“No es un botellón, es la revolución !”

Le mouvement des indignés à Puerta del Sol, Madrid

Par Mis en ligne le 07 juin 2011
Lancé il y a plus de trois semaines, le mouvement du 15 mai est bien vivant ! Si le campement de Puerta del Sol est temporaire, le mouvement des indignés commence à s’ancrer dans les quartiers de Madrid. Le présent s’organise, ainsi que le futur

En Espagne, les jeunes ont pris l’habitude d’occuper les espaces publics. De grands rassemblements nocturnes sont régulièrement organisés pour boire et fumer dans la rue, de manière souvent excessive. C’est la pratique dite du botellón, qui est source de conflits de voisinage et de clivages générationnels. Or, les indignés de Puerta del Sol tiennent à se différencier clairement de cette forme d’occupation de l’espace public, en annonçant à l’entrée de leur campement : “No es un botellón, es la revolución !” (« Ce n’est pas un botellón, c’est la révolution ! »). D’ailleurs, ce ne sont pas que des jeunes, même si ces derniers sont fortement impliqués dans le mouvement. On retrouve une grande diversité générationnelle, comme c’est souvent le cas dans les villes espagnoles à l’occasion d’événements festifs. Mais là, il n’est pas tellement question de faire la fête, comme l’exprime cette jeune femme à l’assemblée populaire de Madrid, le dimanche 29 mai, en s’opposant à la proposition d’organiser une manifestation festive au moment de lever le camp : « On n’a rien à célébrer, on est vraiment dans la merde, la seule manière de continuer c’est de lutter… Mais qu’est-ce qu’on pourrait bien fêter ? ».

Une résistance tardive, mais massive

La faible résistance du peuple espagnol avait de quoi surprendre. L’Espagne est l’un des pays européens les plus touchés par la crise économique, qui a éclaté en septembre 2008. Le chômage atteint 21,29% de la population active, soit près de cinq millions de personnes. Plus de 45% des 16-25 ans sont sans emploi, soit le double de la moyenne dans l’Union européenne [1]. Visiblement impuissant face aux marchés financiers, le gouvernement socialiste met en place, depuis un an, une politique de restrictions budgétaires, en diminuant notamment le nombre de fonctionnaires ainsi que leurs salaires. Des manifestations avaient déjà été organisées à l’appel des syndicats, sans que la mobilisation sociale ne soit à la hauteur de la précarité dans laquelle sont plongés toujours plus d’Espagnols, notamment les jeunes générations.

Sans aucun doute, le mouvement du 15 mai (« Movimiento 15-M ») constitue un tournant. Les manifestants de Puerta del Sol – qui s’auto-désignent les « indignés » (indignados), un terme emprunté au pamphlet de Stéphane Hessel Indignez-vous ! – ne savent pas exactement qui est à l’origine de cet appel, largement diffusé par les réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter [2]. Mais le fait qu’il ne vienne ni des syndicats ni des partis politiques traditionnels les a incités à se rendre dans la rue : « Ça paraissait plus ouvert que les appels habituels », estime un jeune militant appartenant à un parti d’extrême gauche. « Ici, il y a beaucoup de gens impliqués dans des organisations, mais ils viennent à titre individuel ». Les participants du campement à Puerta del Sol se présentent comme des « personnes qui sont venues de manière libre et volontaire […] pour revendiquer la dignité et la conscience politique et sociale. Nous ne représentons aucun parti ni aucune association. Ce qui nous unit, c’est une volonté de changement ». Pas de logo ni de banderole partisane donc sur le campement. Seulement une multitude de petites pancartes improvisées et écrites à la main, qui énoncent, par exemple, que « nous ne sommes pas anti-système, c’est le système qui anti-nous ». À la fin de la manifestation à Madrid, plusieurs personnes décident de rester Puerta del Sol, leur campement devenant rapidement un point de référence pour d’autres villes en Espagne, qui installent à leur tour des campements, comme à Barcelone ou à Séville. Cette expérience traverse aussi les frontières, notamment en Grèce et , de moindre mesure, en France. C’est d’ailleurs pour cela que, quinze jours après leur installation, les pionniers de Puerta del Sol décident, en assemblée générale, de maintenir leur campement, en suivant l’argumentation de ce participant : « De bonnes raisons ont été exprimées pour lever le camp, elles sont toutes raisonnables. Moi j’en ai une seule : 200 000 personnes à Athènes, 20 000 à la Bastille [des chiffres probablement surestimés] qui, en ce moment même, sont en train d’être arrêtées, et nous on s’en irait ?! ».

