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Un féminisme unidimensionnel

Résumé : Un essai inégal dans lequel Nina Power, sous prétexte de livrer une critique radicale du féminisme, produit une image réductrice de la femme.

Titre du livre : La femme unidimensionnelle

Auteur : Nina Power

Cela fait maintenant plusieurs décennies que le mouvement féministe s’est imposé sur la scène publique comme une force critique incontournable dans les pays occidentaux. Malgré tout, de nombreuses inégalités persistent entre les hommes et les femmes. Ces inégalités se matérialisent en termes de salaires autant qu’elles se maintiennent dans les mentalités, sous la forme de stéréotypes de genre. Qu’est donc devenu ce mouvement qui engagea au cours du vingtième siècle un formidable bouleversement culturel, économique et social ? Quelle est la situation du féminisme aujourd’hui ? Pour répondre à cette question, Nina Power débute La femme unidimensionnelle par un détour. Il y a près de cinquante ans, Herbert Marcuse publiait un essai dans lequel il avançait l’idée que la “société industrielle avancée” a pour propriété de façonner les désirs des individus, si bien que ces derniers, de leur propre volonté, se confortent aux exigences sociales dominantes 1. De son plein gré, l’esclave reproduit la volonté du maître. Son esprit se ferme, ses envies se calquent sur ce qu’on lui impose. Il devient peu à peu “unidimensionnel”. À l’heure où le “capitalisme” semble imprégner chaque facette de la vie des individus, peut-on appliquer aux revendications féministes la formule de Marcuse ? La femme d’aujourd’hui est-elle unidimensionnelle ?

 

Sarah Palin : “vraie” ou “fausse” féministe ?

Dans cet essai inégal et contradictoire, Nina Power propose quelques réponses. Elle cherche plus précisément à établir un état des lieux critique de la situation du féminisme contemporain. Dès le début, son constat est lancé : le féminisme va mal. Il souffre d’une “récupération” par des individus et des groupes qui le déforment, le contournent, le trahissent, et en définitive lui font perdre toute crédibilité. La philosophe de la Roheampton University s’engage alors dans une traque rageuse de ce qu’elle identifie comme étant les symptômes d’un féminisme en pleine dégénérescence.

Première cible : Sarah Palin, ancienne gouverneure de l’Alaska et candidate à la vice-présidence en 2008 pour le Parti républicain. Cette figure médiatique de la vie politique américaine se démarque parce qu’elle réussit à combiner deux éléments a priori incompatibles. Elle est une femme, qui revendique son identité de femme. Mais elle est aussi ultraconservatrice – dans une variante plutôt prononcée, fervente chrétienne et défenseuse des mères au foyer. Nina Power dissèque brièvement mais efficacement l’alchimie de ces deux ingrédients du point de vue médiatique. Elle constate à quel point la politicienne américaine réussit à jongler avec succès entre son rôle de femme indépendante bien déterminée à réussir sa vie professionnelle et celui de mère de famille qui a toujours du temps à consacrer à ses enfants. En quelques années de travail sur son image, Sarah Palin est devenue la brillante et nouvelle emblème d’un féminisme ultraconservateur.

Bien entendu, Nina Power s’insurge de cette “récupération”. Comment peut-on ainsi attribuer à la lutte des femmes pour l’émancipation des desseins si néfastes pour la cause féministe ? Cet argument recevable comporte toutefois de nombreuses limites. D’une part, voir en la personne de Sarah Palin le signe d’un féminisme à la dérive, n’est-ce pas confondre la réalité de ce mouvement avec des icônes médiatiques plus ou moins éphémères ? D’autre part, n’est-ce pas absurde de supposer que les femmes politiciennes devraient être, parce qu’elles sont des femmes, “meilleures” ou plus “gentilles” que les hommes ?

