Bande de colons

NOTE DE LECTURE par Serena Iacobino

Lire Alain DeneaultBande de colons. Une mauvaise conscience de classe, Montréal, Lux, coll. « Lettres libres », 2020,

 

 

Dans cet ouvrage, le philosophe québécois Alain Deneault peint la figure du colon sous les traits de l’idiot utile, protagoniste oublié du récit colonial. Il complète les Portraits d’Albert Memmi1 en situant le colon comme celui qui n’est pas racisé, comme le colonisé, mais qui ne détient aucun pouvoir sur la colonie, comme le colonisateur. Il est l’acteur qui suit le scénario qu’on a écrit pour lui et qui fait avancer le spectacle (post)colonial, dont le théâtre est ici le Canada. Ce « pays », qui se veut un assemblage de terres et de propriétés mais qui manque d’unité, est géré par une oligarchie qui poursuit l’œuvre coloniale, renouvelle l’essor républicain et se console sous la légitimité royale que lui confère la « Couronne » britannique. Pour Deneault, la majorité de la population canadienne est aveugle au fait qu’elle constitue une « bande de colons », dont le rôle historique est négligé jusqu’à nos jours.

2Qui est donc le colon ? C’est la petite main, la force travail, celui qui est coincé dans son contrat salarial, qui pense être le consommateur alors qu’il est le protagoniste du projet d’exploitation. Il n’est ni victime, ni dominant. En effet, le colon peut se travestir en colonisateur, c’est-à-dire que, par le statut social et culturel dont il dispose, il se montre solidaire de la classe des puissants et il se pense toujours comme un Européen. Il se pose ainsi comme supérieur aux colonisés, alors qu’il est soumis tout comme eux au pouvoir des dirigeants. À la différence des colonisés, le colon exploite la terre qu’il habite pour tirer profit des ressources disponibles. Pourtant, il se distingue des colonisateurs car il ne détient pas le même degré de souveraineté : le colon vit ainsi dans la médiocrité de son propre statut, car il maintient la violence coloniale tout en étant lui-même administré.

Tout d’abord, Deneault explore le rapport entre colon et colonisé. Il arrive que le colonisé se déguise en colon et vice versa. Deneault analyse ainsi les rapports sociaux et géopolitiques sur lesquels s’est construit le Canada. Il procède par une investigation historique qui met en exergue le processus de colonisation. D’une part, il montre comment les colonisés ont été transformés en colons, dans une traite industrielle de la fourrure, en créant une économie de la nature précaire et en étant marginalisés dans les réserves. D’autre part, il démontre comment les colons ont également été influencés par les pratiques et modes de vie des peuples autochtones. Dans le but d’une domestication de la main-œuvre, les colonisateurs ont opéré une répréhension violente entre le XVIe et le XIXe siècle, en rendant les peuples amérindiens esclaves d’une terre spoliée et en faisant des colons (surtout français) les pions de cette spoliation. « Bref, le Canada qui se présente aujourd’hui comme le parangon du multiculturalisme fut créé sur base d’une hiérarchisation ethnique », résume Deneault (p. 65). Toutefois, incapable de définir son statut et d’évaluer son rôle dans l’histoire, le colon s’aliène et s’efface au sein de la « classe moyenne ».

4Alain Deneault poursuit ensuite l’analyse du lien entre colon et colonisateur. Pour lui, le colonisateur est celui qui administre la colonie tout en en tirant profit, comme un investisseur capitaliste. Le colonisateur rêve d’un « Canadian dream », d’un pouvoir d’accaparement et d’accès aux ressources, d’un paradis fiscal et judiciaire, d’un passage du mercantilisme au « libre-échange ». Le colonisateur est ainsi soutenu par la Couronne britannique, qui lui permet de légitimer son contrôle sur les institutions coloniales. Le colon, partageant le même rêve, se retrouve pourtant frustré de ne pas faire partie de cette oligarchie. Même si les deux figures se sont confondues et se confondent encore, le colonisateur continue de fonctionner sur le mode colonial, sous la direction britannique ; il s’enivre d’une exploitation du territoire et agit pour l’intérêt du marché étranger. Or pour le colon, « le seul voyage vers sa nouvelle terre suffit à l’aliéner par rapport à sa culture d’origine » (p. 136). Le colon est placé sur cette terre par le colonisateur, qui en dessine la géographie, en organise la politique et en divise le travail. Il rappelle constamment au colon sa dette historique : « tu es là parce que je l’ai décidé, la ville que tu as fondée m’appartient, le travail que tu déploies me profite » (p. 136). Ainsi, Alain Deneault dénonce le manque d’analyse de la figure du colon, main-d’œuvre mobile et pièce manquante du couple surétudié colonisateur-colonisé, alors qu’« un colon sans colonisateur est une aberration » (p. 141). Cette négligence révèle ainsi une « mauvaise conscience de classe », comme l’exprime le sous-titre du livre. Pour soutenir ce propos, l’auteur fait un parallèle avec le Congo de Léopold II2. Il estime en effet que le Canada a adopté le même modèle colonial que le Congo de Léopold II, mais qu’il a bien réussi. C’est un « Canada africain »3, dont les fondations reposent sur le génocide des peuples autochtones, qui a pu se développer et laisser la place au « libre-échange » et à la propriété privée. Il demeure ainsi comme « territoire sous la domination d’un pays » (p. 158) puisqu’il perdure à être une province de la Couronne britannique. C’est par ce qu’il nomme l’« Irvingnie »4 que le philosophe québécois dénonce ensuite la prédominance de la famille Irving sur l’est du Canada. Ce monopole quasi dynastique sur le plan politique, industriel, commercial, culturel et associatif est l’exemple emblématique d’une « colonie dans la colonie » (p. 161).

5In fine, Alain Deneault explique les intérêts qu’ont les colonisateurs à maintenir les colons dans le « Canadian dream », c’est-à-dire à les garder comme pions d’une activité coloniale. Les monarques construisent ainsi le mythe du Canada, à travers un discours trompeur qui passe par les médias, par l’exaltation de l’équipe sportive « nationale » ou par les musées. Deneault appelle ainsi à une approche critique interrogeant l’histoire et questionnant la colonialité. . Pour lui, il faut faire face à la mauvaise conscience de classe et à l’aliénation du statut du colon. Il est nécessaire de démanteler le Canada et de l’organiser en sous-régions, en refondant des collectivités à une échelle plus viable. Comme le révélait Durkheim du fait que nous sommes membres d’entités politiques trop vastes,5 Deneault conclut son ouvrage en affirmant que le moment est venu de forger des ordres politiques nouveaux. Dans ce pamphlet, le philosophe québécois propose ainsi un nouveau regard sur la societé canadienne. L’originalité de cette analyse réside dans le diagnostic d’une figure longtemps négligée par les auteurs postcoloniaux : le colon, qui reste un acteur central de notre contemporanéité et auquel peu de littérature s’intéresse.