15 observations sur la crise au PQ

Par , Mis en ligne le 23 février 2012
  1. Le PQ est le pro­duit à la fin des années 1960 d’une rup­ture au sein de l’élite poli­tique qué­bé­coise de l’époque. Les « vielles » élites qui sont les relais du capi­ta­lisme et de l’État cana­dien se dis­loquent. De « nou­velles » élites prennent forme autour du sec­teur tech­no­cra­tique de l’administration qu’on n’appelle pas encore l’« État » qué­bé­cois. Mais la dimen­sion de classe (essor de la petite bour­geoi­sie) n’est pas seule à modi­fier le pay­sage, car le PQ, c’est le « retour » d’une ques­tion natio­nale enfer­mée dans un cadre réac­tion­naire et clé­ri­cal. René Lévesque et ses col­lègues émergent du choc des classes et des nations au sein de l’État capi­ta­liste canadien.
  2. Fait à noter, il n’y a pas seule­ment les élites. En effet ces années marquent le sur­gis­se­ment des classes popu­laires qui s’identifient à un projet natio­na­liste pro­gres­siste. Les jeunes en par­ti­cu­lier animent de grandes luttes sociales et natio­nales en influen­çant les syn­di­cats, le mou­ve­ment com­mu­nau­taire et le sec­teur de gauche de l’Église catho­lique. Ils radi­ca­lisent la « vieille » gauche en bous­cu­lant la social-démo­cra­tie et les groupes mar­xistes. Cette effer­ves­cence pro­voque la crise des for­ma­tions domi­nantes dont les capa­ci­tés de contrôle et d’hégémonie s’affaiblissent en dépit de la répres­sion (octobre 1970). En 1972, le mou­ve­ment de masse déborde les cadres de la léga­lité bour­geoise. Le Québec après l’Italie devient le cham­pion des grèves dans le monde capi­ta­liste, ce qui ouvre des brèches dans l’édifice du pou­voir. Le fémi­nisme appa­raît éga­le­ment comme un puis­sant mou­ve­ment social.
  3. Survient alors l’élection de 1976. Pour les domi­nan­taus cana­diens et qué­bé­cois, c’est une défaite. Ils s’empressent de fermer la porte au projet de redé­fi­ni­tion du fédé­ra­lisme que leur offre Lévesque. En effet, le projet de sou­ve­rai­neté-asso­cia­tion, même dilué, repré­sente un danger pour la gou­ver­nance capi­ta­liste, construite dans le sillon du pou­voir colo­nial. Cette gou­ver­nance doit d’abord et avant tout d’assurer l’accumulation par un déve­lop­pe­ment inégal jouant sur les contra­dic­tions sociales et natio­nales, d’où la mar­gi­na­li­sa­tion des QuébécoisEs et des autoch­tones. Réformer cet édi­fice n’est pas une option pour la bour­geoi­sie cana­dienne qui dis­pose par ailleurs de solides appuis parmi l’ensemble des acteurs poli­tiques et sociaux du « reste du Canada ».
  4. Pour les domi­néEs, l’élection du PQ est une vic­toire. Le tas­se­ment des vieilles élites change le rap­port de forces que le PQ uti­lise pour impo­ser des réformes sub­stan­tielles (loi 101, réforme du code du tra­vail, assu­rance-auto­mo­bile, zonage agri­cole, etc.). Mais bien­tôt de for­mi­dables obs­tacles sont dres­sés. Le plus impor­tant est lié à non seule­ment l’incapacité de négo­cier la « sou­ve­rai­neté-asso­cia­tion », mais à une offen­sive géné­ra­li­sée de l’État fédé­ral pour sabo­ter les réformes du PQ. Sa direc­tion en est désar­çon­née, d’autant plus qu’il n’a jamais été ques­tion que le projet de refon­da­tion du Québec ne sorte des sen­tiers bali­sés du capi­ta­lisme nord-amé­ri­cain. Quant aux aspects sociaux du projet, ils ne peuvent être vrai­ment déve­lop­pés, sur­tout que le capi­ta­lisme d’après-guerre (key­né­sia­nisme) entre dans une crise prolongée.

