« Un goût de sang dans la jungle » : l’empire américain revisité

Le Prix Nobel de la Paix vient d’être attribué à Barack Obama. Une décision surprenante, sachant que les USA occupent militairement l’Irak et l’Afghanistan, qu’ils ne sont pas parvenus à infléchir la politique israélienne mais sont restés les témoins passifs de la guerre de Gaza. C’est aussi sur sa capacité à changer radicalement d’approche que sera jugé le nouveau prix Nobel de la Paix, mais pour l’heure, la politique étrangère des USA s’inscrit dans le droit fil de l’impérialisme. Nous vous proposons donc de (re)lire cette analyse historique de l’impérialisme US, par Philip S. Golub.
Par Mis en ligne le 13 octobre 2009

« Les Etats-Unis ont une his­toire de conquête, de colo­ni­sa­tion et d’expansion ter­ri­to­riale inéga­lée par les autres peuples au XIXe siècle, et rien ne nous arrê­tera main­te­nant ».
– Sénateur Henry Cabot Lodge, 1895.

« Désormais, nous sommes un empire, et quand nous agis­sons, nous créons la réa­lité. »
– Haut fonc­tion­naire amé­ri­cain lors de la pré­pa­ra­tion de la guerre en Irak, 2002.

Au début des années 1950, John Gallagher et Ronald Robinson ont révo­lu­tionné les études sur l’empire et l’impérialisme d’une façon qui résonne encore aujourd’hui. [1] Ils cri­ti­quaient la pério­di­sa­tion, alors domi­nante, de l’histoire impé­riale bri­tan­nique en phases « impé­ria­liste » et « anti-impé­ria­liste », des phases oscil­lant entre moments d’expansion ter­ri­to­riale, de contrac­tion et de libé­ra­li­sa­tion. Ils pro­po­saient une inter­pré­ta­tion insis­tant sur la conti­nuité fon­da­men­tale des modes for­mels et infor­mels d’expansion impé­riale. Quoique l’expansion for­melle (ter­ri­to­ria­li­sée) et infor­melle ren­voient à des modes d’exercice du pou­voir et de contrôle dif­fé­rents, il ne s’agit pas de réa­li­tés dis­tinctes. Selon les auteurs, il fau­drait plutôt y voir « des fonc­tions poli­tiques variables appar­te­nant à un schéma d’extension du com­merce exté­rieur, de l’investissement, des migra­tions et de la culture », cela, dans un « cadre global d’expansion » [2].

En d’autres termes, l’empire ne se limite pas aux ter­ri­toires direc­te­ment incor­po­rés par une métro­pole impé­riale. Il s’étend à tous les espaces sociaux imbri­qués dans des régimes de coer­ci­tion et de contrôle direct ou indi­rect, sujets aux dis­ci­plines et à la force gra­vi­ta­tion­nelle des centres impé­riaux. L’impérialisme ainsi conçu se défi­nit comme le spectre, au sens phy­sique du terme, de pra­tiques expan­sion­nistes coer­ci­tives se maté­ria­li­sant sous des formes mul­tiples d’ingérence, de contrainte et d’assujettissement : annexion de ter­ri­toires moyen­nant l’anéantissement ou la subor­di­na­tion des popu­la­tions autoch­tones ; usage de la force (mili­taire ou autre) ou menace d’y recou­rir contre des Etats juri­di­que­ment sou­ve­rains ; ou encore, de manière plus sub­tile, mise en place d’un tissu de contraintes éco­no­miques struc­tu­relles enfer­mant des Etats et des socié­tés dans des liens de dépen­dance. De même, l’administration directe et de jure n’est qu’une forme parmi d’autres de la colo­nia­lité. Les mains visibles invi­sibles de l’empire se conjuguent pour pro­duire et repro­duire l’inégalité inter­na­tio­nale.

Cette approche mul­ti­di­men­sion­nelle four­nit un cadre cri­tique fécond per­met­tant d’étudier le pro­téi­forme empire état­su­nien qui, contrai­re­ment au méta­ré­cit libé­ral amé­ri­cain domi­nant, ne repré­sente aucu­ne­ment une excep­tion dans l’histoire impé­riale occi­den­tale. Les colo­nies bri­tan­niques amé­ri­caines puis les Etats-Unis fai­saient partie inté­grante, et impor­tante, de l’économie poli­tique trans­at­lan­tique (fondée sur l’esclavage) aux XVIIe et XVIIIe siècles. Dans le cadre du mou­ve­ment global d’expansion occi­den­tal, les Etats-Unis ont connu deux cycles d’expansion débou­chant sur l’empire global que nous connais­sons aujourd’hui : un cycle d’expansion prin­ci­pa­le­ment, mais pas exclu­si­ve­ment conti­nen­tale au XIXe siècle, puis un cycle d’expansion mon­diale à partir de la conquête et de la colo­ni­sa­tion de Cuba et des Philippines en 1898 [3] . Tout comme l’empire bri­tan­nique qui fut « pré­da­teur ou déve­lop­pe­men­ta­liste à dif­fé­rents moments et à dif­fé­rents endroits [4] », l’empire état­su­nien a eu des impacts contras­tés dans ses dif­fé­rentes zones d’hégémonie et de domi­na­tion ; tout comme la Grande Bretagne qui, selon l’expression fameuse de J.R. Seeley, a sou­tenu le des­po­tisme en Inde et la démo­cra­tie en Australie (“des­po­tic in Asia and demo­cra­tic in Australia [5]” — après, il faut le dire, s’être débar­ras­sée des popu­la­tions indi­gènes), les Etats-Unis ont mis en place des juri­dic­tions libé­rales ou auto­ri­taires en fonc­tion des cultures dans les zones d’intervention.

Aujourd’hui, l’impe­rium état­su­nien n’est ni formel au sens attri­bué clas­si­que­ment aux empires ter­ri­to­riaux, ni entiè­re­ment infor­mel. La sphère infor­melle — « l’empire trans­na­tio­nal non ter­ri­to­rial [6] » — opère à tra­vers les struc­tures finan­cières, com­mer­ciales et tech­no­lo­giques mon­dia­li­sées ; les ins­ti­tu­tions de gou­ver­nance inter­na­tio­nale publiques et pri­vées ; la dif­fu­sion de normes, de manières d’être et d’agir à l’échelle mon­diale (par exemple le « consen­sus de Washington »). Cependant, elle repose sur une struc­ture de sécu­rité pla­né­taire éta­blie pen­dant et après la deuxième guerre mon­diale qui enserre le monde et inhibe les trans­for­ma­tions. La vio­lence poten­tielle et sou­vent actua­li­sée de cette struc­ture a tou­jours assuré et assure encore la pré­gnance du domaine infor­mel plus large.

