Syndicalisme : institution ou mouvement ?

À la recherche du deuxième front !

DÉFIS DU SYNDICALISME CONTEMPORAINS

Par Mis en ligne le 28 mars 2018

Lorsque le résul­tat des votes d’allégeance syn­di­cale a été dévoilé dans le réseau de la santé et des ser­vices sociaux qué­bé­cois au prin­temps 2017, moment où on a appris la perte de 22 000 membres du côté de la Confédération des syn­di­cats natio­naux (CSN), plu­sieurs mili­tantes et mili­tants de cette cen­trale ont affirmé qu’il s’agissait d’un aban­don ou d’un désa­veu de la part de la nou­velle géné­ra­tion de syn­di­qué-e-s à l’égard du deuxième front. Ce qui revient à dire que les jeunes employé-e-s du sec­teur public ne seraient inté­res­sés qu’à un syn­di­ca­lisme tra­di­tion­nel, confiné à la négo­cia­tion dans le cadre juri­dique déter­miné par les règles en vigueur dans le droit du tra­vail.

La nou­velle géné­ra­tion, dans cette pers­pec­tive, ne serait plus dési­reuse de se battre sur les ques­tions liées aux pro­grammes sociaux, au loge­ment ou à l’environnement par exemple. Cette hypo­thèse tient-elle la route ? Pour en prendre une juste mesure, il faut l’envisager en tenant compte de l’horizon his­to­rique et poli­tique sur lequel émerge le deuxième front.

Qu’en est-il en effet de ce deuxième front syn­di­cal ? Comment s’est-il déve­loppé avec les années ? C’est une ques­tion com­por­tant plu­sieurs décli­nai­sons à laquelle je cher­che­rai à répondre ici. Le deuxième front, dans ses fon­de­ments et sa pra­tique, est une créa­tion spé­ci­fique de la CSN qui la dis­tingue des autres cen­trales et orga­ni­sa­tions syn­di­cales. Dans l’état actuel des choses et des dif­fi­cul­tés énormes qui sont vécues dans cette confé­dé­ra­tion, plu­sieurs se demandent si les condi­tions sont tou­jours favo­rables au main­tien du deuxième front syn­di­cal au Québec. Devrait-on plutôt réflé­chir au redé­ploie­ment pos­sible de ce deuxième front à partir d’une ana­lyse de classe contem­po­raine s’inscrivant dans la réa­lité sociale du Québec d’aujourd’hui ?

Pour répondre cor­rec­te­ment à cette ques­tion stra­té­gique majeure, je me pro­pose d’analyser les dif­fé­rentes périodes his­to­riques du syn­di­ca­lisme qué­bé­cois depuis la lutte du Front commun de 1972 jusqu’à nos jours en ten­tant de cerner les points de ten­sion de cha­cune de ces périodes et de déga­ger la ligne poli­tique domi­nante. Je dis­tingue ici trois périodes his­to­riques :

  • De la grève du Front commun de 1972 jusqu’aux décrets du Parti qué­bé­cois en 1983 ;
  • De l’offensive péquiste de 1983 jusqu’au Sommet socioé­co­no­mique de 1996 ;
  • De 1996 à nos jours.

La nais­sance du deuxième front

Dans l’histoire du syn­di­ca­lisme au Québec, le deuxième front a été un levier impor­tant per­met­tant au mou­ve­ment syn­di­cal de confron­ter l’État qué­bé­cois et la classe domi­nante. La négo­cia­tion du sec­teur public en 1972 en est le meilleur exemple. Après une série de défaites impor­tantes, notam­ment à Thetford Mines et à Murdochville, on pré­co­nise du côté de la CSN une radi­ca­li­sa­tion de la lutte syn­di­cale. Cette radi­ca­li­sa­tion a été bali­sée par la poli­tique du deuxième front pro­po­sée par Pierre Vadeboncoeur et Marcel Pepin en 1968.

Cette poli­tique repose sur la convic­tion que le syn­di­cat ne doit pas défendre le tra­vailleur ou la tra­vailleuse uni­que­ment dans le cadre juri­dique déter­miné par les lois du tra­vail. Le syn­di­cat doit tenir compte de tout le milieu de vie de celles et ceux qu’il veut repré­sen­ter : le loge­ment, le trans­port en commun, l’école, etc. Cette concep­tion du syn­di­ca­lisme se conjugue à une orien­ta­tion poli­tique qui emprunte la voie du socia­lisme. Le deuxième front s’insère ainsi dans un véri­table projet poli­tique d’émancipation sociale.

