« Le Monde nous appartient »

Mis en ligne le 26 mars 2008

(…) il existe une solu­tion poten­tielle à un pro­blème dan­ge­reux et c’est tou­jours la même : faire en sorte que notre propre pays devienne une véri­table démo­cra­tie. Mais ceci est en pleine contra­dic­tion avec les pré­somp­tions d’une élite qui pense que le monde lui appar­tient et que toutes ces ques­tions ne concernent pas le public, que ce soit en matière de poli­tique étran­gère ou autre.

Par Noam CHOMSKY

Vous savez tous, bien sûr, qu’il y a eu au mois de Novembre des élec­tions (au Congrès) – enfin, ce que nous appe­lons ici aux Etats-Unis des « élec­tions ». Il n’y avait qu’un seul véri­table enjeu pour ces élec­tions et il concer­nait le deve­nir des nos forces armées sta­tion­nées en Irak et il y avait, selon les cri­tères états-uniens, une large majo­rité en faveur d’un retrait des troupes selon un calen­drier précis.

Peu de gens le savent mais, quelques mois plus tôt, il y eût un grand son­dage en Irak orga­nisé par les Etats-Unis. Les résul­tats sont inté­res­sants. Si vous les cher­chez, vous les trou­ve­rez, ils ne sont pas cachés. Le son­dage a révélé que deux tiers des Bagdadiens vou­laient que les troupes US se retirent immé­dia­te­ment ; dans le reste du pays – à une large majo­rité – les gens vou­laient un calen­drier de retrait précis, et la majo­rité dans un délai d’un an ou même moins.

Les taux sont plus élevés dans la partie arabe de l’Irak, c’est-à-dire là où les troupes US sont effec­ti­ve­ment déployées. Une très grande majo­rité esti­mait que la pré­sence des troupes US aug­men­tait le niveau de vio­lence. Et un taux remar­quable de 60 pour cent – une moyenne sur l’ensemble de l’Irak, ce qui signi­fie des taux encore plus élevés dans les zones où nos sol­dats sont sta­tion­nés – trou­vait que l’armée US consti­tuait une cible légi­time. Il y a donc un large consen­sus entre Irakiens et Etats-uniens sur ce qu’il fau­drait faire en Irak, à savoir : reti­rer immé­dia­te­ment les troupes ou éta­blir un calen­drier de retrait précis.

Devant un tel consen­sus, la réac­tion post-élec­to­rale du gou­ver­ne­ment états-unien consista à bafouer l’opinion publique et aug­men­ter le nombre de sol­dats de 30 000 ou 50 000. De manière pré­vi­sible, un pré­texte fût invo­qué. « Nous sommes confron­tés à une ingé­rence étran­gère en Irak, contre laquelle nous devons défendre les Irakiens. Les Iraniens sont en train de s’ingérer en Irak. » Ensuite sont arri­vées les soi-disant preuves sur des engins explo­sifs, des bombes posées le long des routes et por­tant des marques ira­niennes. On par­lait aussi de la pré­sence de forces ira­niennes en Irak. « Que pou­vons-nous faire ? Il faut une esca­lade pour pro­té­ger l’Irak contre une inter­ven­tion étran­gère. »

Puis s’est ins­tauré le « débat ». Nous vivons dans une société libre et ouverte, n’est-ce pas, alors nos débats sont « vifs ». D’un côté il y avait les fau­cons qui disaient « les Iraniens s’ingèrent en Irak, il faut donc les bom­bar­der. » De l’autre côté il y avait les colombes qui disaient « nous ne sommes pas cer­tains que ces infor­ma­tions soient cor­rectes, nous avons peut-être mal lu les numé­ros de série sur les engins ou ce sont peut-être les Gardiens de la Révolution et pas le gou­ver­ne­ment… »

C’est ainsi que nous avons assisté au genre de débat habi­tuel qui illustre de manière per­cu­tante les dif­fé­rents sys­tèmes de pro­pa­gande. Pour citer les plus évi­dents, en exa­gé­rant un peu : la pro­pa­gande des états tota­li­taires, qu’il faut accep­ter ou sinon… Et ce « sinon » peut avoir dif­fé­rentes consé­quences selon la nature du régime. Les gens sont libres de croire ce qu’ils veulent du moment qu’ils obéissent.

Les socié­tés démo­cra­tiques ont recours à une autre méthode : la « ligne du Parti » n’est pas expres­sé­ment for­mu­lée. Le faire serait une erreur. Ce qui se passe, c’est que la ligne est posée comme une évi­dence et ensuite un débat vif est orga­nisé dans les limites du cadre posé par la ligne du Parti. Cela répond à deux objec­tifs. D’abord, ça donne l’impression d’une société libre et ouverte puisque nos débats sont « vifs ». Ensuite, cela ins­taure une ligne de pro­pa­gande qui devient une sorte d’évidence, comme l’air que vous res­pi­rez. Et ce fut le cas.

Nous avons là un exemple clas­sique. Tout le débat autour de « l’ingérence » en Irak n’a de sens que si vous assi­mi­lez cette idée que « le monde nous appar­tient ». Si le monde nous appar­tient, alors la seule ingé­rence étran­gère envi­sa­geable, dans un pays que nous avons envahi et que nous occu­pons, est for­cé­ment celle de l’Iran.

Si vous suivez le débat qui a lieu ici sur cette ingé­rence ira­nienne, et ce débat n’est pas clos, per­sonne ici ne fait remar­quer que les termes de ce débat sont insen­sés. Comment peut-on accu­ser l’Iran de s’ingérer dans les affaires d’un pays que nous avons envahi et occupé ? Cela n’a de sens que dans le cadre de cette pré­somp­tion selon laquelle « le monde nous appar­tient ». Une fois cette idée bien assi­mi­lée, tout le reste de la dis­cus­sion devient par­fai­te­ment sensée.

