“No es un botellón, es la revolución !”

Le mouvement des indignés à Puerta del Sol, Madrid

Par Mis en ligne le 07 juin 2011
Lancé il y a plus de trois semaines, le mou­ve­ment du 15 mai est bien vivant ! Si le cam­pe­ment de Puerta del Sol est tem­po­raire, le mou­ve­ment des indi­gnés com­mence à s’ancrer dans les quar­tiers de Madrid. Le pré­sent s’organise, ainsi que le futur

En Espagne, les jeunes ont pris l’habitude d’occuper les espaces publics. De grands ras­sem­ble­ments noc­turnes sont régu­liè­re­ment orga­ni­sés pour boire et fumer dans la rue, de manière sou­vent exces­sive. C’est la pra­tique dite du botellón, qui est source de conflits de voi­si­nage et de cli­vages géné­ra­tion­nels. Or, les indi­gnés de Puerta del Sol tiennent à se dif­fé­ren­cier clai­re­ment de cette forme d’occupation de l’espace public, en annon­çant à l’entrée de leur cam­pe­ment : “No es un botellón, es la revo­lu­ción !” (« Ce n’est pas un botellón, c’est la révo­lu­tion ! »). D’ailleurs, ce ne sont pas que des jeunes, même si ces der­niers sont for­te­ment impli­qués dans le mou­ve­ment. On retrouve une grande diver­sité géné­ra­tion­nelle, comme c’est sou­vent le cas dans les villes espa­gnoles à l’occasion d’événements fes­tifs. Mais là, il n’est pas tel­le­ment ques­tion de faire la fête, comme l’exprime cette jeune femme à l’assemblée popu­laire de Madrid, le dimanche 29 mai, en s’opposant à la pro­po­si­tion d’organiser une mani­fes­ta­tion fes­tive au moment de lever le camp : « On n’a rien à célé­brer, on est vrai­ment dans la merde, la seule manière de conti­nuer c’est de lutter… Mais qu’est-ce qu’on pour­rait bien fêter ? ».

Une résistance tardive, mais massive

La faible résis­tance du peuple espa­gnol avait de quoi sur­prendre. L’Espagne est l’un des pays euro­péens les plus tou­chés par la crise éco­no­mique, qui a éclaté en sep­tembre 2008. Le chô­mage atteint 21,29% de la popu­la­tion active, soit près de cinq mil­lions de per­sonnes. Plus de 45% des 16-25 ans sont sans emploi, soit le double de la moyenne dans l’Union euro­péenne [1]. Visiblement impuis­sant face aux mar­chés finan­ciers, le gou­ver­ne­ment socia­liste met en place, depuis un an, une poli­tique de res­tric­tions bud­gé­taires, en dimi­nuant notam­ment le nombre de fonc­tion­naires ainsi que leurs salaires. Des mani­fes­ta­tions avaient déjà été orga­ni­sées à l’appel des syn­di­cats, sans que la mobi­li­sa­tion sociale ne soit à la hau­teur de la pré­ca­rité dans laquelle sont plon­gés tou­jours plus d’Espagnols, notam­ment les jeunes géné­ra­tions.

Sans aucun doute, le mou­ve­ment du 15 mai (« Movimiento 15-M ») consti­tue un tour­nant. Les mani­fes­tants de Puerta del Sol – qui s’auto-désignent les « indi­gnés » (indi­gna­dos), un terme emprunté au pam­phlet de Stéphane Hessel Indignez-vous ! – ne savent pas exac­te­ment qui est à l’origine de cet appel, lar­ge­ment dif­fusé par les réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter [2]. Mais le fait qu’il ne vienne ni des syn­di­cats ni des partis poli­tiques tra­di­tion­nels les a inci­tés à se rendre dans la rue : « Ça parais­sait plus ouvert que les appels habi­tuels », estime un jeune mili­tant appar­te­nant à un parti d’extrême gauche. « Ici, il y a beau­coup de gens impli­qués dans des orga­ni­sa­tions, mais ils viennent à titre indi­vi­duel ». Les par­ti­ci­pants du cam­pe­ment à Puerta del Sol se pré­sentent comme des « per­sonnes qui sont venues de manière libre et volon­taire […] pour reven­di­quer la dignité et la conscience poli­tique et sociale. Nous ne repré­sen­tons aucun parti ni aucune asso­cia­tion. Ce qui nous unit, c’est une volonté de chan­ge­ment ». Pas de logo ni de ban­de­role par­ti­sane donc sur le cam­pe­ment. Seulement une mul­ti­tude de petites pan­cartes impro­vi­sées et écrites à la main, qui énoncent, par exemple, que « nous ne sommes pas anti-sys­tème, c’est le sys­tème qui anti-nous ». À la fin de la mani­fes­ta­tion à Madrid, plu­sieurs per­sonnes décident de rester Puerta del Sol, leur cam­pe­ment deve­nant rapi­de­ment un point de réfé­rence pour d’autres villes en Espagne, qui ins­tallent à leur tour des cam­pe­ments, comme à Barcelone ou à Séville. Cette expé­rience tra­verse aussi les fron­tières, notam­ment en Grèce et , de moindre mesure, en France. C’est d’ailleurs pour cela que, quinze jours après leur ins­tal­la­tion, les pion­niers de Puerta del Sol décident, en assem­blée géné­rale, de main­te­nir leur cam­pe­ment, en sui­vant l’argumentation de ce par­ti­ci­pant : « De bonnes rai­sons ont été expri­mées pour lever le camp, elles sont toutes rai­son­nables. Moi j’en ai une seule : 200 000 per­sonnes à Athènes, 20 000 à la Bastille [des chiffres pro­ba­ble­ment sur­es­ti­més] qui, en ce moment même, sont en train d’être arrê­tées, et nous on s’en irait ?! ».

