France

« Un mouvement d’ampleur acquiert sa vie propre »

Entretien avec Jean-Marie Pernot * par Paule Masson

Par Mis en ligne le 19 octobre 2010

Pour Jean-Marie Pernot *, cher­cheur à l’Institut de recherches éco­no­miques et sociales (Ires), le refus de tra­vailler deux ans de plus s’ancre dans ce qu’est devenu le monde du tra­vail.

Ce que les sala­riés disent d’abord dans le mou­ve­ment contre la réforme des retraites, c’est qu’ils ne veulent pas tra­vailler plus long­temps. Comment l’expliquez-vous ?

Jean-Marie Pernot. Pour l’opinion, la retraite est un acquis social qui n’est pas seule­ment sym­bo­lique. Soixante ans est aujourd’hui l’âge qui marque l’entrée dans une nou­velle étape de la vie et permet de pro­fi­ter de quelques années d’activité pour soi, c’est-à-dire le plus sou­vent aussi pour les autres.

Depuis une ving­taine d’années, ce que les employeurs demandent aux sala­riés ne cor­res­pond pas à l’idée qu’ils se font de leur tra­vail. Les ten­sions aug­mentent avec la pro­duc­ti­vité, la ges­tion par le stress, la mul­ti­pli­ca­tion des dépres­sions qui conduisent par­fois aux sui­cides, tout ce que le psy­cho­logue Yves Clot appelle «?l’empêchement au bien tra­vailler ? ». Beaucoup de sala­riés ne veulent plus de «?ce ? » tra­vail et consi­dèrent qu’avec la retraite ils s’en débar­rassent. Le refus de tra­vailler deux ans de plus s’ancre dans ce qu’est devenu le monde du tra­vail. Sans comp­ter que, pen­dant plus de vingt ans, les entre­prises avaient lar­ge­ment usé des plans de départ en pré­re­traite pour faire partir les sala­riés, sou­vent à 55 ans. Ce phé­no­mène s’est ins­tallé comme une sorte de stan­dard que les sala­riés ont inté­gré. On conti­nue à les chas­ser du tra­vail après 55 ans, avec, notam­ment, la rup­ture conven­tion­nelle, mais dans des condi­tions finan­cières qui n’ont plus rien à voir. Et aujourd’hui, on leur dit qu’il faudra attendre 62 ans pour tou­cher la retraite ?!

Le prin­ci­pal argu­ment du gou­ver­ne­ment, qui assène qu’il faut tra­vailler plus long­temps parce que l’on vit plus vieux, n’a donc pas de prise ?

Non. Plus le gou­ver­ne­ment explique, plus le rejet de la réforme se ren­force. C’est le côté péda­go­gique des mou­ve­ments sociaux. Tout le monde parle des retraites aujourd’hui, au tra­vail, dans les familles. Les argu­ments s’échangent et balayent la très rela­tive force de l’argument démo­gra­phique.

Pensez-vous qu’avec la jour­née de grève de demain, le conflit entre dans une nou­velle phase ?

Le mou­ve­ment social peut fran­chir un pas qua­li­ta­tif. Il va fal­loir obser­ver si les appels à la grève recon­duc­tible sont suivis et si les jeunes s’engagent. Il peut y avoir un effet boule de neige. Mais rien n’est écrit. Par cer­tains aspects, la situa­tion ren­voie au climat d’avant-68.

Les ten­sions sur le tra­vail et sur les salaires sont fortes. La conflic­tua­lité est ins­crite dans une crise du rap­port au tra­vail. Il y a aussi beau­coup de dif­fé­rences, d’abord la pres­sion de l’emploi, les sta­tuts pré­caires mais aussi le fait que les ménages sont plus endet­tés, tout cela entrave l’extension de la grève. L’encadrement syn­di­cal est aussi moins impor­tant. Pour le moment, la grève est encore lovée dans le sec­teur public. Mais les sala­riés expriment un fort sen­ti­ment d’injustice, ce qui peut géné­rer une accé­lé­ra­tion et une muta­tion du mou­ve­ment social. L’unité syn­di­cale compte.