Après l’échec

  1. Après la défaite de 1980, le PQ est confiné à « gérer » un gou­ver­ne­ment pro­vin­cial. L’élan des réformes s’éteint. Les recettes « néo­li­bé­rales » deviennent le para­digme, d’où le grand affron­te­ment avec les syn­di­cats (1982). Par après, Lévesque est isolé par l’État fédé­ral qui rapa­trie la consti­tu­tion dans des condi­tions qui per­mettent une nou­velle cen­tra­li­sa­tion du pou­voir. Faute de mieux, s’impose alors la stra­té­gie du « beau risque » (capi­tu­la­tion devant un sec­teur plus accom­mo­dant du capi­ta­lisme cana­dien asso­cié à Mulroney). La dérive s’aggrave avec l’appui du PQ au projet de « glo­ba­li­sa­tion » (l’ALÉNA), d’où une série de crises qui permet au PLQ de gou­ver­ner pen­dant deux man­dats. En tout et pour tout, le PLQ en tant que relais prin­ci­pal de l’État fédé­ral reste la seule « vraie » option pour les domi­nants tant au Québec qu’au Canada, et ce en dépit des rêves de Jacques Parizeau de s’appuyer sur « Québec inc. » pour réa­li­ser la souveraineté.
  2. Au tour­nant des années 1990, une nou­velle fenêtre s’ouvre : le projet de réfor­mer le fédé­ra­lisme (accord du Lac Meech) échoue. Le consen­sus n’existe pas au Canada, même pas pour un projet qui per­met­trait d’étouffer le côté pro­gres­siste du natio­na­lisme qué­bé­cois. Revenu au pou­voir dans des condi­tions un peu fra­giles, le PQ sous Parizeau tente de créer la coa­li­tion arc-en-ciel. Il s’essaie encore du côté de « Québec inc. » (devenu une réa­lité plus cos­taude), mais Parizeau sait que les capi­ta­listes qué­bé­cois sont fri­leux. Devant cela, il cherche à coa­li­ser le mou­ve­ment social. Or celui-ci accepte le « deal ». En partie par son atta­che­ment au projet de sou­ve­rai­neté ; en partie parce que le lea­der­ship syn­di­cal a aban­donné l’idée d’un projet poli­tique auto­nome. Mais encore une fois, les domi­nants cana­diens pré­valent, d’où la défaite crève-cœur de 1995 résul­tant en partie des mani­pu­la­tions de l’État fédéral.
  3. Peu après, le PQ recom­mence à se dis­lo­quer. Lucien Bouchard le « sau­veur » appa­rait rétro­ac­ti­ve­ment comme un pantin désar­ti­culé en essayant de subor­don­ner les classes popu­laires dans son ridi­cule projet du « défi­cit zéro ». Après son départ, le PQ s’enfonce dans une longue ten­dance décli­nante (malgré la remon­tée rela­tive en 2008 où le % des votes reçu reste en des­sous de ce que ce parti avait reçu dans les années pré­cé­dentes). Ce à quoi s’ajoutent d’autres indi­ca­teurs : baisse du mem­ber­ship et du finan­ce­ment, crise de lea­der­ship sous les Landry, Boisclair et Marois, dége­lée subie par le Bloc Québécois en mai der­nier et enfin, la série de défec­tions. C’est alors la confu­sion. Dans cette situa­tion, le PQ se retrouve dans une chaude lutte contre un PLQ qui part avec 30% du vote (de son avan­tage au sein des com­mu­nau­tés anglo­phones et eth­niques) et une CAQ béné­fi­ciant d’une attrac­ti­vité média­tique. Est-ce la fin de l’histoire ?

Game over ?

