par Gustave Massiah*

Interview par Wilson Machado Tosta Junior

1. Ce Forum sera la 10ème édi­tion du Forum Social Mondial. Qu’est-ce qui a changé au cours de ces dix ans ?

En dix ans, le monde a beau­coup changé et le pro­ces­sus des Forums a contri­bué à une partie de ce chan­ge­ment. Trois cycles ont convergé dans la crise struc­tu­relle offi­ciel­le­ment ouverte en 2008. Un cycle de l’économie mon­diale qui a été marqué par une séquence des crises immo­bi­lières, ali­men­taires, éner­gé­tiques, moné­taires, ban­caires et qui a débou­ché sur un véri­table crash finan­cier, une dépres­sion éco­no­mique et un désastre social attesté par l’explosion du chô­mage, de la pau­vreté et des inéga­li­tés. Un cycle de la géo­po­li­tique qui a été marqué par la crise de l’hégémonie des Etats-Unis, une remise en cause de l’impérialisme amé­ri­cain et l’irruption de nou­velles puis­sances qu’on appelle les pays émer­gents. Un cycle de l’écologie qui intro­duit un nou­veau para­digme dans la vision du monde et qui ouvre une dis­con­ti­nuité dans la manière de penser l’évolution et les trans­for­ma­tions éco­no­miques et sociales.

Le pro­ces­sus des FSM (Forums sociaux mon­diaux) s’est ins­crit dans un cycle des mobi­li­sa­tions qui a été consi­dé­rable au cours des dix der­nières années. Le pre­mier FSM à Porto Alegre, en 2001, a suivi la mobi­li­sa­tion contre le sommet de l’OMC (Organisation mon­diale du com­merce) à Seattle en 1999. Il a mis en évi­dence les orien­ta­tions et les contra­dic­tions du néo­lo­bé­ra­lisme et l’importance des résis­tances contre les poli­tiques d’accroissement des inéga­li­tés. Le deuxième FSM, à Porto Alegre en 2002, a donné la pos­si­bi­lité d’organiser des mani­fes­ta­tions mon­diales contre la guerre en Irak. Ainsi, dès le début, les FSM ont été des espaces ouverts sur les mobi­li­sa­tions par rap­port à l’évolution éco­no­mique et géopolitique.

Dès le début des FSM, les mou­ve­ments éco­lo­gistes ont été pré­sents et la mobi­li­sa­tion sur l’écologie est montée en puis­sance. Les FSM ont joué un rôle majeur dans la prise de conscience des dimen­sions éco­lo­giques de la crise et dans la volonté de lier chan­ge­ment éco­lo­gique et jus­tice sociale. Cette mobi­li­sa­tion a été visible à Copenhague à l’occasion de la Conférence sur les chan­ge­ments cli­ma­tiques. Copenhague est une des mobi­li­sa­tions alter­mon­dia­listes la plus impor­tante depuis Seattle. Elle ouvre pro­ba­ble­ment un nou­veau cycle des mobilisations.

2. Le Forum a-t-il enre­gis­tré une vic­toire au cours de ces 10 ans ? Laquelle ?

Le pro­ces­sus des forums a déjà connu de grands succès. Des succès d’abord dans la bataille des idées. Les Forums ont permis de ren­ver­ser l’évidence néo­li­bé­rale, de démon­trer son carac­tère mor­ti­fère. Rappelons nous que, au début, le FSM avait été créé pour s’opposer aux idées défen­due par le Forum éco­no­mique mon­dial de Davos qui enten­dait subor­don­ner les poli­tiques et les diri­geants des Etats au marché mon­dial des capi­taux et cher­chait à convaincre l’opinion publique mon­diale du bien-fondé de ses posi­tions. Regardez aujourd’hui qui est le plus cré­dible du point de vue des idées et des valeurs, Davos ou Porto Alegre ?

Quand le FSM a affi­ché son mot d’ordre « un autre monde est pos­sible ! », il s’opposait aux idéo­lo­gies néo­li­bé­rales qui pré­ten­daient « le capi­ta­lisme, c’est la fin de l’Histoire » et met­tait en avant « la guerre des civi­li­sa­tions ». Il s’opposait sur­tout à la décla­ra­tion de Mme Tatcher, sur­nom­mée Mme TINA (There Is No Alternative ). Le FSM a redonné l’espoir aux mobilisations.

