Article 20

Althusser et Lénine

Centième anniversaire de la révolution soviétique en Russie

Par Mis en ligne le 06 juin 2017

Ni la nature ni l’histoire ne connaissent de miracles ; mais chaque tour­nant brusque de l’histoire, et notam­ment chaque révo­lu­tion, offre une telle richesse de contenu, met en jeu des com­bi­nai­sons si inat­ten­dues et si ori­gi­nales de formes de lutte et de rap­ports entre les forces en pré­sence que, pour un esprit vul­gaire, bien des choses doivent paraître mira­cu­leuses.
Lénine, Lettres de loin

Lénine a bien une place fon­da­trice dans la tra­jec­toire intel­lec­tuelle d’Althusser. Si les lec­teurs du phi­lo­sophe mar­xiste ont long­temps consi­déré que Lénine n’était rien d’autre qu’un prête-nom, Warren Montag tente ici au contraire de mon­trer le carac­tère inau­gu­ral des inter­ven­tions d’Althusser sur Lénine. Par une lec­ture serrée de « Contradiction et sur­dé­ter­mi­na­tion », Montag réca­pi­tule la dignité phi­lo­so­phique qu’Althusser est allé cher­cher dans la pensée poli­tique de Lénine. Ces élé­ments de phi­lo­so­phie conte­nus dans des textes non phi­lo­so­phiques allaient s’inscrire au cœur de la lec­ture althus­sé­rienne de Spinoza, Machiavel, Rousseau : la ren­contre de flux et de cou­rants hété­ro­gènes, la contra­dic­tion consi­dé­rée comme mul­tiple et com­plexe, le renou­veau de la pensée dia­lec­tique des rap­ports de forces.

Le Lénine d’Althusser est un patch­work, un acco­lage de dif­fé­rents extraits, aussi bien de textes phi­lo­so­phiques (Matérialisme et empi­rio­cri­ti­cisme, Cahiers phi­lo­so­phiques) que de textes poli­tiques et pra­tiques (tout d’abord ses réflexions sur les révo­lu­tions de février et d’octobre 1917). On lui a prêté peu d’attention. Dans le monde anglo­phone (mais c’est à peine mieux dans le monde fran­co­phone) les essais où Althusser prend expli­ci­te­ment Lénine pour objet (non seule­ment Lénine devant Hegel, mais aussi Lénine et la phi­lo­so­phie) n’ont jamais été étu­diés sérieu­se­ment, et ne sont que rare­ment cités, sous forme de notes ou de réfé­rences, dans les trai­te­ments aca­dé­miques d’Althusser. C’est plus frap­pant encore pour son uti­li­sa­tion plus exten­sive de Lénine, de celui de 1917-1921, dans Contradiction et sur­dé­ter­mi­na­tion : la reprise des des­crip­tions, par Lénine, de la situa­tion conflic­tuelle qui a rendu la Révolution non seule­ment pos­sible mais néces­saire, est par­fois citée, mais comme maté­riau brut de théo­ries ou réflexions phi­lo­so­phiques, et non comme exemple de cette réflexion elle-même. On prend sou­vent le Lénine de Contradiction et sur­dé­ter­mi­na­tion comme le prête-nom ou le « tenant-lieu » de Mao, dont Althusser a légi­timé le texte Sur la contra­dic­tion en le pré­sen­tant non seule­ment comme la conti­nua­tion des réflexions de Lénine sur les contra­dic­tions his­to­riques, mais aussi comme une ten­ta­tive de sys­té­ma­ti­sa­tion, mise en forme théo­rique de ce que Lénine aurait laissé à l’état pra­tique. Pour beau­coup de lec­teurs d’Althusser, Lénine – ou plutôt l’un des nom­breux Lénine uti­lisé à des fins aussi diverses qu’opposées –, demeu­rait tou­jours le prête-nom d’autres théo­ri­ciens ou phi­lo­sophes poli­tiques, de Machiavel et Spinoza jusqu’à Mao, comme si Lénine, pour des rai­sons qui res­tent à expli­ci­ter, ne pou­vait faire à lui seul l’objet des réflexions d’Althusser.

Les signi­fi­ca­tions de la figure de Lénine se com­pliquent avec la fas­ci­na­tion d’Althusser pour ce qu’il appelle la stra­té­gie phi­lo­so­phique – notion elle-même très léni­niste. Très tôt dans sa car­rière, Althusser a perçu tout à la fois les insuf­fi­sances du mar­xisme offi­ciel et la dif­fi­culté de le trans­for­mer, ce qui l’a convaincu de l’inutilité d’un assaut fron­tal ou d’une confron­ta­tion directe. Au lieu d’un effort de trans­for­ma­tion, il fal­lait une stra­té­gie d’infiltration. Ainsi, lorsqu’Althusser a com­pris la façon dont Spinoza imi­tait ses enne­mis pour les appro­cher, s’introduire dans la place et retour­ner leurs armes contre eux, il a indu­bi­ta­ble­ment cher­ché à théo­ri­ser sa propre pra­tique de la phi­lo­so­phie pour faire comme Spinoza. Ainsi le Lénine d’Althusser n’apparaît pas seule­ment comme œuvre ou évé­ne­ment poli­tique, mais comme une ins­ti­tu­tion et une place infil­trée puis occu­pée, ses armes (concepts et méthodes d’analyse), étant retour­nées contre ses occu­pants « légi­times ». Il s’agit donc d’une ana­lyse léni­niste de la façon dont le mode d’analyse léni­niste lui-même peut être investi, et mis au ser­vice d’institutions dont le rap­port à l’ordre exis­tant est dif­fi­ci­le­ment perçu comme anta­go­niste. C’est à dire, un Lénine par-delà Lénine, pour reprendre une des figures de Negri.