On peut lire aussi beau­coup de com­pa­rai­sons entre le Vietnam et l’Irak. En réa­lité, on ne peut pas vrai­ment les com­pa­rer. La nature de la guerre, ses objec­tifs, pra­ti­que­ment tout est dif­fé­rent, sauf sur un point : la manière dont la guerre est perçue aux Etats-Unis.

Dans les deux cas, on parle par­fois de « bour­bier ». C’est quoi un bour­bier ? Aujourd’hui, on recon­naît que le Vietnam fut un bour­bier. A pré­sent on dis­cute pour savoir si l’Irak ne serait pas un nou­veau bour­bier. En d’autres termes, la seule ques­tion posée est celle-ci : « com­bien ça nous coûte ? »

Pour le Vietnam, un débat eut lieu. Pas au début de la guerre, en fait, car il y a eu si peu de débats au début que per­sonne ne se sou­vient en quelle année la guerre a com­mencé. Elle com­mença en 1962, pour ceux que ça inté­resse. C’est donc en 1962 que les Etats-Unis ont atta­qué le Vietnam. Mais il n’y a pas eu de débats, pas de dis­cus­sions, rien.

C’est seule­ment au milieu des années 60 que le débat fit son irrup­tion dans les médias. On y voyait s’exprimer l’éventail habi­tuel d’opinions entre fau­cons et colombes. Les fau­cons disaient que pour gagner, il fal­lait envoyer plus de sol­dats. Quant aux colombes, pre­nons Arthur Schlesinger, célèbre his­to­rien et conseiller de Kennedy. Schlesinger a écrit dans un livre en 1966 que nous devions tous prier pour que les fau­cons aient raison et que l’augmentation du nombre de troupes, qui appro­chait à l’époque le demi mil­lion, allait nous appor­ter la vic­toire. Si nous avions gagné, nous serions tous en train de louer la sagesse des diri­geants états-uniens qui nous auraient apporté la vic­toire sur un pays qu’ils auront réduit en ruines.

Aujourd’hui, vous pouvez reprendre ces phrases mot à mot et les placer dans la bouche des colombes. Ils prient tous pour que l’escalade soit un succès. Si c’est le cas, ce qui serait contraire à nos attentes, nous loue­rons la sagesse de l’administration Bush pour cette vic­toire sur un pays, soyons hon­nêtes, tota­le­ment ruiné et qui repré­sente pour sa popu­la­tion un des pires désastres de l’histoire mili­taire.

Parmi l’éventail des opi­nions qui s’expriment dans les grands médias, en se posi­tio­nant le plus à gauche pos­sible, vous trou­vez quelqu’un comme Anthony Lewis qui, à la fin de la guerre du Vietnam en 1975, écri­vit rétros­pec­ti­ve­ment que la guerre avait été déclen­chée avec de bonnes inten­tions ; ce qui est exact, par défi­ni­tion, parce qu’après tout, c’était « notre » guerre. Cette guerre, donc, fut déclen­chée avec de bonnes inten­tions mais, en 1969, dit il, il était déjà clair que la guerre était fina­le­ment une erreur. Une vic­toire coû­te­rait trop cher – pour nous – alors c’était une erreur et il fal­lait se reti­rer. C’était la cri­tique la plus radi­cale qu’on pou­vait entendre dans les médias.

Peu de choses ont changé depuis. Au Vietnam, nous pou­vions nous reti­rer parce que les Etats-Unis avaient fina­le­ment atteint une grande partie de leurs objec­tifs là-bas. Par contre, nous ne pou­vons pas nous reti­rer de l’Irak parce que nous n’avons pas encore atteint nos objec­tifs.

Et pour ceux d’entre vous qui sont assez agés pour s’en sou­ve­nir – ou qui ont lu quelque chose à ce sujet – vous remar­que­rez que le mou­ve­ment paci­fiste était plus ou moins sur la même ligne. A l’instar du débat orga­nisé dans les grands médias, l’opposition à la guerre, y com­pris le mou­ve­ment paci­fiste, por­tait essen­tiel­le­ment sur les bom­bar­de­ments au nord du Vietnam.

Lorsque les Etats-Unis ont com­mencé à bom­bar­der régu­liè­re­ment le Nord Vietnam, à partir de février 1965, ils ont aussi inten­si­fié par trois les bom­bar­de­ments dans le Sud – qui fai­sait déjà l’objet d’une agres­sion depuis trois ans. Quelques cen­taines de mil­liers de Vietnamiens furent tués et des mil­liers, sinon des dizaines de mil­liers, enfer­més dans des camps de concen­tra­tion. Les Etats-Unis ont livré une guerre chi­mique pour détruire les récoltes et la végé­ta­tion qui ser­vait de cou­ver­ture et pro­tec­tion. En 1965, le Sud Vietnam était déjà tota­le­ment ravagé.

Bombarder le Sud ne coû­tait rien aux Etats-Unis parce que le Sud n’avait pas de défense. Bombarder le Nord par contre était risqué. En bom­bar­dant le Nord, nous bom­bar­dions les ports où nous pou­vions tou­cher un navire russe, ce qui pou­vait deve­nir dan­ge­reux. En bom­bar­dant les che­mins de fer chi­nois – il se trouve que les voies fer­rées chi­noises entre le sud-est et le sud-ouest du pays passent par le ter­ri­toire du Nord Vietnam – nous pre­nions là aussi des risques.

Les Chinois furent accu­sés, à raison, d’envoyer des troupes au Vietnam. Ces troupes ser­vaient prin­ci­pa­le­ment pour la recons­truc­tion des voies détruites par les bom­bar­de­ments. Nous appe­lions ça une « ingé­rence » dans nos affaires et notre droit de bom­bar­der le Nord Vietnam. Ainsi la plu­part des débats tour­naient autour de ces bom­bar­de­ments dans le Nord. Même le slogan du mou­ve­ment paci­fiste « halte aux bom­bar­de­ments » fai­sait réfé­rence à ces bom­bar­de­ments là.

