Entretien avec Gilbert Achcar (1)

Les dessous de la crise en Syrie

Propos recueillis par Pierre Beaudet (2)

Mis en ligne le 18 décembre 2016

PB – La crise en Syrie a éclaté au moment où au Moyen-Orient et en Afrique du Nord sur­gis­sait le « prin­temps arabe ». Il y avait un fond commun de reven­di­ca­tions démo­cra­ti­ques, ainsi que des mou­ve­ments popu­lai­res rela­ti­ve­ment spon­ta­nés, non vio­lents. En quoi la situa­tion en Syrie s’est-elle déve­lop­pée d’une manière spé­ci­fi­que ?

GA Le sou­lè­ve­ment syrien de 2011 s’inscrit plei­ne­ment dans ce qui a été appelé le prin­temps arabe. Il n’en dif­fère en rien du point de vue de ses raci­nes pro­fon­des, socia­les, éco­no­mi­ques et poli­ti­ques. Comme l’ensemble des pays de la région, la Syrie est un pays qui a connu une aggra­va­tion des condi­tions éco­no­mi­ques au cours de la der­nière décen­nie, très mar­quée, notam­ment dans les zones rura­les. Parallèlement, dans les villes, le chô­mage a for­te­ment aug­menté, consé­quence d’un phé­no­mène de dés­in­dus­tria­li­sa­tion. Entre-temps, les mesu­res néo­li­bé­ra­les dans le domaine de l’économie ont pro­vo­qué une énorme concen­tra­tion de la richesse dans la famille régnante. Le cousin du pré­si­dent actuel est l’homme le plus riche de la Syrie et contrôle une partie majeure de l’économie syrienne.

PB – Que dire de la répres­sion ?

GA L’Égypte de Moubarak, en com­pa­rai­son avec la Syrie de la dynas­tie El-Assad, était un havre de liberté poli­ti­que et de démo­cra­tie. Les Frères musul­mans, le prin­ci­pal mou­ve­ment d’opposition, pou­vaient inter­ve­nir, faire élire des dépu­tés, certes dans les limi­tes agréées par le régime, mais dis­po­saient d’une cer­taine marge de manœu­vre. Tout cela est impos­si­ble en Syrie où la dic­ta­ture ne connait pas de limi­tes. Je connais per­son­nel­le­ment un grand nombre d’amis et de gens qui ont passé entre 15 et 18 ans en prison, qui ont été tor­tu­rés. La partie la plus impor­tante de leur vie s’est dérou­lée en prison.

PB – Revenons à l’explosion de la contes­ta­tion en Syrie.

GA Il y a eu l’exemple de la Tunisie où une popu­la­tion a réussi à ren­ver­ser un pré­si­dent. Et puis peu de temps après, il y a eu l’Égypte. Cela a enhardi la popu­la­tion syrienne. Et le mou­ve­ment s’est répandu comme une traî­née de poudre. La dyna­mi­que était au départ une des plus démo­cra­ti­ques de l’ensemble des sou­lè­ve­ments, par ses formes d’organisation autour des « comi­tés de coor­di­na­tion ». Comme il n’y avait pas sur le ter­rain de forces hégé­mo­ni­ques, c’est une auto-orga­ni­sa­tion qui a fonc­tionné dans les pre­miers mois du sou­lè­ve­ment.

PB – Alors, com­ment expli­quer le dénoue­ment catas­tro­phi­que du mou­ve­ment ?

GA Ça ne pou­vait pas réus­sir comme en Égypte ou en Tunisie. La nature du régime syrien est dif­fé­rente. Il n’y a pas d’institutions qui pri­ment sur la pré­si­dence, comme c’était le cas en Égypte, avec l’armée notam­ment. Les ins­ti­tu­tions syrien­nes ont été refa­çon­nées par la famille régnante. Autour du pré­si­dent sévit une force d’élite qui fonc­tionne comme une garde privée. L’armée ne peut écar­ter le pré­si­dent comme cela a été fait en Égypte. Il n’était pas pos­si­ble de ren­ver­ser le régime Assad de manière paci­fi­que.

