Nouveraux Cahiers du socialisme

INFOLETTRE des NCS

janvier 2019
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Lancement

NOUVEAUX CAHIERS DU SOCIALISME
No. 21 – Hiver 2019

  • Mercredi, 13 février 2019, à 18 h
  • Librairie Port de tête, 269, avenue du Mont-Royal (métro Mont-Royal)
  • Avec Dalie Giroux, Emanuel Guay et Alain Savard.
En kiosque et en librairie à compter du 15 février
Une dénommée

Rosa Luxemburg

Rosa-Luxemburg
Il y a 100 ans en janvier 1919, une femme courageuse et déterminée était assassinée dans les rues de Berlin par des militaires d’extrême droite. Elle avait 48 ans, mais depuis son plus jeune âge, elle était active dans les mouvements socialistes en Europe, en Pologne (son pays natal), en Russie et surtout en Allemagne où elle était devenue l’une des personnalités les plus remarquables du vaste mouvement socialiste de l’époque. Rosa s’était démarquée dans un monde d’hommes à la fois par la qualité de ses recherches (elle publiait en 1913 son ouvrage le plus fameux, L’Accumulation du capital[1]) que par son infatigable travail d’éducation populaire auprès des centaines de milliers de travailleuses et de travailleurs qui se rassemblaient sous le drapeau de la social-démocratie.

Plus tard, au moment du grand effondrement européen qui surgit avec la Première Guerre mondiale, Rosa se démarque encore en s’opposant à la posture (majoritaire) parmi les socialistes qui se rangent derrière « leurs » États. Avec une poignée de camarades, elle s’oppose au conflit, ce qui l’amène en prison pendant deux ans. Dans son isolement, elle observe l’irrésistible débandade de son pays encore dominé par une oligarchie féodale et militariste. La révolution soviétique, en octobre 2017, l’interpelle fortement, car elle observe une poussée de la base que rien ne semble pouvoir arrêter. À sa sortie de prison, l’État allemand s’effondre, Rosa se joint à une scission du Parti social-démocrate, qu’elle juge dépassé et paralysé et, plus tard, elle cofonde le Parti communiste allemand qui se joint, avec réticence, à l’Internationale communiste fondée à Moscou.

Éternelle dissidente, Rosa ne se gêne pas pour critiquer ce qu’on présente alors comme le « modèle » russe, le jugeant trop autoritaire, trop impatient et trop intolérant. Quelques mois avant son assassinat, elle estime que les mouvements populaires restent ascendants et cherchent une voie permettant une véritable émancipation, « par et pour les travailleurs » comme l’avait affirmé Marx.
Après sa disparition, l’élan s’est cependant brisé. Le vieil État s’est « relooké », avec l’appui de la social-démocratie traditionnelle, en attendant que resurgissent les vieux démons de l’extrême droite de son pays. Le Parti communiste, pendant ce temps, ira de défaite en défaite, brisant l’espoir de l’émancipation coincé entre les divers fascismes d’une part, et une Union soviétique reconstruite sur le mode carcéral et répressif. Par la suite, pendant plusieurs années, Rosa a été récupérée par la gauche prosoviétique comme une icône sans beaucoup de contenu, où étaient gommées, de manière plus ou moins frauduleuse, des critiques à l’endroit du « socialisme » à la manière de l’URSS.

Ce n’est que dans le sillon du « moment 1968 » que la pensée de Rosa est sortie des petites officines où elle était confinée. Au fur et à mesure que les mouvements rebelles un peu partout dans le monde cherchaient de nouvelles pistes en dehors des sentiers établis, l’œuvre de Rosa, sur une vaste gamme de sujets, est revenue sur la scène. Une partie, assez minime en fin de compte, a été publiée en français (qu’on retrouve sur l’Archive Internet des marxistes[2]). Une traduction de ses œuvres complètes, en anglais, est présentement en cours de production, grâce au travail acharné d’un chercheur américain, Peter Hudis[3]. Parallèlement, la Fondation Rosa Luxemburg, émanation du parti de gauche allemand, Die Linke, produit de nombreuses études sur et de Rosa, en allemand bien sûr, mais aussi en anglais et un peu en français[4]. Il faut noter également plusieurs ouvrages de grande valeur publiés en français sur l’œuvre et la vie de Rosa, notamment par Claudie Weill, Anouck Grienberg, Edwy Plenel, David Mulhman et, plus près de chez nous, Diane Lamoureux[5].

