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1917-2017 : Centième anniversaire de la révolution soviétique en Russie

Par Mis en ligne le 11 janvier 2017

2017 marque le centième anniversaire de la révolution soviétique en Russie. Pendant plusieurs années et notamment pendant la longue période durant laquelle a dominé la « pensée unique » néolibérale et conservatrice, cet évènement marquant dans l’histoire a été « évacué » des débats et même de l’enseignement de l’histoire. Parallèlement, selon les intellectuels de service de ce grand virage, la révolution soviétique est devenue le point de départ du « totalitarisme », d‘une « guerre des civilisations » entre l’« Occident » moderne et les peuples « barbares ». Depuis, la situation a quelque peu changé. Devant l’impulsion des grands mouvements populaires des 15 dernières années, la flamme de l’émancipation renaît. Et aussi, de plus en plus, on regarde derrière avec un autre œil : qu’est-ce qui s’est réellement passé en 1917 ? Pourquoi cette révolution qui a « ébranlé le monde », selon l’expression consacrée de John Reed, s’est transformée ? Quelles sont les leçons qui s’en dégagent ? Qu’est-ce qu’en ont dit les principaux protagonistes ?


 

En 1917, les grandes puissances se dressent les unes contre les autres dans une foire d’empoigne inter impérialiste. Dans les tranchées, c’est une véritable boucherie où coulent des flots de sang prolétaire et populaire éclaboussant un corps social pourrissant. Pourtant presque partout, l’opinion populaire est pro guerre, emportée par une ferveur nationaliste manipulée par la droite et l’extrême droit. Pire encore, ce patriotisme mal placé est endossé par les principaux mouvements socialistes. Certes, il y a des exceptions : ici et là, des mouvements, des intellectuels, quelques partis de gauche, rechignent, mais sans grand impact. Sauf en Russie.

La vague venue d’en bas

Dans l’empire tsariste, il y a une odeur de fin de régime. Corrompue et inapte, la structure féodale est incapable d’ériger un État « moderne ». Les « nouveaux » dominants autour d’une bourgeoisie dépendante ne sont pas articulés. Dans les villes se retrouvent d’immenses concentrations prolétariennes où les idées socialistes sont en forte progression. Les paysans n’en peuvent plus de supporter la famine. Dans les marges de l’empire, les peuples opprimés se révoltent. Toute cette effervescence est catalysée par la guerre. Depuis 1914, les soldats, qui sont des ouvriers et surtout des paysans, refusent de combattre. Une extraordinaire convergence se produit : « les dominants ne peuvent plus, les dominés ne veulent plus », affirme Lénine. Il pense que le moment est propice pour « transformer la guerre impérialiste en guerre civile ». Au début, tout le monde le prend pour un illuminé.

En février1917, les ouvriers et surtout les ouvrières (les hommes sont à la guerre) sortent massivement dans les rues de Petrograd et de Moscou. L’armée refuse de tirer. Le tsar abdique, laissant la place à une coalition chambranlante qui cherche à maintenir la Russie dans la guerre tout en préparant l’affrontement avec le peuple. Quelques mois plus tard, la révolution reprend son cours impétueux. Les soviets mis en place par des prolétaires armés réclament le pouvoir. Une insurrection de quelques heures, sans grande effusion de sang, débouche le 26 octobre (6 novembre selon le calendrier actuel), à la proclamation d’un nouvel État soviétique. Le Congrès panrusse des Soviets ouvriers et soldats désigne alors un Conseil des commissaires du peuple, présidé par Lénine, qui inclut les diverses factions présentes dans les soviets, dont les bolchéviques, des socialistes modérés (les menchéviques), des libertaires, des populistes (dits socialistes révolutionnaires) et d’autres groupes organisés. Contrairement à une idée répandue, la révolution n’est pas l’« œuvre » des bolchéviques. C’est un mouvement populaire, dans une large mesure auto-organisé, comme le raconte Victor Serge :

