« Les deux âmes du socialisme » ou la dialectique des fins et des moyens…

Mis en ligne le 16 octobre 2007

SAMARY Catherine
15 sep­tembre 2007
Cette contri­bu­tion consti­tue la conclu­sion d’un recueil coor­donné par Jean Batou, centré sur « Les deux âmes du socia­lisme » de Hal Draper. Ouvrage à paraître en 2008 aux Editions Syllepses [voir en fin d’article sa présentation].
« L’aspiration à une éman­ci­pa­tion par en haut est le prin­cipe qui a sans cesse dominé les socié­tés de classe et d’oppression poli­tique au cours des siècles. C’est la pro­messe per­ma­nente faite par tout pou­voir domi­nant afin que le peuple conti­nue à sol­li­ci­ter une pro­tec­tion d’en haut plutôt que de cher­cher lui-même à se libé­rer du besoin d’être pro­tégé » nous dit Hal Draper dans l’introduction de son essai « Les deux âmes du socialisme ».

Avant Marx, ana­lyse-t-il, en ayant évoqué un cer­tains nombre de pré­cur­seurs, « l’idée socia­liste n’avait jamais croisé la démo­cra­tie par en bas ». Toutefois, Hal Draper situe « le pro­gramme de Marx pour le mou­ve­ment de la classe ouvrière », à la fois « contre ceux qui disent que les tra­vailleurs et tra­vailleuses peuvent prendre le pou­voir tous les dimanches et ceux qui disent qu’ils ne le pour­ront jamais ». Il ne pour­suit pas la réflexion quant à la pre­mière branche du débat (la vision naïve) et se concentre sur la deuxième : le mar­xisme, dit-il « a vu le jour par la lutte consciente contre les par­ti­sans de la dic­ta­ture qui éduque, des dic­ta­teurs pro­vi­den­tiels, des révo­lu­tion­naires éli­tistes, des com­mu­nistes auto­ri­taires de même que des bien­fai­teurs phi­lan­thropes et des bour­geois libéraux ».
Si c’est vrai, pour­quoi le « socia­lisme par en haut » a-t-il his­to­ri­que­ment pré­do­miné, se demandent plu­sieurs contri­bu­tions dis­cu­tant l’ouvrage de Hal Draper [1]. Les inter­pré­ta­tions pro­po­sées ici, sous divers angles, se rap­portent à un thème cen­tral : les régimes auto­ri­taires servent en der­nier res­sort des inté­rêts sociaux par­ti­cu­liers. Mais au-delà des cir­cons­tances par­ti­cu­lières de la sta­li­ni­sa­tion de l’URSS aux consé­quences inter­na­tio­nales, y-a-t-il là des ten­dances géné­rales et peut-on (com­ment ?) y résis­ter. Mais peut-on et doit-on se fixer un hori­zon socia­liste pour les luttes ?
L’expérience accu­mu­lée sous le nom de socia­lisme impose d’abord un retour à l’essence du projet, avec des mots pour le dire, qui doivent pou­voir être com­pris, hors des jar­gons sec­taires. On peut alors dis­cu­ter en quoi le projet socia­liste est actuel, dif­fi­cile, dans le contexte des échecs accu­mu­lées et de la phase de mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale ; mais aussi de portée plus large que jamais aupa­ra­vant, se pré­pa­rant dans les luttes actuelles. Mais celles-ci sou­lèvent des enjeux stra­té­giques. Différentes réponses sont ébau­chées dans le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste – entre renon­ce­ment au chan­ge­ment de sys­tème, rejet liber­taire de toute ins­ti­tu­tions, ou refor­mu­la­tion des moyens en fonc­tion des fina­li­tés et de la prise en compte de ten­sions durables intrin­sèques au projet éman­ci­pa­teur… Il s’agit alors d’inscrire pro­fon­dé­ment l’individu libre plu­riel et res­pon­sable dans les pro­jets col­lec­tifs tour­nés vers des droits universels.
Les mots pour le dire…
La ques­tion de l’horizon des luttes et pro­jets se pose, dans la confu­sion des notions… Il faut pou­voir se faire com­prendre tout en se dis­so­ciant des expé­riences de parti unique autant que des Milosevic et autres « socia­listes » ou du social-libé­ra­lisme qui font perdre leur sens aux mots. Il importe donc de reve­nir à l’essence du projet socia­liste au-delà d’un féti­chisme des cli­vages sur le voca­bu­laire et de tout « modèle ».
Le projet socia­liste affirme l’actualité d’une société où la res­pon­sa­bi­lité de l’être humain, sans exclu­sion aucune, est à la fois fina­lité et moyen… Finalité, car le but est, de façon non condi­tion­née par des objec­tifs de profit, de satis­faire les besoins humains au sens évo­lu­tif et riche du terme, y inclus l’exigence de dignité, d’égalité, de jus­tice sociale, de pro­tec­tion de l’environnement où il vit. Mais l’être humain est aussi moyen d’atteindre ces objec­tifs, car c’est lui/​elle, en toute res­pon­sa­bi­lité indi­vi­duelle et col­lec­tive, qui déter­mine ce que sont ces besoins et les moyens de les satis­faire. Une telle société remet en cause tout rap­port d’exploitation et de domi­na­tion, mais non pas la diver­sité des indi­vi­dus et de leurs choix. Elle subor­donne l’économie à ces choix éta­blis démo­cra­ti­que­ment. Ces mots là sont com­pré­hen­sibles par tout le monde et de telles aspi­ra­tions sont très partagées…
Cela ne dit pas com­ment doit et peut s’organiser la société. Marx se refu­sait à le pré­voir à la place des popu­la­tions concer­nées, dans le contexte où ces ques­tions se posent et doivent se résoudre. C’est pré­ci­sé­ment l’enjeu des débats démo­cra­tiques appuyés sur l’expérience que d’y répondre.
L’horizon de réa­li­sa­tion d’un tel projet est à la fois immé­diat et infi­ni­ment loin­tain. Immédiat, car les exi­gences légi­times de dignité, d’égalité, de jus­tice sociale s’expriment et doivent être défen­dues tous les jours ; mais loin­tain, car il s’agit d’une fina­lité confron­tée à des ten­sions et dif­fi­cul­tés durables. Il y a là, depuis le XIXe siècle et la Première Internationale, un pro­ces­sus et des rup­tures qui affectent, avec des « temps dis­cor­dants » pour reprendre les for­mu­la­tions de Daniel Bensaïd [2], les mou­ve­ments et asso­cia­tions de luttes, les trans­for­ma­tions et rup­tures sociales, les consciences de celles et ceux qui aspirent à une dignité et à une jus­tice sociale uni­ver­selles, trans­cen­dant les générations.