Le campement, un espace d’autogestion

En arri­vant sur le cam­pe­ment de Puerta del Sol, on ne peut qu’être sur­pris par son orga­ni­sa­tion interne, malgré des condi­tions maté­rielles pré­caires. Comme le défi­nissent de nom­breux par­ti­ci­pants, « c’est une ville dans la ville ! ». Un plan des lieux est à la dis­po­si­tion des nou­veaux arri­vants au point d’information, pour repé­rer les tentes des dif­fé­rents com­mis­sions et groupes de tra­vail. Ici, on peut s’inscrire comme par­ti­ci­pant au cam­pe­ment et se porter volon­taire pour l’activité de son choix. Là, on se ren­sei­gnera sur les acti­vi­tés et le plan­ning de l’ensemble des com­mis­sions et groupes de tra­vail. La tente de santé met à la dis­po­si­tion de tous des crèmes solaires et des bou­teilles d’eau. Plusieurs points d’alimentation sont ins­tal­lés, où tout le monde peut se ravi­tailler gra­tui­te­ment. L’argent ne cir­cule pas dans le cam­pe­ment, pour mon­trer que des formes d’échanges alter­na­tives à l’économie capi­ta­liste sont pos­sibles. On trouve aussi, parmi la pro­fu­sion d’activités, une gar­de­rie, des ate­liers de yoga et de médi­ta­tion, ou encore une biblio­thèque où lire la presse quo­ti­dienne, écou­ter des récits de poésie et jouer aux échecs.

Si elle com­mence à mon­trer quelques signes d’essoufflement (les com­mis­sions d’alimentation et de res­pect étant notam­ment dépas­sées par des per­sonnes venant de l’extérieur, tandis que la com­mis­sion d’infrastructures manque de maté­riel), c’est cette orga­ni­sa­tion qui permet de main­te­nir le cam­pe­ment dans de bonnes condi­tions, notam­ment d’hygiène, des volon­taires pre­nant en charge la pro­preté des lieux. Cette auto­ges­tion permet aussi que les assem­blées géné­rales se tiennent sans heurt, alors que les condi­tions cli­ma­tiques sont par­fois dif­fi­ciles. Lors de la pre­mière assem­blée popu­laire de Madrid, qui regroupe ce dimanche 29 mai plus d’un mil­lier de per­sonnes sous un soleil de plomb, de 12h à 17h, les volon­taires s’affairent pour dis­tri­buer régu­liè­re­ment de l’eau et des pro­tec­teurs solaires, rafraî­chir les par­ti­ci­pants avec des pul­vé­ri­sa­teurs et ramas­ser les déchets.

Cette orga­ni­sa­tion permet éga­le­ment de faire vivre le mou­ve­ment des indi­gnés, à tra­vers les com­mis­sions – qui gèrent des pro­blèmes pra­tiques du cam­pe­ment – et les groupes de tra­vail, davan­tage foca­li­sés vers l’action en vue d’un chan­ge­ment de société. Ils se réunissent en assem­blée publique, pour la plu­part à un rythme quo­ti­dien, sur les places proches de Puerta del Sol. Une à deux fois par jour, ces com­mis­sions et groupes de tra­vail exposent leurs réflexions au sein d’une assem­blée géné­rale qui se tient à côté du cam­pe­ment. C’est depuis cet épi­centre que l’organisation d’assemblées popu­laires a été impul­sée dans les quar­tiers de Madrid.

