Article 2

Octobre 1917 à l’épreuve de l’histoire

1917-2017 Centième anniversaire de la révolution soviétique en Russie

Par Mis en ligne le 18 janvier 2017


2017 marque le cen­tième anni­ver­saire de la révo­lu­tion sovié­ti­que en Russie. Pendant plu­sieurs années et notam­ment pen­dant la longue période durant laquelle a dominé la « pensée unique » néo­li­bé­rale et conser­va­trice, cet évè­ne­ment mar­quant dans l’histoire a été « évacué » des débats et même de l’enseignement de l’histoire. Parallèlement, selon les intel­lec­tuels de ser­vice de ce grand virage, la révo­lu­tion sovié­ti­que est deve­nue le point de départ du « tota­li­ta­risme », d‘une « guerre des civi­li­sa­tions » entre l’« Occident » moderne et les peu­ples « bar­ba­res ». Depuis, la situa­tion a quel­que peu changé. Devant l’impulsion des grands mou­ve­ments popu­lai­res des 15 der­niè­res années, la flamme de l’émancipation renaît. Et aussi, de plus en plus, on regarde der­rière avec un autre œil : qu’est-ce qui s’est réel­le­ment passé en 1917 ? Pourquoi cette révo­lu­tion qui a « ébranlé le monde », selon l’expression consa­crée de John Reed, s’est trans­for­mée ? Quelles sont les leçons qui s’en déga­gent ? Qu’est-ce qu’en ont dit les prin­ci­paux pro­ta­go­nis­tes ?


La révo­lu­tion d’Octobre a pro­fon­dé­ment marqué l’histoire du XXe siècle (1). Elle a sus­cité de nom­breu­ses polé­mi­ques, des jus­ti­fi­ca­tions et des pro­cla­ma­tions idéo­lo­gi­ques, des images d’Épinal et des condam­na­tions sans appel qui se confon­dent, pour de nom­breux obser­va­teurs, avec la réa­lité. La per­pé­tua­tion de ces repré­sen­ta­tions ancrées dans l’événement fon­da­teur que fut la prise du Palais d’hiver contri­bue à mas­quer, dans l’esprit de beau­coup, la réa­lité. Ainsi, en 1917, ce qui pré­do­mi­nait était le bou­le­ver­se­ment géné­ral (armée, police, appa­reil d’État, milieux éco­no­mi­ques, opi­nions et per­cep­tion de la vie poli­ti­que) et un chaos qui allait pro­fon­dé­ment peser sur les choix des bol­che­viks. À plu­sieurs repri­ses d’ailleurs, ce qui se joue sur la scène sovié­ti­que n’a pas de rap­port avec le décor et les dis­cours. Conséquence : une his­toire pleine de sur­pri­ses car elle a pour cadre un espace por­teur de crises, où les fac­teurs de décom­po­si­tion ont agi avec une vio­lence par­ti­cu­lière et où les fac­teurs de recom­po­si­tion ont pris des formes sur­pre­nan­tes. Tout sys­tème, pré­sent ou passé, doit être ana­lysé du point de vue de ses forces vives, de sa capa­cité ou non à se réfor­mer, et donc à trou­ver une nou­velle vita­lité en aban­don­nant une orien­ta­tion dan­ge­reuse. Les idéo­lo­gies sont sou­vent aveu­glan­tes, car elles pra­ti­quent l’autocélébration : elles amè­nent les êtres humains à oublier que le régime sous lequel ils vivent et qu’ils consi­dè­rent comme plus sou­hai­ta­ble a com­mencé à fonc­tion­ner selon d’autres règles, sous l’action de fac­teurs éco­no­mi­ques et sociaux dis­sol­vants, capa­bles de le vider de sa sub­stance et de n’en lais­ser sub­sis­ter que les appa­ren­ces. Une telle situa­tion peut être com­pa­rée à un théâ­tre où le décor et l’action n’ont rien à voir. Le décor est celui d’une autre pièce, appar­te­nant à une autre époque ; quant à l’action qui se joue, elle mène tout à fait ailleurs.

