Monde arabe

« Nous assistons à la seconde vague historique du réveil arabe »

Par , Mis en ligne le 28 février 2011

Mémoire des luttes (MDL) : Que se passe-t-il actuel­le­ment dans le monde arabe ?

Tariq Ali (TA) : Selon moi, nous assis­tons à la seconde vague his­to­rique du réveil arabe. Le refus des peuples de baiser plus long­temps la main tenant le bâton qui les a punis pen­dant des décen­nies a ouvert un nou­veau cha­pitre dans l’histoire de la nation arabe. L’idée néo-conser­va­trice absurde selon laquelle les Arabes et les musul­mans sont géné­ti­que­ment hos­tiles à la démo­cra­tie a brûlé comme un par­che­min jeté dans le feu. Ceux qui fai­saient la pro­mo­tion de cette idée sont les plus mécon­tents. Je pense à Israël et à ses lob­byistes en Europe et aux Etats-Unis – ce que j’appelle l’Euro-Amérique -, à l’industrie mili­taire qui ven­dait tout ce qu’elle pou­vait à ces régimes, mais éga­le­ment aux diri­geants sous pres­sion d’Arabie Saoudite qui se demandent aujourd’hui si l’épidémie démo­cra­tique va venir se pro­pa­ger jusqu’à leur royaume tyran­nique.

Jusqu’à pré­sent, ces der­niers ont donné refuge à de nom­breux des­potes, mais, quand le moment vien­dra, où la famille royale saou­dienne va-t-elle trou­ver refuge ? Les diri­geants saou­diens doivent savoir que leurs pro­tec­teurs occi­den­taux, anciens ou nou­veaux, les jet­te­ront sans céré­mo­nie comme de vieilles chaus­settes, et pro­cla­me­ront qu’ils ont tou­jours été favo­rables à la démo­cra­tie.

S’il y avait une com­pa­rai­son à faire avec l’histoire euro­péenne, ce serait 1848, lorsque les sou­lè­ve­ments révo­lu­tion­naires prirent une forme conti­nen­tale, épar­gnant seule­ment la Grande-Bretagne et l’Espagne.

Comme les Européens de 1848, les peuples arabes luttent contre la domi­na­tion étran­gère : 82 % des Egyptiens ont une » image néga­tive des Etats-Unis » rap­pe­lait encore récem­ment un son­dage. Il n’a pas été jugé utile de leur poser la ques­tion au sujet des Européens…. Ils luttent contre la vio­la­tion de leurs droits démo­cra­tiques et contre une élite aveu­glée par sa propre illé­gi­ti­mité. Ils veulent plus de jus­tice éco­no­mique.

MDL : Quelles sont les carac­té­ris­tiques de cette « seconde vague du réveil arabe » ?

TA : La situa­tion est dif­fé­rente de celle que nous avons connue lors de la pre­mière vague du natio­na­lisme arabe. Celle-ci fut essen­tiel­le­ment anti-impé­ria­liste et avait pour prin­ci­pal objec­tif de débar­ras­ser la région des ves­tiges de l’Empire bri­tan­nique.

Les révo­lu­tions arabes actuelles, déclen­chées par la crise éco­no­mique, ont mobi­lisé la volonté, la créa­ti­vité et le pou­voir d’énormes mou­ve­ments de masse. Cependant, tous les aspects de la vie humaine n’ont pas pour autant été remis en ques­tion. Les droits sociaux, poli­tiques et reli­gieux font l’objet de farouches contro­verses en Tunisie, mais pas encore ailleurs, du moins pour l’instant. A ce jour, aucun nou­veau parti poli­tique n’a vu le jour, ce qui donne à penser que les batailles élec­to­rales à venir oppo­se­ront le libé­ra­lisme arabe et le conser­va­tisme arabe, dans ce der­nier cas sous la forme des Frères musul­mans, ver­sion locale de la démo­cra­tie chré­tienne euro­péenne.

Ces der­niers pren­dront pour modèles leurs core­li­gion­naires actuel­le­ment au pou­voir en Turquie et en Indonésie, et confor­ta­ble­ment ins­tal­lés dans le giron des Etats-Unis. Les diri­geants de la Confrérie pro­posent une tran­si­tion ultra-ordon­née si Washington joue le jeu avec eux, ce qui pour­rait bien être le cas. La dif­fé­rence avec la Turquie réside dans le fait que ce sont des mou­ve­ments de masse qui ont ren­versé ou menacent les des­potes du monde arabe. L’avenir pour­rait encore nous réser­ver des sur­prises si les régimes de tran­si­tion ou de suc­ces­sion pro­voquent des décep­tions sur le front social.

MDL : Comment les Etats-Unis vont-ils réagir ?

TA : L’hégémonie des Etats-Unis dans la région a été enta­mée, mais elle n’est pas détruite. Elle revien­dra, mais pas sous la même forme. Les régimes post-des­po­tiques vont être plus indé­pen­dants d’esprit, même si, en Égypte ou en Tunisie, l’armée sera tou­jours en place pour veiller à ce que rien n’aille trop loin. Le nou­veau gros pro­blème pour l’ Euro-Amérique a pour nom Bahreïn. Si les diri­geants de ce petit royaume – qui dépendent d’une armée domi­née par des offi­ciers et des sol­dats retrai­tés de l’armée pakis­ta­naise – sont des­ti­tués, alors il sera dif­fi­cile d’empêcher un sou­lè­ve­ment natio­nal-démo­cra­tique en Arabie Saoudite. Est-ce que Washington peut se per­mettre de rester les bras croi­sés face à une telle pers­pec­tive ? Ou bien les Etats-Unis vont-ils déployer leurs forces armées pour main­te­nir au pou­voir les klep­to­crates wah­ha­bites ?

MDL : Comment ana­ly­sez-vous la situa­tion en Libye ?

TA : Les racines des sou­lè­ve­ments en Libye ne sont pas dif­fé­rentes de celles qui expliquent les évé­ne­ments en Tunisie ou en Egypte. Mouammar Kadhafi a dirigé le pays d’une main de fer. S’il a pu par­fois avoir recours à une rhé­to­rique anti-impé­ria­liste dans un loin­tain passé, il a, ces der­nières décen­nies, direc­te­ment col­la­boré avec l’ Euro-Amérique. L’idéologue de Tony Blair, Anthony Giddens, a fait des éloges dithy­ram­biques du Guide. Le style de vie de ce der­nier et ses poli­tiques excen­triques l’ont rendu inapte à moder­ni­ser son pays. Malgré ses qua­rante années pas­sées au pou­voir, les Libyens ont un plus mau­vais niveau d’éducation que les Tunisiens et le sys­tème de santé du pays est très défi­cient.

Le bilan de Kadhafi, c’est un Etat-parti unique dégé­néré, les empri­son­ne­ments et l’utilisation de la tor­ture. Et tout cela, pour main­te­nir sa famille au pou­voir. Sa déci­sion de recou­rir à l’armée de terre et à l’aviation pour répri­mer son propre peuple a abouti à la libé­ra­tion de Benghazi et a pro­vo­qué une dis­si­dence au sein de l’institution mili­taire. Les sol­dats qui ont refusé d’ouvrir le feu sur le peuple ont été exé­cu­tés par les esca­drons de la mort du dic­ta­teur, comme nous avons pu le voir sur Al-Jazeera. Ne serait-ce que lais­ser entendre que ce régime est pro­gres­siste est une honte. Avec un pays déchiré et une armée divi­sée, les jours de Kadhafi sont comp­tés.

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