NOTES
[1] http://classiques.uqac.ca/classiques/luxemburg_rosa/oeuvres_3/oeuvres_3.html
[2] https://www.marxists.org/francais/luxembur/livres.htm
[3] Les deux premiers tomes viennent d’être publiés :< https://www.versobooks.com/series_collections/20-the-complete-works-of-rosa-luxemburg>. Douze autres volumes sont en préparation.
[4] https://www.rosalux.de/en/.
[5] Claudie Weill, Rosa Luxemburg. Ombre et lumière, Paris, Le Temps des Cerises, 2009 ; Rosa, la vie. Lettres de Rosa Luxemburg, textes choisis par Anouk Grinberg, introduction de Edwy Plenel, Paris, Éditions de l’Atelier, 2009 ; David Muhlmann, Réconcilier marxisme et démocratie, Paris, Seuil, 2010 ; Diane Lamoureux, Pensées rebelles. Autour de Rosa Luxemburg, Hannah Arendt et Françoise Collin, Montréal, Les éditions du remue-ménage, 2010.
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L’œuvre riche et généreuse de Rosa ne peut se résumer en quelques lignes. Elle se distingue également par la durée d’un engagement autour de certains grands principes (l’émancipation « par en bas », le socialisme comme rupture radicale, l’horizon capitaliste comme une impasse), marqué de grandes bifurcations, d’explorations, voire de contradictions. Aujourd'hui, relire Rosa en cherchant un « modèle » ou une « méthode » prête à porter est évidemment ridicule, comme l’est la relecture des autres personnalités socialistes du vingtième siècle. Cent fois plutôt qu’une, Rosa s’est trompée dans ses prédictions.

Elle pensait notamment que la révolution européenne était imminente, et elle n’a pas vu comment le capitalisme pouvait se réorganiser dans le sillon des nouvelles formes du capitalisme et d’autoritarisme. Certes, cette « opacité » était courante à l’époque, tant dominait l’espoir d’un nouveau monde. Elle pensait et elle disait qu’il y avait un seul choix dans un monde parvenu au bord du gouffre, « le socialisme ou la barbarie ». En réalité, le capitalisme avait plus qu’un tour sans son sac, tel qu’on l’a vu dans les décennies subséquentes.

Rosa dans ses analyses estimait par ailleurs que les peuples dominés devaient accepter de s’émanciper à l’intérieur des grands empires comme la Russie tsariste, au lieu de se battre pour souder l’émancipation sociale à l’émancipation nationale. Elle s’est retrouvée largement déconnectée des mouvements pour l’indépendance, y compris dans son pays natal, la Pologne, alors que la majorité des travailleurs et des socialistes pensaient que l’une (l’émancipation nationale) n’allait pas sans l’autre (l’émancipation sociale). Plus tard au moment des éruptions révolutionnaires un peu partout en Europe, elle a négligé les nombreux facteurs qui ont empêché les mouvements populaires de devenir hégémoniques, donc l’influence des cultures de l’obédience et de l’inertie, profondément encastrées dans la psyché de nombreux peuples. Cela l’a conduit à participer à un mouvement insurrectionnel en Allemagne qui était dans une large mesure voué à l’échec.

Ces détours dans les dédales d’une Europe au bord du gouffre lui ont cependant permis d’avoir des intuitions extraordinaires, bien avant de son temps. Bien qu’elle ne se soit jamais identifiée comme féministe, Rosa a porté dans ses actions et ses écrits une critique à « vif » du patriarcat dans toutes ses formes, y compris à l’intérieur des mouvements d’émancipation. Tel qu’évoqué plus haut, elle a vu la « faille » dans la proposition venue de Russie. Les impacts terribles de la contre-révolution survenue au tournant des années 1920 s’expliquent en partie par les pratiques et les théories héritées du dogmatisme, du scientisme et de l’autoritarisme des mouvements révolutionnaires de l’époque, pas seulement en Russie, mais particulièrement en Russie. Rosa avait vu cela, mais elle s’était abstenue de trop critiquer la révolution soviétique au moment où elle était agressée de toutes parts. Elle pensait, ou elle espérait, que l’expérience permette à la gauche de se réaligner, mais, on le sait maintenant, l’histoire a été un peu plus compliquée qu’elle ne le pensait. Comme l’affirme Michael Löwy, Rosa a mis de l’avant « une perception de l’histoire comme processus ouvert, comme une série de “bifurcations”, où le “facteur subjectif” – conscience, organisation, initiative – des opprimés devient décisif. Il ne s’agit plus d’attendre que le fruit “mûrisse”, selon les “lois naturelles” de l’économie ou de l’histoire, mais d’agir avant qu’il ne soit trop tard[1] ».