La dis­con­ti­nuité des mobi­li­sa­tions de masse, la dif­fi­culté à main­te­nir en per­ma­nence de hauts niveaux d’auto-activité, les échecs et démo­ra­li­sa­tions qui pèsent sur les consciences sont vite récu­pé­rés par l’ordre domi­nant pour se sta­bi­li­ser, « inté­grer » les popu­la­tions domi­nées, faire oublier l’histoire et le bien fondé de leurs révoltes dans l’histoire offi­cielle. C’est la néces­sité de résis­ter à cette logique, de créer des lieux de « mémoire vivante » des luttes, d’éducation popu­laire cri­tique envers les ensei­gne­ments domi­nants, qui fonde toute l’importance des asso­cia­tions et orga­ni­sa­tions poli­tiques [3] se reven­di­quant d’un projet de long terme. Que ces orga­ni­sa­tions soient sujettes elles-mêmes à des crises et trans­for­ma­tions diverses qui puissent même faire de cer­taines d’entre elles des ins­tru­ments de l’ordre domi­nant n’implique pas de renon­cer à créer ces « lieux » de conti­nuité des résis­tances et d’élaboration d’alternatives poli­tiques, sans accep­ter de hié­rar­chie ou de mono­pole dans une telle élaboration…
« L’émancipation de chacun, sera la condi­tion de l’émancipation de tous », affir­mait le Manifeste com­mu­niste. Aujourd’hui, on pren­drait soin d’exprimer cette for­mule en fémi­ni­sant le « chacun-e » et en sou­li­gnant la diver­sité des facettes, par­fois conflic­tuelles, de l’individu. Et ce n’est pas un détail, tant il est vrai que l’individu s’inscrit dans une mul­ti­pli­cité de « com­mu­nau­tés » dont il se sent soli­daire pour des enjeux dif­fé­rents : rap­ports hommes/​femmes, diver­sité eth­nico-natio­nale, cultu­relle, reli­gieuse, posi­tion sociale, rela­tions parents/​enfants… La hié­rar­chie des soli­da­ri­tés dépend du moment et des enjeux.
Diane Lamoureux sou­ligne dans ce recueil l’apport du fémi­nisme au projet socia­liste. En-deçà même de cette dimen­sion essen­tielle, recon­naître dans le pro­lé­ta­riat l’acteur poten­tiel fon­da­men­tal de la résis­tance aux rap­ports de classe dans le monde indus­tria­lisé, capable de para­ly­ser le sys­tème en son coeur et ses nerfs, capable aussi d’invention d’autres cri­tères d’organisation du tra­vail, n’en fait pas une « essence » trans­cen­dant les dif­fé­ren­cia­tions de genre, de qua­li­fi­ca­tion, de natio­na­lité… ; cela n’en fait pas non plus, mal­heu­reu­se­ment, le por­teur spon­tané d’une fra­ter­nité uni­ver­selle et de rap­ports humains libé­rés de pré­ju­gés sexistes, racistes, homo­phobes. C’est l’enjeu d’une unité plus large de toutes les popu­la­tions concer­nées par des objec­tifs com­muns que d’être en mesure d’y inté­grer aussi l’apport de luttes auto­nomes contre toutes les dis­cri­mi­na­tions. Un des cli­vages dif­fé­ren­ciant les orga­ni­sa­tions se récla­mant « d’un autre monde pos­sible », quelles que soient leurs réfé­rences doc­tri­nales, sera la capa­cité à incor­po­rer dans leur propre fonc­tion­ne­ment comme dans leurs objec­tifs immé­diats et de long terme, la remise en cause de toutes les dis­cri­mi­na­tions et inéga­li­tés. Ce qui impose évi­dem­ment le rejet des inter­pré­ta­tions sim­plistes du mar­xisme et des rela­tions de classe, fai­sant du seul capi­ta­lisme l’origine de tous les rap­ports d’oppression et rem­pla­çant l’objectif uni­ver­sel du projet socia­liste par un ouvrié­risme réducteur…
Le socia­lisme : un objec­tif actuel…
Ainsi défini, l’objectif socia­liste est plus que jamais d’actualité.
Tout d’abord, il est mani­feste que le capi­ta­lisme n’est pas capable de satis­faire même des besoins de base de l’humanité, tels que les rap­ports du Programme des Nations unies pour le Développement (PNUD) les évalue. Ceci n’a rien à voir avec une quel­conque impos­si­bi­lité maté­rielle ou finan­cière, mais avec la logique d’appropriation privée des choix par la mino­rité des pos­sé­dants sur la base de leurs inté­rêts et de course aux pro­fits puis­sam­ment sou­te­nus par des pou­voirs d’Etat et ins­ti­tu­tions mon­diales. Le déploie­ment des inéga­li­tés et de la pré­ca­rité par­tout où leurs pré­ceptes pseudo-libé­raux s’appliquent, la remise en cause des droits de base recon­nus par la Déclaration uni­ver­selle des droits humains, l’incapacité à assu­rer une crois­sance éco­lo­gi­que­ment viable et socia­le­ment juste, les crises finan­cières et bour­sières récur­rentes aux­quelles s’ajoutent aujourd’hui expli­ci­te­ment celles des ins­ti­tu­tions de cette mon­dia­li­sa­tion… Il y a là autant d’indicateurs d’inefficacité et d’injustice sociale qui imposent un ren­ver­se­ment radi­cal des cri­tères et méca­nismes de fonc­tion­ne­ment de l’économie per­met­tant une appro­pria­tion des choix par l’immense majo­rité des popu­la­tions de la pla­nète, sur la base de pro­cé­dures démo­cra­tiques à inven­ter [4].
Mais tout est fait pour exclure une telle démo­cra­tie de l’horizon capi­ta­liste. Et, à la racine de cette exclu­sion, gît l’inégalité orga­nique du rap­port d’exploitation, cause des gigan­tesques écarts entre droits pro­cla­més et réels, fon­dant une démo­cra­tie, de fait cen­si­taire, où les grands choix de société sont appro­priés par la mino­rité qui détient le capi­tal. A la base du projet socia­liste, il y a le constat du grand écart entre l’émancipation poli­tique pro­cla­mée par la révo­lu­tion bour­geoise contre les socié­tés féo­dales et la réa­lité pro­fon­dé­ment inégale des droits asso­ciant la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion au rap­port de domi­na­tion salarial.
L’entreprise néo­li­bé­rale de des­truc­tion bien maté­rielle et légis­la­tive des quelques droits sociaux acquis à la faveur d’autres rap­ports de force, mais aussi d’un nou­veau régime d’accumulation à domi­nante finan­cière, ainsi que le déman­tè­le­ment des bas­tions de résis­tances col­lec­tives s’accompagnent de la bataille des idées. Dans l’univers néo­li­bé­ral, toute cri­tique de l’ordre capi­ta­liste passé ou pré­sent est vite stig­ma­ti­sée comme « nos­tal­gie » des régimes se récla­mant du socia­lisme, d’autant plus aber­rante que ces der­niers sont sup­po­sés n’avoir été qu’un vaste goulag, une aber­rante paren­thèse dans la « nor­ma­lité » capi­ta­liste incon­tour­nable. Les trans­for­ma­tions en cours depuis la chute du Mur de Berlin et la fin de l’URSS sont pré­sen­tées comme des choix démo­cra­tiques en faveur d’un capi­ta­lisme sup­posé appor­ter effi­ca­cité éco­no­mique et libertés.
L’appropriation de leur his­toire par les popu­la­tions concer­nées était empê­chée par le poids des cen­sures de l’ancien régime : c’est l’écart entre les pro­messes socia­listes et les réa­li­tés qui en explique la crise en ayant bridé le seul poten­tiel d’efficacité alter­na­tif au capi­ta­lisme à l’échelle his­to­rique : la res­pon­sa­bi­li­sa­tion humaine géné­ra­li­sée. Leur crise n’est pas due à « trop », mais au contraire à « pas assez » de socia­lisme, au sens que l’on a rap­pelé plus haut, impli­quant une démo­cra­tie éco­no­mique et poli­tique radi­cale. Mais ceci ne pou­vait être dit libre­ment dans un régime régnant au nom des tra­vailleurs sur leur dos.