Les résul­tats sont très impor­tants dans le ren­for­ce­ment des mou­ve­ments et des pro­po­si­tions por­tées par les mou­ve­ments. Toutes les ques­tions dis­cu­tées par les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales et les gou­ver­ne­ments ont été iden­ti­fiées et mises en avant par les plate-formes de mobi­li­sa­tion du FSM. Pensez aux para­dis fis­caux, aux taxes inter­na­tio­nales, au contrôle des banques, aux réduc­tions des émis­sions de gaz à effet de serre, à la dette, aux inéga­li­tés sociales, aux inéga­li­tés éco­lo­giques, à la res­pon­sa­bi­lité sociale des entre­prises, etc. Evidemment, elles sont récu­pé­rées, vidées de leur contenu, décla­rées puis oubliées. Mais elles struc­turent l’espace des pro­po­si­tions sou­hai­tables et ouvrent des pers­pec­tives pos­sibles. Elles se tra­duisent aussi dans les pra­tiques concrètes d’émancipation qui sont por­tées par les mou­ve­ments et qui, même si elles sont contrées et déviées, irriguent toutes les sociétés.

Les résul­tats sont aussi impor­tants dans l’évolution des sys­tèmes poli­tiques, dans la culture des nou­velles géné­ra­tions poli­tiques. Plus encore, au FSM de Belém, cinq chefs d’Etat d’Amérique Latine (Lula, Chavez, Morales, Correa, Lugo) sont venus dire que leurs gou­ver­ne­ments s’inscrivaient dans les pers­pec­tives défi­nies par l’altermondialisme.

3. Depuis ses ori­gines, le Forum Social Mondial est cri­ti­qué par cer­taines per­sonnes qui disent que le FSM est seule­ment un ras­sem­ble­ment, une sorte d’événement social au cours duquel aucune déci­sion n’est prise. Que pensez-vous de cette critique ?

Les cri­tiques sont tou­jours bonnes à prendre, d’où qu’elles viennent. Le Forum Social Mondial n’est pas un Etat-major. Il y a énor­mé­ment de déci­sions qui sont prises dans les Forums par tous ceux qui décident des actions com­munes ; elles sont prises par ceux qui vont les réa­li­ser, qui s’organisent pour le faire et qui en informent tous les autres. Mais, il est vrai que le FSM ne prend pas de déci­sions au nom de tous. Mais, c’est une des condi­tions de la diver­sité des forums, un des articles de la Charte indique : nul ne peut parler au nom de tous ! C’est certes frus­trant pour ceux qui sont convain­cus de cer­taines prio­ri­tés. Pour répondre aux attentes expri­mées, nous avons décidé d’organiser la parole pour que ceux qui veulent parler ensemble, à partir des forums puissent le faire. C’est ainsi que depuis Nairobi en 2007 et sur­tout Belém en 2009, il y a des assem­blées thé­ma­tiques pos­sibles et auto-orga­ni­sées pour faci­li­ter des espaces de déci­sions et d’actions com­munes aux par­ti­ci­pants à ces assemblées.

Mais la réponse aux cri­tiques ne peut pas se limi­ter aux ques­tions de forme. Il faut reve­nir à la ques­tion des vic­toires. J’avais répondu en par­lant des succès, peut-on pour autant parler de vic­toires ? Pour ma part je pense que oui. Mais, nous sommes sou­vent confron­tés à cette ques­tion des vic­toires et aux insa­tis­fac­tions qu’elles reflètent. C’est que le terme de vic­toire est com­plexe dans la mesure où, pour beau­coup de gens, il tra­duit une concep­tion de la poli­tique qui emprunte aux concep­tions mili­taires. On attend donc des vic­toires des chan­ge­ments immé­diats et irré­ver­sibles. Mais les chan­ge­ments des socié­tés se font dans les temps longs. Il y a évi­dem­ment des rap­ports de forces et des rup­tures, des chan­ge­ments poli­tiques et de pou­voir. Les Forums per­mettent de construire des forces à tra­vers les batailles des idées, dont on sait à quel point elles peuvent être mor­telles, et l’accumulation des mobi­li­sa­tions. C’est là que se situent leurs victoires.