Le campement, un espace d’autogestion

En arrivant sur le campement de Puerta del Sol, on ne peut qu’être surpris par son organisation interne, malgré des conditions matérielles précaires. Comme le définissent de nombreux participants, « c’est une ville dans la ville ! ». Un plan des lieux est à la disposition des nouveaux arrivants au point d’information, pour repérer les tentes des différents commissions et groupes de travail. Ici, on peut s’inscrire comme participant au campement et se porter volontaire pour l’activité de son choix. Là, on se renseignera sur les activités et le planning de l’ensemble des commissions et groupes de travail. La tente de santé met à la disposition de tous des crèmes solaires et des bouteilles d’eau. Plusieurs points d’alimentation sont installés, où tout le monde peut se ravitailler gratuitement. L’argent ne circule pas dans le campement, pour montrer que des formes d’échanges alternatives à l’économie capitaliste sont possibles. On trouve aussi, parmi la profusion d’activités, une garderie, des ateliers de yoga et de méditation, ou encore une bibliothèque où lire la presse quotidienne, écouter des récits de poésie et jouer aux échecs.

Si elle commence à montrer quelques signes d’essoufflement (les commissions d’alimentation et de respect étant notamment dépassées par des personnes venant de l’extérieur, tandis que la commission d’infrastructures manque de matériel), c’est cette organisation qui permet de maintenir le campement dans de bonnes conditions, notamment d’hygiène, des volontaires prenant en charge la propreté des lieux. Cette autogestion permet aussi que les assemblées générales se tiennent sans heurt, alors que les conditions climatiques sont parfois difficiles. Lors de la première assemblée populaire de Madrid, qui regroupe ce dimanche 29 mai plus d’un millier de personnes sous un soleil de plomb, de 12h à 17h, les volontaires s’affairent pour distribuer régulièrement de l’eau et des protecteurs solaires, rafraîchir les participants avec des pulvérisateurs et ramasser les déchets.

Cette organisation permet également de faire vivre le mouvement des indignés, à travers les commissions – qui gèrent des problèmes pratiques du campement – et les groupes de travail, davantage focalisés vers l’action en vue d’un changement de société. Ils se réunissent en assemblée publique, pour la plupart à un rythme quotidien, sur les places proches de Puerta del Sol. Une à deux fois par jour, ces commissions et groupes de travail exposent leurs réflexions au sein d’une assemblée générale qui se tient à côté du campement. C’est depuis cet épicentre que l’organisation d’assemblées populaires a été impulsée dans les quartiers de Madrid.

Quand les places publiques se transforment en agora

« L’objectif sera de promouvoir dans toutes les assemblées du mouvement un fonctionnement transparent, horizontal et qui permette à toutes les personnes de participer de manière égale ». Comme le résume la proposition méthodologique transmise à tous les quartiers pour les assemblées du samedi 28 mai, le mouvement fonctionne sur la base d’une série de règles communes. Toutes les fonctions sont rotatives. Un membre de la commission de dynamisation des assemblées se charge de la modération des débats. Au début de chaque réunion, quiconque peut se porter volontaire pour prendre les tours de parole et en rédiger le compte-rendu. Plusieurs porte-parole ou délégués seront chargés de faire le lien, le lendemain, avec l’assemblée de tous les quartiers de la ville.