Suite à l’adoption de cette concep­tion d’ensemble, les conseils cen­traux, dont celui de Montréal dirigé par Michel Chartrand, ont mis en appli­ca­tion les pro­po­si­tions de Marcel Pepin et Pierre Vadeboncoeur, en appuyant la mise en place de comi­tés sur le loge­ment, sur le chô­mage, etc., ce qui mènera plus tard à la consti­tu­tion de comi­tés d’action poli­tique (CAP) réunis­sant, sur une base régio­nale, des mili­tantes et des mili­tants des trois cen­trales syn­di­cales qué­bé­coises[2]. Plusieurs mili­tants consi­dé­raient comme pos­sible et sou­hai­table la trans­for­ma­tion des luttes syn­di­cales en luttes sociales, ce qui se réa­lisa effec­ti­ve­ment en 1972. Mais par-dessus tout, une des rai­sons impor­tantes expli­quant le succès de la lutte dans le cadre de ces négo­cia­tions est la volonté constante d’unifier les forces syn­di­cales dans le combat. Cette volonté a d’abord été expri­mée par les tra­vailleurs et les tra­vailleuses de la base. L’unité syn­di­cale ini­tiée par Marcel Pepin deve­nait une réa­lité concrète grâce au tra­vail de masse qui avait été effec­tué au préa­lable par les mili­tants et les mili­tantes de gauche. Conjuguant les droits des tra­vailleurs et des tra­vailleuses à l’ensemble des droits sociaux, une autre vertu du deuxième front aura été de favo­ri­ser l’unité des tra­vailleurs et des tra­vailleuses à la base en cher­chant à trans­cen­der les fron­tières cor­po­ra­tistes.

L’événement du Front commun de 1972

Rappelons les faits : le 11 avril 1972, les employé-e-s du sec­teur public et para­pu­blic déclenchent une grève géné­rale. La reven­di­ca­tion prin­ci­pale est d’obtenir 100 dol­lars par semaine pour tous les syn­di­qué-e-s de ces sec­teurs. Le 20 avril, le gou­ver­ne­ment qué­bé­cois sus­pend leur droit de grève et impose un décret. On com­mence alors à sentir une cer­taine accal­mie. Plusieurs tra­vailleurs et tra­vailleuses retournent au tra­vail à comp­ter du 22 avril. Le 28 avril, 55 % des syn­di­qué-e-s approuvent l’initiative d’un mou­ve­ment de déso­béis­sance au décret. La majo­rité est assez mince. Les pré­si­dents décident alors de recom­man­der un retour au tra­vail. Mais l’annonce de l’emprisonnement des trois pré­si­dents de cen­trale, Marcel Pepin, Louis Laberge et Yvon Charbonneau, sus­cite la colère. Ces der­niers sont condam­nés à un an de prison pour avoir encou­ragé leurs membres à ne pas res­pec­ter les injonc­tions de la cour. C’est après l’emprisonnement des trois diri­geants syn­di­caux que la grève des syn­di­qué-e-s de l’État s’étend par­tiel­le­ment au sec­teur privé, avec l’occupation de cer­taines villes, dont Sept-Îles. Cette grève s’est donc trans­for­mée, d’une cer­taine façon, en grève sociale. Le 25 mai, les chefs syn­di­caux sont libé­rés et reviennent à la table cen­trale de négo­cia­tion. Les syn­di­qué-e-s obtiennent un salaire de 100 dol­lars dans un délai de trois ans[3].

La créa­tion du deuxième front aura été salu­taire pour le pre­mier front, celui de la négo­cia­tion des conven­tions col­lec­tives dans un cadre juri­dique spé­ci­fique, puisque la bataille du Front commun de 1972 a été une des plus belles luttes syn­di­cales dans l’histoire du Québec. C’est un évé­ne­ment déter­mi­nant dans la trans­for­ma­tion de la classe ouvrière et dans le dépla­ce­ment d’une partie impor­tante de cette classe vers ce qu’on a appelé par la suite la classe moyenne. Non seule­ment les tra­vailleurs et les tra­vailleuses du sec­teur public obtiennent 100 dol­lars par semaine, mais ils obtiennent aussi la sécu­rité d’emploi et une indexa­tion des salaires au coût de la vie, laquelle se révé­lera payante en raison de l’inflation galo­pante des années sui­vantes. Cette négo­cia­tion a aussi été une opé­ra­tion de valo­ri­sa­tion pro­fes­sion­nelle dans le sec­teur de la santé, de l’éducation et des ser­vices publics dans la mesure où on a permis à ces ser­vices publics d’occuper une place plus impor­tante dans la société qué­bé­coise.