Pour mieux com­prendre ce qui se joue, il faut reve­nir à la nature des Forums. Les forums sont des espaces construits par la conver­gence des mou­ve­ments sociaux et citoyens qui mettent en avant la soli­da­rité, les liber­tés et la paix. Dans l’espace des Forums Sociaux Mondiaux, ils confrontent leurs luttes, leurs pra­tiques, leurs réflexions et leurs pro­po­si­tions. Ils construisent aussi une nou­velle culture poli­tique fondée sur la diver­sité, les acti­vi­tés auto­gé­rées, la mutua­li­sa­tion, « l’horizontalité » par rap­port à la hié­rar­chie. Les trans­for­ma­tions poli­tiques concrètes dépendent des situa­tions, elles résultent des forces sociales et citoyennes qui sont direc­te­ment concer­nées. Elles peuvent être dis­cu­tées et confron­tées dans les forums, mais non déci­dées. Ceci résulte en grande partie du fait qu’il n’existe pas de stra­té­gie de trans­for­ma­tion poli­tique direct à l’échelle des formes du pou­voir mondial.

Pour com­prendre l’enjeu des Forums Sociaux mon­diaux, il faut les resi­tuer dans le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste et les enjeux de la période. Le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste se défi­nit comme un mou­ve­ment his­to­rique qui s’inscrit dans la durée. Il pro­longe et renou­velle les trois mou­ve­ments his­to­riques pré­cé­dents. Le mou­ve­ment his­to­rique de la déco­lo­ni­sa­tion ; et de ce point de vue, l’altermondialisme a modi­fié en pro­fon­deur les repré­sen­ta­tions Nord-Sud en les réaf­fir­mant pour les resi­tuer dans un projet mon­dial commun. Le mou­ve­ment his­to­rique des luttes ouvrières ; et de ce point de vue, est enga­gée la muta­tion vers un mou­ve­ment social et citoyen mon­dial. Le mou­ve­ment des luttes pour les liber­tés à partir des années 1960-70 ; et de ce point de vue il porte le renou­vel­le­ment de l’impératif démo­cra­tique après l’implosion du sovié­tisme en 1989 et les régres­sions por­tées par les idéo­lo­gies sécu­ri­taires. La déco­lo­ni­sa­tion, les luttes sociales, l’impératif des liber­tés consti­tuent la culture de réfé­rence his­to­rique du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste. Il s’agit de défi­nir un nou­veau projet d’émancipation. Après le projet natio­nal et la sou­ve­rai­neté popu­laire des Lumières, après le projet de libé­ra­tion sociale du com­mu­nisme, il faut défi­nir un projet qui asso­cie la libé­ra­tion sociale, éco­lo­gique, des liber­tés et de la paix dans le res­pect de la diver­sité et le refus de l’hégémonisme.

4. Pensez-vous qu’il soit néces­saire d’apporter des chan­ge­ments au Forum Social Mondial ?

Certainement ! La repro­duc­tion n’est pas l’avenir du Forum Social Mondial. Il doit conti­nuer à évo­luer ; le jour où il ne sera plus capable d’innover et d’être à la hau­teur des enjeux, il s’arrêtera de lui-même.

Les pre­miers chan­ge­ments à appro­fon­dir résultent de la dyna­mique d’élargissement du pro­ces­sus des forums. Elargissement géo­gra­phique qui néces­site des trans­for­ma­tions pro­fondes, notam­ment en Asie et par­ti­cu­liè­re­ment en Chine, et dans la région du Moyen-Orient au-delà du Maghreb. Elargissement social avec la montée en puis­sance des nou­veaux mou­ve­ments, le mou­ve­ment des No-Vox (les « sans »), les mou­ve­ments des dis­cri­mi­nés, etc. On a vu les bou­le­ver­se­ments qu’apporte l’arrivée des mou­ve­ments des peuples indi­gènes. Elargissement thé­ma­tique comme on a pu le voir avec les chan­ge­ments cli­ma­tiques, les logi­ciels libres, etc. L’élargissement porte en lui-même des chan­ge­ments qualitatifs.