En 1967, un émi­nent spé­cia­liste du Vietnam, Bernard Fall, his­to­rien en affaires mili­taires et unique spé­cia­liste du Vietnam res­pecté par le gou­ver­ne­ment états-unien – c’était un faucon mais un faucon qui se pré­oc­cu­pait du sort des Vietnamiens – écri­vit que la ques­tion était de savoir si le Vietnam allait sur­vivre en tant qu’entité cultu­relle et his­to­rique après des bom­bar­de­ments d’une inten­sité incon­nue jusqu’alors pour un pays de cette taille. Il par­lait du Sud. Son esprit ne voyait que les bom­bar­de­ments sur le Sud. Mais cela n’avait pas grande impor­tance et comme ça ne coû­tait rien, nous pou­vions conti­nuer. Le débat se limi­tait à ça et on ne peut le com­prendre que si l’on assi­mile cette idée que « le monde nous appar­tient ».

Si vous lisez par exemple, les « Pentagon Papers », vous consta­te­rez que le bom­bar­de­ment du Nord fut l’objet d’une pla­ni­fi­ca­tion très détaillée, très méti­cu­leuse, afin de déter­mi­ner jusqu’où nous pou­vions aller – et ce qui se pas­se­rait si nous allions trop loin… Pour ce qui concerne le bom­bar­de­ment du Sud, aucune ques­tion ne fût posée. Aucune. Juste de temps en temps un com­mu­ni­qué du genre « OK, nous allons mul­ti­plier les bom­bar­de­ments par trois », ou quelque chose comme ça.

Si vous lisez les mémoires de guerre de Robert McNamara – consi­déré à l’époque comme une colombe – celui-ci raconte la pla­ni­fi­ca­tion méti­cu­leuse du bom­bar­de­ment du Nord. Mais il ne fait aucune allu­sion à sa déci­sion de mul­ti­plier par trois les bom­bar­de­ments dans le Sud.

Pour ce qui concerne le Vietnam, je dois pré­ci­ser que tout ce que je viens de racon­ter ne concerne que les « voix auto­ri­sées », celles qui pou­vaient s’exprimer dans les médias, y com­pris les diri­geants du mou­ve­ment paci­fiste. Mais il y avait aussi l’opinion publique, et celle-ci était radi­ca­le­ment dif­fé­rente. En 1969, près de 70 pour cent de l’opinion publique ne pen­sait pas que la guerre était une erreur, non, elle pen­sait que la guerre était fon­da­men­ta­le­ment injuste et immo­rale. C’était les termes précis du son­dage et le chiffre n’a pas beau­coup évolué selon les son­dages les plus récents de ces der­nières années. Ces chiffres sont remar­quables parce que les per­sonnes qui répondent ainsi à un tel son­dage doivent se dire « je suis le seul qui pense comme ça ». Parce qu’ils ne l’ont cer­tai­ne­ment pas lu quelque part, ni entendu. C’était pour­tant une opi­nion majo­ri­taire dans le public.

Et sur de nom­breux sujets, on constate la même chose. Mais pour les voix auto­ri­sées dans les médias, c’est plus ou moins comme je viens de le décrire – un débat « vigou­reux » entre fau­cons et colombes, d’accord entre eux sur cette idée que le monde nous appar­tient. Alors la seule chose qui compte c’est de savoir com­bien ça nous coûte ou éven­tuel­le­ment, pour les plus sen­sibles d’entre eux, si nous ne serions pas par hasard en train d’en tuer un peu trop…

Pour en reve­nir à l’élection, il y eut beau­coup de décep­tion parmi les oppo­sants à la guerre – la majo­rité de la popu­la­tion – lorsque le Congrès ne prit aucune mesure concer­nant le retrait des troupes. Il y eût une pro­po­si­tion de loi pré­sen­tée par les Démocrates, mais elle fût blo­quée par un veto. Si vous exa­mi­nez cette pro­po­si­tion, vous consta­te­rez qu’elle ne deman­dait pas un retrait. Une bonne ana­lyse en a été faite par le géné­ral Kevin Ryan, qui fré­quenta Kennedy School à Harvard. Il exa­mina la pro­po­si­tion et conclut que celle-ci devait être rebap­ti­sée en une pro­po­si­tion de « redé­fi­ni­tion de l’ordre de mis­sion ». Elle pré­voyait de lais­ser le même nombre de sol­dats, mais avec un ordre de mis­sion dif­fé­rent.

Il dit que cette pro­po­si­tion, avant tout, auto­ri­sait des mesures excep­tion­nelles au nom de la sécu­rité natio­nale. Si le pré­sident disait qu’il y avait un risque pour la sécu­rité natio­nale, il avait carte blanche – fin de la pro­po­si­tion. La deuxième chose, c’est qu’elle auto­ri­sait les acti­vi­tés anti-ter­ro­ristes. Ce qui veut dire tout et n’importe quoi. Et enfin, elle auto­ri­sait l’entraînement des forces Irakiennes. Là aussi, on peut com­prendre ce que l’on veut.

Ensuite, elle disait que les troupes devaient rester pour assu­rer la pro­tec­tion des forces et sites états-uniens. C’était quoi les « forces états-uniennes » à pro­té­ger ? C’était les forces embar­quées au sein d’unités mili­taires ira­kiennes, là où 60% de leurs com­pa­gnons d’armes estiment que les troupes US consti­tuent autant des cibles légi­times. Il se trouve que ce chiffre est en pro­gres­sion constante, alors il est pro­ba­ble­ment encore plus élevé aujourd’hui.

Il était prévu aussi de nom­breuses mesures de pro­tec­tion. Quels sont les sites qui néces­sitent une pro­tec­tion ? La pro­po­si­tion Démocrate ne le pré­ci­sait pas, mais parmi les sites à pro­té­ger se trouve ce qu’on appelle « l’ambassade ». L’ambassade des Etats-Unis ne res­semble à rien de connu. Il s’agit d’une ville à l’intérieur de la zone verte, la zone pro­té­gée de l’Irak, gérée par les Etats-Unis. On y trouve de tout, depuis un Mac Do jusqu’aux mis­siles, tout ce que vous voulez. Ils n’ont pas construit cet énorme site avec l’intention d’en partir.