Ces struc­tures enche­vê­trées d’influence et d’autorité engendrent les dis­ci­plines ouvertes ou sou­ter­raines de l’ordre impé­rial mon­dial. Si les mul­tiples points de l’archipel mili­taire se com­prennent comme une forme de quasi ter­ri­to­ria­lité, alors l’idée, tenace, selon laquelle les Etats-Unis repré­sen­te­raient une sin­gu­la­rité dans l’histoire des Etats impé­riaux modernes, est mise en cause. Revenons rapi­de­ment sur cette ques­tion. L’orthodoxie libé­rale vou­drait que l’expansionnisme état­su­nien mani­feste des carac­té­ris­tiques poli­tiques et éco­no­miques qui le dis­tin­gue­raient des empires euro­péens modernes : plutôt que de conqué­rir des ter­ri­toires et d’instituer des struc­tures des­po­tiques de subor­di­na­tion, il aurait incor­poré dans sa propre logique démo­cra­tico-libé­rale, d’abord le conti­nent, ensuite des zones tou­jours plus larges du monde. Il aurait ainsi promu le déve­lop­pe­ment et la moder­ni­sa­tion en inté­grant l’économie mon­diale dans le sys­tème pro­duc­tif amé­ri­cain. Les dévia­tions par rap­port à cette norme sup­po­sée, par exemple la pous­sée impé­ria­liste des années 1890 ou celle du début du XXIe siècle, sont ainsi écar­tées comme des « aber­ra­tions » dans une tra­jec­toire démo­cra­tique et anti-colo­niale par ailleurs conti­nue (cepen­dant, une « aber­ra­tion » qui se repro­duit pose pro­blème). Les rai­sons pour les­quelles les Etats-Unis auraient exercé leur pou­voir si dif­fé­rem­ment des autres Etats impé­riaux seraient dues à des carac­té­ris­tiques natio­nales uniques : un passé non féodal, la sépa­ra­tion d’avec l’Europe, le tem­pé­ra­ment libé­ral qui se serait dif­fusé dans toute la société, les condi­tions anti-colo­niales de la for­ma­tion de la nation et de l’Etat.

Les Etats-Unis sont donc actuel­le­ment décrits par des auteurs amé­ri­cains et bri­tan­niques comme un « nouvel empire », un « empire en deve­nir », un « empire lite », un « empire bien­veillant », un « empire qui ne s’assume pas » (in denial), un « empire de la consom­ma­tion », ou, de façon plus clas­sique, un « empire malgré lui » (reluc­tant empire), un « empire acci­den­tel », un « empire par invi­ta­tion »… mais très rare­ment comme un empire tout court. Pour ajou­ter à la confu­sion, le récit libé­ral de l’exceptionnalisme état­su­nien a péné­tré cer­tains dis­cours radi­caux post­mo­dernes. Par exemple, il est repro­duit dans la dis­tinc­tion nette opérée par Michael Hardt et Antonio Negri entre, d’une part, l’expansionnisme pré­da­teur des « sou­ve­rains trans­cen­dants » pré-modernes et des « etats-nations modernes », et, d’autre part, la « ten­dance expan­sive » ouverte de la « répu­blique uni­ver­selle » qui n’aurait « rien à voir avec l’impérialisme, ni avec les orga­ni­sa­tions d’Etat char­gées de la conquête, du pillage, du géno­cide, de la colo­ni­sa­tion et de l’esclavagisme [7] ». Autre exemple : la curieuse affir­ma­tion de Slavoj Zizek de 2007 selon laquelle le monde de l’après-guerre froide avait bien besoin (et aurait peut-être encore besoin) d’un « gen­darme mon­dial » et que « le pro­blème de l’Amérique d’aujourd’hui n’est pas qu’elle soit un nouvel empire mon­dial mais qu’elle ne le soit pas ». Au lieu d’assumer des res­pon­sa­bi­li­tés mon­diales, affirme Zizek, elle déçoit en « pour­sui­vant impi­toya­ble­ment ses inté­rêts [8] ». L’idée selon laquelle il y aurait congruence entre l’intérêt des puis­sants et l’intérêt uni­ver­sel est une fic­tion de la raison impé­riale. La notion qu’un gen­darme mon­dial ou un empire mon­dial pour­sui­vraient d’autres objec­tifs que le pou­voir, le pres­tige et le profit (au béné­fice d’élites par­ti­cu­lières), trahit soit une très grande naï­veté, soit une vision curieu­se­ment euro­cen­trique.

Certes, il est vrai que les Etats-Unis ont en géné­ral agi depuis 1945 de façon non pré­da­trice en Europe. Ils y ont assumé un rôle hégé­mo­nique, sui­vant la défi­ni­tion gram­scienne, plutôt qu’impérialiste, c’est-à-dire le rôle d’un acteur cen­tral dans un ordre inter­éta­tique hie­ra­chisé mais carac­té­risé pour l’essentiel par la coopé­ra­tion et le consen­te­ment. Hautement ins­ti­tu­tion­na­lisé avec les Etats-Unis à son sommet, l’ordre trans­lat­lan­tique post-1945 se dis­tin­guait en ligne géné­rale par la mutua­li­sa­tion des inté­rêts de ses dif­fé­rentes com­po­santes, les élites des Etats subor­don­nés étant plutôt consen­tantes face à une auto­rité jugée légi­time et leur four­nis­sant des biens publics inter­na­tio­naux : paix, sécu­rité et sta­bi­lité éco­no­mique. La remarque est d’importance, car le sys­tème trans­at­lan­tique semble ainsi dif­fé­ren­cier l’empire amé­ri­cain de tous les empires pré­cé­dents. C’est la raison pour laquelle il a été inter­prété par beau­coup comme une forme de régu­la­tion des rap­ports inter­éta­tiques de type nou­veau. Mais il s’agit en fait d’un cas spé­cial déter­miné par les cir­cons­tances par­ti­cu­lières de la Guerre froide. À ce titre, on ne peut pas consi­dé­rer le sys­tème trans­at­lan­tique comme para­dig­ma­tique de l’expansionnisme amé­ri­cain en géné­ral. En d’autres termes, à moins d’élargir la défi­ni­tion de l’hégémonie pour y inclure les pra­tiques pro­pre­ment impé­ria­listes, celle-ci ne sau­rait dési­gner une réa­lité plus com­plexe englo­bant l’expansionnisme conti­nen­tal continu et impi­toyable du XIXe siècle ou les pra­tiques impé­riales sys­té­ma­ti­que­ment coer­ci­tives du XXe siècle en dehors de la zone euro-atlan­tique et le Japon.

Les formes dif­fé­ren­ciées d’exercice de la puis­sance impé­riale amé­ri­caine en Europe et ailleurs nous poussent à élu­ci­der les variables expli­ca­tives du com­por­te­ment pré­da­teur ou des­po­tique dans cer­tains cas et du com­por­te­ment libé­ral et déve­lop­pe­men­ta­liste dans d’autres. Pour cla­ri­fier le pro­blème, il faut exa­mi­ner de plus près les deux cycles d’expansion amé­ri­caine en explo­rant l’archéologie de l’empire état­su­nien contem­po­rain.