1917 fut une année d’action de masses étonnante par la multiplicité, la variété, la puissance, la persévérance des initiatives populaires dont la poussée soulevait le bolchevisme. Les fonctionnaires de l’autocratie virent très bien venir la révolution; ils ne surent pas l’empêcher. Les partis révolutionnaires l’attendaient; ils ne surent pas, ils ne pouvaient pas la provoquer. L’événement déclenché, il ne restait aux hommes qu’à y participer avec plus ou moins de clairvoyance et de volonté. Les bolcheviques assumèrent le pouvoir parce que, dans la sélection naturelle qui s’était faite entre les partis révolutionnaires, ils se montrèrent les plus aptes à exprimer de façon cohérente, clairvoyante et volontaire, les aspirations des masses actives[1].

De la Commune à l’État

Au pouvoir, les Soviets se retrouvent devant un immense chaos. La machine d’état et l’économie implosent. Bientôt, les tsaristes avec l’appui de la bourgeoisie, du haut commandement militaire et des puissances européennes, tentent de se réorganiser. Mais face à tout cela, les Soviets représentent une force montante, autour, comme l’affirme Lénine, d’une utopie d’un État « sans État » :

C’est nous-mêmes, les ouvriers, qui organiseront la grande production en prenant pour point de départ ce qui a déjà été créé par le capitalisme, en nous appuyant sur notre expérience ouvrière, en instituant une discipline de fer maintenue par le pouvoir d’État des ouvriers armés. Nous réduirons les fonctionnaires publics au rôle de simples agents d’exécution de nos directives, au rôle de surveillants et de comptables, responsables, révocables et modestement rétribués (tout en conservant, bien entendu, les spécialistes de tout genre, de toute espèce et de tout rang) : voilà notre tâche prolétarienne. Ces premières mesures, fondées sur la grande production, conduisent d’elles-mêmes à l’« extinction » graduelle de tout fonctionnarisme, à l’établissement graduel d’un ordre – sans guillemets et ne ressemblant point à l’esclavage salarié[2].

Comme avec la Commune de Paris, le nouveau pouvoir sera construit par en bas. Certes affirme Lénine, dans une période de « transition » entre le capitalisme et le socialisme, il faut encore un État :

Mater la bourgeoisie et briser sa résistance n’en reste pas moins une nécessité. Cette nécessité s’imposait particulièrement à la Commune, et l’une des causes de sa défaite est qu’elle ne l’a pas fait avec assez de résolution. Mais ici (en Russie), l’organisme de répression est la majorité de la population et non plus la minorité. Or, du moment que c’est la majorité du peuple qui mate elle-même ses oppresseurs, il n’est plus besoin d’un « pouvoir spécial » de répression ! C’est en ce sens que l’État commence à s’éteindre. Au lieu d’institutions spéciales d’une minorité privilégiée (fonctionnaires privilégiés, chefs de l’armée permanente), la majorité elle-même peut s’acquitter directement de ces tâches; et plus les fonctions du pouvoir d’État sont exercées par l’ensemble du peuple, moins ce pouvoir devient nécessaire[3].

La guerre civile

Quelques mois après la mise en place de la Commune soviétique, une gigantesque confrontation s’amorce. Les « Blancs » (coalition des anciens dominants et des grandes puissances européennes) se militarisent et encerclent Petrograd, Moscou et les grandes villes. Avec la guerre qui reprend, les usines autogérées cessent de fonctionner, faute de matériel, et parce que les ouvriers partent au front. Les paysans se replient sur leurs villages. C’est la famine. Les soviets créent l’armée rouge dont le commandement est confié à Trotski. Le pouvoir révolutionnaire décrète une économie de guerre où les ressources essentielles sont confisquées et redistribuées par des organismes mandatés par les Soviets. Un organe chargé de la répression est mis en place, la redoutable Tchéka, qui arrête et parfois exécute des personnes accusées de participer à la contre-révolution. Les Blancs exécutent les prisonniers rouges et tous ceux qui appuient les Soviets. La lutte est impitoyable et dans les travers de la chose, les atrocités se commettent des deux côtés. Pour Trotski, tous les moyens sont bons, car, « la fin est justifiée si elle mène à l’accroissement du pouvoir de l’homme sur la nature et à l’abolition du pouvoir de l’homme sur l’homme »[4].