Il existe d’autres sites. Des « bases mili­taires semi per­ma­nentes », qui sont en train d’être construites un peu par­tout dans le pays. « Semi per­ma­nentes » signi­fie « per­ma­nentes », c’est-à-dire aussi long­temps que nous vou­lons.

Dans son ana­lyse, le géné­ral Ryan a oublié beau­coup de choses. Il a oublié de pré­ci­ser que les Etats-Unis gar­daient le contrôle de la logis­tique qui, dans une armée moderne, consti­tue un élé­ment stra­té­gique. Aujourd’hui, envi­ron 80 pour cent de l’approvisionnement arrive par le sud, depuis le Koweït, en tra­ver­sant un ter­ri­toire de gué­rilla, sujet donc aux attaques, Cela signi­fie qu’il faut poster de nom­breux sol­dats pour sécu­ri­ser la voie. Et, bien sûr, le contrôle de la logis­tique permet aussi de contrô­ler l’armée ira­kienne.

La pro­po­si­tion Démocrate ne men­tion­nait pas les Forces Aériennes. Les Forces Aériennes font ce qu’elles veulent. Elles bom­bardent régu­liè­re­ment et peuvent bom­bar­der encore plus. La pro­po­si­tion ne men­tion­nait pas les mer­ce­naires, dont le nombre est loin d’être négli­geable. Selon cer­taines sources comme le Wall Street Journal, leur nombre est estimé à 130.000, soit l’équivalent de nos sol­dats ; Ce n’est pas sur­pre­nant car la manière clas­sique de mener une guerre colo­niale, c’est de faire appel à des mer­ce­naires et de ne pas enga­ger ses propres troupes – comme la Légion Etrangère fran­çaise, les Gurkhas bri­tan­niques ou les Hessois pen­dant la Révolution. C’est une des rai­sons pour les­quelles la conscrip­tion a été abolie, pour avoir une armée pro­fes­sion­nelle qui ne soit pas com­po­sée de gens ramas­sés dans la rue.

Cette pro­po­si­tion de texte n’était donc bien qu’une redé­fi­ni­tion de l’ordre de mis­sion. Elle fût blo­quée par un veto parce qu’on consi­dé­rait qu’elle allait trop loin. Beaucoup de gens ont été déçus.

Cependant, il serait exa­géré de dire qu’aucun haut diri­geant à Washington n’a jamais demandé un retrait immé­diat des troupes. Il y en a eu. Je connais une per­sonne qui l’a demandé avec fer­meté. Lorsqu’on lui a demandé quelle était la solu­tion au pro­blème ira­kien, cette per­sonne a répondu que la solu­tion était assez simple et que c’était « le retrait de toutes les forces et armes étran­gères. » La per­sonne en ques­tion était Condoleeza Rice et elle ne par­lait pas des forces US, elle par­lait des forces et des armes ira­niennes. Ce qui est assez logique. Puisque le monde nous appar­tient, les sol­dats US ne peuvent être une force étran­gère. Ainsi, que nous enva­his­sions l’Irak ou le Canada, nous sommes les forces autoch­tones. Ce sont les Iraniens les forces étran­gères.

J’ai attendu pour voir si quelqu’un parmi la presse ferait remar­quer qu’il y avait quelque chose de drôle là-dedans. Pas un mot. Je pense que tout le monde a trouvé que son com­men­taire était par­fai­te­ment sensé. Mais je n’ai pas trouvé une seule per­sonne pour dire, hé, atten­dez une minute, il y a un grand nombre de forces étran­gères sur place, 150.000 sol­dats états-uniens et beau­coup d’armes états-uniens.

Il est donc logique que lorsque des marins bri­tan­niques ont été cap­tu­rés dans le Golfe par les forces ira­niennes, un débat ait démarré, « étaient-ils dans les eaux ter­ri­to­riales ira­kiennes ou ira­niennes ? ». En fait, il n’y a pas de réponse à cette ques­tion parce qu’il n’y a pas, à pro­pre­ment parler, de fron­tière, ce que cer­tains ne man­quèrent pas de sou­li­gner. Mais il sem­blait évident que si les marins avaient été cap­tu­rés en eaux ira­kiennes, l’Iran se ren­dait cou­pable d’un crime en inter­ve­nant hors de son ter­ri­toire. Par contre, la Grande Bretagne n’était pas cou­pable de se trou­ver dans les eaux ira­kiennes parce que la Grande Bretagne est un état allié des Etats-Unis et, puisque le monde nous appar­tient, elle avait le droit d’y être aussi.

Qu’en est-il d’une éven­tuelle guerre contre l’Iran ? Il y a des menaces très sérieuses de la part des Etats-Unis et d’Israël – un autre état ser­vile à nos inté­rêts – pour atta­quer l’Iran. Il se trouve qu’il existe une Charte des Nations Unies qui dit dans son article 2 que la menace ou le recours à la force dans les affaires inter­na­tio­nales consti­tue un crime. « La menace ou le recours ».

Est-ce que cela dérange quelqu’un ? Non, parce que nous sommes, par défi­ni­tion, un état hors-la-loi ou pour être plus précis, nos menaces et nos recours à la force ne sont jamais inter­na­tio­nales, elles sont for­cé­ment natio­nales, puisque le monde nous appar­tient. Donc, tout va bien. Alors nous mena­çons de bom­bar­der l’Iran – peut-être le ferons nous, peut-être pas. Serait-ce un acte légi­time ? Personne ne se pose la ques­tion ici. Certains disent que ce serait une erreur, mais per­sonne ne dit que ce serait illé­gi­time. Par exemple, les Démocrates au Congrès refusent de voter un amen­de­ment qui exi­ge­rait que le pou­voir exé­cu­tif informe le Congrès de son inten­tion de bom­bar­der l’Iran – juste une consul­ta­tion, une infor­ma­tion. Même cette pro­po­si­tion là a été reje­tée.