Le premier cycle : imbrications impériales et pulsions impérialistes

L’expansionnisme amé­ri­cain s’inscrit dans le mou­ve­ment géné­ral d’expansion occi­den­tale et dans les rythmes de la trans­for­ma­tion capi­ta­liste glo­cale du XIXe et du XXe siècles. Il est partie inté­grante de l’histoire impé­riale euro-atlan­tique. Comme l’écrit William Appleman Williams, les Etats-Unis ont « mûri à l’age des empires et au sein d’un empire » [9] et ont émergé en tant qu’Etat indé­pen­dant lors des pre­mières années de la révo­lu­tion indus­trielle en tant que com­po­sante excen­trée mais néan­moins impor­tante de l’économie mon­diale euro-cen­trée en expan­sion. Les colo­nies de peu­ple­ment bri­tan­nico-amé­ri­caines consti­tuaient un noyau vital des cir­cuits mar­chands du monde atlan­tique et ont repré­senté au cours du XVIIe et XVIIIe siècles une part de plus en plus impor­tante du com­merce impé­rial bri­tan­nique. Ce com­merce trans­at­lan­tique, fondé sur la traite des esclaves et sur l’esclavage, a contri­bué de façon signi­fi­ca­tive à la crois­sance de l’économie atlan­tique uni­fiée [10]. Après une brève inter­rup­tion peu après la guerre d’indépendance, les liens éco­no­miques avec la Grande-Bretagne se sont inten­si­fiés, deve­nant un élé­ment moteur de la pros­pé­rité des Etats-Unis. En outre, les flux trans­at­lan­tiques de capi­taux ont financé le com­merce exté­rieur des Etats-Unis, l’acquisition de ter­ri­toires, l’administration locale et natio­nale et le déve­lop­pe­ment des infra­struc­tures. Ces flux de capi­taux, dont la source prin­ci­pale était la Grande-Bretagne, ont rendu pos­sible la for­ma­tion d’une part impor­tante du capi­tal au début du XIXe siècle et ont promu l’expansion ter­ri­to­riale vers l’ouest [11]. Dans le même temps, les flux démo­gra­phiques trans­na­tio­naux, notam­ment en pro­ve­nance de l’Europe, ont permis de peu­pler les ter­ri­toires acquis, ayant appar­tenu à d’autres puis­sances impé­riales (Louisiane, la Floride, l’Oregon), ou ayant été conquis (Texas, Nouveau Mexique, Californie) et vidés de leurs habi­tants indi­gènes. Soulignons que la guerre contre le Mexique (1846-1848), conquête impé­ria­liste clas­sique, a été finan­cée par des emprunts contrac­tées à Londres et qu’elle était syn­chrone de l’expansion des Etats-Unis en Asie orien­tale (« l’ouverture » com­mer­ciale coer­ci­tive du Japon en 1853 par le Commodore Perry).

En somme, les Etats-Unis n’étaient pas dans une posi­tion « d’isolement » au XIXe siècle mais inex­tri­ca­ble­ment imbri­qués dès le départ dans l’économie poli­tique impé­riale mon­diale. Les imbri­ca­tions impé­riales pro­mou­vaient, de façon invi­sible, l’expansion ter­ri­to­riale, la colo­ni­sa­tion et l’industrialisation état­su­niennes et ont donc contri­bué de façon effi­cace, quoique invo­lon­taire, au recen­trage de l’économie mon­diale, de Londres vers New York, à la fin du XIXe siècle. Au fur et à mesure de leur déve­lop­pe­ment, les Etats-Unis sont deve­nus une unité dyna­mique et cen­trale du capi­ta­lisme mon­dial ; ils ont sup­planté la Grande-Bretagne en tant que pre­mière puis­sance manu­fac­tu­rière dans les années 1890, et sont deve­nus une unité active du sys­tème inter-impé­ria­liste en par­ti­ci­pant au décou­page, au contrôle dis­ci­pli­naire impé­rial et à l’« ouver­ture » com­mer­ciale de la péri­phé­rie colo­niale. Tout en se réser­vant le contrôle de l’hémisphère occi­den­tal, les Etats-Unis se sont, paral­lè­le­ment et sou­vent conjoin­te­ment avec les empires euro­péens, immixés en Asie et ailleurs. Ils ont « ouvert » le Japon ; par­ti­cipé à l’établissement des conces­sions inter­na­tio­nales en Chine en 1863 ; colo­nisé les Philippines avec le sou­tien enthou­siaste des Britanniques en 1898 ; réprimé la révolte des Boxeurs en Chine en 1900 aux côtés des troupes colo­niales euro­péennes… L’expansion impé­riale état­su­nienne et euro­péenne était fondée sur des pré­sup­po­sés épis­té­miques et des pers­pec­tives cultu­relles par­ta­gés : mis­sion civi­li­sa­trice, supé­rio­rité cultu­relle, inéga­lité raciale. (Ici, les Etats-Unis se dif­fé­ren­tiaient de l’Europe. L’esclavage était une vraie excep­tion état­su­nienne : si l’Europe avait construit des hié­rar­chies raciales dans ses ter­ri­toires d’outre-mer, les Etats-Unis ont ins­tauré un des­po­tisme racial sur leur propre ter­ri­toire. Comme le sou­ligne Judith Shklar, « jusqu’aux amen­de­ments consti­tu­tion­nels adop­tés après la guerre de séces­sion, l’Amérique n’était ni libé­rale, ni démo­cra­tique », ayant de fait « entre­pris deux expé­riences simul­ta­né­ment : l’une de la démo­cra­tie, l’autre de la tyran­nie [12] ».)

L’expansionnisme ter­ri­to­rial et com­mer­cial des Etats-Unis a débou­ché à la fin du XIXe siècle à une forte pul­sion impé­ria­liste. Comme l’exprime clai­re­ment la phrase du Sénateur Henry Cabot Lodge citée en exergue, les élites état­su­niennes rêvaient alors les yeux grands ouverts d’un empire inter­na­tio­nal. Brooks Adams, per­son­nage influent par­ti­san d’un empire amé­ri­cain mon­dial, esti­mait que « l’impérialisme était la pas­sion la plus noble qui ait jamais enflammé l’esprit humain » et pré­voyait, avec raison, que les Etats-Unis allaient bien­tôt obte­nir la « supré­ma­tie » éco­no­mique et com­mer­ciale mon­diale [13]. Selon la for­mule d’un jour­na­liste de pre­mier plan : « Nous sommes une grande répu­blique impé­riale des­ti­née à exer­cer une influence déter­mi­nante sur l’humanité et à façon­ner l’avenir du monde comme aucune autre nation, y com­pris l’empire romain, ne l’a jamais fait [14] ». La rhé­to­rique impé­ria­liste de l’époque dépei­gnait le géant amé­ri­cain émergent comme étant mû par des pul­sions expan­sion­nistes pri­mor­diales irré­pres­sibles : « Nous vou­lons la terre » écri­vait un cher­cheur dans l’édition de 1898 des Annals of the American Academy of Political and Social Science, « non pas consciem­ment comme dans un pro­gramme for­mulé, mais ins­tinc­ti­ve­ment, avec un désir trop pro­fond pour être conscient, trop constant et trop régu­lier pour être ques­tionné ou pensé ». En 1898, le Washington Post a résumé ainsi le Zeitgeist éli­taire amé­ri­cain du siècle finis­sant : “Il semble qu’une nou­velle conscience se soit empa­rée de nous – la conscience de la force… le goût de l’Empire est dans la bouche des gens, comme le goût du sang dans la jungle [15] ».

