Frantz Fanon, Écrits sur l’aliénation et la liberté

Frantz Fanon Écrits sur l’aliénation et la liberté. Textes réunis, introduits et présentés

par Jean Khalfa et Robert Young, Paris, La Découverte, 2015

 

Ce volume de près de 700 pages met en lumière toute une partie de l’œuvre de Frantz Fanon que peu de gens connaissent. En particulier, on y découvre deux pièces de théâtre écrites par Fanon, L’œil se noie et Les Mains parallèles, lesquelles vraisemblablement constituent les « premiers textes que l’on possède » de l’auteur. S’y trouvent également ses écrits psychiatriques, y compris sa thèse de doctorat en psychiatrie, qui abordent la problématique de l’aliénation, ses écrits politiques, dont certains textes sont connus, relatant les combats idéologiques du penseur martiniquais au cours de la guerre de l’indépendance de l’Algérie.

Ces textes, comme le montrent J. Khalfa et R. Young, ne comportent pas pour autant une unité idéologique ou une homogénéité sur les plans politique et philosophique. L’analyse du théâtre de Fanon dévoile une problématique qui tient à la fois de l’existentialisme sartrien, du surréalisme et de la langue d’Aimé Césaire. Ce qui peut paraitre surprenant, c’est que ce théâtre n’annonce pas, de manière explicite, les prises de positions idéologiques et politiques exprimées dans les œuvres ultérieures de Fanon. Ainsi, on peut se poser la question : ces deux pièces, comme l’entend R. Young, dévoilent-elles une préoccupation de la part de l’écrivain de « laisser s’exprimer l’inconscient et faire surgir les caractéristiques magiques, merveilleuses, du surréalisme [pour finalement élaborer] une esthétique, centrée avant tout sur les mots… » ? Tout laisse croire, par leur lecture, que c’était l’objectif visé par Fanon.

Néanmoins, les thèmes abordés dans les pièces, notamment celui de l’identité et de la conscience, quoiqu’ils s’opèrent dans une perspective phénoménologique et existentialiste à l’aide « d’une langue dense, surréaliste », ne constituent-ils pas, en fait, une préfiguration de la théorie de l’aliénation telle que Fanon la conçoit dans le contexte du colonialisme ? Il est légitime de le penser, car ses personnages vivent une double réalité (« entre lumière et obscurité ») qui renvoie à la situation existentielle de Fanon : « À l’image de Césaire, Fanon appartenait à une génération d’intellectuels antillais qui furent forcés, en vivant en France, de constater qu’ils n’étaient pas Français pour la simple raison qu’ils étaient noirs. Le problème auquel se trouvait confronté Fanon, c’est que, en tant qu’évolué ou toubab, il ne se percevait pas non plus aisément comme “noir”». Cette situation de double conscience constitue bien la réalité de toute personne non européenne qui se pense à travers l’idéologie colonialiste : elle se croit « blanche » parce qu’éduquée, mais découvre, malgré son éducation, sa condition de « nègre » ou d’« asiatique » à travers le regard du « blanc ».

Toutefois, si le théâtre de Fanon « annonçait » de façon implicite ses conceptions ultérieures sur l’aliénation, ses écrits psychiatriques, par contre, montrent clairement que sa compréhension de la maladie mentale chez l’« indigène » en situation coloniale dénotait une particularité importante : pour Fanon, comprendre la maladie mentale chez l’« arabe » ou le « noir » consistait à la situer à l’intérieur du système colonial, à montrer que cette maladie (l’aliénation mentale) correspondait à une situation d’oppression spécifique au colonialisme.

Cette conception, qui écarte toute réduction organiciste de la maladie, constitua le socle à partir duquel toute la pensée de Fanon allait évoluer. Essentiellement, ses écrits psychiatriques sont, en réalité, une attaque systématique contre l’ethnopsychiatrie très répandue à l’époque coloniale et représentée par le psychiatre Antoine Porot, principal idéologue de ce courant. Ce dernier considérait le comportement et l’attitude de l’« indigène », sa psychologie et sa culture comme un « symptôme » de sa constitution psychique. Fanon consacra l’essentiel de ses nombreux écrits en psychiatrie à lutter contre cette thèse tenant de l’essentialisme. Pour mesurer la pertinence de cette lutte et comprendre son importance, il faut la placer dans le contexte historique dans lequel elle se déroula : l’École psychiatrique d’Alger, inaugurée par l’occupant français en 1938, plaçait l’« indigène » sur une échelle située entre l’animal et l’Européen. Cette conception défendue par de nombreux psychiatres, dont A. Porot fut le chef de file, passait pour la norme jusqu’aux années 1960. Cette croyance dans la supériorité de l’homme européen était une banalité à l’époque, et la combattre signifiait de prendre position à contre-courant, non seulement contre le racisme « scientifique » qui considérait les « races » biologiquement différentes, mais également, c’est là sans doute le plus important, contre l’idéologie colonialiste qui justifiait l’exploitation et l’oppression coloniale.

Le principal mérite de ce volume tient au fait qu’il décrit l’évolution de la pensée de Fanon sur la question de la domination idéologique coloniale. Avec quelle passion, avec quel acharnement et quel courage, s’est-il engagé dans cette lutte jusqu’au bout, pour finalement rejoindre le Front national de libération (FLN) dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie! Ce qui étonne encore plus, c’est la prolificité et la profondeur de sa pensée (il écrit ses principales œuvres en l’espace de cinq ans ! Il meurt à l’âge de 35 ans.). Un autre mérite, non moins important, de l’ouvrage est de nous faire découvrir des textes inédits de l’auteur martiniquais, textes qui mettent en lumière les déchirements d’une conscience qui se cherche, aux prises avec l’idéologie racialiste. Un livre à lire pour mieux comprendre l’évolution de la pensée fanonienne, mais également pour mieux appréhender les racines historiques du racisme contemporain.

 


 

 

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