En fait, le tra­vail d’Althusser est marqué par une insis­tance sur la néces­sité stra­té­gique de l’imitation, de la dis­si­mu­la­tion et de l’imposture qui est, avec la force, une vertu car­di­nale de la guerre selon Hobbes. Les cri­tiques ont bien perçu cela lorsqu’il a été accusé de pro­mou­voir un Spinoza déguisé en Marx, et, presque au même moment, de faire passer, dans la phi­lo­so­phie, un Marx déguisé en Spinoza. Mêmes les com­men­ta­teurs favo­rables à Althusser ont fini par adop­ter un type de lec­ture qui a pris la forme de « en par­lant d’X, il parle en fait d’Y », ce qui sup­po­sait qu’Althusser ne pou­vait ou ne vou­lait pas parler direc­te­ment d’Y, parce qu’il com­pre­nait ce der­nier comme fai­sant l’objet d’une sorte de répres­sion ou d’exclusion, appor­tant une vérité que le monde n’était pas pré­paré à rece­voir. Dans ces condi­tions, lire Althusser signi­fiait le tra­duire : X veut dire Y, et les théo­ries X1, X2, X3 veulent dire Y1, Y2, Y3…

Cette lec­ture très straus­sienne d’Althusser n’est pas tota­le­ment fausse. Il est vrai, à propos de Lénine, que la cor­res­pon­dance d’Althusser – notam­ment dans les années cru­ciales 1962-1963, de « Contradiction et sur­dé­ter­mi­na­tion » à « Sur le maté­ria­lisme dia­lec­tique » – paraît défendre l’idée qu’il cher­chait à uti­li­ser stra­té­gi­que­ment Lénine pour avan­cer des concepts et des notions face à un public peu dis­posé à les accep­ter, à moins que ces concepts et notions se réfèrent à l’autorité d’un Lénine. Comme si les idées les plus nou­velles, voire les plus sub­ver­sives d’Althusser, avaient le plus besoin de se rat­ta­cher à une figure fon­da­men­tale. Mais c’est là ce qu’Althusser vou­lait faire, ou décla­rait vou­loir faire, et non ce qu’il a fait réel­le­ment. Si parler de Lénine n’était censé être qu’un pré­texte, pré­cé­dant voire occul­tant les débats qu’il devait sim­ple­ment intro­duire, je dois dire que, dans ce cas au moins, le pré­texte n’a pas atteint la fin pour laquelle il avait été intro­duit, et qu’il est devenu aussi impor­tant que ce qu’il était censé dis­si­mu­ler. Si, comme il l’avouait lui-même et comme d’autres l’ont sou­li­gné, ses textes illus­trent sou­vent, sinon obses­sion­nel­le­ment, une logique du prête-nom (Lénine pour Mao, Marx pour Spinoza, ou l’inverse), à des moments cru­ciaux cette logique se brise et cède la place à l’usurpation, à la confu­sion entre l’imité et l’imitateur, entre l’original et la copie. Ainsi, pour suivre Althusser dans ses constantes ruses et détours stra­té­giques et tac­tiques, dans son art de l’imposture phi­lo­so­phique et du dégui­se­ment, il faut entrer dans le cercle où chaque lieu-tenant tient lieu d’un autre tenant lieu, consti­tuant une chaîne de sub­sti­tu­tion sans ori­gine ni fin. Retenons ce point avant de nous embar­quer dans le cercle infer­nal d’Althusser.

À la fin de 1962, et donc dans l’intervalle qui sépare Contradiction et sur­dé­ter­mi­na­tion de Sur le maté­ria­lisme dia­lec­tique publié en 1963, Althusser écri­vait à Franca Madonia qu’il avait lu Lénine pour répondre aux cri­tiques de Contradiction et sur­dé­ter­mi­na­tion : « Je lis, (ou relis) des textes théo­riques de Lénine, sur la phi­lo­so­phie. Dieu, que c’est faible. Je véri­fie une nou­velle fois que Lénine, incom­pa­rable cli­ni­cien poli­tique, incom­pa­rable théo­ri­cien-pra­tique (au sens de la réflexion sur des situa­tions concrètes, de la réflexion sur des pro­blèmes his­to­riques concrets) est un faible théo­ri­cien dès qu’il s’élève au-delà d’un cer­tain degré d’abstraction » (Franca 22-XII-62). La fai­blesse de Lénine ici, c’est qu’il demeure un « théo­ri­cien pra­tique » écrit Althusser, et que, si « incom­pa­rables » que puissent être ses « ana­lyses concrètes », il ne peut s’élever au-delà du niveau pra­tique, vers le degré d’abstraction néces­saire à la théo­rie. Quelques phrases plus loin, Althusser ajoute que, lorsque Lénine fait ou pense faire de la théo­rie, « il ne fait que défi­nir et énon­cer des concepts pra­tiques, c’est-à-dire des concepts avec les­quels on mènera le combat au corps à corps, des concepts tac­tiques de défense immé­diate, de combat rap­pro­ché, de “close-combat” comme on dit… alors que la vraie théo­rie sup­pose autre chose que ces concepts tac­tiques, mais des pers­pec­tives pro­pre­ment et théo­riques, et “stra­té­giques.” ». Il ne s’agit pas ici de la « pra­tique théo­rique », mais de son opposé, une théo­rie pra­tique, c’est-à-dire une pra­tique dégui­sée en théo­rie, et qui s’est subor­donné ce qui est pro­pre­ment théo­rique, ce dont l’abstraction phi­lo­so­phique a besoin, à des buts immé­diats, tac­tiques, objec­tifs. Que Lénine soit pra­ti­que­ment engagé aurait été néces­saire, mais ceci a main­te­nant des effets pro­fon­dé­ment néga­tifs sur « la tra­di­tion offi­cielle de la phi­lo­so­phie mar­xiste ». La dif­fi­culté alors, à la fin de l’année 1962, n’était pas d’expliquer cela, « mais [de le] faire accep­ter ». Vouloir le faire ris­quait de pro­vo­quer des réac­tions défen­sives d’un « sys­tème qui n’est pas seule­ment d’ordre théo­rique, mais en même temps ins­ti­tu­tion­nel, ou un sti­mu­lus déter­mi­nant une conduite. »