Bien sûr, cette radi­ca­li­sa­tion de la lutte au sein de la CSN et cette trans­for­ma­tion sur le plan orga­ni­sa­tion­nel et poli­tique ne sont pas faites sans heurts. Le 8 juin 1972, la Centrale des syn­di­cats démo­cra­tiques (CSD) est formée à la suite d’une scis­sion au sein de la CSN. Celle-ci perd 30 000 membres, soit près du tiers de son effec­tif. L’orientation de gauche pro­po­sée par Marcel Pepin et les conseils cen­traux ne plaît pas à plu­sieurs membres de l’exécutif de la CSN et à cer­tains sec­teurs de la cen­trale, notam­ment ceux des mines et de la construc­tion. J’ai eu l’occasion d’entendre un jour un vieux membre de la CSD qui me confiait : « Dans les années 60, on nous disait que l’ennemi prin­ci­pal, c’était John Mansville, et quelques années après, on disait que c’était le gou­ver­ne­ment qué­bé­cois et qu’il fal­lait faire le socia­lisme. On ne com­pre­nait plus rien ». En dépit de la grogne, la CSN a réussi à main­te­nir le cap sur une pra­tique de syn­di­ca­lisme de combat en conju­guant le pre­mier et le deuxième front pen­dant plu­sieurs années.

On peut parler de cette période comme d’un âge d’or dans la tra­di­tion du syn­di­ca­lisme de combat au Québec. Il s’agit d’une séquence his­to­rique durant laquelle les lignes poli­tiques, sociales et syn­di­cales, autant du côté de la direc­tion des cen­trales, que du côté de leurs bases, ont convergé et se sont ren­con­trées dans une mobi­li­sa­tion qui est passée à l’histoire. Ce sont des moments excep­tion­nels dans l’histoire de la lutte des classes. Mais il ne faut pas penser que le pou­voir poli­tique et éco­no­mique allait pour autant suc­com­ber à une autre défaite de cette impor­tance. L’histoire connaît en effet une bifur­ca­tion peu après. Le pou­voir poli­tique et éco­no­mique com­prend qu’il ne peut lais­ser se conso­li­der davan­tage une telle mobi­li­sa­tion poli­tique, sociale et syn­di­cale.

Années 1980 : l’autonomie du deuxième front

Les capi­ta­listes devaient donc trou­ver une manière de détour­ner le mou­ve­ment ouvrier de ses aspi­ra­tions légi­times. Dans le sec­teur public, les décrets de 1983, la créa­tion des ser­vices essen­tiels, l’adoption de lois spé­ciales, les som­mets socioé­co­no­miques, etc., ont consi­dé­ra­ble­ment affai­bli le mou­ve­ment syn­di­cal. Dans le sec­teur privé, les délo­ca­li­sa­tions, la sous-trai­tance, la mul­ti­pli­ca­tion du tra­vail aty­pique, les clauses de dis­pa­rité de trai­te­ment (dites clauses orphe­lines), la par­ti­ci­pa­tion des tra­vailleurs à la ges­tion, etc., ont de même miné l’ardeur des tra­vailleuses et des tra­vailleurs.

Les thèmes des grandes mani­fes­ta­tions syn­di­cales du début des années 1980 signalent le carac­tère défen­sif des luttes menées dans un contexte de crise éco­no­mique très sévère. On s’attaque à plu­sieurs pro­blèmes liés aux poli­tiques fédé­rales et pro­vin­ciales qui délaissent les pro­grammes de sou­tien aux tra­vailleurs et aux tra­vailleuses et qui com­mencent à sabrer la santé et l’éducation. Le sommet de cette contre-offen­sive est atteint par le gou­ver­ne­ment du Parti qué­bé­cois, en 1983. Un an avant l’échéance des conven­tions col­lec­tives, celui-ci fixe par décrets les condi­tions de tra­vail des tra­vailleurs et des tra­vailleuses du sec­teur public et para­pu­blic pour les trois pro­chaines années. Le gou­ver­ne­ment péquiste impose éga­le­ment des dimi­nu­tions sala­riales de 20 % pour trois mois, une aug­men­ta­tion de la tâche dans le sec­teur de l’éducation et de la santé, des modi­fi­ca­tions aux régimes de retraite et la sup­pres­sion du droit de grève.