Il y a ensuite la ques­tion des alliances qui com­binent des thèmes et des caté­go­ries et dont nous n’avons pas pris toute la mesure. Il suffit de voir les Forums de auto­ri­tés locales, le forum des juges, le forum des par­le­men­taires, le forum science et démo­cra­tie, etc. Les mobi­li­sa­tions de Copenhague ont montré l’importance de la per­méa­bi­lité avec les scien­ti­fiques, les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales, les délé­ga­tions gou­ver­ne­men­tales et de groupes de pays, etc. De ce point de vue deux ques­tions sont récur­rentes, celle de l’expertise citoyenne et celle de l’opinion publique mon­diale. C’est là que s’inscrit la ques­tion des médias qui a été très peu réfléchie.

Il y a enfin la ques­tion du rap­port entre les mou­ve­ments et le poli­tique. Elle implique une réflexion et des confron­ta­tions sur les niveaux des pou­voirs en fonc­tion des échelles. Comment enga­ger les trans­for­ma­tions, et leur arti­cu­la­tion, à l’échelle locale, natio­nale, des grandes régions, mon­diale et pla­né­taire. Sans oublier l’échelle des entre­prises. Il s’agit de mettre en œuvre une réin­ven­tion du poli­tique et de la pensée stra­té­gique de la trans­for­ma­tion sociale.

5. Parlons un peu de la crise mon­diale. Au Brésil, il y a un sen­ti­ment (de la part du gou­ver­ne­ment et de la société) que la crise est passée. Il y a aussi un sen­ti­ment que l’année 2010 sera très bonne sur le plan éco­no­mique, avec une crois­sance de l’économie et de l’emploi. Sommes-nous trop opti­mistes ? Pourquoi ?

Les dis­cours sur la sortie de crise immi­nente seront bien­tôt infir­més. La reprise bour­sière cache mal la crise éco­no­mique et le chô­mage. Elle montre au contraire que malgré les dis­cours (sur la dis­pa­ri­tion des para­dis fis­caux, sur plus de morale dans le capi­ta­lisme, etc…), rien n’a changé. Le temps des crises struc­tu­relles est long. En 1929, après la crise ouverte et la Grande dépres­sion de 1930, c’est en 1933 que le pro­gramme du New-Deal a été défini et adopté. Et il a fallu attendre 1945, après une guerre mon­diale, pour qu’il soit appliqué.

Dans toutes les crises, il y a des périodes de reprise et des périodes de chute. Les com­por­te­ments spé­cu­la­tifs font monter les actifs bour­siers, mais on peut déjà voir se pro­fi­ler un krach des com­par­ti­ments obligataires.

6. Certaines per­sonnes disent que la crise a été “la chute du mur de Berlin” du libé­ra­lisme. Etes-vous d’accord avec cette formule ?

C’est une for­mule très adap­tée. La faillite de l’évidence néo-libé­rale est attes­tée par plu­sieurs élé­ments. L’intervention de l’Etat pour sauver les banques démontre que le recours au tout-marché est un leurre qui ne résiste pas à la réalité.

Après la chute du mur de Berlin, on a vécu le mélange du capi­ta­lisme le plus sau­vage, les guerres et les désta­bi­li­sa­tions, l’augmentation de la pau­vreté, l’accroissement des inégalités.

Par rap­port à la crise du néo­li­bé­ra­lisme, les ave­nirs ne sont pas pré­dé­ter­mi­nés. Une des issues pos­sibles à un dur­cis­se­ment de la crise est celui du conser­va­tisme de guerre. Pour l’instant, les diri­geants du monde pro­posent un replâ­trage, de repeindre les façades et de reprendre comme avant les spé­cu­la­tions. Ils savent bien qu’il y a peu de chances que ça marche mais ça leur permet de gagner du temps.

Trois scé­na­rios sont envi­sa­geables autre­ment. Un amé­na­ge­ment par­tiel du capi­ta­lisme avec une crois­sance et un capi­ta­lisme vert. Une refon­da­tion du capi­ta­lisme autour de l’idée du Green New Deal qui pro­pose, sans sortir du cadre du capi­ta­lisme, de com­plé­ter le capi­ta­lisme vert par plus de régu­la­tion publique et de la redis­tri­bu­tion des reve­nus. Une autre option se dis­cute dans les Forums sociaux, celle de la recherche d’alternatives qui pour­rait enga­ger un dépas­se­ment du capi­ta­lisme. Dans tous les cas le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, par ses résis­tances, ses pro­po­si­tions et ses inno­va­tions, pèsera sur les issues de la crise.