La res­tau­ra­tion capi­ta­liste inter­dit tout autant l’expression libre de ce bilan, et ne permet aucune avan­cée vers plus de démo­cra­tie sub­stan­tielle – la montée des abs­ten­tions aux élec­tions sou­ligne la per­cep­tion réa­liste qu’elles ne changent rien d’essentiel… Car cette démo­cra­tie élec­to­rale bien pauvre inter­dit tout débat sur le statut des êtres humains et les grands choix socio-éco­no­miques. La res­tau­ra­tion capi­ta­liste a été un pro­ces­sus lar­ge­ment imposé par en haut et de l’extérieur – avec pour relais des ins­ti­tu­tions de la mon­dia­li­sa­tion une mino­rité s’appropriant tous les pou­voirs sans sou­tien de masse. Ce fai­sant, cette trans­for­ma­tion radi­cale a été pro­fon­dé­ment opaque et aux anti­podes d’une quel­conque révo­lu­tion démo­cra­tique réa­li­sant la vic­toire finale du capi­ta­lisme. Les causes, méca­nismes et effets de la res­tau­ra­tion capi­ta­liste, depuis la chute du mur de Berlin, sont d’autant plus occul­tés qu’une partie sub­stan­tielle de l’ancienne nomenk­la­tura com­mu­niste a cher­ché à conso­li­der ses pri­vi­lèges de pou­voir dans ceux de la pro­priété. Le mar­xisme « offi­ciel » d’autrefois a été rem­placé par les « lois objec­tives du marché » et les pri­va­ti­sa­tions for­cées. Les régres­sions sociales colos­sales vécues par la grande majo­rité des popu­la­tions et l’absence d’alternative cré­dible pro­gres­siste expliquent évi­dem­ment la montée des abs­ten­tions et des votes xéno­phobes qui ponc­tuent des alter­nances élec­to­rales sans alter­na­tives réelles… L’élargissement vers l’Est de l’Union euro­péenne est un cache-misère visant à conte­nir des situa­tions de plus en plus explosives…
La mise à plat plu­ra­liste du passé « socia­liste » est donc aussi un enjeu démo­cra­tique du pré­sent, pour donner sens à des choix. Elle impose la résis­tance à toute vision par­tielle et uni­la­té­rale de l’histoire à trous des domi­nants, contre les sim­pli­fi­ca­tions idéo­lo­giques mar­quées par la guerre froide… et qui se sont pour­sui­vies avec la pro­cla­ma­tion de la « fin de l’histoire » et d’un hori­zon capi­ta­liste indépassable.
Héritages his­to­riques et nou­veaux potentiels…
La Première Internationale, avec des formes asso­cia­tives embryon­naires au plan poli­tique, et ses pre­mières réflexions et grandes contro­verses poli­tiques face à l’émergence du suf­frage uni­ver­sel [5], était un pro­duit de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste des deux pre­miers tiers du 19e siècle. De la Seconde Internationale aux « trots­kismes » se reven­di­quant de la Quatrième Internationale, il y a tous les bou­le­ver­se­ments majeurs du XXe siècle : les effets pro­fonds de la vague d’expansion colo­niale de la fin du siècle pré­cé­dent et des guerres inter-impé­ria­listes pour le par­tage du monde, le choix stra­té­gique face à ces guerres de prôner l’internationalisme et la fra­ter­ni­sa­tion accom­pa­gnant les rup­tures révo­lu­tion­naires de la Russie à la Chine et aux luttes anti-colo­niales, ou d’accepter le patrio­tisme des grandes puis­sances ; puis le choix de s’aligner sur le nou­veau pou­voir d’Etat sovié­tique et de taire ses rap­ports de domi­na­tion ou de le cri­ti­quer de l’intérieur ou de l’extérieur du « camp socia­liste », les per­cep­tions dif­fé­rentes de l’ « ennemi principal »…
La nou­velle mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste rend à la fois plus dif­fi­cile, mais poten­tiel­le­ment bien plus réelle, pro­fonde et large, l’exigence d’alternative uni­ver­selle et la pos­si­bi­lité de l’exprimer à une échelle pla­né­taire, rap­pro­chant et res­pec­tant une diver­sité de che­mi­ne­ments indi­vi­duels et col­lec­tifs étroi­te­ment liés.
C’est plus dif­fi­cile, pour plu­sieurs rai­sons qu’on n’écarte pas d’un coup de balai. Le passif de l’identification du socia­lisme aux dic­ta­tures de parti unique pèse sur les consciences en même temps que la dis­pa­ri­tion de l’URSS élar­git les marges d’offensives impé­ria­listes ; la mon­dia­li­sa­tion du pro­ces­sus de finan­ce­ment, pro­duc­tion et dis­tri­bu­tion des biens et ser­vices est sans com­mune mesure avec celle du passé, démem­brant des arti­cu­la­tions natio­nales, ren­dant plus loin­taine la maî­trise socio­po­li­tique et éco­no­mique des pro­ces­sus de déci­sion ; ce fai­sant, elle met en com­pé­ti­tion (donc divise) à l’échelle mon­diale la force de tra­vail avec les menaces de délo­ca­li­sa­tion à l’appui, tout en déman­te­lant les bas­tions de résis­tances col­lec­tives par l’imposition des nou­veaux codes du tra­vail et la flexi­bi­lité mar­chande ; l’idéologie néo­li­bé­rale s’empare des impasses bureau­cra­tiques et des rigi­di­tés de sys­tème pour se pré­sen­ter en héraut de l’individu libre ; enfin, l’impérialisme du XXIe siècle a pris des conte­nus dif­fé­rents de celui du XIXe et début de XXe siècle [6]. Les guerres inter­im­pé­ria­listes (où se sont engouf­frées les grandes révo­lu­tions du XXe siècle) ne sont plus à l’ordre du jour, alors que la capa­cité d’intervention guer­rière impé­ria­liste contre les foyers de résis­tance est consi­dé­rable, exploi­tant notam­ment l’instrumentalisation sio­niste du thème de l’antisémitisme et du ter­ro­risme isla­miques pour affai­blir et divi­ser les résis­tances… Ceux qui défendent des inté­rêts et pri­vi­lèges spé­ci­fiques dans le sys­tème exis­tant peuvent opter pour deux orien­ta­tions domi­nantes : des dic­ta­tures expli­cites, ou bien diverses variantes de « démo­cra­tures » (avec des droits uni­ver­sels… à plu­sieurs vitesses), de fait éli­tistes, cen­si­taires et excluantes, mul­ti­pliant tous les moyens pour briser l’émergence démo­cra­tique d’alternatives. Ces deux variantes dominent le monde entier.
Mais rien de tout cela n’est stable, insur­mon­table, ni d’ailleurs uni­voque : les mêmes fac­teurs sont por­teurs de pré­con­di­tions (sub­jec­tives et objec­tives) essen­tielles à l’émergence d’une alter­na­tive anti­ca­pi­ta­liste mon­diale, d’une grande richesse.
C’est en partie le poten­tiel du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, que d’être le pos­sible creu­set et démul­ti­pli­ca­teur de nou­velles résis­tances [7], mais aussi de favo­ri­ser l’émergence sou­hai­table d’une « alliance orga­nique » déci­sive d’une partie des intel­lec­tuels pro­fes­sion­nels (éco­no­mistes, socio­logues, juristes..) reje­tant l’ordre domi­nant avec des tra­vailleurs de l’industrie et des ser­vices, des pay­sans, des jeunes, hommes et femmes de tous conti­nents, mili­tants asso­cia­tifs, syn­di­caux, croyants et non croyants, sur la base de pla­te­formes réaf­fir­mant que d’autres choix sont pos­sibles et subor­don­nant l’économie aux besoins humains et éco­lo­giques de la grande majo­rité, de même qu’à des pro­cé­dures trans­pa­rentes de choix démocratiques…
Un rejet plus pro­fond des rap­ports de domination
La crise des pays dits socia­listes, dans un contexte ou toutes sortes de mou­ve­ments de résis­tances aux oppres­sions sont nés dans le monde, force à penser autre­ment et plus pro­fon­dé­ment les alter­na­tives à l’ordre du jour. Et c’est la raison pour laquelle, sur une échelle bien plus large qu’au temps de la sta­li­ni­sa­tion des PC, l’accent des réflexions est mis sur l’approfondissement de la démo­cra­tie, au double point de vue des droits indi­vi­duels et collectifs.