Les crises et les phases de décom­po­si­tion font partie inté­grante du cours de l’histoire. Souvent, elles mar­quent la fin d’une ère, d’un sys­tème. Dans quel­ques cas, si cer­tai­nes forces (inté­rieu­res ou exté­rieu­res) exis­tent, s’ouvre alors une nou­velle page, par­fois appe­lée « révo­lu­tion ». On notera qu’un grand nombre d’auteurs par­lent de la révo­lu­tion « accom­plie » par les bol­che­viks, ce qui, sou­vent, sous-entend qu’ils en seraient « cou­pa­bles ». Cette lec­ture des évé­ne­ments est tout sim­ple­ment lamen­ta­ble. Elle tra­duit une totale igno­rance de ce qui s’est passé en sep­tem­bre et octo­bre 1917, quand plus rien ne fonc­tion­nait en Russie, que la para­ly­sie du pou­voir était totale et que dans tout le pays on allait vers des jac­que­ries à grande échelle, vers la guerre civile, bref, vers un chaos géné­ra­lisé. La révo­lu­tion (car c’est bien ce qui allait se passer) n’a été qu’une réponse à ce chaos crois­sant et à la pers­pec­tive d’une dis­pa­ri­tion pure et simple de la Russie comme État-nation.

Un gou­ver­ne­ment « épuisé »

Bref, ce n’est pas la révo­lu­tion qui a déclen­ché la crise : c’est une crise très pro­fonde qui a été réso­lue par la révo­lu­tion menée par les bol­che­viks, après que les autres forces, qui essayaient déses­pé­ré­ment de contrô­ler la situa­tion, n’eurent fait que l’approfondir. Contrairement à cer­tai­nes idées reçues, à ce moment-là le régime poli­ti­que offi­ciel, sym­bo­lisé par le gou­ver­ne­ment pro­vi­soire mis en place après la chute du tsa­risme en février 1917, n’est qu’un décor – il ne s’y passe rien. Il est « épuisé » et fini. Il n’y a pas de pou­voir d’État, juste un sem­blant.

L’idée que les bol­che­viks ont « pris le pou­voir » (à quelqu’un) ignore com­plè­te­ment la réa­lité : nul ne déte­nait quel­que pou­voir que ce soit, dont il aurait été écarté. Non seule­ment les bol­che­viks ne pren­nent le pou­voir à per­sonne, mais ils doi­vent le créer. Comme Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, l’a écrit par la suite, au départ les bol­che­viks n’avaient rien, excepté des slo­gans comme « socia­lisme », « révo­lu­tion », abo­li­tion des pri­vi­lè­ges et des titres (aris­to­cra­tie, bureau­cra­tie). L’élément-clé de leur succès, ne l’oublions pas, est l’appel adressé aux pay­sans pour qu’ils s’approprient la terre qu’ils culti­vent et qu’ils consi­dè­rent comme leur. Une telle mesure aurait pu sauver le gou­ver­ne­ment pro­vi­soire s’il l’avait adop­tée, mais ce der­nier cou­rait après les repré­sen­tants des pro­prié­tai­res : il était convaincu que le socia­lisme était impos­si­ble – une conclu­sion erro­née à partir d’un constat juste.