7. Croyez-vous que nous vivons une crise struc­tu­relle du capi­ta­lisme ? Pourquoi ?

L’hypothèse d’une crise struc­tu­relle du capi­ta­lisme est la plus pro­bable. La crise actuelle, celle du néo­li­bé­ra­lisme est celle d’une phase de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste. De ce point de vue, une nou­velle phase est en ges­ta­tion sans que ses contours et sa logique soit déter­mi­nés. C’est dans les cinq à dix ans que se for­ma­li­sera la nou­velle ratio­na­lité éco­no­mique, comme le néo­li­bé­ra­lisme s’est imposé, à partir de ten­dances exis­tantes, entre 1979 et 1985. Il reste une dis­cus­sion sur la suite de ce cycle à venir. Immanuel Wallerstein fait l’hypothèse d’un retour­ne­ment du cycle sécu­laire, voire même mul­ti­sé­cu­laire, posant pour les trente ou qua­rante pro­chaines années, la ques­tion his­to­rique d’un dépas­se­ment du capi­ta­lisme et don­nant ainsi une portée nou­velle à l’altermondialisme. L’altermondialisme est aujourd’hui un mou­ve­ment anti-sys­té­mique, qui s’oppose à la logique domi­nante du sys­tème néo-libé­ral. Mais, la pro­fon­deur de la crise met en cause, au-delà de la logique néo­li­bé­rale, la logique capi­ta­liste elle-même.

Une des rai­sons de la pro­fon­deur de la crise tient au niveau para­digme éco­lo­gique. Dans un pre­mier temps, la crise éco­lo­gique a mis en cause la cohé­rence entre les modèles pro­duc­ti­vistes et les limites de l’écosystème pla­né­taire. Par là, elle a accen­tué la crise éco­no­mique en intro­dui­sant une limite à l’expansion du marché mon­dial néces­saire au fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme. Aujourd’hui, la remise en cause du pro­duc­ti­visme ouvre de nou­velles pos­si­bi­li­tés. Elle amène à trou­ver des nou­veaux modes de pro­duc­tion, de consom­ma­tion, de com­por­te­ments. Par rap­port aux dan­gers de fer­me­ture et les dan­gers sur les inéga­li­tés sociales, éco­lo­giques et sur les liber­tés et la paix, le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste pro­pose de construire des réponses com­pa­tibles avec des valeurs, celles de liberté et de démo­cra­tie, d’égalité et de solidarité.

8. Le Brésil a joué un rôle impor­tant au sein du G20. Vous avez émis des cri­tiques à propos du G20. Pouvez-vous nous en parler ?

Le G20 est plus pré­sen­table que le G8. Les gou­ver­ne­ments qui y sont repré­sentent une part non négli­geable de la popu­la­tion et de la richesse mon­diale. Il n’est pas plus légi­time. Il reste un direc­toire qui s’arroge le droit de diri­ger le monde et de régen­ter les 192 pays. La seule ins­ti­tu­tion légi­time à l’échelle mon­diale reste les Nations Unies, quelles que soient les cri­tiques qui peuvent lui être faites. D’abord, tous les pays y sont et ensuite, elle est fondée sur une Charte et sur la Déclaration Universelle des droits de l’Homme. Aucun direc­toire, G8, G20, OTAN, OCDE, ne peut lui être pré­féré. Et les ten­ta­tives de mar­gi­na­li­sa­tion des Nations Unies par le G8 ont eu des résul­tats dra­ma­tiques. Il faut par ailleurs lutter pour une réforme radi­cale des Nations Unies qui intro­duise une plus grande démo­cra­tie (Conseil de sécu­rité et droit de veto), ren­force le droit inter­na­tio­nal et inter­dise les sys­tèmes des « deux poids, deux mesures », subor­donne la Banque Mondiale, le FMI et l’OMC à la Charte et à la Déclaration Universelle, défi­nisse les mis­sions de main­tien de la paix, de régu­la­tion mon­diale et des normes environnementales.

9. Et que pensez-vous du rôle joué par le Brésil au sein du G20 ?

Le Brésil joue dans le G20 un rôle contra­dic­toire et ambigu. Il s’affiche comme défen­seur des voix des pays du Sud dans le G20. Mais il est là en tant que déten­teur d’une puis­sance recon­nue, celle des pays émer­gents. Il est cour­tisé par les grandes puis­sances qui lui demandent de cau­tion­ner le direc­toire. Il est lui-même tenté par la volonté de recon­nais­sance du Brésil en tant que puissance.