Comme le sug­gère Philippe Corcuff [8], il faut dis­pu­ter au néo­li­bé­ra­lisme l’objectif de la « pro­priété de soi » [9] comme expres­sion d’une quête légi­time et féconde pour l’avenir de res­pon­sa­bi­lité, de liber­tés et d’égalité [10] que l’on peut retour­ner contre toutes les dic­ta­tures et socié­tés inéga­li­taires. Il faut réaf­fir­mer et res­ti­tuer la signi­fi­ca­tion ori­gi­nelle de la pro­cla­ma­tion du Manifeste com­mu­niste, déna­turé par une subor­di­na­tion sta­li­nienne de cha­cune et de chacun à la dis­ci­pline du parti/​Etat censé incar­ner l’intérêt du prolétariat.
Si la dégé­né­res­cence bureau­cra­tique de l’URSS s’explique d’abord par des rai­sons objec­tives et his­to­riques (l’arriération de la société, l’isolement et l’environnement hos­tile ren­dant plus dif­fi­cile sa démo­cra­ti­sa­tion), il faut y ajou­ter le manque d’expérience et de recul sur le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire et sur les tâches de construc­tion d’une autre société. Les pro­ces­sus de bureau­cra­ti­sa­tion d’un Etat « pro­lé­ta­rien » étaient un impensé du mar­xisme, pres­senti par les liber­taires (ce que ne sou­ligne pas l’auteur des Deux âmes…). Rosa Luxembourg, évo­quée par Hal Draper, fut la pre­mière à expri­mer à la fois un sou­tien au pou­voir des soviets et une cri­tique des mesures prises par les bol­che­viks restrei­gnant les liber­tés poli­tiques. Contrairement aux idées sim­plistes, Lénine avant même Trotski, prit rapi­de­ment conscience de la bureau­cra­ti­sa­tion en cours de l’Etat sovié­tique [11]. Les orga­ni­sa­tions anti­sta­li­niennes dites « trots­kistes » se sont dif­fé­ren­ciées, sur les leçons tirées de l’expérience, par leur concep­tion de la « démo­cra­tie socia­liste » [12]. Sans confondre des mesures prises par les bol­che­viks, en défense de la révo­lu­tion, et la contre-révo­lu­tion sta­li­nienne, l’analyse cri­tique des années 1920 porte sur les moyens adé­quats aux fina­li­tés révo­lu­tion­naires, compte tenu de ce qui a favo­risé la cris­tal­li­sa­tion sta­li­nienne [13].
Un tel retour ana­ly­tique sup­pose une ouver­ture d’esprit sur des ten­dances au bureau­cra­tisme et au sub­sti­tu­tisme dans toute orga­ni­sa­tion sociale et poli­tique, fut-elle révo­lu­tion­naire… Cette réflexion est un enjeu d’avenir pour tout nou­veau mou­ve­ment socio­po­li­tique anti­ca­pi­ta­liste, afin de tirer plei­ne­ment partie des leçons du passé [14] pour le pré­sent et l’avenir des luttes.
La mon­dia­li­sa­tion crée son propre fossoyeur…
La mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale avance pro­gramme déployé et pro­pagé sous tous les cieux par ses ins­ti­tu­tions éco­no­miques. Cela faci­lite en retour l’analyse cri­tique de ses poli­tiques et effets à une échelle pla­né­taire. Il en émerge déjà, dans le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, la for­mu­la­tion d’autres cri­tères, uni­ver­sa­li­sables, met­tant en avant prio­ri­tai­re­ment les rap­ports éga­li­taires entre êtres humains, la satis­fac­tion de droits uni­ver­sels, la pro­tec­tion du patri­moine de l’humanité au plan éco­lo­gique, cultu­rel et scien­ti­fique, une paix durable basée sur la remise en cause des injus­tices, etc.
La révo­lu­tion indus­trielle et tech­no­lo­gique pro­duit les moyens de la contre-infor­ma­tion en direct et gra­tuite via les réseaux inter­net, faci­li­tant des liens mili­tants et des résis­tances pla­né­taires, même s’il faut en ana­ly­ser aussi cer­tains aspects per­vers et des insuffisances.
Traqué par les asso­cia­tions de taxa­tion des capi­taux spé­cu­la­tifs ou d’annulation des dettes iniques, le capi­ta­lisme mon­dia­lisé n’est pas aussi dés­in­carné que les méca­nismes mar­chands et bour­siers, ainsi que l’idéologie veulent le faire per­ce­voir. Les flux de capi­taux laissent des traces et sont mesu­rables. On peut nommer et dénon­cer les para­dis fis­caux. Les mul­ti­na­tio­nales sont dénom­brables, et l’on peut reven­di­quer pour les comi­tés d’entreprises de nou­veaux droits. Les éco­no­mistes alter­mon­dia­listes tra­vaillent à la démys­ti­fi­ca­tion des chiffres, des indi­ca­teurs de richesse qui camouflent les inéga­li­tés et les dégâts éco­lo­giques, don­nant du poids à l’exigence de trans­pa­rence des comptes, de contrôle des bud­gets et des accords mul­ti­na­tio­naux. La notion de « bien commun », asso­ciée orga­ni­que­ment à celle de droits uni­ver­sels et non mar­chands d’en béné­fi­cier, les réflexions sur la dif­fu­sion gra­tuite des connais­sances, sti­mu­lée par les acquis des tech­no­lo­gies de l’information, sont bien loin du simple éta­tisme des natio­na­li­sa­tions d’autrefois et prennent d’emblée des dimen­sions mondiales.
Des expé­riences de luttes asso­ciant usa­gers et tra­vailleurs ou petits pro­duc­teurs agri­coles s’accumulent, et des vic­toires par­tielles ont été rem­por­tées par des cam­pagnes d’opinion publique mas­sives, notam­ment contre les mul­ti­na­tio­nales des pro­duits phar­ma­ceu­tiques. Certes, à chaque fois, les nou­veaux dis­cours des ins­ti­tu­tions de la mon­dia­li­sa­tion sur la « lutte contre la pau­vreté », celui des firmes mul­ti­na­tio­nales sur leur « res­pon­sa­bi­lité éthique » ou l’hypocrisie des accords signés, contour­nés ou non tenus, visent à démo­bi­li­ser sans que change l’essentiel. Il faudra de tout autres mobi­li­sa­tions et rap­ports de force pour, qu’au plan syn­di­cal et socio-poli­tique, se consti­tuent une résis­tance et des contre-pro­jets à la hau­teur des enjeux et capables de les impo­ser. Mais une dyna­mique existe.
Comment chan­ger le monde ?
Une autre société ne naît pas de rien. La révolte et l’embrasement des ban­lieues en France révèlent dra­ma­ti­que­ment le grand écart entre les droits répu­bli­cains pro­cla­més et les dis­cri­mi­na­tions et ghet­tos sociaux créés. Mais le lepé­nisme ou le sar­ko­zisme ne se com­bat­tront pas sans que des logiques alter­na­tives ne se construisent loca­le­ment, dans les cités, concrè­te­ment autour d’enjeux sociaux et cultu­rels comme le droit aux loge­ments décents, à l’emploi, aux loi­sirs, aux ser­vices publics, à l’école pour toutes et tous de toutes ori­gines et confessions.
