2010 : Bienvenue dans le monde d’Orwell.

Par Mis en ligne le 02 janvier 2010

Dans son livre « 1984 », George Orwell décrit un super état nommé Oceania dont le lan­gage guer­rier inver­sait les termes pour en faire des men­songes qui « sont passés dans l’histoire comme des véri­tés. « Celui qui contrôle le passé, » disait le slogan du Parti, « contrôle le futur : celui qui contrôle le pré­sent contrôle le passé. »

Barack Obama est le diri­geant de l’Oceania contem­po­rain. En deux dis­cours en cette fin de décen­nie, le lau­réat du prix Nobel de la paix a affirmé que la paix n’était plus la paix, mais plutôt une guerre per­ma­nente qui « s’étend bien au-delà de l’Afghanistan et du Pakistan » jusqu’à des « régions agi­tées et des enne­mis diffus » (*). Il l’a défi­nie comme la « sécu­rité glo­bale » et nous conviait à nous mon­trer recon­nais­sants. A l’intention du peuple d’Afghanistan, que les Etats-Unis ont envahi et occupé, il a déclaré avec malice : « Nous n’avons aucun inté­rêt à occu­per votre pays ».

Dans l’état d’Oceania, vérité et men­songe ne font qu’un. Selon Obama, l’attaque amé­ri­caine contre l’Afghanistan en 2001 fut auto­ri­sée par le Conseil de Sécurité des Nations Unies. Il n’y a jamais eut d’autorisation des Nations Unies. Il a dit que « le monde » sou­te­nait l’invasion au len­de­main du 11 sep­tembre alors qu’en réa­lité dans 34 des 37 pays sondés par l’institut Gallup, une écra­sante majo­rité s’y oppo­sait. Il a dit que les Etats-Unis ont envahi l’Afghanistan « uni­que­ment après que les Taliban aient refusé de livrer (Oussama) Ben Laden ». En 2001, les Taliban ont tenté à trois reprises de livrer Ben Laden, selon le régime mili­taire du Pakistan, mais ils furent igno­rés. Et même la mythi­fi­ca­tion du 11 sep­tembre par Obama pour jus­ti­fier sa guerre est fausse. Plus de deux mois avant l’attaque des tours jumelles, le ministre des affaires étran­gères du Pakistan, Niaz Naik, était informé par l’administration Bush qu’une attaque mili­taire allait être lancée mi-octobre. Le régime tali­ban à Kaboul, qui avait été secrè­te­ment sou­tenu par l’administration Clinton, n’était plus consi­déré comme suf­fi­sam­ment « stable » pour garan­tir le contrôle amé­ri­cain sur les oléo­ducs et gazo­ducs vers la mer Caspienne. Le régime devait donc être ren­versé.

Le men­songe le plus éhonté d’Obama est que l’Afghanistan aujourd’hui est un « havre » pour Al-Qaeda et ses attaques contre l’Occident. Mais son propre conseiller à la sécu­rité natio­nale, le Général James Jones, a déclaré au mois d’octobre qu’il y avait « moins de 100 » membres d’Al-Qaeda en Afghanistan. Selon les ser­vices de ren­sei­gne­ment US, 90 % des Taliban sont à peine des Taliban, mais « une insur­rec­tion tri­bale locale qui s’oppose aux Etats-Unis parce ces der­niers consti­tuent à leurs yeux une force d’occupation. » La guerre est une arnaque. Il faut avoir un encé­pha­lo­gramme à plat pour croire encore à la « paix mon­diale » qu’Obama veut nous vendre.

Cependant, en cou­lisses se pré­pare un véri­table plan. Sous le com­man­de­ment du trou­blant Général Stanley McCrystal, qui fut dis­tin­gué pour ses esca­drons de la mort en Irak, l’occupation d’un des pays les plus pauvres est un modèle pour les « régions agi­tées » du monde qui échappent encore au contrôle d’Oceania. Il est connu sous le nom de COIN, ou « coun­ter-insur­gency net­work » (réseau de contre insur­rec­tion), qui ras­semble mili­taires, orga­ni­sa­tions huma­ni­taires, psy­cho­logues, anthro­po­logues, média et consul­tants en rela­tions publiques. Noyé sous un jargon qui parle de gagner les coeurs et les esprits, son objec­tif est de pro­vo­quer des conflits inter­eth­niques et une guerre civile : Tadjiks et Ouzbekes contre Pashtouns.