Les syn­di­cats conci­lient l’appel à des jour­nées d’action pour élar­gir le mou­ve­ment et l’incitation à des grèves recon­duc­tibles. Cette stra­té­gie vous semble-t-elle bonne ?

Certains ne sont pas très chauds pour un mou­ve­ment de grève qui dure. Mais même la CFDT semble l’accepter, si les sala­riés en décident ainsi. Quand un conflit social prend de l’ampleur, il acquiert sa vie propre. Cela crée un effet d’aller-retour entre les orien­ta­tions syn­di­cales et la dyna­mique du mou­ve­ment lui-même. La CGT, qui est au cœur de la mobi­li­sa­tion, par­vient à s’adapter à ce conflit dont les formes sont mul­tiples. Beaucoup de mili­tants de la CGT étaient par exemple réti­cents à l’idée de mani­fes­ter un samedi. Ils crai­gnaient un recul de la mobi­li­sa­tion. Et puis ils ont joué le jeu et, si la jour­née n’a pas été plus impor­tante que les pré­cé­dentes, de nou­velles forces sont néan­moins entrées dans le mou­ve­ment. Si la jour­née de demain permet de conju­guer toutes les forces et d’embrayer sur des grèves recon­duc­tibles, là, le gou­ver­ne­ment a du souci à se faire.

L’unité syn­di­cale vous semble-t-elle solide ?

Oui. Les syn­di­cats ont appris à gérer leurs dif­fé­rences et à tra­vailler ensemble et la force du mou­ve­ment tient l’unité. FO, qui a tenté un pas de deux vers la sortie, a été rame­née dans l’intersyndicale. La CFDT, qui cherche tou­jours un par­te­naire pour négo­cier, n’en trouve pas. La méthode Sarkozy ne lui laisse pas cet espace. La CFDT ne fera pas le coup de 2003. Elle est en train de régler plu­sieurs comptes avec l’histoire. Elle fait la preuve qu’elle ne fri­cote pas avec la droite. Elle retrouve le sens des mobi­li­sa­tions col­lec­tives et res­soude ses rangs dans la fonc­tion pro­tes­ta­taire. Elle renoue avec les intel­lec­tuels qui l’avaient délais­sée depuis 2003. François Chérèque a signé l’appel pour une autre réforme des retraites. Comme le mou­ve­ment est campé sur la défense de la retraite à 60 ans, les vraies posi­tions de la CFDT n’apparaissent pas. Pour elle, le main­tien du départ à 60 ans ne concer­ne­rait que les car­rières longues et les tra­vaux pénibles. En reven­di­quant l’allongement des durées de coti­sa­tion, elle accepte d’en écar­ter tous les autres. La CFDT est déjà dans le coup d’après, dans l’après-2012 où elle pense pou­voir rou­vrir le dos­sier. Elle n’a aucun inté­rêt aujourd’hui à se couper du mou­ve­ment social.

Après 2003, vous avez écrit un livre, Syndicats, len­de­mains de crise ? dont une nou­velle édi­tion sort dans dix jours *. Où en sont les syn­di­cats aujourd’hui ?

Ils béné­fi­cient et devraient conti­nuer de béné­fi­cier, quelle que soit l’issue du mou­ve­ment, d’une bonne image dans l’opinion publique. Mais il n’y aura pas de ren­for­ce­ment durable du syn­di­ca­lisme si, à l’appui de mou­ve­ments sociaux comme celui que nous vivons, ils ne trouvent pas des res­sources nou­velles dans le sala­riat, non seule­ment en nombre mais en diver­sité socio­lo­gique. Les condi­tions sont meilleures aujourd’hui qu’il y a cinq ans. Mais une resyn­di­ca­li­sa­tion mas­sive n’est pas pour l’instant acquise.

* Jean-Marie Pernot, Syndicats, len­de­mains de crise ? Éditions Gallimard, Col. « Folio », 7,70 euros. Cet entre­tien a été publié le 11 octobre 2010 et indique la fine per­cep­tion qu’en avait, déjà, J-M. Pernot.

(18 octobre 2010)

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