A l’heure de la crise capitaliste : Rigueur, récession… et émancipation

Par Mis en ligne le 21 septembre 2011
Ceux qui gou­vernent le monde sont aujourd’hui devant un dilemme stra­té­gique : rigueur ou relance bud­gé­taire ? Le débat fait rage dans la presse finan­cière depuis le 5 août der­nier, et rien ne semble indi­quer que les classes diri­geantes des pays capi­ta­listes déve­lop­pés par­vien­dront à coor­don­ner leurs poli­tiques avant qu’une nou­velle réces­sion mon­diale survienne.

Le temps où le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI) décla­rait sur un ton ras­su­rant que la crise est ter­mi­née semble aujourd’hui très loin­tain. Pourtant ce n’était qu’en avril der­nier. La crainte d’une nou­velle réces­sion mon­diale est aujourd’hui dans les esprits de tous les gou­ver­nants. Éditorialiste au Financial Times, Martin Wolf en témoigne lorsqu’il écrit : « Il existe bel et bien un risque de spi­rale vicieuse (…) débou­chant sur une nou­velle contrac­tion éco­no­mique » (Le Monde, 6 sep­tembre). Ils ne sont cepen­dant pas tous d’accord sur la tac­tique à adop­ter face à cette menace. Alors que les grandes firmes et les inves­tis­seurs adaptent leur stra­té­gie sur les mar­chés en pré­su­mant que la réces­sion sera au rendez-vous, le patron de la Banque mon­diale, Robert Zoellick, décla­rait le 6 sep­tembre qu’il « ne pen­sait pas que les États-Unis et le monde vont retom­ber en réces­sion ».

Face au spectre de la réces­sion, les pays capi­ta­listes déve­lop­pés ont, depuis main­te­nant un mois, montré à la fois l’impuissance de leur poli­tique éco­no­mique et la concur­rence aveugle qu’ils se livrent entre eux. Même si plu­sieurs gou­ver­ne­ments dis­posent de réserves finan­cières pour mettre en œuvre une véri­table poli­tique de relance éco­no­mique, « les États [dont les États-Unis et l’Allemagne] qui pour­raient dépen­ser plus s’y refusent, et ceux qui vou­draient dépen­ser plus ne le peuvent pas » (Martin Wolf, Le Monde, 6 sep­tembre). De même pour les banques cen­trales. Pourquoi ce refus ? Parce qu’ils craignent tous d’être pris d’assaut par les spé­cu­la­teurs et la finance privée qui les accu­se­raient de « laxisme » bud­gé­taire. Par consé­quent, le monde pour­suit sa des­cente aux enfers parce que les États capi­ta­listes aux reins solides, à l’instar de l’Allemagne d’Angela Merkel, défendent leurs « inté­rêts natio­naux » contre les mau­vais élèves de l’austérité comme la Grèce, l’Italie et l’Espagne. Drôle de men­ta­lité que celle de ces « res­pon­sables » dont la cré­di­bi­lité n’a jamais fait de doute : lais­ser le bateau couler plutôt que d’unir les efforts des pas­sa­gers de la classe affaires à ceux de la classe économique.

Tout le pro­blème consiste alors à for­mu­ler une stra­té­gie apte à faire conver­ger les poli­tiques des États capi­ta­listes. C’est le sens du texte pro­gram­ma­tique de la direc­trice géné­rale du FMI, Christine Lagarde, publié dans le Financial Times le 16 août der­nier. Usant et abu­sant de la nov­langue du capi­tal, Lagarde aver­tit les classes diri­geantes que la géné­ra­li­sa­tion des plans d’austérité risque d’entraîner l’essoufflement d’une reprise déjà anémique.

Deux pistes à suivre sont esquis­sées pour sortir de cette impasse. D’abord unir la poli­tique des pays déve­lop­pés dans une même orien­ta­tion stra­té­gique. Elle écrit en ce sens : « Après l’éclatement de la crise à la fin de 2008, les res­pon­sables mon­diaux ont uni leurs efforts dans un but commun. Leurs actions nous ont ainsi épar­gné une répé­ti­tion de la Grande dépres­sion des années 30, en sou­te­nant la crois­sance, en s’attaquant à la sclé­rose des artères finan­cières, en reje­tant le pro­tec­tion­nisme et en four­nis­sant des res­sources au Fonds moné­taire inter­na­tio­nal. Le moment est venu de ravi­ver cet esprit, non seule­ment pour conju­rer tout risque de rechute, mais aussi pour mettre l’économie mon­diale sur la voie d’une crois­sance robuste, sou­te­nue et équi­li­brée. » L’esprit de 2008 n’est rien d’autre que celui qui porte les finances publiques au chevet du capi­tal malade, qui fait payer la crise capi­ta­liste aux peuples et qui rejoint l’engagement actif de l’État pour assu­rer l’accumulation des pro­fits au sein du para­digme néolibéral.