La « splen­dide petite guerre » (John Hay) contre l’Espagne en 1898 a ouvert la voie à un empire inter­na­tio­nal dans les Caraïbes, l’Asie et le Pacifique. Le Sénateur Alfred Beveridge, impé­ria­liste convaincu, consi­dé­rait la conquête et l’assujettissement des îles Philippines (1898-1902) comme un pas néces­saire vers l’établissement de la « supré­ma­tie de la répu­blique amé­ri­caine par­tout dans l’Est jusqu’à la fin des temps ». De même, Théodore Roosevelt sou­hai­tait « voir les Etats-Unis [deve­nir] la puis­sance domi­nante dans l’Océan Pacifique ». Si le gen­de­red sous-texte des dis­cours impé­ria­listes était la conquête mas­cu­line car­ni­vore, le texte racial était le droit et le besoin d’utiliser une vio­lence sans limite – l’« exter­mi­na­tion » disait Beveridge – pour assu­jet­tir les êtres ‘infé­rieurs’ : « une paix durable [dans les Philippines] ne sau­rait être obte­nue que par des forces irré­sis­tibles dans une action inces­sante jusqu’à ce que la défaite uni­ver­selle et abso­lu­ment finale soit infli­gée à l’ennemi » (on estime à plu­sieurs cen­taines de mil­liers le nombre de morts par suite de l’occupation des Philippines). Selon un uni­ver­si­taire de l’époque : « les Philipins sont […] cruels, impa­tients, super­sti­tieux, et traîtres… un peuple qui ne peut être gou­verné que par la coer­ci­tion, la démons­tra­tion de la force. [16] ».

L’empire bri­tan­nique ser­vait de modèle aux Etats-Unis. En 1898, le stra­tège naval Alfred T. Mahan a com­mandé au pré­sident de l’université Johns Hopkins une étude sur les « ori­gines du règne bri­tan­nique en Inde afin de pré­ci­ser les fac­teurs de leur succès dans ce pays ». Un an plus tard, le congrès annuel de l’American Academy of Political and Social Science a été consa­cré aux études com­pa­ra­tives du « gou­ver­ne­ment des ter­ri­toires dépen­dants ». S’est dégagé un consen­sus en faveur du modèle bri­tan­nique en Inde comme modèle colo­nial appro­prié : ses résul­tats étaient « splen­dides », grâce à « une classe choi­sie, tirée de la fleur de la race… ce qui fait de la gou­ver­nance des races dépen­dantes une science ». La même année, l’American Historical Association a créé un « Comité pour l’histoire des colo­nies et des ter­ri­toires dépen­dants » qui s’est donné pour mis­sion d’étudier la « sélec­tion et la for­ma­tion des fonc­tion­naires colo­niaux en Angleterre, en Hollande et en France », la « colo­ni­sa­tion tro­pi­cale » et les « pro­blèmes de race ren­con­trés dans la colo­ni­sa­tion amé­ri­caine ». Le ‘modèle’ fran­çais fut rejeté au profit de celui, plus effi­cient, bri­tan­nique. (Fait trou­blant quant aux réma­nences des repré­sen­ta­tions, en 2001 Donald Rumsfeld, ancien ministre de la défense de George W. Bush, a com­mandé une étude com­pa­ra­tive des empires clas­siques à une groupe d’universitaires, étude qui reste confi­den­tielle aujourd’hui [17]). L’assujettissement des Amérindiens four­nis­sait en effet aux stra­tèges état­su­niens des modèles endo­gènes dont ils pou­vaient s’inspirer.

Cinquante ans plus tard, en début de guerre froide, George Kennan attri­bua la guerre contre l’Espagne à « une intrigue très habile et dis­crète [orches­trée] par quelques per­sonnes stra­té­gi­que­ment placés à Washington… qui a reçu l’absolution et une sorte de béné­dic­tion publique grâce à l’hystérie de guerre [18] ». Il recon­nais­sait cepen­dant qu’« il y avait quelque chose de plus pro­fond : le fait que les porte-parole les plus influents [du peuple amé­ri­cain] aimaient tout sim­ple­ment l’odeur de l’empire et sen­taient le besoin de se ranger parmi les puis­sances colo­niales de l’époque… afin de bai­gner dans la recon­nais­sance en tant que l’une des grandes puis­sances impé­riales du monde [19] ». Fait plus saillant, ces porte-parole avaient en quelque sorte ‘res­piré’ l’expansion et la colo­nia­lité toute leur vie et perçu l’empire inter­na­tio­nal comme un résul­tat « natu­rel », comme le destin mani­feste des Etats-Unis. L’empire, comme le sou­ligne William Appleman Williams, a tou­jours été « un mode de vie », un état de la conscience et de l’être.

Le deuxième cycle : supplanter la Grande-Bretagne et l’Europe

Là où les élites état­su­niennes ont divergé n’était pas sur la ques­tion de savoir si l’empire inter­na­tio­nal était sou­hai­table ou non (car pour la majo­rité écra­sante il l’était), mais sur la ques­tion de savoir s’il fal­lait l’établir en par­te­na­riat avec l’empire bri­tan­nique ou tout seuls. Au tour­nant du XXe siècle, Londres était le centre du plus grand empire de l’histoire moderne. Les Britanniques venaient de célé­brer l’empire en grande pompe lors du 60e anni­ver­saire (Diamond Jubilee) du règne de Victoria. La Grande-Bretagne régnait sur un empire qui englo­bait 400 mil­lions de km2 et 300 mil­lions de subal­ternes, deux fois plus si on inclut la Chine, colo­nie vir­tuelle. La City était au cœur d’un empire éco­no­mique infor­mel encore plus vaste, car effec­ti­ve­ment global. En dépit des pré­oc­cu­pa­tions des élites bri­tan­niques à propos de la com­pé­ti­ti­vité indus­trielle des Etats-Unis et de l’industrialisation tar­dive mais inten­sive de l’Allemagne, elles pou­vaient encore s’imaginer dis­po­ser d’un « bail du Tout-Puissant sur l’univers, à tout jamais ». Pourtant, le centre de gra­vité éco­no­mique du monde se dépla­çait vers les Etats-Unis qui assu­raient en 1900 envi­ron 23,5% de la pro­duc­tion manu­fac­tu­rière du monde (pour la Grande-Bretagne : 18,5%) et qui pou­vaient se vanter d’un PNB équi­valent à celui de la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne réunies. Une partie de l’élite amé­ri­caine et bri­tan­nique ima­gi­nait un ordre mon­dial anglo-saxon unifié, une Pax Anglosaxonica cogé­rée par les empires bri­tan­niques et état­su­nien. Mais les natio­naux-impé­ria­listes tels que Brooks Adams ou Henry Cabot Lodge étaient per­sua­dés que les Etats-Unis devaient forger leur propre espace impé­rial auto­nome. (Il ne s’agissait pas pour eux « d’isolationnisme » mais de l’affirmation de l’autonomie et de la pri­mauté amé­ri­caines, d’où leur désac­cord violent avec Wilson).