Peu nous importe si Sarah Palin incarne une forme de conservatisme antiféministe sous couvert de féminisme. Sa présence au premier plan de la scène politique américaine montre surtout que des femmes occupent peu à peu des positions de pouvoir et défendent des opinions divergentes ; ce qui pourrait être un idéal féministe. Cette réflexion s’applique d’ailleurs à tous les groupes dominés socialement. Doit-on systématiquement attendre que les individus d’origine étrangère luttent contre le racisme, que les politiciens issus des classes populaires prônent des mesures en faveur des quartiers défavorisés, que les juifs défendent Israël et les musulmans la Palestine ? Au lieu de ghettoïser les dominés en les renvoyant constamment à leur statut de dominés, ne faut-il pas plutôt fixer comme objectif l’obsolescence des catégories de la domination ? Tant que l’on attendra d’une femme politique qu’elle soit forcément féministe, comme le sous-entend Nina Power, on propagera l’idéal d’une société où les femmes resteront renvoyées à un rôle prédéterminé, celui de femmes devant être féministes parce qu’elles sont des femmes.

 

Quand les femmes dépensent trop d’argent en sacs à main

Quelques pages plus loin, tandis que Sarah Palin est repartie en campagne pour 2012, Nina Power s’enflamme toujours. Critiquant le “féminisme™”, c’est-à-dire la marchandisation de l’étiquette “féministe” et le fait que ce label soit devenu “à la mode”, elle entreprend de critiquer quelques images sociales de ce nouveau marché. C’est alors qu’elle tombe dans un monumental amalgame. Elle esquisse une description de la féministe™, femme idéal-typique qui correspond, pour dire vite, aux héroïnes de la série Sex and the City. Elle raille littéralement ces femmes qui, comme Carrie, Samantha, Charlotte et Miranda, sous prétexte d’être émancipées, ne produisent en définitive qu’un vulgaire cliché capitaliste : accumuler les sacs à main, les hommes, les chaussures et les sex-toys. Si l’on prend ce point de vue, on rejoint aisément la critique de Marcuse. Si les femmes d’aujourd’hui ressemblent tant aux héroïnes de Sex and the City, oui, la femme contemporaine est unidimensionnelle.

Mais peut-on vraiment parler des femmes en ne mobilisant que des représentations de personnes conquérantes, blanches, riches, cette minorité dominante qui peuple Manhattan d’après les scénaristes étasuniens ? Revenons sur Terre. Des inégalités encore inadmissibles sévissent, notamment dans le monde du travail, où la répartition des salaires et des temps partiels subis joue en défaveur des femmes. La plupart des simples mortelles triment plus que les hommes pour accéder à un même statut social, sans compter les nombreuses autres manifestations ordinaires de la domination masculine dans la sphère privée, des simples inégalités dans la distribution des tâches ménagères aux actes de violence à destination des femmes (violences conjugales, viols, mutilations sexuelles, etc.). Dans ce contexte, beaucoup rêvent surement de profiter d’un modèle capitaliste certes peu spirituel, mais qui leur permettrait de subvenir aux besoins du quotidien tout en restant indépendantes de leurs éventuels conjoints.

En somme, quand toutes les femmes consacreront leurs cinq milles dollars de salaire mensuel à acheter des sacs à main… alors l’essai de Nina Power sera d’actualité. On en est loin.

 

Argent, sexe et chocolat

Une autre contradiction émerge du livre. L’auteure exprime deux positions sur la sexualité. Elle encourage d’abord l’expérimentation de modèles familiaux et sexuels alternatifs, constatant au préalable que le style de vie traditionnel mène systématiquement à reproduire des inégalités de genre. Elle défend également la pornographie, ce qui la distingue d’une partie des féministes. En même temps, elle dénonce la publicité du sexe et la tyrannie de l’apparence comme étant des valeurs capitalistes. D’après elle, les femmes qui se gaussent de leurs sex-toys et qui changent d’amants tous les jours seraient les victimes d’un système consumériste rabaissant le sexe au rang de marchandise. Il y aurait donc le vrai sexe, non consumériste, pur et alternatif, et le faux sexe, consumériste, récupéré par les industries du porno et entretenant les fantasmes de domination sociale (masculine). Cette vision profondément naïve laisse perplexe : ne faudrait-il pas ici contester plus largement les modes de production ? En effet, comme la sexualité est indissociable d’une forme de marchandisation, la question cruciale serait de trouver un moyen pour que son intégration dans le marché n’implique pas un phénomène d’aliénation démesurée ; question qui se pose, finalement, pour n’importe quel marché.

