1873, la véritable grande dépression

La référence en matière de crise est aujourd’hui fournie par 1929. L’historien Scott Reynolds Nelson, dont la mémoire est par nature plus longue que celle des médias, nous rappelle le précédent de 1873, qui pour lui est l’archétype de la grande dépression née d’une bulle de crédit, et dans laquelle il voit de nombreux parallèles avec la situation actuelle. Reynolds met également en garde contre les conséquences de ces crises dévastatrices. A l’époque, la recherche de boucs émissaires avait provoqué une recrudescence de l’antisémitisme et allumé des pogroms en Europe de l’est.
Par Mis en ligne le 24 novembre 2008

La dépres­sion de 1929 n’est pas le bon modèle pour la crise éco­no­mique actuelle

1873, la véritable grande dépressionEn tant qu’historien du 19ème siècle, j’ai lu mon jour­nal avec un cer­tain effroi. Alors que de nom­breux com­men­ta­teurs de la crise actuelle des prêts des banques ont fait un paral­lèle avec la Grande Dépression de 1929, cette com­pa­rai­son n’est pas par­ti­cu­liè­re­ment adap­tée. Il y a deux ans, j’ai com­mencé une recherche sur la Panique de 1873, un évè­ne­ment qui concerne mes col­lègues en his­toire des affaires et du tra­vail, mais sans doute ignoré de toute autre per­sonne. Mais en tour­nant la mani­velle du lec­teur de micro­films, me par­ve­naient d’étranges échos des évé­ne­ments récents.

J’ai des doutes quand les com­men­ta­teurs évoquent 1929. Selon la plu­part des his­to­riens et éco­no­mistes, cette dépres­sion était plus liée aux stocks énormes des usines, un krach de la bourse et une inca­pa­cité de l’Allemagne à payer ses dettes de guerre, ce qui l’a conduit à une forte pres­sion sur les réserves d’or Britanniques. Aucun de ces fac­teurs n’est réel­le­ment un pro­blème actuel­le­ment. Les indus­tries actuelles ont des moyens de contrôle très sophis­ti­qués pour adap­ter la pro­duc­tion quand la consom­ma­tion baisse ; notre milieu bour­sier a suivi les pro­blèmes ban­caires qui ont émergé il y a plus d’un an, et il n’y a pas de pro­blème inter­na­tio­nal avec les réserves d’or, tout sim­ple­ment parce que les prêts des banques ne dépendent plus de ces réserves.

En fait, les déboires éco­no­miques actuels res­semblent un peu à ce que ma grand-mère de 96 ans appelle “La véri­table Grande Dépression“. Elle comp­tait les pen­nies dans les années 1930, mais elle disait que c’était moins ter­rible que pen­dant la grande dépres­sion que ses grands-parents avaient tra­ver­sée. Ce krach a eu lieu en 1873 et dura plus de quatre ans. Il res­semble davan­tage à notre crise actuelle.

Les pro­blèmes ont com­mencé vers 1870, d’abord en Europe. Dans l’Empire Austro-Hongrois, fondé en 1867, dans les états uni­fiés autour de la Prusse et de l’empire Germanique et en France, les empe­reurs ont crée de nou­velles ins­ti­tu­tions qui émet­taient des prêts pour des construc­tions pri­vées ou muni­ci­pales, par­ti­cu­liè­re­ment dans les capi­tales comme Vienne, Berlin et Paris. Ces prêts étaient plus faciles à obte­nir qu’avant, et il s’en suivit un boum immo­bi­lier. La valeur des ter­rains grimpa indé­fi­ni­ment ; les emprun­teurs sous­cri­vaient vora­ce­ment de plus en plus d’emprunts, en les garan­tis­sant par des mai­sons à moitié construites ou pas encore ! Les endroits les plus admi­rables aujourd’hui dans ces trois villes sont situés dans des édi­fices construits au cours de cette soi-disant période fon­da­trice.

Mais les fon­da­men­taux éco­no­miques étaient mal assu­rés. Les expor­ta­teurs de blé de Russie ou d’Europe Centrale ont du faire face à une nou­velle concur­rence inter­na­tio­nale qui a cassé les prix. La ver­sion du 19ème siècle des contai­ners de pro­duits “made in China” et expé­diés à Wal-Mart consis­tait en légumes des fer­miers du Middle-West amé­ri­cain. Ils uti­li­saient déjà les silos à grain, les tapis rou­lants, et d’énormes bateaux à vapeur pour expor­ter des trains entiers de blé. L’Angleterre, le plus grand impor­ta­teur de blé, se conver­tit à ce blé bon marché assez rapi­de­ment vers 1871. Vers 1872 le kéro­sène et l’alimentation indus­trielle mon­taient en flèche au coeur de l’Amérique, déva­lo­ri­sant la graine de colza, la farine et la viande de boeuf. Le krach eut lieu en Europe Centrale en mai 1873, quand il devint clair que les pré­vi­sions régio­nales pour une crois­sance éco­no­mique conti­nue étaient trop opti­mistes. Les Européens durent faire face à ce qu’ils appe­lèrent l’Invasion Commerciale Américaine. Un nou­veau super pou­voir indus­triel était né, dont les bas coûts pre­naient à la gorge le com­merce euro­péen et le style de vie euro­péen.

