Notes de lecture

Ce cauchemar qui n’en finit pas.

Par Mis en ligne le 17 février 2018

Pierre Dardot et Christian Laval,

Ce cau­che­mar qui n’en finit pas. Comment le néo­li­bé­ra­lisme défait la démo­cra­tie,

Paris, La Découverte, 2016

Les auteurs, Dardot et Laval, sou­lignent le sen­ti­ment d’urgence qui a pré­sidé à l’écriture de ce livre dont l’essentiel porte sur l’analyse des méca­nismes par les­quels l’oligarchie néo­li­bé­rale est en train de détruire, à un rythme accé­léré, ce qui reste de la démo­cra­tie libé­rale. Malgré le carac­tère très sombre de leur ana­lyse du cau­che­mar néo­li­bé­ral, les auteurs estiment qu’il n’y a aucune fata­lité à ce que la régres­sion fas­ci­sante à laquelle on assiste un peu par­tout nous conduise iné­luc­ta­ble­ment à la catas­trophe. Ils abordent la ques­tion de l’élaboration d’une stra­té­gie de sortie du capi­ta­lisme dans la conclu­sion. Cette stra­té­gie devrait, selon eux, oppo­ser la logique du commun à la logique du capi­tal.

L’oligarchie néo­li­bé­rale contre la démo­cra­tie

Leur vision de la démo­cra­tie s’inspire de la Grèce antique. La démo­cra­tie grecque se carac­té­rise, selon les auteurs, par la prise de pou­voir (kratos) des pauvres sur l’oligarchie. De ce point de vue, l’oligarchie est par essence anti­no­mique à la démo­cra­tie et ils entendent mon­trer que c’est le cas du néo­li­bé­ra­lisme.

Contrairement à la crise de 1929, celle de 2008 n’a entraîné aucune remise en ques­tion radi­cale, ni théo­rique, ni poli­tique. Non seule­ment le néo­li­bé­ra­lisme survit aux crises qu’il génère, mais, selon les auteurs, il s’en nour­rit. L’oligarchie a réussi à sou­mettre l’ensemble des sphères de la société à la logique de l’accumulation du capi­tal. La réac­tion aux crises ren­force la logique néo­li­bé­rale, de sorte que la crise devient un mode de gou­ver­ne­ment. Cette crise chro­nique n’est en fait qu’une lutte de classe menée par l’oligarchie.

L’attaque de plus en plus agres­sive que mène le néo­li­bé­ra­lisme contre la démo­cra­tie ne fait qu’accentuer la logique fon­da­men­ta­le­ment anti­dé­mo­cra­tique du projet néo­li­bé­ral. Ce projet vise essen­tiel­le­ment, selon Dardot et Laval, à sous­traire les règles du marché au contrôle gou­ver­ne­men­tal et popu­laire. Dans la ver­sion d’Hayek comme dans celle de l’ordolibéralisme alle­mand[1], cette stra­té­gie consiste à tenter de consti­tu­tion­na­li­ser le droit privé. Selon Hayek, l’État devrait pro­té­ger la loi et non répondre à la volonté popu­laire. La popu­la­tion ne devrait pas inter­fé­rer avec les lois du marché qui pro­duisent un ordre natu­rel spon­tané. Quant à la ver­sion ordo­li­bé­rale, appa­rue en Allemagne, elle pro­pose une « consti­tu­tion éco­no­mique » qui ins­ti­tue­rait un ensemble de normes favo­rables à la créa­tion d’un marché libre concur­ren­tiel. La consti­tu­tion­na­li­sa­tion de l’obligation de l’État d’assurer la sta­bi­lité moné­taire et l’indépendance abso­lue de la banque cen­trale reti­re­rait la poli­tique moné­taire au contrôle démo­cra­tique.

En ce qui concerne le rap­port entre le capi­tal et le sys­tème néo­li­bé­ral, Dardot et Laval estiment qu’il faut renon­cer à l’explication mar­xiste tra­di­tion­nelle qui voit dans le néo­li­bé­ra­lisme une réac­tion à une crise du régime d’accumulation. Ils y voient plutôt une réac­tion à une crise du sys­tème de règles ins­ti­tu­tion­nelles d’une forme par­ti­cu­lière d’accumulation capi­ta­liste. Pour les auteurs, le nor­ma­tif et le juri­dique ne sont pas une simple « super­struc­ture » qui décou­le­rait méca­ni­que­ment des rap­ports de pro­duc­tion. L’irréductible spé­ci­fi­cité du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral tient au fait qu’il impose la logique de la com­pé­ti­ti­vité et de l’illimitation à toutes les dimen­sions de la vie sociale.