Aujourd’hui, il est important de revenir sur cette période tumultueuse, sur les révolutions du vingtième siècle, sur les avancées partielles, sur les échecs également, comme cela a été le fait en Allemagne (et plus tard en Espagne). Ce retour en arrière ne doit certes pas être nostalgique, sans penser non plus que l’on doive nécessairement réinventer la roue. Comme le disait Gramsci, « pour savoir où on s’en va, il faut savoir d’où on vient ».





NOTES
[1] Extrait d’un texte publié dans Actuel Marx, « Rosa Luxemburg et le communisme », n° 48, 2010, https://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=AMX_048_0022&contenu=citepar

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Première page du Drapeau rouge, le journal du Parti communiste allemand,
pour la commémoration de l’assassinat de Rosa Luxemburg et de Karl Liebneck

La crise de la social-démocratie

(extrait) [1]
Rosa Luxemburg, 1915



Nous sommes placés aujourd’hui devant ce choix : ou bien triomphe de l’impérialisme et décadence de toute civilisation, avec pour conséquences, comme dans la Rome antique, le dépeuplement, la désolation, la dégénérescence, un grand cimetière ; ou bien la victoire du socialisme, c’est-à-dire de la lutte consciente du prolétariat international contre l’impérialisme et contre sa méthode d’action : la guerre. C’est là un dilemme de l’histoire du monde, un ou bien – ou bien encore indécis dont les plateaux balancent devant la décision du prolétariat conscient. Le prolétariat doit jeter résolument dans la balance le glaive de son combat révolutionnaire : l’avenir de la civilisation et de l’humanité en dépend. Au cours de cette guerre, l’impérialisme a remporté la victoire. En faisant peser de tout son poids le glaive sanglant de l’assassinat des peuples, il a fait pencher la balance du côté de l’abime, de la désolation et de la honte. Tout ce fardeau de honte et de désolation ne sera contrebalancé que si, au milieu de la guerre, nous savons retirer de la guerre la leçon qu’elle contient, si le prolétariat parvient à se ressaisir et s’il cesse de jouer le rôle d’un esclave manipulé par les classes dirigeantes pour devenir le maître de son propre destin.
La classe ouvrière paie cher toute nouvelle prise de conscience de sa vocation historique. Le Golgotha de sa libération est pavé de terribles sacrifices. Les combattants des journées de juin, les victimes de la Commune, les martyrs de la Révolution russe – quelle ronde sans fin de spectres sanglants ! Mais ces hommes-là sont tombés au champ d’honneur, ils sont, comme Marx l’écrivit à propos des héros de la Commune, « ensevelis à jamais dans le grand cœur de la classe ouvrière ». Maintenant, au contraire, des millions de prolétaires de tous les pays tombent au champ de la honte, du fratricide, de l’automutilation, avec aux lèvres leurs chants d’esclaves. Il a fallu que cela aussi ne nous soit pas épargné. Vraiment, nous sommes pareils à ces Juifs que Moïse a conduits à travers le désert. Mais nous ne sommes pas perdus et nous vaincrons pourvu que nous n’ayons pas désappris d’apprendre. Et si jamais le guide actuel du prolétariat, la social-démocratie, ne savait plus apprendre, alors elle périrait « pour faire place aux hommes qui soient à la hauteur d’un monde nouveau ».



[1] Extrait de Rosa Luxemburg, La crise de la social-démocratie. Socialisme ou barbarie, 1915, https://www.marxists.org/francais/luxembur/junius/rljaf.html.

