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1917, c’était la révolution

Par Mis en ligne le 05 octobre 2017

En février 1917, des mil­liers, puis des cen­taines de mil­liers de tra­vailleurs, en fait sur­tout, de tra­vailleuses, para­lysent les grands centres de la Russie. Devant les sol­dats venus les chas­ser, les mères et les grand-mères demandent la fin de l’horrible bou­che­rie qui s’appelle la Première Guerre mon­diale, du pain et aussi, la liberté, contre un régime dic­ta­to­rial qui dure depuis plus de 300 ans. Les sol­dats refusent de tirer dans le tas et bien­tôt, c’est la fin d’un régime. Après cet immense coup de ton­nerre, les pay­sans n’attendent per­sonne pour s’emparer des terres. Les ouvriers prennent les usines déser­tées par les patrons. Les sol­dats aban­donnent les tran­chées et reviennent à la maison avec leurs armes. C’est une immense fête de la liberté, mais aussi un grand chaos.

La révolution imprévisible

Les ves­tiges de l’ancien sys­tème essaient de se regrou­per. Ils ont l’appui de la hié­rar­chie mili­taire, des sei­gneurs, de l’église ortho­doxe. La bour­geoi­sie veut aussi réta­blir l’ordre, quitte à concé­der cer­taines réformes. Tout ce monde veut réta­blir l’« ordre ». Du côté du peuple et des orga­ni­sa­tions de gauche, il y a une immense aspi­ra­tion à la liberté. La ques­tion est cepen­dant posée : que faire ? Certains veulent y aller à petite dose, éta­blir la démo­cra­tie « bour­geoi­sie » d’abord, élar­gir les droits démo­cra­tiques, deve­nir un pays capi­ta­liste « comme les autres ». Des élé­ments plus radi­caux veulent aller plus loin, en partie parce qu’ils observent que la vieille Russie ne peut être réfor­mée sans un bou­le­ver­se­ment total. Quelques illu­mi­nés comme Lénine et Trotski ima­ginent un pou­voir tout à fait nou­veau basé sur les « soviets » (les conseils), une sorte de démo­cra­tie radi­cale qui brise avec les anciens sché­mas. Finalement le 26 octobre 1917 de l’ancien calen­drier russe[1], les révo­lu­tion­naires prennent de vitesse les forces de la réac­tion. Et c’est ainsi que cette révo­lu­tion impré­vue et impré­vi­sible ébranle le monde, selon John Reed, un jour­na­liste-mili­tant amé­ri­cain qui écrit un témoi­gnage épous­tou­flant.

La victoire, puis la défaite

Très rapi­de­ment, le nou­veau pou­voir est devant un pays dévasté. Les armées impé­ria­listes de 9 pays passent à l’attaque. Les villes deviennent des mou­roirs faute d’approvisionnement. Le rêve de la grande com­mune, esquis­sée par Lénine (L’État et la révo­lu­tion) s’envole en fumée. Trotski recons­truit à la hâte une nou­velle armée rouge, qui finit par vaincre les sei­gneurs et les impé­ria­listes, mais au prix d’une mili­ta­ri­sa­tion de la société. Au tour­nant des années 1920 après avoir vaincu la contre-révo­lu­tion, le pou­voir sovié­tique essaie de recol­ler les mor­ceaux sous l’égide de la Nouvelle poli­tique éco­no­mique (la NEP). Cependant, une bureau­cra­tie de « cadres et com­pé­tents » arrache les lam­beaux de démo­cra­tie qui sub­sistent. Après la dis­pa­ri­tion d’une grande partie de la géné­ra­tion révo­lu­tion­naire dont Lénine lui-même, une grande contre-révo­lu­tion se déchaîne. Le Parti com­mu­niste sous Staline devient un État, un monde fermé et auto­ri­taire. Les dis­si­dents comme Trotski sont éli­mi­nés. C’est le sys­tème des gou­lags qui s’étend par­tout. L’espoir s’éteint pen­dant que la nou­velle URSS devient une puis­sance, jusqu’à son effon­dre­ment, aussi rapide que son irrup­tion, en 1989.

100 ans plus tard

Aujourd’hui, les évè­ne­ments de 1917 semblent appar­te­nir à un passé ter­ri­ble­ment loin­tain. Aborder le sujet avec les étu­diant-es est à peu près aussi facile que d’éveiller leur atten­tion aux péri­pé­ties des luttes de classes en Égypte pha­rao­nique !

Dans les mou­ve­ments popu­laires et les partis de gauche, la réflexion sur cette immense his­toire est minime, un peu gênée, hési­tante, tant est ter­ri­fiante l’idée d’être asso­ciée à ce qui est devenu une sorte de contre-modèle. Cela reste cepen­dant un pro­blème.

Les révo­lu­tion­naires de 1917 n’étaient ni des fous ni des aspi­rants-dic­ta­teurs. Ils ont été empor­tés dans le tour­billon, avec leurs éner­gies et leurs uto­pies, y com­pris celle de l’émancipation. Un immense projet col­lec­tif a surgi, comme le raconte de manière extra­or­di­naire Victor Serge, pour « monter à l’assaut du ciel ». (Voir son auto­bio­gra­phie et ses romans repu­bliés depuis quelques années par Lux Éditeur).

Pour dis­tin­guer les choses et ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, il faut exa­mi­ner ce qui a été semé par cette révo­lu­tion popu­laire. Aujourd’hui, d’innombrables débats, tant ceux sur la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive que tout ce qui concerne la tran­si­tion du capi­ta­lisme vers des formes de socia­lité coopé­ra­tive, peuvent puiser dans le riche réser­voir des expé­ri­men­ta­tions sovié­tiques. À force de pio­cher et de creu­ser, les nou­velles géné­ra­tions fini­ront par recons­ti­tuer le fil.

[1] Transposée dans le calen­drier gré­go­rien qu’on emploie main­te­nant, la date serait l5 novembre.

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