C’est ce que les Américains ont fait en Irak où ils ont détruit une société mul­tieth­nique. Ils ont acheté des gens et construit des murs entre des com­mu­nau­tés où aupa­ra­vant on connais­sait des mariages mixtes, ils ont pro­cédé à un net­toyage eth­nique des sun­nites et exilé des mil­lions à l’étranger. Les médias embar­qués ont pré­senté tout ceci comme « la paix », et les uni­ver­si­taires amé­ri­cains à la solde de Washington et les « experts en sécu­rité » coa­chés par le Pentagone sont appa­rus à la télé­vi­sion pour répandre la bonne nou­velle. Comme dans « 1984 », c’est le contraire qui était vrai.

Quelque chose de simi­laire est prévu pour l’Afghanistan. La popu­la­tion sera dépor­tée dans des « zones cibles » contrô­lées par des chefs de guerre finan­cés par Washington et le trafic d’opium. Que ces chefs de guerre soient notoi­re­ment connus pour leur bar­ba­rie n’a aucune impor­tance. « Cela ne nous dérange pas » avait déclaré un diplo­mate de l’administration Clinton en réfé­rence de la per­sé­cu­tion des femmes sous le régime « stable » des Taliban. Des orga­ni­sa­tions huma­ni­taires, des ingé­nieurs et des agro­nomes seront dési­gnés pour gérer la « crise huma­ni­taire » et ainsi « sécu­ri­ser » les zones tri­bales.

Voilà pour la théo­rie. Ca a bien fonc­tionné en Yougoslavie où une par­ti­tion éth­nique sec­taire a balayé une société qui était jadis paci­fique, mais ça a échoué au Vietnam où le pro­gramme des « hameaux stra­té­giques » de la CIA dont l’objectif était de regrou­per la popu­la­tion et la divi­ser pour battre le Viet Cong – un terme fourre-tout que les amé­ri­cains employaient pour dési­gner les résis­tants, comme aujourd’hui ils emploient le terme « tali­ban ».

Une part de res­pon­sa­bi­lité incombe aux Israéliens, qui depuis long­temps conseillent les Américains en Irak et en Afghanistan. Les net­toyages eth­niques, la construc­tion de murs, les points de contrôle, les puni­tions col­lec­tives et la sur­veillance constante sont reven­di­qués comme des inno­va­tions israé­liennes qui ont permis le vol de la majo­rité du ter­ri­toire Palestinien. Et pour­tant, malgré toutes les souf­frances endu­rées, les Palestiniens n’ont pas été irré­vo­ca­ble­ment divi­sés et résistent en tant que nation, contre toute attente.

Les pré­cur­seurs les plus emblé­ma­tiques du Plan Obama, que le lau­réat du Prix Nobel de la Paix et son étrange géné­ral et ses hommes en charge des rela­tions publiques aime­raient nous faire oublier, sont ceux qui ont échoué en Afghanistan jus­te­ment. Les Britanniques au 19eme siècle et les Soviétiques au 20eme siècle ont tenté de conqué­rir le pays sau­vage par le net­toyage eth­nique mais ont du déguer­pir, après avoir pro­vo­qué un bain de sang. Leurs mémo­riaux sont les cime­tières des empires. Le pou­voir d’un peuple, par­fois dérou­tant, sou­vent héroïque, est comme des graines qui germent sous un man­teau de neige, et les enva­his­seurs le craignent.

« C’était curieux », a écrit Orwell dans « 1984 », « de penser que le ciel était le même pour tous, en Eurasie, en Estasie ou ici. Et que les gens sous ce ciel étaient très sem­blables, par­tout dans le monde… des gens qui s’ignoraient, sépa­rés par des murs de haine et de men­songes, et qui pour­tant étaient pra­ti­que­ment les mêmes qui … accu­mu­laient dans leurs coeurs, leurs ventres et leurs muscles l’énergie qui un jour allait ren­ver­ser le monde. »

John Pilger

http://​ww​.john​pil​ger​.com

tra­duc­tion VD pour le Grand Soir

(*) Discours du pré­sident Obama en fran­çais

http://​french​.chad​.usem​bassy​.gov/di…

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