bilans de com­pé­tences, chiffres et demandes de cer­ti­fi­ca­tions et rap­ports contraint les chô­meurs à déve­lop­per des facul­tés stra­té­giques pour « gérer » leur exis­tence en opti­mi­sant l’utilisation de leurs poten­tiels et com­pé­tences, sur le modèle néo­li­bé­ral du « capi­tal humain ». Il en va de même des pro­cé­dures bureau­cra­tiques – liées à la poli­tique de répres­sion migra­toire et au renou­vel­le­ment des rap­ports sociaux de race – de demande de droit d’asile dans les­quels le cer­ti­fi­cat médi­cal des migrants devient une pièce déci­sive de leur dos­sier. Ces types de contrôle social impliquent une com­bi­nai­son, typique des phé­no­mènes de réi­fi­ca­tion, entre des formes d’hyperpsychologisation et d’individualisation des tra­jec­toires sociales de cer­taines caté­go­ries de la popu­la­tion (les « chô­meurs » et les « migrants » mais aussi « les délin­quants », etc.) et des pro­ces­sus d’impersonnalisation et d’abstraction des rap­ports sociaux dans les­quels elles ont lieu. Enfin, l’obsession éva­lua­trice et la géné­ra­li­sa­tion du mana­ge­ment par objec­tifs, de la comp­ta­bi­lité ana­ly­tique et de l’évaluation chif­frée des résul­tats liée à l’introduction du New public mana­ge­ment et de la fonc­tion des « res­sources humaines » – for­mule expri­mant par excel­lence la cho­si­fi­ca­tion des rela­tions sociales au tra­vail – au sein des admi­nis­tra­tions publiques paraît rendre légi­time de réac­tua­li­ser, dans le contexte contem­po­rain, les ana­lyses de la réi­fi­ca­tion comme cri­tique de « la société admi­nis­trée ».

Ces der­niers exemples, cen­trés sur l’analyse de la réi­fi­ca­tion comme forme de contrôle social des indi­vi­dus, peuvent enfin être éten­dus à celle de la réi­fi­ca­tion comme domi­na­tion du vivant en tant que tel.[53] Outre la mise en place de pas­se­ports bio­mé­triques ou les diverses mesures poli­cières récem­ment ins­tau­rées telle que la prise de salive en garde à vue qui semblent renou­ve­ler l’idée d’une réi­fi­ca­tion comme réduc­tion du corps humain à l’état de chose, cette ten­dance à la domi­na­tion du vivant est éga­le­ment consta­table dans le domaine de la valo­ri­sa­tion de « la nature » par le capi­tal. Ainsi, le bre­ve­tage, le sto­ckage voire la pro­duc­tion indus­trielle du ger­mo­plasme de cer­taines plantes ou du géno­type d’individus humains et non-humains, et l’exploitation, l’appropriation pri­va­tive et la mar­chan­di­sa­tion de res­sources natu­relles, repré­sentent aujourd’hui non seule­ment des foyers d’accumulation dyna­miques, mais aussi des enjeux de lutte poten­tiel­le­ment révo­lu­tion­naires. Loin d’en repré­sen­ter une cri­tique radi­cale ou une alter­na­tive, l’écologie poli­tique ou les divers pro­grammes de recherches éla­bo­rés dans le sillage des thé­ma­tiques fou­cal­diennes du bio­pou­voir et de la bio­po­li­tique gagne­raient ainsi sans doute à se confron­ter à la cri­tique de l’économie poli­tique et à la des­crip­tion du capi­ta­lisme en termes de réi­fi­ca­tion qu’elle a pu pro­mou­voir.

Eu égard à la mul­ti­pli­cité des phé­no­mènes pour l’analyse et la cri­tique des­quels il peut être mobi­lisé, l’un des enjeux prin­ci­paux d’une réac­tua­li­sa­tion du concept de réi­fi­ca­tion dans le contexte contem­po­rain nous paraît être d’élaborer une théo­rie cri­tique du capi­ta­lisme comme tota­lité pro­duc­trice de dif­fé­ren­cia­tions sociales et poli­tiques. Il n’est certes plus pos­sible d’affirmer aujourd’hui, comme Lukács, que l’on assiste à une uni­ver­sa­li­sa­tion de l’expérience pro­lé­taire en géné­ral (et il serait sans doute erroné de décrire les bien réels pro­ces­sus de « repro­lé­ta­ri­sa­tion » dans cette pers­pec­tive tota­li­sante); ou, comme Habermas, que la réi­fi­ca­tion comme « colo­ni­sa­tion du monde vécu » se déve­loppe par homo­gé­néi­sa­tion des sphères et des expé­riences sociales. Il semble plutôt que nous assis­tions dans les socié­tés néo­ca­pi­ta­listes à l’émergence de formes dif­fé­ren­ciées de conflic­tua­lité sociale, sur des fronts (actuels ou poten­tiels) de luttes anti-capi­ta­listes, anti-impé­ria­listes, anti-racistes et anti-sexistes spé­ci­fiques, qui expriment à chaque fois de manière par­ti­cu­lière l’opposition entre formes de vie sociales et valo­ri­sa­tion capi­ta­liste.

La cri­tique de la réi­fi­ca­tion pour­rait per­mettre non seule­ment d’en mettre en relief les objec­tifs poli­tiques com­muns : le dépas­se­ment du sys­tème social capi­ta­liste ; mais aussi d’en ana­ly­ser les enjeux spé­ci­fiques et de pro­mou­voir l’autonomie de luttes irré­duc­tibles les unes aux autres contre les diverses formes sociales de la réi­fi­ca­tion. Une telle pers­pec­tive, à construire au-delà de cet ouvrage, retrou­ve­rait ainsi, autre­ment que Lukács et en fonc­tion des enjeux spé­ci­fiques du temps pré­sent, la voie d’une arti­cu­la­tion entre cri­tique théo­rique de la réi­fi­ca­tion et concep­tion pra­tique de l’organisation révo­lu­tion­naire.