Alors que les banques conti­nen­tales s’écroulaient, les banques bri­tan­niques reti­rèrent leurs capi­taux, faute de savoir quelles étaient les ins­ti­tu­tions les plus impli­quées dans la crise des prêts. Le taux des emprunts inter-ban­caires atteint des som­mets. Cette crise ban­caire atteint les Etats-Unis à l’automne 1873. Les com­pa­gnies de chemin de fer s’écroulèrent les pre­mières. Elles avaient éla­boré des ins­tru­ments finan­ciers qui pro­met­taient un taux fixe sans que soit clair pour grand monde ce qui était garanti aux inves­tis­seurs en cas de faillite (réponse : rien). Les bons s’étaient bien vendus au début, mais ils ont chuté après 1871 quand les inves­tis­seurs se sont mis à douter de leur valeur, les prix ont baissé et beau­coup de com­pa­gnies de chemin de fer ont pris des prêts ban­caires à court terme pour conti­nuer à poser des rails. Ensuite les taux des prêts à court terme mon­tèrent en flèche à tra­vers l’Atlantique en 1873, les com­pa­gnies de chemin de fer furent en dif­fi­culté. Quand Jay Cooke, finan­cier des che­mins de fer, fut inca­pable de payer ses dettes, la Bourse s’écroula en sep­tembre, pro­vo­quant la fer­me­ture de cen­taines de banques durant les trois années sui­vantes. La panique conti­nua pen­dant plus de quatre ans aux Etats-Unis et près de six ans en Europe.

Les effets à long terme de la panique de 1873 étaient per­vers. Pour les plus grandes firmes indus­trielles des Etats-Unis – celles qui avaient des contrats garan­tis et la pos­si­bi­lité de passer des mar­chés à prix réduits avec les com­pa­gnies de che­mins de fer – ces années de panique valaient de l’or. Andrew Carnegie, Cyrus McCormick et John D. Rockefeller avaient assez de capi­taux en réserve pour finan­cer leur propre crois­sance conti­nue. Pour de plus petites entre­prises, qui comp­taient sur une demande sai­son­nière et sur des capi­taux exté­rieurs, la situa­tion devint ter­rible. Les réserves de capi­tal s’asséchèrent et les indus­tries aussi. Carnegie et Rockefeller rache­tèrent leurs concur­rents à prix cassés. L’Age d’or des Etats-Unis avait com­mencé en ce qui concerne la concen­tra­tion indus­trielle.

Comme la panique s’accentuait, les Américains ordi­naires souf­frirent ter­ri­ble­ment. Un fabri­cant de cigare, Samuel Gompers, qui était jeune en 1873 se sou­vint plus tard qu’avec la panique, « l’organisation éco­no­mique s’écroula avec des accents de cata­clysme pri­mi­tif ». Entre 1873 et 1877, de nom­breuses petites entre­prises et ate­liers mirent la clé sous la porte, des dizaines et des cen­taines de tra­vailleurs, dont beau­coup d’anciens sol­dats de la Guerre Civile, devinrent des tem­po­raires. Les termes de « tramp » (vaga­bond) et « bum » (clo­chard), tous deux des réfé­rences aux anciens sol­dats, devinrent cou­rants dans la langue amé­ri­caine. Les listes de l’aide sociale explo­sèrent dans les villes prin­ci­pales, avec un taux de chô­mage à 25% (100 000 tra­vailleurs) rien qu’à New York City.

Les chô­meurs mani­fes­tèrent à Boston, Chicago, et New York pen­dant l’hiver 1873-74, deman­dant l’ouverture de chan­tiers publics. A Tompkins Square – New-York – en 1874, la police atta­qua la foule avec des gour­dins et frappa des mil­liers d’hommes et de femmes. La panique fut suivie par les grèves les plus vio­lentes de l’histoire de l’Amérique, y com­pris le groupe secret de tra­vailleurs connu sous le nom de Molly Maguire dans les mines de char­bon de Pennsylvanie en 1875, quand des tra­vailleurs mas­qués échan­gèrent des coups de feu avec la « Coal and Iron Police, » une force privée mis­sion­née par l’Etat. Une grève du chemin de fer à l’échelle des Etats-Unis suivit en 1877, au cours de laquelle la foule détrui­sit des nœuds fer­ro­viaires à Pittsburgh, Chicago, et Cumberland, Md.