Les décisions se prennent par consensus et non par vote. Avant de valider une proposition, le modérateur demande systématiquement s’il y a une personne « radicalement contre » ou qui souhaiterait « apporter des nuances ». Si la proposition fait débat, des tours de parole sont ouverts pour entendre les arguments en sa faveur et à son encontre. Afin que tous les participants puissent exprimer leur position sans que la situation devienne chaotique, un langage de signes est instauré. En levant les mains en l’air, en les croisant ou en faisant le signe d’un roulement, tout le monde peut faire part de son accord, de son désaccord ou de sa lassitude à l’égard d’une intervention. Ce langage commun, rapidement intégré par les participants, permet aux assemblées de se tenir dans une atmosphère particulièrement calme, malgré la forte affluence. Il renforce aussi le sentiment collectif d’appartenance à un mouvement, lorsque toutes les mains se lèvent simultanément pour soutenir une proposition.

Les Madrilènes expérimentent ainsi, depuis plusieurs semaines, la démocratie directe au quotidien. C’est le retour à l’agora athénienne, que les théoriciens de la démocratie disaient pourtant inadaptée aux sociétés modernes. Mais les Espagnols sont en train de démontrer qu’il est possible de prendre des décisions à des centaines, voire des milliers de personnes, assises sur le bitume des places publiques, dans les sociétés démocratiques du 21e siècle. Il est certes intimidant d’intervenir devant une foule dont les réactions d’approbation ou de rejet sont immédiates, ce qui peut exclure certaines prises de parole. Les participants sont toutefois nombreux à s’exprimer en public sans en avoir l’habitude, en tremblant et en reconnaissant leur anxiété : « C’est la première fois que je m’exprime devant une assemblée… depuis que je suis né ! », déclare un homme d’une soixantaine d’années, la voix chargée d’émotion.

La méthode présente toutefois quelques failles, principalement liées au choix de la décision par consensus : « La méthode de ce campement est le consensus, ce n’est pas toujours le cas, d’autres pensent que les décisions doivent être prises par le vote majoritaire », explique un membre de la commission de dynamisation des assemblées. Cette recherche du consensus absolu a pour premier inconvénient d’allonger énormément les débats, ce qui risque de provoquer une rapide démobilisation des participants. Pour l’instant, les assemblées ne se dépeuplent guère après plusieurs heures de discussions, ce qui n’est pas sans lien avec l’engouement initial pour la dynamique. Le modérateur de la première assemblée populaire de Madrid déclare ainsi, après 4h30 de présentation des différentes assemblées de quartier qui se sont tenues la veille : « On n’est pas pressé, ça fait des années qu’on attend ça, on peut bien supporter une petite heure de plus ». Les réactions sont aussi stoïques quand les conditions climatiques pourraient perturber l’assemblée de coordination des groupes de travail, le vendredi 28 mai : « Qu’est-ce qu’on fait avec la pluie ? … On la supporte ! ».

Toutefois, le fait qu’il faille des heures pour prendre une décision risque de fatiguer même les plus motivés et de déboucher trop souvent sur le statu quo. Lorsque la commission d’« action créative » propose, à l’assemblée générale du 28 mai, de faire une minute de silence le lendemain en solidarité avec les Barcelonais victimes de la répression policière, les débats sont riches. Un homme âgé fait une contre-proposition : « Ça fait bien trop longtemps qu’on se tait, je propose de faire plutôt une minute de scandale ! ». Une femme d’une cinquantaine d’années défend le silence, car « c’est quelque chose qui en impose, de nombreux poètes disent que lorsqu’on parvient au silence, c’est quand il y a une véritable communication ». La proposition de consensus est, assez logiquement, de faire une minute de silence, puis une minute de scandale. Une marée de mains se lève Puerta del Sol, l’immense majorité s’exprime pour cette proposition. Mais une personne propose de procéder dans le sens inverse, et là on ne parvient pas au consensus. Finalement, aucune décision ne sera prise à ce propos. De la même manière, le lendemain, lorsqu’il faut à minuit décider de la date de la prochaine assemblée générale, une seule personne s’oppose à la proposition de l’organiser le mardi suivant, car elle habite dans un village éloigné du centre de Madrid et travaille en semaine. L’assemblée s’achèvera sans avoir décidé d’une date. C’est également cette quête de l’unanimité qui rend impossible la levée du camp à Puerta del Sol lors de sa troisième semaine d’existence, alors qu’une majorité de participants est désormais pour, afin d’éviter que le mouvement ne s’affaiblisse et perde son fort soutien populaire.

