Le détour irlandais (2)

Retour sur la question nationale

Par Mis en ligne le 30 janvier 2015

a54ab7_7fd2ec615c1d48b9ae400467e772489f.png_srz_p_232_304_75_22_0.50_1.20_0Au début avec Marx et la Deuxième Internationale, les socia­lis­tes met­tent au jeu, à une échelle qui se veut inter­na­tio­na­liste, le grand pro­gramme de l’émancipation sociale. On se sou­vient de la fameuse phrase du Manifeste du parti com­mu­niste, « Les pro­lé­tai­res n’ont pas de patrie ». Mais peu à peu à tra­vers les luttes en Europe, on s’aperçoit que ce n’est pas si « simple », que l’histoire n’est pas un long chemin tran­quille menant au socia­lisme, mais un sen­tier plein de trous, d’aspérités, de murs.

Dans plu­sieurs États en effet, notam­ment en Europe cen­trale et en Russie, il y a plu­sieurs peu­ples, plu­sieurs natio­na­li­tés, qui ont des reven­di­ca­tions natio­na­les qui por­tent sur toutes sortes de choses : contre la dis­cri­mi­na­tion sur la base de la natio­na­lité, contre l’interdiction de la langue dans l’espace public et à l’école, racisme, etc. Le pro­blème est 1000 fois pire, si on peut dire, dans les colo­nies en Afrique, en Asie, dans les Amériques, conqui­ses à coups de canon par les puis­san­ces impé­ria­lis­tes de l’époque comme l’Angleterre, la France, les États-Unis. Le pou­voir colo­nial exclut, dis­cri­mine, écrase des peu­ples pour mieux les exploi­ter. Évidemment, ces peu­ples se révol­tent et deman­dant aux socia­lis­tes euro­péens : et bien qu’est-ce qu’on peut faire pour mettre fin au mas­sa­cre ?

Plus tard au début du ving­tième siècle, ce débat conti­nue. Des socia­lis­tes « tran­quilles » répon­dent qu’il ne faut pas s’en faire, qu’un jour, le socia­lisme va tout régler. D’autres, plus réa­lis­tes, voient bien que les peu­ples ne sont pas d’accord pour atten­dre la semaine des quatre jeudis. Et c’est ainsi que des per­son­na­li­tés comme Lénine, notam­ment, en vient à conclure que les socia­lis­tes, par défi­ni­tion inter­na­tio­na­lis­tes, doi­vent éga­le­ment appuyer les reven­di­ca­tions natio­na­les et en fin de compte, recon­naî­tre le droit des peu­ples à l’autodétermination. En Russie sous le joug du ter­ri­ble sys­tème monar­chi­que, 55 % de la popu­la­tion n’est pas russe. Les Polonais, Finlandais, Géorgiens et autres veu­lent leur indé­pen­dance, tout en aspi­rant à en finir avec le capi­ta­lisme. S’esquisse alors une pos­si­ble conver­gence entre luttes natio­na­les et luttes socia­les.

Quelques années plus tard, le capi­ta­lisme entre dans une crise (qui va durer 50 ans). C’est la guerre mon­diale (1914), le crash, le chaos. Des États tom­bent en mor­ceaux : en Russie, en Autriche-Hongrie, en Allemagne et ailleurs. Un peu par­tout on se met à rêver : et si l’heure de l’émancipation avait sonné ? En Russie, non seule­ment le vieux sys­tème tombe, mais une nou­velle pro­po­si­tion appa­raît sous la forme des soviets, qui pro­meut l’auto-organisation des masses. À côté des ouvriers qui pren­nent leurs usines et des pay­sans qui pren­nent leurs terres, les natio­na­li­tés s’éveillent. Elles deman­dent la fin du sys­tème de dis­cri­mi­na­tion, auto­ri­taire et mépri­sant. Certaines par­ti­ci­pent au chan­ge­ment de pou­voir et contri­buent à édi­fier ce qui devient la nou­velle Union des répu­bli­ques socia­lis­tes sovié­ti­ques, qui, comme son nom l’indique, est une struc­ture décen­tra­li­sée, fédé­ra­tive, où divers ter­ri­toi­res se consti­tuent en États tout en demeu­rant dans une union. D’autres popu­la­tions veu­lent cepen­dant un État indé­pen­dant pure­ment et sim­ple­ment, notam­ment les Polonais.

À ce moment, les socia­lis­tes, en Russie et ailleurs, ont une seconde d’hésitation. Certains comme l’Allemande Rosa Luxemburg crai­gnent la montée du natio­na­lisme et pen­sent qu’au nom des droits des peu­ples, on divise encore plus les nations au profit de nou­vel­les élites qui vont essen­tiel­le­ment chan­ger un sys­tème de domi­na­tion par un autre. Lénine pour sa part à une autre idée. Entre le danger du natio­na­lisme conser­va­teur des peu­ples domi­nés et le natio­na­lisme chau­vin des gran­des puis­san­ces, il pense que c’est le deuxième danger qui est le plus grand. Il parie que l’indépendance et la mise sur pied de nou­veaux États (c’est fina­le­ment ce qui arrive avec la Pologne) per­met­tra d’affaiblir les sys­tè­mes de domi­na­tion et don­nera aux peu­ples l’idée que les rela­tions entre diver­ses natio­na­li­tés peu­vent être basées sur la coopé­ra­tion plutôt que sur la force.

En plus estime-t-il, la situa­tion est pres­sante en dehors de l’Europe, dans les colo­nies. Il constate avec ses cama­ra­des de la Troisième Internationale que la révolte des peu­ples colo­ni­sés s’en vient comme une tem­pête, comme en Chine, en Afrique du Sud, en Égypte. Dans ces pays, des socia­lis­tes qui voient loin comme l’Indien M.N. Roy et le Tatar Sultan Galiev, le disent aussi, l’émancipation sociale, -la grande utopie socia­liste-, sera pos­si­ble si et seule­ment si les mou­ve­ments socia­lis­tes se met­tent ensem­ble avec les mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale. Et c’est ainsi que le ving­tième siècle démarre avec ce grand élan.

Dans cette deuxième partie du Détour irlan­dais, c’est cette période tumul­tueuse (1913-1933) qui est abor­dée, avec ces débats, par­fois hou­leux, par­fois construc­tifs, où s’animent des socia­lis­tes de par­tout dans le monde qui résis­tent et construi­sent, dans des condi­tions de grande adver­sité, une alter­na­tive au dis­po­si­tif du pou­voir capi­ta­liste et impé­ria­liste. Pendant que se lève cette immense lutte animée par toute une ribam­belle de pro­jets regrou­pés autour de la Troisième Internationale, d’autres obs­ta­cles sur­gis­sent. Malgré des efforts, de cui­san­tes défai­tes sont enre­gis­trées, dans cette URSS qui prend forme, aussi dans plu­sieurs pays où le projet socia­liste s’enlise, sou­vent au profit de faus­ses solu­tions pro­mues au nom de la « nation ». C’est pour­quoi cette deuxième partie de l’ouvrage fait appel au grand pen­seur Antonio Gramsci pour nous aider à déchif­frer ce qui se passe. De cette réflexion cri­ti­que naîtra une autre vague, une autre époque, qui sera celle abor­dée dans la troi­sième partie du Détour irlan­dais.

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