1983 : Grenade et la restauration de l’ordre capitaliste mondial,

un prélude aux catastrophiques années 1980

Par Mis en ligne le 18 septembre 2009

Il y a 30 ans, le 13 mars 1979, la pre­mière révo­lu­tion de Noir-es anglo­phones réus­sis­sait à ren­ver­ser le régime néo­co­lo­nial de Sir Eric Gairy et éta­blis­sait un gou­ver­ne­ment révo­lu­tion­naire dans l’île de Grenade. Cette révo­lu­tion connaî­tra une double défaite : à l’intérieur avec le coup d’État opéré par une fac­tion sta­li­nienne[1] diri­gée par Bernard Coard ; à l’extérieur avec l’invasion des marines amé­ri­caines, le 25 octobre 1983.

L’importance des événements à Grenade

Cette île n’est pas plus grande que celle de Martha’s Vineyard, sur la côte sud de la presqu’île du Cap Cod, dans l’État du Massachusetts aux États-Unis, et sa popu­la­tion, en 1983, aurait pu rem­plir le Stade du Centenaire à Montevideo, en Uruguay. Ce stade peut accueillir 108 000 spec­ta­teurs. L’importance des évé­ne­ments ne tient donc pas au poids démo­gra­phique ou encore à l’importance éco­no­mique de l’Île des épices. Elle tient à d’autres fac­teurs. Tout d’abord, ce fut le plus grand déploie­ment mili­taire état­su­nien après la défaite du Vietnam et sa pre­mière opé­ra­tion à « visage décou­vert ». Cela pavera la voie à d’autres inter­ven­tions du même ordre, notam­ment au Panama. L’armée de la super­puis­sance état­su­nienne avait fina­le­ment réussi à sur­mon­ter le syn­drome de la défaite viet­na­mienne et recom­posé sa capa­cité d’intervention dans le monde. Ensuite, le ren­ver­se­ment du gou­ver­ne­ment révo­lu­tion­naire par une fac­tion sta­li­nienne (ou pro­so­vié­tique dans cer­taines cir­cons­tances) s’est répété dans d’autres endroits, de l’Afghanistan à l’Éthiopie, en pas­sant par le Burkina Faso. Cette récur­rence n’est sans doute pas aléa­toire. Elle exige réflexion et ana­lyse, même si l’URSS n’est plus un fac­teur dans les pro­ces­sus révo­lu­tion­naires d’aujourd’hui, car les phé­no­mènes de contre-révo­lu­tions poli­tiques ou ther­mi­do­riens, qui mènent à des dic­ta­tures bona­par­tistes[2], sont vrai­sem­bla­ble­ment récur­sifs et, malgré des moda­li­tés et des formes qui varient, affectent tout pro­ces­sus révo­lu­tion­naire. Enfin, cette défaite de la révo­lu­tion est annon­cia­trice d’autres défaites, notam­ment en Amérique cen­trale et en Afrique, et du retour à l’ordre bour­geois à l’échelle mon­diale, ainsi que d’une pro­fonde déso­rien­ta­tion dans les Antilles, plus par­ti­cu­liè­re­ment dans les îles anglo­phones.

Essor révolutionnaire et offensive contre-révolutionnaire victorieuse

La défaite état­su­nienne au Vietnam en 1975 et l’incapacité de Washington d’intervenir mili­tai­re­ment, grâce à la décom­po­si­tion de son armée, a permis à plu­sieurs luttes de libé­ra­tion natio­nale de connaître un succès rapide, du Mozambique à la Guinée-Bissau en pas­sant par l’Angola. Des révo­lu­tions ont éclaté un peu par­tout, du Nicaragua à l’Iran. Même le cœur de l’impérialisme mon­dial a été ébranlé, du moins à ses pour­tours : les dic­ta­tures en Grèce et au Portugal ont été ren­ver­sées et celle de l’Espagne est dis­pa­rue avec la mort du Caudillo Franco. Un peu par­tout, les mou­ve­ments sociaux ont fait des gains non négli­geables et les syn­di­cats, mêmes ceux dont l’origine était de type cor­po­ra­tif ou catho­lique, se mon­traient com­ba­tifs. Plusieurs d’entre eux se récla­maient du socia­lisme et étaient tentés par l’action poli­tique ouvrière indé­pen­dante des partis bour­geois. Bref, l’époque était plutôt favo­rable aux dominé-es. Et le monde aurait pu chan­ger de base.

Un des pre­miers actes de la contre-révo­lu­tion en marche, l’invasion mili­taire de Grenade, sera un élé­ment signi­fi­ca­tif de la res­tau­ra­tion de l’ordre capi­ta­liste mon­dial, un des linéa­ments de la catas­tro­phique décen­nie 1980, carac­té­ri­sée par l’offensive réac­tion­naire vic­to­rieuse, laquelle impo­sera ce qui est désor­mais connu comme la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale.

Dans les pays capi­ta­listes du Centre, les attaques contre les acquis du mou­ve­ment ouvrier ont été ponc­tuées par les défaites bru­tales des contrô­leurs aériens aux États-Unis en 1981 et des mineurs en Grande-Bretagne en 1984. Les gou­ver­ne­ments Thatcher et Reagan ont pu dès lors impo­ser leurs poli­tiques moné­ta­ristes anti­so­ciales — pre­mière mou­ture des poli­tiques néo­li­bé­rales —, pro­cé­der à la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics, affai­blir les droits sociaux et relan­cer les pro­fits des entre­prises. Dans les autres pays capi­ta­listes domi­nants, il n’y a pas eu un écra­se­ment du mou­ve­ment ouvrier, mais les régres­sions ont été impor­tantes : le niveau de vie des sala­rié-es stag­nait ou bais­sait et le salaire indi­rect (ou salaire social) était en recul. Le mou­ve­ment ouvrier était désor­mais sur la défen­sive. Dans les pays de la Périphérie capi­ta­liste, on a assisté à l’enlisement puis à la défaite des pro­ces­sus révo­lu­tion­naires, de l’Iran au Nicaragua, de l’Éthiopie au Burkina Faso, du Salvador à l’Afghanistan. Dans les pays du « socia­lisme (ir)réellement exis­tant », l’échec de la révo­lu­tion en Pologne en 1981 et la recons­ti­tu­tion de l’ordre bureau­cra­tique (coup d’État du géné­ral Jarulevski) assu­re­ront la pré­do­mi­nance des cou­rants favo­rables à la res­tau­ra­tion du capi­ta­lisme qui, en 1989, cap­te­ront à leur profit les fruits des mobi­li­sa­tions de masse en faveur de la démo­cra­tie poli­tique. En 1979, à la suite de l’invasion par les troupes viet­na­miennes du Cambodge des Khmers rouges, ce qui a arrêté le géno­cide, une guerre a opposé la République popu­laire de Chine au Vietnam récem­ment libéré. Au plan intel­lec­tuel, les adieux au pro­lé­ta­riat se sont mul­ti­pliés, de nom­breux chantres de la « Grande Révolution cultu­relle pro­lé­ta­rienne » maoïste ont retourné leur veste et condamné toute révo­lu­tion deve­nue pour eux syno­nyme de dic­ta­ture tota­li­taire. Le « socia­lisme » était désor­mais lar­ge­ment décon­si­déré, ce qui au niveau idéo­lo­gique a laissé le champ libre aux forces réac­tion­naires.

L’analyse de la révo­lu­tion et de la contre-révo­lu­tion à Grenade peut aider non seule­ment à com­prendre les dyna­miques internes au pro­ces­sus tumul­tueux de la prise du pou­voir par les dominé-es et de la construc­tion d’une nou­velle société, mais éga­le­ment les moyens mis en œuvre par les domi­nants pour res­tau­rer l’ordre bour­geois.

L’invasion

Près de cinq ans après une révo­lu­tion qui, sans effu­sion de sang, avait réussi à vaincre le pou­voir bour­geois néo­co­lo­nial de Sir Eric Gairy, chef du Grenada United Labour Party, et permit d’importantes amé­lio­ra­tions des condi­tions de tra­vail et de vie, l’impérialisme le plus puis­sant de la pla­nète impo­sait par les armes sa contre-révo­lu­tion. Il a fallu 7 000 hommes de troupes pour venir à bout de l’aspiration à l’indépendance, à la démo­cra­tie et au socia­lisme des Grenadien-nes, ce qui repré­sente un GI pour 14 habi­tants. C’est l’équivalent du débar­que­ment de 830 000 marines à Cuba. Les troupes état­su­niennes avaient comme auxi­liaires 300 sol­dats et poli­ciers de la Barbade et d’autres îles de la Caraïbe, les­quels ont été main­te­nus à l’arrière des com­bats. Toutefois, cela a conféré à l’opération Urgent Fury une « cou­ver­ture mul­ti­na­tio­nale » visant à légi­ti­mer l’agression contre-révo­lu­tion­naire.

