“Travailler plus dur pour gagner moins”

La furie française dans la cage de l’UE

Par Mis en ligne le 27 octobre 2010

Encore eux ! Les Français recom­mencent à faire la grève, à blo­quer les trans­ports, à mettre la chien­lit dans les rues, et tout cela uni­que­ment parce que le gou­ver­ne­ment veut retar­der l’âge de la retraite de 60 ans à 62 ans. Ils sont fous ces Français.

C’est ainsi, je pense, que le mou­ve­ment de masse en France est perçu, ou, du moins, pré­senté, dans le monde, et sur­tout dans le monde anglo-saxon.

La pre­mière chose à dire est que la cause fon­da­men­tale des grandes grèves actuelles en France n’est pas « le retar­de­ment de l’âge de la retraite de 60 ans à 62 ans ». C’est un peu comme quand on pré­sente le marché libre capi­ta­liste en termes du petit com­merce du coin. Une sim­pli­fi­ca­tion à des fins de pro­pa­gande de ques­tions très com­plexes.

Cette sim­pli­fi­ca­tion permet aux com­men­ta­teurs d’enfoncer les portes ouvertes. Après tout, observent-ils sage­ment, dans d’autres pays on tra­vaille jusqu’à l’âge de 65 ans, ou même plus, pour­quoi donc les Français doivent-ils faire toute une his­toire si on leur demande de tra­vailler jusqu’à 62 ans ? La popu­la­tion est vieillis­sante, et si l’âge de la retraite n’est pas aug­menté, le sys­tème de pen­sions sera ruiné par la néces­sité de faire vivre tous ces vieux.

Pourtant, le mou­ve­ment actuel ne se réduit pas au « chan­ge­ment de l’âge de la retraite de 60 à 62 ans ». Il s’agit de beau­coup plus.

Tout d’abord, ce mou­ve­ment est l’expression d’une exas­pé­ra­tion aiguë envers le gou­ver­ne­ment de Nicolas Sarkozy qui d’une façon osten­ta­toire favo­rise les riches contre la majo­rité des citoyens sala­riés de ce pays. Il fut élu avec le slogan, « Travailler plus pour gagner plus », et la réa­lité est de tra­vailler plus dur pour gagner moins. Le ministre du tra­vail, Eric Woerth, auteur de la réforme, a fait embau­cher sa propre femme par la femme la plus riche de France, Liliane Bettencourt, héri­tière de L’Oréal, en même temps que, en tant que ministre du budget, il a pu ne rien voir des éva­sions fis­cales mas­sives de la vieille dame. Pendant que des avan­tages fis­caux pour les mil­liar­daires aident à vider les coffres de l’État, ce gou­ver­ne­ment fait tout ce qu’il peut pour démo­lir le sys­tème de sécu­rité sociale crée à la fin de la Deuxième Guerre mon­diale sous le pré­texte que « nous n’avons pas assez d’argent ».

La ques­tion des pen­sions est bien plus com­plexe que l’âge de la retraite. L’âge légal de la retraite ne signi­fie que l’âge auquel on peut cesser le tra­vail. Mais la pen­sion qu’on rece­vra dépen­dra du nombre d’années tra­vaillées, que le gou­ver­ne­ment est en train d’augmenter par étapes de 40 à 43 ans, et peut-être davan­tage à l’avenir. Avec la pro­lon­ga­tion de la sco­la­rité, et l’attente des jeunes pour trou­ver un emploi stable, la plu­part des sala­riés devront tra­vailler jusqu’à 65 ou 67 ans pour obte­nir une pen­sion pleine (qui s’élève à quelques 40% du salaire en fin de car­rière).