La ques­tion a bien sûr été réglée par les trente ans de guerre en Europe qui ont mené au lent déclin de la Grande-Bretagne tout en accé­lé­rant la montée des Etats-Unis. Après la pre­mière guerre mon­diale, ten­tant de ren­for­cer l’empire et d’amener les Etats-Unis à uti­li­ser leur sur­plus finan­ciers de façon coopé­ra­tive, la Grande-Bretagne a voulu mettre en place un duo­pole bri­tan­nico-amé­ri­cain en pro­po­sant une coges­tion avec les Etats-Unis de cer­taines sphères de res­pon­sa­bi­lité impé­riale. Les Américains, cepen­dant, cher­chaient à réa­li­ser un ordre mon­dial sous leur lea­der­ship. En der­nière ana­lyse, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne avaient des objec­tifs conflic­tuels. Aux Etats-Unis, les expan­sion­nistes natio­na­listes, dont Lodge était le chef de file, ont sac­cagé la Société des Nations et réglé la ques­tion des répa­ra­tions de guerre de façon à démon­trer leur déter­mi­na­tion à ver­rouiller leur pré­do­mi­nance éco­no­mique d’après-guerre. Le natio­na­lisme éco­no­mique à visée inter­na­tio­nale, et non l’isolationnisme, a placé les Etats-Unis en ten­sion avec les reven­di­ca­tions mono­po­listes des empires euro­péens. Dans un moment révé­la­teur de mar­chan­dage inter-impé­rial dans les années 1920, les Etats-Unis se sont battus avec achar­ne­ment pour le droit à l’accès égal à l’industrie pétro­lière, en pleine crois­sance, de l’Etat ira­kien nou­vel­le­ment créé – droit que les com­pa­gnies pétro­lières état­su­niennes ont obtenu en 1929.

La pre­mière guerre mon­diale, la dépres­sion mon­diale du début des années 1930, la for­ma­tion de blocs pro­tec­tion­nistes et l’effondrement du com­merce inter­na­tio­nal ont ouvert la voie à la deuxième guerre et à l’émergence, selon l’expression de Karl Polanyi, de « nou­veaux empires dans une mer de sang [20] ». Les contours du nouvel empire amé­ri­cain – empire mon­dial de capi­tal sou­tenu par une struc­ture mili­taire pla­né­taire – étaient deve­nus appa­rents avant même l’entrée des Etats-Unis en guerre en 1941. En 1940, le pré­sident du National Industrial Conference Board pré­voyait « une grande révo­lu­tion dans l’équilibre du pou­voir » dont le résul­tat serait que les Etats-Unis pren­draient le relais de la Grande-Bretagne au centre du monde. Les Etats-Unis allaient deve­nir « héri­tier, léga­taire des actifs éco­no­miques et poli­tiques de l’empire bri­tan­nique [21] ”. Selon Virgil Jordan :

[|“Bien que, par notre aide, l’Angleterre puisse émer­ger de ce conflit sans défaite, elle sera tel­le­ment appau­vrie éco­no­mi­que­ment et han­di­ca­pée en termes de pres­tige qu’il est impro­bable qu’elle puisse reprendre ou sau­ve­gar­der la posi­tion domi­nante dans les affaires mon­diales qu’elle occupe depuis si long­temps. Dans le meilleur des cas, l’Angleterre devien­dra un asso­cié (junior part­ner) du nouvel impé­ria­lisme anglo-saxon… le sceptre passe aux Etats-Unis [22].|]

Un an plus tard, à la veille de l’entrée en guerre des Etats-Unis, Henry Luce inventa la célèbre expres­sion « le siècle amé­ri­cain » (the American Century). Ce « pre­mier siècle de l’Amérique en tant que puis­sance domi­nante dans le monde » signi­fiait que le peuple amé­ri­cain devait

[|accep­ter incon­di­tion­nel­le­ment notre devoir et notre oppor­tu­nité en tant que nation la plus puis­sante et la plus vitale du monde, et en consé­quence exer­cer son influence sur le monde en vue des objec­tifs qui nous paraissent bons et par les moyens que nous jugeons bons… Dans toute forme de par­te­na­riat avec l’Empire bri­tan­nique…, l’Amérique devra assu­mer le rôle de par­te­naire domi­nant [23].|]

À l’issue de la guerre les Etats-Unis étaient deve­nus l’acteur mili­taire, indus­triel et finan­cier mon­dial domi­nant. Seul pays à s’enrichir pen­dant le conflit, le PIB ayant aug­menté d’environ 15% par an de 1941 à 1945, les Etats-Unis étaient deve­nus l’unique cré­di­teur mon­dial. Les Etats impé­riaux euro­péens étaient épui­sés et c’était éga­le­ment le cas de l’Union sovié­tique en dépit de la mobi­li­sa­tion réus­sie de ses capa­ci­tés mili­taires. (On estime les pertes humaines sovié­tiques à près de 14 pour cent de la popu­la­tion totale, contre 0,35 pour cent dans le cas amé­ri­cain. Le ter­ri­toire conti­nen­tal état­su­nien n’a pas subi de dom­mages.). Après la guerre, l’économie état­su­nienne repré­sen­tait près de la moitié de la pro­duc­tion manu­fac­tu­rière et du com­merce mon­diaux. Au niveau stra­té­gique, pen­dant la guerre, les Etats-Unis avaient établi un réseau pla­né­taire de bases mili­taires, s’étendant de l’Arctique au Cap et de l’Atlantique au Pacifique, que les gou­ver­nants consi­dé­raient comme les nou­velles « fron­tières stra­té­giques » d’un Etat dont la sou­ve­rai­neté s’étendait désor­mais en Europe et en Asie.

Franklin D. Roosevelt avait décidé durant la guerre de liqui­der les blocs com­mer­ciaux impé­riaux euro­péens et de leur sub­sti­tuer un ordre com­mer­cial libé­ral et mul­ti­la­té­ral. Il comp­tait y arri­ver en ins­tau­rant une mise sous tutelle inter­na­tio­nale (trus­tee­ship) des colo­nies bri­tan­niques, fran­çaises et néer­lan­daises, afin de les pré­pa­rer, selon Foster Rhea Dulles et Gerald Ridinger, « à l’autonomie à laquelle elles avaient droit en fin de compte (ulti­ma­tely) [24] ». L’indétermination tem­po­relle de ce projet met en lumière le fait que les Etats-Unis n’avaient sur­tout pas, selon les auteurs, « l’idée de pous­ser les peuples qui n’y étaient pas pré­pa­rés à un octroi immé­diat de l’indépendance [25] ». En écho à la poli­tique res­tric­tive des Etats-Unis à propos de la dette bri­tan­nique pen­dant la pre­mière guerre mon­diale, les diri­geants état­su­niens ont uti­lisé le pro­gramme prêt-bail (lend-lease) pen­dant la deuxième guerre afin de limi­ter l’autonomie bri­tan­nique. La Grande-Bretagne a reçu suf­fi­sam­ment d’aide pour par­ti­ci­per aux com­bats, mais pas assez pour conser­ver son empire. Dès 1947 la Grande-Bretagne s’est reti­rée d’Inde et a « abdi­qué au Moyen-Orient » selon le mot célèbre de James Forrestal, secré­taire d’Etat à la marine. Le pre­mier ministre bri­tan­nique, Clement Atlee, conscient que la Grande-Bretagne allait être incor­po­rée dans le nouvel empire amé­ri­cain, a observé en 1948 : « Il se peut que nous soyons amenés à consi­dé­rer les Îles bri­tan­niques comme un pro­lon­ge­ment orien­tal de l’arc stra­té­gique dont le centre est le conti­nent amé­ri­cain ». La « rela­tion spé­ciale » était, et reste, un pâle suc­cé­dané d’empire. Situées au sommet de l’ordre mon­dial, les élites état­su­niennes visaient à sup­plan­ter les empires euro­péens en les incor­po­rant, ainsi que les mou­ve­ments natio­na­listes anti­co­lo­niaux émer­gents, dans la Pax Americana. D’où le jeu d’équilibre dif­fi­cile pen­dant la guerre froide entre le sou­tien apporté aux Etats impé­riaux euro­péens en déclin et le besoin res­senti de favo­ri­ser le natio­na­lisme anti­com­mu­niste dans les pays post­co­lo­niaux.