En Europe Centrale et Orientale, les temps étaient de plus en plus dif­fi­ciles. Beaucoup d’analystes poli­tiques ont rejeté la res­pon­sa­bi­lité de la crise à la fois sur les banques inter­na­tio­nales et sur les Juifs. Les lea­ders de la poli­tique natio­na­liste (ou agents du tsar Russe) ont adopté une nou­velle forme sophis­ti­quée d’antisémitisme qui fit école auprès des mil­liers de gens qui avaient perdu leurs moyens de sub­sis­tance pen­dant la panique. Des pogroms anti-Juifs s’en sui­virent dans les années 1880, sur­tout en Russie et en Ukraine. Petites et grandes com­mu­nau­tés avaient trouvé un bouc émis­saire : les étran­gers dans leur propre milieu.

Je suis trou­blé par les échos du passé dans les pro­blèmes actuels de prêts immo­bi­liers. Après 2001, des prêts furent accor­dés aux primo acqué­reurs qui signèrent pour des taux variables qu’ils ne pour­raient vrai­sem­bla­ble­ment jamais payer, même dans le meilleur des cas. Les spé­cu­la­teurs de l’immobilier, espé­rant récu­pé­rer faci­le­ment les pro­prié­tés, se déchai­nèrent, en sup­po­sant que les prix des mai­sons n’arrêteraient pas de grim­per. Ces dettes furent titri­sées sous forme de titres com­plexes pour les com­pa­gnies de crédit et d’autres banques d’affaires, puis ven­dues à d’autres banques ; inquiètes pour la sta­bi­lité de ces titres, les banques ont acheté une espèce de police d’assurance appe­lée « credit-deri­va­tive swap », dont les gérants se figu­raient qu’elle pro­té­ge­rait leurs inves­tis­se­ments. Plus de deux mil­lions de demandes de sai­sies – noti­fi­ca­tions de non-paie­ment, de ventes aux enchères ou de sai­sies par les banques furent recen­sées en 2007. Depuis, des mil­liards de dol­lars furent déjà inves­tis dans ce marché dérivé des cré­dits. Est-ce que ces nou­veaux ins­tru­ments finan­ciers étaient assez résis­tants pour cou­vrir tout le risque ? (réponse : non) . Comme en 1873, une pyra­mide finan­cière com­plexe reposent sur la tête d’une épingle. Les banques accu­mulent du cash. Les banques qui accu­mulent du cash ne font pas de prêts à court terme. Les grandes et petites entre­prises courent un risque de mort faute de cré­dits à court terme pour ache­ter les matières pre­mières, expé­dier leurs pro­duits et entre­po­ser les stocks.

S’il y a des leçons à tirer de 1873, elles sont dif­fé­rentes de celles de 1929. Surtout, quand les banques péri­clitent à Wall Street, elles arrêtent toute l’activité ailleurs et ce pour très long­temps. La labo­rieuse remise en route des banques aux Etats-Unis et en Europe créa un chô­mage géné­ra­lisé. Les syn­di­cats (illé­gaux presque par­tout aupa­ra­vant) se déve­lop­pèrent mais furent enrayés par les ins­ti­tu­tions cen­trales qui apprirent à agir à la limite de la loi. En Europe, les poli­ti­ciens prirent les Juifs comme boucs émis­saires, à la lisière des pro­blèmes éco­no­miques. (D’autre part les Américains s’en pre­naient sur­tout à eux-mêmes ; beau­coup se mirent à adop­ter ce qu’on appela plus tard la reli­gion fon­da­men­ta­liste.)

Les gagnants de cette panique , une fois sortis d’affaire, pour­raient être les firmes – finan­cières ou autres – qui ont des réserves de cash sub­stan­tielles. On pour­rait voir à l’horizon une conso­li­da­tion impor­tante des entre­prises, ainsi qu’une réponse natio­na­liste avec des fortes bar­rières doua­nières, un déclin du com­merce inter­na­tio­nal, et la prise des immi­grants comme boucs émis­saires pour l’accès aux rares emplois. L’échec des dis­cus­sions de l’OMC en Juillet, com­men­cées à Doha il y a sept ans, sug­gère l’arrivée d’une nou­velle vague de pro­tec­tion­nisme.

Enfin, la Panique de 1873 a montré que le centre de gra­vité du crédit mon­dial s’était déplacé vers l’ouest – d’Europe Centrale vers les Etats-Unis. La panique actuelle sug­gère un nou­veau dépla­ce­ment – des Etats-Unis vers la Chine et l’Inde. Je ne me ris­que­rai pas à des pré­vi­sions au-delà. J’ai encore un micro­film à lire.

* Scott Reynolds Nelson est pro­fes­seur d’histoire au College William and Mary. Parmi ses livres on compte : Steel Drivin’ Man : John Henry, the Untold Story of an American legend (Oxford University Press, 2006).


Source : Contre-Info

Les commentaires sont fermés.