15 observations sur la crise au PQ

  1. Le PQ est le produit à la fin des années 1960 d’une rupture au sein de l’élite politique québécoise de l’époque. Les « vielles » élites qui sont les relais du capitalisme et de l’État canadien se disloquent. De « nouvelles » élites prennent forme autour du secteur technocratique de l’administration qu’on n’appelle pas encore l’« État » québécois. Mais la dimension de classe (essor de la petite bourgeoisie) n’est pas seule à modifier le paysage, car le PQ, c’est le « retour » d’une question nationale enfermée dans un cadre réactionnaire et clérical. René Lévesque et ses collègues émergent du choc des classes et des nations au sein de l’État capitaliste canadien.
  2. Fait à noter, il n’y a pas seulement les élites. En effet ces années marquent le surgissement des classes populaires qui s’identifient à un projet nationaliste progressiste. Les jeunes en particulier animent de grandes luttes sociales et nationales en influençant les syndicats, le mouvement communautaire et le secteur de gauche de l’Église catholique. Ils radicalisent la « vieille » gauche en bousculant la social-démocratie et les groupes marxistes. Cette effervescence provoque la crise des formations dominantes dont les capacités de contrôle et d’hégémonie s’affaiblissent en dépit de la répression (octobre 1970).  En 1972, le mouvement de masse déborde les cadres de la légalité bourgeoise. Le Québec après l’Italie devient le champion des grèves dans le monde capitaliste, ce qui ouvre des brèches dans l’édifice du pouvoir. Le féminisme apparaît également comme un puissant mouvement social.
  3. Survient alors l’élection de 1976.  Pour les dominantaus canadiens et québécois, c’est une défaite. Ils s’empressent de fermer la porte au projet de redéfinition du fédéralisme que leur offre Lévesque. En effet, le projet de souveraineté-association, même dilué, représente un danger pour la gouvernance capitaliste, construite dans le sillon du pouvoir colonial. Cette gouvernance doit d’abord et avant tout d’assurer l’accumulation par un développement inégal jouant sur les contradictions sociales et nationales, d’où la marginalisation des QuébécoisEs et des autochtones. Réformer cet édifice n’est pas une option pour la bourgeoisie canadienne qui dispose par ailleurs de solides appuis parmi l’ensemble des acteurs politiques et sociaux du « reste du Canada ».
  4. Pour les dominéEs, l’élection du PQ est une victoire. Le tassement des vieilles élites change le rapport de forces que le PQ utilise pour imposer des réformes substantielles (loi 101, réforme du code du travail, assurance-automobile, zonage agricole, etc.). Mais bientôt de formidables obstacles sont dressés. Le plus important est lié à non seulement l’incapacité de négocier la « souveraineté-association », mais à une offensive généralisée de l’État fédéral pour saboter les réformes du PQ. Sa direction en est désarçonnée, d’autant plus qu’il n’a jamais été question que le projet de refondation du Québec ne sorte des sentiers balisés du capitalisme nord-américain. Quant aux aspects sociaux du projet, ils ne peuvent être vraiment développés, surtout que le capitalisme d’après-guerre (keynésianisme) entre dans une crise prolongée.

Après l’échec

  1. Après la défaite de 1980, le PQ est confiné à « gérer » un gouvernement provincial. L’élan des réformes s’éteint. Les recettes « néolibérales » deviennent le paradigme, d’où le grand affrontement avec les syndicats (1982). Par après, Lévesque est isolé par l’État fédéral qui rapatrie la constitution dans des conditions qui permettent une nouvelle centralisation du pouvoir. Faute de mieux, s’impose alors la stratégie du « beau risque » (capitulation devant un secteur plus accommodant du capitalisme canadien associé à Mulroney). La dérive s’aggrave avec l’appui du PQ au projet de « globalisation » (l’ALÉNA), d’où une série de crises qui permet au PLQ de gouverner pendant deux mandats. En tout et pour tout, le PLQ en tant que relais principal de l’État fédéral reste la seule « vraie » option pour les dominants tant au Québec qu’au Canada, et ce en dépit des rêves de Jacques Parizeau de s’appuyer sur « Québec inc. » pour réaliser la souveraineté.
  2. Au tournant des années 1990, une nouvelle fenêtre s’ouvre : le projet de réformer le fédéralisme (accord du Lac Meech) échoue. Le consensus n’existe pas au Canada, même pas pour un projet qui permettrait d’étouffer le côté progressiste du nationalisme québécois. Revenu au pouvoir dans des conditions un peu fragiles, le PQ sous Parizeau tente de créer la coalition arc-en-ciel. Il s’essaie encore du côté de « Québec inc. » (devenu une réalité plus costaude), mais Parizeau sait que les capitalistes québécois sont frileux. Devant cela, il cherche à coaliser le mouvement social. Or celui-ci accepte le « deal ». En partie par son attachement au projet de souveraineté ; en partie parce que le leadership syndical a abandonné l’idée d’un projet politique autonome. Mais encore une fois, les dominants canadiens prévalent, d’où la défaite crève-cœur de 1995 résultant en partie des manipulations de l’État fédéral.
  3. Peu après, le PQ recommence à se disloquer. Lucien Bouchard le « sauveur » apparait rétroactivement comme un pantin désarticulé en essayant de subordonner les classes populaires dans son ridicule projet du « déficit zéro ». Après son départ, le PQ s’enfonce dans une longue tendance déclinante (malgré la remontée relative en 2008 où le % des votes reçu reste en dessous de ce que ce parti avait reçu dans les années précédentes). Ce à quoi s’ajoutent d’autres indicateurs : baisse du membership et du financement, crise de leadership sous les Landry, Boisclair et Marois, dégelée subie par le Bloc Québécois en mai dernier et enfin, la série de défections. C’est alors la confusion. Dans cette situation, le PQ se retrouve dans une chaude lutte contre un PLQ qui part avec 30% du vote  (de son avantage au sein des communautés anglophones et ethniques) et une CAQ bénéficiant d’une attractivité médiatique. Est-ce la fin de l’histoire ?