Dans le contexte d’une telle offen­sive patro­nale, on aurait pu s’attendre à une volonté du mou­ve­ment syn­di­cal de ras­sem­bler les forces syn­di­cales et popu­laires, mais c’est tout le contraire qui se déroule. Une sorte d’éloignement entre le pre­mier front, celui de la négo­cia­tion, et le second front, celui des condi­tions de vie, se mani­feste sur le plan pra­tique et théo­rique. Le deuxième front devient en quelque sorte rela­ti­ve­ment auto­nome dans ses liens avec le mou­ve­ment syn­di­cal. Pensons ici au sec­teur des sans-emploi, à l’éducation popu­laire et à la défense des loca­taires. Une dis­tance se crée, plu­sieurs luttes popu­laires se détachent des luttes ouvrières pro­pre­ment dites. Il faut aussi com­prendre que le mou­ve­ment popu­laire et com­mu­nau­taire cherche à se déta­cher de la concep­tion habi­tuelle de la lutte de classes. Les luttes sociales sont davan­tage prises en charge par dif­fé­rents groupes sec­to­riels qui ne se recon­naissent plus vrai­ment dans la pers­pec­tive glo­bale et tota­li­sante du projet socia­liste. Dans sa thèse de doc­to­rat, Philippe Boudreau explique que le mou­ve­ment popu­laire est marqué par une forme de recen­trage des orga­nismes sur leur mis­sion spé­ci­fique, qu’il cherche à sta­bi­li­ser ses assises et à les ancrer dans l’avenir. Alors que le mou­ve­ment syn­di­cal connaît des dif­fi­cul­tés, le mou­ve­ment popu­laire et com­mu­nau­taire s’en tire mieux puisque le déve­lop­pe­ment des orga­nismes qui le consti­tuent est encou­ragé par les pou­voirs publics. Par ailleurs, note-t-il : « Dans le contexte, et toutes pro­por­tions gar­dées, la puis­sance du rayon­ne­ment du mou­ve­ment des femmes – incluant l’impact idéo­lo­gique du fémi­nisme sur la société qué­bé­coise – ne cesse d’étonner[4]».

Philippe Boudreau a raison de sou­li­gner l’effervescence du mou­ve­ment fémi­niste dans les années 1980. Trop sou­vent on a qua­li­fié ces années de période de tran­si­tion, de tra­ver­sée du désert, d’années d’hiver. Certes, sur le plan des luttes éco­no­miques, le mou­ve­ment syn­di­cal a connu des reculs, mais l’émergence du mou­ve­ment fémi­niste a permis de trans­for­mer la société qué­bé­coise sur des bases plus éga­li­taires et a influencé posi­ti­ve­ment le mou­ve­ment syn­di­cal tout autant.

Dans cer­tains sec­teurs, on note bien entendu une vita­lité sur le plan de la mobi­li­sa­tion. Mais de manière géné­rale, on assiste à une stra­té­gie de sta­bi­li­sa­tion des mou­ve­ments. Autrement dit, on s’inscrit dans une logique de repro­duc­tion et de conser­va­tion des mou­ve­ments, sou­vent adop­tée lorsque le capi­ta­lisme est à l’offensive. Le nombre des luttes syn­di­cales et l’intensité de ces luttes dimi­nuent d’une manière impor­tante.

Dans le mou­ve­ment popu­laire, les luttes spé­ci­fiques se pré­sentent de plus en plus comme des luttes inter­sec­to­rielles. On ne parle plus d’affrontement global dans une pers­pec­tive de lutte de classes, mais d’alliance de classes entre les dif­fé­rentes com­po­santes qui la com­posent. Face à l’État, un nou­veau com­pro­mis se des­sine qui implique une partie des mou­ve­ments sociaux et syn­di­caux.

Années 1990 : l’institutionnalisation du deuxième front ?

Au cours des années 1990, de nom­breux débats et des points de ten­sion impor­tants vont surgir dans le mou­ve­ment syn­di­cal en géné­ral et à la CSN en par­ti­cu­lier. Un de ces enjeux concerne la pro­po­si­tion d’intégrer l’économie sociale dans le projet poli­tique pour la société qué­bé­coise conçu et porté par l’appareil de la CSN, c’est-à-dire ses diri­geants et les intel­lec­tuels orga­niques de la cen­trale à cette époque.