Le 25 octobre 1983, à cinq heures du matin, com­men­çait l’invasion de Grenade. Les com­bats ont duré quelques jours. Le camp gre­na­dien comp­tait 1 500 sol­dats ainsi que 700 Cubains, en majo­rité des ouvriers du bâti­ment, et 60 conseillers mili­taires ori­gi­naires de l’URSS, de la Corée du Nord, de l’Allemagne de l’Est, de la Bulgarie et de la Libye. La résis­tance à l’envahisseur a été suf­fi­sam­ment impor­tante pour que l’armée état­su­nienne ait été obli­gée d’envoyer sur place deux bataillons sup­plé­men­taires. Il y a eu 19 morts et 116 bles­sés au sein des troupes amé­ri­caines ; 45 mili­taires gre­na­diens ont été tués et 358 bles­sés ; 24 Cubains ont trouvé la mort, 59 furent bles­sés et 638 faits pri­son­niers[3].

Préparée long­temps à l’avance[4], l’invasion a pro­fité de l’opportunité créée par l’affaiblissement de la révo­lu­tion à Grenade à la suite du ren­ver­se­ment par un coup d’État du Gouvernement révo­lu­tion­naire popu­laire (GRP).

Le 12 octobre Maurice Bishop a été arrêté et démit de ses fonc­tions de Premier ministre sous l’accusation de com­plo­ter pour assas­si­ner Bernard Coard. Le 19 octobre, le peuple de Grenade s’est sou­levé pour réta­blir au pou­voir le GRP. Les lieux de tra­vail ont été fermés, les rues de la capi­tale, St. George, ont été enva­hies par les mani­fes­tant-es et Maurice Bishop, qui avait été placé en rési­dence sur­veillée, a été libéré. On a estimé que de 15 000 à 30 000 per­sonnes ont mani­festé, soit l’équivalent de 1,4 à 2,8 mil­lions de per­sonnes au Québec. Les troupes armées fidèles à Coard ont tourné leurs armes contre la mani­fes­ta­tion de masse, bles­sant et tuant de nom­breuses per­sonnes. Le nou­veau pou­voir, le Comité mili­taire révo­lu­tion­naire (CMR), a exé­cuté, le 19 octobre, plu­sieurs diri­geant-es du New Jewel Movement (NJM), du GRP et des syn­di­cats, notam­ment Maurice Bishop, Unison Whiteman, Fitzroy Bain, Jacqueline Creft, Vincent Noel et Norris Bain. Comme dans l’URSS sta­li­nienne au tour­nant des années 1920 et 1930, la contre-révo­lu­tion poli­tique dévo­rait ses enfants : le nou­veau pou­voir assas­si­nait ceux qui avaient dirigé la révo­lu­tion.

L’héritage colonial

L’île de Grenade a été une colo­nie fran­çaise puis bri­tan­nique pen­dant plus de 300 ans. Elle a obtenu de la Grande-Bretagne son indé­pen­dance en 1974. L’héritage colo­nial et néo­co­lo­nial auquel a fait face la révo­lu­tion gre­na­dienne était lourd : 40 % de la popu­la­tion était anal­pha­bète (70 % des femmes), 50 % était au chô­mage, 60 % habi­tait des mai­sons sans eau cou­rante. Le revenu moyen s’établissait à 325 dol­lars cana­diens par année, soit un dollar par jour. Quelque 80 % des expor­ta­tions (cacao, noix de mus­cade et banane) étaient orien­tées vers l’Europe, 75 % des impor­ta­tions ali­men­taires en pro­ve­naient. L’infrastructure indus­trielle était déri­soire : sur 120 entre­prises recen­sés en 1977, la moitié embau­chait moins de cinq per­sonnes. En 1978, le sec­teur manu­fac­tu­rier n’employait que 6 % de la force de tra­vail et contri­buait dans une pro­por­tion encore plus faible au PNB. La prin­ci­pale indus­trie de l’île était la bras­se­rie qui fai­sait tra­vailler 76 per­sonnes sur une base per­ma­nente. Toutefois, c’était dans les docks que l’on retrou­vait la plus impor­tante concen­tra­tion de sala­rié-es de l’île[5].

La popu­la­tion rurale consti­tuait la très grande majo­rité de la popu­la­tion. Le recen­se­ment de 1961 indi­quait que plus de la moitié des terres et des plan­ta­tions supé­rieures à 500 acres était non culti­vée et que 89 % des paysan-nes ne pos­sé­dait que 24 % des terres alors que 1 % des pro­prié­taires fon­ciers déte­nait 56 % des terres[6].

En consé­quence, l’émigration était très élevée. Environ 1 000 per­sonnes quit­tait l’île chaque année, soit 1 % de la popu­la­tion. Au début des années 1980, on retrou­vait quatre fois plus de Grenadien-nes en Grande-Bretagne, aux États-Unis et à Trinidad qu’à Grenade même. À cause de cette émi­gra­tion mas­sive, la pyra­mide d’âge était dés­équi­li­brée : en 1980, on esti­mait que 47 % de la popu­la­tion avait moins de 15 ans. C’était donc une situa­tion où une très forte pro­por­tion de la popu­la­tion était dépen­dante.

L’industrie tou­ris­tique était défi­ciente, puisqu’il n’y avait aucun aéro­port inter­na­tio­nal, ce à quoi le gou­ver­ne­ment révo­lu­tion­naire a voulu pal­lier. Cela été l’un des pré­textes invo­qués par les auto­ri­tés état­su­niennes pour enva­hir Grenade. Une publi­ca­tion du minis­tère de l’Agriculture des États-Unis sou­li­gnait, en 1971, qu’étant donné la qua­lité et la quan­tité incer­taines des pro­duits locaux, les hôte­liers impor­taient leurs pro­duits, sur­tout des États-Unis, pour des­ser­vir leur clien­tèle[7].

L’État néocolonial

L’indépendance poli­tique de 1974 n’a pas changé les pro­blèmes aux­quels fai­sait face la popu­la­tion. Grenade res­tait pour la Grande-Bretagne une source de pro­duits agri­coles trai­tés et empa­que­tés par des com­pa­gnies bri­tan­niques. Le gou­ver­ne­ment Gairy, déjà en place sous l’administration colo­niale directe, est resté au pou­voir après l’indépendance. Dans les années 1950, Gairy a obtenu un appui popu­laire en tant que diri­geant de la lutte pour l’indépendance et orga­ni­sa­teur de la syn­di­ca­li­sa­tion des tra­vailleurs agri­coles. Profitant du pou­voir, il s’est construit un petit empire dans les biens mobi­liers, le tou­risme et le com­merce. Son gou­ver­ne­ment natio­na­liste bour­geois a permis à quelques Grenadiens et sur­tout à lui-même de s’enrichir rapi­de­ment. L’État néo­co­lo­nial a été uti­lisé essen­tiel­le­ment pour créer une nou­velle bour­geoi­sie natio­nale. Comme au Nicaragua de Somoza, l’État n’était pas un ins­tru­ment du capi­ta­lisme col­lec­tif[8], mais ser­vait sur­tout à inter­ve­nir en faveur d’une cote­rie limi­tée de nou­veaux bour­geois liés de très près au des­pote et lar­ge­ment inféo­dée à ce der­nier. L’État était un ins­tru­ment de « concur­rence déloyale »[9]. Après la prise du pou­voir, le NJM a condamné toute forme d’expropriation (natio­na­li­sa­tion sans indem­ni­sa­tion) et de natio­na­li­sa­tion comme du « gay­risme » puisque Gairy uti­li­sait ce type d’intervention éta­tique pour éli­mi­ner ses concur­rents.

Malgré l’interventionnisme éco­no­mique de Gairy, l’économie gre­na­dienne res­tait domi­née par le capi­tal finan­cier bri­tan­nique, cana­dien et état­su­nien.

Afin de défendre son régime cor­rompu, Gairy a fait passer une série de lois contre le droit de grève et les liber­tés démo­cra­tiques. En 1967, il a mis sur pied le Mongoose Gang, un corps répres­sif équi­valent à celui des Tontons Macoutes haï­tiens[10]. Despote illu­miné, Gairy a tenté à cha­cune de ses inter­ven­tions à l’Assemblée géné­rale de convaincre l’ONU de mettre sur pied une agence de sur­veillance des ovnis.