Certes, dans bien des cas, cette méthode permet de prendre de meilleures décisions que celles initialement prévues. C’est ainsi que plusieurs quartiers ont décidé de faire des rotations pour leurs dates ou lieux de réunion, afin que tout le monde puisse y participer. Le fait de tout mettre en débat, même ce qui pourrait paraître des détails d’organisation (date, heure et lieu des réunions), favorise la participation du plus grand nombre. Mais lorsqu’une seule personne ou un petit groupe s’oppose à une proposition, alors que l’immense majorité se prononce en sa faveur, quelle est sa légitimité à bloquer la décision ? Le problème a commencé à être pris en compte à l’assemblée générale du 29 mai, où il était question de débattre de l’épineuse décision de lever ou non le campement : « On va utiliser un nouveau moyen d’arriver au consensus. Quand une personne est contre une proposition, elle doit argumenter, ce n’est pas valable sans argument. Il faut arriver à un nouveau consensus, ce n’est pas valable si une personne s’oppose et n’essaie pas d’arriver au consensus ». Certains quartiers ont été plus loin dans le changement de méthodologie, en décidant, lors de leur première assemblée, de considérer qu’un consensus était obtenu lorsque 80% des participants se prononçait en faveur d’une proposition. Cette solution permettrait probablement d’éviter les blocages, tout en maintenant un système de démocratie directe inclusif. L’un des défis du mouvement est également d’inclure davantage de personnes dans la dynamique délibérative : si des méthodes sont mises en place pour favoriser la participation de tous (garderies, langue des signes, adaptation des horaires et lieux de réunion, etc.), les participants se montrent soucieux d’élargir leur mouvement, notamment aux immigrés peu présents dans les assemblées.

De la contestation à la proposition ?

L’enjeu est également celui de la traduction politique du mouvement. Depuis plus de trois semaines, les indignés débattent de ce qui les rassemble. Il s’agit, sans aucun doute, d’une contestation du système politique et économique actuel. Les slogans scandés pendant deux heures le vendredi 27 mai, au cours de la manifestation en soutien au campement de Barcelone réprimé le matin, résument bien la situation : « Ils ne nous représentent pas ! », « Ceci n’est pas une démocratie ! ». Les critiques s’adressent principalement aux deux partis majoritaires et au système du bipartisme qui prévaut en Espagne. Si le Parti socialiste vient de subir une lourde défaite aux élections municipales et régionales, le dimanche 22 mai, le Parti populaire ne représente pas une alternative crédible pour les manifestants. C’est donc autant le gouvernement actuel que l’opposition qui est la cible des protestations. Le slogan « Ils ne nous représentent pas » concerne, plus largement, l’ensemble des instances traditionnelles de représentation : les partis politiques, les syndicats et les associations de quartier (qui ont également fait l’objet de quelques critiques lors d’assemblées de quartier). C’est aussi le pouvoir économique qui est visé, représenté par la figure du banquier. Les manifestants se mettent ainsi régulièrement à sauter en l’air, en répétant : « Un saut, deux sauts, celui qui ne saute pas est le banquier ! ». Les Madrilènes ont d’ailleurs pris l’habitude, lors des manifestations, de sortir leurs clés pour faire du bruit sur le même modèle que les cacerolazos (concerts de casseroles), en explicitant : « C’est les clés de chez mes parents ! », « C’est la maison que nous n’avons pas ! ». Une femme argentine prévient toutefois les Espagnols : « En Argentine [d’où vient cette tradition du cacerolazo], on a crié qu’ils s’en aillent tous [que se vayan todos !], mais ils sont tous revenus ! ».