Saura-t-il faire entendre les voix du Sud ou uti­li­sera-t-il sa situa­tion pour valo­ri­ser sa posi­tion ? Difficile de savoir ce qui l’emportera. D’autant que l’expérience est inquié­tante. En 1977, le G5 a pro­posé le recy­clage des pétro­dol­lars pour faire face à la hausse des prix des matières pre­mières. Il a divisé les pays du Sud, entre pétro­liers et non-pétro­liers, orga­nisé la crise de la dette et a remis au pas tous les pays du Sud.

10. Les réponses du gou­ver­ne­ment Obama à la crise sont-elles suf­fi­santes ? Pourquoi ?

Obama a déjà apporté quelque chose par le seul fait de son élec­tion. C’est l’indice d’une révo­lu­tion cultu­relle dans la jeu­nesse des Etats-Unis. Pour le reste, il ne faut pas se faire trop d’illusions. L’establishement des Etats Unis, garant des inté­rêts du capi­tal des Etats Unis est tou­jours aussi pré­sent. Le fond de la ques­tion, c’est qu’un domi­nant ne peut pas libé­rer les domi­nés. Seules les luttes et les résis­tances des domi­nés per­mettent leur éman­ci­pa­tion. C’est à partir de là que des contra­dic­tions peuvent jouer et des pos­si­bi­li­tés s’ouvrir.

11. Est-il juste de dire que les pays émer­gents (Brésil, Russie, Inde, Chine) sont res­pon­sables de la sortie de crise ? Ces pays se remettent-ils réel­le­ment plus vite de la crise que les Etats-Unis et l’Europe ? Pourquoi ?

Oui, c’est tout à fait véri­fié. Je met­trai un bémol sur l’idée de la fin de la crise. Mais la situa­tion des émer­gents sera bien plus favo­rable. Le risque est qu’il se laisse entraî­ner dans un effon­dre­ment et aussi que la négo­cia­tion sur les sor­ties de crise, compte tenu de la puis­sance des Etats-Unis, de l’Europe et du Japon, ne les obligent à de trop grandes conces­sions. Le risque est aussi que la capa­cité de ces pays émer­gents à mieux affron­ter la crise n’est pas liée à des chan­ge­ments pro­fonds sur leur modèle de déve­lop­pe­ment ; si l’on prend l’exemple du Brésil, on sait par exemple que sa crois­sance repose sur un modèle agro-expor­ta­teur, par ailleurs des­truc­teur de terres, et source d’appauvrissement pour les cen­taines de familles de pay­sans expulsés.

La crise ouvre des pos­si­bi­li­tés pour les émer­gents. L’épuisement du modèle au centre du capi­ta­lisme résulte en grande partie de la guerre sociale et du trans­fert des reve­nus des sala­riés vers les action­naires. Les sub­primes immo­bi­liers ont tenté de com­pen­ser la baisse de la consom­ma­tion des sala­riés. Les pays émer­gents ont des pos­si­bi­li­tés de moder­ni­sa­tion sociale et peuvent déve­lop­per leur marché inté­rieur. A condi­tion de mettre en place une redis­tri­bu­tion des reve­nus et de s’adapter aux contraintes écologiques.

12. Qu’en est-il du Brésil ? Le Brésil a-t-il trop fait confiance aux ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales, comme le Fond Monétaire International (nous y avons consa­cré de l’argent…)

Le Brésil n’a pas mal joué ses cartes avec les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales. Il ne faut pas oublier que les rem­bour­se­ments des dettes des émer­gents ont affai­bli le FMI. En fait, les ques­tions qui se posent sont les pro­blèmes d’alliances internes. Le rem­bour­se­ment de la dette et ses consé­quences ont été, autant qu’une réponse aux dik­tats du FMI, une manière de ras­su­rer les classes d’affaires et moyennes. Le prix a été élevé comme on a pu le voir avec la dis­cus­sion rude avec le MST sur les avan­tages aux agro-expor­ta­teurs, pré­sen­tés comme une des condi­tions pour payer la dette, et la réforme agraire pour les pay­sans pauvres.