Je vou­drais faire deux remarques au sujet d’une éva­lua­tion pre­mière de la rela­tion de Lénine à la phi­lo­so­phie – une éva­lua­tion qui demeure néan­moins inté­res­sante, sinon sur­pre­nante. Des cri­tiques qui vise­ront moins expli­ci­te­ment Lénine réap­pa­raî­tront dans Sur le maté­ria­lisme dia­lec­tique, quelques mois plus tard. La pre­mière défi­ni­tion althus­sé­rienne de la phi­lo­so­phie cherche à pro­té­ger la phi­lo­so­phie (et sa rela­tion pri­vi­lé­giée aux sciences), de la conta­mi­na­tion par le poli­tique – c’est-à-dire non seule­ment par les ten­ta­tives du PCF d’imposer une phi­lo­so­phie offi­cielle à ses adhé­rents, mais aussi par le combat consti­tu­tif du poli­tique lui-même. Il appa­raît main­te­nant que cette pre­mière défi­ni­tion est une pre­mière « dis­tance prise » d’avec les posi­tions de Lénine. Pour libé­rer la phi­lo­so­phie des impé­ra­tifs impo­sés par l’immédiateté des luttes – c’est-à-dire les per­pé­tuels ajus­te­ments tac­tiques dans une guerre qui reporte la théo­rie, même la théo­rie mar­xiste, à une époque de paix qui n’arrivera jamais – Althusser doit l’amener à un niveau d’abstraction élevé bien au-delà du combat rap­pro­ché que Lénine n’avait pas hésité à enga­ger sur le ter­rain de la phi­lo­so­phie elle-même, mais il est vrai que Lénine uti­li­sait toutes les armes à sa dis­po­si­tion, dans une lutte dont on ne pou­vait fixer à l’avance les limites. De la sorte, Althusser a éloi­gné la phi­lo­so­phie des exi­gences de la pra­tique poli­tique en intro­dui­sant la dis­tinc­tion entre Théorie, « théo­rie », et théo­rie (minus­cules). Althusser défi­nit la théo­rie comme « une forme spé­ci­fique de la pra­tique », « théo­rie » (entre guille­mets) comme « le sys­tème théo­rique déter­miné d’une science réelle » c’est-à-dire les concepts par les­quels ce sys­tème reflète les résul­tats de sa propre pra­tique, et « Théorie » (majus­cule) comme « la théo­rie géné­rale, c’est-à-dire, la Théorie de la pra­tique en géné­ral, elle-même éla­bo­rée à partir de la Théorie des pra­tiques théo­riques exis­tantes (des sciences), qui trans­forment en « connais­sances » (véri­tés scien­ti­fiques), les pro­duits idéo­lo­giques des pra­tiques « empi­riques » (l’activité concrète des hommes) exis­tantes ». La volonté d’Althusser de conser­ver le terme « théo­rie », en le modi­fiant de façon seule­ment typo­gra­phique et impro­non­çable, a pour effet (entre autres) d’unifier les dif­fé­rentes formes de théo­ries dans une pyra­mide dont le sommet serait la Théorie, élevée par la majus­cule et par sa géné­ra­lité au-dessus des pra­tiques théo­riques des sciences, qui sont elles-mêmes éle­vées par leurs pra­tiques au-dessus des pro­duits idéo­lo­giques des pra­tiques empi­riques ou des acti­vi­tés concrètes des hommes. La lettre à Madonia nous permet de com­prendre à quel point la pre­mière défi­ni­tion qu’Althusser donne de la phi­lo­so­phie n’est pas sim­ple­ment une dévia­tion « théo­ri­ciste » (ou ratio­na­liste) comme il le dira plus tard, mais que c’est une défi­ni­tion qui tend à dénier, non pas sim­ple­ment son carac­tère poli­tique, mais plus fon­da­men­ta­le­ment l’étendue de la par­ti­ci­pa­tion de la phi­lo­so­phie aux luttes sociales et poli­tiques.

2. Même si l’on sait qu’Althusser renon­cera assez rapi­de­ment à la défi­ni­tion de la phi­lo­so­phie donnée dans Sur le dia­lec­tique maté­ria­liste, défi­ni­tion qui ne devrait donc repré­sen­ter qu’un pre­mier moment de sa pensée, il faut quand même sou­li­gner qu’Althusser repren­dra, seule­ment quelques années plus tard, exac­te­ment les mêmes pro­po­si­tions attri­buées à Lénine, non comme exemples péjo­ra­tifs de la phi­lo­so­phie cap­tive du poli­tique, mais pré­ci­sé­ment comme la seule des­crip­tion exacte de ce que fait la phi­lo­so­phie, notam­ment lorsqu’elle renie sa dimen­sion poli­tique. Peut-on com­prendre cette évo­lu­tion d’Althusser comme une suc­ces­sion linéaire et cohé­rente de moments théo­riques, sans rup­ture ni contra­dic­tions ? Ce serait faire d’Althusser l’exception à la règle selon laquelle il n’y a que des excep­tions (« la grande loi de l’inégalité ne souffre aucune excep­tion »), règle qui est la vie de la phi­lo­so­phie, évo­luant par ses conflits internes et les contra­dic­tions qui l’animent, contra­dic­tions elles-mêmes impo­sées par la situa­tion de la phi­lo­so­phie dans les luttes qui tra­versent toute vie sociale. « Lénine » doit donc être com­pris comme le nom de la contra­dic­tion propre à la réflexion d’Althusser sur la contra­dic­tion, la struc­ture inhé­rente à sa dévia­tion per­pé­tuelle et à son éloi­gne­ment de la contra­dic­tion elle-même. La lutte pour ou contre Lénine est une lutte occul­tée par l’effort mani­feste d’Althusser de ne pas cri­ti­quer ouver­te­ment Lénine dans ses textes publiés, effort mani­feste parce qu’on ne sait jamais si son Lénine est Lénine et non un prête-nom ou le sub­sti­tut d’une autre figure (indi­vi­duelle ou col­lec­tive), ni si son ana­lyse est posi­tive ou non. Cette obs­cu­rité est inté­rieure à Althusser et à son projet, l’effet plutôt que la cause de sa conflic­tua­lité : elle peut donc être dite consti­tu­tive.