L’insurrection

Nous recon­nais­sons à Grenade, tout comme les impé­ria­listes le recon­naissent, que sans la révo­lu­tion cubaine de 1959, il n’y aurait pas eu de révo­lu­tion en 1979 ni à Grenade ni au Nicaragua.

Maurice Bishop[11]

En 1973, la fusion du Movement Assemblies of the People (MAP), dirigé par Maurice Bishop et Kendrick Radix, et du Joint Endeavor for Welfare, Education and Liberation (JEWEL), dirigé par Unison Withman, a donné nais­sance au New Jewel Movement. Cette orga­ni­sa­tion était animée aussi bien par des mili­tant-es se récla­mant du mar­xisme que du Black Power. L’influence de la révo­lu­tion cubaine était notable ainsi que celle des luttes de libé­ra­tion natio­nale d’Angola et de Guinée-Bissau[12]. La base du MAP était essen­tiel­le­ment urbaine, tandis que celle du JEWEL était rurale.

Le pro­ces­sus d’accession à l’indépendance de Grenade a été marqué par le dur­cis­se­ment du régime. Le 18 novembre 1973, lors du « dimanche san­glant », le Mangoose Gang s’est atta­qué aux diri­geants du NJM. Comme au Nicaragua en 1979, des élé­ments de la bour­geoi­sie sont entrés en dis­si­dence et ont appelé avec le NJM à une grève géné­rale en jan­vier 1974. Le 21 du même mois, lors d’une mani­fes­ta­tion vio­lem­ment répri­mée, la police a assas­siné le père de Maurice Bishop. Le droit de grève a été sus­pendu pour les employé-es des ser­vices publics et des res­tric­tions ont été por­tées aux liber­tés démo­cra­tiques.

Dès sa for­ma­tion, le NJM a montré une capa­cité impor­tante de mobi­li­sa­tion. Ses réunions de masse réunis­saient plus de 10 000 per­sonnes. Il a exigé la démis­sion de Gairy et la par­ti­ci­pa­tion des tra­vailleurs et des tra­vailleuses au pro­ces­sus d’indépendance. Très rapi­de­ment, la nou­velle orga­ni­sa­tion a initié et mené les luttes ; plu­sieurs de ses membres diri­geaient les syn­di­cats.

En 1976, le NJM a fait alliance avec deux for­ma­tions poli­tiques bour­geoises, le Grenada National Party et le United People’s Party. Cette « People Alliance », basée sur un pro­gramme mini­mum de réformes, a obtenu 48,5 % du suf­frage popu­laire et six sièges de dépu­tés, dont trois pour le NJM. Les élec­tions ont tou­te­fois été enta­chés de fraudes, de répres­sion et d’interdictions. Toutefois, Maurice Bishop était désor­mais le chef de l’opposition offi­cielle.

La semaine pré­cé­dant l’insurrection du 13 mars 1979, les diri­geants du NJM ont appris que Gairy com­plo­tait pour les faire assas­si­ner. C’est cette infor­ma­tion qui a pro­vo­qué l’insurrection.

Le 13 mars, une cin­quan­taine de mili­tant-es du NJM en armes ont pris le contrôle d’une caserne (True Blue) et de la radio. L’appel à l’insurrection a été entendu : un mil­lier de sala­rié-es ont par­ti­cipé à une grève géné­rale tandis que des cen­taines d’autres ont investi des com­mis­sa­riats de police et d’autres lieux stra­té­giques. Les forces répres­sives ont été para­ly­sées. Le coût humain de l’insurrection a été limité à trois morts dont un acci­den­tel. Le 20 mars, 20 000 per­sonnes, soit un habi­tant sur cinq, ont fêté le ren­ver­se­ment du régime Gairy.

Membre de l’Internationale socia­liste, le NJM avait déve­loppé un pro­gramme axé avant tout sur les reven­di­ca­tions démo­cra­tiques et anti-impé­ria­listes (d’où cette pos­si­bi­lité d’alliance avec des partis bour­geois). Il fai­sait la pro­mo­tion d’une éco­no­mie mixte. À l’origine, le NJM ne visait pas la construc­tion d’une société socia­liste.

Le NJM était lié de très près au People’s National Party de la Jamaïque, dirigé par Michael Manley. En 1979, deux diri­geants du NJM ont publié un livre qui citait l’expérience de la Jamaïque sous Manley comme preuve de la pos­si­bi­lité d’une voie gra­dua­liste non-capi­ta­liste de déve­lop­pe­ment[13]. Maurice Bishop expri­mait en ces termes le pro­gramme de son gou­ver­ne­ment, qui comp­tait des repré­sen­tants de la bour­geoi­sie : « Nous disons clai­re­ment que le sec­teur privé a un rôle à jouer. Mais nous disons aussi clai­re­ment que toutes les socié­tés et tous les hommes d’affaires doivent res­pec­ter les droits des ouvriers. Nous sommes un gou­ver­ne­ment ouvrier[14]. »

Jusqu’à sa défaite en novembre 1980 au profit du très réac­tion­naire Jamaïca Labour Party dirigé par Edward Seaga, le gou­ver­ne­ment de Manley a aidé de façon impor­tante le GRP. En dépit de réformes sociales impor­tantes, l’expérience du « socia­lisme démo­cra­tique » jamaï­quain s’est soldée par un échec, lequel a été en partie dû à l’hostilité des ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales et à celle des com­pa­gnies mul­ti­na­tio­nales de bauxite qui ont tout mis en œuvre pour pré­ci­pi­ter sa chute ; le refus de bou­le­ver­ser les ins­ti­tu­tions poli­tiques west­mins­té­riennes du type Commonwealth bri­tan­nique, a éga­le­ment pesé lour­de­ment dans la balance. Plus fon­da­men­ta­le­ment, les réformes sociales se sont butées au fait que le gou­ver­ne­ment Manley s’est refusé de remettre en cause la source même de la domi­na­tion bour­geoise : les rap­ports sociaux de pro­duc­tion capi­ta­listes.

L’arrivée au pou­voir de Seaga a exercé à coup sûr une influence impor­tante sur le sort et l’orientation de la révo­lu­tion gre­na­dienne. L’étau impé­ria­liste se res­ser­rait.

Du nationalisme démocratique au socialisme

Comme le Mouvement du 26 juillet à Cuba en 1959, le NJM défen­dait un pro­gramme démo­cra­tique et un ensemble de mesure sociales, éco­no­miques et poli­tiques pro­gres­sistes com­pa­tibles avec le sys­tème capi­ta­liste.

Le paral­lèle avec Cuba éclaire le pro­ces­sus enclen­ché par l’insurrection à Grenade.

Dans un article du maga­zine Coronet de février 1958, Castro décla­rait qu’il n’avait pas l’intention d’exproprier ou de natio­na­li­ser les inves­tis­se­ments étran­gers : « J’en suis venu per­son­nel­le­ment à consi­dé­rer les natio­na­li­sa­tions comme, au mieux, un ins­tru­ment encom­brant. Elles ne semblent pas ren­for­cer réel­le­ment l’État, alors qu’elles affai­blissent l’entreprise privée. Et, plus impor­tant encore, toute ten­ta­tive de natio­na­li­ser glo­ba­le­ment met­trait en dif­fi­culté l’élément prin­ci­pal de notre pro­gramme éco­no­mique – l’industrialisation au rythme le plus rapide pos­sible. C’est la raison pour laquelle les inves­tis­se­ments étran­gers seront tou­jours les bien­ve­nus et seront tou­jours ici en totale sécu­rité[15]. »

À l’origine du Mouvement du 26 juillet, un pro­gramme natio­na­liste démo­cra­tique, mais qui par des mesures suc­ces­sives impo­sées par la situa­tion, s’est trans­formé en un pro­gramme socia­liste.

Parvenu au pou­voir, Castro, avec l’aide des libé­raux bour­geois ral­liés, don­nait toutes les garan­ties au capi­ta­lisme : droit à la pro­priété et liber­tés ins­ti­tu­tion­nelles. L’appareil d’État ainsi que la partie de l’ancienne direc­tion mili­taire ral­liée à Castro sont restés en place. Les pre­mières mesures du gou­ver­ne­ment de Castro ont été de bannir les jeux d’argent, de répri­mer la pros­ti­tu­tion et de saisir les pro­prié­tés de Batista et de ses copains. Elles ont été sui­vies par une modeste réforme agraire laquelle était conforme à la consti­tu­tion bour­geoise de 1940. Le gou­ver­ne­ment a éga­le­ment pro­cédé à une baisse des bas loyers de 50 %, ainsi que des tarifs du télé­phone et de l’électricité, ce qui lui a valu quelques accro­chages avec les com­pa­gnies état­su­niennes de l’électricité et du télé­phone. À cette époque, Castro niait non seule­ment toute inten­tion révo­lu­tion­naire, mais condam­nait éga­le­ment de façon expli­cite le com­mu­nisme[16]. Le pre­mier gou­ver­ne­ment, qui a été consti­tué de diverses per­son­na­li­tés libé­rales, ne com­pre­nait aucun diri­geant de la gué­rilla. Il s’agissait de toute évi­dence de pré­sen­ter un visage ras­su­rant à l’opinion bour­geoise cubaine et inter­na­tio­nale, par­ti­cu­liè­re­ment état­su­nienne.

