Retour sur Octobre 1970

« Pas de libération des femmes sans libération du Québec ! Pas de libération du Québec sans libération des femmes ! »

Par Mis en ligne le 21 octobre 2010

À la fin des années 1960, la société qué­bé­coise est en mou­ve­ment. La moder­ni­sa­tion de l’État et de l’économie entre­prise par la révo­lu­tion « tran­quille » pié­tine et plus encore, révèle d’autres frac­tures fon­da­men­tales. Le capi­ta­lisme même « moder­nisé » qui s’impose au Québec conti­nue de repro­duire un sys­tème d’exploitation et d’oppression sécu­laire. C’est dans ce contexte tur­bu­lent que des Québécois et des Québécoises s’organisent.

Les femmes en bas de l’échelle sociale

Avant la révo­lu­tion tran­quille et sous la chape de plomb de Duplessis et de l’Église catho­lique, les Québécoises sont relé­guées au rang de citoyennes de deuxième classe. Le Québec est en effet la der­nière pro­vince qué­bé­coise à leur « concé­der » le droit de vote (1940). Dans l’éducation et l’emploi, les portes leur sont glo­ba­le­ment fermés, à part pour celles qui pro­viennent d’une petite élite. Les inéga­li­tés sont criantes au niveau des reve­nus et des salaires. Sur le plan juri­dique, toutes sortes d’archaïsme héri­tés des périodes anté­rieures conti­nuent de placer les femmes dans un rôle de subor­di­na­tion. La situa­tion est lamen­table.

Essor du mouvement des femmes

Des femmes et des hommes, pen­dant long­temps, s’élèvent contre cette domi­na­tion. Les pion­nières d’un mou­ve­ment des femmes, telles Claire Kirkland-Casgrain, Thérèse Casgrain, Sinone Monet-Chartrand et bien d’autres, demandent et obtiennent des chan­ge­ments, sur­tout à partir du début des années 1960. En 1966 est créée la Fédération des femmes du Québec (FFQ), défi­nie comme mul­ti­con­fes­sion­nelle et mul­tieth­nique. Entre-temps, la ques­tion du statut des femmes inter­pelle les acteurs poli­tiques et sociaux. Les mou­ve­ments étu­diants notam­ment com­mencent à inté­grer la lutte pour les droits des femmes dans leurs sta­tuts et objec­tifs. Le syn­di­ca­lisme s’y inté­resse. Au niveau poli­tique, la gauche com­mence à se réveiller, ins­pi­rée et pous­sée dans le dos par les mili­tantes qui refusent se de faire dire que le « grand soir socia­liste » résou­dra une fois pour toutes et dans un avenir plus ou moins loin­tain les « pro­blèmes » des femmes. C’est un peu le même pro­ces­sus qu’on observe aux États-Unis, en France, en Italie. Également, des mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale au Mozambique, au Vietnam et ailleurs sou­lèvent expli­ci­te­ment la néces­sité d’intégrer les reven­di­ca­tions d’égalité pour les femmes dans leur pro­gramme.

Le Front de libération des femmes (FLF)

C’est alors que surgit dans le pay­sage une nou­velle orga­ni­sa­tion qui se défi­nit comme radi­cale, le FLF. Créé à l’automne 1969, le FLF se fait connaître rapi­de­ment par des actions spec­ta­cu­laires et diverses publi­ca­tions qui asso­cient la lutte pour la libé­ra­tion des femmes à la lutte pour la libé­ra­tion natio­nale, d’où leur slogan célèbre « Pas de libé­ra­tion des femmes sans libé­ra­tion du Québec ! Pas de libé­ra­tion du Québec sans libé­ra­tion des femmes ! ». Le FLF se lance par ailleurs dans des batailles dif­fi­ciles comme celle pour le droit à l’avortement, une ques­tion qui reste encore un tabou au Québec. La pre­mière grande action publique du FLF est une sortie dans la rue contre l’administration muni­ci­pale de Jean Drapeau qui cherche à inter­dire les mani­fes­ta­tions. Les prio­ri­tés du FLF sont mul­tiples : la contra­cep­tion et l’avortement libre et gra­tuit, un salaire égal pour un tra­vail égal et même un salaire pour les femmes qui dési­rent tra­vailler à la maison, des gar­de­ries, l’éducation gra­tuite et fin de la dis­cri­mi­na­tion (chan­ger un sys­tème d’éducation qui dirige les femmes et les hommes vers des métiers dif­fé­rents), des mesures pour com­battre l’exploitation sexuelle véhi­cu­lée par la mode et la publi­cité et plus phi­lo­so­phi­que­ment, une grande bataille pour « redé­fi­nir la cel­lule fami­liale, base tra­di­tion­nelle de notre société où la femme devient la ser­vante du mari et des enfants, et l’homme, le chef de famille (sys­tème de pro­priété privée)».