Les Etats-Unis ont ainsi sou­tenu pen­dant un temps cer­tains Etats impé­riaux euro­péens en les inté­grant dans des sphères régio­nales de ges­tion du nou­veau sys­tème mon­dial. Dans le cadre de la guerre froide, les Etats-Unis ont apporté leur appui à la France en Indochine jusqu’à la défaite de Dien Bien Phu en 1954. La France est éga­le­ment deve­nue un gen­darme régio­nal de l’Occident en Afrique. La Grande-Bretagne s’est vu accor­der un rôle d’associée (junior part­ner) dans le Golfe arabo-per­sique et dans cer­taines régions d’Afrique et d’Asie orien­tale, agis­sant de concert avec les Etats-Unis pour la sup­pres­sion de mou­ve­ments révo­lu­tion­naires ou pour la sécu­ri­sa­tion du contrôle et des flux des matières pre­mières stra­té­giques – l’exemple para­dig­ma­tique étant le coup d’Etat de 1953 contre le gou­ver­ne­ment natio­na­liste de Mohammad Mossadegh en Iran, dont les réper­cus­sions désas­treuses se font encore sentir aujourd’hui. Dans le même temps, les Etats-Unis fixaient des limites strictes à l’action sou­ve­raine des Etats impé­riaux euro­péens. Lors de la crise de Suez de 1956, ils ont signi­fié à la Grande-Bretagne et à la France les limites pré­cises de leur auto­no­mie d’après-guerre, lorsque le pré­sident Eisenhower a uti­lisé une diplo­ma­tie éco­no­mique coer­ci­tive (en exer­çant une pres­sion sur la Livre ster­ling et en mena­çant de rete­nir des four­ni­tures vitales de pétrole) afin d’obliger les forces expé­di­tion­naires anglo-franco-israé­liennes à se reti­rer.

Tout comme l’administration Roosevelt qui avait cher­ché à réa­li­ser la libé­ra­li­sa­tion poli­tique mais non la pleine déco­lo­ni­sa­tion des empires euro­péens, l’administration Eisenhower a visé un équi­libre entre l’engagement envers les Etats impé­riaux de l’alliance atlan­tique et le besoin qu’elle res­sen­tait de coop­ter le natio­na­lisme des pays colo­niaux ou post­co­lo­niaux. En 1956 John Foster Dulles a déclaré que les Etats-Unis devaient « jouer un numéro d’équilibriste » dans l’effort « de conser­ver nos vieilles rela­tions, très pré­cieuses, avec nos alliés bri­tan­niques et fran­çais » tout en essayant de « nous assu­rer l’amitié et la com­pré­hen­sion des pays nou­vel­le­ment indé­pen­dants qui ont échappé au colo­nia­lisme [26] ».

Bien qu’ils n’aient pas hésité à inter­ve­nir de façon coer­ci­tive là où ils pen­saient que leurs propres inté­rêts étaient en jeu (Iran, Guatemala, etc.), les Etats-Unis, comme l’a dit Eisenhower, ne pou­vaient pas cau­tion­ner le « colo­nia­lisme extrême » (je sou­ligne). Cela, moins pour des rai­sons idéo­lo­giques que par crainte de sti­mu­ler les ten­dances révo­lu­tion­naires et de mettre les Etats-Unis en conflit avec la marée mon­tante du natio­na­lisme tiers-mon­diste. L’impérialisme ter­ri­to­ria­lisé n’avait pas sa place dans un nouvel ordre mon­dial amé­ri­cain. Mais si, dans l’idéal, les Etats-Unis « pré­fé­raient au colo­nia­lisme l’indépendance et l’influence mas­quée, dans la pra­tique [ils] don­naient la prio­rité à l’anti-communisme par rap­port à l’anti-colonialisme » [27] .

Après Suez, le Royaume-Uni et la France ont cher­ché à s’affirmer, la pre­mière en s’alignant sur les Etats-Unis et la seconde en s’en sépa­rant par­tiel­le­ment. Espérant influen­cer la poli­tique amé­ri­caine de l’intérieur et récu­pé­rer ainsi une partie de son auto­no­mie perdue, le Royaume-Uni s’est adapté après 1956 aux pré­fé­rences amé­ri­caines et a par­fois même sub­mergé sa propre poli­tique étran­gère. Pour sa part, l’Etat gaul­liste a pour­suivi le même objec­tif géné­ral en emprun­tant la voie contraire, c’est-à-dire en contes­tant l’hégémonie amé­ri­caine. Il a cher­ché à inven­ter un rôle mon­dial pour la France en jouant sur les contra­dic­tions soviéto-amé­ri­caines, en œuvrant pour une Europe indé­pen­dante sous le lea­der­ship fran­çais et en appe­lant au natio­na­lisme tiers-mon­diste au nom d’une « troi­sième voie » fran­çaise. Conçues, du moins en partie, pour que les deux Etats retrouvent leurs posi­tions res­pec­tives d’avant-guerre, ces deux stra­té­gies ont échoué : le Royaume-Uni n’a jamais acquis une influence déci­sive sur la poli­tique état­su­nienne (pen­sons, par exemple, à l’extraordinaire dédain de l’administration Bush envers Tony Blair), et la France a perdu sa faible marge de manœuvre lorsque l’Union sovié­tique s’est effon­drée en 1991.

Quoiqu’ils disaient ne pas admettre le « colo­nia­lisme extrême », les Etats-Unis ont, tout au long de la guerre froide, cau­tionné de façon consis­tante l’autoritarisme ou même le des­po­tisme chez leurs Etats-clients et leurs pro­tec­to­rats extra-euro­péens. Si la Pax Americana a encou­ragé et sou­tenu le plu­ra­lisme poli­tique en Europe (la Grèce, l’Espagne et le Portugal étant des excep­tions notables), dans les tiers-mondes elle a pré­féré s’appuyer sur des dic­ta­tures et des régimes auto­ri­taires. Ce mode dif­fé­ren­tiel d’affirmation de l’autorité révèle l’archéologie colo­niale de la Pax. Les pré­sup­po­sés cultu­rels et raciaux des élites amé­ri­caines impli­quaient que les peuples non-occi­den­taux passent par des décen­nies de tutelle amé­ri­caine et par un pro­ces­sus de « moder­ni­sa­tion » avant de se voir confier des droits fon­da­men­taux. Comme l’empire bri­tan­nique qui avait sou­tenu le des­po­tisme en Inde et la démo­cra­tie au Canada, l’empire état­su­nien sou­te­nait le des­po­tisme dans les « tiers-mondes » et la démo­cra­tie en Europe du Nord. De plus, si en Asie du Nord-Est les Etats-Unis ont apporté leur sou­tien à des Etats auto­ri­taires déve­lop­peurs, dans le monde post­co­lo­nial par ailleurs — en Asie du Sud-Est, en Afrique sub­sa­ha­rienne ou en Amérique cen­trale — la guerre et l’autoritarisme sans déve­lop­pe­ment éco­no­mique étaient la norme. Les inter­ven­tions amé­ri­caines ouvertes et clan­des­tines pour endi­guer les révo­lu­tions, pour s’assurer l’accès à des matières pre­mières, ou pour démon­trer la « cré­di­bi­lité » de la puis­sance état­su­nienne, ou les trois objec­tifs à la fois, ont pro­vo­qué des bou­le­ver­se­ments à grande échelle et ont favo­risé le mal­dé­ve­lop­pe­ment (warped deve­lop­ment). La triste liste de ces inter­ven­tions est trop longue pour être détaillée ici.