Présentation du par­cours de l’ouvrage :

Cet ouvrage col­lec­tif inter­roge les sources, les usages et les pos­sibles réac­tua­li­sa­tions contem­po­raines du concept de réi­fi­ca­tion. Il n’a pas pour objec­tif d’élaborer une théo­rie de la réi­fi­ca­tion, mais plutôt – à tra­vers l’examen de dif­fé­rents trai­te­ments du concept pour com­prendre et cri­ti­quer divers aspects du capi­ta­lisme du XXe et du XXIe siècles – de pré­sen­ter la richesse d’une notion qui nous paraît consti­tuer le fil direc­teur d’un mou­ve­ment théo­rique déci­sif dans le mar­xisme et la théo­rie cri­tique.

La pre­mière partie « Aux sources de la réi­fi­ca­tion : Lukács après Marx et Weber » ques­tionne l’élaboration et le sens du concept de réi­fi­ca­tion. Thématisé par Georg Lukács dans Histoire et conscience de classe, il consti­tue une syn­thèse entre la thé­ma­tique mar­xienne du féti­chisme de la mar­chan­dise et la thé­ma­tique wébé­rienne de la ratio­na­li­sa­tion dans les socié­tés capi­ta­listes modernes.

Dans le pre­mier cha­pitre « La réi­fi­ca­tion chez Lukács », Vincent Charbonnier esquisse une généa­lo­gie de la notion chez Marx puis inter­roge la manière dont Lukács en pro­pose une théo­rie sys­té­ma­tique en arti­cu­lant les ana­lyses mar­xiennes du féti­chisme et de l’abstraction à celle de la ratio­na­li­sa­tion et du désen­chan­te­ment du monde chez Weber. Il conclut son cha­pitre par un ques­tion­ne­ment plus géné­ral des limites de la Théorie cri­tique contem­po­raine dans la pers­pec­tive, pour­tant ini­tiée par la notion de réi­fi­ca­tion, d’une phi­lo­so­phie infor­mée par la cri­tique mar­xiste de l’économie poli­tique.

Dans le deuxième cha­pitre, « Aliénation, réi­fi­ca­tion et féti­chisme de la mar­chan­dise », Anselm Jappe oppose aux cri­tiques du capi­ta­lisme fon­dées sur la défense de la jus­tice sociale, qui ne remettent pas en cause le contenu de la repro­duc­tion capi­ta­liste mais seule­ment l’accès à ses résul­tats, une ana­lyse des concepts d’aliénation et de réi­fi­ca­tion menée à partir des ana­lyses mar­xiennes de tra­vail abs­trait et de féti­chisme de la mar­chan­dise. A partir d’une inter­pré­ta­tion des concepts mar­xiens de valeur, de double nature de tra­vail et de tra­vail abs­trait, il cri­tique l’ontologie pro­duc­ti­viste du tra­vail de Lukács, et y oppose sa propre pers­pec­tive, celle de « la cri­tique de la valeur (Wertkritik) ».

Dans le troi­sième cha­pitre, « Réification et onto­lo­gie », Frédéric Monferrand s’interroge sur le type d’ontologie sociale, c’est-à-dire de défi­ni­tion du mode d’être des phé­no­mènes sociaux, sous-jacente à la cri­tique de la réi­fi­ca­tion. Examinant l’ontologie sociale ana­ly­tique contem­po­raine à l’aune des concepts mar­xiens de féti­chisme et de tra­vail abs­trait, il montre com­ment, de Histoire et conscience de classe à l’Ontologie de l’être social – ouvrage encore trop peu dis­cuté –, Lukács pro­pose de média­ti­ser l’ontologie du social par une théo­rie cri­tique du capi­ta­lisme.

Dans le qua­trième cha­pitre, « Sans consi­dé­ra­tion de la per­sonne. Rationalisation et rei­fi­ca­tion chez Max Weber », Aurélien Berlan ques­tionne le concept wébé­rien de réi­fi­ca­tion, qui a pour fonc­tion d’expliquer une dimen­sion cen­trale des phé­no­mènes de ratio­na­li­sa­tion liés au capi­ta­lisme et à l’Etat modernes : le fait d’agir « sans consi­dé­ra­tion de la per­sonne » en sui­vant les règles imper­son­nelles qui régissent un champ d’activité. Il montre com­ment ces pro­ces­sus de déper­son­na­li­sa­tion et de fonc­tion­na­li­sa­tion des rela­tions sociales et poli­tiques, bien qu’elles ne conduisent pas Weber à une cri­tique du capi­ta­lisme, four­nissent des élé­ments d’explication indis­pen­sables pour penser la réi­fi­ca­tion dans les socié­tés capi­ta­listes mais aussi « socia­listes » bureau­cra­ti­sées.

La deuxième partie de l’ouvrage « Destins et méta­mor­phoses d’un concept cri­tique » exa­mine les usages et trans­for­ma­tions du concept de réi­fi­ca­tion dans la Kulturkritik et laThéorie cri­tique, la phé­no­mé­no­lo­gie et le mar­xisme « hété­ro­doxe ». La pré­sen­ta­tion et la dis­cus­sion des ana­lyses de Theodor Adorno, Martin Heidegger, Henri Lefebvre et Jean-Paul Sartre per­mettent de mesu­rer toute la richesse d’un concept qui peut éclai­rer aussi bien, et sou­vent en même temps, le rap­port à la ratio­na­lité, à l’histoire, à autrui ou à la conflic­tua­lité sociale dans le capi­ta­lisme avancé.