Certes, le socia­lisme était impos­si­ble, mais les diri­geants du gou­ver­ne­ment pro­vi­soire refu­saient de com­pren­dre qu’une révo­lu­tion démo­cra­ti­que bour­geoise l’était tout autant. C’est là le drame des partis poli­ti­ques enga­gés dans les coa­li­tions entre février et novem­bre 1917 : le chaos s’étendait, et ils n’arrivaient ni à le com­pren­dre ni à le maî­tri­ser. Ceux qui pas­sent à l’action et fina­le­ment l’emportent pren­nent des ris­ques consi­dé­ra­bles, non pas parce que les blancs (les monar­chis­tes) regrou­pent déjà leurs forces (contre le gou­ver­ne­ment pro­vi­soire), mais à cause de la sévé­rité de la crise et des vagues de fond pro­vo­quées par un bou­le­ver­se­ment com­plet de la société. Les bol­che­viks vont donc l’emporter, mais le parti vic­to­rieux n’est au pou­voir, au départ, que nomi­na­le­ment, comme une simple ensei­gne. Il ne pou­vait pas tenir dans la four­naise des évé­ne­ments, face à l’afflux en masse de nou­veaux mem­bres et à l’énorme pres­sion des tâches à accom­plir, aux­quel­les ni son expé­rience d’avant la révo­lu­tion ni son carac­tère ne l’avaient pré­paré. Car ce parti a bel et bien existé, avec une réelle démo­cra­tie interne, mais il n’a pas sur­vécu à la tour­mente, non pas à cause de la guerre civile (les bol­che­viks en sont sortis vain­queurs), mais en raison de la pres­sion exer­cée par les innom­bra­bles tâches admi­nis­tra­ti­ves et de construc­tion de l’État. En 1921, juste avant de lancer la nou­velle poli­ti­que éco­no­mi­que (NEP), une période de pause après le « com­mu­nisme de guerre », Lénine com­prend qu’il doit construire un nou­veau parti : le bol­che­visme, qui a encore fait la preuve de sa capa­cité d’action durant la guerre civile, n’est plus qu’une coquille vide.

Avec la fin de la guerre civile (1921), l’action change même si le décor demeure. Les bol­che­viks sont ins­tal­lés au pou­voir, mais nombre de livres consa­crés au sujet ne com­pren­nent pas que conti­nuer à parler de « bol­che­viks » revient à évo­quer un fan­tôme. La pièce qui se joue, et ce pour­rait être son titre, est la trans­for­ma­tion d’un parti révo­lu­tion­naire en une classe d’administrateurs. Plus pré­ci­sé­ment, deux scé­na­rios s’affrontent dans ce décor : défi­nir l’esprit du régime né de la révo­lu­tion, tel est l’enjeu. Je l’ai montré dans Le Siècle sovié­ti­que, l’affrontement entre Lénine et Joseph Staline est un choc entre deux pro­gram­mes poli­ti­ques pro­fon­dé­ment anta­go­ni­ques, et non entre deux fac­tions au sein du même parti. Si nous gar­dons à l’esprit la dis­pa­ri­tion du bol­che­visme authen­ti­que, le combat oppose un Lénine engagé dans une ten­ta­tive de défi­ni­tion d’un pro­gramme pour un nou­veau camp poli­ti­que, qui soit adapté à la situa­tion entiè­re­ment nou­velle née de la guerre civile, et un Staline en train de for­mu­ler sa propre concep­tion de ce que doit être l’État (avec lui à la tête), laquelle se fonde sur des pré­mis­ses qui n’ont rien à voir avec le bol­che­visme et qui expri­ment sur­tout sa vision d’un pou­voir per­son­nel pris comme but en soi, nour­rie par sa per­cep­tion de l’histoire de la Russie : ce que cela a signi­fié dans le passé et impli­que pour le pré­sent. Les pro­gram­mes qui s’opposent fron­ta­le­ment en 1922-1923, en pre­mier lieu avec le débat sur la for­ma­tion de l’Union des répu­bli­ques socia­lis­tes sovié­ti­ques (URSS) (2), s’excluent l’un l’autre et ne cher­chent pas à dis­si­mu­ler leur carac­tère anta­go­ni­que. Ce combat s’achève avec la mala­die puis la mort de Lénine en jan­vier 1924.