Le retour de l’impérialisme territorialisé

L’impérialisme romain, lui aussi, avait une double face : Rome a connu une expan­sion très dif­fé­rente dans l’est hél­le­nisé et le long de la fron­tière « bar­bare ». L’empire a, comme l’écrit Ernst Badian, adapté sa « pul­sion de domi­na­tion » à chaque zone. Dans l’est hél­le­nique il a pré­cau­tion­neu­se­ment, de façon assez civi­li­sée, sans vio­lence dans l’ensemble… établi un contrôle « hégé­mo­nique », [sans] contrôle direct ni guerres majeures. » Dans ces régions peu­plées « d’égaux ou de supé­rieurs cultu­rels », Rome a « pré­féré à l’annexion la subor­di­na­tion [des popu­la­tions] par le traité [28] ». Par contraste, des guerres de conquête étaient livrées « contre les bar­bares » et « la poli­tique était ouver­te­ment bru­tale et agres­sive ». Des fac­teurs cultu­rels, ainsi que le désir d’éviter des « enga­ge­ments pesants et incom­modes » pour­raient selon l’auteur expli­quer cette « contra­dic­tion dérou­tante de la poli­tique romaine » [29]. De même, l’expansionnisme bri­tan­nique n’était pas uni­for­mé­ment ter­ri­to­riale : la Grande-Bretagne évi­tait l’annexion quand c’était pos­sible, par exemple dans le Golfe arabo-per­sique et au Moyen-Orient où, après la pre­mière guerre indienne d’indépendance de 1857 (cer­tains s’obstinent encore à l’appeler une « muti­ne­rie »), elle a cher­ché à créer des Etats-tam­pons amis et des clients locaux plutôt que des dépen­dances directes. Dans la for­mu­la­tion concise de Gallagher et Robinson, la poli­tique bri­tan­nique pou­vait se résu­mer ainsi : « Empire infor­mel là où c’était pos­sible, empire formel quand c’était néces­saire [30] ».

Depuis la deuxième guerre mon­diale le Golfe arabo-per­sique a joué un rôle de plus en plus impor­tant dans la Pax Americana. Peu après la guerre, le projet d’endiguement de Dean Acheson et George Kennan envi­sa­geait un sys­tème éco­no­mique unifié qui relie­rait tous les alliés est-asia­tiques et euro­péens des Etats-Unis aux sources éner­gé­tiques du Golfe. Les besoins en éner­gie, en aug­men­ta­tion constante, ont mené à des enga­ge­ments amé­ri­cains de plus en plus impor­tants dans la région. Des res­sources consi­dé­rables ont été consa­crées, ces cin­quante der­nières années, au sou­tien des clients locaux, au ren­ver­se­ment ou à l’endiguement des chal­len­gers locaux, au déploie­ment des forces expé­di­tion­naires et à la sur­veillance des flux de res­sources. Aujourd’hui, le Golfe arabo-per­sique est devenu une des clés de voûte de l’édifice impé­rial, com­pa­rable à l’Inde pour l’empire bri­tan­nique. Cela ne veut pas dire que le pétrole consti­tue la seule variable expli­ca­tive de l’aventure colo­niale désas­treuse de l’administration Bush en Irak : l’invasion et l’occupation de ce pays fai­sait partie d’un effort beau­coup plus ambi­tieux pour éta­blir un ordre mon­dial sous le contrôle dis­ci­pli­naire exclu­sif des Etats-Unis [31]. Selon Donald Rumsfeld, le 11 Septembre 2001 a repré­senté « une oppor­tu­nité [stra­té­gique] pour refa­çon­ner la poli­tique mon­diale au 21e siècle [32] ».

En der­nière ana­lyse, la guerre d’Irak a été le résul­tat d’une pul­sion impé­ria­liste éli­taire curieu­se­ment com­pa­rable à celle qui a mené à la conquête des Philippines en 1898. Dans les années 1990, cer­tains sec­teurs de droite de l’élite du pou­voir, ivres de puis­sance après la dis­pa­ri­tion de l’Union sovié­tique, se sont cris­tal­li­sés en un cartel impé­ria­liste visant une auto­no­mie amé­ri­caine abso­lue. En 1992, un docu­ment confi­den­tiel du Pentagone inti­tulé Defense Planning Guidance 1992-1994 pro­po­sait que les Etats-Unis mènent une poli­tique à l’échelle mon­diale visant à « empê­cher toute puis­sance hos­tile de domi­ner des régions dont les res­sources lui per­met­traient d’accéder au statut de grande puis­sance », de « décou­ra­ger les pays indus­tria­li­sés avan­cés de toute ten­ta­tive visant à défier notre lea­der­ship ou à ren­ver­ser l’ordre poli­tique et éco­no­mique établi », et de « pré­ve­nir l’émergence future de tout concur­rent global [33] ». En 1996, le Sénateur Jesse Helms a déclaré : « Nous gar­dons une posi­tion unique mili­taire, poli­tique et éco­no­mique au centre et c’est là que nous devons rester [34] ».

A la fin de la décen­nie 1990, l’idée d’« empire global » est deve­nue cou­rante. En 1998, Eliot Cohen, alors pro­fes­seur à l’école des rela­tions inter­na­tio­nales de Johns Hopkins University et aujourd’hui conseiller de la Secrétaire d’Etat Condoleezza Rice, pro­po­sait « un meilleur concept stra­té­gique [que les doc­trines anté­rieures du Pentagone] com­pre­nant quelques véri­tés peu com­modes, dont la moindre n’est pas la réa­lité d’une Amérique qui agit désor­mais comme un empire global [35] ». Quelques années plus tard, Robert Kagan, auteur conser­va­teur qui béné­fi­cie d’un accès à la Maison Blanche, a réclamé la créa­tion d’un Office colo­nial des Etats-Unis. Selon un autre auteur, « L’Amérique enfourche le monde comme un colosse… Depuis que Rome a détruit Carthage aucune puis­sance ne s’est élevée aux hau­teurs où nous nous trou­vons [36] ». Les exemples sont abon­dants. Le Zeitgeist impé­ria­liste de la fin des années 1990 a été résumé par un haut fonc­tion­naire de l’administration lors de la pré­pa­ra­tion de la guerre en Irak : « Désormais, nous sommes un empire, et quand nous agis­sons, nous créons la réa­lité » (le mot « désor­mais » étant bien entendu de trop…).

