70’s, années politiques !

Par Mis en ligne le 07 septembre 2010

Contre une vul­gate qui asso­cie le post-68 à l’hédonisme, le socio­logue Lilian Mathieu dresse un pano­rama des mou­ve­ments contes­ta­taires et en pro­pose une ana­lyse poli­tique per­cu­tante. Mais ces années inté­ressent encore notre pré­sent : ce passé proche permet d’analyser l’espace des mou­ve­ments sociaux.

Recensé : Lilian Mathieu, Les années 70, un âge d’or des luttes ? Paris, Textuel, 2009, 141 p.


Lilian Mathieu, socio­logue au CNRS, marie avec talent depuis plu­sieurs années recherches empi­riques et réflexions théo­riques sur les mou­ve­ments sociaux. Son der­nier livre, publié dans la col­lec­tion « Petite ency­clo­pé­die cri­tique » qu’il codi­rige avec Philippe Corcuff, pro­pose une syn­thèse sur les mou­ve­ments contes­ta­taires qui tra­ver­sèrent la France des années 1970, dans le sillage des évé­ne­ments de mai-juin 1968.

Un tour de France des luttes

La pre­mière partie de l’ouvrage pré­sente un pano­rama des dif­fé­rents mou­ve­ments contes­ta­taires, qui ont pour trait commun de pour­suivre la cri­tique des rap­ports de domi­na­tion. Mathieu, bien conscient des dif­fi­cul­tés d’une approche typo­lo­gique, est conduit à pro­po­ser cinq caté­go­ries de mou­ve­ments dont il retrace à grands traits l’histoire à partir d’une biblio­gra­phie remar­qua­ble­ment à jour : les contes­ta­tions du monde du tra­vail, essen­tiel­le­ment ouvrières ; les luttes des immi­grés qui asso­cient grèves d’OS, luttes pour le loge­ment et le droit au séjour ; la poli­ti­sa­tion de l’intime qui ras­semble les luttes pour les droits des femmes et les mobi­li­sa­tions des homo­sexuels ; la ques­tion des ter­ri­toires et des cadres de vie sub­su­mant le régio­na­lisme et la lutte pour l’amélioration de l’environnement avec la nais­sance de l’écologie poli­tique ; enfin les mou­ve­ments d’opposition aux auto­ri­ta­rismes qui ras­semblent pêle-mêle toutes les résis­tances à la répres­sion, les mou­ve­ments dans la jus­tice ou la méde­cine, l’anti-militarisme et le paci­fisme.

Touraine, Bourdieu, Boltanski… et Mathieu

Lilian Mathieu s’engage ensuite dans une recen­sion cri­tique des inter­pré­ta­tions de ces mou­ve­ments pro­po­sées par les sciences sociales. Il nour­rit d’abord une vigou­reuse réfu­ta­tion de la théo­rie des nou­veaux mou­ve­ments sociaux, déployée par Inglehart et Melucci, mais sur­tout par Alain Touraine et ses élèves. Touraine est ainsi cri­ti­qué parce que « sa pers­pec­tive relève, plus que de l’analyse socio­lo­gique du contem­po­rain, d’une forme de pro­phé­tisme social » (p. 78), et par la dis­qua­li­fi­ca­tion sym­bo­lique du mou­ve­ment ouvrier à laquelle il a par­ti­cipé. La seconde inter­pré­ta­tion, autour de la ques­tion des cycles de contes­ta­tion, conduit Lilian Mathieu à dis­cu­ter la fécon­dité de la notion de struc­ture des oppor­tu­ni­tés poli­tiques, qui ren­voie au contexte poli­tique et ins­ti­tu­tion­nel plus ou moins favo­rable à l’éclosion et au succès des mou­ve­ments sociaux. L’interprétation par des trans­for­ma­tions socio­mor­pho­lo­giques pro­po­sées notam­ment par Pierre Bourdieu et Gérard Mauger est éga­le­ment dis­cu­tée, notam­ment autour des trans­for­ma­tions du sys­tème édu­ca­tif. Ces auteurs font en effet du déclas­se­ment un des res­sorts essen­tiels de la mobi­li­sa­tion de cette petite bour­geoi­sie nou­velle. Or, de nou­veaux tra­vaux ont inva­lidé cette hypo­thèse, en par­ti­cu­lier chez les étu­diants. Enfin, Lilian Mathieu conclut son tour d’horizon par la pré­sen­ta­tion de la thèse de Luc Boltanski et Eve Chiapello sur les muta­tions du capi­ta­lisme, qui aurait réussi à désar­mer la cri­tique sociale du capi­ta­lisme et à inté­grer la cri­tique artiste.