L’apprentissage de la démo­cra­tie com­mence dans les ins­ti­tu­tions de contrôle qu’il faut mul­ti­plier face à la ges­tion des entre­prises, des bud­gets muni­ci­paux, natio­naux, euro­péens ; contre les pleins pou­voirs de déci­sions de l’OMC, du FMI, de la Banque mon­diale. Mais il passe aussi par l’invention d’un vivre ensemble autre­ment expé­ri­menté dans la convi­via­lité et la décou­verte de mul­tiples cultures au sein d’une cité ou d’un quar­tier ; et dans la par­ti­ci­pa­tion à des ins­tances de pou­voir en se dotant de garde-fous : trans­pa­rence des débats, compte rendu de man­dats, droits de vote donnés aux immi­grés, cri­tères de ges­tion soumis à des débats popu­laires après consul­ta­tions pluralistes…
Il faut ainsi, dans les cités et loca­li­tés, comme dans les entre­prises, mettre L’imagination au pou­voir – comme le dit le titre du film magni­fique qui raconte la lutte des Lip, vieille de trente ans déjà… [15] mais tou­jours actuelle ; une lutte sem­blable à celle des mineurs bri­tan­niques pre­nant en main leur mine comme les filme Charbons ardents ou encore à celles des tra­vailleurs argen­tins s’appropriant leurs entre­prises face à la fuite des capi­taux et à la fer­me­ture des usines comme le montre Naomi Klein dans The Take.
L’étouffement de telles formes pré­caires de ges­tion dans le sys­tème – fatal et pré­vi­sible, en l’absence de relais natio­naux et de finan­ce­ments coopé­ra­tifs chan­geant le rap­port de force à l’échelle de la société –, n’implique pas de refu­ser d’aller le plus loin pos­sible dans ce type d’expériences et d’en trans­mettre la mémoire vivante et mili­tante pour qu’elle nour­risse l’émergence de forces socio-poli­tiques por­teuses de ces logiques, de réin­ven­ter d’autres logiques simi­laires ailleurs. Le budget par­ti­ci­pa­tif de Porto Alegre au Brésil était à la fois le riche pro­duit d’expériences et de luttes asso­cia­tives locales, d’une réflexion et action poli­tique por­tées par un parti au ser­vice de cette cause. Ses limites et échecs doivent être éga­le­ment « pensés » pour en tirer des leçons. L’ensemble doit deve­nir patri­moine collectif.
Entre enli­se­ment dans la ges­tion « réa­liste » du sys­tème et attente du grand soir, « la construc­tion d’une nou­velle gauche radi­cale devrait revê­tir, nous dit Philippe Corcuff, une double tona­lité antilibérale/​anticapitaliste et liber­taire. Bien sûr une telle gauche radi­cale devrait pou­voir par­ti­ci­per à une expé­rience gou­ver­ne­men­tale et »mettre les mains dans le cam­bouis« , mais à deux condi­tions : a) que ce gou­ver­ne­ment inverse les poli­tiques publiques néo­li­bé­rales mises en ouvre presque par­tout dans le monde (comme ce qui s’amorce, avec des pro­blèmes spé­ci­fiques, au Venezuela et en Bolivie), et b) que des mou­ve­ments sociaux, des expé­riences alter­na­tives, des formes popu­laires et citoyennes d’auto-organisation, divers contre-pou­voirs, etc. puissent rééqui­li­brer les logiques ins­ti­tu­tion­na­li­santes des ins­ti­tu­tions poli­tiques clas­siques et contri­buer à l’invention de nou­veaux rap­ports sociaux ‘par le bas’. Cela signi­fie­rait qu’il y aurait bien des poli­tiques publiques anti-néo­li­bé­rales sus­cep­tibles d’être menées dans le cadre d’un Etat-nation (comme le Venezuela, la Bolivie ou la France), ou mieux dans un cadre régio­nal plus large (comme l’Europe), pou­vant par­ti­ci­per à l’ouverture d’une dyna­mique anti­ca­pi­ta­liste, mais que l’invention de socié­tés non-capi­ta­listes inédites ne pour­rait venir de la seule appli­ca­tion de poli­tiques publiques issues ‘d’en haut’ et, dans un monde plus glo­ba­lisé, sur une base uni­que­ment natio­nale sans liens avec les dyna­miques alter­mon­dia­listes. » [16].
Faut-il prendre le pouvoir ?
Parmi ceux qui cri­tiquent l’ordre exis­tant et prônent les résis­tances à l’injustice, trois grandes orien­ta­tions, pas néces­sai­re­ment cris­tal­li­sées de façon stable, se dessinent.
La pre­mière renonce en fait à lutter pour un autre sys­tème. C’est la logique des contre-pou­voirs sans prendre le pou­voir, avec divers types de théo­ri­sa­tions qu’il ne s’agit pas ici de pré­sen­ter. Elle peuvent expri­mer un pes­si­misme conjonc­tu­rel ou durable lié aux dif­fi­cul­tés réelles évo­quées plus haut et aux rap­ports de force actuels, sup­po­sés indé­pas­sables. Une des variantes, pré­sente au sein du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, expri­mée notam­ment par Miguel Benasayag [17] est clai­re­ment hos­tile aux cou­rants de la gauche radi­cale qui prônent un chan­ge­ment de société.
Dans un article du Monde du 13 juillet 2007, Jean Birnbaum pré­sente l’approche d’Antonio Negri, qui estime lui aussi, avec un autre argu­men­taire, que la rup­ture n’est pas néces­saire : car, dit-il, « elle a déjà été donnée, et elle date des années 1968. 1968 (…) est impor­tant parce qu’alors le tra­vail intel­lec­tuel est entré en scène. En réa­lité, je me demande si le capi­ta­lisme existe encore aujourd’hui, et si la grande trans­for­ma­tion que nous vivons n’est pas une trans­for­ma­tion extrê­me­ment puis­sante vers une société plus libre, plus juste, plus démo­cra­tique ». Et il pré­cise : « On n’a plus besoin de Capital ! La valo­ri­sa­tion passe par la tête, voilà la grande trans­for­ma­tion. La Multitude en a pris conscience… ». Et Négri de se réjouir : « Nous sommes déjà des hommes nou­veaux ». Exit le pro­lé­ta­riat, le Capital, et le « socia­lisme » – même par en bas –. Reste un nou­veau « sub­sti­tu­tisme », une géné­ra­li­sa­tion uni­ver­sa­li­sante de « contre-pou­voirs » intel­lec­tuels édul­co­rant la cri­tique de l’ordre existant.