À Cuba, le pas­sage au socia­lisme a été lar­ge­ment déter­miné par la réac­tion impé­ria­liste. Le nou­veau gou­ver­ne­ment cubain a fait face aux mul­tiples ten­ta­tives de Washington de le sou­mettre au moyen de pres­sions éco­no­miques. Au lieu de vile­ment céder, comme nombre d’autres gou­ver­ne­ments du tiers-monde, le pou­voir a com­mencé par expro­prier des indus­tries comme la United Fruit Compagny, leur pro­po­sant une com­pen­sa­tion uni­que­ment fondée sur la taxe fon­cière que ces der­nières s’étaient arran­gées pour main­te­nir arti­fi­ciel­le­ment basse. Quand les raf­fi­ne­ries de pétrole déte­nues par les mul­ti­na­tio­nales ont refusé de trai­ter le brut sovié­tique et que Washington a sup­primé le quota de sucre, Castro a expro­prié en août 1960 les avoirs des États-Unis à Cuba : des raf­fi­ne­ries de sucre (Cuban American Sugar Co.), des com­pa­gnies pétro­lières (Texaco et Standard Oil), la com­pa­gnie d’électricité (General Electric), celle des télé­phones (ITT), Coca-Cola et les grands maga­sins (Sears Roebuck). En octobre, le gou­ver­ne­ment a natio­na­lisé toutes les banques ainsi que 382 entre­prises, soit 80 % des indus­tries du pays. Ces natio­na­li­sa­tions ont liquidé la bour­geoi­sie en tant que classe. Ce n’est que le 16 avril 1961 que Castro a annoncé que la révo­lu­tion avait été socia­liste.

Ces années ont donc vu un pou­voir défen­dant la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion se trans­for­mer en un pou­voir la sup­pri­mant. Non prévue au départ, cette rup­ture avec la bour­geoi­sie a été l’aboutissement d’une lutte pour l’indépendance réelle du pays face à l’impérialisme. Il y a eu trans­crois­sance d’une révo­lu­tion natio­nale démo­cra­tique en révo­lu­tion socia­liste[17]. Cette trans­crois­sance est plutôt excep­tion­nelle, car la plu­part des gou­ver­ne­ments issus d’une lutte de libé­ra­tion natio­nale ont pris le chemin de la conso­li­da­tion du pou­voir bour­geois natio­nal et, pour cela, nombre d’entre eux ont été trans­for­més en dic­ta­tures. La règle qui veut qu’une bour­geoi­sie faible ait besoin d’un État fort s’est véri­fiée à de trop nom­breuses reprises.

Le processus révolutionnaire à Grenade

Le fait que le pou­voir ait été conquis par un pro­ces­sus urbain insur­rec­tion­nel a déter­miné le type d’État mis en place. L’ancienne armée régu­lière ainsi que le Mongoose Gang ont été désar­més et dis­sous. Ils ont été rem­pla­cés par le People’s Revolutionary Army et par une milice popu­laire. Les bandes armées de l’État néo­co­lo­nial ont été détruites au profit du peuple en arme. En effet, la milice qui a été créée pour défendre l’île en cas d’intervention mili­taire étran­gère incor­po­rait une frac­tion impor­tante de la popu­la­tion.

Sous l’impulsion du NJM, la mobi­li­sa­tion popu­laire et l’auto-organisation des masses ont connu un réel déve­lop­pe­ment. Les droits démo­cra­tiques ont été élar­gis. Dès 1979, le taux de syn­di­ca­li­sa­tion est passé de 30 à 90 %[18]. Des orga­ni­sa­tions natio­nales de la jeu­nesse, des femmes, des bri­gades de tra­vail com­mu­nau­taire et des orga­ni­sa­tions d’éducation per­ma­nente ont été mises sur pied et ont rapi­de­ment obtenu une influence de masse.

Les bud­gets de 1982 et de 1983 ont été adop­tés après une large dis­cus­sion publique. Le GRP a créé un minis­tère de la Mobilisation natio­nale pour dyna­mi­ser les organes de par­ti­ci­pa­tion popu­laire. Au prin­temps 1981, six conseils de dis­trict ont été formés pour dis­cu­ter tous les mois, en pré­sence des ministres concer­nés, des pro­po­si­tions gou­ver­ne­men­tales et des doléances de la popu­la­tion. Par la suite, ces six conseils ont été sub­di­vi­sés en 30 conseils de zone, puis en conseils de mini zone. Les organes de coor­di­na­tion des mini zones étaient des struc­tures repré­sen­ta­tives qui devaient dési­gner en leur sein les délé­gué-es à une assem­blée de dis­trict qui, de la même manière, éli­raient les repré­sen­tant-es à l’Assemblée natio­nale.

La nou­velle consti­tu­tion en pré­pa­ra­tion visait à ins­ti­tu­tion­na­li­ser cette démo­cra­tie directe popu­laire. Les prin­cipes sous-jacents de ce projet étaient les sui­vants : démo­cra­tie directe pour favo­ri­ser une par­ti­ci­pa­tion popu­laire per­ma­nente ; trans­for­ma­tion de Grenade afin d’assurer un meilleur niveau de vie aux tra­vailleurs et aux tra­vailleuses ; construc­tion d’une société juste ; garan­tie contre toute vio­la­tion des droits démo­cra­tiques ; pra­tique de comptes-rendus publics par les res­pon­sables ; droit de révo­ca­tion en tout temps des­dits res­pon­sables. Dès le début, le GRP a réduit le nombre de ministres et dimi­nué d’un tiers leur trai­te­ment et allo­ca­tions diverses[19]. Les ministres devaient aussi, pour la pre­mière fois à Grenade, payer l’impôt sur le revenu.

Le GRP était en train de mettre sur pied un État ouvrier ; un État fondé sur l’auto-organisation des masses labo­rieuses ; un État de la majo­rité pour la majo­rité ; un État des classes exploi­tées et oppri­mées.

Les mesures politiques, sociales et économiques prises par le pouvoir

1° La loi sur la publi­ca­tion des jour­naux en vigueur sous Gairy obli­geait tout fon­da­teur de jour­nal à dépo­ser 2 500 dol­lars US auprès du gou­ver­ne­ment avant d’obtenir la per­mis­sion de paraître. Elle a été abolie[20].

2° La loi sur l’ordre public a été aussi abolie. Elle inter­di­sait les hauts par­leurs lors des réunions en plein air et accor­dait de larges pou­voirs au chef de la police pour inter­dire les­dites réunions[21].

3° Les ser­vices de santé ont été amé­lio­rés et leur acces­si­bi­lité éten­due grâce à l’apport de 16 nou­veaux méde­cins et den­tistes cubains. De plus, le gou­ver­ne­ment les a rendus gra­tuits[22].

4° Une cam­pagne d’alphabétisation a été lancée. Elle a réussi à réduire le taux d’analphabétisme à 2 % de la popu­la­tion.

5° Les droits sco­laires à l’école secon­daire ont été réduits de 12,5 à 3,1 dol­lars. Pour le pri­maire, le gou­ver­ne­ment a financé des déjeu­ners chauds à très bas prix.

6 ° Le prix des pro­duits essen­tiels comme le riz, le sucre, l’huile et le ciment ont été réduits grâce à la mise sur pied d’un Conseil natio­nal des impor­ta­tions, lequel gérait le com­merce exté­rieur de ces biens pour le compte de l’État[23]. Du lait était dis­tri­bué gra­tui­te­ment à des cen­taines de familles.

7° Le budget de 1980 a exo­néré 30 % de la force de tra­vail du paie­ment de l’impôt sur le revenu, tandis que le taux d’imposition des entre­prises moyennes et larges aug­men­tait.

8° En 1981-1982, les salaires ont aug­menté de 10 %, mais l’inflation était de 7 %.

9° En avril 1982, les chiffres indi­quaient que le taux de chô­mage était passé de 49 % à 14,2 %.

10° Le prin­cipe « à tra­vail égal, salaire égal » a été intro­duit dans les lois en faveur des femmes. La nou­velle loi sur la mater­nité a accordé trois mois de congé aux femmes, dont deux payés, et a obligé les employeurs à les réem­bau­cher. Une loi contre le har­cè­le­ment sexuel a été adop­tée.