Pour expé­ri­men­ter ces hypo­thèses, nous devons les saisir, ou saisir les phé­no­mènes dont il s’agit, à « l’état pra­tique », qui est ici la forme dis­cur­sive qu’ils prennent dans les textes d’Althusser. Commençons par le Lénine de Contradiction et sur­dé­ter­mi­na­tion, pour voir s’il est vrai­ment ce simple pra­ti­cien (ou « cli­ni­cien », dans l’expression cin­glante d’Althusser), qui diag­nos­tique et traite les contra­dic­tions de la situa­tion cou­rante et de la conjonc­ture, son propre pré­sent donc, sans le connaître par ses causes ni pro­duire une théo­rie géné­rale de la contra­dic­tion his­to­rique. Il faut rap­pe­ler ici que les cri­tiques adres­sées en 1962 à Althusser – notam­ment contre sa concep­tion plu­ra­liste, « hyper­em­pi­rique » du tout social qui ren­dait son unité impen­sable et jetait par-dessus bord le moteur de l’histoire : la contra­dic­tion entre forces et rap­ports de pro­duc­tion – ces cri­tiques por­taient en fait, bien qu’aucune des par­ties pre­nantes ne l’avouaient, moins sur ce qu’Althusser lui-même avait écrit que sur les cita­tions de Lénine, au pre­mier chef celles des Lettres de loin. C’était comme si, au tra­vers des cri­tiques que les com­mu­nistes adres­saient à Althusser, la phi­lo­so­phie com­mu­niste offi­cielle, censée avoir été fondée par Lénine, se défen­dait contre les paroles de Lénine lui-même :

« Si la révo­lu­tion a triom­phé si vite et – en appa­rence, pour qui se contente d’un coup d’œil super­fi­ciel – d’une manière si radi­cale, c’est uni­que­ment parce que, en raison d’une situa­tion his­to­rique d’une extrême ori­gi­na­lité, des cou­rants abso­lu­ment dif­fé­rents, des inté­rêts de classe abso­lu­ment hété­ro­gènes, des ten­dances poli­tiques et sociales abso­lu­ment oppo­sées se sont fondus avec une « cohé­sion » remar­quable. »

Il n’est guère sur­pre­nant que Lénine lui-même se soit efforcé de sou­li­gner auprès de ses cama­rades et alliés poten­tiels l’inadéquation totale de cette idée, cen­trale pour la théo­rie et la pra­tique de la Seconde inter­na­tio­nale, que l’apparente diver­sité de ce moment his­to­rique pou­vait être com­prise comme diverses mani­fes­ta­tions de la même contra­dic­tion cen­trale, non encore mûrie jusqu’à la révo­lu­tion. Pour Althusser, si Lénine a sou­li­gné l’absolue hété­ro­gé­néité et la dif­fé­rence des cou­rants dont la conjonc­tion a été explo­sive, c’était en raison du besoin d’extraire les forces révo­lu­tion­naires d’un héri­tage phi­lo­so­phique sédi­menté en dogme, et pour construire une théo­rie pou­vant guider l’action en ren­dant intel­li­gible l’équilibre des forces et la conca­té­na­tion des anta­go­nismes dans laquelle les bol­ché­viques devaient inter­ve­nir avec une pré­ci­sion chi­rur­gi­cale. Les cita­tions de Lénine ser­vaient néan­moins en même temps à reje­ter la culture théo­rique des ins­ti­tu­tions com­mu­nistes offi­cielles de l’Europe occi­den­tale de 1962, avec leur pen­chant à imiter la social-démo­cra­tie à laquelle Lénine s’était opposé à l’aube du XXe siècle. Althusser, en repre­nant ces pas­sages clefs, habi­tuel­le­ment oubliés par les phi­lo­sophes offi­ciels, vou­lait sur­tout uti­li­ser son Lénine contre la figure mythique de l’hagiographie com­mu­niste, citant texte contre texte, pour mettre en ques­tion non seule­ment l’erreur théo­rique décou­lant de l’idée d’une « contra­dic­tion his­to­rique simple », mais aussi ses effets pra­tiques. L’attaque de la for­te­resse théo­rico-poli­tique n’était pas sans risque, Althusser s’est retrouvé dans un abyme nommé le « concept mar­xiste de la contra­dic­tion », un abyme devant lequel « le déve­lop­pe­ment phi­lo­so­phique du mar­xisme » avait dû s’arrêter.

Il n’y a pas cepen­dant, comme il le disait lui-même, de « coin vide en phi­lo­so­phie », et dans une note Althusser pré­sen­tait le texte de Mao, Sur la contra­dic­tion, comme une théo­rie de la contra­dic­tion his­to­rique qui s’opposait en son essence à la concep­tion hégé­lienne tel qu’il la décri­vait. Dans le texte de Mao, la loi du déve­lop­pe­ment égal ou inégal trouble les caté­go­ries de la dia­lec­tique hégé­lienne, tout d’abord l’idée d’une contra­dic­tion simple, dont les termes oppo­sés sont iden­tiques, dont les aspects de la tota­lité his­to­rique seraient le phé­no­mène, et qui seraient donc le centre dont tout jailli­rait. Mao com­men­çait son entre­prise de décen­tra­tion en impor­tant l’inégalité au cœur de la contra­dic­tion, décla­rant ses termes inégaux, avec un aspect prin­ci­pal et un aspect secon­daire, et donc une rela­tion inégale de l’un à l’autre. Sa maté­ria­li­sa­tion de la contra­dic­tion – qui res­tait néces­sai­re­ment chez Hegel spi­ri­tuelle – comme une contra­dic­tion entre forces, entre bour­geoi­sie et pro­lé­ta­riat, pou­vait paraître gros­sière par cer­tains côtés, mais la contra­dic­tion ne pou­vait plus être com­prise comme iden­tité des oppo­sés fusion­nant en un troi­sième terme. L’équilibre ou l’égalité entre eux pou­vait être un effet momen­tané de leur inéga­lité, ou, plus pré­ci­sé­ment, de leur anta­go­nisme effec­tif lorsqu’ils se ren­con­traient sur le champ de bataille.