La deuxième variante est un « socia­lisme par en bas » porté par cer­tains cou­rants liber­taires et mar­xistes, orienté vers la des­truc­tion de toutes les ins­ti­tu­tions exis­tantes, rem­pla­cées par une « démo­cra­tie directe » se pas­sant d’institutions. Le modèle d’économie par­ti­ci­pa­tive défendu par Michael Albert [18] se rat­tache à ce type d’approches, affir­mant que toute ins­ti­tu­tion de régu­la­tion et coor­di­na­tion est por­teuse d’une pos­sible « nou­velle classe coor­di­na­trice ». Un pro­blème simi­laire peut être sou­levé quant au rôle sub­sti­tu­tiste des intel­lec­tuels au sein du mou­ve­ment ouvrier, ou encore au pou­voir des mana­gers, évo­qués par Alain Bihr.. Toutes ces éla­bo­ra­tions sont utiles et doivent être ver­sées au pot commun des réflexions déca­pantes. Mais elles sus­citent un ques­tion­ne­ment essen­tiel (outre la ques­tion de la cohé­rence « de classe » ou de la sta­bi­li­sa­tion de ces couches) : doit-on sup­pri­mer la « démo­cra­tie bour­geoi­sie » par­le­men­taire parce qu’elle est « limi­tée » et « for­melle » ? Doit-on sup­pri­mer les partis, syn­di­cats, asso­cia­tions, parce qu’ils sont sus­cep­tibles de se bureau­cra­ti­ser ? Doit-on sup­pri­mer la mon­naie, parce qu’on est contre la domi­na­tion des rap­ports mar­chands ? Doit-on penser la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive sans Etat et sans ins­ti­tu­tions, parce que les couches sociales qui les gèrent risquent de se dres­ser au-dessus de la société civile et fina­le­ment de servir non pas des choix col­lec­tifs et contrô­lables mais leurs propres pri­vi­lèges de pou­voirs ? Ce n’est pas convain­cant, ni démon­tré. Ces pseudo-réponses font naître autant de pro­blèmes qu’elles n’en résolvent.
Une troi­sième orien­ta­tion s’ébauche, sans doute plus féconde. Elle conteste, dans une optique de socia­lisme par en bas, le choix binaire piégé : soit renon­cer aux partis, aux syn­di­cats, aux ins­ti­tu­tions, aux experts… soit leur donner le pou­voir. Mais on ne peut faire l’économie d’une ana­lyse concrète des conte­nus sociaux et poli­tiques des ins­ti­tu­tions, autant que des dif­fé­ren­cia­tions et pola­ri­sa­tions qui tra­versent les couches inter­mé­diaires, notam­ment les intel­lec­tuels, par rap­port aux fina­li­tés recherchées.
Dans l’optique de cette der­nière variante, les ten­dances bureau­cra­tiques, les ten­sions, et contra­dic­tions du projet, sont pen­sées comme « orga­niques », durables. Il s’agit de les maî­tri­ser non en les étouf­fant, mais au contraire d’en faire l’analyse concrète et de juger du local au pla­né­taire (sur la base des expé­riences his­to­riques et des bilans plu­ra­listes), les mesures – sociales et poli­tiques – à prendre compte tenu des buts fixés consiem­ment. C’est avec ce type de cri­tère, qu’il faut ana­ly­ser de façon plu­ra­liste, sur la base des ana­lyses et expé­riences, quelles ins­ti­tu­tions sont à déman­te­ler, les­quelles devraient être radi­ca­le­ment réfor­mées, et celles qui naissent et peuvent être inven­tées et régu­liè­re­ment éva­luées en fonc­tion de leur apport à ce que l’on peut appe­ler le socia­lisme auto­ges­tion­naire ou l’« éco­no­mie participative ».
Et l’on peut dans ce cadre rejoindre Michael Albert sur un cer­tain nombre de cri­tères, notam­ment la recherche prio­ri­taire d’une réduc­tion des écarts de for­ma­tion et de la divi­sion des tâches entre tra­vail manuel et intel­lec­tuel par l’accès de toutes et tous à des res­pon­sa­bi­li­tés et des for­ma­tions popu­laires, sup­po­sant aussi le par­tage des tâches ingrates (y inclus domes­tiques) et la réduc­tion du temps de tra­vail. Cette der­nière doit être asso­ciée, comme y insis­tait sou­vent Ernest Mandel, au temps dévolu à l’apprentissage de la ges­tion, à la for­ma­tion sur toute la durée de vie, aux loi­sirs, etc. Mais il faut y ajou­ter la réflexion concrète sur les ins­ti­tu­tions et leurs fonc­tion­ne­ment, contre les dis­cri­mi­na­tions et rap­ports de domi­na­tion, et selon qu’elles sont des obs­tacles ou au contraire des outils pour faci­li­ter et éclai­rer les choix en sti­mu­lant, ce fai­sant, l’auto-activité la plus large des popu­la­tions concer­nées [19].
Globalement, le trou noir des ana­lyses mar­xistes [20] et anar­chistes est fina­le­ment le même [21] : quelles que soient les fina­li­tés com­munes (la démo­cra­tie directe, la « libre asso­cia­tion des pro­duc­teurs directs » pour déter­mi­ner les besoins et les moyens de les satis­faire), il n’y a pas de maî­trise quant aux moyens d’y par­ve­nir. L’équation démo­cra­tie directe et indi­vidu libre = absence d’institutions est tout sauf convain­cante. Il faut mettre sur le tapis, en par­tant à la fois de la cri­tique du capi­ta­lisme et de celle des pays se récla­mant du socia­lisme, la ques­tion de l’Etat [22], des ins­ti­tu­tions, de la mon­naie, des diverses formes de pro­priété per­met­tant de com­bi­ner res­pon­sa­bi­lité indi­vi­duelle et col­lec­tive, des dif­fé­rentes formes de démocratie.
Loin de devoir dis­pa­raître, les ins­ti­tu­tions qui aident aux enga­ge­ments mili­tants et contes­ta­taires durables et aux choix d’une démo­cra­tie directe effec­tive doivent être valo­ri­sées sans remettre jamais en cause la libre orga­ni­sa­tion de contre-pou­voirs et le libre choix indi­vi­duel dans les cadres col­lec­tifs qui fonde la « pro­priété de soi », au sens de res­pon­sa­bi­lité per­son­nelle, mais non pas indi­vi­dua­lisme égoïste ou repli sur soi.
Luttes col­lec­tives, diver­sité des appar­te­nances et res­pon­sa­bi­lité indi­vi­duelle Il s’agit donc aussi de faire péné­trer au sein même des cadres de lutte les cri­tères recher­chés, les contre-pou­voirs, les droits de ten­dances, le plu­ra­lisme, la pro­tec­tion des plus faibles, des moins qua­li­fiés, des femmes contre tout rap­port de domi­na­tion : qui croi­rait à un projet alter­na­tif de société (appelé socia­liste ou démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive) porté par des mou­ve­ments alter­mon­dia­listes où régne­rait des pro­cé­dures auto­ri­taires. Car pour deve­nir acteur conscient, ou, pour para­phra­ser Lukacs, passer de « en soi » à « pour soi », l’humanité en deve­nir, comme la classe ouvrière, ou toute autre com­mu­nauté défen­dant expli­ci­te­ment ses inté­rêts, se construit au tra­vers des mou­ve­ments de lutte, d’associations qui la tra­versent, eux-mêmes fruits des enga­ge­ments indi­vi­duels et col­lec­tifs mul­ti­di­men­sion­nels. Les « intel­lec­tuels orga­niques » évo­qués par Gramsci, hommes et femmes issus des caté­go­ries oppri­mées, les partis et asso­cia­tions éma­nant de leurs luttes, en expli­citent les buts. Avec un risque per­ma­nent de sub­sti­tu­tisme, ren­forcé par les ten­dances spon­ta­nées à la délé­ga­tion de pou­voir vers les « plus com­pé­tents », cer­tains finis­sant par parler abu­si­ve­ment au nom des autres, en théo­ri­sant comme uni­ver­selles des situa­tions par­ti­cu­lières, voire en défen­dant en fait des pri­vi­lèges de savoir et de pou­voir – un risque d’autant plus grand que les écarts de savoir et de pou­voirs sont grands. L’étouffement de l’expression libre au nom d’un « inté­rêt géné­ral » pos­tulé ren­force ces dangers.