L’affaiblissement de la société sala­riale et les défis que cela implique en ce qui concerne la pro­tec­tion sociale des tra­vailleurs et des tra­vailleuses du Québec sont énormes. La classe moyenne qui s’était consi­dé­ra­ble­ment élar­gie durant les années 1970 risque de s’affaiblir d’une manière impor­tante. On favo­rise donc du côté de la CSN de nou­veaux modes d’intervention de l’État qué­bé­cois. On parle d’établir un par­te­na­riat avec l’État dans lequel les groupes sociaux et syn­di­caux appor­te­raient une contri­bu­tion ori­gi­nale sur les ques­tions rela­tives à l’emploi, aux pro­blèmes d’insertion et de recom­po­si­tion des liens sociaux[5]. Des socio­logues comme Jean-Louis Laville[6] évoquent même l’hypothèse d’un nou­veau contrat social.

Ce débat sur l’économie sociale a tra­versé tous les groupes sociaux et syn­di­caux du Québec au milieu des années 1990. À la CSN, ce débat s’est déroulé d’une manière hou­leuse puisque ses diri­geants et intel­lec­tuels orga­niques l’ont mené d’une manière assez sou­vent dog­ma­tique dans la mesure où les oppo­sants au projet d’économie sociale étaient amal­ga­més aux nos­tal­giques des années 1970. Comme si les oppo­sants et les oppo­santes n’avaient pas com­pris les trans­for­ma­tions sociales en cours et qu’on ne pou­vait plus comp­ter sur l’État comme avant. Comme le disait François Lamarche en 2001, « il nous semble qu’il ne faut pas s’accrocher à l’intervention éta­tique, qui, au Québec, a fait les beaux jours de la Révolution tran­quille[7] ».

Il fau­drait donc tenir pour acquis l’affaiblissement de l’État social quitte à com­bler cer­tains vides pro­vo­qués par cet affai­blis­se­ment. Le projet d’économie sociale consti­tue, dans cette optique, une piste de solu­tion à la crise du syn­di­ca­lisme qui cherche une voie pour répondre à l’affaissement de la société sala­riale et de l’État social. Le syn­di­ca­lisme peut, selon l’économie sociale, appor­ter un sup­port à une infra­struc­ture sociale défaillante (à tra­vers les gar­de­ries, le sou­tien à domi­cile, la for­ma­tion à l’emploi) et gérer dif­fé­rents modes d’intervention sociale en par­te­na­riat avec l’État qué­bé­cois.

La CSN avait raison de tenter de se mettre à jour en ce qui concerne la conjonc­ture éco­no­mique et l’affaiblissement de la société sala­riale. Mais le débat aurait pu s’effectuer autre­ment. Par exemple, au lieu de vou­loir com­bler les vides lais­sés par le retrait de l’État social, on aurait pu mener une lutte contre cet affai­blis­se­ment en exi­geant un redres­se­ment de la situa­tion. Au lieu de vou­loir à tout prix reva­lo­ri­ser le tra­vail, on aurait pu mettre en place un chan­tier de réflexion sur le revenu mini­mum garanti et le dis­tin­guer du tra­vail comme le pré­co­ni­sait Michel Chartrand à l’époque.

Si on consi­dère la manière pré­ci­pi­tée avec laquelle on a tenté de résoudre le débat sur la ques­tion du revenu mini­mum garanti, on réa­lise que les posi­tions qui auraient pu être anta­go­niques avec celles de l’État qué­bé­cois ont été évin­cées d’emblée. Lors du congrès de 1995, un rap­port sur le revenu mini­mum garanti explique que l’évaluation de celui-ci devra porter sur le réa­lisme du projet en regard des obs­tacles d’ordre poli­tique, finan­cier et cultu­rel et prendre aussi en compte les consé­quences sociales et éco­no­miques qui décou­le­raient de son implan­ta­tion. En somme, on ne peut aban­don­ner la valeur tra­vail et on ne peut pas se mesu­rer à l’État comme on l’avait fait aupa­ra­vant puisque le mou­ve­ment syn­di­cal ris­que­rait son avenir.