Dans le cin­quième cha­pitre, « La réi­fi­ca­tion comme concept « épis­témo-cri­tique » chez Theodor W. Adorno », Vincent Chanson pro­pose de mon­trer que la notion de réi­fi­ca­tion occupe une posi­tion cen­trale dans l’œuvre de T. W. Adorno. Bien que le théo­ri­cien franc­for­tois n’en pro­pose pas une redé­fi­ni­tion pré­ci­sé­ment éla­bo­rée, cette notion lui permet de conce­voir un concept cri­tique de capi­ta­lisme carac­té­risé par l’abstraction et la féti­chi­sa­tion des formes de vie. A partir de ce diag­nos­tic his­to­rique, Adorno éta­blit une auto-réflexion du ratio­na­lisme occi­den­tal qui culmine dans Dialectique néga­tive, envi­sa­gée comme geste de sub­ver­sion de l’idéalisme iden­ti­taire.

Le sixième cha­pitre, « L’impossible deve­nir-chose de la non-chose. Heidegger et le pro­blème de la réi­fi­ca­tion », exa­mine la manière dont Heidegger, sans se réfé­rer expli­ci­te­ment à Marx ou à Weber, reprend la thé­ma­tique de la réi­fi­ca­tion en l’appliquant aux rap­ports inau­then­tiques du Dasein à lui-même et aux autres. Bruce Bégout y éclaire dans cette pers­pec­tive la cri­tique hei­deg­gé­rienne de la ratio­na­lité tech­nique et scien­ti­fique et son ana­ly­tique exis­ten­tiale – notam­ment de la pré­oc­cu­pa­tion, de la sol­li­ci­tude ou du « On » – et ques­tionne en retour le motif plus géné­ral de la réi­fi­ca­tion comme rap­port inau­then­tique à soi à partir des rap­port dis­tor­dus aux choses.

Dans le sep­tième cha­pitre, « Aliénation et réi­fi­ca­tion : l’apport d’Henri Lefebvre à la théo­rie mar­xiste », André Tosel carac­té­rise le projet phi­lo­so­phique géné­ral de Lefebvre à partir du fil direc­teur de son trai­te­ment de l’aliénation, et de son rap­port cri­tique au concept lukac­sien de réi­fi­ca­tion. En s’appuyant notam­ment sur une lec­ture pré­cise de la Somme et le reste, il montre com­ment Lefebvre pro­meut puis rela­ti­vise la réi­fi­ca­tion, enri­chis­sant ainsi le sens des caté­go­ries mar­xiennes d’aliénation et d’émancipation.

Dans le hui­tième cha­pitre, « Le « Contre-homme » : recon­nais­sance et réi­fi­ca­tion chez Sartre », Christian Lazzeri pro­pose un examen détaillé du trai­te­ment sar­trien de la réi­fi­ca­tion depuis L’être et le néant jusqu’à la Critique de la raison dia­lec­tique. Il insiste notam­ment sur la manière dont ses ana­lyses des luttes contre la réi­fi­ca­tion, qui visent en même temps la socia­li­sa­tion des choses dans la pers­pec­tive du dépas­se­ment de l’atomisation des hommes et l’instauration d’une recon­nais­sance réci­proque sup­pri­mant la fron­tière entre la figure de « l’homme » et du « contre-homme », conduisent Sartre à une théo­rie ori­gi­nale de la conflic­tua­lité sociale et poli­tique.

La troi­sième partie, « Réification et cri­tique du pré­sent », inter­roge l’actualité du concept de réi­fi­ca­tion dans la pers­pec­tive d’une cri­tique du capi­ta­lisme aujourd’hui. À tra­vers la dis­cus­sion de théo­ries de la réi­fi­ca­tion ou du capi­ta­lisme récentes, il cherche à mon­trer à quelles condi­tions et en quel sens on peut parler d’une réi­fi­ca­tion dans les rap­ports sociaux contem­po­rains.

Dans le neu­vième cha­pitre, « La réi­fi­ca­tion du pou­voir : pour une réac­tua­li­sa­tion à l’heure du mana­ge­ment et de la finance », Alexis Cukier pro­pose une inter­pré­ta­tion, basée sur une lec­ture de Marx et de Lukács, du concept de réi­fi­ca­tion comme dépos­ses­sion et de l’exercice du pou­voir, ainsi qu’une réac­tua­li­sa­tion, fondée sur des ana­lyses psycho-socio­lo­giques récentes, dans le contexte du capi­ta­lisme contem­po­rain. Dans cette pers­pec­tive, le mana­ge­ment, la finance et la bureau­cra­tie néo­ca­pi­ta­listes consti­tuent des formes réi­fiantes de l’organisation du pou­voir, qui neu­tra­lisent les pos­si­bi­li­tés de trans­for­ma­tion sociale dont dis­posent les indi­vi­dus, tra­vailleurs et citoyens.

Dans le dixième cha­pitre, « Aliénation et réi­fi­ca­tion à l’âge du tra­vail imma­té­riel », Franck Fischbach pro­pose un examen cri­tique du concept de réi­fi­ca­tion, qu’il consi­dère en partie désa­mor­cée par les trans­for­ma­tions récentes du capi­ta­lisme. En s’appuyant sur la dis­cus­sion de cer­tains argu­ments de Michel Foucault, Slavoj Žižek et Antonio Negri, et sur ses propres ana­lyses anté­rieures notam­ment dans Sans objet. Capitalisme, sub­jec­ti­vité, alié­na­tion, il y oppose un concept d’aliénation renou­velé et adé­quat pour penser le néo­ca­pi­ta­lisme et défendre la pers­pec­tive d’une réap­pro­pria­tion des condi­tions objec­tives d’auto-réalisation des indi­vi­dus.