L’expérience prouve qu’il est périlleux pour un projet de lutte contre toutes les oppres­sions de lais­ser l’une quel­conque d’entre elles sur le côté, entre paren­thèses, pour des « len­de­mains » qu’on risque de ne jamais connaître. De même qu’il s’avère géné­ra­le­ment contre-pro­duc­tif de taire une diver­gence au sein de son « camp »pour « ne pas faire le jeu de l’ennemi ». Pourtant tout n’est pas pos­sible en même temps. Et il peut être per­ti­nent et néces­saire de déter­mi­ner un « ennemi » ou enjeu prin­ci­pal à un moment donné. Des prio­ri­tés peuvent s’imposer. Mais elles ne sont pas for­cé­ment per­çues par tous ceux et celles avec qui l’on combat pour une cause, au même moment, de la même façon. Quelle est la « bonne hié­rar­chie »dans la diver­sité des appar­te­nances, qui ensemble forment l’individu ? L’esprit de parti, les enjeux de classe, la défense des droits des femmes, des droits natio­naux et confes­sion­nels, cultu­rels, poli­tiques, sexuels, etc., tout cela ren­voie à des approches croi­sant les dif­fé­rentes sortes d’oppressions [23] et à des soli­da­ri­tés néces­saires pour gagner des luttes, pour chan­ger les droits exis­tants, bou­le­ver­ser les hori­zons, être effi­cace. D’un côté, on est sans cesse menacé-e d’être perçu-e comme intro­dui­sant des divi­sions dans une unité de combat, mais en même temps, cette unité peut être en réa­lité étouf­fante, nor­ma­tive ou tout sim­ple­ment oppres­sive d’une part de soi-même – et au-delà, d’une part des enjeux collectifs.
Il n’y a pas d’autre « juge » des hié­rar­chies du moment, des besoins et aspi­ra­tions prio­ri­taires, des com­pro­mis éven­tuels, de la dis­ci­pline accep­table, des résis­tances essen­tielles pour pré­ser­ver les len­de­mains… que l’individu lui/​elle même, res­pon­sable « en son âme et conscience », ainsi qu’une mul­ti­pli­cité de groupes ou col­lec­tifs por­teurs de déter­mi­na­tions com­munes sur tel ou tel objet, fussent-ils mino­ri­taires ou isolé-s aujourd’hui. Quitte à se trom­per et à chan­ger d’avis… La force col­lec­tive est bien plus grande et durable, bien plus capable de s’enrichir et de rec­ti­fier ses propres erreurs, par cette adhé­sion libre, donc tou­jours « dis­cu­table », de chacun-e et de chaque col­lec­tif aux choix d’ensemble. Comme le disait Rosa Luxembourg, citée par Hal Draper : « les erreurs com­mises par un authen­tique mou­ve­ment révo­lu­tion­naire des tra­vailleuses et tra­vailleurs sont beau­coup plus fécondes et utiles que l’infaillibilité du meilleur des Comités centraux ».

Présentation de l’ouvrage
Les deux âmes du socialisme
Quel socia­lisme pour le XXIe siècle ?
Auteurs : Hal Draper
Introduction géné­rale, notes et com­men­taires : Jean Batou
Contributions cri­tiques : Michael Albert, Alain Bihr, Mike Davis, Catherine Samary…
En 1966, lorsque Draper met la main à la der­nière ver­sion des Deux âmes du socia­lisme, le monde paraît divisé en deux blocs, l’un capi­ta­liste, l’autre « socia­liste ». En réa­lité, la « coexis­tence paci­fique » s’est char­gée d’arrondir les angles de la guerre froide, la social-démo­cra­tie a défi­ni­ti­ve­ment passé dans le camp du capi­ta­lisme à l’Ouest, tandis que le « col­lec­ti­visme bureau­cra­tique » a encore conquis du ter­rain à l’Est.
Pourtant, 68 n’est pas loin. Le mou­ve­ment étu­diant amé­ri­cain vient de connaître sa pre­mière épreuve de force d’envergure, à Berkeley, en 1964, avec le Free Speech Movement. Il com­mence à se mobi­li­ser contre la guerre du Vietnam. Le socia­lisme fait à nou­veau l’objet de dis­cus­sions pas­sion­nées, certes dans des cercles encore res­treints, inter­pel­lés par les luttes de libé­ra­tion du tiers-monde qui s’en reven­diquent expli­ci­te­ment. La Première Conférence de Solidarité des Peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine, la Tricontinentale, s’est tenue à La Havane en décembre 1966. En même temps, le combat des Noirs états-uniens s’est radi­ca­lisé : les ghet­tos se sou­lèvent. Enfin, le nou­veau mou­ve­ment des femmes pointe le nez, plei­ne­ment en phase avec cette nou­velle radicalité.
Pour Hal Draper, le moment est venu de faire connaître lar­ge­ment sa concep­tion du socia­lisme. Pour cela, il pro­pose une généa­lo­gie du socia­lisme moderne à partir de deux filia­tions oppo­sées : le socia­lisme par en haut et le socia­lisme par en bas. Il se situe sans ambi­guïté dans la seconde tra­di­tion et appelle ses inter­lo­cu­teurs à choi­sir leur camp.
Aujourd’hui, comme dans la seconde moitié des années 60, une nou­velle géné­ra­tion se lève pour contes­ter radi­ca­le­ment la logique inhu­maine du capi­ta­lisme mon­dia­lisé, au nom d’un autre monde est pos­sible. Le socia­lisme par en bas de Draper peut il encore lui servir de réfé­rent ? Nous avons demandé à plu­sieurs intel­lec­tuels enga­gés dans les mobi­li­sa­tions de ces der­nières années de reprendre Les deux âmes du socia­lisme et d’en pro­po­ser une lec­ture critique.
Les Editions Syllepse
SAMARY Catherine
Notes
[1] Outre les pré­sen­ta­tions de Jean Batou et d’Alan Johnson, ainsi que la pré­sente contri­bu­tion, il s’agit de celles d’Alain Bihr « ’Les deux âmes du socia­lisme’ : une his­toire qui manque de corps », de Michael Albert « Une troi­sième âme », de Diane Lamoureux « Et si le socia­lisme avait à apprendre du fémi­nisme » et de Murray Smith « À la décou­verte de Hal Draper ».
[2] Contre un mar­xisme vul­ga­ri­sa­teur d’une his­toire aux pro­grès linéaires, lire Daniel Bensaïd, notam­ment La dis­cor­dance des temps – essai sur les crises, les classes, l’histoire , Les Editions de la Passion, 1995 ; cf. éga­le­ment Michael Lowy Walter Benjamin : aver­tis­se­ment d’incendie, une lec­ture des thèses « sur le concept d’histoire », PUF, « Pratiques théo­riques », 2001. Cf. aussi son article http://​www​.europe​-soli​daire​.org/​s​p​i​p.php ?article5634, Le point de vue des vain­cus dans l’histoire de l’Amérique Latine : réflexions métho­do­lo­giques à partir de Walter Benjamin.
[3] C’est un des apports majeurs d’Antonio Gramsci que d’avoir réflé­chi sur le rôle déci­sif des orga­ni­sa­tions poli­tiques pour l’émergence des « intel­lec­tuels orga­niques » issus des classes popu­laires, liées à leurs luttes. Alors que Marx avait plutôt une vision – dis­cu­table – de l’organisation com­mu­niste comme « partie de la classe », la réflexion de Lénine a éga­le­ment permis de « penser » la sépa­ra­tion et arti­cu­la­tion entre les dif­fé­rentes sphères en jeu – le social étant dis­tinct du poli­tique. Ce qui, comme le sou­ligne sou­vent Daniel Bensaïd, permet de « penser » les conflits entre partis et classe, le risque de sub­sti­tu­tisme, le plu­ra­lisme poli­tique… Lire notam­ment sur ce sujet l’article d’Ernest Mandel de 1989 « Auto-orga­ni­sa­tion et parti d’avant-garde dans la concep­tion de Trotski », que l’on peut trou­ver en ligne.