La troi­sième partie de l’ouvrage s’attache à com­plé­ter ces inter­pré­ta­tions par une lec­ture poli­tique dans laquelle Lilian Mathieu déve­loppe la caté­go­rie d’espace des mou­ve­ments sociaux qu’il s’est atta­ché à construire [1]. Par ce concept, ins­piré de celui de champ forgé par Bourdieu, il désigne « l’univers de pra­tique et de sens que forme l’ensemble des mobi­li­sa­tions pro­tes­ta­taires d’une société donnée » (p. 103). Il sou­ligne ainsi les rela­tions d’interdépendance entre les dif­fé­rents mou­ve­ments qu’expliquent les enga­ge­ments mul­tiples de cer­tains mili­tants (la « mul­ti­po­si­tion­na­lité » dans la langue des poli­tistes), mais aussi des car­rières mili­tantes par­fois heur­tées. Le concept vise éga­le­ment à envi­sa­ger les rap­ports avec d’autres champs, notam­ment poli­tique et syn­di­cal. Fort de ce concept, et enga­geant en quelque manière une ana­lyse rétros­pec­tive des mou­ve­ments sociaux des années 1970 à l’aune de sa connais­sance par­ti­cu­liè­re­ment fine des mou­ve­ments sociaux des années 1990, Lilian Mathieu envi­sage à gros traits deux pro­ces­sus suc­ces­sifs d’autonomisation de l’espace des mou­ve­ments sociaux, notam­ment à la faveur du déclin du « gau­chisme mili­tant » à partir de 1972, qui permet un essor par­ti­cu­liè­re­ment spec­ta­cu­laire des­dits mou­ve­ments. À ce pre­mier temps, suc­cède une phase de rétrac­tion de l’autonomie de cet espace par la cap­ta­tion pro­gres­sive des thé­ma­tiques, des mots d’ordre et des mili­tants qu’opère le Parti socia­liste ; elle conduit fina­le­ment à la « quasi-absorp­tion de l’espace des mou­ve­ments sociaux par la poli­tique par­ti­sane et ins­ti­tu­tion­nelle » (p. 119) après l’élection de François Mitterrand en 1981. Lilian Mathieu sou­ligne ainsi l’entrée de nombre de cadres syn­di­caux et asso­cia­tifs, notam­ment ceux du Syndicat de la magis­tra­ture et du GISTI, dans les cabi­nets minis­té­riels.

68 : affaires de génération(s) ?

L’ouvrage, on le voit, est bien plus qu’une syn­thèse et offre des ana­lyses sti­mu­lantes. Il est savant, sans être cuistre, précis, sans jamais jar­gon­ner. On peut certes regret­ter que les ana­lyses sur les évo­lu­tions du sys­tème sco­laire soient si rapides. Plus dom­ma­geable est sa foca­li­sa­tion sur un cadre uni­que­ment natio­nal, alors que cette période et ses mili­tants furent inter­na­tio­na­listes, et que la cir­cu­la­tion des thé­ma­tiques, des réper­toires d’action col­lec­tive, des mili­tants, etc., attei­gnit une large ampleur. Mais cela sup­po­sait un tra­vail de très grande ampleur que per­sonne, encore, ne s’est vrai­ment risqué à faire [2]. Nous vou­drions plutôt, à partir de notre posi­tion d’historien, inter­ro­ger le cadre d’analyse géné­ral pro­posé par Lilian Mathieu. Ce der­nier fait de « Mai 68 » un « point de départ » (p. 15) de sa trame. Bien qu’il men­tionne le cou­rant his­to­rio­gra­phique des « années 68 », il tord quelque peu son cadre inter­pré­ta­tif puisque l’hypothèse, et à notre sens la fécon­dité, de ce cou­rant résident dans son iden­ti­fi­ca­tion de 68 non comme un point de départ, mais comme un pivot, ou, pour la France, un « épi­centre », dans une phase de contes­ta­tion plus ample [3]. De même, l’ouvrage col­lec­tif ras­sem­blant essen­tiel­le­ment des poli­tistes et des socio­logues Mai juin 68 envi­sage une phase entre 1945 et 1968 mar­quée par des « crises des rap­ports d’autorités » et des « tra­jec­toires cri­tiques » [4].