Dans le onzième cha­pitre, « Les limites de la réi­fi­ca­tion chez Axel Honneth », Marco Angella dis­cute l’ouvrage récent de Axel Honneth, La réi­fi­ca­tion. Petit traité de théo­rie cri­tique, en met­tant en relief les limites de cette ten­ta­tive de renou­vel­le­ment de la caté­go­rie de réi­fi­ca­tion basée sur une théo­rie de la recon­nais­sance. Alors qu’on a sou­vent repro­ché au concept de réi­fi­ca­tion le sub­jec­ti­visme qu’il impli­quait, Marco Angella milite au contraire en faveur de l’élaboration d’un concept fort de sujet. Au moyen d’une cri­tique interne de l’approche hon­ne­thienne, il pro­pose ainsi une voie de réac­tua­li­sa­tion alter­na­tive, capable notam­ment d’éviter à la fois les écueils éco­no­mi­cistes et inter­per­son­na­listes de la notion, et de rendre compte plus cen­tra­le­ment des phé­no­mènes de vio­lence extrême.

Dans le dou­zième et der­nier cha­pitre, « Les tra­jec­toires fémi­nistes et queer de la réi­fi­ca­tion », Félix Boggio Éwanjé-Épée pré­sente et dis­cute quelques-uns des usages fémi­nistes de la caté­go­rie mar­xiste de réi­fi­ca­tion, afin d’évaluer à quelles condi­tions elle peut consti­tuer un point de contact entre le mar­xisme, le fémi­nisme et les théo­ries queer. En s’appuyant notam­ment sur un examen cri­tique de l’approche des fémi­nistes issues de l’autonomie ita­lienne, de Nancy Hartsock, et sur les ana­lyses récentes de Kevin Floyd, il montre com­ment la caté­go­rie de réi­fi­ca­tion permet de retrou­ver la pers­pec­tive d’une trans­for­ma­tion radi­cale des rap­ports de genre et des dis­po­si­tifs de contrôle sexuel mis en œuvre notam­ment dans la subor­di­na­tion de la famille aux impé­ra­tifs du capi­ta­lisme.

Cet ouvrage col­lec­tif, dont nous espé­rons qu’il contri­buera à une meilleure connais­sance et à une dis­cus­sion plus sou­te­nue des théo­ries de la réi­fi­ca­tion par les étu­diantes et étu­diants, cher­cheuses et cher­cheurs, lec­trices et lec­teurs mili­tants fran­co­phones, est suivie d’une biblio­gra­phie sélec­tive et briè­ve­ment com­men­tée.[54]

[1] Georg Lukács, Histoire et conscience de classe. Essais de dia­lec­tique mar­xiste, Editions de Minuit, Paris, 1960, p. 110

[2] Axel Honneth, La réi­fi­ca­tion. Petit traité de théo­rie cri­tique, Gallimard, Paris, 2007.

[3] Pour un aperçu de la vita­lité du mar­xisme aujourd’hui, on consul­tera, en langue fran­çaise, les sites de la revue « Actuel Marx » et de la col­lec­tion épo­nyme aux PUF, ainsi que des sémi­naires « Marx au XXIe siècle » et « Question Marx ».

[4] Citons notam­ment, de Marx : aux Éditions sociales, la Grande Éditions Marx Engels (GEME) et son pro­gramme de réédi­tion, com­por­tant des tra­duc­tions et édi­tions inédites (par exemple Karl Marx, Critique du pro­gramme de Gotha, Éditions sociales, Paris, 2008) et des réim­pres­sions d’ouvrages épui­sés (par exemple Karl Marx, L’idéologie alle­mande, Avec une pré­face inédite d’Isabelle Garo, Éditions sociales, Paris, 2012) ainsi que, aux édi­tions Vrin, une nou­velle tra­duc­tion des Manuscrits de 1844 par Franck Fischbach (Karl Marx, Manuscrits éco­no­mico-phi­lo­so­phiques de 1844, Vrin, Paris, 2007); et pour d’autres auteurs : aux édi­tions La Découverte, la tra­duc­tion inédite de Max Weber, La domi­na­tion, La Découverte, Paris, 2014 ; aux édi­tions Payot, les tra­duc­tions inédites d’Adorno, notam­ment Theodor Adorno, Société : Intégration, Désintégration, Payot, Paris, 2011 ainsi que Beaux pas­sages. Écouter la musique, Payot, Paris, 2013 ; aux édi­tions Delga : les tra­duc­tion inédites de textes de Lukács, notam­ment Georg Lukács, Ontologie de l’être social. Le tra­vail-La repro­duc­tion, Delga, Paris, 2011 ainsi que Ontologie de l’être social. L’idéologie-L’aliénation, Delga, Paris, 2012. Soulignons enfin la publi­ca­tion d’auteurs clas­siques ou ayant compté his­to­ri­que­ment dans le déve­lop­pe­ment poli­tique et théo­rique du mar­xisme : Walter Benjamin aux édi­tions La Fabrique (Walter Benjamin, Baudelaire, La Fabrique, Paris, 2013); Ernst Bloch et Nicos Poulantzas aux Prairies ordi­naires (Ernst Bloch, Thomas Münzer, théo­lo­gien de la révo­lu­tion, Les prai­ries ordi­naires, Paris, 2012, Nicos Poulantzas, L’État, le pou­voir, le socia­lisme, Les prai­ries ordi­naires, Paris, 2013), Otto Rühle et Paul Mattick aux édi­tions Entremonde (Otto Rühle, La révo­lu­tion n’est pas une affaire de parti, Entremonde, Genève, 2010 ainsi que Karl Marx, Genève, Entremonde, 2011 ; Paul Mattick, Marxisme, der­nier refuge de la bour­geoi­sie ?, Entremonde, Genève, 2011) et Fredric Jameson aux édi­tions Questions Théoriques (Fredric Jameson, L’inconscient poli­tiqueLe récit comme acte socia­le­ment sym­bo­lique, Questions Théoriques, Paris, 2012).