Les cir­cons­tances his­to­riques et les acteurs changent, mais les struc­tures per­durent. Sur la longue durée, elles expliquent en grande partie la conti­nuité des repré­sen­ta­tions impé­riales et de l’interventionnisme des élites amé­ri­caines. Il faut dis­tin­guer dif­fé­rents niveaux de cau­sa­lité : un niveau immé­diat, déter­miné par les cir­cons­tances par­ti­cu­lières his­to­riques dans les­quelles les agents se meuvent ; un niveau struc­tu­rel qui ren­voie à ce que Fernand Braudel appelle « la conta­mi­na­tion » du passé, c’est-à-dire les traces indé­lé­biles léguées par l’histoire qui font qu’il n’y a jamais de rup­ture ou de dis­con­ti­nuité totales. L’Irak est en ruines. Cette guerre, bien qu’elle n’ait pas été néces­saire ou inévi­table, n’était pas une aber­ra­tion : c’était le résul­tat des efforts déci­dés d’un groupe éli­taire, par­ti­san d’un empire uni­ver­sel, qui a cher­ché à restruc­tu­rer l’ordre mon­dial et qui a échoué. Elle trahit aussi les pré­sup­po­sés pro­fon­dé­ment enra­ci­nées sur la hié­rar­chie et la « race », nour­ris par une expé­rience de plu­sieurs siècles d’expansion sur la fron­tière « bar­bare ». La poli­tique étran­gère des Etats-Unis est éga­le­ment en ruines. La Grande-Bretagne, pour sa part, paie le prix de son incor­po­ra­tion volon­taire et de sa sujé­tion à un empire qui lui a suc­cédé, qu’elle invo­lon­tai­re­ment engen­dré, et qui a fini par l’avaler.


Notes

[1] Ce texte s’appuie sur une recherche en cours qui don­nera lieu à la publi­ca­tion d’un ouvrage aux édi­tions Pluto Press à Londres en 2009.

[2] J. Gallagher et R. Robinson, “The Imperialism of Free Trade”, The Economic History Review, Second series, Vol. VI, no. 1, New York, 1953. [3] La pério­di­sa­tion conven­tio­nelle des cycles d’expansion etat­su­nienne divise le pre­mier cycle, conti­nen­tal, du deuxième, inter­na­tio­nal. En rea­lité l’expansion conti­nen­tale, colo­ni­sa­tion de peu­ple­ment au dépens des popu­la­tions amé­rin­diennes, et l’expansion inter­na­tio­nale sont tou­jours allés de pair. [4] P.J. Cain et A.G. Hopkins, British Imperialism : 1688-2000, Longman, London, 2000. [5] J.R. Seeley, The Expansion of England, MacMilland and Co. Ltd, London, 1914, p.205. [6] Expression de S. Strange, “Towards a Theory of Transnational Empire”, in J.N. Rosenau et E.O. Czempiel (eds), Global Changes and Theoretical Changes : Approaches to World Politics in the 1990’s, Lexington Books, 1989. [7] Michael Hardt et Antonio Negri, Empire, Exils Editeurs, Paris, 2000, p. 212. [8] Slavoj Zizek, « Denying the Facts, Finding the Truth », New York Times, 5 January, 2007. [9] W. A. Williams, The Tragedy of American Diplomacy, Delta Books, New York, 1962. [10] Voir J.E. Inikori, Africans and the Industrial Revolution in England, Cambridge University Press, Cambridge, 2002. [11] L.E. Davis et R.J. Cull, International Capital Markets and American Economic Growth 1820-1914, Cambridge University Press, Cambridge, 2002. [12] J. Shklar, Redeeming American Political Thought, University of Chicago Press, Chicago, 1998. [13] B. Adams, American Economic Supremacy, Reprint Services Corporation, 1900. [14] Cité par D. Healy dans US Expansionism, The Imperialist Urge in the 1980’s, University of Wisconsin Press, Madison Wisconsin, 1970, p. 46. [15] Cité par W. Lafeber, The New Empire 1860-1898, Cornell University Press, Ithaca (New York), [1963] 1998. [16] Theodore S. Woolsey, “The Government of Dependencies”, in “The Foreign Policy of the United States : Political and Commercial”, pro­cee­dings of the Annual mee­ting of the American Academy of Political and Social Science, April 7-8, 1899, Annals of the Academy of Political and Social Science, Vol. 13, Supplement 12 (May 1899), p.8. [17] L’ auteur a fait une demande de déclas­si­fi­ca­tion auprès du minis­tère de la défense qui est en cours. [18] G. F. Kennan, American diplo­macy, University of Chicago Press, Chicago, 1985. [19] Ibid [20] K.Polanyi, La grande trans­for­ma­tion, Gallimard, Paris, 1983. [21] Virgil Jordan, dis­cours devant la Convention annuelle de l’Association des ban­quiers d’affaires (Annual Convention of the Investment Bankers Association), 10 décembre,1940. Cité dans James J. Martin, Revisionist Viewpoints, Ralph Myles Publisher Inc., Colorado Springs, p.25. [22] ibid [23] Henry R. Luce, « The American Century », repu­blié dans Diplomatic History, Spring 1999, Vol. 23 Issue 2. [24] Foster Rhea Dulles et Gerald B Ridinger, “The Anti-Colonial Policies of Franklin D. Roosevelt”, Political Science Quarterly, Vol. 70, N°1. (March., 1955), pp. 1-18. [25] ibid. [26] W.R. Louis et R. Robinson, “The Imperialism of Decolonization”, The Journal of Imperial and Commonwealth History, Vol.22, N° 3, pp. 462-511, London, 1994, p. 462-511. [27] ibid. [28] E. Badian, Roman Imperialism in the Late Republic, Cornell University Press, Ithaca (New York), 1968. [29] Ibid. [30] J. Gallagher et R. Robinson, “The Imperialism of Free Trade”, op. cit. [31] Voir Philip S. Golub, “Le Golfe arabo-per­sique, labo­ra­toire de la révo­lu­tion stra­té­gique amé­ri­caine”, Cahiers de l’Orient, N°73, pre­mier tri­mes­ter 2004, Paris ; “Rêves d’empire de l’administration amé­ri­caine”, Le Monde diplo­ma­tique, juillet 2001. [32] Donald Rumsfeld, Interview au New York Times, 12 octobre 2001. [33] Cité dans le New York Times, 8 mars 1992. [34] J. Helms, “Entering the Pacific Century”, Heritage Foundation, Washington DC, 1996. [35] E. A. Cohen, “The Pentagon’s Brain Dead Strategy”, The New Republic, 19 jan­vier, 1998. [36] Charles Krauthammer, cité dans « It takes an empire, say seve­ral US thin­kers », New York Times, 1er avril 2002. Pour une syn­thèse rapide de la crys­tal­li­za­tion d’une vision du monde impe­ria­liste voir Philip S Golub, “Tentations impe­riales”, Le Monde Diplomatique, sep­tembre 2002.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jim Cohen, ini­tia­le­ment publié sur Mouvements​.info en octobre 2008. Ce texte est une ver­sion légè­re­ment rema­niée d’un article paru dans la revue Soundings (a jour­nal of poli­tics and culture), N° 37, Winter 2007, London

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