Recension

Le commerce, c’est la guerre

Par Mis en ligne le 29 mai 2015

Depuis déjà plu­sieurs années, la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale et ses nom­breux ava­tars ont été décor­ti­qués et cri­ti­qués au point où des ins­ti­tu­tions phares, asso­ciées à ce virage, ont changé de voca­bu­laire. La Banque mon­diale, le FMI, l’Organisation mon­diale du com­merce (OMC) et l’Organisation pour la coopé­ra­tion et le déve­lop­pe­ment éco­no­mi­que (OCDE) pré­fè­rent main­te­nant parler de « lutte contre la pau­vreté », de « bonne gou­ver­nance », de l’importance de limi­ter les inéga­li­tés.

Tout en se disant émus devant le sort des brebis, les loups n’en conti­nuent pas moins de pra­ti­quer les mêmes poli­ti­ques au nom de l’« aus­té­rité ». Les mêmes poli­ti­ques de pré­da­tion finan­ciè­res et com­mer­cia­les qui avaient mené au crash de 2007-2008 se per­pé­tuent, aggra­vant les écarts entre le 1 % et le 99 %. C’est cette ana­lyse que pour­suit l’économiste afri­cain Yash Tandon dans, Le com­merce, c’est la guerre, un ouvrage publié par le Centre Europe–Tiers Monde (CETIM) de Genève .

Tandon démon­tre la « logi­que » de cette mon­dia­li­sa­tion de choc qui s’inscrit dans la lignée du com­merce des escla­ves afri­cains, du géno­cide des popu­la­tions des Amériques et des inva­sions meur­triè­res de la Chine et de l’Inde par les puis­san­ces euro­péen­nes au 18e siècle. Il expli­que le « reloo­kage » de ces poli­ti­ques dans le contexte de la relance des impé­ria­lis­mes au tour­nant des années 1980, jusqu’à leur déploie­ment mili­ta­riste après l’implosion de l’URSS (années 1990). Aujourd’hui, les guer­res de conquête accom­pa­gnent et appro­fon­dis­sent les guer­res com­mer­cia­les orches­trées par l’OMC. Elles sont relayées par les divers accords de libre-échange et les sanc­tions impo­sées aux États « récal­ci­trants ».

Le trait ori­gi­nal de l’ouvrage vient du fait que Tandon a vécu, depuis plu­sieurs années, ces batailles de l’intérieur, si l’on peut dire, en tant que conseiller de divers pays afri­cains notam­ment l’Ouganda (son pays d’origine), le Kenya et la Tanzanie. Il a donc par­ti­cipé direc­te­ment aux inter­mi­na­bles ren­con­tres et négo­cia­tions au sein de l’OMC et dans le cadre des rela­tions entre l’Union euro­péenne et les pays du tiers-monde (l’Accord ACP). Plus tard, à titre de direc­teur du Centre Sud, un think tank man­daté pour sou­te­nir les résis­tan­ces du tiers-monde, il a pu suivre ces dos­siers de près. Il y décrit le fonc­tion­ne­ment de l’OMC, notam­ment, comme une per­pé­tuelle conspi­ra­tion, qui se fait dans l’opacité la plus totale, et où les « petits » se font constam­ment mettre au pied du mur par les « gros ».

De véri­ta­bles « machi­nes de guerre » menées par des bat­te­ries d’économistes et de juris­tes sont à l’œuvre pour sub­ju­guer les nations, mais éga­le­ment pour trom­per l’opinion publi­que, au nord comme au Sud. Il men­tionne de crous­tillants épi­so­des de cette guerre non armée comme étant la ten­ta­tive en cours visant à impo­ser au tiers-monde le vol des res­sour­ces géné­ti­ques du monde sous cou­vert de « pro­priété intel­lec­tuelle ». Le « petit » pro­blème » pour les « mon­dia­li­seurs », comme le rap­pelle Tandon, c’est la résis­tance des peu­ples. Depuis déjà quel­ques années, l’OMC est pra­ti­que­ment para­ly­sée. Les accords de libre-échange que les États-Unis et leurs alliés-subal­ter­nes vou­laient éten­dre à toute la pla­nète ont été blo­qués par l’Amérique latine. Des pays « émer­gents » comme la Chine et le Brésil sont en mesure de faire obs­ta­cle aux pro­gram­mes des pays du G7 et aux ins­ti­tu­tions qui leur sont asso­ciés. De nou­veaux réseaux sont mis en place pour res­ser­rer la coopé­ra­tion sud-sud, ce qui mine les puis­san­ces.

Tandon évoque une sorte de guerre de gué­rilla à l’échelle mon­diale, non vio­lente, pour se déta­cher de l’emprise impé­ria­liste. Cette guerre de gué­rilla, dit-il, peut s’étendre par des mil­liers de « petits bateaux » qui se met­tent à la mer au fur et à mesure que le grand navire du capi­ta­lisme mon­dial prend l’eau et com­mence à som­brer.

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