[5] Pierre Dardot et Christian Laval, Marx. Prénom : Karl, Gallimard, Paris, 2012.

[6] Emmanuel Barot (sous la direc­tion de), Sartre et le mar­xisme, La Dispute, Paris, 2011 ; Ian H. Birchall, Sartre et l’extrême gauche, La Fabrique, Paris, 2011 ; Isabelle Garo, Foucault, Deleuze, Althusser & Marx – La poli­tique dans la phi­lo­so­phie, Démopolis, Paris, 2011 ; Guillaume Sibertin-Blanc, Politique et État chez Deleuze et Guattari. Essais sur le maté­ria­lisme his­to­rico-machi­nique, PUF, Paris, 2013.

[7] Jean-Marc Durand-Gasselin, L’Ecole de Francfort, Gallimard, Paris, 2012.

[8] Dans d’autres langues, outre les ouvrages déjà cités, voir, notam­ment : en alle­mand, Rahel Jaeggi, Entfremdung : Zur Aktualität eines sozial­phi­lo­so­phi­schen Problem, Campus Verlag, Berlin, 2005 ; et en anglais, Hartmut Rosa, Alienation and acce­le­ra­tion. Towards a Critical Theory of Late-Modern Temporality, Nordic Summer University Press, Arhus, 2010 et Jan Rehmann, Theories of Ideology. The powers of alie­na­tion and sub­jec­tion, Brill, Leiden et Boston, 2013.

[9] Si le concept pro­pre­ment mar­xien d’aliénation, par oppo­si­tion aux rééla­bo­ra­tions qu’il a connu chez les jeunes-hégé­liens, appa­raît dans les Manuscrits de 1844, on peut néan­moins sou­te­nir qu’il reste struc­tu­rant pour la « cri­tique de l’économie poli­tique » (Le Capital, les Grundrisse, les Théories sur la plus-value) des textes de matu­rité. Voir à ce sujet l’article de Lucien Sève, « Analyses mar­xistes de l’aliénation. Religion et éco­no­mique poli­tique » et les textes de Marx réunis en appen­dice de l’ouvrage, dans Lucien Sève, Aliénation et éman­ci­pa­tionPrécédé d’ « Urgence de com­mu­nisme ». Suivi de « Karl Marx, 82 textes du Capital sur l’aliénation », La Dispute, Paris, 2012, ainsi que Franck Fischbach, Sans objet. Capitalisme, sub­jec­ti­vité, alié­na­tion, Vrin, Paris, 2009.

[10] Voir notam­ment Emmanuel Renault (sous la direc­tion de), Lire les Manuscrits de 1844, PUF, Paris, 2008 ; Stéphane Haber, L’aliénation. Vie sociale et expé­rience de la dépos­ses­sion, PUF, Paris, 2007 ainsi que L’homme dépos­sédé. Une tra­di­tion cri­tique, de Marx à Honneth, CNRS édi­tions, Paris, 2009 ; Franck Fischbach, Sans objet. Capitalisme, sub­jec­ti­vité, alié­na­tionop. cit. ainsi que La pri­va­tion de mondeTemps, espace et capi­tal, Vrin, Paris, 2011 ; Emmanuel Renault, L’expérience de l’injusticeReconnaissance et cli­nique de l’injustice, La Découverte, Paris, 2004 ainsi que Souffrances sociales.Philosophie, psy­cho­lo­gie, poli­tique, La Découverte, Paris, 2008.

[11] A l’exception de l’ouvrage récent de Stéphane Haber, Penser le néo­ca­pi­ta­lisme. Vie, capi­tal et alié­na­tion, les Prairies Ordinaires, Paris, 2013.

[12] Georg Lukács, Histoire et conscience de classe, op. cit., p. 110.

[13] Voir notam­ment, dans des pers­pec­tives dif­fé­rentes : Michael J. Thompson (sous la direc­tion de), Georg Lukács Reconsidered. Critical Essays in Philosophy, Politics and Aesthetics, Continuum, Londres et New York, 2011 ; Victor Zitta, Georg Lukács’ Marxism : Alienation, Dialectics, Revolution. A Study in Utopia and Ideology, Martinus Nijhoff, La Hague, 1964 ; Hanna Fenichel Pitkin, « Rethinking réi­fi­ca­tion », Theory and Society, vol. 16, n°2, Springer, 1987, Franck Fischbach, Sans objet. Capitalisme, sub­jec­ti­vité, alié­na­tionop. cit.

[14] Voir, notam­ment, Georg Lukács, Histoire et conscience de classe, op. cit., « Postface », p. 400 sq. Lukács y conti­nue cepen­dant de défendre l’intérêt et la spé­ci­fi­cité du concept de réi­fi­ca­tion : « On notera en pas­sant que le phé­no­mène de la réi­fi­ca­tion, étroi­te­ment appa­renté à l’aliénation, sans lui être iden­tique ni socia­le­ment ni concep­tuel­le­ment, a été éga­le­ment employé comme son syno­nyme » (ibid., p. 401).

[15] Voir notam­ment Jean-Marie Vincent, Fétichisme et société, Anthropos, Paris, 1973 ainsi que Critique du tra­vail. Le faire et l’agir, PUF, Paris, 1987 ; Tran Hai Hac, Relire Le Capital.Marx, cri­tique de l’économie poli­tique et objet de la cri­tique de l’économie poli­tique, tomes I et II, Page deux, Lausanne, 2003 ; Antoine Artous, Le féti­chisme chez Marx. Le mar­xisme comme théo­rie cri­tique, Syllepses, Paris, 2006 ; Moishe Postone, Temps, tra­vail et domi­na­tion sociale. Une réin­ter­pré­ta­tion de la théo­rie cri­tique de Marx, Éditions Mille et Une Nuits, Paris, 2009.