Un dernier exemple retiendra notre attention. Après avoir promulgué une féroce dénonciation de la couleur rose, Nina Power consacre quelques paragraphes de son essai à la critique… du chocolat. Cet aliment maléfique serait devenu un symbole, celui de la décadence féministe. Les femmes disent aimer le chocolat, et parfois même celles qui se disent féministes disent aimer le chocolat. Selon l’auteure, cet engouement apporte un témoignage supplémentaire de la superficialité qu’on attribue, dans les représentations sociales, aux femmes indépendantes. Un exemple trivial est livré : celui d’Anousheh Ansari, la première femme non-astronaute à être allée dans l’espace. Quelque temps avant son départ, un journaliste d’ABC News lui demande si elle appréhende la nourriture quand elle sera “dans les étoiles”. Elle répond qu’elle ne s’en soucie pas… “tant qu’il y a une chose – du chocolat”. Parmi les femmes blanches et riches qui peuplent l’essai de Nina Power, la seule femme iranienne (mais néanmoins riche) se voit ramenée au rang de mangeuse de chocolat. La philosophe ne nous dit malheureusement pas quels aliments les “vraies” féministes seraient censées préférer manger lorsqu’elles vont dans l’espace. Pour plus de précisions, il nous faudra attendre sa prochaine publication, probablement un manuel de bonne conduite.

 

Le féminisme doit-il être une norme ?

Malgré ses approximations, ce petit essai apporte toutefois quelques propositions intéressantes. Sa mise en question du modèle familial traditionnel – comme modèle de reproduction de la domination masculine – présente en particulier une certaine originalité. L’auteure évoque entre autres un fait divers, celui d’un “pacte de grossesse” conclu par un groupe d’adolescentes aux États-Unis. Ces dernières souhaitaient élever leurs enfants collectivement et indépendamment du père. Nina Power y voit une possibilité de concurrencer le schéma classique des familles nucléaires. Elle s’appuie, malheureusement, sur un argument biologique discutable – prétendant que des adolescentes de quinze ans seraient en meilleure forme physique pour avoir des enfants. Ainsi cette proposition, en plus de cibler un âge inadéquat, souffre d’un certain essentialisme en contradiction avec le désir d’émancipation prôné à d’autres endroits.

Plus généralement, La femme unidimensionnelle offre une critique sans concession de la récupération politique du féminisme, récupération indéniable mais dont la démonstration au fil des pages se perd trop souvent dans la confusion entre deux phénomènes distincts : d’un côté le féminisme, de l’autre les conséquences contradictoires de sa diffusion médiatique et politique. L’omission des progrès effectifs permis par ce mouvement en termes d’égalités hommes/femmes mène l’auteure à critiquer sans discernement “le” féminisme, ce qui l’écarte par ailleurs de la recherche de solutions alternatives aux rapports de genre tels qu’ils sont encore de nos jours, c’est-à-dire favorables aux hommes. Et cette absence de suggestions concrètes corrobore l’absence d’une approche vraiment critique quant à la place de toutes les femmes dans les sociétés contemporaines. Rien sur les femmes des milieux populaires et sur la dépendance économique. Rien sur les violences conjugales et leurs conditions sociales. Rien sur la stigmatisation des femmes musulmanes. Rien sur les pays non-occidentaux. Le féminisme de Nina Power reste abstrait et réducteur, uniquement revendicable par celles qui peuvent se le permettre.

Le pire écueil de ce petit essai est de passer à côté de la complexité des mouvements féministes, parcourus, comme tout courant politique, par des positions antagonistes et par des luttes de pouvoir. Elle ne semble pas voir dans la diversité des opinions et des modes de vie une richesse, mais un risque : celui que toutes les féministes ne défendent pas la même voie, la même représentation de la femme et de la sexualité, le même rapport à la société marchande. Ne peut-on pas être féministe et porter des talons aiguilles, féministe et dirigeante d’une entreprise cotée en bourse, féministe et rêvant au prince charmant, féministe altermondialiste, féministe libertine pro-sexe, et ainsi de suite ?