Une contra­dic­tion ainsi com­prise ne pou­vait se pro­duire ou se repro­duire dans le phé­no­mène dont elle était l’essence. La contra­dic­tion cen­trale n’était pas seule­ment trou­blée ou per­tur­bée, mais dépla­cée, lais­sant le centre vide, et per­met­tant ainsi le rem­pla­ce­ment continu d’une contra­dic­tion par une autre. Un se divi­sait en deux. À chaque moment il y avait une contra­dic­tion prin­ci­pale et un ensemble de contra­dic­tions secon­daires. De plus les rela­tions déter­mi­nées entre les dif­fé­rents côtés de la contra­dic­tion prin­ci­pale elle-même chan­geaient constam­ment : déter­mi­nés par l’interaction entre les contra­dic­tions conte­nues dans une situa­tion par­ti­cu­lière, les oppo­sés en conflits dans chaque contra­dic­tion n’étaient pas néces­sai­re­ment anta­go­niques, c’est-à-dire enga­gés dans un conflit irré­ver­sible. Parce que tout est contra­dic­toire, toute contra­dic­tion n’est pas anta­go­nique ou explo­sive. Tout comme pour Lénine, l’objectif immé­diat de Mao était d’éloigner le parti du dog­ma­tisme pour le conduire vers une théo­rie capable de guider son action. Les dog­ma­tiques de 1935-1937 ont vio­lem­ment rejeté la posi­tion défen­due par Mao, qui sou­te­nait que leur lutte ne pou­vait pro­gres­ser qu’en s’unissant, en un front patrio­tique et anti-impé­ria­liste, avec le Kuomintang, parti de la « bour­geoi­sie natio­nale », qui avait mené une guerre impla­cable contre le parti com­mu­niste et l’armée rouge. La réponse de Mao consis­tait en cette théo­rie de la contra­dic­tion, qui la désta­bi­li­sait, met­tait en mou­ve­ment une mul­ti­pli­cité de contra­dic­tions, cha­cune pou­vant deve­nir, selon la conjonc­ture, la contra­dic­tion prin­ci­pale, les autres res­tant alors secon­daires. De même, seule une ana­lyse concrète de la situa­tion concrète pou­vait apprendre au parti de quelles contra­dic­tions se com­po­saient les forces ins­tal­lées dans un conflit et quelles étaient, de façon tem­po­raire ou non, les contra­dic­tions non anta­go­niques sus­cep­tibles d’être momen­ta­né­ment uni­fiées.

La note d’Althusser, tout en recon­nais­sant que la contra­dic­tion de Mao « appa­raît sous un jour étran­ger à la pers­pec­tive hégé­lienne », concluait en expo­sant comme un para­doxe ses deux fai­blesses : elle demeu­rait à la fois « des­crip­tive » et « abs­traite ». En fait, l’exposé de Mao sur la contra­dic­tion pou­vait très bien être com­pris comme le par­fait exemple de ce qu’Althusser condam­nait en Lénine : la construc­tion d’un concept tac­tique, ou l’élaboration de concepts dont l’apparition et la fonc­tion demeu­raient fon­da­men­ta­le­ment pra­tiques. En l’occurrence amener la direc­tion du Parti com­mu­niste chi­nois à s’unir avec le Kuomintang contre l’impérialisme japo­nais. Ces dis­tinc­tions entre contra­dic­tions pri­maires et secon­daires, anta­go­niques et non anta­go­niques, étaient-elles sépa­rables des luttes que Mao avait décrites grâce à elles ? Pouvaient-elles atteindre le niveau de géné­ra­lité propre à la théo­rie dont par­lait Althusser dans sa lettre à Madonia ?

Tout en ne s’élevant pas au-dessus de la des­crip­tion, la théo­rie de Mao, « à cer­tains égards », et « en partie », est « abs­traite », pré­sen­tant la ques­tion de la contra­dic­tion en des termes qui sem­blaient pré­tendre atteindre une théo­rie géné­rale de la dia­lec­tique de l’histoire et non rester une par­ti­cu­la­rité de la théo­rie mar­xiste de la contra­dic­tion. Althusser sou­ligne l’incompatibilité appa­rente parmi des élé­ments de sa cri­tique de Mao, mais n’a jamais fait l’effort de la résoudre ni de l’expliquer. Son bref résumé de De la contra­dic­tion est cepen­dant très élo­quent. Dans une courte note, il réduit la théo­rie de l’ensemble de rela­tions à trois oppo­si­tions binaires : « contra­dic­tion prin­ci­pale et contra­dic­tion secon­daire : aspect prin­ci­pal et aspect secon­daire de la contra­dic­tion ; contra­dic­tions anta­go­nistes et non-anta­go­niste », com­man­dés tous deux par « la loi de l’inégalité de déve­lop­pe­ment des contra­dic­tions ». La reprise de Mao par Althusser devient ainsi une théo­rie struc­tu­ra­liste, voire for­melle, de la contra­dic­tion, dans laquelle l’histoire est inva­ria­ble­ment pré­sente à elle-même sous la forme inva­riante de chaque aspect de la contra­dic­tion. Un moment his­to­rique donné ne peut être com­pris que comme l’actualisation de cet ensemble de formes pos­sibles : pri­maire ou secon­daire (qu’il s’agisse de la contra­dic­tion ou de ses aspects), anta­go­nique ou non anta­go­nique. Toute l’histoire peut être lue grâce à la grille de ces oppo­si­tions qui ren­drait seule cohé­rente et intel­li­gible une conjonc­ture par­ti­cu­lière. Cette grille peut s’appliquer indif­fé­rem­ment à toute époque, mode de pro­duc­tion ou for­ma­tion sociale, et offre donc un type de théo­rie qu’on peut apprendre par cœur et aisé­ment appli­quer, malgré les décla­ra­tions de Mao. Un tel sys­tème n’est pas une théo­rie de la contra­dic­tion comme iden­tité spi­ri­tuelle d’opposés dont l’essence pénètre le monde maté­riel, iden­tité qui n’est jamais que la forme de récon­ci­lia­tion pré­cé­dant l’époque où nous ver­rons tout clai­re­ment. Mais il est un sys­tème consti­tué par l’assignation de rôles ou posi­tions déter­mi­nés par son inéga­lité et sa dis­sy­mé­trie.