11° Quelque 75 % des familles ont reçu des prêts sans inté­rêt et du maté­riel sub­ven­tionné pour réno­ver leurs mai­sons. Le plan Sandino visait la construc­tion de 500 nou­velles mai­sons par année.

12° Un plan d’assurance sociale a été créé. Il cou­vrait les tra­vailleuses et tra­vailleurs à la retraite (pen­sions), celles et ceux vic­times de mala­die ou d’accidents de tra­vail et assu­rait un revenu aux dépen­dant-es d’un tra­vailleur ou d’une tra­vailleuse décédé-e[24].

Une économie en transition

Au niveau éco­no­mique, le GRP n’a pas confis­qué les entre­prises des capi­ta­listes et les terres des pro­prié­taires fon­ciers. Résultat des mesures du régime Gairy, 40 % des fermes et des plan­ta­tions de plus de 100 acres, soit le tiers des pro­prié­tés culti­vables, étaient déjà des pro­prié­tés de l’État. Elles ont été trans­for­mées en fermes col­lec­tives. L’absence de reforme agraire don­nant la terre à ceux et celles qui la tra­vaillent a été un fac­teur dans la désaf­fec­ta­tion des agri­cul­teurs et de tra­vailleurs et tra­vailleuses agri­coles. Cette poli­tique s’inspirait de la voie « non-capi­ta­liste de déve­lop­pe­ment » des théo­ri­ciens sovié­tiques[25], c’est-à-dire pour les pays du tiers-monde la mise en place d’une éco­no­mie mixte où le sec­teur privé était censé coexis­ter avec un sec­teur d’État impor­tant. Pour les théo­ri­ciens sovié­tiques, il s’agissait d’établir dans le tiers-monde une col­la­bo­ra­tion de classe sous l’égide de la petite-bour­geoise allié avec la pay­san­ne­rie, les pro­lé­taires et les semi pro­lé­taires ainsi que les sec­teurs pro­gres­sistes de la bour­geoi­sie natio­nale nais­sante[26] et, pour ce faire, de limi­ter le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire à son aspect natio­nal démo­cra­tique. Bernard Coard et ses cama­rades de l’OREL (Organisation for Revolutionary Education and Liberation) ont fait du concept de la voie non-capi­ta­liste de déve­lop­pe­ment la pierre angu­laire des poli­tiques du GPR. Bernard Coard était consi­déré au NJM, y com­pris par Maurice Bishop, comme le théo­ri­cien mar­xiste du parti.

Cette théo­rie de la voie non-capi­ta­liste de déve­lop­pe­ment réac­tua­li­sait le concept de révo­lu­tion par étapes. Ce concept repris des men­che­viks avait été énoncé par Staline dans les années 1920 et appli­qué dans les pays colo­niaux et semi-colo­niaux. Il pré­sup­po­sait une stra­té­gie d’alliance ou de col­la­bo­ra­tion de classe avec la bour­geoi­sie natio­nale, laquelle qui avait été la cause de défaites révo­lu­tion­naires tra­giques, notam­ment en Chine[27].

Les seules natio­na­li­sa­tions réa­li­sées ont affecté les pro­prié­tés de Gairy ainsi que la Canadian Imperial Bank of Commerce (CIBC) qui avait déjà annoncé sa fer­me­ture. La banque a été indem­ni­sée. La nou­velle Granada National Commercial Bank a été ins­tal­lée dans les locaux de la CIBC.

Le sec­teur privé domi­nait tou­jours l’économie de l’île. Les trois prin­ci­pales banques du pays, la Barclay’s Bank, la Banque royale du Canada et la Banque de Nouvelle-Écosse ont pris une part impor­tante au finan­ce­ment du projet de construc­tion Sandino et ont accordé des prêts au GRP. Norris Bain, un diri­geant du NJM, ancien ministre de la Santé, était lui-même un gros com­mer­çant de St. George. Néanmoins, le GRP se consi­dé­rait un gou­ver­ne­ment ouvrier. À terme, comme au Nicaragua, un conflit entre les mesures sociales pro­gres­sistes et le main­tien d’un large sec­teur d’économie privée aurait entraîné une confron­ta­tion avec la bour­geoi­sie inter­na­tio­nale et natio­nale. Toutefois, même si son pou­voir éco­no­mique était intact, la bour­geoi­sie en tant que classe avait été expro­priée du pou­voir poli­tique. Plus impor­tant encore, l’État mis en place par la révo­lu­tion avec ses organes de démo­cra­tie directe et ses corps armés popu­laires (milice et armée) était un embryon d’un État ouvrier en construc­tion.

Après l’invasion impé­ria­liste, les acquis de la révo­lu­tion gre­na­dienne ont été anéan­tis. L’État révo­lu­tion­naire a été déman­telé[28]. Les indus­tries contrô­lées par l’État ont été fer­mées[29]. Pour pou­voir conti­nuer ses opé­ra­tions, la Granada National Commercial Bank a dû accep­ter la condi­tion de l’administration état­su­nienne selon laquelle 51 % de ses avoirs devaient être vendus à des inté­rêts privés. Dès décembre 1983, déjà un tiers de la popu­la­tion active n’avait plus d’emploi. Les ser­vices de santé et d’éducation se sont effon­drés à cause, entre autres, de l’expulsion des méde­cins et des den­tistes cubains ainsi que celle des ensei­gnants de Trinidad, de Tobago et de Guyana.

La révo­lu­tion connais­sait des ratés et avait des pro­blèmes. Ces der­niers ont été mul­ti­pliés et aggra­vés par la poli­tique agres­sive et le blocus de Washington. La fai­blesse du poten­tiel éco­no­mique, le poids de la domi­na­tion étran­gère, notam­ment dans la finance, le main­tien du pou­voir éco­no­mique de la bour­geoi­sie dans les sec­teurs du com­merce et du tou­risme et des pro­prié­taires fon­ciers dans l’agriculture étaient autant d’éléments accrois­sant les dif­fi­cul­tés sur la voie d’une véri­table indé­pen­dance éco­no­mique et poli­tique. À cela s’ajoutaient les dif­fé­rends et les luttes internes dans la direc­tion du NJM, dont on a appris, après coup, qu’ils duraient depuis un an.

Le conflit interne au NJM

Selon la direc­tion du Parti com­mu­niste cubain, les divi­sions au sein du NJM rele­vaient davan­tage du conflit de per­son­na­li­tés et de dif­fé­rences de concep­tion des méthodes de direc­tion, que de désac­cords sur le fond. Selon elle, « aucune doc­trine, ni prin­cipe ou posi­tion se pré­ten­dant révo­lu­tion­naire, ni divi­sion interne jus­ti­fie des pro­cé­dés atroces comme l’élimination phy­sique de Bishop[30] ». Elle a condamné l’exécution de Bishop et de ses cama­rades et pris ses dis­tances poli­tiques avec le Comité mili­taire révo­lu­tion­naire (CMR) mis en place par Coard et dirigé par le géné­ral Hudson. Immédiatement après le coup d’État, elle a déclaré que l’impérialisme cher­che­rait à uti­li­ser cette tra­gé­die pour balayer la révo­lu­tion gre­na­dienne.

Les témoi­gnages des anciens diri­geants du NJM qui ont échappé aux assas­si­nats, Kendrick Radix, George Louison[31] et Don Rojas[32], ont confirmé l’analyse des divi­sions internes de la direc­tion cubaine. Radix et Rojas ont repro­ché au groupe Coard de vou­loir aller trop vite. Ils l’ont qua­li­fié d’ultragauchiste et soup­çonné d’être lié à des orga­ni­sa­tions sta­li­niennes pro-Moscou comme le Workers Party of Jamaïca dirigé par Trevor Munroe. Le Workers Party a ava­lisé les accu­sa­tions de Coard à l’endroit de Bishop et cri­ti­qué la non-inter­ven­tion mili­taire cubaine lors du débar­que­ment des marines état­su­niens. Pour George Louison, la révo­lu­tion a été détruite de l’intérieur lors de l’accession au pou­voir du groupe Coard. Pour Fidel Castro, ce groupe ne com­pre­nait que des « ambi­tieux », des « oppor­tu­nistes » et des « hyènes » issus du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire. Il l’a même com­paré à Pol Pot et à Ieng Sary, res­pon­sables du géno­cide cam­bod­gien : « À Cuba, depuis le tout début de la crise à Grenade, nous avons qua­li­fié le groupe Coard, pour lui donner un nom, de groupe Pol Pot[33]. »

Le groupe Coard se dési­gnait lui-même comme plus mar­xiste et plus pro­lé­ta­rien que le reste du NJM. Bishop et Withman étaient trai­tés de sociaux-démo­crates et de petits-bour­geois. Coard et son groupe exi­geaient un fonc­tion­ne­ment plus léni­niste (qu’eux seuls étaient à même de défi­nir) de la direc­tion du NJM et cri­ti­quaient Bishop pour son pré­tendu indi­vi­dua­lisme (one-manism) et son inca­pa­cité à tra­vailler dans une direc­tion col­lec­tive[34].

