Vladimir, Rosa et Antonio

Par Mis en ligne le 10 août 2015

Nous héri­tons d’une riche tra­di­tion où des mou­ve­ments popu­lai­res un peu par­tout dans le monde ont car­to­gra­phié les che­mins mul­ti­ples de l’émancipation. Ils ont essayé, ils ont par­fois trouvé, ils ont par­fois erré. Dans cette quête sans fin, il y a eu des débats, des contro­ver­ses, des confron­ta­tions. Au début du ving­tième siècle, surgit une révo­lu­tion. Vladimir Illich Oulianov (qu’on connaît sous son nom de guerre, Lénine) pense qu’il faut sortir des sen­tiers battus et mobi­li­ser la masse pay­sanne (une idée incon­grue pour la gauche de l’époque), et aussi sti­mu­ler les mou­ve­ments d’indépendance natio­nale qui abon­dent dans l’Empire russe de l’époque. Il fait le pari que tout cela va conver­ger et effec­ti­ve­ment, ça marche ! On se sou­vient d’un Lénine cham­pion toutes caté­go­ries du sens poli­ti­que, du sentir quand, com­ment et avec qui. Certes, on se sou­vient aussi du gars qui tour­nait les coins un peu ronds en pen­sant que peu importe les moyens, il faut avan­cer !

C’est là qu’entre en scène Rosa Luxembourg. C’est une dure de dure qui a fait les batailles en Pologne, en Russie, en Allemagne, qui ne craint ni Dieu ni César, même pas les chefs de son grand parti socia­liste alle­mand. Pour Rosa, il faut appuyer l’initiative des masses et ne pas ter­gi­ver­ser sur les prin­ci­pes en ne fai­sant pas de com­pro­mis avec d’autres forces poli­ti­ques (notam­ment les par­ti­sans de l’indépendance polo­naise). Elle pense aussi que Lénine et les Russes font erreur en répri­mant les reven­di­ca­tions démo­cra­ti­ques sous pré­texte de « sauver » la révo­lu­tion.

Plus tard, Antonio Gramsci, du fond de sa prison ita­lienne constate que la gauche a voulu aller trop vite et trop sim­ple­ment en affai­res, que la révo­lu­tion n’est pas seule­ment une mobi­li­sa­tion tem­po­raire, mais une « guerre pro­lon­gée » où l’art de la poli­ti­que est de navi­guer à tra­vers plu­sieurs contra­dic­tions en s’efforçant de ne pas suivre de sché­mas éta­blis et qui se fait dans le domaine de la culture, de l’identité, des sub­jec­ti­vi­tés, ce qui va éga­le­ment à contre-cou­rant d’un mar­xisme « offi­ciel ».

Chacun à leur manière, ces trois per­son­na­li­tés ont marqué leur temps et laissé der­rière eux non pas des recet­tes, mais des pistes, des métho­des, des explo­ra­tions créa­ti­ves. Aujourd’hui bien sûr, la période a changé, les pro­ta­go­nis­tes, les lan­ga­ges, les réfé­ren­ces, tout quoi ! Pas ques­tion donc de cher­cher chez Vladimir, Rosa ou Antonio des « recet­tes ». Il s’agit d’explorer pour­quoi et com­ment ces gran­des intel­lec­tua­li­tés ont tra­vaillé sur leur réel, leur époque, leur mou­ve­ment. Après cette épopée du ving­tième siècle, les mou­ve­ments popu­lai­res ont pour­suivi leur chemin, par­fois en s’inspirant de ces ancê­tres, par­fois en bifur­quant, chaque géné­ra­tion mili­tante ayant à repo­ser les mêmes ques­tions d’un nouvel angle.

Plusieurs de ces débats ont tra­versé les âges : com­ment s’organiser ? Comment récon­ci­lier la néces­sité de confron­ter des sys­tè­mes puis­sants tout en res­pec­tant la démo­cra­tie interne ? Quels liens posi­tifs peu­vent être construits entre luttes socia­les et natio­na­les ? Il faut réflé­chir à cela, pas pour se com­plaire dans un passé révolu, mais pour appré­hen­der com­ment nos « ancê­tres » ont déve­loppé de nou­vel­les métho­do­lo­gies. Le passé, c’est aussi le pré­sent et par­fois même l’avenir.

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