Nouveaux Cahiers du socialisme Faire de la politique autrement, ici et maintenant... 2015-04-19T14:43:52Z http://www.cahiersdusocialisme.org/feed/atom/ CAP-NCS <![CDATA[Les soldats israéliens en Amérique latine]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14754 2015-04-15T14:01:42Z 2015-04-17T11:54:52Z Un événement récent nous donne l’occasion de parler des soldats israéliens en Amérique latine (AL). En effet, l’Argentine vient de déchoir de leur nationalité les soldats israéliens qui ont participé aux massacres à Gaza (1).

Le dernier massacre du peuple palestinien par les troupes de l’armée israélienne à Gaza en 2014, qualifié de crimes de guerre et contre l’humanité par la FIDH dans un rapport du 26 mars 2015, et dont le bilan en victimes civiles, selon un rapport de l’ONU publié le 25 mars 2015, dépasse celui de la Guerre des Six Jours de 1967, avait provoqué des réactions diverses de la part des gouvernements d’AL.

Les cinq pays du Mercosur ont saisi l’ONU pour arrêter le crime (2). La condamnation de ces forfaits a été pratiquement unanime et cinq des pays, qui maintenaient encore des relations diplomatiques avec l’État sioniste, ont rappelé leurs ambassadeurs pour consultation. Tel-Aviv s’est déclaré déçu de la réaction du Pérou, du Salvador, du Chili et de l’Équateur tandis qu’il traitait avec mépris, de « nain diplomatique », le Brésil, et accusait les cinq de « soutenir l’organisation terroriste du Hamas » (3). Le Brésil a réagi en gelant aussitôt ses relations diplomatiques (4). La Bolivie, en plus de ses déclarations de condamnation, a rompu l’accord sur les visas datant de 1972, et exige désormais des visas pour les Israéliens, car « Israël est un État terroriste » (5).

Pourtant, jusqu’à il n’y a pas si longtemps, les pays d’Amérique Latine étaient parmi les principaux acheteurs d’armes israéliennes (6). Et, les pays du cône sud d’AL restent une destination de choix pour le « tourisme » de masse pratiqué par les soldats israéliens et financé par Tel-Aviv.

Pendant les séjours thérapeutiques destinés à les libérer du stress provoqué par l’occupation de la Palestine, les groupes de recrues israéliennes, encadrés par des officiers (7), parcourent les contrées apaisantes les plus belles. En Patagonie chilienne, l’armée israélienne dispose d’hôtels réservés, permettant à ses membres de visiter le parc national Torres del Paine, déclaré réserve de la Biosphère par l’UNESCO en 1978. Le nombre de soldats séjournant en Patagonie simultanément dépasse, parfois, les 10 000 (8).

Depuis 2011, les incidents provoqués par ces « touristes » d’un genre particulier se sont multipliés jusqu’à occasionner de graves dégâts.

En décembre 2011, un Israélien a déclenché un incendie dans ce sanctuaire de la nature, en brûlant du papier hygiénique sous des arbustes – technique rôdée des pyromanes, ce qui a provoqué la destruction de plus de 15 000 hectares (9). Le coupable a bénéficié de l’appui de la communauté et du lobby juifs au Chili et n’a finalement été contraint, bien que reconnu coupable, ni à faire de la prison, alors que la loi prévoit jusqu’à 5 ans pour un tel délit, ni à payer un peso d’indemnisation à l’État chilien (10) alors que les dégâts s’élevaient à plus de 3 500 millions de dollars (11).

En décembre 2012, l’organisme d’État chilien chargé d’administrer les forêts et les zones protégées, la Corporation Nationale des Forêts (Conaf), a expulsé aidée de la police un groupe de quatre « touristes » israéliens qui s’était approprié et avait occupé le gîte mis à disposition de tous les visiteurs, mettant en danger non seulement les autres touristes, mais aussi la sécurité du parc (12).

En janvier 2014, quatre soldats israéliens, surpris en train de brûler des papiers à l’intérieur de la réserve du Paine ont tenté de fuir le pays après leur forfait (13). Cette attitude arrogante et ce comportement hostile ont fait disparaître, peu à peu, aussi bien au Chili qu’en Argentine, le regard accueillant et chaleureux propre aux Latino-Américains envers leurs hôtes (14).

Après les déclarations des élus chiliens sur la suffisance des soldats israéliens en Patagonie (15), la communauté juive chilienne a bien entendu crié à l’antisémitisme (16). Il n’est pas inutile sur ce point de rappeler qu’un tiers à la moitié de la communauté de culture juive (entre 5.000 et 8.000 personnes) a quitté le pays lorsqu’Allende fut élu en 1970, pour s’installer en Israël et en Afrique du Sud dont la communauté juive soutenait aussi largement Israël (17). Ces personnes ne sont rentrées au pays que sous le régime de Pinochet qu’elles ont appuyé de manière enthousiaste (18). Aujourd’hui cette communauté, selon l’ambassadeur israélien à Santiago, accuse le gouvernement chilien d’être « ami du Hamas » et de vouloir « importer le conflit du Proche Orient au Chili » (19).