Pour Gary Williams, Coard était un dog­ma­tique, un « mar­xiste-léni­niste » favo­rable à une poli­tique pro­so­vié­tique intran­si­geante. Grâce à sa posi­tion dans le Comité orga­ni­sa­teur, le Bureau poli­tique et le Comité cen­tral, il a tenté de construire un parti très cen­tra­lisé, hié­rar­chique et éli­tiste en confor­mité avec sa vision du « léni­nisme ». Soutenu par ses cama­rades de l’ex-OREL, Coard a pu attri­buer à ses par­ti­sans des postes stra­té­giques dans le parti, les orga­ni­sa­tions de masse et les minis­tères[35]. Selon toute vrai­sem­blance, Coard avait déve­loppé depuis longue date un plan concerté pour écar­ter Bishop du pou­voir[36].

Certains expliquent que la crise qui a détruit le GRP repo­sait davan­tage sur la décep­tion de la fac­tion Coard face aux trans­for­ma­tions sociales et éco­no­miques insuf­fi­sam­ment rapides et aux dif­fi­cul­tés ren­con­trées pour éta­blir une struc­ture « mar­xiste-léni­niste » contrô­lant le sys­tème[37]. D’autres laissent entendre que la divi­sion au sein du GRP n’était pas idéo­lo­gique, mais repo­sait pour l’essentiel sur les tac­tiques poli­tiques dif­fé­rentes et sur le pro­blème de la dis­ci­pline de parti[38]. Quoi qu’il en soit, Bishop était plus prag­ma­tique dans son approche de la for­mu­la­tion des poli­tiques et enclin à faire usage des struc­tures de masse mises en place dans le pays pour dis­cu­ter des orien­ta­tions poli­tiques, tandis que Coard pré­fé­rait la prise de déci­sions dans un envi­ron­ne­ment très struc­turé[39] et réservé à une « élite » auto­pro­cla­mée.

La fac­tion Coard s’est plainte de l’effondrement du parti et des orga­ni­sa­tions de masse tout en accu­sant la direc­tion du parti d’« oppor­tu­nisme de droite ». Elle a exigé « un retour à la dis­ci­pline et à l’organisation léni­niste », une plus grande clarté idéo­lo­gique et de nou­velles stra­té­gies et des tac­tiques pour recons­truire du parti afin de faire pro­gres­ser la révo­lu­tion.

Une chose est sûre, le NJM était entré dans une période de stag­na­tion et de d’indécision. Ses appuis de masse étaient moindres. La phase dite de « révo­lu­tion natio­nale démo­cra­tique » était à un tour­nant. Pour Bishop, la solu­tion rési­dait dans un effort massif pour mobi­li­ser poli­ti­que­ment et péda­go­gi­que­ment les masses afin de conso­li­der cette phase, et de passer à la sui­vante, celle de la tran­si­tion au socia­lisme. Le rôle du NJM était de pré­pa­rer les masses diri­ger cette tran­si­tion. Dans ce cadre, Bishop a appelé à un élar­gis­se­ment de la com­po­si­tion du parti, tandis Coard vou­lait rendre encore plus rigou­reuses les pro­cé­dures d’admission au parti. Cette contra­dic­tion – entre une vision du parti comme une orga­ni­sa­tion d’une élite « mar­xiste-léni­niste » par rap­port à celle d’une orga­ni­sa­tion de masse – a été la contra­dic­tion poli­tique cen­trale divi­sant les deux cou­rants. Elle a été réso­lue par le coup d’État. Si l’intention de Bishop était d’élargir la base du parti en vue de le lier aux orga­ni­sa­tions de masse, celle de Coard visait la cen­tra­li­sa­tion du pro­ces­sus de prise de déci­sions et l’inféodation des orga­ni­sa­tions de masse, du gou­ver­ne­ment et du parti au Bureau poli­tique[40]. C’était un projet typi­que­ment bureau­cra­tique et sta­li­nien.

L’exemple dra­ma­tique du NJM montre une nou­velle fois les consé­quences épou­van­tables décou­lant du manque de démo­cra­tie. L’inexistence d’instances démo­cra­tiques pour que les mili­tant-es de base du parti puissent contrô­ler la direc­tion du parti a permis à une petite fac­tion sec­taire et auto­ri­taire de gagner l’hégémonie dans les organes de direc­tion du NJM et d’éliminer les révo­lu­tion­naires de la pre­mière heure, et ce malgré l’appui de la majo­rité des membres du parti à ces der­niers. En ce qui concerne le gou­ver­ne­ment, c’était le même pro­blème. L’absence d’instruments démo­cra­tiques comme des élec­tions a permis à cette fac­tion de contrô­ler le gou­ver­ne­ment et l’armée, ins­ti­tu­tion hié­rar­chique et bureau­cra­tique par excel­lence, et d’écarter du pou­voir les diri­geants des masses popu­laires. Avec l’assassinat de Bishop et d’autres diri­geants du NJM, le régime a perdu en grande partie sa base popu­laire.

La démo­cra­tie n’est pas un luxe « petit-bour­geois ». Elle est l’une des condi­tions de la vic­toire de la révo­lu­tion et de la construc­tion d’une société socia­liste. La fon­da­trice du Parti com­mu­niste alle­mand, Rosa Luxembourg a écrit en 1918 que « sans élec­tions géné­rales, sans une liberté de presse et de réunion illi­mi­tée, sans une lutte d’opinion libre, la vie s’étiole dans toutes les ins­ti­tu­tions publiques, végète, et la bureau­cra­tie demeure le seul élé­ment actif[41] ».

L’affaire Escalante

Tant dans ses accu­sa­tions que dans son mode d’action, le groupe Coard res­semble énor­mé­ment au groupe Annibal Escalante, diri­geant du Parti socia­liste popu­laire (PSP) de Cuba, l’ancien parti com­mu­niste pro-Moscou. À la fin de 1961, le Mouvement du 26 juillet a fusionné avec le PSP et le Directoire révo­lu­tion­naire pour créer les Organisations révo­lu­tion­naires uni­fiées (ORI), dans le des­sein de fonder un nou­veau parti, le Parti uni de la révo­lu­tion socia­liste.

Annibal Escalante, qui était chargé du secré­ta­riat à l’organisation, a tenté de prendre le contrôle de ce parti, du gou­ver­ne­ment et de l’administration. Pour René Dumont, la défaite de cette frac­tion secrète a pro­ba­ble­ment évité « à Cuba une phase pré­coce de néo-sta­li­nisme[42] ». Fidel Castro a été accusé comme Bishop d’être insuf­fi­sam­ment mar­xiste, d’individualisme et de s’opposer à une direc­tion col­lec­tive du parti. Pour Castro, « Escalante a converti l’appareil du Parti en un nid de pri­vi­lèges […] Le noyau nom­mait et révo­quait, ordon­nait, gou­ver­nait […] Un parti de domes­tiques, de vani­teux, d’orgueilleux […] Une armée de révo­lu­tion­naires dres­sés et domes­ti­qués[43] ». Escalante a uti­lisé sa posi­tion dans l’appareil pour construire et ren­for­cer une frac­tion à partir de pri­vi­lèges et de pra­tiques bureau­cra­tiques. L’URSS a accueilli Escalante lors de son exil, après la défaite de sa frac­tion[44].

Une prise du pou­voir par Escalante aurait eu pour consé­quence une purge des diri­geants de la révo­lu­tion, leur assas­si­nat éven­tuel, une inféo­da­tion totale de Cuba à l’URSS et une bureau­cra­ti­sa­tion sta­li­nienne de l’État, du parti et des orga­ni­sa­tions de masse. Une telle contre-révo­lu­tion ther­mi­do­rienne aurait tel­le­ment affai­bli le pays et démo­bi­lisé les masses que peut-être une inva­sion comme celle de la Baie des Cochons en 1962 ne se serait pas ter­mi­née par un fiasco pour les forces res­tau­ra­tion­nistes et impé­ria­listes.