Le sta­li­nisme (3) offre un bon exem­ple de ce que peut signi­fier le vieillis­se­ment d’un sys­tème et pose même la ques­tion de savoir si, dans ce cas, sa lon­gé­vité n’était pas « géné­ti­que­ment pré­dé­ter­mi­née » du fait de son inca­pa­cité à se réfor­mer : le sta­li­nisme ne pou­vait pas être autre chose que ce qu’il était, un sys­tème hau­te­ment sécu­ri­taire construit pour et autour d’un auto­crate, et à ce titre non réfor­ma­ble. C’était aussi la raison pour laquelle le sta­li­nisme, en raison de l’impact des chan­ge­ments inter­ve­nus dans la société du fait même de la poli­ti­que de l’État, ne pou­vait que creu­ser sa propre tombe. Lorsqu’on étudie Staline, on com­prend que sa lutte per­ma­nente contre le passé révo­lu­tion­naire venait de ce que ce passé ne lui offrait aucune sécu­rité – il n’avait pas suivi ses ensei­gne­ments, il leur était même hos­tile, comme l’a montré son combat en faveur d’une Union sovié­ti­que chau­vine grand-russe. Sa recher­che d’un passé qui lui convienne le mieux n’est donc pas sur­pre­nante, et pas plus le fait qu’il ait convo­qué l’héritage de l’autocratie pour défi­nir les gran­des lignes de ce que devait être l’URSS. Seul le tsa­risme lui confé­rait la légi­ti­mité qu’il cher­chait, car le pou­voir sous le tsar s’exerçait sans inter­mé­diai­res, pris et reçu direc­te­ment de Dieu.

Plus éton­nant, en revan­che, fut qu’il emprunta sys­té­ma­ti­que­ment des struc­tu­res idéo­lo­gi­ques de la Russie tsa­riste pen­dant la Seconde Guerre mon­diale et après. Cela révèle que Staline fai­sait fi du fait, pour­tant bien établi, que ce régime avait épuisé toutes ses pos­si­bi­li­tés au moment de la Première Guerre mon­diale. Le maître du Kremlin semble igno­rer que le modèle qu’il vou­lait adop­ter était por­teur de crises et qu’il en était mort – sans même parler de son modèle pré­féré, Ivan le Terrible (4), qui avait plongé le pays dans une sombre période de trou­bles. Le régime sta­li­nien va connaî­tre un destin com­pa­ra­ble au moment même où il appa­raît, pour le monde entier, au sommet de sa gloire, à la suite de l’écrasement du nazisme. Le sys­tème cesse alors de fonc­tion­ner et entre dans une phase de déclin alors que son chef, diri­geant d’une super­puis­sance vic­to­rieuse, béné­fi­cie d’un pres­tige maxi­mal. Mais c’est une super­puis­sance aux pieds d’argile, et tous les com­pa­gnons de Staline le savent.

Ce point mérite que l’on s’y arrête. Le régime tsa­riste n’avait pas de rédemp­teur, aucun héri­tier légi­time et capa­ble. Le régime sta­li­nien, lui, en avait, parmi le groupe de pro­ches com­pa­gnons de Staline qui atten­daient impa­tiem­ment le moment où ils pour­raient se mettre au tra­vail et revi­ta­li­ser un régime aux dys­fonc­tion­ne­ments aber­rants. Au moment où celui-ci dénonce les « cos­mo­po­li­tes » qui se « pros­ter­nent devant l’Ouest », où les hauts fonc­tion­nai­res doi­vent revê­tir un uni­forme et où leurs titres vien­nent direc­te­ment de la table des rangs mise en place par Pierre le Grand, où les intel­lec­tuels juifs sont liqui­dés, où des hauts res­pon­sa­bles sont assas­si­nés (affaire de Leningrad (5)) et où s’ouvre le procès des « blou­ses blan­ches » (6), il était dif­fi­cile de pré­voir que l’URSS avait encore devant elle une période de déve­lop­pe­ment spec­ta­cu­laire. De fait, une partie des pro­ches com­pa­gnons de Staline, sup­po­sés être des sta­li­niens de choc (cer­tains l’étaient effec­ti­ve­ment !), pas­sent à l’action pour éli­mi­ner le gâchis dû à leur chef. Ils le font assez rapi­de­ment après son décès en mars 1953, et de façon radi­cale, en pro­mou­vant une série de réfor­mes impor­tan­tes qui se concré­ti­se­ront lors du XXe Congrès du Parti com­mu­niste sovié­ti­que de 1956.