Obliger les femmes à “se libérer sexuellement” n’est pas mieux que de les obliger à “ne pas être libérées sexuellement”. Critiquer les femmes qui accordent de l’importance à l’épilation ou au contraire critiquer celles qui préfèrent lutter contre la tyrannie du “poil ras” n’est pas plus pertinent que de moquer leur soi-disant engouement pour la couleur rose. Le problème reste toujours d’imposer une norme pour toutes. Et même si l’on aboutissait, selon les souhaits de l’auteure, à une société où les femmes ne s’épileraient pas, ne mangeraient pas de chocolat et n’aimeraient pas le rose, on n’assisterait pas à une égalité symbolique entre les hommes et les femmes mais à un féminisme totalitaire, prédestinant les femmes à une seule manière d’être “véritablement” féministe et de s’afficher comme telle. Les femmes n’ont-elles pas déjà assez souffert d’être encadrées par un seul modèle pour qu’on les destine à un seul autre ? Ne peut-on pas les laisser choisir elles-mêmes ?

A la fin du livre, nous ne savons pas si la femme d’aujourd’hui est unidimensionnelle, mais nous savons que le féminisme proposé par Nina Power l’est.

 

 

Le dossier de nonfiction.fr sur le mouvement féministe comprend des articles sur :

 

– Les lobbies féministes, par Lilia Blaise.

– Mix-Cité, par Pierre Testard.

– Osez le féminisme, par Lilia Blaise.

– La Barbe, par Quentin Molinier.

– Les TumulTueuses, par Quentin Molinier.

– Une analyse des nouvelles modalités d’action des militantes féministes, par Marie-Emilie Lorenzi.

– Un entretien avec la chercheuse Christelle Taraud sur la structuration actuelle du mouvement féministe, par Pierre Testard.

– Un entretien avec la philosophe Sandra Laugier sur l’éthique féministe du care, par Pascal Morvan et Quentin Molinier.

– Un aperçu de la présence féministe sur Internet, par Pierre Testard.

– Une recension du livre de Valérie Ganne, Juliette Joste et Virginie Berthemet, Merci les filles, par Charlotte Arce.

– Un portrait d’une “ancienne”, Florence Montreynaud, par Charlotte Arce.

– Un entretien avec Martine Storti, sur le passé et l’avenir du féminisme, par Sylvie Duverger.

– Une interview de la philosophe Geneviève Fraisse sur le féminisme et son actualité, par Sylvie Duverger et Lilia Blaise.

– Un entretien avec Marie-Hélène Bourcier sur la queer theory, par Sylvie Duverger.

– Une chronique de l’ouvrage de Jean-Michel Carré, Travailleu(r)ses du sexe (et fières de l’être), par Justine Cocset.

– Une brève de féminisme ordinaire, par Sophie Burdet. 

A lire aussi :

– Martine Storti, Je suis une femme. Pourquoi pas vous ? 1974-1979, quand je racontais le mouvement des femmes dans Libération, par Fabienne Dumont.

– Réjane Sénac-Slawinski (dir), Femmes-hommes, des inégalités à l’égalité, par Aurore Lambert.

– Sylvie Schweitzer, Femmes de pouvoir. Une histoire de l’égalité professionnelle en Europe (XIXe-XXIe siècles), par Léonor Gutharc.

 

– “L’Etat doit-il réglementer la représentation du corps féminin dans la publicité ?“, par Matthieu Lahure.

 

 

rédacteur : Solenn CAROF Et Baptiste BROSSARD , Critiques à nonfiction.fr
Illustration :

Notes :
1 – Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel. Essai sur l’idéologie de la société industrielle avancée, Paris, Minuit, 1968.

Titre du livre : La femme unidimensionnelle
Auteur : Nina Power
Éditeur : Les prairies ordinaires
Titre original : One Dimensional Woman
Collection : Penser Croiser
Date de publication : 09/01/10
N° ISBN : 235096048X

 

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