En négli­geant l’amont de 68 et en s’en tenant aux seules seven­ties, Lilian Mathieu court le risque de n’envisager qu’une seule géné­ra­tion active dans ces mou­ve­ments, celle des soixante-hui­tards, et d’abord étu­diants, qu’une his­to­rio­gra­phie pares­seuse assi­mile aux baby-boo­mers. Quoique impli­ci­te­ment, c’est bien cette géné­ra­tion-là qu’il place au cœur de son ana­lyse quand il envi­sage son retrait de l’action mili­tante (p. 93 notam­ment). De même, quand il fait de 1970-71 les années fon­da­trices des mou­ve­ments fémi­nistes et homo­sexuels, il néglige le rôle fon­da­men­tal mais anté­rieur du Mouvement fran­çais pour le plan­ning fami­lial (fondé en 1956) ou d’Arcadie [5], les­quels impli­quèrent des mili­tants plus âgés. On pour­rait étendre cette ana­lyse à la crise contes­ta­taire que tra­verse l’Église catho­lique en ces années post-conci­liaires et qui four­nit, comme Lilian Mathieu le recon­naît, « un foyer de recru­te­ment mili­tant majeur » (p. 113) [6]. Dès lors, l’hypothèse, emprun­tée à Gérard Mauger, qu’il faut cher­cher dans le déclin du gau­chisme mili­tant, à partir de 1972, l’explication à une auto­no­mi­sa­tion des mou­ve­ments sociaux en regard du champ poli­tique (p. 110), nous appa­raît un peu réduc­trice. À notre sens, cette auto­no­mi­sa­tion pour­rait être envi­sa­gée de manière plus pro­gres­sive, à partir d’une dis­qua­li­fi­ca­tion crois­sante de la gauche poli­tique, et notam­ment du Parti com­mu­niste, dans une frac­tion elle-même crois­sante des hommes et des femmes de gauche à partir du mitan des années 1960, voire de la guerre d’Algérie.

Mais cet élar­gis­se­ment du cadre chro­no­lo­gique nous semble sur­tout per­mettre d’enrichir le concept d’espace des mou­ve­ments sociaux que Lilian Mathieu pro­pose. Il insiste sur les rela­tions d’interdépendance entre les mou­ve­ments sociaux, qui sont d’ailleurs tou­jours en mou­ve­ment. Reprenant les ana­lyses de la socio­lo­gie mili­tante, il sou­ligne com­bien les enga­ge­ments mul­tiples favo­risent les connexions entre sites de mobi­li­sa­tions et au-delà entre les mou­ve­ments. Nous ajou­te­rions modes­te­ment que la prise en compte d’un cadre tem­po­rel plus ample per­met­trait sans doute de mieux repé­rer, dans le cadre de ces rela­tions d’interdépendance, les phé­no­mènes d’ « hybri­da­tion » d’un mou­ve­ment social à un autre, quand l’espace des mou­ve­ments sociaux s’autonomise.

Documents joints

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par Xavier Vigna

Notes

[1] Voir son article remar­quable « L’espace des mou­ve­ments sociaux », Politix n°77, 2007/1, p. 131-151. [2] Lilian Mathieu plaide d’ailleurs dans l’article cité plus haut pour un examen de la per­ti­nence de son concept hors du cadre fran­çais, « L’espace… », art. cit., p. 150. [3] Geneviève-Dreyfus-Armand et alii (dir.), Les années 68. Le temps de la contes­ta­tion, Bruxelles, Complexe, 2000 ; Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel (dir.), 68 une his­toire col­lec­tive (1962-1981), Paris, La Découverte, 2008 (« L’épicentre » est le titre de la 2e partie de l’ouvrage consa­cré à l’analyse de mai-juin 1968) ; Michelle Zancarini-Fournel, Le moment 68. Une his­toire contes­tée, Paris, Seuil, 2008. [4] Dominique Damamme et alii (dir.), Mai-juin 68, Ivry-Sur-Seine, L’Atelier, 2008. Lilian Mathieu y a d’ailleurs donné une riche ana­lyse des mani­fes­ta­tions en mai-juin 1968 à Lyon, Saint-Etienne et Roanne, pp. 195-206. J’ai tenté de donner un aperçu de la richesse de tous ces ouvrages dans « Clio contre Carvalho : l’historiographie de 68 », Revue inter­na­tio­nale des livres et des idées n°5, mai-juin 2008, p. 17-22. Cette recen­sion est dis­po­nible sans l’appareil de notes sur ce lien [5] Julian Jackson, « Qu’est-ce qu’un homo­sexuel libéré ? Le mou­ve­ment Arcadie dans les années 68 », Clio HFS n°29, 2009, p. 17-35. [6] L’ouvrage essen­tiel est celui de Denis Pelletier, La crise catho­lique. Religion, société, poli­tique en France (1965-1978), Paris, Payot, 2002.

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