Mais tra­vailler sans arrêt à temps plein est de plus en plus dif­fi­cile avec la « flexi­bi­lité », et les employeurs ne veulent pas néces­sai­re­ment garder leurs sala­riés les plus âgés. Ou par­fois l’entreprise dépose son bilan et l’employé de 58 ans se retrouve chô­meur à vie. Remplir plus de 40 ans de tra­vail rému­néré n’est pas une ques­tion de bonne volonté. Ainsi en pra­tique, la réforme Sarkozy-Woerth signi­fie tout sim­ple­ment une réduc­tion des pen­sions.

Cela, en effet, suit la recom­man­da­tion de l’Union Européenne dans un rap­port de 2003 qui note qu’à l’heure actuelle, « la plu­part des Européens prennent leur retraite avant d’avoir atteint l’âge légal de départ. S’il était pos­sible de rele­ver d’un an l’âge effec­tif du départ à la retraite sans aug­men­ter les droits à pen­sion, l’accroissement prévu des dépenses de pen­sion bais­se­rait de 0,6 à 1 point de pour­cen­tage du PIB en 2050. » L’idée ici semble être moins de faire tra­vailler les gens plus long­temps que de trou­ver une astuce pour réduire leurs pen­sions. Cela fait partie de la poli­tique des « réformes » que les États Membres, sous cou­vert de l’Union Européenne, imposent à leurs propre citoyens pour réduire les coûts sociaux au nom de la « com­pé­ti­ti­vité » – c’est-à-dire la com­pé­ti­tion pour atti­rer les inves­tis­se­ments en capi­taux.

Les tra­vailleurs moins qua­li­fiés qui, au lieu de conti­nuer leurs études ont com­mencé à tra­vailler plus tôt, met­tons à 18 ans auront par­ti­cipé au sys­tème pen­dant 42 ans à l’âge de 60 ans, s’ils arrivent à avoir un emploi pen­dant tout ce temps. Les sta­tis­tiques montrent que leur espé­rance de vie est rela­ti­ve­ment courte, ce qui fait qu’ils doivent prendre leur pen­sion assez tôt s’ils veulent pou­voir en pro­fi­ter.

Le sys­tème fran­çais est basé sur la soli­da­rité entre les géné­ra­tions, en ce sens que les coti­sa­tions actuelles servent à payer les pen­sions actuelles. Il est par­ti­cu­liè­re­ment signi­fi­ca­tif que cette semaine des lycéens et des étu­diants sont entrés dans le mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion. Cette affir­ma­tion de soli­da­rité entre les géné­ra­tions est un coup sévère pour le gou­ver­ne­ment.

Les jeunes sont sou­vent bien plus radi­caux que les diri­geants syn­di­caux. Ils sont très conscients de la dif­fi­culté crois­sante qu’il y a à avoir une car­rière com­plète. Pour ceux qui font des études, la ten­dance est à l’entrée de plus en plus tar­dive sur le marché du tra­vail. A cause de la dif­fi­culté à trou­ver un emploi stable à plein temps, beau­coup dépendent de leurs parents jusqu’à 25 ans ou plus. En ce cas, ils peuvent faci­le­ment cal­cu­ler qu’ils doivent attendre l’âge de 70 ans pour avoir une retraite entière.

La pro­duc­ti­vité et la dés­in­dus­tria­li­sa­tion

Comme d’habitude, les auteurs des réformes néo­li­bé­rales ne les pré­sentent pas comme un choix mais comme une néces­sité. Il n’y a pas d’alternative, répète-t-on. Nous devons être com­pé­ti­tifs sur le marché global. Et cette réforme a été pour l’essentiel dictée par l’UE, qui dans un rap­port de 2003, concluait qu’il était néces­saire de faire tra­vailler les gens plus long­temps pour réduire le coût des pen­sions.

Ces dik­tats empêchent toute dis­cus­sion des deux fac­teurs qui sous-tendent le pro­blème des pen­sions : la pro­duc­ti­vité et la dés­in­dus­tria­li­sa­tion.