PB – Et il y a eu l’irruption des forces réac­tion­nai­res agis­sant au nom de l’islam poli­ti­que…

GA Dans le monde arabe, il y a deux forces aux­quel­les sont confron­tées les forces pro­gres­sis­tes et démo­cra­ti­ques. Il y a, bien sûr, les régi­mes en place, mais il y a aussi les oppo­si­tions réac­tion­nai­res. Dès le départ, le régime syrien, comme les États de la région, a tout fait pour attri­buer au sou­lè­ve­ment un contenu inté­griste et confes­sion­nel. Il a déclaré que le sou­lè­ve­ment, c’était Al Qaïda, ce qui était tota­le­ment faux, du moins dans les pre­miers mois. Dès 2012, Daesh s’est construit en affron­tant l’opposition syrienne, et non pas l’État, qui a conti­nué de lui ache­ter du pétrole et de four­nir l’électricité aux zones rebel­les. Affirmer que ce régime serait un rem­part de la laï­cité contre l’islamisme est une blague. D’autant plus que le prin­ci­pal sou­tien du régime syrien pro­vient d’un État théo­cra­ti­que, soit la République isla­mi­que d’Iran. Aujourd’hui, sans le sou­tien de Téhéran, El-Assad ne tien­drait pas long­temps.

PB – Il y a aussi le rôle joué par les pétro­mo­nar­chies du Golfe ?

GA Au début, le Qatar a tenté d’instrumentaliser l’insurrection à tra­vers la bran­che syrienne des Frères musul­mans, et a mis en place un « Conseil natio­nal syrien », avec l’appui de la Turquie. Plus tard, l’Arabie saou­dite s’est lancée dans la course. Il faut dire que les orga­ni­sa­tions inté­gris­tes ont éga­le­ment leurs pro­pres res­sour­ces, car elles ont accu­mulé un cer­tain capi­tal de sym­pa­thie par leur rôle dans le combat contre le régime.

PB – Quel est le rôle des États-Unis ?

GA Aux pre­miers temps de la révolte, l’opposition démo­cra­ti­que a demandé un sou­tien aux États-Unis, qui ont non seule­ment refusé, mais qui ont ordonné à leurs alliés régio­naux de ne pas livrer d’armes défen­si­ves à la rébel­lion. Ce qui a permis au régime de pré­ser­ver la maî­trise des airs et de pro­cé­der aux bom­bar­de­ments meur­triers. En réa­lité, Obama favo­ri­sait une solu­tion de type « yémé­nite », c’est-à-dire un accord entre l’opposition et le régime, en dépla­çant le pré­si­dent vers l’arrière-scène, tout en lui per­met­tant de tirer les ficel­les du pou­voir. Mais cette solu­tion, soit dit en pas­sant, n’a pas fonc­tionné au Yémen, ce qui expli­que la conti­nua­tion d’une guerre atroce. En Syrie, le com­pro­mis était impen­sa­ble. Le rap­port de force est trop en faveur du régime et l’opposition est faible.

PB – Malgré tout, le régime s’est retrouvé à quel­ques repri­ses dans une situa­tion périlleuse…

GA En 2013, le régime a été sauvé par l’intervention de l’Iran. De nou­veau à l’été 2015, le régime a été sauvé grâce cette fois à l’intervention de la Russie, qui a eu, il faut le dire, le feu vert de Washington. La Russie par ailleurs est inter­ve­nue avec l’accord d’Israël et des États-Unis. L’administration Obama comp­tait sur Poutine pour impo­ser un com­pro­mis en Syrie. Mais c’était une pure illu­sion, reflé­tant les espoirs fan­tai­sis­tes des États-Unis.

PB – Qu’est-ce qui peut se passer dans la pro­chaine période ?

GA Le rap­port de forces est dés­équi­li­bré en faveur du régime et de ses alliés qui le sup­por­tent, pen­dant que l’opposition est frag­men­tée. Si jamais des négo­cia­tions étaient enta­mées (on en est loin), il fau­drait résou­dre cer­tains nœuds stra­té­gi­ques, comme par exem­ple, le départ du dic­ta­teur. Pour le moment, ce n’est pas ima­gi­na­ble. Ce qu’on peut espé­rer, c’est une sorte de trêve pro­lon­gée, qui stop­pe­rait l’hémorragie et, avec un peu d’optimisme, qui per­met­trait une reprise de l’activité poli­ti­que.

Notes

(1) Gilbert Achcar est un cher­cheur franco-liba­nais et pro­fes­seur à la School of Oriental and African Studies à l’Université de Londres. Il a publié plu­sieurs ouvra­ges dont Le Peuple veut. Une explo­ra­tion radi­cale du sou­lè­ve­ment arabe, Paris, Sindbad-Actes Sud, 2013.

(2) Professeur à l’École de déve­lop­pe­ment inter­na­tio­nal et mon­dia­li­sa­tion de l’Université d’Ottawa et membre des Nouveaux Cahiers du socia­lisme.

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