Grandeur et misère de la révolution russe

Rosa Luxemburg, 1918[1]



La révolution russe est sans conteste le fait le plus considérable de la guerre mondiale. La façon dont elle a éclaté, son radicalisme sans exemple, son action durable, tout cela réfute admirablement l’argument à l’aide duquel la social-démocratie allemande s’est efforcée, dès le début, de justifier la campagne de conquêtes de l’impérialisme allemand, à savoir la mission réservée aux baïonnettes allemandes de renverser le tsarisme et de délivrer ses peuples opprimés. Les dimensions formidables prises par la révolution en Russie, l’action profonde par laquelle elle a bouleversé toutes les valeurs de classe, développé tous les problèmes économiques et sociaux, et, par une marche conséquente, avec, pour ainsi dire, la fatalité d’un processus logique, elle est passée du premier stade de la république bourgeoise à des stades de plus en plus élevés. […]

Ce serait en effet une folie de croire qu’au premier essai d’importance mondiale de dictature prolétarienne, et cela dans les conditions les plus difficiles qu’on puisse imaginer, au milieu du désordre et du chaos d’une conflagration mondiale, sous la menace constante d’une intervention militaire de la part de la puissance la plus réactionnaire d’Europe, et en face de la carence complète du prolétariat international, ce serait une folie, dis-je, de croire que, dans cette première expérience de dictature prolétarienne réalisée dans des conditions aussi anormales, tout ce qui a été fait ou n’a pas été fait en Russie ait été le comble de la perfection. Tout au contraire, la compréhension la plus élémentaire de la politique socialiste et de ses conditions historiques nécessaires oblige à admettre que, dans des conditions aussi défavorables, l’idéalisme le plus gigantesque et l’énergie révolutionnaire la plus ferme ne peuvent réaliser ni la démocratie ni le socialisme, mais seulement de faibles rudiments de l’une et de l’autre. […]

Précisément les tâches gigantesques auxquelles les bolcheviks se sont attelés avec courage et résolution nécessitaient l’éducation politique des masses la plus intense et une accumulation d’expérience qui n’est pas possible sans liberté politique. La liberté seulement pour les partisans du gouvernement, pour les membres d’un parti, aussi nombreux soient-ils, ce n’est pas la liberté. La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement. Non pas par fanatisme de la « justice », mais parce que tout ce qu’il y a d’instructif, de salutaire et de purifiant dans la liberté politique tient à cela et perd de son efficacité quand la « liberté » devient un privilège. Selon Lénine et Trotski, la transformation socialiste est une chose pour laquelle le parti de la révolution a en poche une recette toute prête, qu’il ne s’agit plus que d’appliquer avec énergie. Par malheur – ou, si l’on veut, par bonheur –, il n’en est pas ainsi. Bien loin d’être une somme de prescriptions toutes faites qu’on n’aurait plus qu’à appliquer, la réalisation pratique du socialisme en tant que système économique, juridique et social, est une chose qui reste complètement enveloppée dans les brouillards de l’avenir. Ce que nous possédons dans notre programme, ce ne sont que quelques grands poteaux indicateurs qui montrent la direction générale dans laquelle il faut s’engager, indications d’ailleurs d’un caractère surtout négatif. Nous savons à peu près ce que nous aurons à supprimer tout d’abord pour rendre la voie libre à l’économie socialiste. Par contre, de quelle sorte seront les mille grandes et petites mesures concrètes en vue d’introduire les principes socialistes dans l’économie, dans le droit, dans tous les rapports sociaux, là, aucun programme de parti, aucun manuel de socialisme ne peut fournir de renseignement. Ce n’est pas une infériorité, mais précisément une supériorité du socialisme scientifique sur le socialisme utopique, que le socialisme ne doit et ne peut être qu’un produit historique, né de l'école même de l’expérience, à l’heure des réalisations, de la marche vivante de l’histoire. Mais s’il en est ainsi, il est clair que le socialisme, d’après son essence même, ne peut être octroyé, introduit par décret. Seule l’expérience est capable d’apporter les correctifs nécessaires et d’ouvrir des voies nouvelles. Seule une vie bouillonnante, absolument libre, s’engage dans mille formes et improvisations nouvelles, reçoit une force créatrice, corrige elle-même ses propres fautes. Si la vie publique des États à liberté limitée est si pauvre, si schématique, si inféconde, c’est précisément parce qu’en excluant la démocratie elle ferme les sources vives de toute richesse et de tout progrès intellectuels. Le peuple tout entier doit y prendre part. Autrement le socialisme est décrété, octroyé, par une douzaine d’intellectuels réunis autour d’un tapis vert.



