Des crises ou une crise planétaire ?

« Nous vivons un moment où chaque petit effort de chaque petite seconde a un impact réel »

Par Mis en ligne le 17 février 2011

Nous vivons une crise dans laquelle il faut faire la distinction entre ce qui est normal et ce qui est exceptionnel, porteur de transformations, entre les problèmes de court terme et ceux de moyen terme. Après 1945, nous avons connu une longue période d’expansion économique – ce qu’en France on appelle les Trente Glorieuses. Cela a été aussi un moment d’hégémonie écrasante des États-Unis dans le cadre d’un relatif partage d’influences avec l’Union soviétique. Depuis 1970, environ, nous sommes dans une période de stagnation économique et, en même temps, de long déclin de l’hégémonie américaine, que la présidence de George W. Bush a cru enrayer avec une sorte de machisme militaire.

Le capi­ta­lisme a déjà connu de mul­tiples crises. Celle que nous vivons aujourd’hui est dif­fé­rente, c’est une crise struc­tu­relle. Les sys­tèmes his­to­riques, comme tous les sys­tèmes, vivent leur vie, mais à un moment donné, quand ils s’éloignent trop de l’équilibre, ils chan­cellent et deviennent chao­tiques. C’est ce qui se passe aujourd’hui pour le sys­tème capi­ta­liste. Il a miné ses propres pos­si­bi­li­tés de géné­rer des pro­fits tou­jours plus impor­tants pour les capi­ta­listes. Il devient incon­trô­lable – ce qui ne veut pas dire sans sens. La ques­tion n’est donc pas de savoir s’il va sur­vivre – il est entré dans sa phase ter­mi­nale –, mais de savoir ce qui va le rem­pla­cer. Nous sommes à une bifur­ca­tion devant deux alter­na­tives très dif­fé­rentes. D’un côté, un sys­tème qui fera pire en matière de hié­rar­chie, d’exploitation – cer­tains sont en train de faire ce choix his­to­rique. De l’autre, la pos­si­bi­lité d’aller vers un monde qui n’a jamais existé, rela­ti­ve­ment démo­cra­tique, éga­li­taire. Voilà la lutte poli­tique qui est devant nous.

De grands pro­blèmes comme le chan­ge­ment cli­ma­tique, l’épuisement des res­sources natu­relles, etc, viennent de la pensée absurde que la nature peut être mise au ser­vice du sys­tème éco­no­mique et ali­men­ter une crois­sance infi­nie. Actuellement, les mou­ve­ments indi­gènes d’Amérique latine parlent, eux aussi, de crise de civi­li­sa­tion, mais ils sub­sti­tuent à l’idée de crois­sance éco­no­mique, l’idée d’un point d’équilibre qui est « vivre bien ». Qu’est-ce que cela veut dire ? C’est ce dont il faut dis­cu­ter. Dans les dix der­nières années, la gauche mon­diale a eu ses meilleurs succès rela­tifs en Amérique latine où il y a eu, en même temps, une flo­rai­son des mou­ve­ments des peuples indi­gènes. Dans tous ces pays – Venezuela, Brésil, Bolivie, etc. –, il existe une ten­sion entre deux gauches. Les mou­ve­ments poli­tiques de la gauche tra­di­tion­nelle demandent au peuple d’augmenter le revenu natio­nal et de déve­lop­per les res­sources natu­relles. Ils accusent les mou­ve­ments indi­gènes de frei­ner et de faire le jeu des États-Unis ou des réac­tion­naires de leur propre pays. Les mou­ve­ments indi­gènes estiment, eux, que la gauche au pou­voir détruit toute pos­si­bi­lité d’autonomie et fait la même poli­tique que les gou­ver­ne­ments de droite qu’elle a rem­pla­cés. Cette ten­sion n’est pas propre à l’Amérique latine, elle est latente par­tout. Si la gauche, dans chaque pays et au niveau inter­na­tio­nal, ne trouve pas le moyen de résoudre cette contra­dic­tion au sein de ses propres forces, elle n’a pas la moindre chance de gagner face à ceux qui nous parlent de manière léni­fiante de capi­ta­lisme pro­gres­siste, vert, etc., et sont prêts à faire, d’ici trente ans, pire que le capi­ta­lisme. Il nous faut donc repen­ser l’idée de pro­grès que nous avons défi­nie essen­tiel­le­ment sur un plan éco­no­mique.

D’autres pro­blèmes encore ne sont pas simples à résoudre. Par exemple, concer­nant les reli­gions. Elles ne vont pas dis­pa­raître mais toutes sont confron­tées à la mise en cause par les femmes de leur machisme. C’est une ques­tion fon­da­men­tale qui peut trans­for­mer le monde.

À court terme, trois à cinq ans, nous sommes dans l’incertitude com­plète de ce qui va se passer pour les pays, les entre­prises, les indi­vi­dus. Les devises montent et des­cendent, on voit la situa­tion en Égypte, en Tunisie… Tout gou­ver­ne­ment actuel est instable, même celui des États-Unis. Dans ce contexte, le plus impor­tant pour les gens ordi­naires, c’est la survie. Un mou­ve­ment de gauche qui veut chan­ger la société doit tout faire, y com­pris des alliances dif­fi­ciles, pour mini­mi­ser les souf­frances. En même temps, il doit mener, sans com­pro­mis, la lutte à moyen terme. Sortir de cette situa­tion chao­tique pren­dra vingt, trente, qua­rante ans. Il ne faut pas penser que l’histoire est avec nous, elle est ce que nous en ferons. Mais, dans une situa­tion de crise struc­tu­relle, chaque petit effort de chaque petite seconde de chaque petite per­sonne a un impact réel. Aucune solu­tion, ni aucune issue n’est sûre, mais nous avons le bon­heur de vivre ce moment où nos efforts peuvent comp­ter réel­le­ment, si nous nous orga­ni­sons à tous les niveaux et dans tous les domaines.

(*) Dernier article paru dans Transform ! n° 7, novembre 2010.

Propos recueillis par J. S.

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