Quand les places publiques se transforment en agora

« L’objectif sera de pro­mou­voir dans toutes les assem­blées du mou­ve­ment un fonc­tion­ne­ment trans­pa­rent, hori­zon­tal et qui per­mette à toutes les per­sonnes de par­ti­ci­per de manière égale ». Comme le résume la pro­po­si­tion métho­do­lo­gique trans­mise à tous les quar­tiers pour les assem­blées du samedi 28 mai, le mou­ve­ment fonc­tionne sur la base d’une série de règles com­munes. Toutes les fonc­tions sont rota­tives. Un membre de la com­mis­sion de dyna­mi­sa­tion des assem­blées se charge de la modé­ra­tion des débats. Au début de chaque réunion, qui­conque peut se porter volon­taire pour prendre les tours de parole et en rédi­ger le compte-rendu. Plusieurs porte-parole ou délé­gués seront char­gés de faire le lien, le len­de­main, avec l’assemblée de tous les quar­tiers de la ville.

Les déci­sions se prennent par consen­sus et non par vote. Avant de vali­der une pro­po­si­tion, le modé­ra­teur demande sys­té­ma­ti­que­ment s’il y a une per­sonne « radi­ca­le­ment contre » ou qui sou­hai­te­rait « appor­ter des nuances ». Si la pro­po­si­tion fait débat, des tours de parole sont ouverts pour entendre les argu­ments en sa faveur et à son encontre. Afin que tous les par­ti­ci­pants puissent expri­mer leur posi­tion sans que la situa­tion devienne chao­tique, un lan­gage de signes est ins­tauré. En levant les mains en l’air, en les croi­sant ou en fai­sant le signe d’un rou­le­ment, tout le monde peut faire part de son accord, de son désac­cord ou de sa las­si­tude à l’égard d’une inter­ven­tion. Ce lan­gage commun, rapi­de­ment inté­gré par les par­ti­ci­pants, permet aux assem­blées de se tenir dans une atmo­sphère par­ti­cu­liè­re­ment calme, malgré la forte affluence. Il ren­force aussi le sen­ti­ment col­lec­tif d’appartenance à un mou­ve­ment, lorsque toutes les mains se lèvent simul­ta­né­ment pour sou­te­nir une pro­po­si­tion.

Les Madrilènes expé­ri­mentent ainsi, depuis plu­sieurs semaines, la démo­cra­tie directe au quo­ti­dien. C’est le retour à l’agora athé­nienne, que les théo­ri­ciens de la démo­cra­tie disaient pour­tant inadap­tée aux socié­tés modernes. Mais les Espagnols sont en train de démon­trer qu’il est pos­sible de prendre des déci­sions à des cen­taines, voire des mil­liers de per­sonnes, assises sur le bitume des places publiques, dans les socié­tés démo­cra­tiques du 21e siècle. Il est certes inti­mi­dant d’intervenir devant une foule dont les réac­tions d’approbation ou de rejet sont immé­diates, ce qui peut exclure cer­taines prises de parole. Les par­ti­ci­pants sont tou­te­fois nom­breux à s’exprimer en public sans en avoir l’habitude, en trem­blant et en recon­nais­sant leur anxiété : « C’est la pre­mière fois que je m’exprime devant une assem­blée… depuis que je suis né ! », déclare un homme d’une soixan­taine d’années, la voix char­gée d’émotion.

La méthode pré­sente tou­te­fois quelques failles, prin­ci­pa­le­ment liées au choix de la déci­sion par consen­sus : « La méthode de ce cam­pe­ment est le consen­sus, ce n’est pas tou­jours le cas, d’autres pensent que les déci­sions doivent être prises par le vote majo­ri­taire », explique un membre de la com­mis­sion de dyna­mi­sa­tion des assem­blées. Cette recherche du consen­sus absolu a pour pre­mier incon­vé­nient d’allonger énor­mé­ment les débats, ce qui risque de pro­vo­quer une rapide démo­bi­li­sa­tion des par­ti­ci­pants. Pour l’instant, les assem­blées ne se dépeuplent guère après plu­sieurs heures de dis­cus­sions, ce qui n’est pas sans lien avec l’engouement ini­tial pour la dyna­mique. Le modé­ra­teur de la pre­mière assem­blée popu­laire de Madrid déclare ainsi, après 4h30 de pré­sen­ta­tion des dif­fé­rentes assem­blées de quar­tier qui se sont tenues la veille : « On n’est pas pressé, ça fait des années qu’on attend ça, on peut bien sup­por­ter une petite heure de plus ». Les réac­tions sont aussi stoïques quand les condi­tions cli­ma­tiques pour­raient per­tur­ber l’assemblée de coor­di­na­tion des groupes de tra­vail, le ven­dredi 28 mai : « Qu’est-ce qu’on fait avec la pluie ? … On la sup­porte ! ».