[16] Voir Louis Althusser, « Marxisme et huma­nisme », in Pour Marx, La Découverte, Paris, 2005, p. 237.

[17] On peut, par souci de cla­ri­fi­ca­tion ana­ly­tique, dis­tin­guer avec Frédéric Vandenberghe entre deux signi­fi­ca­tions, ou dimen­sions, du concept cri­tique de réi­fi­ca­tion : la « réi­fi­ca­tion sociale », qui cri­tique « l’autonomisation alié­née et alié­nante des struc­tures sociales », et la « cho­si­fi­ca­tion métho­do­lo­gique » qui cri­tique « l’hypostase des concepts et la natu­ra­li­sa­tion du sujet et du monde vécu ». Voir à ce sujet Frédéric Vandenberghe, « Les aven­tures de la réi­fi­ca­tion », in Une his­toire cri­tique de la socio­lo­gie alle­mande. Aliénation et réi­fi­ca­tion, Tome I : Marx, Simmel, Weber, Lukacs, La Découverte, Paris, 1997 ainsi que, du même auteur, « La notion de réi­fi­ca­tion. Réification sociale et cho­si­fi­ca­tion métho­do­lo­gique », L’homme et la société, vol. 103, Paris, 1992.

[18] Voir Georg Lukács, Histoire et conscience de classe, op. cit., p. 208.

[19] Ibid., p. 230.

[20] Ibid., p. 123.

[21] Pour un pano­rama détaillé de ces dis­cus­sions, voir le livre pas­sion­nant de Marcel Van der Linden, Western Marxism and the Soviet Union. A Survey of Critical Theories and Debates Since 1917, Haymarket, Chicago, 2009.

[22] Evgueni B. Pasukanis, La théo­rie géné­rale du droit et le mar­xisme, EDI, Paris, 1970.

[23] Karl Korsch, Marxisme et phi­lo­so­phie, Editions de Minuit, Paris, 1964. Une nou­velle tra­duc­tion de cet ouvrage clas­sique est parue récem­ment aux édi­tions Allia (Karl Korsch, Marxisme et phi­lo­so­phie, Allia, Paris, 2012).

[24] Isaak I. Roubine, Essais sur la théo­rie de la valeur de Marx, Syllepse, Paris, 2009.

[25] Dans Histoire et conscience de classe, on note encore une cer­taine hési­ta­tion concer­nant l’articulation entre les conseils – « le conseil ouvrier est le dépas­se­ment éco­no­mique et poli­tique de la réi­fi­ca­tion capi­ta­liste » (Georg Lukacs, Histoire et conscience de classe, op. cit., p. 106) et le parti – « seul un parti révo­lu­tion­naire, comme celui des bol­che­viks […] pos­sède assez de sou­plesse, de capa­cité de manœuvre et d’absence de parti-pris dans l’appréciation des forces réel­le­ment agis­santes, pour pro­gres­ser […] à des nou­veaux regrou­pe­ments des forces, en conser­vant en même temps tou­jours intact l’essentiel : le règne du pro­lé­ta­riat. » (ibid., p. 331). Dans son Lénine, de 1924 (Editions EDI, Paris, 1965), rédigé après la mort du diri­geant révo­lu­tion­naire, en pleine période de lutte pour la direc­tion du parti bol­che­vik (Lukács appuiera Staline), l’hésitation semble tran­chée. Lukács cherche à mon­trer com­ment l’avant-gardisme et le cen­tra­lisme démo­cra­tique consti­tuent des prin­cipes d’organisation per­met­tant d’opérer un va-et-vient constant entre la conjonc­ture et la tota­lité sociale et d’échapper au triple écueil de l’opportunisme, de l’utopisme et de l’ouvriérisme. Les formes spon­ta­nées de lutte des classes (émeute, grève sau­vage, sabo­tage, expé­rience auto­ges­tion­naire immé­diate), explique ainsi Lukács, loin d’incarner la liberté contre le déter­mi­nisme, repré­sentent para­doxa­le­ment la forme poli­tique sous laquelle se mani­feste la réi­fi­ca­tion des rap­ports de pro­duc­tion ; à quoi Lukács oppose le dépas­se­ment de la réi­fi­ca­tion par l’action pro­lé­ta­rienne consciem­ment orga­ni­sée par le parti. Il réaf­firme en outre l’idée, déjà déve­lop­pée dans la cri­tique de Rosa Luxembourg qu’on trouve dans Histoire et conscience de classe, selon laquelle la gran­deur de Lénine réside dans l’intelligence du fait que la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne ne sau­rait être exclu­si­ve­ment portée par la classe ouvrière (ce qui, selon les com­mu­nistes de gauche, est sans doute vrai pour la Russie, mais pas pour les socié­tés occi­den­tales inté­gra­le­ment capi­ta­listes), mais implique des alliances stra­té­giques ponc­tuelles avec cer­tains groupes sociaux (petite-bour­geoi­sie, pay­san­ne­rie, nations oppri­mées) de manière à neu­tra­li­ser l’action des classe domi­nantes. En 1968, dansSocialisme et démo­cra­ti­sa­tion (Messidor – Éditions sociales, Paris, 1989), soit dix années après l’insurrection de Budapest qui élè­vera une seconde fois Lukács à des fonc­tions minis­té­rielles, la défense de l’héritage léni­niste demeure pré­sente, mais cette fois dans la pers­pec­tive d’une cri­tique viru­lente du sta­li­nisme, comme entre­prise ayant consisté à « détruire radi­ca­le­ment et de manière bureau­cra­tique toute ten­dance qui aurait pu être en mesure de pré­pa­rer la démo­cra­tie socia­liste » (ibid., p. 103). Il en appelle alors à la néces­sité non pas d’une réforme du Parti mais d’une réap­pa­ri­tion des Conseils sous de nou­velles formes plus conscientes et orga­ni­sées qu’en 1917 (voir notam­ment p. 132), afin de dépas­ser les pra­tiques de pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­li­sées de manière méca­nistes et la bureau­cra­ti­sa­tion de la vie en même temps que les rap­ports de pro­duc­tion capi­ta­listes. Comme l’explique Nicolas Tertulian, Lukács ne désa­vouera cepen­dant jamais la thèse, pro­pre­ment sta­li­nienne, du « socia­lisme dans un seul pays ». Voir Nicolas Tertulian « Georges Lukács et le sta­li­nisme », Les Temps modernes, 1993, n° 563, p. 1-45. Pour un exposé de la théo­rie lukác­sienne de l’organisation, voir Andrew Feenberg, « La ques­tion de l’organisation dans les pre­miers ouvrages mar­xistes de Lukács », L’homme et la société, n° 79-82, 1986, p. 65-79.

