MOBILISATIONS

« Le mouvement Occupons Wall Street est actuellement la chose la plus importante au monde »

Par Mis en ligne le 13 octobre 2011

Naomi Klein, jour­na­liste cana­dienne et auteur de La Stratégie du choc, était invi­tée à s’exprimer par le mou­ve­ment Occupy Wall Street, à New York. Selon elle, ce mou­ve­ment va durer, car le combat contre le sys­tème éco­no­mique « injuste et hors de contrôle » pren­dra des années. Objectif : ren­ver­ser la situa­tion en mon­trant que les res­sources finan­cières existent, qui per­met­traient de construire une autre société. [Rédaction de Basta !]


J’ai été hono­rée d’être invi­tée à parler [le 29 sep­tembre] devant les mani­fes­tants d’Occupons Wall Street. La sono­ri­sa­tion ayant été (hon­teu­se­ment) inter­dite, tout ce que je disais devait être répété par des cen­taines de per­sonnes, pour que tous entendent (un sys­tème de « micro­phone humain »). Ce que j’ai dit sur la place de la Liberté a donc été très court. Voici la ver­sion longue de ce dis­cours [publiée ini­tia­le­ment en anglais dans Occupy Wall Street Journal].

Je vous aime.

Et je ne dis pas cela pour que des cen­taines d’entre vous me répondent en criant « je vous aime ». Même si c’est évi­dem­ment un des avan­tages de ce sys­tème de « micro­phone humain ». Dites aux autres ce que vous vou­driez qu’ils vous redisent, encore plus fort.

Hier, un des ora­teurs du ras­sem­ble­ment syn­di­cal a déclaré : « Nous nous sommes trou­vés. » Ce sen­ti­ment saisit bien la beauté de ce qui se crée ici. Un espace lar­ge­ment ouvert – et une idée si grande qu’elle ne peut être conte­nue dans aucun endroit – pour tous ceux qui veulent un monde meilleur. Nous en sommes tel­le­ment recon­nais­sants.

S’il y a une chose que je sais, c’est que les 1 % [les plus riches] aiment les crises. Quand les gens sont pani­qués et déses­pé­rés, que per­sonne ne semble savoir ce qu’il faut faire, c’est le moment idéal pour eux pour faire passer leur liste de vœux, avec leurs poli­tiques pro-entre­prises : pri­va­ti­ser l’éducation et la Sécurité sociale, mettre en pièces les ser­vices publics, se débar­ras­ser des der­nières mesures contrai­gnantes pour les entre­prises. Au cœur de la crise, c’est ce qui se passe par­tout dans le monde.

Et une seule chose peut blo­quer cette stra­té­gie. Une grande chose heu­reu­se­ment : les 99 %. Ces 99 % qui des­cendent dans les rues, de Madison à Madrid, en disant : « Non, nous ne paie­rons pas pour votre crise. »

Ce slogan est né en Italie en 2008. Il a rico­ché en Grèce, en France, en Irlande, pour fina­le­ment faire son chemin jusqu’à l’endroit même où la crise a com­mencé.

« Pourquoi pro­testent-ils ? » demandent à la télé­vi­sion les experts dérou­tés. Pendant ce temps, le reste du monde demande : « Pourquoi avez-vous mis autant de temps ? »« On se deman­dait quand vous alliez vous mani­fes­ter ». Et la plu­part disent : « Bienvenus ! »

Beaucoup de gens ont établi un paral­lèle entre Occupy Wall Street et les mani­fes­ta­tions « anti­mon­dia­li­sa­tion » qui avaient attiré l’attention à Seattle en 1999. C’était la der­nière fois qu’un mou­ve­ment mon­dial, dirigé par des jeunes, décen­tra­lisé, menait une action visant direc­te­ment le pou­voir des entre­prises. Et je suis fière d’avoir par­ti­cipé à ce que nous appe­lions alors « le mou­ve­ment des mou­ve­ments ».