Sommet socioé­co­no­mique de 1996 : un front de concer­ta­tion

On aura peut-être remar­qué dans la lec­ture his­to­rique effec­tuée ici que la pra­tique syn­di­cale de la CSN s’est trans­for­mée d’une manière impor­tante. La conjonc­ture poli­tique mar­quée par une offen­sive capi­ta­liste contre les classes popu­laires et la classe moyenne force le mou­ve­ment syn­di­cal à élar­gir ses hori­zons afin de se main­te­nir dans la mêlée. La stra­té­gie glo­bale du mou­ve­ment syn­di­cal, et en par­ti­cu­lier de la CSN, a été de favo­ri­ser une conci­lia­tion avec l’État, contrai­re­ment à la posi­tion adop­tée au cours des années 1970. Le Sommet socioé­co­no­mique aura été le théâtre de cette négo­cia­tion sur le plan éco­no­mique et poli­tique. Le risque de négo­cier sans véri­table rap­port de force était énorme et, on le verra, les résul­tats du Sommet ont été plutôt néga­tifs. Ici encore, rap­pe­lons les faits : à la demande de la CSN, au len­de­main du réfé­ren­dum, en 1996, le pre­mier ministre Bouchard annonce la tenue d’un sommet socioé­co­no­mique. Celui-ci s’amorce par la tenue de la Conférence sur le deve­nir social et éco­no­mique du Québec les 18, 19 et 20 mars 1996. Elle sera suivie par la mise en place de deux chan­tiers : l’un sur l’économie et l’emploi, l’autre sur les grandes réformes gou­ver­ne­men­tales. Le tout se ter­mi­nera par le Sommet d’octobre 1996. La mili­tante Ghislaine Raymond, qui a écrit un livre sur le sujet, pro­pose une conclu­sion néga­tive sur ce sommet :

Plutôt que d’exercer les man­dats de grève qui leur sont confiés, les cen­trales prennent le chemin des conces­sions uni­la­té­rales et du « par­te­na­riat social ». Elles déve­loppent donc une contre­pro­po­si­tion qui sera la base du règle­ment final de mars 1997. De ce fait, elles per­mettent une coupe sans rem­pla­ce­ment de 15 000 postes en santé, en édu­ca­tion et dans la fonc­tion publique. Elles favo­risent le départ à la retraite de quelque 13 000 salariéEs de l’État […] Cette négo­cia­tion se fait sur la base d’une obli­ga­tion de résul­tats et sous la menace d’une loi spé­ciale[8].

En ce qui concerne le groupe de tra­vail sur l’économie sociale, la direc­tion de la CSN ainsi que plu­sieurs intel­lec­tuels de la cen­trale ou de cer­taines uni­ver­si­tés ont pour­suivi leur réflexion sur le plan théo­rique et orga­ni­sa­tion­nel afin d’en faire un enjeu poli­tique prio­ri­taire au Québec. On a favo­risé la mise en place d’outils col­lec­tifs comme Fondaction pour entre­prendre des pro­jets d’innovation et d’insertion sociale. Cette pra­tique s’est d’ailleurs insé­rée dans la stra­té­gie du deuxième front puisqu’une bonne partie des mili­tantes et mili­tants des conseils cen­traux, à Montréal et en région, ont mis la main à la pâte pour encou­ra­ger le chan­tier d’économie sociale. Les offi­cières et offi­ciers des conseils cen­traux ont, de leur côté, siégé pen­dant long­temps sur des postes des conseils régio­naux de déve­lop­pe­ment ainsi que dans les conseils locaux coor­don­nés par des ins­tances de l’État qué­bé­cois.

L’émergence de l’alternative poli­tique de gauche

Dans les offi­cines de ces mêmes conseils cen­traux et sur­tout dans la région de Montréal, une pra­tique dif­fé­rente s’est tou­te­fois déve­lop­pée, qu’on appe­lait alors l’alternative de gauche. Dans un pre­mier temps, le Conseil cen­tral de Montréal, devenu le Conseil cen­tral du Montréal métro­po­li­tain (CCMM-CSN), renouant avec sa propre his­toire, décide de jouer un rôle d’intercesseur entre les dif­fé­rentes fac­tions de la gauche au Québec et de tra­vailler à son uni­fi­ca­tion. Ce qui a été réussi en bonne partie grâce à la créa­tion de l’Union des forces pro­gres­sistes. Le CCMM joue un rôle impor­tant dans la cam­pagne élec­to­rale de Paul Cliche et au cours des cam­pagnes suc­ces­sives d’Amir Khadir jusqu’à son élec­tion pour la pre­mière fois en décembre 2008. Par ailleurs, il a joué un rôle majeur dans la créa­tion d’un nou­veau parti poli­tique de gauche en 2006, Québec soli­daire. Ce parti est le résul­tat de la fusion de l’Union des forces pro­gres­sistes et d’Option citoyenne. Par la suite, bien que le Conseil cen­tral de Montréal ait main­tenu une posi­tion en faveur de Québec soli­daire, il n’a pas investi davan­tage le ter­rain poli­tique de gauche. Pourquoi ? On peut penser qu’il existe une cer­taine pudeur dans les orga­ni­sa­tions syn­di­cales, de même que dans plu­sieurs mou­ve­ments sociaux au Québec, sur le fait d’investir le champ poli­tique sur une base par­ti­sane. Cette réa­lité a fait en sorte que le deuxième front est devenu auto­nome en raison d’une sorte de lou­voie­ment à la fois des orga­ni­sa­tions syn­di­cales sym­pa­thiques à l’action poli­tique, mais aussi de Québec soli­daire qui a tou­jours hésité à s’allier d’une manière orga­nique avec ces orga­ni­sa­tions.