Par rap­port aux ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales et par­ti­cu­liè­re­ment au FMI, le Brésil a de grandes pos­si­bi­li­tés. Il peut jouer un rôle déter­mi­nant dans la construc­tion, en Amérique Latine, des grandes régions et de leurs ins­ti­tu­tions, comme par exemple la Banco Sur. Les mar­chés régio­naux, les mon­naies régio­nales, les ins­ti­tu­tions régio­nales peuvent faire partie des réponses à la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale. Il peut aussi refu­ser de se lais­ser entraî­ner dans une réforme de façade du FMI et de la Banque Mondiale en pré­fé­rant l’intégration dans les Nations Unies à de meilleures places.

13. La presse inter­na­tio­nale (The Economist par exemple) a fait les éloges du Brésil en sou­li­gnant son succès éco­no­mique. Ce succès est-il réel ? La presse se réfère-t-elle au milieu des affaires ?

La presse éco­no­mique inter­na­tio­nale est inté­res­sée par le capi­ta­lisme bré­si­lien. Elle est prête à le fêter avec faste. Elle y voit une sortie de crise comme elle en rêve : de la crois­sance, des inves­tis­se­ments, des mar­chés, des affaires. C’est une vue à court terme mais qui ne manque pas d’attraits. Elle consi­dère que le Brésil a donné des gages de sérieux en res­pec­tant ses accords avec ses classes d’affaires, y com­pris au prix d’un affai­blis­se­ment de ses alliances avec une partie des couches popu­laires. Elle trouve que le Brésil, celui qu’on appe­lait, il y a trente ans, « le géant malade de l’Amérique Latine » est une « suc­cess story » très pré­sen­table. Elle attend de lui qu’il légi­time, avec le G20, le direc­toire des puis­sants et des riches.

14. Les cher­cheurs uni­ver­si­taires bré­si­liens disent que la pau­vreté a dimi­nué au Brésil au cours de la pré­si­dence actuelle. Ils disent que presque 30 mil­lions de bré­si­liens sont passés de la classe D (pauvre) à la classe C (classe moyenne infé­rieure). A votre avis, cette ten­dance va-t-elle per­du­rer ? Ou est-elle en danger ?

Ces résul­tats sont très loin d’être négli­geables. Ils vont être dif­fi­ciles à pro­lon­ger car la redis­tri­bu­tion vers les couches les plus pauvres est tou­jours plus com­plexe à assu­rer. Une poli­tique de cette ampleur néces­site une grande confiance entre les ins­ti­tu­tions et les popu­la­tions les plus pauvres. Une rup­ture avec une partie des mou­ve­ments sociaux com­pro­met­trait gran­de­ment cette politique.

Ce que les Forums sociaux ont montré en Amérique Latine, c’est la vigueur du mou­ve­ment social et citoyen, sa diver­sité et sa capa­cité de mobi­li­sa­tion. C’est le fac­teur déter­mi­nant des succès des pays de la Région, de la démo­cra­ti­sa­tion, des per­cées éco­no­miques, des avan­cées sociales. C’est dans la confiance de ce mou­ve­ment que se jouera l’avenir.

15. Lors des ren­contres inter­na­tio­nales, le pré­sident Lula a été très bien accueilli. Le pré­sident Obama a dit de lui qu’il était « the guy ». Est-ce vrai ? Joue-t-il un rôle si impor­tant dans les ques­tions internationales ?

Lula est un grand séduc­teur. Chacun trouve dans Lula le « guy » dont il rêve et qui lui convient. Lula a beau­coup apporté dans sa vie. Il joue un rôle très impor­tant dans la vie inter­na­tio­nale. Mais la partie prin­ci­pale n’est pas encore jouée. Se conten­tera-t-il d’être accepté dans le club des grands au nom d’un Brésil qui comp­tera parmi les puis­sants du monde ou pren­dra-t-il le risque de par­ti­ci­per à une inven­tion et une refonte du monde qui laisse à tous les peuples la place qui leur revient ?

* Gustave Massiah est le repré­sen­tant du CRID au Conseil International du Forum Social Mondial. Il est éga­le­ment membre fon­da­teur de IPAM (Initiatives Pour un Autre Monde, France) et ancien Vice-Président de ATTAC.

Source : CRID

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