Retrouver la flamme
Inès Schwerdtner[2]

NOTES
[1] Rosa Luxemburg, Extraits de La révolution russe, 1918, https://www.marxists.org/francais/luxembur/revo-rus/rrus.htm.
[2] Schwerdtner est journaliste et éditrice de Das Argument en Allemagne. Le texte est la traduction d’un extrait de celui paru dans Jacobin, « One, two, many Rosa Luxemburgs »,15 janvier 2019, https://jacobinmag.com/2019/01/rosa-luxemburg-anniversary-spd-revolutionary-realpolitik?fbclid=IwAR20GyZETxhYJQoprK-o-65O0BIfWBvOoEZc8v3E1vh1TH2Clru8lefRItc
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L’analyse de Rosa Luxemburg, menée avec une maîtrise sans précédent de la théorie marxiste, reste à la fois unique et impressionnante. Pourtant, justement parce que toute tentative de la copier alors qu’à l’époque où elle vivait elle ne pouvait qu’échouer, la gauche moderne préfère s’attarder quelque part entre les louanges d’un martyr et la mélancolie tranquille d’un passé perdu. Parfois (tristement), Rosa apparaît comme une icône sur des affiches ou des sacs à bandoulière.

C’est dommage, car Luxemburg a plus à offrir. Son travail révèle au moins deux idées décisives pour aujourd'hui. Premièrement, la « brutalité et la folie de l’économie capitaliste actuelle » demeurent inchangées et continuent de miner à la fois les ressources naturelles et la force de travail humaine – c’est-à-dire les fondements de cette même économie. La nécessité de transformer la production n’a pas disparu et s’est encore aggravée face aux catastrophes environnementales imminentes. Pourtant, alors que le capitalisme continue de s’étendre dans des espaces et des sphères de la vie, il prolonge également sa propre durée de vie.

Aux yeux de Luxemburg, cette intervention politique nécessitait une éducation et l’apprentissage de l’expérience. Chaque manifestation, même celle qui échouait, pouvait aider à créer de nouveaux mouvements plus performants. En ce sens, son héritage le plus important n’est pas le quoi de la théorie socialiste et de la politique socialiste sous forme de formules écrites ou de lois, mais plutôt le comment comprendre et transformer la société.

À une époque où les marchés capitalistes, les sociétés transnationales, les banques et leurs crises semblent catapulter l’humanité dans le désastre, il est essentiel de bien comprendre le fonctionnement de ces acteurs et systèmes. Par exemple, Luxemburg a porté une attention particulière aux liens entre le militarisme et le colonialisme. Si elle était ici aujourd'hui, elle nous demanderait d’étudier la politique industrielle chinoise et de la comparer à leurs équivalents allemand et américain. Elle suggérerait aux socialistes d’expliquer la relation entre le retrait militaire de l’Occident de la Syrie tout en renforçant ses propres frontières contre les réfugiés.

Elle aurait déchiqueté des termes creux comme le « trumpisme » ou le « populisme », qui servent à classer différents gouvernements comme « bons » ou « mauvais », mais qui sont en grande partie inutiles pour comprendre le fonctionnement réel de ces régimes. Elle aurait contré les discours sur « l’ère post-politique » en reconstruisant avec précision les interconnexions entre les intérêts économiques, le développement des forces productives, les crises et les ruptures et en montrant quelles formes de gouvernement en émergent. En même temps, elle aurait poursuivi la critique acerbe de la gauche, qu’elle accusait de répondre de manière trop rigide et bureaucratique aux défis – et aux tremblements de terre politiques – de son époque.

Aujourd’hui, en pensant à sa perspicacité, nous pouvons la relier au mouvement des gilets jaunes en France. Ces protestations des classes moyennes inférieures des provinces ont bouleversé la société française. Le fait qu’elles ne soient pas (encore) représentées par des syndicats et d’autres organisations politiques pose d’importantes questions de politique socialiste : comment ces organisations peuvent-elles soutenir ces manifestations et les utiliser pour obtenir des transformations en profondeur ? Dans la situation actuelle, Luxemburg s’opposerait aux compromis sociaux et aux « piétinements » des syndicats et leur demanderait de se mettre au travail.