Conclusion

Le deuxième front aujourd’hui

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Sur la base du rappel his­to­rique pro­posé dans cet article, on peut déga­ger les conclu­sions sui­vantes.

  • Depuis vingt ans, le deuxième front n’a pas su insuf­fler un degré de com­ba­ti­vité suf­fi­sant au pre­mier front pour qu’il puisse faire des gains appré­ciables. Si l’on se réfère à la négo­cia­tion du sec­teur public, un des socles sur lequel repose la pra­tique de la CSN, on ne peut qu’observer une suc­ces­sion de défaites depuis le Sommet socioé­co­no­mique de 1996. La situa­tion est simi­laire en ce qui concerne la bataille contre l’austérité. Une entente rapide est ainsi conclue dans la négo­cia­tion du sec­teur public pour faire place à l’équité sala­riale en 2003. En 2004, la direc­tion de la cen­trale, après avoir mobi­lisé les membres et la popu­la­tion contre le projet de réin­gé­nie­rie, renonce à la grève sociale pré­tex­tant que la FTQ ne vou­lait pas la faire. En 2005, les tra­vailleurs et les tra­vailleuses subissent un décret hon­teux dans le cadre de la négo­cia­tion du sec­teur public et le mou­ve­ment syn­di­cal est inca­pable d’y répondre. En 2010, on s’entend sur une négo­cia­tion à rabais sous pré­texte que nous avons récu­péré le droit de négo­cia­tion. Mieux valait une entente faible que pas d’entente du tout semble-t-il. En 2012, les direc­tions des cen­trales, dont la CSN, cherchent à jouer les média­teurs lors de la grève étu­diante et pro­mettent la paix sociale. Les étu­diants et les étu­diantes rejettent cette pro­po­si­tion d’entente à plate cou­ture. Et la der­nière entente dans le sec­teur public conclue en 2015 a causé un tumulte impor­tant au sein de la cen­trale puisque la Fédération de la santé et des ser­vices sociaux ne l’a pas appuyée.
  • Le tra­vail inter­syn­di­cal inhé­rent au deuxième front qui avait été un levier impor­tant de la mobi­li­sa­tion de 1972 s’est affai­bli consi­dé­ra­ble­ment avec les années. On a pu le voir lors de la mobi­li­sa­tion géné­rale contre le projet d’austérité du gou­ver­ne­ment libé­ral. Par ailleurs, il s’est com­plè­te­ment dis­lo­qué au moment de la cam­pagne de marau­dage de 2017 dans le réseau de la santé et des ser­vices sociaux.
  • Le projet d’économie sociale n’a pas su tenir ses pro­messes d’il y a 20 ans. Bien que les chan­tiers d’économie sociale aient généré des mil­liers d’emplois et de nom­breux pro­jets en inser­tion sociale, on peut dire aujourd’hui que l’économie sociale n’a pas rempli ses pro­messes sur le plan idéo­lo­gique et poli­tique, comme option au sec­teur privé et comme para­digme pour un nou­veau contrat social. Et les com­pres­sions bud­gé­taires du gou­ver­ne­ment libé­ral dans toutes les struc­tures régio­nales comme les confé­rences régio­nales des élus sont peut-être en train d’achever ces chan­tiers.
  • Somme toute, ce qui a été sou­vent méprisé et décrié dans les appa­reils syn­di­caux demeure aujourd’hui ce qui reste de plus vivant et pro­met­teur : l’alternative poli­tique de gauche. Comme je l’ai men­tionné plus haut, le champ poli­tique de gauche avec Québec soli­daire s’est conso­lidé depuis ses débuts. Mais il n’y a pas eu de véri­table dia­logue stra­té­gique entre ce parti et les dif­fé­rentes com­po­santes du mou­ve­ment syn­di­cal qui lui est sym­pa­thique. Est-il pos­sible d’envisager une pos­si­bi­lité de rap­pro­che­ment ?

Un nou­veau deuxième front ?