Le monde entier est choqué par une telle éven­tua­lité. Ce serait un acte mons­trueux. Un émi­nent his­to­rien Britannique, Correlli Barnett, a récem­ment écrit que si les Etats-Unis atta­quaient, ou si Israël atta­quait, ce serait la troi­sième guerre mon­diale. L’attaque contre l’Irak a été suf­fi­sam­ment hor­rible. A part la dévas­ta­tion pro­vo­quée dans le pays, le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies a revu ses chiffres et estime qu’environ 4,2 mil­lions de per­sonnes sont des réfu­giés, plus de 2 mil­lions ont fui le pays et 2 mil­lions ont fui à l’intérieur du pays. S’ajoute à cela le nombre de tués, que nous pou­vons extra­po­ler à partir des der­nières études et éva­luer à pro­ba­ble­ment envi­ron 1 mil­lion.

Les ser­vices de ren­sei­gne­ment US, et d’autres ser­vices et experts indé­pen­dants, avaient prévu qu’une attaque contre l’Irak aug­men­te­rait les risques de ter­ro­risme et de pro­li­fé­ra­tion nucléaire. Ils étaient lar­ge­ment en des­sous de la vérité. Des spé­cia­listes renom­més en affaires de ter­ro­risme, Peter Bergen et Paul Cruickshank, esti­mèrent, prin­ci­pa­le­ment à partir de chiffres offi­ciels, que ce qu’ils appellent « l’effet Irakien » a mul­ti­plié le risque de ter­ro­risme par sept, ce qui fait beau­coup. Ce qui vous donne une idée de la prio­rité accor­dée par nos diri­geants à la pro­tec­tion de la popu­la­tion. Elle est très basse.

Que serait donc « l’effet Iran » ? Incalculable. Ce pour­rait être une troi­sième guerre mon­diale. Probablement une aug­men­ta­tion bru­tale du ter­ro­risme, et Dieu sait quoi. Même les états autour de l’Iran, et qui n’aiment pas l’Iran – le Pakistan, l’Arabie Saoudite, la Turquie – pré­fé­re­raient un Iran doté de l’arme nucléaire à une inter­ven­tion mili­taire US, et ils ont raison car une inter­ven­tion mili­taire serait dévas­ta­trice. Ce qui ne signi­fie pas que nous n’allons pas le faire. Il n’y a pra­ti­que­ment aucune dis­cus­sion ici sur la légi­ti­mité d’une telle action parce que, encore une fois, tout ce que nous fai­sons est for­cé­ment légi­time, et la seule ques­tion posée est celle du coût d’une telle opé­ra­tion.

Y’a-t-il une solu­tion à la crise US-Iran ? Il existe des solu­tions envi­sa­geables. Par exemple, un accord qui auto­ri­se­rait l’Iran à se doter de l’énergie nucléaire, comme tous les signa­taires du traité de non-pro­li­fé­ra­tion, mais pas d’armes nucléaires. De plus, cela favo­ri­se­rait la créa­tion d’une zone dénu­cléa­ri­sée au Moyen Orient. Une telle zone inclu­rait l’Iran, Israël, qui a des cen­taines d’armes nucléaires, et toutes les forces états-uniennes ou bri­tan­niques déployées dans la région. Une troi­sième mesure serait que les Etats-Unis et d’autres états nucléaires res­pectent leurs obli­ga­tions légales, par un consen­sus de la Cour Internationale de Justice, et fassent des gestes de bonne volonté et pro­cèdent à l’élimination totale de leur arse­nal nucléaire.

C’est fai­sable, mais à une condi­tion : que les Etats-Unis et l’Iran deviennent de véri­tables démo­cra­ties, parce que ce que je viens de dire à propos de l’opinion publique est vrai pour l’écrasante majo­rité des popu­la­tions, en Iran comme aux Etats-Unis. Sur tout ce que je viens de parler, les majo­ri­tés sont écra­santes. Alors oui, il y aurait une solu­tion si ces deux socié­tés étaient de véri­tables démo­cra­ties, c’est-à-dire des socié­tés où l’opinion publique aurait un impact sur la poli­tique du pays. Le pro­blème aux Etats-Unis est que les acteurs sociaux et poli­tiques sont inca­pables d’appliquer une poli­tique sou­te­nue par l’écrasante majo­rité de la popu­la­tion. On pour­rait le faire, bien sûr. Si les pay­sans boli­viens peuvent le faire, pour­quoi pas nous ?

Pouvons-nous rendre l’Iran plus démo­cra­tique ? Indirectement, oui. Nous pou­vons accor­der plus d’attention aux dis­si­dents et aux réfor­ma­teurs qui luttent cou­ra­geu­se­ment pour plus de démo­cra­tie dans leur pays. Et nous connais­sons par­fai­te­ment leurs opi­nions, ils ne s’en cachent pas. Ils sup­plient les Etats-Unis de reti­rer leurs menaces contre l’Iran. Plus nous mena­çons l’Iran, plus nous ren­for­çons le camp réac­tion­naire et fana­tique. En les mena­çant, nous les ren­for­çons. C’est exac­te­ment ce qui est en train de se passer. Les menaces ont abouti, de manière assez pré­vi­sible, à des répres­sions,

A pré­sent les Etats-Unis se disent scan­da­li­sés par la répres­sion, et qu’il faut pro­tes­ter. Mais nous devrions recon­naître que cette répres­sion est la consé­quence directe et pré­vi­sible des menaces bran­dies par les Etats-Unis. Alors, si nous pre­nons des mesures et que ces mesures pro­duisent des effets pré­vi­sibles, condam­ner les effets relève d’une hypo­cri­sie totale.

Tenez, dans le cas de Cuba, deux tiers des états-uniens pensent que nous devrions lever l’embargo, toutes les menaces et réta­blir les rela­tions diplo­ma­tiques. Et ceci est vrai depuis que les son­dages ont com­mencé, il y a envi­ron 30 ans. Les chiffres varient, mais ils sont à peu près à ce niveau. Ils n’ont aucun effet sur la poli­tique des Etats-Unis, ni envers l’Iran, ni envers Cuba, ni envers tout autre pays.