Toutefois, le fait qu’il faille des heures pour prendre une déci­sion risque de fati­guer même les plus moti­vés et de débou­cher trop sou­vent sur le statu quo. Lorsque la com­mis­sion d’« action créa­tive » pro­pose, à l’assemblée géné­rale du 28 mai, de faire une minute de silence le len­de­main en soli­da­rité avec les Barcelonais vic­times de la répres­sion poli­cière, les débats sont riches. Un homme âgé fait une contre-pro­po­si­tion : « Ça fait bien trop long­temps qu’on se tait, je pro­pose de faire plutôt une minute de scan­dale ! ». Une femme d’une cin­quan­taine d’années défend le silence, car « c’est quelque chose qui en impose, de nom­breux poètes disent que lorsqu’on par­vient au silence, c’est quand il y a une véri­table com­mu­ni­ca­tion ». La pro­po­si­tion de consen­sus est, assez logi­que­ment, de faire une minute de silence, puis une minute de scan­dale. Une marée de mains se lève Puerta del Sol, l’immense majo­rité s’exprime pour cette pro­po­si­tion. Mais une per­sonne pro­pose de pro­cé­der dans le sens inverse, et là on ne par­vient pas au consen­sus. Finalement, aucune déci­sion ne sera prise à ce propos. De la même manière, le len­de­main, lorsqu’il faut à minuit déci­der de la date de la pro­chaine assem­blée géné­rale, une seule per­sonne s’oppose à la pro­po­si­tion de l’organiser le mardi sui­vant, car elle habite dans un vil­lage éloi­gné du centre de Madrid et tra­vaille en semaine. L’assemblée s’achèvera sans avoir décidé d’une date. C’est éga­le­ment cette quête de l’unanimité qui rend impos­sible la levée du camp à Puerta del Sol lors de sa troi­sième semaine d’existence, alors qu’une majo­rité de par­ti­ci­pants est désor­mais pour, afin d’éviter que le mou­ve­ment ne s’affaiblisse et perde son fort sou­tien popu­laire.

Certes, dans bien des cas, cette méthode permet de prendre de meilleures déci­sions que celles ini­tia­le­ment pré­vues. C’est ainsi que plu­sieurs quar­tiers ont décidé de faire des rota­tions pour leurs dates ou lieux de réunion, afin que tout le monde puisse y par­ti­ci­per. Le fait de tout mettre en débat, même ce qui pour­rait paraître des détails d’organisation (date, heure et lieu des réunions), favo­rise la par­ti­ci­pa­tion du plus grand nombre. Mais lorsqu’une seule per­sonne ou un petit groupe s’oppose à une pro­po­si­tion, alors que l’immense majo­rité se pro­nonce en sa faveur, quelle est sa légi­ti­mité à blo­quer la déci­sion ? Le pro­blème a com­mencé à être pris en compte à l’assemblée géné­rale du 29 mai, où il était ques­tion de débattre de l’épineuse déci­sion de lever ou non le cam­pe­ment : « On va uti­li­ser un nou­veau moyen d’arriver au consen­sus. Quand une per­sonne est contre une pro­po­si­tion, elle doit argu­men­ter, ce n’est pas valable sans argu­ment. Il faut arri­ver à un nou­veau consen­sus, ce n’est pas valable si une per­sonne s’oppose et n’essaie pas d’arriver au consen­sus ». Certains quar­tiers ont été plus loin dans le chan­ge­ment de métho­do­lo­gie, en déci­dant, lors de leur pre­mière assem­blée, de consi­dé­rer qu’un consen­sus était obtenu lorsque 80% des par­ti­ci­pants se pro­non­çait en faveur d’une pro­po­si­tion. Cette solu­tion per­met­trait pro­ba­ble­ment d’éviter les blo­cages, tout en main­te­nant un sys­tème de démo­cra­tie directe inclu­sif. L’un des défis du mou­ve­ment est éga­le­ment d’inclure davan­tage de per­sonnes dans la dyna­mique déli­bé­ra­tive : si des méthodes sont mises en place pour favo­ri­ser la par­ti­ci­pa­tion de tous (gar­de­ries, langue des signes, adap­ta­tion des horaires et lieux de réunion, etc.), les par­ti­ci­pants se montrent sou­cieux d’élargir leur mou­ve­ment, notam­ment aux immi­grés peu pré­sents dans les assem­blées.

De la contestation à la proposition ?