Au début de 1921, les Rouges réussissent à renverser la vapeur. D’autant plus que les Blancs n’ont aucun projet sinon que de remettre la dictature tsariste en place. Cependant, le prix de la victoire est très élevé. Les organes soviétiques sont atrophiés et marginalisés par une nouvelle machine étatique qui a su vaincre les Blancs, en rétablissant une bonne partie de l’« ordre » ancien. Le noyau dur du prolétariat politisé est affaibli, voire décimé. Les partis de gauche, dont plusieurs ont tergiversé pendant la guerre civile, sont interdits, laissant les bolchéviques pratiquement seuls dans l’exercice du pouvoir. Dans les campagnes, les villages souffrent des réquisitions imposées par le « communisme de guerre ». Dans les villes, les syndicats et d’autres comités populaires sont obligés de se ranger derrière la nouvelle logique étatique. C’est alors que survient (mars 1921) un affrontement très grave. Sur la base navale de Kronstadt en face de Petrograd, les marins et les ouvriers se révoltent, réclamant le retour des principes à l’origine de la révolution et la fin du régime des « commissaires ». Cette révolte n’est pas banale, car ces révoltés constituent depuis toujours un des bastions de la révolution. Ils ne se reconnaissent plus dans l’autoritarisme qui domine le nouvel État. Leur révolte est écrasée par le pouvoir rouge dans un climat de grande amertume. La révolution semble à bout de souffle. Entre-temps, le parti bolchévique, lors de son dixième congrès, rejette les critiques qui fusent de ses membres, notamment celles de l’ « Opposition ouvrière » liée à des militants syndicaux, et finit par supprimer les débats en interdisant la constitution de factions organisées dans son sein.

L’espoir et l’angoisse

Des révolutionnaires s’interrogent devant ce qui leur semble une dérive. Rosa Luxembourg, au départ partisane à 100% du pouvoir soviétique, estime que la suppression des libertés, même en tenant compte de la guerre civile, porte en germe une nouvelle dictature. Elle affirme que la révolution ne peut avancer, sans « la vie politique active, libre, énergique, de larges masses populaires, sans la démocratie la plus large et la plus illimitée, sans une vie intensément active des masses dans une liberté politique illimitée »[5]. Comme Lénine et Trotski toutefois, elle pense que la réponse à cette impasse ne réside pas en Russie, mais ailleurs en Europe, pour que les Soviets cessent d’être isolés et soumis à des agressions extérieures. Son optimisme est basé sur le fait que le drapeau rouge se lève à Berlin, Budapest, Turin. L’affrontement décisif semble imminent en Allemagne où la révolution permettrait non seulement de créer un vaste mouvement de transformation mondiale[6]. C’est du moins ce que proclame la Troisième Internationale :

L’Internationale communiste est le parti de l’insurrection du prolétariat mondial révolutionné. Elle rejette toutes les organisations et les partis qui endorment, démoralisent et énervent le prolétariat, en l’exhortant à s’incliner devant les fétiches dont se pare la dictature de la bourgeoisie : la légalité, la démocratie, la défense nationale, etc. L’IC ne possède pas le remède infaillible à tous les maux ; elle tire leçon de l’expérience de la classe ouvrière dans le passé et dans le présent, cette expérience lui sert à réparer ses fautes et ses omissions ; elle en tire un plan général et elle ne reconnaît et n’adopte que les formules révolutionnaires qui sont celles de l’action de masse[7].