À plu­sieurs repri­ses, nombre de per­son­nes, dont la haine de l’URSS cor­res­pond à un besoin psy­cho­lo­gi­que que je peine à com­pren­dre, ont été cho­quées lors­que j’ai affirmé que la sup­pres­sion du goulag fut l’une des pre­miè­res mesu­res adop­tées par la direc­tion post­sta­li­nienne. Il me semble en effet déci­sif de dis­tin­guer le goulag sous Staline, en tant que com­plexe éco­no­mico-indus­triel du minis­tère des affai­res inté­rieu­res (MVD), du sys­tème des camps, pro­fon­dé­ment réformé, qui sub­siste dans la période qui suit la mort de Staline (7). À ce propos, on peut s’interroger sur cette fixa­tion de l’Occident sur le goulag, sur les rai­sons pour les­quel­les il a accepté sans la moin­dre réserve le dis­cours met­tant un trait d’égalité entre le goulag et le régime sovié­ti­que, assi­milé au mal absolu. Il a salué le tenant de cette thèse, Alexandre Soljenitsyne, comme un pro­phète. Or ce der­nier défen­dait une idéo­lo­gie pas­séiste. Il haïs­sait les sociaux-démo­cra­tes regrou­pés autour de la revue Novi Mir et son rédac­teur Alexandre Tvardovski. Il était un ennemi juré de la démo­cra­tie occi­den­tale. Peut-être ce prê­cheur d’une ortho­doxie moyen­âgeuse était-il néces­saire pour com­bler le vide idéo­lo­gi­que de la guerre froide ?

Le sys­tème sovié­ti­que a connu encore un autre cycle de déclin avec la période dite de « stag­na­tion », qui com­mence à la fin des années 1960. Cette période pose une nou­velle ques­tion, celle des orien­ta­tions contra­dic­toi­res au sein du sys­tème, pro­dui­tes par l’apparition de vec­teurs essen­tiels de chan­ge­ment. L’urbanisation, la moder­ni­sa­tion à grande échelle du pays étaient deve­nues des phé­no­mè­nes incon­tes­ta­bles. Même si la part de la popu­la­tion vivant dans les cam­pa­gnes res­tait impor­tante, désor­mais la majo­rité des citoyens habi­taient dans des villes, avaient reçu une édu­ca­tion et étaient fami­lia­ri­sés avec les nou­vel­les tech­no­lo­gies. Le statut des femmes avait éga­le­ment connu des amé­lio­ra­tions impor­tan­tes. Ces trans­for­ma­tions consi­dé­ra­bles de la société eurent aussi des effets indi­rects sur la popu­la­tion rurale, qui, sans se dépla­cer vers les villes, en adopta lar­ge­ment le mode de vie. Ce mou­ve­ment rapide a donné nais­sance à une société urbaine rela­ti­ve­ment nou­velle. Cette urba­ni­sa­tion était « jeune », alors que l’État bureau­cra­tisé, appa­renté au sys­tème tsa­riste, était « vieux ». En dépit de sa rela­tive jeu­nesse, le sys­tème mis en place après 1917 avait pré­ma­tu­ré­ment vieilli.