L’enjeu est éga­le­ment celui de la tra­duc­tion poli­tique du mou­ve­ment. Depuis plus de trois semaines, les indi­gnés débattent de ce qui les ras­semble. Il s’agit, sans aucun doute, d’une contes­ta­tion du sys­tème poli­tique et éco­no­mique actuel. Les slo­gans scan­dés pen­dant deux heures le ven­dredi 27 mai, au cours de la mani­fes­ta­tion en sou­tien au cam­pe­ment de Barcelone réprimé le matin, résument bien la situa­tion : « Ils ne nous repré­sentent pas ! », « Ceci n’est pas une démo­cra­tie ! ». Les cri­tiques s’adressent prin­ci­pa­le­ment aux deux partis majo­ri­taires et au sys­tème du bipar­tisme qui pré­vaut en Espagne. Si le Parti socia­liste vient de subir une lourde défaite aux élec­tions muni­ci­pales et régio­nales, le dimanche 22 mai, le Parti popu­laire ne repré­sente pas une alter­na­tive cré­dible pour les mani­fes­tants. C’est donc autant le gou­ver­ne­ment actuel que l’opposition qui est la cible des pro­tes­ta­tions. Le slogan « Ils ne nous repré­sentent pas » concerne, plus lar­ge­ment, l’ensemble des ins­tances tra­di­tion­nelles de repré­sen­ta­tion : les partis poli­tiques, les syn­di­cats et les asso­cia­tions de quar­tier (qui ont éga­le­ment fait l’objet de quelques cri­tiques lors d’assemblées de quar­tier). C’est aussi le pou­voir éco­no­mique qui est visé, repré­senté par la figure du ban­quier. Les mani­fes­tants se mettent ainsi régu­liè­re­ment à sauter en l’air, en répé­tant : « Un saut, deux sauts, celui qui ne saute pas est le ban­quier ! ». Les Madrilènes ont d’ailleurs pris l’habitude, lors des mani­fes­ta­tions, de sortir leurs clés pour faire du bruit sur le même modèle que les cace­ro­la­zos (concerts de cas­se­roles), en expli­ci­tant : « C’est les clés de chez mes parents ! », « C’est la maison que nous n’avons pas ! ». Une femme argen­tine pré­vient tou­te­fois les Espagnols : « En Argentine [d’où vient cette tra­di­tion du cace­ro­lazo], on a crié qu’ils s’en aillent tous [que se vayan todos !], mais ils sont tous reve­nus ! ».

Au-delà de l’indignation et de la contes­ta­tion, les débats au sein des groupes de tra­vail, des assem­blées de quar­tier et des assem­blées géné­rales visent à for­mu­ler des pro­po­si­tions alter­na­tives au sys­tème actuel. Par exemple, le groupe de tra­vail sur l’éducation s’est mis d’accord sur une série de pro­po­si­tions : que l’éducation soit publique, gra­tuite et laïque à tous les niveaux ; une aug­men­ta­tion des dépenses publiques, l’objectif étant que le budget de l’éducation cor­res­ponde à 6% du PIB pour rat­tra­per le retard de l’Espagne par rap­port à d’autres pays euro­péens ; une démo­cra­ti­sa­tion de toutes les struc­tures édu­ca­tives, ce qui implique une repré­sen­ta­tion pro­por­tion­nelle et non hié­rar­chique, notam­ment dans les organes de déci­sion des Universités. Chaque groupe de tra­vail éla­bore ainsi peu à peu une série de pro­po­si­tions, qu’il doit ensuite faire accep­ter en assem­blée géné­rale. Ce qui lance des débats inté­res­sants, par exemple sur la laï­cité de l’enseignement. La repré­sen­tante du groupe de tra­vail sur l’éducation explique, à l’assemblée géné­rale du 28 mai, ce qu’ils entendent par une édu­ca­tion laïque : « Qu’il n’y ait aucune reli­gion dans les pro­grammes ». Une pro­fes­seure d’histoire s’oppose à cette défi­ni­tion : « Je ne suis pas d’accord avec le fait de ne pas parler de reli­gion. Je crois qu’on doit ensei­gner la reli­gion à l’école, mais pas le caté­chisme, pas d’une manière confes­sion­nelle ». La défi­ni­tion de la laï­cité sera donc nuan­cée dans ce sens. Progressivement, « dans un pro­ces­sus lent mais intel­li­gent » comme le sou­tient un modé­ra­teur d’assemblée, chaque pro­po­si­tion est ainsi enri­chie.