Mais cette grande révolution mondiale ne survient pas. Les révoltés européens sont vaincus et le pouvoir soviétique en Russie reste encerclé. Que faire ? C’est alors que Lénine propose un grand virage. Son argument est qu’il faut donner du temps au temps et préparer la « base matérielle » du socialisme, ce qui veut dire l’industrialisation pour permettre de redémarrer l’économie. Pour ce faire, il estime qu’un grand compromis est nécessaire avec la bourgeoisie russe et internationale, car pour se sortir de la misère, la Russie a besoin des capitaux étrangers et de l’expertise technique de la bourgeoisie. Parallèlement, le pouvoir tend la main aux paysans, en libéralisant le commerce et en cessant les réquisitions forcées.

Selon Lénine, les révolutionnaires russes ont voulu aller trop vite. Cela a été une erreur, pense-t-il, de vouloir établir, par décret, un « socialisme intégral », dans un pays qu’il décrit comme arriéré, tant sur le plan technique que culturel. Il préconise de se replier sur ce qu’il définit de « capitalisme d’État », qui est une « étape immédiatement consécutive au monopole capitaliste d’état », qui fonctionne selon les principes du capitalisme, mais qui reste sous la direction du pouvoir soviétique, en attendant que celui-ci ait les conditions matérielles pour procéder à la transformation des rapports de production[8].

La bifurcation

Effectivement dans le cadre de ce qui devient la « Nouvelle politique économique » (la NEP), l’activité économique renaît peu à peu. Se produit parallèlement le début d’une nouvelle alliance entre ouvriers et paysans, entre les villes et les campagnes. Au lieu de contrôler les paysans (en donnant à l’État le contrôle sur la production agricole), le pouvoir soviétique accepte que les paysans disposent de la gestion de leurs produits.

Cette bifurcation n’est pas acceptée facilement. Depuis longtemps en effet, le projet socialiste est vu avec et autour de la classe ouvrière industrielle : c’est cette classe, et seulement cette classe, qui va faire bouger l’histoire. Plusieurs militants pensent alors qu’il faut faire le « grand bond » vers le socialisme intégral, supprimer l’argent et le marché, étatiser l’économie et « discipliner » les populations dans une sorte de grande « armée du travail ».

Mais peu à peu, la nouvelle orientation préconisée par Lénine s’impose comme la seule option réaliste. Progressivement, la production reprend dans les usines, en partie par le retour des cadres et des investisseurs capitalistes. La famine diminue parce que les paysans approvisionnent les villes en échange de produits de consommation. Les tensions sociales s’apaisent. Cette « nouvelle politique économique » (NEP) promue par Lénine semble aller à contre-courant de l’utopie de la Commune, mais pour lui, ce sont les révolutionnaires qui doivent s’adapter à la réalité et non l’inverse. En fin de compte, Lénine met en garde les socialistes contre une vision romantique, trop à court terme, et propose une longue étape de transition et de lutte, comme l’explique Charles Bettelheim :

Une véritable transformation sociale des rapports et des formes de production exige une lutte de classe de longue haleine, une lutte qui doit se développer à travers des étapes dont la succession est commandée par le développement des contradictions. Précisément en 1923, une telle transformation en Russie est à peine ébauchée. Les éléments capitalistes sont profondément inscrits dans l’ensemble des procès de production et de reproduction, dans les modalités de la division du travail au sein des entreprises d’État. Ainsi sont reproduits des rapports marchands et salariaux[9].

Les derniers combats

Au début de 1924, Lénine meurt à la suite d’une longue maladie. Depuis des mois, il cherche à régler ses comptes avec un pouvoir qui, estime-t-il, est en train de glisser dans une dérive autoritaire. Il craint l’influence croissante du nouveau « secrétaire général » du Parti bolchévique, Joseph Staline. Celui-se se taille effectivement un rôle à sa mesure tout en capitalisant sur un groupe ascendant de « managers » rouges qui remplacent peu à peu la vieille garde.