Cette pensée en contradictions définit le comment de la politique révolutionnaire luxembourgeoise, où le leadership et la spontanéité ne s’excluent pas mutuellement. Il en va de même pour son soutien aux réformes conduisant à de réelles améliorations des conditions de vie des travailleurs, tout en restant focalisées sur l’objectif à long terme d’un socialisme démocratique. La gauche restait trop attachée à une logique finalement apolitique de nécessité pratique. L’analyse de Luxemburg et son pathos humaniste sont révolutionnaires, de même que sa compréhension de l’éducation politique et de l’organisation. Pour les crises à venir, nous n’avons pas besoin d’une seule, mais de nombreuses Rosa Luxemburg – femmes et hommes, jeunes et moins jeunes, noires et blanches et aux quatre coins du monde. La lutte pour le socialisme que sa génération a menée et finalement perdue est toujours aussi actuelle. Si notre génération ne parvient pas à prendre le relais, l’humanité n’aura peut-être pas une autre chance.



APPEL À COMMUNICATION

Colloque Rosa Luxemburg,
le socialisme contre la barbarie

Montréal, 6-7 juin 2019
Par Diane Lamoureux et Marie-Neige Laperrière

L’année 2019 marquera le 100e anniversaire de l’assassinat de Rosa Luxemburg par des milices d’extrême droite. Pour cette militante et théoricienne, le socialisme n’avait rien d’inéluctable et l’incapacité à le faire advenir était lourde de toutes les barbaries. Les cent dernières années lui ont malheureusement donné raison avec la montée des fascismes, la poursuite des massacres coloniaux, divers génocides, des catastrophes écologiques induites par l’action humaine et les menaces aux droits en invoquant la sécurité, pour n’évoquer que quelques-unes des formes qu’a prises la barbarie. Aujourd’hui, alors que l’extrême droite gagne du terrain partout sur la planète et participe au gouvernement de plusieurs pays considérés comme démocratiques, un retour sur la pensée de Luxemburg peut s’avérer salutaire pour réfléchir à certains des enjeux qui sont les nôtres et entrevoir certaines pistes de lutte contre les barbaries auxquelles nous sommes actuellement confronté.es.

Nous sollicitons donc des propositions autour des 4 axes suivants :

L’impérialisme et l’accumulation infinie du capital.
Rosa Luxemburg est une fine analyste des développements du capitalisme à son époque. Loin de considérer que l’accumulation primitive appartenait au passé, elle a montré que l’impérialisme réitérait sur de nouveaux territoires des processus à l’origine du développement du capitalisme européen. Elle montrait également que le militarisme et le massacre des populations colonisées sont intrinsèques à l’accumulation par dépossession. Qu’en est-il aujourd’hui des dimensions non seulement économiques mais également politiques de son analyse de l’impérialisme ? Comment cette analyse se transpose-t-elle aux formes contemporaines de colonisation et de dépossession ?

La politisation des opprimé.es.
Comment transformer l’oppression en action politique émancipatrice ? Quel est le rôle de l’action politique dans la politisation des groupes sociaux dominés ? Si la réflexion de Rosa Luxemburg a essentiellement concerné l’action émancipatrice de la classe ouvrière et a fait de la grève générale politique un outil important de politisation, comment tirer parti de ses réflexions dans un monde où les causes d’oppression sont multiples, mais où l’on doit également penser que l’émancipation des opprimé.es sera d’abord le fruit de leur propre action collective ? Comment penser la convergence des luttes, l’organisation des résistances et la création de collectivités non oppressives ? Comment, dans les pays qui se réclament de l’État de droit, préserver la liberté d’action collective face à la répression et à la criminalisation de la contestation sociale et politique ?

Le nationalisme, l’antisémitisme et le racisme.
La forme la plus visible du racisme en Europe avant la Première Guerre mondiale était probablement l’antisémitisme, ce qui n’a pas empêché les puissances coloniales européennes de procéder à une racialisation des rapports sociaux en soumettant les populations autochtones des pays colonisés à un mépris raciste et à une ségrégation entérinée par la loi. Par ailleurs, l’arme du nationalisme a été utilisée pour conférer certains privilèges à la classe ouvrière « nationale » des divers pays européens et faire en sorte que celle-ci se rallie à ses élites nationales. L’école et l’armée ont joué un rôle de premier plan dans la diffusion de ce nationalisme. Qu’en est-il aujourd’hui de la mobilisation du « privilège blanc » par les élites sociales et politiques ? Comment combattre efficacement le racisme, les formes contemporaines d’esclavagisme et les murs réels et symboliques qui se dressent un peu partout dans le monde ?

