Notes de lecture

Frantz Fanon, Écrits sur l’aliénation et la liberté

Par Mis en ligne le 12 février 2018

Frantz Fanon Écrits sur l’aliénation et la liberté. Textes réunis, intro­duits et pré­sen­tés

par Jean Khalfa et Robert Young, Paris, La Découverte, 2015

Ce volume de près de 700 pages met en lumière toute une partie de l’œuvre de Frantz Fanon que peu de gens connaissent. En par­ti­cu­lier, on y découvre deux pièces de théâtre écrites par Fanon, L’œil se noie et Les Mains paral­lèles, les­quelles vrai­sem­bla­ble­ment consti­tuent les « pre­miers textes que l’on pos­sède » de l’auteur. S’y trouvent éga­le­ment ses écrits psy­chia­triques, y com­pris sa thèse de doc­to­rat en psy­chia­trie, qui abordent la pro­blé­ma­tique de l’aliénation, ses écrits poli­tiques, dont cer­tains textes sont connus, rela­tant les com­bats idéo­lo­giques du pen­seur mar­ti­ni­quais au cours de la guerre de l’indépendance de l’Algérie.

Ces textes, comme le montrent J. Khalfa et R. Young, ne com­portent pas pour autant une unité idéo­lo­gique ou une homo­gé­néité sur les plans poli­tique et phi­lo­so­phique. L’analyse du théâtre de Fanon dévoile une pro­blé­ma­tique qui tient à la fois de l’existentialisme sar­trien, du sur­réa­lisme et de la langue d’Aimé Césaire. Ce qui peut paraitre sur­pre­nant, c’est que ce théâtre n’annonce pas, de manière expli­cite, les prises de posi­tions idéo­lo­giques et poli­tiques expri­mées dans les œuvres ulté­rieures de Fanon. Ainsi, on peut se poser la ques­tion : ces deux pièces, comme l’entend R. Young, dévoilent-elles une pré­oc­cu­pa­tion de la part de l’écrivain de « lais­ser s’exprimer l’inconscient et faire surgir les carac­té­ris­tiques magiques, mer­veilleuses, du sur­réa­lisme [pour fina­le­ment éla­bo­rer] une esthé­tique, cen­trée avant tout sur les mots… » ? Tout laisse croire, par leur lec­ture, que c’était l’objectif visé par Fanon.

Néanmoins, les thèmes abor­dés dans les pièces, notam­ment celui de l’identité et de la conscience, quoiqu’ils s’opèrent dans une pers­pec­tive phé­no­mé­no­lo­gique et exis­ten­tia­liste à l’aide « d’une langue dense, sur­réa­liste », ne consti­tuent-ils pas, en fait, une pré­fi­gu­ra­tion de la théo­rie de l’aliénation telle que Fanon la conçoit dans le contexte du colo­nia­lisme ? Il est légi­time de le penser, car ses per­son­nages vivent une double réa­lité (« entre lumière et obs­cu­rité ») qui ren­voie à la situa­tion exis­ten­tielle de Fanon : « À l’image de Césaire, Fanon appar­te­nait à une géné­ra­tion d’intellectuels antillais qui furent forcés, en vivant en France, de consta­ter qu’ils n’étaient pas Français pour la simple raison qu’ils étaient noirs. Le pro­blème auquel se trou­vait confronté Fanon, c’est que, en tant qu’évolué ou toubab, il ne se per­ce­vait pas non plus aisé­ment comme “noir”». Cette situa­tion de double conscience consti­tue bien la réa­lité de toute per­sonne non euro­péenne qui se pense à tra­vers l’idéologie colo­nia­liste : elle se croit « blanche » parce qu’éduquée, mais découvre, malgré son édu­ca­tion, sa condi­tion de « nègre » ou d’« asia­tique » à tra­vers le regard du « blanc ».