[26] Pour une approche de la Kulturkritik comme cri­tique sociale voir Aurélien Berlan, La Fabrique des der­niers hommes. Retour sur le pré­sent avec Tönnies, Simmel et Weber, La Découverte, Paris, 2012. Pour une explo­ra­tion plus géné­rale des liens entre cri­tique du capi­ta­lisme et cri­tique roman­tique dans la pensée alle­mande, voir Michael Löwy, Rédemption et utopie, PUF, Paris, 1988.

[27] Cette for­mule est emprun­tée à Max Weber dans son célèbre ouvrage L’éthique pro­tes­tante et l’esprit du capi­ta­lisme, Gallimard, Paris, 2003, p. 250 et sq.À ce sujet, voir l’ouvrage de Michael Löwy, La cage d’acier. Max Weber et le mar­xisme wébé­rien, Stock, Paris, 2013.

[28] Lucien Goldmann, Lukács et Heidegger, Denoël, Paris, 1971.

[29] Voir Martin Heidegger,  Être et temps, Authentica, hors com­merce, 1985.

[30] Georg Lukács, La des­truc­tion de la raison, deux Tomes, L’Arche, Paris, 1958-1959.

[31] Georg Lukács, « Heidegger redi­vi­vus », Europe, n°39, 1949, p. 32-53.

[32] Pour une ana­lyse du capi­ta­lisme d’État voir Friedrich Pollock, « State Capitalism : Its Possibilities and Limitations », Studies in Philosophy and Social Sciences, vol. IX, n°2, 1941.

[33] Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, La dia­lec­tique de la raison, Gallimard, Paris, 1974.

[34] Herbert Marcuse, Eros et civi­li­sa­tion, Éditions de Minuit, Paris, 1963.

[35] Joseph Gabel, La fausse conscience. Essai sur la réi­fi­ca­tion, Éditions de Minuit, Paris, 1962.

[36] Henri Lefebvre, Critique de la vie quo­ti­dienne, trois tomes, L’Arche, Paris, 1947, 1961, 1981.

[37] Collectif, Internationale Situationniste, Fayard, Paris, 1997.

[38] Guy Debord, La société du spec­tacle, Gallimard, Paris, 1996.

[39] Pour une pré­sen­ta­tion des cou­rants opé­raïstes, voir Steve Wright, A l’assaut du ciel. Composition de classe et lutte de classe dans le mar­xisme auto­nome ita­lien, Senonevero, Paris, 2007. Pour le tour­nant « auto­no­miste » du cycle de lutte ita­lien, voir Marcello Tari, Autonomie ! Italie, les années 70, La Fabrique, Paris, 2011.

[40] Évoquons ici l’importance de la figure de Kostas Axelos et de sa revue Arguments, ainsi que de la col­lec­tion épo­nyme aux Éditions de Minuit, à qui l’on doit notam­ment les tra­duc­tions d’Histoire et conscience de classe de Lukács (op. cit.), de L’homme uni­di­men­sion­nel d’Herbert Marcuse (Éditions de Minuit, Paris, 1963) ou encore deMarxisme et phi­lo­so­phie de Karl Korsch (op. cit.).

[41] Pour une étude de ces restruc­tu­ra­tions, s’attachant à expli­quer prin­ci­pa­le­ment la réces­sion inter­na­tio­nale des années 1970 au moyen d’une théo­rie des « ondes longues », voir Ernest Mandel, Le troi­sième âge du capi­ta­lisme, Les Editions de la Passion, Paris, 1997. Pour un examen des tra­duc­tions idéo­lo­giques et cultu­relles de ces ana­lyses voir Fredric Jameson, Le post­mo­der­nisme ou la logique cultu­relle du capi­ta­lisme tardif, Éditions ENSBAP, Paris, 2007.

[42] Voir notam­ment Jürgen Habermas, Théorie de l’agir com­mu­ni­ca­tion­nel, tome II : Pour une cri­tique de la raison fonc­tion­na­liste, Fayard, Paris, 1987 ; Axel Honneth, La réi­fi­ca­tion. Petit traité de théo­rie cri­tiqueop. cit.

[43] À ce sujet, voir notam­ment Jürgen Habermas, Raison et légi­ti­mité : pro­blèmes de légi­ti­ma­tion dans le capi­ta­lisme avancé, Payot, Paris, 1988.