Personne n’a mieux com­pris ce qu’impliquait la lec­ture d’Althusser qu’Alain Badiou, une dizaine d’années plus tard. Dans sa très anti-althus­sé­rienne Théorie de la contra­dic­tion (1975), il rap­porte l’un à l’autre les silences de la brève note dans laquelle Althusser décrit pré­ci­sé­ment la théo­rie de Mao, puis son rejet immé­diat dans le résumé que fait Althusser de Sur la contra­dic­tion. Comme s’il s’adressait à la can­to­nade, répon­dant à une objec­tion jamais for­mu­lée, Badiou prend bien garde de pré­ve­nir son lec­teur que la théo­rie de Mao n’a pas à être lue comme une répar­ti­tion logi­que­ment pré­dé­ter­mi­née des par­ties concur­rentes, comme si lire Mao en France dans les années 1960 était tra­duire une théo­rie de la contra­dic­tion en un ordre syn­chro­nique des places et des rôles, quelque chose comme une syn­taxe de l’histoire. Elle devrait être plutôt lue comme une théo­rie des forces : « la pensée de la contra­dic­tion ne consiste pas à redou­bler le sys­tème des places par une esti­ma­tion struc­tu­rale (com­bi­na­toire) des forces. Le pro­ces­sus est essen­tiel­le­ment dis­sy­mé­trique, d’une dis­sy­mé­trie non sché­ma­ti­sable, parce qu’elle est qua­li­ta­tive » (93). Ce qui dans la théo­rie de Mao ne sert pas à déve­lop­per la théo­rie mar­xiste de la contra­dic­tion, et risque même de la rame­ner en arrière par sa res­sem­blance appa­rente avec le struc­tu­ra­lisme ou les sciences sociales, est en fait utile pour repous­ser les attaques (pro­ve­nant tout d’abord du camp mar­xiste) contre le « plu­ra­lisme » ou « l’hyper empi­risme » de la notion althus­sé­rienne de contra­dic­tion sur­dé­ter­mi­née.

Althusser se sert donc de la théo­rie de Mao sur la contra­dic­tion d’une double manière : elle four­nit une alter­na­tive « offi­cielle » à – sinon une cri­tique de – la sim­pli­cité de la notion hégé­lienne de contra­dic­tion, et elle permet de com­plexi­fier cette sim­pli­cité, d’insister sur l’irréductible com­plexité et l’hétérogénéité de la contra­dic­tion, sans som­brer immé­dia­te­ment dans ce qu’Althusser lui-même appel­lera plus tard le règne de l’aléatoire. La brève note de Contradiction et sur­dé­ter­mi­na­tion sert en un sens à pré­sen­ter Lénine, bien que pré­cé­dant Mao chro­no­lo­gi­que­ment, comme s’il était son suc­ces­seur dans le temps de la théo­rie, et plus par­ti­cu­liè­re­ment de la théo­rie de la contra­dic­tion. Ici se divise en deux la forme de la contra­dic­tion hégé­lienne, ce qu’Althusser appelle, avec une cer­taine audace, sa sim­pli­cité, sim­pli­cité qui survit à sa trans­po­si­tion maté­ria­liste, comme contra­dic­tion entre forces et rap­ports de pro­duc­tion, deve­nant le moteur et le centre de l’histoire, de sorte que toutes les autres contra­dic­tions n’en soient que le phé­no­mène et puissent se réduire à cette contra­dic­tion cen­trale. Mao prend ses dis­tances avec Hegel en mon­trant que la sim­pli­cité d’une seule et belle contra­dic­tion, com­prise comme iden­tité des oppo­sés, n’est elle-même que l’effet conjoint d’un ensemble d’oppositions dont les termes ne peuvent être com­pris comme iden­tiques mais comme inégaux et dis­sem­blables : prin­ci­pales et secon­daires, contra­dic­tion et anta­go­nismes, anta­go­niques et non-anta­go­niques…