[4] Voir notam­ment le dos­sier « appro­pria­tion sociale, démo­cra­tie, auto­ges­tion » de la revue Contretemps n° 5 (cf. son site) et l’ouvrage de Thomas Coutrot syn­thé­ti­sant bien des réflexions sur ce sujet : « Démocratie contre capi­ta­lisme » (La Dispute, 2005).
[5] Lire sur les grands débats de la Première à la Troisième Internationale les expo­sés de Daniel Bensaïd repro­duits sur le site « Europe soli­daire sans fron­tière » – www​.europe​-soli​daire​.org.
[6] Lire notam­ment les articles de Claudio Katz sur l’impérialisme du XXIe siècle, repro­duits sur le site Europe soli­daire et sans fron­tière (ESSF).
[7] Thomas Coutrot apporte dans « démo­cra­tie contre capi­ta­lisme » (op. cit.) tout une série d’exemples de luttes alter­mon­dia­listes posant l’exigence de contrôle des firmes mul­ti­na­tio­nales ou d’un com­merce mon­dial « équi­table », et por­teurs de nou­velles formes de soli­da­rité entre usa­gers et tra­vailleurs à l’échelle internationale…
[8] Philippe Corcuff, La ques­tion indi­vi­dua­liste, Paris, Le Bord de l’eau, 2003 ; et Les nou­velles socio­lo­gies, Paris, Nathan Université, 2000.
[9] Robert Castel et Claudin Laroche, Propriété privée, pro­priété sociale, pro­priété de soi – entre­tiens sur la construc­tion de l’individu moderne, Paris, Fayard, 2001.
[10] On peut reprendre la for­mule d’Etienne Balibar d’objectif « d’égaliberté » réa­lisé nulle part (cf. « Droits de l’homme et droits du citoyen : la dia­lec­tique moderne de la liberté et de l’égalité », in : Les fron­tières de la démo­cra­tie, éd. La Découverte, Paris 1992.
[11] Outre le Testament de Lénine, il faut lire notam­ment à ce sujet l’ouvrage de Moshe Lewin, appuyé sur l’ouverture des archives, Le siècle sovié­tique ; lire éga­le­ment La révo­lu­tion trahie de Trotski et les textes de Daniel Bensaïd sur les débats et leçons stra­té­giques tirées par les mar­xistes révo­lu­tion­naires de ces expé­riences (notam­ment sur le site ESSF).
[12] La IVe Internationale, à laquelle se rat­tache la LCR en France, a consa­cré un débat de congrès à la pré­pa­ra­tion de thèses sur la « démo­cra­tie socia­liste et la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat », votées au Congrès mon­dial de 1985.
[13] On entend par­fois des contre­sens sur l’essai de Trotski, Leur morale et la nôtre, où il fus­tige l’hypocrisie des débats sur « la fin jus­ti­fie les moyens », mais donne sens dans la lutte pour le com­mu­nisme au cri­tère subor­don­nant les moyens aux fins. On n’a certes pas tou­jours le recul et les éclai­rages suf­fi­sants pour tirer ces bilans. Mais c’est en tout cas au nom de fina­li­tés concer­nant l’auto-activité des popu­la­tions, que Rosa Luxembourg for­mula des cri­tiques aux bol­che­viks tout en sou­te­nant la révo­lu­tion sovié­tique. Et c’est dans cette tra­di­tion, que de nom­breux débats ont eu lieu dans la LCR fran­çaise et l’Internationale dont elle est sec­tion, sur les mesures prises par les bol­che­viks dans les années 1920, en défense de la révo­lu­tion, mais qui ont faci­lité la cris­tal­li­sa­tion sta­li­nienne ; d’où les débats sur l’interdiction des partis et frac­tions ou la répres­sion de Cronstadt (cf. sur le site de la LCR les dis­cus­sions lors de ses uni­ver­si­tés d’été ou dans ses publications).
[14] Cf. Les textes d’Ernest Mandel évo­qués en note 5.
[15] http://​www​.liple​film​.com L’imagination au pouvoir.
[16] Philippe Corcuff, « Sur le ‘sar­ko­zysme’, le PS, la pos­si­bi­lité d’une gauche radi­cale et le tragi-comique – Contribution au débat post-pré­si­den­tiel », en ligne sur le site Europe Solidaire Sans Frontières.
[17] Dans une inter­view à Regards, Miguel Benasayag estime qu’« un autre monde n’est pas pos­sible » ; il assi­mile la lutte pour un autre sys­tème à une « ins­tru­men­ta­li­sa­tion »des révoltes par des partis poli­tiques de gauche ou d’extrême gauche qui poussent en fait à la pas­si­vité par le vote dans l’espoir de len­de­mains impos­sibles au nom des­quels, dit-il, ils renoncent à des chan­ge­ments immé­diats et limi­tés. Il pro­pose donc de tordre le coup à ces visions révo­lu­tion­naires et tristes au profit d’une stra­té­gie de « contre-pou­voirs »diver­si­fiés : il s’agit de renon­cer à remettre en cause glo­ba­le­ment l’injustice (parce que c’est une cause selon lui impos­sible à atteindre) pour recher­cher tout de suite « des jus­tices »plus grandes, ici et là, loca­le­ment (cf. http///www.regards.fr).
[18] Outre la contri­bu­tion de ce recueil, voir le site www​.pare​con​.org sur Znet.
[19] Pour des réflexions plus pous­sées sur les modèles de socia­lisme auto­ges­tion­naires, outre l’ouvrage de Thomas Coutrot déjà évoqué, cf. le site du GESD – Groupe études sur le socia­lisme de demain – sur le site de Michel Husson, ou le n° 5 de la revue Contretemps.
[20] Cf. les dis­cus­sions sur les concep­tions du socia­lisme d’Ernest Mandel, que j’évoque dans un article de bilan repro­duit sur le site d’Ernest Mandel ou de l’ESSF.
[21] Lire une des pre­mières ten­ta­tives de mise à plat des débats entre mar­xistes et liber­taires, orga­ni­sée par la revue Contretemps (cf. n° 6) www​.contre​temps​.ras​.org.
[22] Lire les apports sur ce plan d’Antoine Artous, Marx, l’Etat et la poli­tique, Paris, Syllepse, 1999 et le Cahier de Critique com­mu­niste sur ce sujet, ou encore le dos­sier sur l’Etat et la démo­cra­tie dans la revue Contretemps n°3, Paris, Textuel, 2002. Voir enfin mes contri­bu­tions aux débats sur l’autogestion et la citoyen­neté www​.contre​temps​.ras​.eu​.org/.
[23] Les études et mobi­li­sa­tions récentes croi­sant jus­te­ment l’approche fémi­niste, l’analyse des rap­ports néo-colo­niaux (plutôt que post-colo­niaux), le racisme, les réa­li­tés de classe se sont mul­ti­pliées. Les résis­tances fémi­nistes qui s’y ins­crivent sont confron­tées à diverses formes d’instrumentalisation des femmes, notam­ment ana­ly­sées par le réseau Resisting women né dans les forums alter­mon­dia­liste (cf. son site en plu­sieurs langues www​.resis​ting​wo​men​.net).

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