Mais il y a aussi de grandes dif­fé­rences. Nous avions notam­ment choisi pour cibles des som­mets inter­na­tio­naux : l’Organisation mon­diale du com­merce, le FMI, le G8. Ces som­mets sont par nature éphé­mères, ils ne durent qu’une semaine. Ce qui nous ren­dait nous aussi éphé­mères. On appa­rais­sait, on fai­sait la une des jour­naux, et puis on dis­pa­rais­sait. Et dans la fré­né­sie d’hyperpatriotisme et de mili­ta­risme qui a suivi l’attaque du 11 Septembre, il a été facile de nous balayer com­plè­te­ment, au moins en Amérique du Nord.

Occupy Wall Street, au contraire, s’est choisi une cible fixe. Vous n’avez fixé aucune date limite à votre pré­sence ici. Cela est sage. C’est seule­ment en res­tant sur place que des racines peuvent pous­ser. C’est cru­cial. C’est un fait de l’ère de l’information : beau­coup trop de mou­ve­ments appa­raissent comme de belles fleurs et meurent rapi­de­ment. Parce qu’ils n’ont pas de racines. Et qu’ils n’ont pas de plan à long terme sur com­ment se main­te­nir. Quand les tem­pêtes arrivent, ils sont empor­tés.

Être un mou­ve­ment hori­zon­tal et pro­fon­dé­ment démo­cra­tique est for­mi­dable. Et ces prin­cipes sont com­pa­tibles avec le dur labeur de construc­tion de struc­tures et d’institutions suf­fi­sam­ment robustes pour tra­ver­ser les tem­pêtes à venir. Je crois vrai­ment que c’est ce qui va se passer ici.

Autre chose que ce mou­ve­ment fait bien : vous vous êtes enga­gés à être non-vio­lents. Vous avez refusé de donner aux médias ces images de fenêtres cas­sées ou de batailles de rue qu’ils attendent si déses­pé­ré­ment. Et cette pro­di­gieuse dis­ci­pline de votre côté implique que c’est la bru­ta­lité scan­da­leuse et injus­ti­fiée de la police que l’histoire retien­dra. Une bru­ta­lité que nous n’avons pas consta­tée la nuit der­nière seule­ment. Pendant ce temps, le sou­tien au mou­ve­ment gran­dit de plus en plus. Plus de sagesse.

Mais la prin­ci­pale dif­fé­rence, c’est qu’en 1999 nous pre­nions le capi­ta­lisme au sommet d’un boom éco­no­mique fré­né­tique. Le chô­mage était bas, les por­te­feuilles d’actions enflaient. Les médias étaient fas­ci­nés par l’argent facile. À l’époque, on par­lait de start-up, pas de fer­me­tures d’entreprises.

Nous avons montré que la déré­gu­la­tion der­rière ce délire a eu un coût. Elle a été pré­ju­di­ciable aux normes du tra­vail. Elle a été pré­ju­di­ciable aux normes envi­ron­ne­men­tales. Les entre­prises deve­naient plus puis­santes que les gou­ver­ne­ments, ce qui a été dom­ma­geable pour nos démo­cra­ties. Mais, pour être hon­nête avec vous, pen­dant ces temps de pros­pé­rité, atta­quer un sys­tème éco­no­mique fondé sur la cupi­dité a été dif­fi­cile à faire admettre, au moins dans les pays riches.

Dix ans plus tard, il semble qu’il n’y ait plus de pays riches. Juste un tas de gens riches. Des gens qui se sont enri­chis en pillant les biens publics et en épui­sant les res­sources natu­relles dans le monde.

Le fait est qu’aujourd’hui chacun peut voir que le sys­tème est pro­fon­dé­ment injuste et hors de contrôle. La cupi­dité effré­née a sac­cagé l’économie mon­diale. Et elle sac­cage aussi la Terre. Nous pillons nos océans, pol­luons notre eau avec la frac­tu­ra­tion hydrau­lique et le forage en eaux pro­fondes, nous nous tour­nons vers les sources d’énergie les plus sales de la pla­nète, comme les sables bitu­mi­neux en Alberta. Et l’atmosphère ne peut absor­ber la quan­tité de car­bone que nous émet­tons, créant un dan­ge­reux réchauf­fe­ment. La nou­velle norme, ce sont les catas­trophes en série. Économiques et éco­lo­giques.