Lorsqu’Althusser se retourne vers Lénine, le fon­da­teur prin­ci­pal de la tra­di­tion offi­cielle à laquelle il espère échap­per subrep­ti­ce­ment, pour « tenter de réflé­chir un ins­tant sur le concept mar­xiste de la contra­dic­tion », il le fait dit-il à ses « risques et périls ». Quel risque y a-t-il à se (re)tourner ainsi vers Lénine, figure des plus impor­tantes dans l’appareil du parti, pour reprendre une expres­sion d’Althusser en 1967, consi­déré comme n’étant pas phi­lo­sophe, ignoré, sinon méprisé par les phi­lo­sophes, y com­pris les phi­lo­sophes mar­xistes toutes ten­dances confon­dues, à com­men­cer par Althusser lui-même selon son propre témoi­gnage ? La suite du texte montre que le péril ne consiste pas dans le fait de cri­ti­quer Lénine, en lui repro­chant de ne pas avoir été le phi­lo­sophe qu’il n’a pas été mais aurait dû être, mais dans le fait de réflé­chir sur les propres réflexions de Lénine concer­nant la nature exacte des contra­dic­tions qui ont pro­duit ou déter­miné la Révolution de 1917. C’est ce qu’Althusser appelle une « aven­ture phi­lo­so­phique » : lais­ser de côté les « mor­ceaux choi­sis », et suivre le texte de Lénine à la lettre près, sans pré­tendre savoir à l’avance où il pourra nous conduire, comme un explo­ra­teur s’avance dans un monde inconnu. Le risque qu’il y a à lire Lénine est pré­ci­sé­ment d’entrer dans un monde inconnu, un monde que nous ne connais­sons pas comme inconnu, que nous pré­ten­dions avoir connu sans avoir pu savoir que nous ne le connais­sions pas avant d’en venir fina­le­ment à faire l’expérience d’une sorte d’étrangeté [unheim­li­ch­keit] phi­lo­so­phique. Si nous nous met­tons à suivre Althusser comme il suit Lénine, nous nous deman­de­rons qui est celui qu’Althusser, tout au long du chemin, vise silen­cieu­se­ment comme un chas­seur suit une piste, et il faudra bien nous deman­der si quelque chose dans les réflexions de Lénine res­semble ou non à ce que nous avons plus ou moins com­pris comme étant la contra­dic­tion.

La dis­cus­sion par Althusser de la théo­rie mar­xiste de la contra­dic­tion ne com­mence pas par un rapide rappel des abs­trac­tions théo­riques requises pour l’analyse, mais jus­te­ment dans le royaume de la pra­tique, à ce niveau que Lénine a tant de mal à dépas­ser. Il ne s’agit pas en fait du domaine de la pra­tique, mais plus pré­ci­sé­ment du domaine du combat. Se réfé­rant à Machiavel (L’art de la guerre) et aux deux trai­tés de Vauban (Traité de l’attaque des places et Traité de la défense des places), Althusser sou­ligne que Lénine, qui n’a pas eu d’autre choix que de maî­tri­ser les arts de l’attaque et de la défense, de l’avance et du retrait, a appris que la stra­té­gie com­men­çait avec la capa­cité de décou­vrir « le point faible, le maillon faible ou le défaut » de chaque sys­tème de défense ou d’attaque. Parce que cette théo­rie a été mani­fes­te­ment béné­fique à Lénine pour déter­mi­ner la tac­tique per­met­tant de mener à bien et défendre la révo­lu­tion, Althusser sou­ligne que la théo­rie du maillon faible permet aussi d’expliquer le fait, l’événement révo­lu­tion­naire. Certes, la Russie était le maillon faible des États impé­ria­listes, poli­ti­que­ment attar­dée et peu pré­pa­rée à la guerre dans laquelle elle s’était enga­gée en confiance. La guerre imposa d’énormes souf­frances aux com­bat­tants ainsi qu’aux autres, mais il a été démon­tré qu’elle n’était pas l’origine de la fai­blesse du maillon faible. Cette fai­blesse résul­tait d’un trait spé­ci­fique : « l’accumulation et l’exaspération de toutes les contra­dic­tions his­to­riques alors pos­sibles en un seul état » (PM 94). Comme pour sou­li­gner l’importance de cette pro­po­si­tion, Althusser répète une page plus loin : « l’ accu­mu­la­tion et l’exaspération de toutes les contra­dic­tions his­to­riques ». Il paraît impos­sible d’énumérer l’ensemble de ces contra­dic­tions, comme si leur nombre excé­dait l’espace de l’argumentation et recou­vrait l’ensemble des condi­tions de pos­si­bi­li­tés de la révo­lu­tion russe. En fait le nombre seul de ces contra­dic­tions est moins impor­tant que leur addi­tion ou agré­ga­tion (Althusser emploie le verbe « accu­mu­ler » ou « cumu­ler »), qu’Althusser relie à l’exaspération de ces contra­dic­tions comme si l’intensité des forces oppo­sées crois­sait lorsqu’elles sont ajou­tées les unes aux autres.

Althusser paraît à cer­tains moments pro­po­ser une théo­rie pure­ment quan­ti­ta­tive de la contra­dic­tion, de sorte que chaque contra­dic­tion soit équi­va­lente et com­men­su­rable à n’importe quelle autre, qu’elle puisse être ajou­tée ou sous­traite, mul­ti­pliée et divi­sée. Mais il cite Lénine pour réin­tro­duire un élé­ment d’incommensurabilité propre à toute situa­tion révo­lu­tion­naire. Lénine sou­ligne qu’aux contra­dic­tions accu­mu­lées – qui prennent plutôt ici l’allure d’une addi­tion que d’une conjonc­tion ou d’une ren­contre mêlant des choses dis­sem­blables – il faut ajou­ter « des évé­ne­ments, d’autres cir­cons­tances “excep­tion­nelles,” inin­tel­li­gibles en dehors de cet “enche­vê­tre­ment” des contra­dic­tions inté­rieure et exté­rieure de la Russie » (95). Ici « enche­vê­tre­ment » reprend et qua­li­fie plus pré­ci­sé­ment et spé­ci­fi­que­ment le sens de l’accumulation pour décrire com­ment un grand nombre de contra­dic­tions s’ajoutent et fusionnent ensemble, sans pour autant perdre leur sin­gu­la­rité, et pro­duisent un effet par leur proxi­mité. Mais pour que l’effet soit une révo­lu­tion, ou une rup­ture comme le dira Althusser, avec le sys­tème exis­tant, à la fois interne et externe à la Russie, il faut qu’en plus des contra­dic­tions entre forces oppo­sées se ren­contrent « des évé­ne­ments et des cir­cons­tances excep­tion­nelles », exac­te­ment ce que Lénine consi­dé­rait comme si rare, au point d’être mira­cu­leux.