Face à ses pairs qui sou­tiennent que les États n’ont plus la capa­cité finan­cière pour « renouer avec l’esprit de 2008 », Lagarde détaille une stra­té­gie de classe pour sortir de cette impasse, en dis­tin­guant une tac­tique à court terme de relance éner­gique et une poli­tique à moyen terme de dépos­ses­sion des citoyens de leurs droits et acquis sociaux. «  Il faut pour­suivre simul­ta­né­ment deux objec­tifs, écrit Lagarde : assai­nis­se­ment à moyen terme et sou­tien à court terme de la crois­sance et de l’emploi. Cela peut paraître contra­dic­toire, mais ces deux objec­tifs se ren­forcent mutuel­le­ment. Les déci­sions qui sont prises pour rééqui­li­brer à terme les finances publiques, en met­tant en place les condi­tions d’une amé­lio­ra­tion sou­te­nue des comptes de l’État, créent à court terme un espace per­met­tant de sou­te­nir la crois­sance et l’emploi. »

Stratégie cohé­rente puisque les contre-réformes néo­li­bé­rales à moyen terme n’auraient pas d’incidence sur la demande d’aujourd’hui : « en pro­cé­dant par exemple à la réforme des pres­ta­tions sociales ou à la refonte de la fis­ca­lité ». Quant au court terme, il s’agit de mesures« visant à rehaus­ser la pro­duc­ti­vité, la crois­sance et l’emploi », ou encore à « accé­lé­rer la mise en œuvre des pro­jets d’infrastructure déjà prévus ». Si l’on tra­duit son propos, elle plaide donc pour la casse de l’État social menée conjoin­te­ment avec une poli­tique visant à accroître l’intensité de l’exploitation au tra­vail, en vue de convaincre les entre­prises d’investir dans la pro­duc­tion. En somme, la pour­suite de la guerre de classe diri­gée contre les classes popu­laires depuis trente années.

Qu’en est-il dans ce débat de ceux qui ont pour hori­zon, non pas « la confiance des mar­chés », mais l’émancipation des hommes ? Rien n’est plus faux que de croire que la rigueur et les contre-réformes néo­li­bé­rales sont des remèdes inévi­tables pour soi­gner le malade ; qu’il n’y a pas d’alternative pos­sible. Comme Daniel Bensaïd aimait à le rap­pe­ler, le champ des pos­sibles n’est déter­miné que par la lutte. Les pos­sé­dants et les par­ti­sans de l’ordre établi ont tou­jours eu recours à ce piège consis­tant à dire et à redire à satiété que nous sommes condam­nés à subir leur poli­tique, ajou­tant que c’est pour notre bien et dans notre inté­rêt, et, de sur­croît, que sans doute nous com­pren­drons un jour ou l’autre qu’ils avaient raison.

Pour nous, ceux qui selon les mots du Che res­sentent les injus­tices com­mises dans le monde comme autant de vio­lences faites contre nous-mêmes, la fata­lité de l’économisme néo­li­bé­ral n’est plus qu’un voile idéo­lo­gique ser­vant à conso­li­der le pou­voir d’une oli­gar­chie capi­ta­liste. Et nous ne sommes pas seuls : les indi­gnés de Puerta del Sol et de Syntagma, de place Tahrir et place de la Casbah, de Tel-Aviv et de Santiago parlent aujourd’hui la même langue – celle de la révolte poli­tique – signe des conver­gences et des nou­veaux pos­sibles qu’ont ouvert toutes ces luttes. Le déca­lage entre le profil de ces der­nières et les débats de la gauche de gou­ver­ne­ment dans les cam­pagnes élec­to­rales en cours sou­ligne enfin tout le tra­vail poli­tique qui reste à faire.

Dimitris Fasfalis

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