Dans un dis­cours devant les membres du minis­tère de la Sécurité de l’État, Ernesto « Che » Guevara tirait cette leçon de la bataille contre Escalante : « Nous nous étions enga­gés dans ce chemin qu’on a appelé sec­taire, mais qui est encore plus stu­pide que sec­taire : le chemin qui s’écarte des masses […] De tout ceci, nous devons non seule­ment tirer une leçon, mais aussi une grande vérité : les corps de sécu­rité, quels qu’ils soient, doivent être sous le contrôle du peuple[45]. » Cela pose une nou­velle fois la ques­tion fon­da­men­tale de la démo­cra­tie, seul ins­tru­ment pour contrer la dégé­né­res­cence bureau­cra­tique de la révo­lu­tion.

Sur l’État et le pouvoir

Sans la des­truc­tion de l’appareil répres­sif de l’État bour­geois, il est impos­sible d’entreprendre la tran­si­tion au socia­lisme. Jusqu’à pré­sent, c’est par l’insurrection popu­laire qu’une telle des­truc­tion a été réa­li­sée. Les stra­té­gies réfor­mistes de pas­sage paci­fique (par la voie élec­to­rale) au socia­lisme n’ont jamais réa­lisé leur ambi­tion. Tout sim­ple­ment parce qu’elles ne visaient pas cette des­truc­tion, ne convoi­tant que les fonc­tions gou­ver­ne­men­tales. Les gou­ver­ne­ments ne sont pas l’État. Les gou­ver­ne­ments passent, la police, l’armée et les hauts fonc­tion­naires res­tent.

Si cette condi­tion est néces­saire (l’insurrection), elle s’avère néan­moins insuf­fi­sante. Car l’État bour­geois ne se défi­nit pas uni­que­ment par ses appa­reils répres­sifs et inté­gra­teurs. Il s’inscrit dans des rap­ports sociaux de pro­duc­tion les­quels déter­minent sa nature de classe. Sans la trans­for­ma­tion des rap­ports sociaux de pro­duc­tion, un État même issu d’une insur­rec­tion popu­laire, reste fra­gile, incer­tain et tran­si­toire. De tels cas de figure se sont répé­tés à plu­sieurs reprises dans les pays du tiers-monde, de la révo­lu­tion algé­rienne où le gou­ver­ne­ment de Ben Bella a été ren­versé par un coup d’État de Boumedienne, à celle du Burkina Faso, avec le ren­ver­se­ment de Thomas Sankara par Blaise Compaoré, en pas­sant par Grenade. Des mar­xistes comme Joseph Hansen ont déve­loppé le concept de gou­ver­ne­ment ouvrier et paysan pour carac­té­ri­ser les gou­ver­ne­ments issus de révo­lu­tions, mais où le pou­voir d’État n’est pas encore radi­ca­le­ment méta­mor­phosé au moyen d’une trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire des rap­ports sociaux de pro­duc­tion[46]. De tels gou­ver­ne­ments sont néces­sai­re­ment éphé­mères et ne peuvent durer que quelques mois voire quelques années ; soit ils sont ren­ver­sés par un coup d’État comme en Algérie et au Burkina Faso, soit comme à Cuba ils appro­fon­dissent la révo­lu­tion en détrui­sant le pou­voir socio-éco­no­mique de la bour­geoi­sie étran­gère et natio­nale ainsi qu’en bou­le­ver­sant de fond en comble les rap­ports sociaux.

Les situa­tions révo­lu­tion­naires se carac­té­risent par des situa­tions de double pou­voir. À Grenade, il y avait d’un côté le gou­ver­ne­ment ouvrier et paysan du NJM, issu d’une insur­rec­tion qui avait détruit les prin­ci­paux appa­reils répres­sifs de l’État néo­co­lo­nial, de l’autre le pou­voir socio-éco­no­mique de la bour­geoise étran­gère et natio­nale. Cette contra­dic­tion ne pou­vait durer éter­nel­le­ment. Le conflit de classe devait se résor­ber dans un sens ou dans l’autre. Malheureusement pour les dominé-es, l’impérialisme a frappé là où le maillon a été affai­bli par un coup d’État sta­li­nien. Il a pu ainsi effec­tuer sa recon­quête contre-révo­lu­tion­naire et impo­ser son ordre.


[1] William Eric Perkins (« Requiem for Revolution : Perspectives in the U.S. / OECS Intervention in Grenada », Contributions in Black Studies, vol. 7, 1985), Gary Williams (« Prelude to an Intervention : Grenada 1983 », Journal of Latin American Studies, n° 29, 1995, p. 131-169) et Frédéric Morizot (Grenade, épices et poudre : une épopée caraïbe, Paris, L’Harmattan, 1988) qua­li­fient cette fac­tion de « pro­so­vié­tique ». Aucune preuve n’appuie le fait que le groupe Coard aurait eu des liens spé­ci­fiques ou étroits avec l’URSS ou qu’il aurait agi avec l’appui en cou­lisse du Parti com­mu­niste d’Union sovié­tique. Par ailleurs, par cette carac­té­ri­sa­tion, ces auteurs sou­lignent l’opposition au coup d’État du gou­ver­ne­ment cubain et l’influence des théo­ries sovié­tiques sur la fac­tion Coard.

Le sta­li­nisme est la forme prise par la contre-révo­lu­tion poli­tique de nature bureau­cra­tique dans un État ouvrier. Il se carac­té­rise par la dic­ta­ture d’un parti unique où un leader auto­cra­tique impose sa poli­tique par la répres­sion, la ter­reur et l’élimination phy­sique de ses adver­saires poli­tiques ou consi­dé­rés comme tels. Le sta­li­nisme est éga­le­ment un phé­no­mène mon­dial : c’est la subor­di­na­tion du mou­ve­ment ouvrier inter­na­tio­nal aux inté­rêts de la bureau­cra­tie natio­nale de l’État post­ca­pi­ta­liste. La carac­té­ri­sa­tion de la fac­tion Coard de sta­li­nienne permet, d’une part, de mieux saisir le pro­ces­sus de contre-révo­lu­tion poli­tique qu’elle a opérée et, d’autre part, de mettre en évi­dence son mode de fonc­tion­ne­ment ainsi que son idéo­lo­gie. Nous y revien­drons.

[2] Le concept de bona­par­tisme ren­voie à la contre-révo­lu­tion poli­tique qui détruit les formes démo­cra­tiques du pou­voir et ins­taure une dic­ta­ture per­son­nelle. Il se carac­té­rise par le fait que ce pou­voir per­son­nel joue un rôle d’arbitre et semble par consé­quent au-dessus des classes sociales en conflit. Pour Léon Trotski (Bolchevisme contre sta­li­nisme, 1935, < http://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​t​r​o​t​s​k​y​/​l​i​v​r​e​s​/​b​c​s​/​b​c​s​0​7.htm >), le bona­par­tisme est « un régime où la classe éco­no­mi­que­ment domi­nante, apte aux méthodes démo­cra­tiques de gou­ver­ne­ment, se trouve contrainte, afin de sau­ve­gar­der ce qu’elle pos­sède, de tolé­rer au-dessus d’elle le com­man­de­ment incon­trôlé d’un appa­reil mili­taire et poli­cier, d’un “sau­veur” cou­ronné. Une sem­blable situa­tion se crée dans les périodes où les contra­dic­tions de classes sont deve­nues par­ti­cu­liè­re­ment aiguës : le bona­par­tisme a pour but d’empêcher l’explosion. »

[3] Ronald H. Cole, Operation Urgent Fury : The Planning and Execution of Joint Operations in Grenada 12 October – 2 November 1983, Washington, Joint History Office of the Chairman of the Joint Chiefs of Staff, 1997, < http://​www​.dtic​.mil/​d​o​c​t​r​i​n​e​/​j​e​l​/​h​i​s​t​o​r​y​/​u​r​g​f​u​r​y.pdf >

[4] En 1981, les forces armées état­su­niennes ont simulé l’invasion de Grenade dans une île dépen­dante de Porto Rico. L’opération bap­ti­sée Amber and Amberines réfé­rait ouver­te­ment à la situa­tion géo­gra­phique de Grenade et des Grenadines. Voir Maurice Bishop, « An armed attack against our coun­try is iminent », dans Maurice Bishop Speaks, New York, Pathfinder Press, 1983, p. 282. Voir éga­le­ment Frédéric Morizot, op. cit., qui détaille d’autres pré­pa­ra­tifs à l’invasion.

[5] World Bank, Current Economic Position and Prospects of Grenada, World Bank Report, Latin America and Carribbean Regional Office, 19 avril 1979, p. 19.

[6] John S. Brierly, Small Farming in Grenada, West Indies, Dept. of Geography, University of Manitoba, 1974.

[7] Ibid.