Problème conjonc­tu­rel ou pro­blème struc­tu­rel ? La CSN n’a pas réussi à pro­po­ser un véri­table projet de trans­for­ma­tion sociale qui aurait pu ins­pi­rer les jeunes tra­vailleurs et tra­vailleuses comme ceux et celles qui inter­viennent dans le réseau de la santé et des ser­vices sociaux.

Cette frange de jeunes dis­po­sant d’un capi­tal sym­bo­lique fort, mais d’un capi­tal éco­no­mique plutôt faible, étant sou­vent sur­en­det­tée, a peut-être une idée dif­fé­rente de ce que pour­rait être la pra­tique syn­di­cale aujourd’hui.

Il serait per­ti­nent de com­prendre leur concep­tion du tra­vail. Car on tra­vaille pour les autres et aussi avec les autres. En ce sens, le syn­di­ca­lisme d’aujourd’hui doit prendre en compte la recom­po­si­tion de l’organisation du tra­vail. Il est temps d’en finir avec le vieux contrat syn­di­cal-patro­nal qui sti­pule que le droit de gérance appar­tient aux patrons et que les syn­di­cats doivent défendre leurs membres dans le cadre res­treint des condi­tions éco­no­miques et sociales. La souf­france au tra­vail causée par l’incapacité des tra­vailleurs et des tra­vailleuses de s’émanciper sur le plan pro­fes­sion­nel doit être une pré­oc­cu­pa­tion impor­tante des orga­ni­sa­tions syn­di­cales. Celles-ci doivent aussi favo­ri­ser l’émancipation des citoyens et des citoyennes aux­quels on accorde un sup­port social. On ne peut aban­don­ner ces tâches aux ges­tion­naires néo­li­bé­raux. L’organisation du tra­vail doit deve­nir un enjeu démo­cra­tique dans les orga­ni­sa­tions syn­di­cales dans une pers­pec­tive d’appropriation démo­cra­tique des ser­vices publics.

Contribuer à faire émer­ger cet agir commun poli­tique dans le tra­vail sala­rié exploité et aliéné reste un axe de la lutte contre le nou­veau mana­ge­ment moder­nisé, qui détruit encore plus inti­me­ment la dimen­sion morale et col­lec­tive du tra­vail en trans­for­mant les sub­jec­ti­vi­tés de l’intérieur[9].

Transformer le tra­vail dans une pers­pec­tive démo­cra­tique. C’est là, il me semble, un enjeu impor­tant du renou­vel­le­ment syn­di­cal. C’est sûre­ment à partir d’un enjeu de la sorte que nous pou­vons pro­po­ser un projet de syn­di­ca­lisme à la mesure des attentes des nou­veaux tra­vailleurs et tra­vailleuses.

René Charest[1]


  1. Organisateur com­mu­nau­taire, mili­tant et cher­cheur.
  2. La CSN, la FTQ (Fédération des tra­vailleurs et tra­vailleuses du Québec) et la CEQ (Centrale de l’enseignement du Québec, deve­nue la Centrale des syn­di­cats du Québec en 2000).
  3. On pourra consul­ter les sites sui­vants pour plus d’informations : <www​.ligne​du​temps​.org/​#​e​v​e​n​e​m​e​n​t​/​3​1​/​1​9​7​2​_​f​r​o​n​t​_​c​o​m​m​u​n​_​i​n​t​e​r​s​y​n​dical> et <http://​bilan​.usher​brooke​.ca/​b​i​l​a​n​/​p​a​g​e​s​/​e​v​e​n​e​m​e​n​t​s​/​2​4​5​7​.html>.
  4. Philippe Boudreau, La poli­ti­sa­tion comme com­po­sante active de l’évolution de la culture mou­ve­men­tiste : étude du rap­port à l’action poli­tique de trois mou­ve­ments sociaux qué­bé­cois, 1980-2009, thèse de doc­to­rat, École d’études poli­tiques, Université d’Ottawa, 2015.
  5. François Lamarche, « À propos du modèle qué­bé­cois d’économie sociale », Nouvelles pra­tiques sociales, vol. 10, n° 2, 1997.
  6. Bernard Eme, Jean-Louis Laville, Daniel Mothé, Bernard Perret et Guy Roustang, Vers un nou­veau contrat social, Paris, Desclée de Brouwer, 1996.
  7. Lamarche, op. cit.
  8. Ghislaine Raymond, Le « par­te­na­riat social ». Sommet socio-éco­no­mique de 1996, syn­di­cats et groupes popu­laires, Ville Mont-Royal, M édi­teur, 2013, p. 144-145.
  9. Pierre Dardot et Christian Laval, Commun. Essai sur la révo­lu­tion au XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2014.


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