Game over ?

  1. On fait de temps en temps une comparaison entre cette évolution et l’agonie de l’Union nationale. Il est vrai que l’UN a perdu son hégémonie à travers une nouvelle configuration de classe (ascendance des couches moyennes urbaines), ses propres incapacités également et le fait qu’elle a cessé d’être un relais efficace des dominants. Il faut rappeler que cette agonie a été lente (20 ans) et que pendant plusieurs années, le parti de Duplessis a continué à peser fort sur l’échiquier politique (y compris en regagnant le pouvoir de 1966 à 1970). Mais au bout de la ligne, l’UN est bel et bien décédée. Est-ce qu’une évolution similaire est pensable pour le PQ ? Quoiqu’on en dise, ce parti reste ancré sur la question nationale. Ce ne sont pas entourloupettes de la « gouvernance souverainiste » qui change la donne à ce niveau, car la majorité de la population voit le PQ comme le principal porteur de ballon de la cause nationale (l’UN malgré son nationalisme de pacotille n’avait pas une telle fondation). Même en remettant la souveraineté à la semaine des 4 jeudis, le PQ va rester associé pendant longtemps à la « cause ».
  2. À un autre niveau, le PQ garde certains des avantages comme d’autres partis centristes en apparaissant comme plus « à gauche » pour la majorité de la population. Certes, le PQ a déçu (privatisation partielle de la santé, diminution des impôts pour les privilégiés, gestion erratique des questions environnementales, etc.) et renié tellement de promesses au point où beaucoup de citoyen-nes s’en sont détaché-es. Mais dans une scène polarisée, le PQ représente pour beaucoup de gens un contrepoids à la droite traditionnelle. En tout cas on le voit maintenant avec une certaine surenchère de Marois, ce qui fait dire à Charest que le PQ parle comme Québec solidaire !
  3. Certes, rien n’est donné d’avance. Et il faut aussi voir ce que feront les adversaires. Il n’est pas certain que le PLQ puisse se désengluer de son image de bandits. Ce gouvernement qui est le plus impopulaire dans l’histoire du Québec repose sur des réseaux opaques qui ont perdu beaucoup de plumes ces derniers temps. Par ailleurs, il n’est pas évident que la CAQ puisse réconcilier la bande d’opportunistes de droite et de clowns rescapés de l’ADQ, sans compter qu’elle doit surmonter la réputation du chef d’être un « choker ». En tout cas les derniers sondages valident l’idée que le PQ remonte la pente dans une situation d’équilibre instable (les trois partis ayant plus ou moins le même % d’intentions de votes). Les dominants, au Québec comme au Canada, sont consternés devant cette éventualité. Non pas parce que le projet du PQ constitue en soi une menace, mais comme en 1976, le PQ peut bousculer l’équilibre des forces. En fin de compte, le PQ (comme d’autres partis centristes) n’est pas « fiable » pour la bourgeoisie. Celle-ci sait bien qu’elle peut faire du « damage control » une fois que ces partis sont élus, mais c’est un « plan b », alors que le projet le plus sécuritaire et rationnel, c’est de faire en sorte que la gouvernance soit totalement contrôlée par des formations créées par et au service des élites. Or ce n’est pas le cas du PQ.
  4. Au bout de la ligne, il faudrait tout un revirement pour que Marois se faufile lors des prochaines élections. Sans doute qu’elle contenterait d’une 2e position derrière le PLQ ou la CAQ en présentant sa défaite pour une victoire ! En tout cas, elle se sent assez forte pour refuser les alternatives que lui suggèrent des analystes comme Michel David et même une partie de la députation (Bernard Drainville). Marois pense (probablement avec raison) que les dissidents du PQ vont les uns, « rentrer au bercail », et que les autres vont s’effilocher. D’autre part, Marois ne voit pas QS comme un compétiteur menaçant à part dans quelques comtés et de toutes façons, elle utilise un langage « de gauche » pour faire le plein des appuis en appelant les électeurs à voter « utile ». Autre facteur de rigidité, la députation et le cercle rapproché veulent surtout préserver leur « job » et les privilèges qui viennent avec et donc par conséquent, ils ne veulent aucun « accommodement » avec les autres partis.