De grands enjeux se profilent, même tout cela reste relativement obscur. Il est vrai que la révolution présente un portrait contrasté. La société russe revit et se transforme dans le sillon de la NEP. Le prestige de la nouvelle Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), qui met officiellement un terme à l’empire pour laisser la place à une association de républiques indépendantes, est très élevé dans le monde. Les sombres luttes factionnelles qui affaiblissent le parti, aggravées par l’atrophie des organes soviétiques supposée, en théorie du moins, être les maîtres du pouvoir, ne sont pas encore bien connues. Des comités opaques, des instances de contrôle et de répression sans nom ni visage, agissent de plus en plus comme des États dans l’État, dans une obscurité que Staline ne cesse d’ériger en système.

Plus grave encore est le fait que les objectifs du « grand compromis » sont mal compris. Pour plusieurs dirigeants soviétiques, la NEP, au lieu d’être conçu comme un programme de transition, est une « astuce », une manœuvre pour « gagner du temps », calmer les paysans, en attendant de revenir aux stratégies antérieures d’un « développement du socialisme », à pas de géants. Conséquence indirecte de cette vision, l’autoritarisme s’incruste. L’interdiction des partis, mesure pensée comme temporaire au moment de la guerre civile, devient permanente. Les exactions de la sécurité d’état, la Tchéka, se multiplient, y compris contre les paysans et tous ceux qu’on soupçonne, à tort d’entraver le socialisme.

Peu avant sa disparition, Lénine s’insurge contre le traitement réservé aux dissidents, notamment à ceux qui résistent contre l’hégémonie et la centralisation du pouvoir dans un centre tout puissant, ce qui se fait, en fin de compte, contre l’idée du départ que l’URSS devait se construire à partir de républiques librement fédérées. C’est, selon l’historien Moshé Lewin, le « dernier combat » de Lénine qui tente, tant bien que mal de faire cesser les exactions contre les nations tout en combattant la centralisation et le chauvinisme imposé par l’État centralisé[10]. Plus tard, Lénine suggère de mettre Staline de côté et de le remplacer par une direction collégiale par ceux qu’ils considèrent parmi les meilleurs, dont Trotski, Boukharine, Radek. Il estime par ailleurs que le projet soviétique doit devenir plus « modeste », qu’il faut faire « moins, mais mieux »[11]. Il continue de penser que le sort des Soviets dépend dans une large mesure de l’expansion de la révolution, mais il voit bien que l’élan de celle-ci s’estompe en Europe. Il préconise alors un virage vers l’Asie, où de puissants mouvements anti-impérialistes prennent forme, à partir desquels, pense-t-il, une nouvelle alliance est possible.

Ces « derniers combats » de Lénine n’aboutissent cependant pas. La structure du pouvoir qui lui succède approfondit et aggrave la centralisation, la répression et l’isolement de ce qui devient, non pas une Commune, mais un État hypertrophié et autoritaire.

Comprendre la défaite

Plus tard, la résistance continue en Russie contre la dictature. On essaie de comprendre l’abandon des idéaux de la révolution. Des dissidents, socialistes de gauche, libertaires, communistes antistaliniens, participent au débat, souvent dans des conditions d’une grande adversité, sous le système concentrationnaire mis en place (les goulags). Pour Trotski, la défaite est le résultat d’un abandon, par Staline et consorts, de l’internationalisme, dans la perspective du « socialisme dans un seul pays »[12]. Presque tous sont convaincus de ce facteur, même si, pour Victor Serge, la perspective des révolutionnaires sur une imminente révolution qui aurait pu « sauver » les soviets, était dans une large mesure, une illusion :

Les bolcheviks voyaient, avec raison, le salut de la révolution russe dans la victoire possible d’une révolution allemande. L’Europe était instable, la révolution socialiste y paraissait théoriquement possible, rationnellement nécessaire, mais elle ne se fit pas. L’immense majorité de la classe ouvrière des pays d’Occident se refusa à engager ou soutenir le combat ; elle se laissa nourrir d’illusions. Les bolcheviks se sont trompés sur la capacité politique et l’énergie des classes ouvrières d’Occident. Cette erreur de leur idéalisme militant entraîna les conséquences les plus graves. Ils perdirent le contact avec les masses d’Occident. L’Internationale communiste devint une annexe de l’Etat-Parti soviétique.[13].