Mais rapi­de­ment, une ques­tion fon­da­men­tale se pose : s’agit-il d’améliorer le sys­tème poli­tique et éco­no­mique en vigueur ou de poser les bases d’un nou­veau sys­tème radi­ca­le­ment dif­fé­rent ? La divi­sion du groupe de tra­vail sur la poli­tique en deux sous-groupes témoigne de ce dilemme. Un groupe de « poli­tique à court terme » s’est mis d’accord sur quatre pro­po­si­tions visant à amé­lio­rer le sys­tème actuel : « 1/ réforme de la loi élec­to­rale pour une démo­cra­tie plus repré­sen­ta­tive, réel­le­ment pro­por­tion­nelle et qui déve­loppe des méca­nismes effec­tifs de par­ti­ci­pa­tion citoyenne ; 2/ lutte contre la cor­rup­tion à tra­vers des normes visant une trans­pa­rence poli­tique totale ; 3/ sépa­ra­tion effec­tive des trois pou­voirs (exé­cu­tif, légis­la­tif et judi­ciaire) ; 4/ créa­tion de méca­nismes de contrôle citoyen pour exiger une réelle res­pon­sa­bi­lité poli­tique ». Pendant ce temps, le groupe de « poli­tique à long terme » se foca­lise sur le mode d’organisation poli­tique qu’il fau­drait atteindre, basé sur l’autogestion et l’assemblée, tel qu’il se pra­tique à Puerta del Sol. Le mou­ve­ment oscille ainsi entre des pro­po­si­tions très concrètes, pour amé­lio­rer rapi­de­ment le sys­tème actuel, et un idéal démo­cra­tique vers lequel tendre. Dans tous les cas, la poli­tique est au cœur des débats : il ne s’agit pas d’un rejet total de la poli­tique, comme le sup­posent les ana­lyses éta­blis­sant un paral­lèle entre ce mou­ve­ment social et le popu­lisme d’extrême droite [3], mais d’un rejet de la poli­tique telle qu’elle est pra­ti­quée actuel­le­ment par des diri­geants qui « ne nous repré­sentent pas ».

La décentralisation du mouvement dans les quartiers

Deux semaines après le début du cam­pe­ment Puerta del Sol, le mou­ve­ment prend un tour­nant. Il s’agit de dépla­cer la dyna­mique des assem­blées au niveau des quar­tiers. Pour une pre­mière, la jour­née du 28 mai est un succès : le site du mou­ve­ment madri­lène [4]] annonce que des assem­blées ont été orga­ni­sées sur plus de 140 ter­ri­toires, réunis­sant plus de 28 000 par­ti­ci­pants. La pre­mière assem­blée popu­laire de Madrid, où un repré­sen­tant de chaque quar­tier res­ti­tue l’essentiel de l’assemblée de la veille (en termes de par­ti­ci­pa­tion, d’organisation et de pre­mières lignes de tra­vail), témoigne de cette dyna­mique en marche : il faudra cinq heures pour que tous les quar­tiers puissent s’exprimer ! La par­ti­ci­pa­tion varie entre une dizaine et un mil­lier de per­sonnes, en fonc­tion notam­ment de la taille, de la situa­tion socio-éco­no­mique et du dyna­misme asso­cia­tif du ter­ri­toire. La majo­rité opte pour un rythme d’assemblées heb­do­ma­daire, sou­vent le samedi ou le dimanche, sur une des places du quar­tier. D’autres pré­voient de se réunir une à deux fois par mois. La plu­part a mis en place des groupes de tra­vail ou compte le faire, en s’inspirant de l’organisation du cam­pe­ment, ce qui implique plu­sieurs réunions entre chaque assem­blée. À la pre­mière assem­blée popu­laire de Madrid le 29 mai, il est convenu que l’ensemble des quar­tiers se réunira régu­liè­re­ment Puerta del Sol, la pro­chaine date étant fixée au 12 juin.

La décen­tra­li­sa­tion du mou­ve­ment pré­sente un cer­tain nombre d’avantages. Enraciner la dyna­mique au niveau ter­ri­to­rial, en la déta­chant de l’avenir for­cé­ment tem­po­raire du cam­pe­ment, permet d’assurer sa pour­suite, comme le rap­pelle le modé­ra­teur à l’assemblée géné­rale du 29 mai : « L’objectif de l’assemblée est de savoir ce qu’on va faire avec le cam­pe­ment. Une chose est claire : le mou­ve­ment conti­nue, indé­pen­dam­ment de savoir si le cam­pe­ment conti­nue ou non ! ». Cette délo­ca­li­sa­tion du mou­ve­ment permet éga­le­ment d’articuler des idées glo­bales avec des pro­po­si­tions concrètes sur le ter­rain. Par exemple, à la pre­mière assem­blée du quar­tier ouvrier de Carabanchel, au Sud de Madrid, plu­sieurs lignes de tra­vail ont émergé : le loge­ment, l’emploi, l’immigration, l’éducation et la santé publique, etc. Il s’agit d’élaborer des pro­po­si­tions concrètes par rap­port à la situa­tion du quar­tier : monter des piquets de grève à chaque plan de licen­cie­ments par une entre­prise locale, s’opposer à toute expul­sion de loge­ment, récu­pé­rer des ter­rains dis­po­nibles pour créer des loge­ments (notam­ment pour les jeunes) et des équi­pe­ments sociaux, faire en sorte que l’hôpital puisse pro­fi­ter aux habi­tants du quar­tier, lutter pour qu’une école publique ne soit pas fermée, etc.