Esclaves des esclaves

Plus tard le FLF accuse la gauche de se « traî­ner les pieds » et sou­ligne des silences inquié­tants, comme le fait que le fameux Manifeste du FLQ ne men­tionne pas l’impératif de la libé­ra­tion des femmes. Dans un texte publié à l’été 1970, deux mili­tantes du FLF, Nicole Thérien et Louise Toupin, affirment que le FLF « s’inscrit dans la lutte de libé­ra­tion du peuple qué­bé­cois. Nous appar­te­nons à une société de classes (exploi­teurs-exploi­tés). Nous nous défi­nis­sons comme « esclaves des esclaves ». Nous consi­dé­rons que les femmes ne pour­ront se libé­rer qu’à l’intérieur d’un pro­ces­sus de libé­ra­tion glo­bale de toute la société. Cette libé­ra­tion ne sera pos­sible qu’avec la par­ti­ci­pa­tion entière et à tous les niveaux des femmes qui com­posent la moitié de la popu­la­tion qué­bé­coise ». (in Véronique O’Leary et Louise Toupin, Québécoises deboutte!, tome 1, Montréal, Remue-ménage, 1982]

La « surprise » d’Octobre

Comme la grande majo­rité des mili­tantEs de l’époque, celles du FLF apprennent l’action du FLQ au moment de l’enlèvement de James Richard Cross. L’action sur­prend sans vrai­ment sur­prendre (la rumeur est forte depuis plu­sieurs mois que le FLQ s’apprête à orga­ni­ser quelque chose de spec­ta­cu­laire). Pour plu­sieurs, les reven­di­ca­tions du FLQ sont légi­times. Mais les moyens sont ques­tion­nables même si, parmi la frange radi­cale, l’idée de confron­ter l’État n’est pas reje­tée. Est-ce que cela doit être le fait d’un petit groupe de per­sonnes cou­ra­geuses, prêtes à se sub­sti­tuer à l’action de masse ? Est-ce que le choix des armes est ration­nel dans une société certes oppri­mée mais où sub­sistent des droits et un espace démo­cra­tique ? Peu de gens, y com­pris des femmes, sont convain­cues du bien fondé de la chose. Mais rapi­de­ment, le débat est déplacé.

Le FLF contre la répression

le 16 octobre, l’État fédé­ral endossé par ses « relais » qué­bé­cois et mont­réa­lais pro­clame la Loi des mesures de guerre et met en déten­tion sans procès près de 500 per­sonnes. Quelques semaines plus tard, quelques cou­ra­geux et cou­ra­geuses sortent dans la rue pour dénon­cer la répres­sion. Au début de 1971 lorsque le procès des membres de la cel­lule Chénier com­mence, sept mili­tantes dont Lise Balcer enva­hissent la salle d’audience pour contes­ter la chose, notam­ment le fait qu’au Québec, seuls les hommes peuvent être des jurés ! Elles sont condam­nées pour « outrage au tri­bu­nal», mais leur action saisit l’opinion publique, d’une part sur l’exclusion des femmes dans le sys­tème judi­ciaire, d’autre part sur l’injustice d’un procès contre Paul Rose et ses com­pa­gnons dans un contexte où les dés sont pipés d’avance.

L’héritage

En 1972 le FLF se dis­sout, mais peu après est créé le pre­mier Centre des femmes qui reprend, en des termes dif­fé­rents, la même lutte. Parallèlement, les reven­di­ca­tions fémi­nistes se dif­fusent dans le corps social, dans le mou­ve­ment syn­di­cal notam­ment où sur­gissent un peu par­tout des « comi­tés femmes ». Aux reven­di­ca­tions tra­di­tion­nelles s’ajoutent des thé­ma­tiques nou­velles contre la vio­lence faite aux femmes et les droits des les­biennes. À la fin des années 1980, le fémi­nisme joue un rôle impor­tant dans la crise de plu­sieurs partis de gauche contraints dans une pers­pec­tive étroite, qui relègue les reven­di­ca­tions des femmes der­rière la « grande bataille socia­liste ». Des mili­tantes comme Françoise David et bien d’autres font sauter le verrou et créent les fon­da­tions d’une nou­velle vague de luttes et de reven­di­ca­tions qui se mettent en mou­ve­ment dans les années 1980 et qui culminent, si on peu dire, dans la grande Marche des femmes contre la pau­vreté et la vio­lence (1995) et qui s’internationalisent avec la Marche mon­diale des femmes (2000). Depuis et de manière géné­rale, on peut dire que les reven­di­ca­tions fémi­nistes sont ancrées au cœur du mou­ve­ment social et de la gauche, non pas comme un « rajout » ou un « com­plé­ment ». Aujourd’hui, fémi­nisme, alter­mon­dia­lisme, éco­lo­gisme et socia­lisme œuvrent, avec bien des efforts, à se conju­guer pour pro­duire un nou­veau projet de société.

Les NCS orga­nisent le 30 octobre pro­chain un col­loque, 40 ans après Octobre 1970. Les détails sont sur le site des NCS : http://​www​.cahiers​du​so​cia​lisme​.org/​2​0​1​0​/​1​0​/​0​9​/​o​c​t​o​b​r​e​-​1970/

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