Erreur de diag­nos­tic

Cela nous ren­voie à la ques­tion des signes de vita­lité. L’État sovié­ti­que est tota­le­ment bureau­cra­ti­que et pra­ti­que un cen­tra­lisme rigou­reux avec un contrôle par en haut. Pourtant, le pou­voir au sommet était devenu entiè­re­ment dépen­dant de la machine bureau­cra­ti­que, prin­ci­pa­le­ment celle des minis­tè­res, qui avait réussi à contrain­dre le sommet à mar­chan­der avec elle ; pro­gres­si­ve­ment, elle avait fait en sorte que ce mar­chan­dage tourne en sa faveur, et avait même fini par cesser de répon­dre aux ordres. Cette machine bureau­cra­ti­que s’est trans­for­mée en un mons­tre mû par sa propre logi­que et qui a entraîné le sys­tème vers l’abîme.

Le point fon­da­men­tal est que le centre a perdu le pou­voir et sa capa­cité de contrô­ler les évé­ne­ments. Il s’est révélé inca­pa­ble de faire ce que les sys­tè­mes doi­vent faire s’ils ne veu­lent pas dis­pa­raî­tre, à savoir se réfor­mer, s’adapter aux chan­ge­ments, chan­ger de stra­té­gie et d’orientation poli­ti­que, gagner de nou­veaux alliés et enga­ger la bataille contre les prin­ci­paux obs­ta­cles. Le sys­tème s’était dépo­li­tisé et ne pou­vait impo­ser quoi que ce soit à qui que ce soit. Symboliquement, le pays était dirigé par Leonid Brejnev, un secré­taire géné­ral à l’agonie, sinon déjà mort. La dépo­li­ti­sa­tion, au sens de la perte de toute capa­cité à faire de la poli­ti­que, n’est pas seule­ment un symp­tôme : elle signi­fie que l’on a atteint un point de non-retour. Elle confirme l’idée qu’il n’existait plus de « parti diri­geant » au sens d’une orga­ni­sa­tion capa­ble de déve­lop­per une acti­vité poli­ti­que consé­quente. Un tel parti aurait évité la dépen­dance déplo­ra­ble à l’égard de cette masse de hauts res­pon­sa­bles d’administrations les plus diver­ses, uni­que­ment sou­cieux de leurs pro­pres inté­rêts et cha­peau­tant une armée gigan­tes­que de diri­geants occu­pés à « pri­va­ti­ser » les entre­pri­ses qu’ils étaient censés admi­nis­trer.

Des ana­lys­tes, des pla­ni­fi­ca­teurs, des écri­vains publiaient, met­taient en garde, pré­di­saient la catas­tro­phe, mais le sommet était para­lysé. À cette époque (de la fin des années 1960 aux années 1980), tout mou­ve­ment, dans quel­que direc­tion que ce soit, était consi­déré comme fatal. La légende, lar­ge­ment répan­due, selon laquelle l’Union sovié­ti­que s’est écrou­lée à cause des dépen­ses insup­por­ta­bles cau­sées par la guerre froide et la course aux arme­ments n’est, pour dire les choses avec rete­nue, qu’une erreur de diag­nos­tic. L’interlude de Iouri Andropov (secré­taire géné­ral du parti entre 1982 et 1984) est très inté­res­sant, mais fut trop bref pour être pro­bant. Cette courte période pré­sen­tait des élé­ments qui auraient pu contri­buer à la repo­li­ti­sa­tion du sys­tème et à le mobi­li­ser pour des réfor­mes urgen­tes dans les domai­nes éco­no­mi­que et poli­ti­que. Les condi­tions du succès étaient là.