Il y a donc un pro­blème et ce pro­blème est que les Etats-Unis ne fonc­tion­ne­ment pas comme une démo­cra­tie. L’opinion publique ne compte pas et parmi les cercles diri­geants il s’agit là d’un prin­cipe admis : l’opinion publique ne compte pas. Le seul prin­cipe qui compte est que le monde nous appar­tient et tous les autres peuvent aller se faire voir ailleurs, qu’ils soient états-uniens ou pas.

Alors oui, il existe une solu­tion poten­tielle à un pro­blème dan­ge­reux et c’est tou­jours la même : faire en sorte que notre propre pays devienne une véri­table démo­cra­tie. Mais ceci est en pleine contra­dic­tion avec les pré­somp­tions d’une élite qui pense que le monde lui appar­tient et que toutes ces ques­tions ne concernent pas le public, que ce soit en matière de poli­tique étran­gère ou autre.

Un jour, j’étais en voi­ture et j’écoutais la radio NPR. NPR est consi­déré ici comme très à gauche. J’ai lu quelque chose, je ne sais pas si c’est vrai, une cita­tion d’Obama, qui repré­sente un espoir pour les colombes libé­rales, où il aurait affirmé que l’éventail des opi­nions aux Etats-Unis s’étendait d’un extré­misme à l’autre, de Rush Limbaugh à NPR. La vérité, disait-il, se situe entre les deux et que c’est là qu’il allait être, au centre, entre les extrêmes.

Il y avait donc un débat sur NPR – c’était un peu comme dans un club de Harvard – des gens sérieux, édu­qués, qui s’exprimaient sans fautes de gram­maire, qui savent de quoi ils parlent et plutôt polis. Le débat tour­nait autour du sys­tème de défense anti-mis­siles que les Etats-Unis tentent d’implanter en Tchécoslovaquie et en Pologne et sur la réac­tion des Russes. La ques­tion prin­ci­pale était, « qu’est-ce qui leur arrive, aux Russes ? Pourquoi réagissent-ils d’une manière aussi agres­sive et irra­tion­nelle ? Veulent-ils déclen­cher une nou­velle Guerre Froide ? Il y a quelque chose qui cloche chez ces types. Y’a-t-il moyen de calmer leur para­noïa ? »

Puis le grand spé­cia­liste est inter­venu, je crois qu’il était du Pentagone ou quelque chose comme ça, et il a fait remar­quer, à raison, qu’un sys­tème de défense anti-mis­siles était avant tout un sys­tème offen­sif. Tous les ana­lystes stra­té­giques le savent. Si on y réflé­chit un ins­tant, la raison est évi­dente. Un sys­tème de défense anti-mis­siles ne pourra jamais tota­le­ment empê­cher une pre­mière frappe mais pour­rait, en prin­cipe, s’il marche, empê­cher une riposte. Si vous atta­quez un pays en pre­mier et que vous le rayez pra­ti­que­ment de la carte, si vous avez un sys­tème de défense anti-mis­siles et que vous les empê­chez de ripos­ter, vous seriez alors pro­tégé, ou par­tiel­le­ment pro­tégé. Si un pays pos­sède un sys­tème de défense anti-mis­siles opé­rant, ça lui donne plus de lati­tude pour déclen­cher une pre­mière frappe. Tout ceci est évident et n’est pas un secret. Tous les ana­lystes le savent. Je pour­rais l’expliquer à mes petits enfants qui le com­pren­draient.

Alors sur NPR tout le monde s’accordait pour dire qu’un sys­tème de défense anti-mis­siles est une arme offen­sive. Puis arriva la deuxième partie du débat. Bon, disaient les par­ti­sans du sys­tème, les Russes ne devraient pas se faire du souci. D’abord parce que le sys­tème n’est pas encore tout à fait au point et n’est donc pas tout à fait une arme offen­sive. Puis ils ont dit que de toutes façons, la ques­tion n’était pas là puisque le sys­tème était dirigé contre l’Iran et pas contre la Russie. Fin du débat.

Donc, pre­miè­re­ment, le sys­tème anti-mis­siles est une arme offen­sive ; deuxiè­me­ment, il est dirigé contre l’Iran. Vous pouvez à pré­sent tenter un exer­cice de logique. Que peut-on conclure à partir de ces deux affir­ma­tions ? La conclu­sion est que nous avons là une arme offen­sive diri­gée contre l’Iran. Puisque le monde appar­tient aux Etats-Unis, quel mal y aurait-il à poin­ter une arme offen­sive contre l’Iran ? La conclu­sion n’a pas été pro­non­cée. C’était inutile. Cela découle du fait que le monde nous appar­tient.

Il y a peut-être un an ou deux, l’Allemagne a vendu à Israël des sous-marins équi­pés pour porter des armes nucléaires. Pourquoi Israël aurait-il besoin de sous-marins équi­pés d’armes nucléaires ? Il n’y a qu’une raison ima­gi­nable et tous ceux dotés d’un cer­veau en Allemagne l’ont com­pris – et la hié­rar­chie mili­taire le com­prend très cer­tai­ne­ment – il s’agit d’une arme offen­sive contre l’Iran. Les sous-marins alle­mands envoient le mes­sage sui­vant aux Iraniens : si vous ripos­tez à une attaque, vous serez anni­hi­lés.

Les pré­ceptes de l’impérialisme occi­den­tal sont très pro­fon­dé­ment enra­ci­nés. Le monde appar­tient à l’Occident et aujourd’hui les Etats-Unis dirigent l’Occident alors, bien sûr, ils col­la­borent. Le fait que l’Europe four­nisse la pre­mière arme offen­sive contre l’Iran n’a pro­ba­ble­ment sou­levé aucun com­men­taire. Pourquoi faire ?