Des défis pour le mouvement social

  1. Que faire (on a déjà entendus cela) ? Pour certains, le déclin du PQ « ouvre la porte » à la gauche. Les mouvements progressistes, dit-on, doivent affirmer haut et fort leur différence contre la droite, mais aussi contre les centristes. Ils sont porteurs d’un projet qui un jour, finira par s’imposer, un peu comme une force de la nature. Mais la réalité dans plusieurs pays capitalistes ne va pas dans ce sens. La crise des partis favorise la droite (et même dans certains cas l’ultra-droite), car les populations sont sensibles aux discours démagogiques.  On assiste de plus en plus à un phénomène de dépolitisation dont les manifestations sont multiples : abstentionnisme électoral, émiettement des partis, domination des médias-poubelles et de l’ « infotainment », etc. Certes il y a aussi des contre-tendances : essor des mouvements de masse et des mobilisations citoyennes, surgissement des « indignés », etc. Il y a même parfois quelques basculements électoraux vers des partis progressistes ou qui sont perçus comme progressistes (c’est peut-être le cas avec la percée du NPD en mai dernier). Cela ne fait pas trop bouger l’équilibre du pouvoir, mais quand même …
  2. Une autre option est de constituer une sorte de pacte limité (désistement dans des comptés choisis) avec le PQ, selon la logique qu’il faut « battre la droite ». Mais dans les circonstances actuelles, c’est peu réaliste. Marois et son cercle rapproché y sont hostiles, en partie parce qu’ils n’en voient pas la nécessité (les progressistes sont encore trop faibles pense-t-elle), en partie parce qu’ils ne voient pas pourquoi ils concéderaient de l’espace à la gauche. De plus, le système politique anti-démocratique au Québec, Paul Cliche a raison de le dire, ne facilite pas la chose (pas de 2e tour ni de vote proportionnel). Enfin pour beaucoup de militantEs, considérer une alliance même tactique avec le PQ est inacceptable dans le contexte de ses multiples reniements et de l’adoption par la direction de perspectives de centre-droit (social-libéralisme) sur de nombreux dossiers.
  3. Cependant une fois dit cela, il faut réfléchir aux conséquences. Il se peut que les mouvements progressistes aient de la difficulté à percer, y compris (mais pas seulement) sur le plan électoral. On constate déjà depuis quelques temps la difficulté de faire chambranler l’édifice du pouvoir, que ce soit sur des questions économiques, politiques, culturelles (les grèves sont généralement perdantes depuis quelques temps). Plus encore, il est probable que le prochain gouvernement québécois, de concert avec l’État néoconservateur que met en place Stephen Harper à Ottawa, organise une puissante offensive contre le mouvement social (les syndicats en particulier), que cela soit via un PLQ « rescapé » ou par une CAQ émergente ou même via un PQ miraculeusement « remonté ». Il est prévisible que le PQ, bien que mal perçu par les élites (la bourgeoisie), tentera, si jamais il parvient au gouvernement, de « gérer » de manière « responsable » (comme dans le passé), c’est-à-dire sans confronter les dominants, sans céder donc aux dominéEs, essentiellement pour garder le pouvoir provincial (et en profiter).
  4. Donc sans tomber dans une vision pessimiste, on peut s’attendre à des turbulences qui mettront à mal les organisations, à moins de penser comme une certaine vieille gauche que « plus ça mal, mieux c’est pour nous »… La recherche pour élaborer des stratégies d’émancipation porteuses doit pourtant continuer. Ce qui implique de penser la (très) difficile réconciliation entre le court et le long terme, autrement dit, entre les impératifs politiques immédiats et l’horizon d’une transformation en profondeur. C’est ce que Gramsci appelait la « guerre de position », une lutte prolongée, épuisante, complexe durant laquelle le mouvement social « pénètre » dans la sphère de l’État pour le subvertir, pour l’affaiblir et éventuellement pour le retourner. En attendant de trouver la « formule », on peut insister sur certaines valeurs « fondamentales » : le mouvement social doit constituer une force organisée sur ses propres bases et viser à l’hégémonie (un projet rassembleur). Pour cela, il doit disposer de relais politiques bien organisés et stratèges, capables de de naviguer dans des eaux agitées et de gagner des « petites » victoires, sachant que celles-ci ne sont jamais si « petites » que cela et ainsi éviter le piège qui consiste à se confiner dans une posture vague, moraliste et impuissante.