La faillite de l’URSS est riche de leçons sur les sys­tè­mes, leurs trans­for­ma­tions, leurs van­tar­di­ses, leur vieillis­se­ment, leurs crises. Parler de vieillis­se­ment revient à poser qu’un sys­tème passe par dif­fé­ren­tes étapes durant les­quel­les un régime fait preuve d’un dyna­misme consi­dé­ra­ble pour ensuite connaî­tre des pério­des de stag­na­tion et de déclin, sui­vies par de nou­vel­les phases dyna­mi­ques. Ces dif­fé­rents moments peu­vent être vus comme les maillons d’une même chaîne tant que le sys­tème en cause peut encore être iden­ti­fié comme tel et qu’il n’est pas incu­ra­ble. Ces phé­no­mè­nes et leur per­ti­nence seront mieux com­pris si l’on com­pare l’URSS et la Chine. Incontestablement, on peut éta­blir un cer­tain Parallélisme entre les deux régi­mes : celui de Mao Zedong tout comme celui de Staline ont connu de « grands bonds en avant », suivis dans chacun des deux pays par des pério­des de stag­na­tion et de déclin, puis par des formes de reprise. Pourtant, les deux régi­mes ont connu des évo­lu­tions très dif­fé­ren­tes.

Le sys­tème sovié­ti­que, pour­tant beau­coup plus déve­loppé, a sombré dans une phase de stag­na­tion et s’est révélé inca­pa­ble d’engager des réfor­mes signi­fi­ca­ti­ves pour­tant indis­pen­sa­bles et pour les­quel­les le pays était prêt. En revan­che, le sys­tème chi­nois (qui relève du même type de sys­tème poli­ti­que que le sovié­ti­que) a su lancer des réfor­mes spec­ta­cu­lai­res, alors même qu’il n’était pas très dif­fé­rent du régime de Staline ; il était de loin plus répres­sif et contrô­lait plus sévè­re­ment la société que le régime sovié­ti­que à la même époque. Cela montre que le pro­blème n’est pas celui des « régi­mes com­mu­nis­tes » tant décriés, mais qu’il tient aux capa­ci­tés des direc­tions, à cer­tai­nes étapes, de se trans­for­mer ou non. Le carac­tère socia­liste, ou en tout cas éman­ci­pa­teur, de la révo­lu­tion d’Octobre ne fait aucun doute. En revan­che, peut-on parler d’un État sovié­ti­que socia­liste ? Il est dif­fi­cile de sou­te­nir une telle thèse. Le fait qu’il se soit dési­gné lui-même comme « socia­liste », avec un parti « com­mu­niste », n’a d’autre per­ti­nence que celle des slo­gans et des affi­ches offi­ciel­les. Le socia­lisme est une forme de démo­cra­tie qui dépasse toutes les formes pou­vant exis­ter dans le monde capi­ta­liste. Cela ne nous dit rien du type de sys­tème éco­no­mi­que qu’une telle démo­cra­tie pour­rait sou­hai­ter mettre en place ; disons sim­ple­ment que ce sys­tème doit être entre les mains de la société, sans capi­ta­lis­tes ni bureau­cra­tes.

Réfléchir sur cet État, qui se pro­cla­mait haut et fort « socia­liste » et dirigé par un parti « com­mu­niste », peut per­met­tre d’avancer des élé­ments de réponse. Ces pro­cla­ma­tions (à l’instar des mythes que d’autres États cher­chent à faire enten­dre au monde) étaient indis­pen­sa­bles pour légi­ti­mer le sys­tème devant son propre peuple et devant le monde exté­rieur. Mais ces décla­ra­tions ne résis­taient pas à l’épreuve de la réa­lité, non seule­ment hors de Russie, mais en Russie même, où, après Staline, il exis­tait une société urbaine, déve­lop­pée, édu­quée, avec de très nom­breux cadres expé­ri­men­tés dans tous les domai­nes, y com­pris pour ce qui est de la ges­tion des affai­res publi­ques ; cette société ne pou­vait pren­dre le dis­cours sur le « socia­lisme » pour la réa­lité. Le drame, c’est que le poids de l’histoire n’avait pas été et ne pou­vait pas être éli­miné. La faune bureau­cra­ti­que pro­fon­dé­ment ins­tal­lée, qui se mul­ti­pliait dans la Russie tsa­riste, avait peut-être dis­paru pour ce qui est des indi­vi­dus, mais le phé­no­mène avait tout sim­ple­ment refleuri sous des formes adap­tées aux réa­li­tés sovié­ti­ques. Rien ne sert de se lamen­ter. L’État sovié­ti­que réclame une étude his­to­ri­que sérieuse. Une chose est claire en tout cas, il n’était pas socia­liste. En revan­che, ceux qui ont fait Octobre l’étaient. Les idées aux­quel­les ils croyaient et qu’ils ont mises en pra­ti­que res­tent aussi vita­les qu’elles l’étaient alors, quand ils s’engagèrent, au beau milieu des cra­que­ments d’un pays et d’une nation en voie de décom­po­si­tion, et refi­rent de la Russie un acteur de l’histoire.