Toutefois, si le théâtre de Fanon « annon­çait » de façon impli­cite ses concep­tions ulté­rieures sur l’aliénation, ses écrits psy­chia­triques, par contre, montrent clai­re­ment que sa com­pré­hen­sion de la mala­die men­tale chez l’« indi­gène » en situa­tion colo­niale déno­tait une par­ti­cu­la­rité impor­tante : pour Fanon, com­prendre la mala­die men­tale chez l’« arabe » ou le « noir » consis­tait à la situer à l’intérieur du sys­tème colo­nial, à mon­trer que cette mala­die (l’aliénation men­tale) cor­res­pon­dait à une situa­tion d’oppression spé­ci­fique au colo­nia­lisme.

Cette concep­tion, qui écarte toute réduc­tion orga­ni­ciste de la mala­die, consti­tua le socle à partir duquel toute la pensée de Fanon allait évo­luer. Essentiellement, ses écrits psy­chia­triques sont, en réa­lité, une attaque sys­té­ma­tique contre l’ethnopsychiatrie très répan­due à l’époque colo­niale et repré­sen­tée par le psy­chiatre Antoine Porot, prin­ci­pal idéo­logue de ce cou­rant. Ce der­nier consi­dé­rait le com­por­te­ment et l’attitude de l’« indi­gène », sa psy­cho­lo­gie et sa culture comme un « symp­tôme » de sa consti­tu­tion psy­chique. Fanon consa­cra l’essentiel de ses nom­breux écrits en psy­chia­trie à lutter contre cette thèse tenant de l’essentialisme. Pour mesu­rer la per­ti­nence de cette lutte et com­prendre son impor­tance, il faut la placer dans le contexte his­to­rique dans lequel elle se déroula : l’École psy­chia­trique d’Alger, inau­gu­rée par l’occupant fran­çais en 1938, pla­çait l’« indi­gène » sur une échelle située entre l’animal et l’Européen. Cette concep­tion défen­due par de nom­breux psy­chiatres, dont A. Porot fut le chef de file, pas­sait pour la norme jusqu’aux années 1960. Cette croyance dans la supé­rio­rité de l’homme euro­péen était une bana­lité à l’époque, et la com­battre signi­fiait de prendre posi­tion à contre-cou­rant, non seule­ment contre le racisme « scien­ti­fique » qui consi­dé­rait les « races » bio­lo­gi­que­ment dif­fé­rentes, mais éga­le­ment, c’est là sans doute le plus impor­tant, contre l’idéologie colo­nia­liste qui jus­ti­fiait l’exploitation et l’oppression colo­niale.

Le prin­ci­pal mérite de ce volume tient au fait qu’il décrit l’évolution de la pensée de Fanon sur la ques­tion de la domi­na­tion idéo­lo­gique colo­niale. Avec quelle pas­sion, avec quel achar­ne­ment et quel cou­rage, s’est-il engagé dans cette lutte jusqu’au bout, pour fina­le­ment rejoindre le Front natio­nal de libé­ra­tion (FLN) dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie ! Ce qui étonne encore plus, c’est la pro­li­fi­cité et la pro­fon­deur de sa pensée (il écrit ses prin­ci­pales œuvres en l’espace de cinq ans ! Il meurt à l’âge de 35 ans.). Un autre mérite, non moins impor­tant, de l’ouvrage est de nous faire décou­vrir des textes inédits de l’auteur mar­ti­ni­quais, textes qui mettent en lumière les déchi­re­ments d’une conscience qui se cherche, aux prises avec l’idéologie racia­liste. Un livre à lire pour mieux com­prendre l’évolution de la pensée fano­nienne, mais éga­le­ment pour mieux appré­hen­der les racines his­to­riques du racisme contem­po­rain.


Vous appréciez cet article ? Soutenez-nous en vous abonnant au NCS ou en faisant un don.

Vous pouvez nous faire parvenir vos commentaires par courriel ou à notre adresse postale :

cap@​cahiersdusocialisme.​org

Collectif d’analyse poli­tique
CP 35062 Fleury
Montréal
H2C 3K4

Les commentaires sont fermés.