Le Lénine d’Althusser est donc bien loin de Hegel, bien loin de la notion d’une contra­dic­tion his­to­rique et de son phé­no­mène, comme il est loin d’assigner des places hié­rar­chi­sées aux contra­dic­tions d’un moment his­to­rique donné. Seul un concept emprunté à Freud, un concept pra­tique, adapté comme une sorte d’arme à une lutte contre la théo­rie mais aussi néces­saire à la lutte à l’intérieur de la théo­rie, permet à Althusser, non pas de com­plé­ter la des­crip­tion de Lénine la théo­rie qui lui manque, mais de lire dans cette des­crip­tion la théo­rie qu’il a déjà. La théo­rie freu­dienne de la sur­dé­ter­mi­na­tion ne fait ni plus ni moins que rendre visible les termes et concepts de la théo­rie de la contra­dic­tion de Lénine, mieux com­prise comme enche­vê­tre­ment de fils, nœud par lequel seule­ment la contra­dic­tion cen­trale du capi­tal et du tra­vail peut être mise en mou­ve­ment, « acti­vée ». L’enchevêtrement permet à « une accu­mu­la­tion de “cir­cons­tances” et de “cou­rants” telle que, qu’elle qu’en soit l’origine et le sens (et nombre d’entre eux sont néces­sai­re­ment, par leur ori­gine et par leur sens, para­doxa­le­ment étran­gers, voire “abso­lu­ment oppo­sés” à la révo­lu­tion),” de se fondre “en une unité de rup­ture” »(PM 98). C’est la lec­ture althus­sé­rienne de ce remar­quable pas­sage des Lettres de loin :

Si la révo­lu­tion a triom­phé si vite et – en appa­rence, pour qui se contente d’un coup d’œil super­fi­ciel – d’ une manière si radi­cale, c’est uni­que­ment parce que, en raison d’une situa­tion his­to­rique d’une extrême ori­gi­na­lité, des cou­rants abso­lu­ment dif­fé­rents, des inté­rêts de classe abso­lu­ment hété­ro­gènes, des ten­dances poli­tiques et sociales abso­lu­ment oppo­sées se sont fondus avec une “cohé­sion” remar­quable.

Dire que la contra­dic­tion cen­trale du capi­ta­lisme doit être « acti­vée » comme contra­dic­tion signi­fie qu’elle n’existe pas avant ou en dehors de la conjonc­tion de « cou­rants » et « ten­dances » abso­lu­ment dif­fé­rents, incom­men­su­rables et hété­ro­gènes, qui ne sont ni « élé­ments » stables ni forces, mais mou­ve­ments, ten­dances et flux dont l’unité ou la fusion consti­tue l’unité de rup­ture qui est, in actu, comme la com­bi­nai­son spé­ci­fique incon­nue à l’avance pou­vant seule pro­duire une fis­sion his­to­rique. Le fait qu’Althusser revien­dra ulté­rieu­re­ment à ces thèmes sous la ban­nière du maté­ria­lisme aléa­toire ne nous contraint pas à faire de ses réflexions de 1962 une pro­lepse ou anti­ci­pa­tion, comme si les der­niers devaient être supé­rieurs aux pre­miers. En défen­dant Lénine, plutôt contre les cri­tiques qu’il pro­non­cera lui-même dans sa cor­res­pon­dance, contre Mury et les autres, contre pré­ci­sé­ment le fait que les ana­lyses de Lénine ne soient rien d’autre qu’une liste ou un inven­taire de dif­fé­rents fac­teurs sans qu’ils puissent s’inscrire dans une logique décri­vant leur fonc­tion, Althusser pro­nonce une phrase dont il n’était pas prêt à pré­ci­ser plei­ne­ment le sens en 1963 et qu’il évi­tera plus tard : Lénine est le théo­ri­cien de « la struc­ture de la conjonc­ture ».

Une dizaine d’années plus tard, le nom de Lénine cédera la place à celui de Machiavel, ou d’autres phi­lo­sophes de la conjonc­ture, mais non sans que les concepts pra­tiques de Lénine fonc­tionnent dans la phi­lo­so­phie elle-même. Lorsqu’il invoque Lénine contre les pré­ten­tions des phi­lo­sophes à théo­ri­ser la théo­rie ou admi­nis­trer les conflits, Althusser semble confi­ner les phi­lo­sophes à la non-exis­tence du « rien phi­lo­so­phique », pure imma­nence d’une ligne « qui n’est même pas une ligne, pas même une trace, mais le simple fait de se démar­quer, donc le vide d’une dis­tance prise ». La conjonc­ture pense elle-même sa conflic­tua­lité et sa dis­per­sion, comme si la phi­lo­so­phie n’était que la ligne déli­mi­tant les conflits et leur enche­vê­tre­ment, la ratio­na­lité réflé­chis­sant sur ces conflits ou pro­dui­sant des effets de réflexion seule­ment dans la mesure où elle réflé­chit sur le nœud de la conjonc­ture, sur­face plane dont elle est l’autre ver­sant. Dans les pre­miers textes d’Althusser et au début de son aven­ture phi­lo­so­phique, c’est Lénine qui lui a montré la route, Lénine connu comme dog­ma­tique, qui s’est para­doxa­le­ment aban­donné lui-même à l’enchevêtrement de la conjonc­ture, dans laquelle en un cer­tain sens Lénine a dis­paru. Qu’Althusser n’ait pu le suivre qu’une partie du chemin n’était cer­tai­ne­ment qu’un effet de la conjonc­ture dans laquelle la force de sa pensée variait selon le pou­voir d’agir.

Traduit de l’anglais par Luc Vincenti. Ce texte a d’abord été pro­noncé au col­loque annuel du sémi­naire « Penser la trans­for­ma­tion » à l’Université Montpellier 3, le lundi 27 mai 2013 : « Pour Althusser ».

Publié sur le site de Période est une revue en ligne de théorie marxiste.

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