Oubliez l’histoire, ça n’a pas d’importance, c’est le genre de truc « rin­gard » et ennuyeux que nous n’avons pas besoin de connaître. Mais la plu­part des pays prêtent atten­tion à l’histoire. Par exemple, aux Etats-Unis il n’y a aucune dis­cus­sion sur l’histoire des rela­tions US-Iran. Aux Etats-Unis, il n’existe qu’un seul évé­ne­ment dans l’histoire ira­nienne et c’est l’année 1979 lorsque les Iraniens ont ren­versé le tyran que les Etats-Unis sou­te­naient et prirent quelques otages pen­dant plus d’un an. Il fal­lait les punir pour ça.

Mais pour les Iraniens, leur his­toire est celle de plus de 50 ans de tor­tures non-stop infli­gées par les Etats-Unis. En 1953, les Etats-Unis ren­ver­sèrent un régime élu pour ins­tal­ler à la place un tyran brutal, le Chah, et ils l’ont sou­tenu sans faille pen­dant qu’il bat­tait pra­ti­que­ment tous les records en matière de vio­la­tions des droits de l’homme dans le monde – tor­tures, assas­si­nats, tout ce que vous pouvez ima­gi­ner. En fait, le pré­sident Carter, lorsqu’il visita l’Iran en décembre 1978, chanta les louanges au Chah et à l’amour que lui mani­fes­tait son peuple et ainsi de suite. Ceci a d’ailleurs pro­ba­ble­ment eu pour effet de pré­ci­pi­ter son ren­ver­se­ment. Bien sûr les Iraniens ont une drôle de façon de se sou­ve­nir de leur passé et de qui en est le res­pon­sable. Lorsque le Chah fût ren­versé, l’administration Carter a immé­dia­te­ment fomenté un coup d’état mili­taire en envoyant des armes via Israël pour tenter de sou­te­nir des mili­taires et ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment. Nous nous sommes aus­si­tôt mis à sou­te­nir l’Irak, c’est-à-dire Saddam Hussein, et l’invasion de l’Iran.

Saddam Hussein fut exé­cuté pour des crimes commis en 1982. Par rap­port au per­son­nage, les crimes qu’on lui repro­chait étaient plutôt bénins – une com­pli­cité dans l’assassinat de 150 per­sonnes. Il man­quait quelque chose dans le tableau. 1982 est une année très impor­tante pour les rela­tions US-Iran. C’était l’année où Ronald Reagan retira l’Irak de la liste des pays sou­te­nant le ter­ro­risme pour pou­voir four­nir à l’Irak les armes pour enva­hir l’Iran. C’était en 1982. Une année plus tard, Donald Rumsfeld fut envoyé pour conclure le marché. Les Iraniens se sou­viennent très bien de la guerre qui s’ensuivit et au cours de laquelle des cen­taines de mil­liers d’entre eux furent mas­sa­crés grâce à l’aide US à l’Irak. Peut-être se sou­viennent-ils aussi qu’un an après la fin de la guerre, en 1989, le gou­ver­ne­ment des Etats-Unis a invité des ingé­nieurs ira­kiens à venir aux Etats-Unis pour rece­voir une for­ma­tion pous­sée au déve­lop­pe­ment d’armes nucléaires.

Que dire des Russes ? Eux aussi ont une his­toire. Une partie de leur his­toire est qu’au cours du siècle der­nier, le Russie a été enva­hie et pra­ti­que­ment détruite à trois reprises via les pays de l’Est. Vous pouvez vous arrê­ter un ins­tant et vous deman­der quelle était la der­nière fois que les Etats-Unis ont été enva­his via le Canada ou le Mexique ? Ca n’arrive jamais. Nous écra­sons les autres et nous sommes tou­jours en sécu­rité. Mais les Russes n’ont pas ce luxe. En 1990 un évé­ne­ment remar­quable a eu lieu. Franchement, j’étais aba­sourdi. Gorbatchev a auto­risé la réuni­fi­ca­tion de l’Allemagne, c’est-à-dire son inté­gra­tion à l’Ouest et l’émergence une nou­velle force mili­taire au sein d’une alliance mili­taire hos­tile. Nous par­lons de l’Allemagne, qui a pra­ti­que­ment détruit la Russie à deux reprises. Ce fût un évé­ne­ment tout à fait remar­quable.

Mais il y eut un mal­en­tendu. Le pré­sident de l’époque, George Bush (père), avait assuré que l’OTAN ne s’étendrait pas à l’Est. Les Russes deman­daient aussi, mais n’ont pas obtenu, un accord pour une zone dénu­cléa­ri­sée dans l’Arctique et les Baltiques, ce qui leur aurait donné un peu de pro­tec­tion contre une attaque nucléaire. C’était l’accord de 1990. Puis Bill Clinton est arrivé au pou­voir, le soi-disant libé­ral. Une des ses pre­mières déci­sions fut de rompre l’accord, uni­la­té­ra­le­ment, et d’entreprendre l’expansion de l’OTAN à l’Est.

Du point de vue des Russes, l’affaire était très grave, pour ceux qui ont la mémoire de l’histoire. La Russie a perdu 25 mil­lions de per­sonnes pen­dant la Deuxième Guerre Mondiale et plus de 3 mil­lions pen­dant la pre­mière. Mais puisque le monde appar­tient aux Etats-Unis, si nous vou­lons mena­cer la Russie, ce n’est pas un pro­blème. Tout cela au nom de la liberté et de la jus­tice, après tout, et s’ils font des com­men­taires déso­bli­geants, nous nous deman­dons ce qui peut bien leur arri­ver. Pourquoi est-ce que Poutine est en colère, comme si quelqu’un les mena­çait ? Et qui pour­rions nous mena­cer, si le monde nous appar­tient ?

Un nou­veau sujet qui fait la une des jour­naux main­te­nant est « l’agressivité » de la Chine. On se pré­oc­cupe beau­coup du fait que le Chine est en train de ren­for­cer son sys­tème d’armement. Est-ce que la Chine a prévu de conqué­rir le monde ? Beaucoup de débats à ce sujet. Alors, qu’est-ce qui se passe ? Pendant des années la Chine s’est acti­vée pour tenter d’empêcher une mili­ta­ri­sa­tion de l’espace. Si vous exa­mi­nez les débats à la Commission sur le Désarmement de l’Assemblée Générale de l’ONU, les votes sont de 160 contre 1 ou 2. Les Etats-Unis insistent pour mili­ta­ri­ser l’espace. Ils refusent que les trai­tés inter­disent la mili­ta­ri­sa­tion de l’espace.