Au-delà de l’indignation et de la contestation, les débats au sein des groupes de travail, des assemblées de quartier et des assemblées générales visent à formuler des propositions alternatives au système actuel. Par exemple, le groupe de travail sur l’éducation s’est mis d’accord sur une série de propositions : que l’éducation soit publique, gratuite et laïque à tous les niveaux ; une augmentation des dépenses publiques, l’objectif étant que le budget de l’éducation corresponde à 6% du PIB pour rattraper le retard de l’Espagne par rapport à d’autres pays européens ; une démocratisation de toutes les structures éducatives, ce qui implique une représentation proportionnelle et non hiérarchique, notamment dans les organes de décision des Universités. Chaque groupe de travail élabore ainsi peu à peu une série de propositions, qu’il doit ensuite faire accepter en assemblée générale. Ce qui lance des débats intéressants, par exemple sur la laïcité de l’enseignement. La représentante du groupe de travail sur l’éducation explique, à l’assemblée générale du 28 mai, ce qu’ils entendent par une éducation laïque : « Qu’il n’y ait aucune religion dans les programmes ». Une professeure d’histoire s’oppose à cette définition : « Je ne suis pas d’accord avec le fait de ne pas parler de religion. Je crois qu’on doit enseigner la religion à l’école, mais pas le catéchisme, pas d’une manière confessionnelle ». La définition de la laïcité sera donc nuancée dans ce sens. Progressivement, « dans un processus lent mais intelligent » comme le soutient un modérateur d’assemblée, chaque proposition est ainsi enrichie.

Mais rapidement, une question fondamentale se pose : s’agit-il d’améliorer le système politique et économique en vigueur ou de poser les bases d’un nouveau système radicalement différent ? La division du groupe de travail sur la politique en deux sous-groupes témoigne de ce dilemme. Un groupe de « politique à court terme » s’est mis d’accord sur quatre propositions visant à améliorer le système actuel : « 1/ réforme de la loi électorale pour une démocratie plus représentative, réellement proportionnelle et qui développe des mécanismes effectifs de participation citoyenne ; 2/ lutte contre la corruption à travers des normes visant une transparence politique totale ; 3/ séparation effective des trois pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire) ; 4/ création de mécanismes de contrôle citoyen pour exiger une réelle responsabilité politique ». Pendant ce temps, le groupe de « politique à long terme » se focalise sur le mode d’organisation politique qu’il faudrait atteindre, basé sur l’autogestion et l’assemblée, tel qu’il se pratique à Puerta del Sol. Le mouvement oscille ainsi entre des propositions très concrètes, pour améliorer rapidement le système actuel, et un idéal démocratique vers lequel tendre. Dans tous les cas, la politique est au cœur des débats : il ne s’agit pas d’un rejet total de la politique, comme le supposent les analyses établissant un parallèle entre ce mouvement social et le populisme d’extrême droite [3], mais d’un rejet de la politique telle qu’elle est pratiquée actuellement par des dirigeants qui « ne nous représentent pas ».

La décentralisation du mouvement dans les quartiers

Deux semaines après le début du campement Puerta del Sol, le mouvement prend un tournant. Il s’agit de déplacer la dynamique des assemblées au niveau des quartiers. Pour une première, la journée du 28 mai est un succès : le site du mouvement madrilène [4]] annonce que des assemblées ont été organisées sur plus de 140 territoires, réunissant plus de 28 000 participants. La première assemblée populaire de Madrid, où un représentant de chaque quartier restitue l’essentiel de l’assemblée de la veille (en termes de participation, d’organisation et de premières lignes de travail), témoigne de cette dynamique en marche : il faudra cinq heures pour que tous les quartiers puissent s’exprimer ! La participation varie entre une dizaine et un millier de personnes, en fonction notamment de la taille, de la situation socio-économique et du dynamisme associatif du territoire. La majorité opte pour un rythme d’assemblées hebdomadaire, souvent le samedi ou le dimanche, sur une des places du quartier. D’autres prévoient de se réunir une à deux fois par mois. La plupart a mis en place des groupes de travail ou compte le faire, en s’inspirant de l’organisation du campement, ce qui implique plusieurs réunions entre chaque assemblée. À la première assemblée populaire de Madrid le 29 mai, il est convenu que l’ensemble des quartiers se réunira régulièrement Puerta del Sol, la prochaine date étant fixée au 12 juin.