  1. On fait de temps en temps une com­pa­rai­son entre cette évo­lu­tion et l’agonie de l’Union natio­nale. Il est vrai que l’UN a perdu son hégé­mo­nie à tra­vers une nou­velle confi­gu­ra­tion de classe (ascen­dance des couches moyennes urbaines), ses propres inca­pa­ci­tés éga­le­ment et le fait qu’elle a cessé d’être un relais effi­cace des domi­nants. Il faut rap­pe­ler que cette agonie a été lente (20 ans) et que pen­dant plu­sieurs années, le parti de Duplessis a conti­nué à peser fort sur l’échiquier poli­tique (y com­pris en rega­gnant le pou­voir de 1966 à 1970). Mais au bout de la ligne, l’UN est bel et bien décé­dée. Est-ce qu’une évo­lu­tion simi­laire est pen­sable pour le PQ ? Quoiqu’on en dise, ce parti reste ancré sur la ques­tion natio­nale. Ce ne sont pas entour­lou­pettes de la « gou­ver­nance sou­ve­rai­niste » qui change la donne à ce niveau, car la majo­rité de la popu­la­tion voit le PQ comme le prin­ci­pal por­teur de ballon de la cause natio­nale (l’UN malgré son natio­na­lisme de paco­tille n’avait pas une telle fon­da­tion). Même en remet­tant la sou­ve­rai­neté à la semaine des 4 jeudis, le PQ va rester asso­cié pen­dant long­temps à la « cause ».
  2. À un autre niveau, le PQ garde cer­tains des avan­tages comme d’autres partis cen­tristes en appa­rais­sant comme plus « à gauche » pour la majo­rité de la popu­la­tion. Certes, le PQ a déçu (pri­va­ti­sa­tion par­tielle de la santé, dimi­nu­tion des impôts pour les pri­vi­lé­giés, ges­tion erra­tique des ques­tions envi­ron­ne­men­tales, etc.) et renié tel­le­ment de pro­messes au point où beau­coup de citoyen-nes s’en sont déta­ché-es. Mais dans une scène pola­ri­sée, le PQ repré­sente pour beau­coup de gens un contre­poids à la droite tra­di­tion­nelle. En tout cas on le voit main­te­nant avec une cer­taine sur­en­chère de Marois, ce qui fait dire à Charest que le PQ parle comme Québec solidaire !
  3. Certes, rien n’est donné d’avance. Et il faut aussi voir ce que feront les adver­saires. Il n’est pas cer­tain que le PLQ puisse se désen­gluer de son image de ban­dits. Ce gou­ver­ne­ment qui est le plus impo­pu­laire dans l’histoire du Québec repose sur des réseaux opaques qui ont perdu beau­coup de plumes ces der­niers temps. Par ailleurs, il n’est pas évident que la CAQ puisse récon­ci­lier la bande d’opportunistes de droite et de clowns res­ca­pés de l’ADQ, sans comp­ter qu’elle doit sur­mon­ter la répu­ta­tion du chef d’être un « choker ». En tout cas les der­niers son­dages valident l’idée que le PQ remonte la pente dans une situa­tion d’équilibre instable (les trois partis ayant plus ou moins le même % d’intentions de votes). Les domi­nants, au Québec comme au Canada, sont conster­nés devant cette éven­tua­lité. Non pas parce que le projet du PQ consti­tue en soi une menace, mais comme en 1976, le PQ peut bous­cu­ler l’équilibre des forces. En fin de compte, le PQ (comme d’autres partis cen­tristes) n’est pas « fiable » pour la bour­geoi­sie. Celle-ci sait bien qu’elle peut faire du « damage control » une fois que ces partis sont élus, mais c’est un « plan b », alors que le projet le plus sécu­ri­taire et ration­nel, c’est de faire en sorte que la gou­ver­nance soit tota­le­ment contrô­lée par des for­ma­tions créées par et au ser­vice des élites. Or ce n’est pas le cas du PQ.
  4. Au bout de la ligne, il fau­drait tout un revi­re­ment pour que Marois se fau­file lors des pro­chaines élec­tions. Sans doute qu’elle conten­te­rait d’une 2e posi­tion der­rière le PLQ ou la CAQ en pré­sen­tant sa défaite pour une vic­toire ! En tout cas, elle se sent assez forte pour refu­ser les alter­na­tives que lui sug­gèrent des ana­lystes comme Michel David et même une partie de la dépu­ta­tion (Bernard Drainville). Marois pense (pro­ba­ble­ment avec raison) que les dis­si­dents du PQ vont les uns, « ren­trer au ber­cail », et que les autres vont s’effilocher. D’autre part, Marois ne voit pas QS comme un com­pé­ti­teur mena­çant à part dans quelques comtés et de toutes façons, elle uti­lise un lan­gage « de gauche » pour faire le plein des appuis en appe­lant les élec­teurs à voter « utile ». Autre fac­teur de rigi­dité, la dépu­ta­tion et le cercle rap­pro­ché veulent sur­tout pré­ser­ver leur « job » et les pri­vi­lèges qui viennent avec et donc par consé­quent, ils ne veulent aucun « accom­mo­de­ment » avec les autres partis.