Article publié dans le Monde diplomatique, novembre 2007. Lewin est un Historien, auteur du Siècle soviétique, Fayard – Le Monde diplomatique, 2003, de La Formation du système soviétique, Gallimard, 1987, et de La Grande Mutation soviétique, La Découverte, 1989.

Notes

(1) La conquête du pou­voir (sym­bo­li­sée par la prise du Palais d’hiver de Petrograd), où rési­dait le gou­ver­ne­ment pro­vi­soire) eut lieu dans la nuit du 6 au 7 novem­bre 1917, selon le calen­drier gré­go­rien qui fut adopté par la Russie quel­ques mois plus tard. Jusque-là, celle-ci uti­li­sait le calen­drier julien, dans lequel la révo­lu­tion bol­che­vi­que se pro­duit en octo­bre.

(2) Le débat sur la future URSS oppose Lénine (sou­tenu par les prin­ci­paux diri­geants, de Grigori Zinoviev à Léon Trotski), par­ti­san d’une « fédé­ra­tion » accor­dant un grand nombre de droits aux répu­bli­ques non russes (seules la diplo­ma­tie et les affai­res mili­tai­res seraient du res­sort du pou­voir cen­tral), à Staline, qui défend l’idée d’une concen­tra­tion des pou­voirs, les répu­bli­ques non russes n’ayant qu’une auto­no­mie de façade. D’où l’accusation lancée par Lénine contre Staline d’être le conti­nua­teur du chau­vi­nisme grand-russe. Sur ce point, cf. Le Siècle sovié­ti­que, p. 35-51.

(3) J’entends par « sta­li­nisme » uni­que­ment la période où Staline était au pou­voir.

(4) Ivan IV (1530-1584), dit Ivan le Terrible, pre­mier grand-prince mos­co­vite à être offi­ciel­le­ment cou­ronné tsar, est consi­déré par cer­tains comme l’un des hommes qui ont le plus contri­bué à la gran­deur de la Russie. Il est resté dans l’histoire comme un tyran san­gui­naire du fait de sa cruauté (et, sans doute, de sa folie).

(5) En 1950, tous les anciens diri­geants du Parti com­mu­niste et de l’administration de Leningrad sont exé­cu­tés. Le prin­ci­pal accusé est Alexeï Kouznetsov, que Staline avait nommé secré­taire pour les cadres du parti. À ce titre Kouznetsov fai­sait figure de suc­ces­seur poten­tiel de Staline. Le vice-pre­mier minis­tre et diri­geant du Gosplan Nikolaï Voznesenski compte parmi les vic­ti­mes.

(6) Sur la répres­sion des Juifs sovié­ti­ques, qui se déve­loppe après la Seconde Guerre mon­diale et culmine en 1953 avec l’accusation de com­plot portée contre les méde­cins (juifs) de Staline, lire Laurent Rucker, Staline, Israël et les juifs, Presses uni­ver­si­tai­res de France, 2001.

(7) Cf. Le Siècle sovié­ti­que, op. cit., p. 151-166 et p. 204-222.

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