[8] Dans Socialisme uto­pique et socia­lisme scien­ti­fique [1880] (< http://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​m​a​r​x​/​8​0​-​u​t​o​p​i​/​u​t​o​p​i​-​3.htm >), selon Friedrich Engels, « L’État moderne n’est à son tour que l’organisation que la société bour­geoise se donne pour main­te­nir les condi­tions exté­rieures géné­rales du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste contre des empié­te­ments venant des ouvriers comme des capi­ta­listes isolés. L’État moderne, quelle qu’en soit la forme, est une machine essen­tiel­le­ment capi­ta­liste : l’État des capi­ta­listes, le capi­ta­liste col­lec­tif en idée ». Rien de plus com­pré­hen­sible le fait maté­riel et idéel que l’État soit le capi­ta­liste col­lec­tif en idée, puisque la concur­rence entre capi­ta­listes exige un pou­voir défen­dant non pas les inté­rêts indi­vi­duels des capi­ta­listes, mais leurs inté­rêts col­lec­tifs géné­raux, y com­pris au détri­ment, à l’occasion, de capi­ta­listes indi­vi­duels.

[9] Ce qui explique au Nicaragua le ral­lie­ment d’une partie de la bour­geoi­sie au ren­ver­se­ment de Somoza. Cela ne sera pas sans influence sur le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire et le type d’État mis en place après le ren­ver­se­ment du dic­ta­teur.

[10] Arnaldo Hutchinson, « The long road to free­dom », dans Maurice Bishop Speaks, op. cit., p. 16-23.

[11] Maurice Bishop, « Cuba, Nicaragua, Grenada : Together we shall win », dans Maurice Bishop Speaks, op. cit., p. 96. Notre tra­duc­tion.

[12] Maurice Bishop, « The struggle for demo­cracy and against impe­ria­lism in Grenada », dans Maurice Bishop Speaks, op. cit., p. 16-23.

[13] Richard and Ian Jacobs, Grenada : The Road to Revolution, La Havane, Casa de las Americas, 1979, p. 83.

[14] Interview de Maurice Bishop, L’Express, 27 novembre 1983.

[15] Cité par Tony Cliff, La révo­lu­tion per­ma­nente déviée, < http://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​c​l​i​f​f​/​1​9​6​3/00/ cliff_19630000.htm >

[16] Voir à ce propos Joseph Hansen, Dynamics of the Cuban Revolution : A Marxist Appreciation, New York, Pathfinder Press, 1978.

[17] Pour les révo­lu­tions de 1848, Karl Marx avait qua­li­fié le pro­ces­sus de révo­lu­tion en per­ma­nence dans son Adresse à la Ligue des com­mu­nistes d’Allemagne, 1850, < http://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​m​a​r​x​/​w​o​r​k​s​/​1​8​5​0​/​0​3​/​1​8​5​0​0​3​0​0.htm >. Voir éga­le­ment Friedrich Engels, La révo­lu­tion démo­cra­tique bour­geoise en Allemagne, Paris, Éditions sociales, 1951. Ce concept a été repris et déve­loppé par Léon Trotski, De la révo­lu­tion, Paris, Éditions de Minuit, 1963.

[18] Intercontinental Press, 19 novembre 1979.

[19] Dennis Sinclair DaBreo, The Grenadian Revolution, Castries (Sainte-Lucie), MAPS, 1979, p. 213.

[20] Arnaldo Hutchinson, op. cit.

[21] Ibid.

[22] Steve Clark, « Grenada’s wor­kers and far­mers govern­ment : Its achie­ve­ments an its over­throw », dans Maurice Bishop Speaks, op. cit., p. XXIII.

[23] On assis­tait donc à la mise en place d’un embryon de mono­pole du com­merce exté­rieur, ins­tru­ment vital de toute forme de pla­ni­fi­ca­tion éco­no­mique.

[24] « Maurice Bishop speaks to US wor­king people », dans Maurice Bishop Speaks, op. cit., p. 287-312.

[25] Plus par­ti­cu­liè­re­ment de V. Solodovnikov and V. Bogoslovsky, Non-Capitalist Development : An Historical Outline, Moscow, Progress Publishers, 1975 ; I. Andreyev, The Non-Capitalist Way, Moscow, Progress Publishers, 1974 ; et R. Ulyanovsky, Socialism and the Newly Independent Nations, Moscow, Progress Publishers, 1974.

[26] Clive Thomas, « “The non-capi­ta­list path” as theory and prac­tice of deco­lo­ni­za­tion and socia­list trans­for­ma­tion », Latin American Perspectives, vol. 2, prin­temps 1978, p.11.

[27] Voir, entre autres, Pierre Broué, La ques­tion chi­noise dans l’Internationale com­mu­niste, Paris, EDI, 1976 ; Harold Isaacs, La tra­gé­die de la révo­lu­tion chi­noise, Paris, Gallimard, 1967 ; Léon Trotski, Problems of the Chinese Revolution, New York, Ann Arbor, 1967.

[28] Interview de Kendrick Radix, Inprecor, n° 169, mars 1984, p. 5-9.

[29] Mohammed Oliver, Inprecor, n° 169, mars 1984, p. 3-5.

[30] « Statement of the Cuban Government and the Cuban Communist Party », dans Maurice Bishop Speaks, op. cit., p. 313-316. Notre tra­duc­tion.

[31] Kendrick Radix, George Louison and Kendrick Radix Discuss : Internal Events Leading to the U.S. Invasion of Grenada, Grenada Foundation, 1984.

[32] Interview de Don Rojas, Intercontinental Press, 26 décembre 1983.

[33] « Fidel Castro on the events in Grenada », 14 novembre 1983, dans Maurice Bishop Speaks, op. cit., p. 326-342. Notre tra­duc­tion.

[34] À une échelle plus res­treinte, le pro­ces­sus de « léni­ni­sa­tion » des orga­ni­sa­tions, c’est-à-dire de leur sta­li­ni­sa­tion, pro­cé­dera au moyen des mêmes accu­sa­tions. Le but était d’isoler les diri­geants fon­da­teurs réfrac­taires à ce pro­ces­sus et de les expul­ser. Pierre Beaudet, dans son livre On a raison de se révol­ter (Montréal, Écosociété, 2008) livre un témoi­gnage poi­gnant sur la sta­li­ni­sa­tion (maoï­sa­tion) du groupe Mobilisation.

[35] Gary Williams, op. cit.

[36] Manning Marable, African and Caribbean Politics : From Kwame Nkrumah to the Grenada Revolution, London, Verso, 1987.

[37] Anthony Payne, Paul Sutton et Tony Thorndike, Grenada : Revolution and Invasion, New York, St. Martin Press, 1984, p. 106.

[38] Fitzroy Ambursley et James Dunkerley, Grenada : Whose Freedom, Latin American Bureau, Research and Action, 1984, p. 55.

[39] Tony Thorndike, Grenada : Politics, Economics and Society, Boulder, Lynne Rienner Publishers, 1985, p. 76.

[40] William Eric Perkins, op. cit., p. 12.

[41] Rosa Luxembourg, « La révo­lu­tion russe », Œuvres II, Paris, PCM, 1978, p. 84.

[42] René Dumont, Cuba est-il socia­liste ?, Paris, Seuil, 1970, p. 37.

[43] Cité par Louis Dumont, ibidem.

[44] Jean Lamore, Cuba, Paris, Que sais-je ?, 1973, p. 80.

[45] Cité par Michael Löwy, « Las orga­ni­za­ciones de masas, el par­tido y el estado », dans José Luis Coraggio et Carmen Diana. Deere (dir.), La tran­si­ción difí­cil. La auto­de­ter­mi­na­ción de los pequeños países per­ifé­ri­cos, México, Siglo XXI, 1987. Notre tra­duc­tion.

[46] Joseph Hansen, The Workers and Farmers Government, New York, National Education Department, Socialist Workers Party, 1974. Ce concept très utile pour saisir ces moments révo­lu­tion­naires me semble tou­te­fois inadé­quat lorsqu’il est ques­tion du régime mis en place après la prise du pou­voir d’un parti com­mu­niste à la suite d’une lutte armée de longue haleine comme en Chine en 1949 ou au Vietnam en 1975. Dans les deux cas, les PC avaient établi leur pou­voir sur une partie non négli­geable du pays bien avant la conquête finale de tout le ter­ri­toire. En outre, cette conquête n’a pas été accom­pa­gnée d’un sou­lè­ve­ment de masse. On a assisté à une sorte d’assimilation gra­duelle des régions nou­vel­le­ment conquises à la struc­ture éco­no­mique et poli­tique des régions préa­la­ble­ment contrô­lées par les PC.

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