[44] Gunther Anders, L’obsolescence de l’homme, Édition de L’Encyclopédie des Nuisances/​Ivrea, Paris, 2002.

[45] Voir notam­ment André Gorz, Ecologie et poli­tique, Galilée, Paris, 1975.

[46] Baudrillard ne pro­pose pas à pro­pre­ment parler de concep­tua­li­sa­tion pré­cise de la réi­fi­ca­tion. Son œuvre évoque cepen­dant l’idée d’une déréa­li­sa­tion par l’abstraction qui nous semble se rat­ta­cher, bien que de manière para­doxale et pro­blé­ma­tique, à la théo­rie mar­xienne du féti­chisme. Voir Jean Baudrillard, Simulacres et simu­la­tion, Galilée, Paris, 1981, ainsi que Le miroir de la pro­duc­tion, Galilée, Paris, 1985.

[47] Pour une pre­mière approche de cette revue post-situa­tion­niste deve­nue maison d’édition, voir René Riesel et Jaime Semprun, Catastrophisme, admi­nis­tra­tion du désastre et sou­mis­sion durable, Editions de l’Encyclopédie des Nuisances, Paris, 2008.

[48] Voir par exemple Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capi­ta­lisme, Gallimard, Paris, 1999.

[49] Pour une dis­cus­sion, dans une pers­pec­tive expli­ci­te­ment vita­liste, des réfé­rents nor­ma­tifs de la cri­tique de « l’aliénation objec­tive » (terme que l’auteur pri­vi­lé­gie mais dont on peut consi­dé­rer qu’il est très proche de la notion de réi­fi­ca­tion) dans le contexte contem­po­rain, voir Stéphane Haber, Penser le néo­ca­pi­ta­lisme. Vie, capi­tal et alié­na­tionop. cit.

[50] Pour des ana­lyses cri­tiques du mana­ge­ment en termes de domi­na­tion ou d’aliénation, voir notam­ment : Jean-Philippe Deranty, « Travail et domi­na­tion dans le néo­li­bé­ra­lisme contem­po­rain », Actuel Marx, n°49, 2011 ; ainsi que les contri­bu­tions de Christophe Dejours (« Aliénation et cli­nique du tra­vail »), Jean-Pierre Durand (« Les outils contem­po­rains de l’aliénation du tra­vail ») et Emmanuel Renault (« Du for­disme au post-for­disme : dépas­se­ment ou retour de l’aliénation ? ») réunies dans le n°39 de la même revue (« Nouvelles alié­na­tions », Actuel Marx n°39, « PUF, Paris, 2006). Pour une revue des ana­lyses mar­xistes internes au champ de la socio­lo­gie des orga­ni­sa­tions et des « études cri­tiques du mana­ge­ment » (Critical Management Studies), voir Paul Adler, « Marx and Organization Studies Today », in Paul Adler (sous la direc­tion de), The Oxford Handbook of Sociology and Organization Studies, Oxford University Press, Oxford, 2008.

[51] Pour des ana­lyses mar­xistes, ou sym­pa­thi­sant avec une approche mar­xiste, de la finan­cia­ri­sa­tion du capi­ta­lisme contem­po­rain, voir notam­ment : Costas Lapavitsas, Financialization in Crisis, Haymarket, Chicago, 2013 ; Gérard Duménil et Dominique Lévy, The crisis of neo­li­be­ra­lism, Harvard University Press, Cambridge, 2011 et Christian Marazzi, La bru­ta­lité finan­cière. Grammaire de la crise, réa­li­tés sociales eté­di­tions de l’Eclat, Paris, 2013. Pour des ten­ta­tives d’appliquer le concept de réi­fi­ca­tion à des phé­no­mènes finan­ciers récents, voir notam­ment : Koula Mellos, « Reification and Speculation », Studies in Political Economy, vol. 58, 1999 et Eric Pineault, « Crise et théo­rie de la réi­fi­ca­tion finan­cière », texte dis­po­nible en ligne : www​.aca​de​mia​.edu/​2​6​3​1​1​4​0​/​R​e​i​f​i​c​a​t​i​o​n​_​e​t​_​t​i​t​r​i​s​ation, 2012.

[52] Voir à ce sujet, en termes de ratio­na­li­sa­tion et d’abstraction bureau­cra­tiques ou de « gou­ver­ne­men­ta­lité » néo­li­bé­rale : Béatrice Hibou, La bureau­cra­ti­sa­tion du monde à l’ère néo­li­bé­rale, La Découverte, Paris, 2012 ; Pierre Dardot et Christian Laval, La nou­velle raison du monde. Essai sur la société néo­li­bé­rale, La Découverte, Paris, 2009 ; Wendy Brown, Les habits neufs de la poli­tique mon­diale : Néolibéralisme et néo-conser­va­tisme, Les Prairies Ordinaires, Paris, 2007 ; et dans une pers­pec­tive mar­xiste : Paul Adler, « The Sociological Ambivalence of Bureaucracy : From Weber via Gouldner to Marx », Organization Science, vol. 23, n° 1, 2012.

[53] Voir sur ce point Kaushik Sunder Rajan, Biocapital The consti­tu­tion of Postgenomic Life, Duke University Press, Durham et Londres, 2006.

[54] Nous remer­cions les contri­bu­teurs de cet ouvrage, le labo­ra­toire Sophiapol pour son sou­tien, ainsi que Jacques Bidet, Paul Guillibert, Stéphane Haber, Simon Pietri, Christine Wünscher et Marie-Hélène Zylberberg-Hocquart pour leurs relec­tures, et toutes celles et ceux qui, à l’université de Nanterre et aux édi­tions La Dispute, ont rendu pos­sible les dif­fé­rentes étapes de ce projet et la paru­tion de cet ouvrage.

Le Contretemps, 19 mars 2014

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