Le sys­tème ne conduit pas, comme on le croit géné­ra­le­ment, au dépé­ris­se­ment de l’État, mais à une nou­velle forme d’interventionnisme d’État, insé­pa­rable de la mon­dia­li­sa­tion. Cette inter­ven­tion consiste à ins­tau­rer petit à petit un ensemble de normes et de règles favo­rables au marché et qui font pres­sion sur les acteurs. Les orga­nismes inter­na­tio­naux (OMC, OCDE, BM, etc.) font de même à l’échelle mon­diale, alors que les agences de nota­tion se font les gar­diennes des normes.

La logique de l’accumulation tend à s’imposer par­tout et à repous­ser toutes les fron­tières. Au-delà de la mar­chan­di­sa­tion de la nature, on assiste à la trans­for­ma­tion de la nature en capi­tal qu’il faut valo­ri­ser, même si elle n’est pas un pro­duit du tra­vail. L’individu est invité à se consi­dé­rer lui-même comme un capi­tal à valo­ri­ser. De ce point de vue, la force de tra­vail n’est plus consi­dé­rée comme une mar­chan­dise. L’entreprise devient le modèle auquel le sujet doit se confor­mer. L’imaginaire néo­li­bé­ral s’appuie sur cette logique de la valo­ri­sa­tion qui imprègne la sub­jec­ti­vité elle-même.

Pour les auteurs, c’est le prin­cipe de l’économie de marché qui a été au fon­de­ment de la construc­tion de l’Union euro­péenne, selon une vision ins­pi­rée par l’ordolibéralisme alle­mand. Le projet d’une com­mu­nauté paci­fique et pros­père relève du mythe de leur point de vue. L’ensemble de normes, de règles et de trai­tés visant le déve­lop­pe­ment d’un marché concur­ren­tiel a fini par former un sys­tème quasi auto­nome qui s’impose aux États. Le prin­cipe de concur­rence devient le régu­la­teur des rela­tions sociales et des rela­tions entre les États. L’Union euro­péenne, cette « machine à fabri­quer des normes » (p. 120), impose des règles bud­gé­taires inflexibles qui sont, avec le contrôle de la poli­tique moné­taire, des ins­tru­ments pri­vi­lé­giés de contrainte. L’Union s’est construite, au nom de la com­pé­ti­ti­vité, en rédui­sant les acquis sociaux et s’attaquant aux droits des tra­vailleurs et des tra­vailleuses. La « gauche » a elle-même contri­bué, avec zèle, à l’implantation du sys­tème nor­ma­tif et juri­dique qui inter­dit toute poli­tique natio­nale réel­le­ment de gauche.

Le cas grec montre, selon les auteurs, que la dette est deve­nue ins­tru­ment de contrôle. Les prêts accor­dés sous condi­tions visent, outre le rem­bour­se­ment, à impo­ser des réformes struc­tu­relles favo­rables au capi­tal. Les réformes impo­sées, absurdes d’un point éco­no­mique, visent essen­tiel­le­ment à éviter toute forme d’indépendance par rap­port aux orien­ta­tions des ins­ti­tu­tions euro­péennes et du FMI. Le pou­voir des créan­ciers consti­tue une véri­table « det­to­cra­tie », et l’exemple grec montre que la lutte ne peut se faire à l’intérieur des ins­ti­tu­tions de l’Union, une confron­ta­tion avec elles « doit être au centre de toute stra­té­gie alter­na­tive » (p. 175).

L’emprise du néo­li­bé­ra­lisme sur l’ensemble de la vie sociale repose, selon les auteurs, sur l’émergence et la conso­li­da­tion d’une coa­li­tion de groupes d’intérêts qui met en œuvre et permet de légi­ti­mer ce sys­tème. Ce bloc oli­gar­chique néo­li­bé­ral com­prend l’oligarchie gou­ver­ne­men­tale, la haute bureau­cra­tie, les acteurs finan­ciers et les diri­geants d’entreprise, les grands médias et les uni­ver­si­taires qui pro­duisent le dis­cours jus­ti­fi­ca­tif. La logique de l’accumulation favo­rise l’instauration d’une cor­rup­tion sys­té­mique. Les grandes entre­prises se posent comme modèle pour la ges­tion de l’État. Enfin, au cœur de l’oligarchie, on trouve l’intrication de la finance et de la haute admi­nis­tra­tion.