Être juive, femme et militante d’extrême gauche dans l’Europe du début du XXe siècle. Luxemburg soutenait ironiquement qu’elle et Clara Zetkin étaient les deux seuls hommes de la social-démocratie allemande. Ce faisant elle retournait contre ses adversaires politiques certains stigmates susceptibles d’entraver son activité politique. Se définir comme révolutionnaire alors que la tentation réformiste dominait le mouvement ouvrier européen de l’époque, être une femme alors que les femmes ne jouissaient pas de droits politiques, être juive dans des sociétés antisémites, tout cela plutôt que de freiner Luxemburg l’encourageait à militer pour un monde plus juste. Quelle est la part de ses circonstances biographiques dans ses choix politiques ? De façon plus générale, de quelles façons nos modes d’identification influencent-ils l’élaboration de nos revendications et les formes que prennent nos luttes ?



Les personnes intéressées à soumettre une communication doivent envoyer un résumé d’au plus 300 mots ainsi qu’une brève notice biographique avant le 20 février 2019 à Diane Lamoureux (diane.lamoureux@pol.ulaval.ca) et Marie-Neige Laperrière (marie-neige.laperriere@uqo.ca).

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Deuxième forum public de la Gauche urbaine de Montréal

Projet Montréal et la démocratie économique :

BILAN ET PERSPECTIVES

avec Jonathan Durand Folco* et François Saillant**

Depuis sa première année au pouvoir, la nouvelle administration Plante a mené plusieurs actions sur le plan économique, social, politique et environnemental. Quel bilan devons-nous faire de cette première année de Projet Montréal ? Quels sont les bons coups, mais aussi les angles morts de la nouvelle administration, qui semble poursuivre un modèle de développement économique néolibéral ? Nous esquisserons ensuite quelques pistes d’action, en montrant des exemples de mesures concrètes qui pourraient faciliter la transition écologique, la justice sociale et la démocratisation de l’économie à l’échelle locale: partenariats public-communs, démocratie numérique radicale, et entreprises publiques municipales.

* Jonathan Durand Folco est professeur à l’École d’innovation sociale de l’Université Saint-Paul, à Ottawa. Il est auteur du livre À nous la ville! Traité de municipalisme (Écosociété, 2017).

** François Saillant a été coordonnateur et principal porte-parole du Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) de 1979 à 2016. Il est auteur du livre Lutter pour un toit. Douze batailles pour le logement au Québec (Écosociété, 2018).

  • Jeudi, 31 janvier de 18 h 00 à 21 h
  • Alternatives, 3720 Avenue du Parc, Montréal, QC H2X 2J1, Canada
Repas « potluck » à 18 h, début de la conférence à 19 h. Venez souper avec nous !

Évènement gratuit et ouvert à tous et à toutes.
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PÉTITION

Debout pour l'école

Le collectif Debout pour l'école ! a déjà recueilli l’adhésion de plus de mille personnes, principalement du monde de l’éducation, toutes et tous convaincus de l’urgence d’agir pour changer positivement notre système d'éducation. Nous lançons donc une pétition qui réclame le retour à une authentique mixité sociale dans les écoles et les classes et l’amélioration des conditions de travail de tous les personnels scolaires afin que tous les élèves aient les conditions nécessaires à des apprentissages fondamentaux rigoureux. C’est à ce prix que nous pourrons réellement parler de réussite éducative et de lutte contre le décrochage scolaire.
Les membres du collectif s’emploieront, au cours des prochains mois, à diffuser la pétition auprès de la population québécoise dans toutes les régions du Québec et dans le plus grand nombre d’organisations de la société civile, pour obtenir un nombre significatif de signatures de citoyennes et de citoyens.

Debout pour l’école ! compte réunir des dizaines de milliers de signatures pour obliger le ministère de l’Éducation à agir dans ce sens. Joignez-vous à nous:
NUMÉRO ACTUEL

Les groupes populaires face à l’État

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Il est possible de s’abonner à la revue les Nouveaux Cahiers du socialisme (NCS) sous format numérique (25 $/an) ou d'acheter au numéro au format numérique (13,99 $) sur le site de la SODEP :

À compter du numéro 15, chaque numéro est également disponible à l'unité en format numérique (13,99 $/numéro) auprès d'une douzaine de diffuseurs de livres numériques. Pour plus de détails, consulter la fiche des Nouveaux Cahiers du socialisme sur la plateforme de l'Entrepôt du livre numérique.

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