Jean-Luc Mélenchon est pra­ti­que­ment le seul leader poli­tique qui sou­ligne que, même s’il y a moins de tra­vailleurs qui contri­buent aux fonds de pen­sion, ce défi­cit peut être comblé par des gains de pro­duc­ti­vité. La pro­duc­ti­vité par heure de tra­vail en France est parmi les plus éle­vées au monde (plus qu’en Allemagne par exemple). De plus, bien que la France soit en deuxième place pour l’espérance de vie en Europe, elle a aussi le taux de nais­sance le plus élevé, donc un bon renou­vel­le­ment de la popu­la­tion. Et même si le nombre de sala­riés est réduit à cause du chô­mage, la richesse pro­duite devrait per­mettre de cou­vrir un bon niveau des pen­sions.

Mais il y a un pro­blème : depuis des décen­nies, alors que la pro­duc­ti­vité aug­mente, les salaires stag­nent. Les pro­fits pro­ve­nant de l’augmentation de la pro­duc­ti­vité sont absor­bés par le sec­teur finan­cier. L’explosion du sec­teur finan­cier et la stag­na­tion du pou­voir d’achat a mené à la crise finan­cière et le gou­ver­ne­ment a main­tenu le dés­équi­libre en sau­vant les finan­ciers pro­digues.

Donc, logi­que­ment, pré­ser­ver le sys­tème des pen­sions exige d’augmenter la part des salaires par rap­port aux actions pour tenir compte de la crois­sance de la pro­duc­ti­vité – un total chan­ge­ment de poli­tique.

Mais il y a un autre pro­blème cru­cial lié à la ques­tion des pen­sions : la dés­in­dus­tria­li­sa­tion. Afin de main­te­nir les pro­fits élevés absor­bés par le sec­teur finan­cier, et afin de ne pas payer de plus hauts salaires, une indus­trie après l’autre a déplacé sa pro­duc­tion vers les pays à bas salaires. Même les entre­prises ren­tables sont sacri­fiées à la recherche d’un taux de profit plus élevé.

Est-ce seule­ment le résul­tat inévi­table de l’ascension des nou­veaux pays indus­tria­li­sés en Asie ? Est-ce que l’abaissement du niveau de vie en Occident est inévi­table, à cause de son amé­lio­ra­tion en Orient ?

Peut-être. Mais si le dépla­ce­ment de la pro­duc­tion indus­trielle vers la Chine amène une baisse du pou­voir d’achat en Occident, les expor­ta­tions chi­noises vont souf­frir. La Chine elle-même prend des mesures pour ren­for­cer son propre marché inté­rieur. Une crois­sance basée sur les expor­ta­tions ne peut pas être une stra­té­gie pour tout le monde. La pros­pé­rité mon­diale dépend d’un ren­for­ce­ment à la fois de la pro­duc­tion interne et des mar­chés inté­rieurs. Mais cela néces­site un type de poli­tique indus­trielle consciente qui est inter­dite par les bureau­cra­ties de la glo­ba­li­sa­tion : l’OMC et l’UE. Elles se fondent sur le dogme des « avan­tages com­pa­ra­tifs » et de la « libre concur­rence ». La Chine risque en fait de subir des sanc­tions, sur la base du marché libre, parce qu’elle sou­tient son indus­trie solaire, qui est néces­saire pour com­battre la pol­lu­tion atmo­sphé­rique mor­telle qui affecte ce pays. L’économie mon­diale est trai­tée comme une sorte de jeu, ou l’obéissance aux « règles du marché libre » est plus impor­tant que l’environnement ou que les néces­si­tés vitales des popu­la­tions.

Seuls les spé­cu­la­teurs peuvent gagner à ce jeu. Et s’ils perdent, ils rece­vront plus de jetons pour un nou­veau jeu de la part de gou­ver­ne­ments ser­viles.

Impasse ?

Comment cela va-t-il se ter­mi­ner ?