Clinton pen­sait que les Etats-Unis devaient contrô­ler l’espace à des fins mili­taires. L’administration Bush est encore plus radi­cale. Elle pense que l’espace appar­tient aux Etats-Unis, selon ses propres termes, et que nous devons pos­sé­der l’espace à des fins mili­taires. Voilà le niveau du débat ici. Les Chinois ont tenté de l’arrêter, et on com­prend pour­quoi. Si vous lisez le jour­nal le plus res­pec­table du monde, je sup­pose, le Journal of the American Academy of Arts and Sciences, vous y trou­vez de fins ana­lystes, John Steinbrunner et Nancy Gallagher, qui nous aver­tis­saient, il y a quelques années, que l’agressivité de l’administration Bush nous menait vers ce qu’ils appe­laient « l’apocalypse final ». Il y aura des réac­tions bien sûr. Si vous mena­cez de détruire quelqu’un, ce der­nier réagira. Ces ana­lystes en appe­laient aux nations éprises de paix pour contrer agres­si­vité mili­taire de Bush. Ils espé­raient voir la Chine prendre la tête de ces nations. Cela en dit long sur l’impossibilité de démo­cra­ti­ser les Etats-Unis. Une fois encore, la logique der­rière tout ça est plutôt simple. Steinbrunner et Gallagher pré­sument que les Etats-Unis ne peuvent être démo­cra­tique, ils ne l’envisagent même pas, et placent donc leurs espoirs dans les capa­ci­tés d’intervention de la Chine.

Finalement, la Chine est effec­ti­ve­ment inter­ve­nue. Elle fit com­prendre aux Etats-Unis qu’elle avait bien remar­qué qu’ils ten­taient d’utiliser l’espace à des fins mili­taires. Alors la Chine a abattu un de ses propres satel­lites. Tout le monde com­prend pour­quoi – la mili­ta­ri­sa­tion et l’armement de l’espace repose sur des satel­lites. Alors que les mis­siles sont dif­fi­ciles et pra­ti­que­ment impos­sibles à inter­cep­ter, il est facile d’abattre un satel­lite parce qu’on connaît sa posi­tion. Alors la Chine a dit « ok, nous sommes au cou­rant que vous êtes en train de mili­ta­ri­ser l’espace. Nous allons vous contrer, non pas en mili­ta­ri­sant à notre tour, nous n’en sommes pas capables, mais en abat­tant vos satel­lites. » Tous les ana­lystes mili­taires l’ont com­pris et toute per­sonne censée peut le com­prendre aussi. Mais aux Etats-Unis le débat était : « est-ce que la Chine cherche à conqué­rir le monde en abat­tant des satel­lites ? »

Il y a envi­ron un an, il y a eu toute une série d’articles et de gros titres sur « l’escalade mili­taire de la Chine ». Le Pentagone affir­mait que la Chine avait ren­forcé ses capa­ci­tés offen­sives – jusqu’à 400 mis­siles à têtes nucléaires. Puis s’ensuivit un débat pour savoir si la Chine vou­lait conqué­rir le monde ou si les chiffres était faux, etc.

J’ouvre une paren­thèse. Combien y’a-t-il de mis­siles nucléaires offen­sives aux Etats-Unis ? La réponse est 10.000. La Chine en a peut-être main­te­nant 400, si vous vous fiez aux fau­cons. Et ça prou­ve­rait que la Chine veut conqué­rir le monde.

Si vous avez lu la presse inter­na­tio­nale récem­ment, il se trouve que le ren­for­ce­ment des capa­ci­tés mili­taires de la Chine est non seule­ment dû à l’agressivité des Etats-Unis par­tout dans le monde, mais aussi à la capa­cité accrue des Etats-Unis de détruire les sites de lan­ce­ment avec une pré­ci­sion jamais atteinte aupa­ra­vant. Qui veut conqué­rir le monde ? Les Chinois évi­dem­ment, puisque le monde nous appar­tient.

Il serait facile de conti­nuer ainsi indé­fi­ni­ment. Choisissez un sujet au hasard. C’est un bon exer­cice. Ce prin­cipe simple : « le monde nous appar­tient » suffit pour expli­quer de nom­breuses dis­cus­sions en matière de poli­tique étran­gère.

Je vou­drais ter­mi­ner avec quelques mots de George Orwell. Dans l’introduction à la Ferme des Animaux, il écri­vit « l’Angleterre est une société libre, mais pas très dif­fé­rente du monstre tota­li­taire que j’ai décrit ». Il dit qu’en Angleterre, les idées impo­pu­laires peuvent être éli­mi­nées sans recou­rir à la force. Puis il donne quelques exemples. A la fin il donne une brève expli­ca­tion, en deux phrases, mais qui touchent à l’essentiel. Il dit : une des rai­sons est que la presse appar­tient à des riches qui ont toutes les rai­sons du monde pour vou­loir empê­cher que cer­taines idées se répandent. Et la deuxième raison – je crois que c’est la plus impor­tante – est une édu­ca­tion appro­priée. Si vous avez fré­quenté les meilleures écoles, si vous êtes diplômé d’Oxford ou de Cambridge, ils vous ont incul­qué qu’il y a cer­taines choses qui ne se disent pas, et même qui ne se pensent pas. C’est la prin­ci­pale méthode pour empê­cher que cer­taines idées se répandent.

Les idées de la grande majo­rité de la popu­la­tion, tous ceux qui ne fré­quentent pas Harvard, Princeton, Oxford ou Cambridge, leur permet de réagir comme des êtres humains, comme ils le font sou­vent. Et il y a là une leçon à tirer pour tous les mili­tants.


Source : Z Magazine – The Spirit Of Resistance Lives – Traduction Le Grand Soir

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