Des par­ti­ci­pants sou­lignent tou­te­fois les limites de cette démarche ter­ri­to­ria­li­sée : « Les pro­blèmes que nous avons dans les quar­tiers, ce sont les pro­blèmes de tous les quar­tiers. Le pro­blème c’est le monde dans lequel nous vivons. Je crois que dans cette Assemblée devraient sortir les pro­blèmes de l’Espagne, et pas de ce quar­tier ». Un habi­tant de Carabanchel enchaîne : « Je vou­drais parler des ban­quiers, per­sonne n’en a encore parlé mais ils ont hypo­thé­qué notre vie, ils contrôlent tout, ils ont réussi à ce qu’on dépende d’eux. C’est le pro­blème le plus impor­tant dans ce pays, avec les pri­vi­lèges des hommes poli­tiques, il faut en finir avec tout ça ! ». C’est donc la per­ti­nence d’une orga­ni­sa­tion ter­ri­to­riale qui est ici posée, pour faire face à des pro­blèmes qui ont des ori­gines plus glo­bales que locales, même si les réper­cus­sions se font sentir à toutes les échelles.

Vers une exportation du mouvement ?

Ces der­nières semaines, si le monde avait les yeux tour­nés vers Puerta del Sol, Madrid avait éga­le­ment les yeux tour­nés vers le monde. Une com­mis­sion du cam­pe­ment s’occupe d’ailleurs des rela­tions avec l’extérieur. D’abord, vers les autres villes d’Espagne. Depuis la ten­ta­tive d’évacuation manu mili­tari du camp de Plaza Catalunya, le 27 mai, les sou­tiens aux Barcelonais se sont mul­ti­pliés. Au regard des éter­nelles riva­li­tés entre Madrid et Barcelone, cer­tains slo­gans font sou­rire : « Nous sommes tous de Barcelone ! » enchan­taient en cœur des mil­liers de Madrilènes lors de la mani­fes­ta­tion de sou­tien le ven­dredi soir, en agi­tant « des fleurs pour s’opposer aux armes ».

Les indi­gnés de Puerta del Sol sont éga­le­ment atten­tifs à ce qu’il se passe dans d’autres pays. Dans les débats, on fait sou­vent réfé­rence aux révo­lu­tions arabes et notam­ment tuni­sienne, aux réfé­ren­dums par les­quels les Islandais ont refusé de payer pour les ban­quiers, ou encore aux mani­fes­ta­tions contre la réforme des retraites cet automne en France. Les Madrilènes, qui disent s’être « ins­pi­rés » de ces luttes sociales, sont ravis d’en ins­pi­rer d’autres à leur tour. Les assem­blées géné­rales sont ainsi sou­vent inter­rom­pues par des com­mu­ni­qués fai­sant état de la dif­fu­sion du mou­ve­ment à l’étranger. Le dimanche 29 mai, alors qu’ils débattent du main­tien ou non du cam­pe­ment à Puerta del Sol, les par­ti­ci­pants suivent heure par heure l’évolution de la situa­tion à Paris. Au début de l’assemblée, à 20h30, un porte-parole annonce gaie­ment que « La Bastille est prise ! ». À 21h30, les nou­velles sont moins bonnes. Une com­mu­ni­ca­tion directe est éta­blie par télé­phone por­table, on apprend que les mani­fes­tants résistent paci­fi­que­ment à la ten­ta­tive d’évacuation des forces de l’ordre, en sui­vant le prin­cipe de non-vio­lence qui carac­té­rise le mou­ve­ment. La réac­tion est immé­diate, des mil­liers de mani­fes­tants entonnent « Paris résiste, Madrid est avec toi ! ». Qu’il s’agisse des répres­sions poli­cières à Barcelone ou à Paris, les Madrilènes reprennent le même slogan, issu des luttes sociales du Chili des années 1970 : « Le peuple uni ne sera jamais vaincu ! » (El pueblo unido jamás será ven­cido !). À 21h40, une minute de silence est res­pec­tée en sou­tien aux mani­fes­tants pari­siens, qui subissent les gaz lacry­mo­gènes et les déten­tions. Dans la soirée, on fera éga­le­ment état d’une mobi­li­sa­tion de grande ampleur à Athènes, ainsi que de plu­sieurs mani­fes­ta­tions de sou­tien par la com­mu­nauté espa­gnole et latino-amé­ri­caine, à Bruxelles et en Allemagne.