La décentralisation du mouvement présente un certain nombre d’avantages. Enraciner la dynamique au niveau territorial, en la détachant de l’avenir forcément temporaire du campement, permet d’assurer sa poursuite, comme le rappelle le modérateur à l’assemblée générale du 29 mai : « L’objectif de l’assemblée est de savoir ce qu’on va faire avec le campement. Une chose est claire : le mouvement continue, indépendamment de savoir si le campement continue ou non ! ». Cette délocalisation du mouvement permet également d’articuler des idées globales avec des propositions concrètes sur le terrain. Par exemple, à la première assemblée du quartier ouvrier de Carabanchel, au Sud de Madrid, plusieurs lignes de travail ont émergé : le logement, l’emploi, l’immigration, l’éducation et la santé publique, etc. Il s’agit d’élaborer des propositions concrètes par rapport à la situation du quartier : monter des piquets de grève à chaque plan de licenciements par une entreprise locale, s’opposer à toute expulsion de logement, récupérer des terrains disponibles pour créer des logements (notamment pour les jeunes) et des équipements sociaux, faire en sorte que l’hôpital puisse profiter aux habitants du quartier, lutter pour qu’une école publique ne soit pas fermée, etc.

Des participants soulignent toutefois les limites de cette démarche territorialisée : « Les problèmes que nous avons dans les quartiers, ce sont les problèmes de tous les quartiers. Le problème c’est le monde dans lequel nous vivons. Je crois que dans cette Assemblée devraient sortir les problèmes de l’Espagne, et pas de ce quartier ». Un habitant de Carabanchel enchaîne : « Je voudrais parler des banquiers, personne n’en a encore parlé mais ils ont hypothéqué notre vie, ils contrôlent tout, ils ont réussi à ce qu’on dépende d’eux. C’est le problème le plus important dans ce pays, avec les privilèges des hommes politiques, il faut en finir avec tout ça ! ». C’est donc la pertinence d’une organisation territoriale qui est ici posée, pour faire face à des problèmes qui ont des origines plus globales que locales, même si les répercussions se font sentir à toutes les échelles.

Vers une exportation du mouvement ?

Ces dernières semaines, si le monde avait les yeux tournés vers Puerta del Sol, Madrid avait également les yeux tournés vers le monde. Une commission du campement s’occupe d’ailleurs des relations avec l’extérieur. D’abord, vers les autres villes d’Espagne. Depuis la tentative d’évacuation manu militari du camp de Plaza Catalunya, le 27 mai, les soutiens aux Barcelonais se sont multipliés. Au regard des éternelles rivalités entre Madrid et Barcelone, certains slogans font sourire : « Nous sommes tous de Barcelone ! » enchantaient en cœur des milliers de Madrilènes lors de la manifestation de soutien le vendredi soir, en agitant « des fleurs pour s’opposer aux armes ».

Les indignés de Puerta del Sol sont également attentifs à ce qu’il se passe dans d’autres pays. Dans les débats, on fait souvent référence aux révolutions arabes et notamment tunisienne, aux référendums par lesquels les Islandais ont refusé de payer pour les banquiers, ou encore aux manifestations contre la réforme des retraites cet automne en France. Les Madrilènes, qui disent s’être « inspirés » de ces luttes sociales, sont ravis d’en inspirer d’autres à leur tour. Les assemblées générales sont ainsi souvent interrompues par des communiqués faisant état de la diffusion du mouvement à l’étranger. Le dimanche 29 mai, alors qu’ils débattent du maintien ou non du campement à Puerta del Sol, les participants suivent heure par heure l’évolution de la situation à Paris. Au début de l’assemblée, à 20h30, un porte-parole annonce gaiement que « La Bastille est prise ! ». À 21h30, les nouvelles sont moins bonnes. Une communication directe est établie par téléphone portable, on apprend que les manifestants résistent pacifiquement à la tentative d’évacuation des forces de l’ordre, en suivant le principe de non-violence qui caractérise le mouvement. La réaction est immédiate, des milliers de manifestants entonnent « Paris résiste, Madrid est avec toi ! ». Qu’il s’agisse des répressions policières à Barcelone ou à Paris, les Madrilènes reprennent le même slogan, issu des luttes sociales du Chili des années 1970 : « Le peuple uni ne sera jamais vaincu ! » (El pueblo unido jamás será vencido !). À 21h40, une minute de silence est respectée en soutien aux manifestants parisiens, qui subissent les gaz lacrymogènes et les détentions. Dans la soirée, on fera également état d’une mobilisation de grande ampleur à Athènes, ainsi que de plusieurs manifestations de soutien par la communauté espagnole et latino-américaine, à Bruxelles et en Allemagne.