Cela devrait se ter­mi­ner par une sorte de révo­lu­tion démo­cra­tique : un chan­ge­ment com­plet de poli­tique éco­no­mique. Mais il y a beau­coup de rai­sons pour que cela ne se pro­duise pas.

Tout d’abord, il n’existe pas de diri­geants poli­tiques en France prêts et capables de mener un mou­ve­ment vrai­ment radi­cal. Mélenchon est en train d’émerger comme le prin­ci­pal tribun du mou­ve­ment, mais son parti est nou­veau et sa base rela­ti­ve­ment étroite. La gauche radi­cale est han­di­ca­pée par son sec­ta­risme chro­nique. Et il y a pas mal de confu­sion parmi les gens qui se révoltent sans lea­ders et sans pro­grammes clairs.

Les diri­geants syn­di­caux sont conscients du fait que les tra­vailleurs perdent un jour de salaire s’ils font grève et ils cherchent tou­jours des moyens d’arrêter une grève. Seuls les étu­diants ne souffrent pas de cette contrainte. Les diri­geants syn­di­caux et le Parti socia­liste ne demandent rien de plus radi­cal qu’une ouver­ture de négo­cia­tions avec le gou­ver­ne­ment à propos de détails de la réforme.

Il fau­drait l’apparition mira­cu­leuse de nou­veaux diri­geants de génie pour mener ce mou­ve­ment à bon port.

Mais même si cela se pro­dui­sait, il y a un obs­tacle for­mi­dable au chan­ge­ment : l’UE. Celle-ci, construite sur des rêves géné­reux d’une Europe unie et pros­père, est deve­nue un méca­nisme de contrôle social et éco­no­mique au profit du capi­tal, par­ti­cu­liè­re­ment du capi­tal finan­cier. De plus, elle est liée à une alliance mili­taire puis­sante, l’Otan.

Laissée à elle-même, il n’est pas impen­sable que la France expé­ri­mente un sys­tème éco­no­mique plus juste. Mais l’UE est là pré­ci­sé­ment pour empê­cher de telles expé­riences.

Les atti­tudes anglo-saxonnes

Le 19 octobre, la chaîne inter­na­tio­nale France 24 a dif­fusé une dis­cus­sion des grèves entre quatre obser­va­teurs non fran­çais. Une Portugaise et un Indien essayaient, avec plus ou moins de succès, de com­prendre ce qui se pas­sait. Par contre, les deux anglo-amé­ri­cains (le cor­res­pon­dant à Paris de Time maga­zine et Stephen Clarke, auteur de « 1000 Years of Annoying the French ») s’amusaient à exhi­ber une inca­pa­cité auto-satis­faite de com­prendre le pays sur lequel ils écrivent pour gagner leur vie. Leur expli­ca­tion rapide et facile : « Les Français font grève pour le plai­sir – ils s’amusent ainsi. »

Quelques minutes plus tard, le modé­ra­teur a montré une inter­view d’un lycéen qui fai­sait des com­men­taires bien rai­son­nés sur la ques­tion de pen­sions. Est-ce que cela a fait réflé­chir les Anglo-Saxons ?

La réponse fut ins­tan­ta­née. Comme il est triste de voir un jeune de 18 ans penser aux pen­sions alors qu’il devrait penser aux filles !

Ainsi, qu’ils fassent grève pour le plai­sir ou à la place du plai­sir, les Français semblent absurdes aux yeux des Anglo-amé­ri­cains habi­tués à dire au monde entier ce qu’on devrait faire.

Merci à CounterPunch

Source : http://​www​.coun​ter​punch​.org/​j​o​h​n​s​t​o​n​e​1​0​2​1​2​0​1​0​.html

Date de paru­tion de l’article ori­gi­nal : 21/10/2010

URL de cet article : http://​www​.tlax​cala​-int​.org/​a​r​t​i​c​l​e​.​a​s​p​?​r​e​f​e​r​e​n​c​e​=2143

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