Dans quelle mesure ce mou­ve­ment social est-il expor­table ailleurs ? Certains motifs d’indignation sont certes spé­ci­fiques à la situa­tion socio-éco­no­mique de l’Espagne, notam­ment au fort taux de chô­mage et aux pro­blèmes de loge­ment ren­con­trés par les jeunes. Comme le résume un chô­meur d’une ving­taine d’années, en pleine dis­cus­sion avec une femme de trente ans son aînée, à l’un des stands du cam­pe­ment : « De toute façon, on n’a rien à perdre ! ». En outre, l’histoire poli­tique récente de l’Espagne n’est pas sans lien avec cette révolte sous forme de cocotte-minute. Les inter­ve­nants font sou­vent réfé­rence, dans les débats, aux blo­cages du sys­tème poli­tique natio­nal depuis la tran­si­tion démo­cra­tique. Certains mots réveillent ainsi de vieux démons, comme celui de « consen­sus », qui est au cœur de la métho­do­lo­gie défen­due dans les assem­blées, mais qui serait « trop connoté par la période de la tran­si­tion ». Les sou­ve­nirs de la guerre d’Espagne et de la résis­tance des répu­bli­cains ne sont pas loin non plus, comme l’évoque l’une de ces nom­breuses petites affiches per­son­nelles épin­glées à la sortie du métro Puerta del Sol : « Grand-père, on le fait pour toi ! ». Dans les assem­blées, il n’est pas rare que les pro­po­si­tions aillent dans le sens d’une réforme de la loi élec­to­rale, mais aussi d’un chan­ge­ment de Constitution, voire d’une abo­li­tion de la royauté.

Malgré ces spé­ci­fi­ci­tés espa­gnoles, nom­breux sont les rai­sins de la colère que pour­raient par­ta­ger les peuples soumis à la crise éco­no­mique et aux poli­tiques néo­li­bé­rales, en Europe et au-delà. En Grèce, où le mou­ve­ment com­mence à faire tâche d’huile face à l’une des situa­tions sociales les plus dra­ma­tiques du conti­nent ; en France, où les socia­listes s’apprêtaient à pré­sen­ter comme can­di­dat aux pré­si­den­tielles le direc­teur du FMI, cette ins­ti­tu­tion qui impose les poli­tiques de rigueur bud­gé­taire contre les­quelles les peuples se sou­lèvent ; dans tous les pays soumis à un sys­tème éco­no­mique pro­fon­dé­ment injuste, l’appel de Stéphane Hessel a de quoi faire écho : « Je vous sou­haite à tous, à chacun d’entre vous, d’avoir votre motif d’indignation. C’est pré­cieux. Quand quelque chose vous indigne comme j’ai été indi­gné par le nazisme, alors on devient mili­tant, fort et engagé. […] Les rai­sons de s’indigner peuvent paraître aujourd’hui moins nettes ou le monde trop com­plexe. Qui com­mande, qui décide ? Il n’est pas tou­jours facile de dis­tin­guer entre tous les cou­rants qui nous gou­vernent. […] Mais dans ce monde, il y a des choses insup­por­tables. Pour le voir, il faut bien regar­der, cher­cher. Je dis aux jeunes : cher­chez un peu, vous allez trou­ver [5]. »

Héloïse Nez
est ATER en science poli­tique à l’Université Paris 13 et post-doc­to­rante en socio­lo­gie au Centre de recherche sur l’habitat du Laboratoire archi­tec­ture ville urba­nisme envi­ron­ne­ment (CRH/​Lavue). Administratrice de l’Association pour la démo­cra­tie et l’éducation locale et sociale (Adels).

Notes

[1] Données de l’Institut natio­nal de sta­tis­tique (INE) au 1er tri­mestre 2011. [2] La mani­fes­ta­tion du 15 mai a notam­ment été lancée par le col­lec­tif « Démocratie réelle main­te­nant ! » (Democracia real ya !). Il se pré­sente comme « un appel citoyen et non par­ti­san qui s’est consti­tué par le biais d’Internet et des réseaux sociaux, à tra­vers un groupe de dis­cus­sion com­plè­te­ment infor­mel dénommé « Plateforme de coor­di­na­tion de groupes pour la mobi­li­sa­tion citoyenne » dont l’unique but est de pro­mou­voir la dis­cus­sion ouverte entre tous ceux qui sou­haitent s’impliquer dans la pré­pa­ra­tion et la coor­di­na­tion d’actions com­munes » (http://​www​.demo​cra​cia​rea​lya​.es/). [3] « L’indignation est-elle poli­tique ? », Courrier inter­na­tio­nal, n° 1073, du 26 au 31 mai 2011. [4] [->http://​madrid​.toma​los​bar​rios​.net [5] Stéphane Hessel, Indignez-vous !, Indigènes édi­tions, 2011, p. 12-14.

Publié par Mouvements, le 7 juin 2011. http://​www​.mou​ve​ments​.info/​N​o​-​e​s​-​u​n​-​b​o​t​e​l​l​o​n​-​e​s​-​l​a​-​r​e​v​o​l​u​c​i​o​n​.html

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