Le dis­cours poli­tique ali­menté par les uni­ver­si­taires et dif­fusé par les médias valo­rise le marché et l’individualisme, ce qui décou­rage l’action col­lec­tive. La « gauche », quant à elle, au lieu de com­battre l’oligarchie, a encou­ragé les poli­tiques d’austérité au nom de la com­pé­ti­ti­vité. L’oligarchie a réduit la démo­cra­tie « à une illu­sion dans un théâtre d’ombres » (p. 187), mais ce n’est pas sans avoir créé un énorme res­sen­ti­ment dans les popu­la­tions.

Conclusion : le bloc démo­cra­tique inter­na­tio­nal

Dardot et Laval, malgré l’impression que pour­rait lais­ser leur ana­lyse, ne voient aucune fata­lité à la per­pé­tua­tion de ce sys­tème et de tous les ravages qu’il entraîne. Cependant, il faut, pour construire une alter­na­tive viable au néo­li­bé­ra­lisme, pro­po­ser un autre ima­gi­naire, une autre forme de vie. La gauche gou­ver­ne­men­tale s’est dis­qua­li­fiée par son total manque d’imagination. Les auteurs rejettent aussi la pos­si­bi­lité d’un retour à des poli­tiques key­né­siennes. Ni l’idée d’une spon­ta­néité com­mu­niste de la « mul­ti­tude » de Hardt et Negri, ni celle d’une construc­tion sym­bo­lique du peuple autour d’une figure cha­ris­ma­tique défen­due par Ernesto Laclau ne trouvent grâce aux yeux des auteurs.

La lutte contre l’oligarchie doit per­mettre de décons­truire les normes consti­tu­tives du néo­li­bé­ra­lisme. La solu­tion de rechange doit venir des citoyens et des citoyennes et viser une démo­cra­tie qui échappe à la logique de la repré­sen­ta­tion poli­tique. L’élaboration de cette solu­tion de rechange doit, elle-même, expé­ri­men­ter cette forme radi­cale de démo­cra­tie. L’expérience com­mune doit se sub­sti­tuer à l’expertise, mais c’est l’expérience du commun qui doit être au cœur de l’alternative démo­cra­tique. Pour eux, le commun n’est ni une chose ni un mode de pro­duc­tion, c’est un prin­cipe poli­tique qui se construit dans la prise en charge de l’activité com­mune et qui ins­ti­tue une norme d’inappropriabilité qui fait recu­ler la pro­priété privée[2].

Stratégiquement, le pro­blème consiste à ras­sem­bler les diverses forces et à les coor­don­ner à l’échelle mon­diale pour consti­tuer un bloc démo­cra­tique inter­na­tio­nal. Ce bloc ne serait pas un regrou­pe­ment de partis, mais une coa­li­tion de toutes les forces poli­tiques, groupes syn­di­caux, éco­lo­giques, com­mu­nau­taires, etc., dont l’action doit se déve­lop­per simul­ta­né­ment au plan natio­nal et inter­na­tio­nal. Concrètement, il s’agirait d’instituer des com­muns à toutes les échelles, une démo­cra­tie des com­muns. Les auteurs ne pré­tendent pas des­si­ner à l’avance les contours de cette coa­li­tion ; ils pensent que deux règles mini­males s’imposent, celle de la rota­tion des charges et celle de la non-rééli­gi­bi­lité. C’est seule­ment par la vic­toire contre l’oligarchie que « Ploutos sera relé­gué hors du temple de la Cité ».

[1] L’ordolibéralisme est une doc­trine éco­no­mique et sociale qui est appa­rue a en Allemagne au début des années 1930. Son ini­tia­teur, l’économiste Walter Eucken, par­ti­ci­pait à un mou­ve­ment qui vou­lait repen­ser le libé­ra­lisme mis à mal par la crise de 1929. Selon cette doc­trine, l’État doit jouer un rôle « ordon­na­teur » dans la construc­tion d’un marché qui per­mette « la concur­rence libre et non faus­sée ». Pour ce faire, les règles et les normes favo­rables au marché doivent selon lui avoir un statut quasi consti­tu­tion­nel. Le rôle de l’État se résume alors à implan­ter et à faire res­pec­ter ces normes.

[2] Pierre Dardot et Christian Laval, Commun. Essai sur la révo­lu­tion au XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2014.


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