Tels sont les faits sur le ter­rain. Ils sont si fla­grants, si évi­dents, qu’il est beau­coup plus facile qu’en 1999 de tou­cher les gens, et de construire un mou­ve­ment rapi­de­ment.

Nous savons tous, ou du moins nous sen­tons, que le monde est à l’envers : nous agis­sons comme s’il n’y avait pas de limites à ce qui, en réa­lité, n’est pas renou­ve­lable – les com­bus­tibles fos­siles et l’espace atmo­sphé­rique pour absor­ber leurs émis­sions. Et nous agis­sons comme s’il y avait des limites strictes et inflexibles à ce qui, en réa­lité, est abon­dant – les res­sources finan­cières pour construire la société dont nous avons besoin.

La tâche de notre époque est de ren­ver­ser cette situa­tion et de contes­ter cette pénu­rie arti­fi­cielle. D’insister sur le fait que nous pou­vons nous per­mettre de construire une société décente et ouverte, tout en res­pec­tant les limites réelles de la Terre.

Le chan­ge­ment cli­ma­tique signi­fie que nous devons le faire avant une date butoir. Cette fois, notre mou­ve­ment ne peut se lais­ser dis­traire, divi­ser, épui­ser ou empor­ter par les évé­ne­ments. Cette fois, nous devons réus­sir. Et je ne parle pas de régu­ler les banques et d’augmenter les taxes pour les riches, même si c’est impor­tant.

Je parle de chan­ger les valeurs sous-jacentes qui régissent notre société. Il est dif­fi­cile de résu­mer cela en une seule reven­di­ca­tion, com­pré­hen­sible par les médias. Et il est dif­fi­cile éga­le­ment de déter­mi­ner com­ment le faire. Mais le fait que ce soit dif­fi­cile ne le rend pas moins urgent.

C’est ce qui se passe sur cette place, il me semble. Dans la façon dont vous vous nour­ris­sez ou vous réchauf­fez les uns les autres, par­ta­geant libre­ment les infor­ma­tions et four­nis­sant des soins de santé, des cours de médi­ta­tion et des for­ma­tions à « l’empowerment ». La pan­carte que je pré­fère ici, c’est : « Je me soucie de vous. » Dans une culture qui forme les gens à éviter le regard de l’autre et à dire : « Laissez-les mourir », c’est une décla­ra­tion pro­fon­dé­ment radi­cale.

Quelques réflexions finales. Dans cette grande lutte, voici quelques choses qui ne comptent pas :

-Comment nous nous habillons,
- Que nous ser­rions nos poings ou fai­sions des signes de paix,
- Que l’on puisse faire tenir nos rêves d’un monde meilleur dans une phrase-choc pour les médias.

Et voici quelques petites choses qui comptent vrai­ment :

-Notre cou­rage,
- Notre sens moral,
- Comment nous nous trai­tons les uns les autres.

Nous avons mené un combat contre les forces éco­no­miques et poli­tiques les plus puis­santes de la pla­nète. C’est effrayant. Et tandis que ce mou­ve­ment gran­dit sans cesse, cela devien­dra plus effrayant encore. Soyez tou­jours conscients qu’il y a aura la ten­ta­tion de se tour­ner vers des cibles plus petites – comme, disons, la per­sonne assise à côté de vous pen­dant ce ras­sem­ble­ment. Après tout, c’est une bataille qui est plus facile à gagner.

Ne cédons pas à la ten­ta­tion. Je ne dis pas de ne pas vous faire mutuel­le­ment des reproches. Mais cette fois, trai­tons-nous les uns les autres comme si on pré­voyait de tra­vailler ensemble, côte à côte dans les batailles, pour de nom­breuses années à venir. Parce que la tâche qui nous attend n’en deman­dera pas moins.

Considérons ce beau mou­ve­ment comme s’il était la chose la plus impor­tante au monde. Parce qu’il l’est. Vraiment.

Naomi Klein, le 6 octobre 2011

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* Discours publié dans Occupied Wall Street Journal.. Traduction : Agnès Rousseaux / Basta ! Paru sur Basta :
http://​www​.bas​ta​mag​.net/​a​r​t​i​c​l​e​1​8​1​2​.html

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