Dans quelle mesure ce mouvement social est-il exportable ailleurs ? Certains motifs d’indignation sont certes spécifiques à la situation socio-économique de l’Espagne, notamment au fort taux de chômage et aux problèmes de logement rencontrés par les jeunes. Comme le résume un chômeur d’une vingtaine d’années, en pleine discussion avec une femme de trente ans son aînée, à l’un des stands du campement : « De toute façon, on n’a rien à perdre ! ». En outre, l’histoire politique récente de l’Espagne n’est pas sans lien avec cette révolte sous forme de cocotte-minute. Les intervenants font souvent référence, dans les débats, aux blocages du système politique national depuis la transition démocratique. Certains mots réveillent ainsi de vieux démons, comme celui de « consensus », qui est au cœur de la méthodologie défendue dans les assemblées, mais qui serait « trop connoté par la période de la transition ». Les souvenirs de la guerre d’Espagne et de la résistance des républicains ne sont pas loin non plus, comme l’évoque l’une de ces nombreuses petites affiches personnelles épinglées à la sortie du métro Puerta del Sol : « Grand-père, on le fait pour toi ! ». Dans les assemblées, il n’est pas rare que les propositions aillent dans le sens d’une réforme de la loi électorale, mais aussi d’un changement de Constitution, voire d’une abolition de la royauté.

Malgré ces spécificités espagnoles, nombreux sont les raisins de la colère que pourraient partager les peuples soumis à la crise économique et aux politiques néolibérales, en Europe et au-delà. En Grèce, où le mouvement commence à faire tâche d’huile face à l’une des situations sociales les plus dramatiques du continent ; en France, où les socialistes s’apprêtaient à présenter comme candidat aux présidentielles le directeur du FMI, cette institution qui impose les politiques de rigueur budgétaire contre lesquelles les peuples se soulèvent ; dans tous les pays soumis à un système économique profondément injuste, l’appel de Stéphane Hessel a de quoi faire écho : « Je vous souhaite à tous, à chacun d’entre vous, d’avoir votre motif d’indignation. C’est précieux. Quand quelque chose vous indigne comme j’ai été indigné par le nazisme, alors on devient militant, fort et engagé. […] Les raisons de s’indigner peuvent paraître aujourd’hui moins nettes ou le monde trop complexe. Qui commande, qui décide ? Il n’est pas toujours facile de distinguer entre tous les courants qui nous gouvernent. […] Mais dans ce monde, il y a des choses insupportables. Pour le voir, il faut bien regarder, chercher. Je dis aux jeunes : cherchez un peu, vous allez trouver [5]. »

Héloïse Nez

est ATER en science politique à l’Université Paris 13 et post-doctorante en sociologie au Centre de recherche sur l’habitat du Laboratoire architecture ville urbanisme environnement (CRH/Lavue). Administratrice de l’Association pour la démocratie et l’éducation locale et sociale (Adels).

Notes

[1] Données de l’Institut national de statistique (INE) au 1er trimestre 2011.

[2] La manifestation du 15 mai a notamment été lancée par le collectif « Démocratie réelle maintenant ! » (Democracia real ya !). Il se présente comme « un appel citoyen et non partisan qui s’est constitué par le biais d’Internet et des réseaux sociaux, à travers un groupe de discussion complètement informel dénommé « Plateforme de coordination de groupes pour la mobilisation citoyenne » dont l’unique but est de promouvoir la discussion ouverte entre tous ceux qui souhaitent s’impliquer dans la préparation et la coordination d’actions communes » (http://www.democraciarealya.es/).

[3] « L’indignation est-elle politique ? », Courrier international, n° 1073, du 26 au 31 mai 2011.

[4] [->http://madrid.tomalosbarrios.net

[5] Stéphane Hessel, Indignez-vous !, Indigènes éditions, 2011, p. 12-14.

Publié par Mouvements, le 7 juin 2011. http://www.mouvements.info/No-es-un-botellon-es-la-revolucion.html

 

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