« Il n’y a rien à attendre de Cancun »

Par Mis en ligne le 30 novembre 2010

« Il n’y a rien à attendre de Cancun » selon Yvonne Yanès d’Accion Ecologica (Equateur). « Rien de bon, mais beaucoup de mauvaises choses ». Et en premier lieu, la crainte vient d’un accord sur REDD. Pour Roque Pedace, des Amis de la Terre Argentine, et ayant participé au dernier rapport du GIEC, cela ne fait pas mystère puisqu’il y a très peu de pays qui aujourd’hui s’opposent à ce dispositif officiellement présenté comme devant permettre de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) issues de la déforestation et de la dégradation des forêts. Il se souvient pourtant qu’en 2001, à Marrakech, « tout le monde disait que c’était une honte d’imaginer qu’on pourrait financer la déforestation évitée ». Aujourd’hui, peu s’en offusquent, considérant les forêts comme de simples puits de carbone. Dès lors, il n’y a plus d’obstacles à considérer qu’il en soit de même avec les plantations nouvelles, notamment sous la pression de l’UE, voire avec des pratiques agricoles spécifiques.

En per­met­tant à des pays ou des entre­prises de finan­cer des pro­jets de pro­tec­tion des forêts plutôt que de réduire leurs propres émis­sions, le dis­po­si­tif REDD pour­rait éga­le­ment être arti­culé aux mar­chés car­bone. Concrètement, ces finan­ce­ments de pro­jets don­ne­raient droit à des cer­ti­fi­cats pou­vant être échan­gés sur ces mar­chés, ali­men­tant une finance car­bone com­plè­te­ment décon­nec­tée des réa­li­tés cli­ma­tiques. Cela ne sur­prend pas Roque Pedace qui rap­pelle que la non-défo­res­ta­tion est aujourd’hui « la tonne de car­bone la moins chère » et qu’il n’y a pas de réelle volonté de s’accorder sur des poli­tiques cli­ma­tiques, seule­ment sur des « poli­tiques éco­no­miques qui tirent avan­tage du climat ». Quitte à ce que des dis­po­si­tifs comme les Mécanismes de déve­lop­pe­ment propre (MDP) se soient trans­for­més en « quan­ti­tés d’escroqueries ». Pour Elias Diaz Pena de Sobreviviencia – Amis de la Terre para­guay, REDD sera une « fausse solu­tion pour un vrai pro­blème ».

S’attaquer à la racine du changement climatique

Quid d’un accord géné­ral ? La réponse fait quasi consen­sus, comme le résume Martin Villela d’Agua Sustentable (Bolivie), pour qui « il n’y aura pas d’accord contrai­gnant » ce qui « réduit le temps que nous avons pour agir ». Carlos Zorilla, engagé dans la pro­tec­tion de la vallée d’Intag (Equateur) contre un projet de mines de cuivre à ciel ouvert, rap­pelle une donnée essen­tielle : « les Etats-Unis refu­se­ront de s’engager à réduire réel­le­ment leurs émis­sions, la Chine ne va pas arrê­ter de construire des cen­trales à char­bon et les classes supé­rieures des pays du Nord, mais aussi des pays du Sud, ne veulent pas réduire leur consom­ma­tion d’énergie et de matières fos­siles ».

Pour Yvonne Yanès, tant qu’on ne s’attaque pas à la racine, « à l’extraction des com­bus­tibles fos­siles », on ne chan­gera rien. Comme d’autres, elle cite le projet Yasuni-ITT, conçu face aux désastres des consé­quences des acti­vi­tés pétro­lières en Equateur, comme une des idées à mettre en œuvre. Tout comme un mora­toire mon­dial sur toute nou­velle exploi­ta­tion pétro­lière ou gazière, reven­di­ca­tion phare du réseau Oil Watch.

Roque Pedace résume en consi­dé­rant qu’il faut que « le show conti­nue » pour éviter de « tout perdre » mais qu’il faut aujourd’hui se concen­trer sur « la mise en place de poli­tiques locales, natio­nales voire régio­nales ». C’est pour­quoi à ses yeux, la pro­po­si­tion de la Via Campesina de réa­li­ser 1000 Cancun « vise donc juste ». Pour « mettre la pres­sion sur nos gou­ver­ne­ments et qu’ils ne puissent se réfu­gier der­rière l’excuse que c’est un pro­blème global ». Comme le dit Alberto Gomez de l’Unorca – Via Campesina Mexique, l’unique manière de « trans­for­mer radi­ca­le­ment ces négo­cia­tions » c’est d’agir « là où nous sommes » et de « mul­ti­plier les ini­tia­tives citoyennes ».