Devant ce dilemme, la réflexion de Gramsci propose quelques pistes. Selon lui, la révolution russe, une situation extraordinaire dans un pays extraordinaire, ne pouvait pas être « internationalisée » ni même servir de modèle dans les formations sociales capitalistes avancées d’Europe de l’Ouest. Dans les formules sibyllines des Cahiers de prison[14], Gramsci proposa une réorientation de la stratégie vers une « guerre de position », par laquelle le mouvement social « infiltre » les territoires de l’adversaire, les prend à rebours et délaisse la tactique bolchévique de la « guerre de mouvement », de caractère insurrectionnel.

D’autres débats, quelques décennies plus tard, ont poursuivi ces recherches. La « construction » du socialisme » dans un contexte de polarisation mondiale, était-elle illusoire ? La répression par un pouvoir tout puissant était-elle systémique, découlant de l’échafaudage du pouvoir, ou était-elle une sorte de « pathologie » qui aurait pu être « soignée » en imposant un socialisme « à visage humain » ? À des degrés divers et selon des modes d’interprétation multiples, la critique de l’URSS et du socialisme « réellement existant » devient, après la Deuxième Guerre mondiale, de plus en plus influente. Des communistes dissidents, héritiers du « conseillisme » et de l’anarcho-syndicalisme, de même que les successeurs de Trotski dans le cadre de la Quatrième Internationale, approfondissent la critique, qui finit par miner l’interprétation dominante offerte par l’URSS et la plupart des partis communistes « officiels ». Dans les années 1970, cette perspective s’approfondit au moment où l’empire soviétique amorce son irrésistible déclin. Des militants et des chercheurs[15] décortiquent la structuration du pouvoir de classe à l’œuvre en URSS, en analysant la domination d’une « proto bourgeoisie » dont la force repose sur la même appropriation du travail salarié, sur la même exclusion et la même exploitation des masses que celle qui prévaut dans le système capitaliste.

Dans les années 1980, cette historiographie de gauche est bousculée par des recherches de droite, qui, reprenant les travaux inspirés durant la Guerre froide, estiment que la révolution soviétique a été une sorte de vulgaire coup d’état permanent, mené par des aventuriers « assoiffés de sang »[16]. Cette idéologie de pacotille réhabilite les idées les plus réactionnaires et vise essentiellement à donner un vernis « scientifique » à la formule de madame Thatcher, « there is no alternative ». Elle modernise l’idée coloniale la plus crue selon laquelle la « civilisation occidentale » et le couple démocratie libérale / capitalisme, est la « fin de l’histoire ».

Comment trouver le chemin ?

Aujourd’hui, la révolution russe semble bien lointaine pour ceux et celles qui cherchent le chemin de l’émancipation. Pour autant, l’« hypothèse communiste », pour l’appeler ainsi, est remise sur la table par plusieurs[17]. Elle revient également sous la forme de nouvelles expressions mises de l’avant dans des luttes et des mouvements populaires un peu partout. Les mots ont bien sûr changé, reflétant les profondes transformations entre le monde de 1917 et le monde de 2017. Mais certaines idées font le pont entre le passé et le présent : comment dépasser le capitalisme et l’État par un vaste processus d’autoémancipation ? Quelles sont les stratégies les plus appropriées pour déstabiliser l’édifice du pouvoir et ériger une alternative réaliste et porteuse ? Comment éviter les illusions sur une transformation radicale et immédiate des dispositifs complexes de la domination sans pour autant remettre à jamais les impératifs d’une véritable démocratie sociale, appelons-là par son nom, « communiste » ?