Des défis pour le mouvement social

  1. Que faire (on a déjà enten­dus cela) ? Pour cer­tains, le déclin du PQ « ouvre la porte » à la gauche. Les mou­ve­ments pro­gres­sistes, dit-on, doivent affir­mer haut et fort leur dif­fé­rence contre la droite, mais aussi contre les cen­tristes. Ils sont por­teurs d’un projet qui un jour, finira par s’imposer, un peu comme une force de la nature. Mais la réa­lité dans plu­sieurs pays capi­ta­listes ne va pas dans ce sens. La crise des partis favo­rise la droite (et même dans cer­tains cas l’ultra-droite), car les popu­la­tions sont sen­sibles aux dis­cours déma­go­giques. On assiste de plus en plus à un phé­no­mène de dépo­li­ti­sa­tion dont les mani­fes­ta­tions sont mul­tiples : abs­ten­tion­nisme élec­to­ral, émiet­te­ment des partis, domi­na­tion des médias-pou­belles et de l’ « info­tain­ment », etc. Certes il y a aussi des contre-ten­dances : essor des mou­ve­ments de masse et des mobi­li­sa­tions citoyennes, sur­gis­se­ment des « indi­gnés », etc. Il y a même par­fois quelques bas­cu­le­ments élec­to­raux vers des partis pro­gres­sistes ou qui sont perçus comme pro­gres­sistes (c’est peut-être le cas avec la percée du NPD en mai der­nier). Cela ne fait pas trop bouger l’équilibre du pou­voir, mais quand même …
  2. Une autre option est de consti­tuer une sorte de pacte limité (désis­te­ment dans des comp­tés choi­sis) avec le PQ, selon la logique qu’il faut « battre la droite ». Mais dans les cir­cons­tances actuelles, c’est peu réa­liste. Marois et son cercle rap­pro­ché y sont hos­tiles, en partie parce qu’ils n’en voient pas la néces­sité (les pro­gres­sistes sont encore trop faibles pense-t-elle), en partie parce qu’ils ne voient pas pour­quoi ils concé­de­raient de l’espace à la gauche. De plus, le sys­tème poli­tique anti-démo­cra­tique au Québec, Paul Cliche a raison de le dire, ne faci­lite pas la chose (pas de 2e tour ni de vote pro­por­tion­nel). Enfin pour beau­coup de mili­tantEs, consi­dé­rer une alliance même tac­tique avec le PQ est inac­cep­table dans le contexte de ses mul­tiples renie­ments et de l’adoption par la direc­tion de pers­pec­tives de centre-droit (social-libé­ra­lisme) sur de nom­breux dossiers.
  3. Cependant une fois dit cela, il faut réflé­chir aux consé­quences. Il se peut que les mou­ve­ments pro­gres­sistes aient de la dif­fi­culté à percer, y com­pris (mais pas seule­ment) sur le plan élec­to­ral. On constate déjà depuis quelques temps la dif­fi­culté de faire cham­bran­ler l’édifice du pou­voir, que ce soit sur des ques­tions éco­no­miques, poli­tiques, cultu­relles (les grèves sont géné­ra­le­ment per­dantes depuis quelques temps). Plus encore, il est pro­bable que le pro­chain gou­ver­ne­ment qué­bé­cois, de concert avec l’État néo­con­ser­va­teur que met en place Stephen Harper à Ottawa, orga­nise une puis­sante offen­sive contre le mou­ve­ment social (les syn­di­cats en par­ti­cu­lier), que cela soit via un PLQ « res­capé » ou par une CAQ émer­gente ou même via un PQ mira­cu­leu­se­ment « remonté ». Il est pré­vi­sible que le PQ, bien que mal perçu par les élites (la bour­geoi­sie), ten­tera, si jamais il par­vient au gou­ver­ne­ment, de « gérer » de manière « res­pon­sable » (comme dans le passé), c’est-à-dire sans confron­ter les domi­nants, sans céder donc aux domi­néEs, essen­tiel­le­ment pour garder le pou­voir pro­vin­cial (et en profiter).
  4. Donc sans tomber dans une vision pes­si­miste, on peut s’attendre à des tur­bu­lences qui met­tront à mal les orga­ni­sa­tions, à moins de penser comme une cer­taine vieille gauche que « plus ça mal, mieux c’est pour nous »… La recherche pour éla­bo­rer des stra­té­gies d’émancipation por­teuses doit pour­tant conti­nuer. Ce qui implique de penser la (très) dif­fi­cile récon­ci­lia­tion entre le court et le long terme, autre­ment dit, entre les impé­ra­tifs poli­tiques immé­diats et l’horizon d’une trans­for­ma­tion en pro­fon­deur. C’est ce que Gramsci appe­lait la « guerre de posi­tion », une lutte pro­lon­gée, épui­sante, com­plexe durant laquelle le mou­ve­ment social « pénètre » dans la sphère de l’État pour le sub­ver­tir, pour l’affaiblir et éven­tuel­le­ment pour le retour­ner. En atten­dant de trou­ver la « for­mule », on peut insis­ter sur cer­taines valeurs « fon­da­men­tales » : le mou­ve­ment social doit consti­tuer une force orga­ni­sée sur ses propres bases et viser à l’hégémonie (un projet ras­sem­bleur). Pour cela, il doit dis­po­ser de relais poli­tiques bien orga­ni­sés et stra­tèges, capables de de navi­guer dans des eaux agi­tées et de gagner des « petites » vic­toires, sachant que celles-ci ne sont jamais si « petites » que cela et ainsi éviter le piège qui consiste à se confi­ner dans une pos­ture vague, mora­liste et impuissante.

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