« Des caravanes pour démasquer le gouvernement mexicain »

Nombreux sont ainsi celles et ceux qui pointent l’importance des batailles locales pour obte­nir des poli­tiques cli­ma­tiques à la hau­teur des enjeux. « La loi des gla­ciers en Argentine, qui est une véri­table poli­tique cli­ma­tique » selon Roque Pedace, n’est-elle pas aussi le fruit des luttes contre les méga-pro­jets miniers à ciel ouvert en Argentine ? A ce sujet, Julia Cuadros Falla de l’organisation péru­vienne CooperAccion est sans équi­voque : « si les acti­vi­tés minières comptent assez peu dans le réchauf­fe­ment cli­ma­tique global, elles sont par contre à la source de pro­fondes trans­for­ma­tions cli­ma­tiques locales », favo­ri­sant « les séche­resses sur un ver­sant de la mon­tagne et des inon­da­tions de l’autre ».

Dans le même esprit, les scien­ti­fiques ne sont pas convain­cus que les « gigan­tesques inon­da­tions » dont a été vic­time le Mexique à la fin de l’été soient dus au réchauf­fe­ment cli­ma­tique comme l’a affirmé le pré­sident mexi­cain Felipe Calderon. La défo­res­ta­tion pour lais­ser place à de l’agriculture d’exportation, une urba­ni­sa­tion sans limite sont autant de réa­li­tés locales qui ont joué et qui favo­risent les phé­no­mènes cli­ma­tiques extrêmes. Et autant de poli­tiques locales qui pour­raient être pro­fon­dé­ment modi­fiées. C’est d’ailleurs l’objectif des cara­vanes qui vont sillon­ner le Mexique à comp­ter du 28 novembre que de « démas­quer le gou­ver­ne­ment mexi­cain qui ne mène pas, comme il le dit, une poli­tique verte mais qui détruit notre ter­ri­toire » selon Alberto Gomez.

« Mettre nos critiques en pratique »

En se cachant der­rière l’excuse selon laquelle rien ne peut-être fait contre les dérè­gle­ments cli­ma­tiques sans un accord global a pour consé­quence de rendre illé­gi­times et invi­sibles toutes les ini­tia­tives, expé­ri­men­ta­tions et pra­tiques locales alter­na­tives. Si elles ne sau­raient, bien-entendu, tout régler d’un coup, ne sont-elles pas les pré­mices d’une société post-pétrole ?

De l’agriculture urbaine, aussi bien sur les toits que dans des usines aban­don­nées, en pas­sant par des coopé­ra­tives de pro­duc­tion bio­lo­gique, des pra­tiques d’écoconstruction, l’agriculture pay­sanne, ou des ini­tia­tives de sau­ve­garde et d’échanges de semence comme alter­na­tives à l’agro-business, les ini­tia­tives concrètes trans­for­mant la vie des gens, notam­ment en relo­ca­li­sant des acti­vi­tés de pro­duc­tion, sont pour­tant innombrables.

Il ne man­que­rait pas grand chose pour qu’elles fassent sys­tème et soient une véri­table alter­na­tive au « modèle de pro­duc­tion et de déve­lop­pe­ment qu’il faut chan­ger », selon les termes de Martin Vilela. Cela néces­si­te­rait des poli­tiques publiques qui aillent à l’encontre « des grands pou­voirs éco­no­miques et poli­tiques mon­diaux », pour­suit Elias Diaz Pena, ceux-là mêmes qui « bloquent toute pos­si­bi­lité d’accord à Cancun ». Raison pour laquelle, selon Glenn Morris du projet Woodbine (Etats-Unis), « il faut mettre nos cri­tiques en pra­tique et être conscients que nous avons à la fois besoin des luttes glo­bales et des exemples concrets ». Voilà un bien bel objec­tif pour les mou­ve­ments sociaux,environnementaux et de soli­da­rité inter­na­tio­nale qui seront pré­sents à Cancun.

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