Ces questions ramènent à différents aspects du débat soviétique. Victor Serge pensait que le pire échec de la révolution de 1917 avait été l’incapacité de réconcilier les impératifs de la transformation avec la démocratie et la liberté. Il faisait remonter cette impasse à un schéma de pensée construit sur plusieurs décennies, bien avant Staline, et qui postulait que la révolution devait découler d’une sorte de « science marxiste », offrant un plan prédéterminé, qu’il fallait suivre et même imposer, sans égard à la diversité sans fin des sociétés, de leur histoire, de leurs contradictions.

Quelque soit la valeur scientifique d’une doctrine, du moment qu’elle devient gouvernementale, les intérêts de l’État ne lui permettent plus d’investigation désintéressée. Les rapports entre l’erreur et la connaissance sont encore trop obscurs pour qu’on puisse prétendre les régler d’autorité ; sans doute faut-il aux hommes de longs cheminements à travers les hypothèses, les erreurs et les essais de l’imagination pour arriver à en dégager des connaissances plus exactes, en partie provisoires. C’est dire que la liberté de pensée me semble une des valeurs les plus essentielles[18].

L’histoire, selon Victor Serge, n’est pas « déterminée » d’avance. Sans naïveté, les révolutionnaires doivent s’efforcer de garder le cap, sans « jamais renoncer à défendre l’homme contre les systèmes qui planifient l’anéantissement de l’individu »[19].

 

 

[1] Victor Serge, Trente ans après la révolution russe, https://www.marxists.org/francais/serge/works/1947/07/serge_19470700.htm.

[2] V. Lénine, L’État et la révolution, http://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/08/er00t.htm

[3] Idem, p. 357.

[4] Léon Trotski, Leur morale et la nôtre, http://classiques.uqac.ca/classiques/trotsky_leon/leur_morale_et_la_notre/leur_morale_et_la_notre.pdf

[5] Rosa Luxembourg, La révolution russe, http://www.marxists.org/francais/luxembur/spartakus/rl19170324.htm

[6] Voir Pierre Broué, La révolution allemande, https://www.marxists.org/francais/broue/works/1971/00/broue_all_47.htm.

[7] Les Quatre premiers congrès de l’Internationale communiste, http://www.marxists.org/francais/inter_com/1920/ic2_19200700i.htm

[8] Lénine, Œuvres complètes, tome 25, page 347.

[9] Charles Bettelheim, Les luttes de classes en URSS, tome 1, 1917-1923, Seuil/Maspéro, 1974, page 455.

[10] Moshé Lewin, Le dernier combat de Lénine, Paris, Les Éditions de Minuit, 1967.

[11] C’est le titre d’une des dernières interventions de Lénine, publiée dans la Pravda, 4 mars 1923, in Lénine, Œuvres choisies, tome trois, Moscou, Éditions du Progrès, 1968.

[12] Léon Trotski, L’Internationale communiste après Lénine, Paris, Presses universitaires de France, 1969.

[13] Victor Serge, Trente ans après la révolution russe.

[14] Antonio Gramsci, Cahiers de prison, http://classiques.uqac.ca/classiques/gramsci_antonio/lettres_de_prison/lettres_de_prison.html.

[15] Voir notamment Charles Bettelheim, Robert Linhart, Rossana Rossanda.

[16] Cette « explication » est devenue populaire avec la publication par Stéphane Courtois et de Nicolas Werth, du « Livre noir du communisme », un réquisitoire sans nuance dont la thèse principale est que le « crime bolchévique » a provoqué la mort de centaines de millions de personnes. L’historien Marc Ferro a en grande partie démoli cet ouvrage, peu respectueux devant les faits. Voir La révolution russe de 1917, Flammarion, 2007

[17] Pensons notamment à Linera, Bensaid, Badiou, Žižek, Dardot et Laval, Harvey, Butler et bien d’autres.

[18] Victor Serge, Mémoire d’un révolutionnaire, Lux, 2010. À souligner également la biographie de Serge écrite par Susan Weissman, Victor Serge, une biographie politique, Éditions Syllepse, 2006.

 

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