En Bolivie, les chauffeurs de cars de tourisme sont unanimes pour dire que les soldats israéliens, se déplaçant également en groupes, sont « de loin les clients les plus désagréables ». Ils se plaignent de leurs attitudes outrancières et contraires à la morale, comme de s’exhiber et parader nu(e) s à travers le salar d’Uyuni à la vue de tout le monde. Les officiers expliquent que ces militaires ont besoin de ça pour se déstresser.

A La Paz en 2014, nous avons vécu une anecdote révélatrice. En février-mars le carnaval bat son plein et les Boliviens, surtout les jeunes, s’amusent à s’asperger d’eau et d’écume au moyen de bombes spray. Les recrues israéliennes se mêlent à ces jeux, mais dans un état d’esprit n’ayant rien à voir avec le divertissement. Nous avons vu des groupes attaquer des enfants comme des escadrons militaires en opération. Jamais ils n’agissaient ainsi entre eux, seulement contre les jeunes boliviens. A la question de savoir s’ils étaient des soldats, nous n’avons pas obtenu de réponse. Par contre, lorsque nous leur avons déclaré que nous étions pour la libération de la Palestine, les insultes ont fusé. Une femme-officier est venue s’interposer en déclarant qu’ils ne voulaient pas de problèmes. Alors, pourquoi ce recours à des grossièretés, à l’image des incompétents, au lieu d’une discussion argumentée? Nous leur avons dit ce que nous pensions de leur comportement et alors des pétards nous ont été jetés tandis que le groupe se reformait comme pour se défendre d’une attaque.

Oui, Evo Morales a raison de contrôler l’accès à son pays par des troupes venant d’Israël puisqu’elles semblent vouloir se comporter en Amérique latine comme elles le font dans les territoires occupés de Palestine. Mais aussi pour des raisons de sécurité intérieure, car on sait que là où il y a des troupes israéliennes, le Mossad n’est pas loin.

L’évidence d’étroites relations entre Mossad, CIA et le juge argentin Nisman – chargé d’enquêter sur deux obscurs attentats à Buenos Aires impliquant la communauté juive qui est récemment mort par « suicide », montre qu’il vaut mieux se prémunir contre ce pouvoir sournois, pernicieux et déstabilisateur (20).

J.C. Cartagena et N.Briatte

Notes :

(1) http://stopmensonges.com/la-presidente-argentine-a-dechu-de-leur-natio…

(2) http://www.legrandsoir.info/l-amerique-latine-solidaire-des-palestinie…

(3) http://www.elsalvador.com/mwedh/nota/nota_completa.asp?idCat=47860&amp…

(4) http://www.rebelion.org/noticia.php?id=187909

(5) http://www.telesurtv.net/news/Bolivia-exigira-visado-a-israelies–2014…

(6) http://www.revistapueblos.org/?p=15520

(7) http://www.elciudadano.cl/2011/01/23/31403/%C2%BFun-nuevo-israel-en-la…

(8) voir (4)

(9) http://www.betazeta.com/karen/veoverde/post/segun-fiscalia-israeli-hab…

(10) http://www.cambio21.cl/cambio21/site/artic/20131228/pags/20131228172835.html

(11) http://www.latercera.com/noticia/nacional/2013/12/680–558268-9-juzgado…

(12) http://www.lanacion.cl/conaf-expulsa-a-turistas-israelies-desde-torres…

(13) http://www.veoverde.com/2014/01/nuevamente-israelies-hacen-fuego-en-to…

(14) http://www.cambio21.cl/cambio21/site/artic/20121204/pags/20121204171908.html

(15) http://www.publimetro.cl/nota/cronica/senador-tuma-critica-turismo-de-…

(16) http://www.emol.com/noticias/nacional/2012/01/03/519800/torres-del-pai…

http://cjch.cl/2012/01/antisemitismo-en-chile-el-retorno-de-un-viejo-conocido/

(17) http://blog.mondediplo.net/2014–08-13-Les-juifs-d-Afrique-du-Sud-Israel-et-Gaza

http://www.elclarin.cl/web/opinion/politica/12749-existe-la-comunidad-…

(18)http://www.prensajudia.com/shop/detallenot.asp?notid=10273 
http://www.galeon.com/razonespanola/r102-gar.htm

(19) http://www.lanacion.cl/noticias/pais/nacional/comunidad-judia-en-la-mo…

(20) http://www.rebelion.org/noticia.php?id=197177

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Au-delà de la gauche et de la droite, le bien commun]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14778 2015-04-15T14:07:18Z 2015-04-15T12:32:45Z Ils marchent, se rassemblent, manifestent, paradent, inventent de nouvelles formes d’expression démocratique : les citoyens s’indignent. Mais que veulent-ils? Glanée presque au hasard dans un des nombreux ateliers du Forum Social Mondial de Tunis 2015, une étude passionnante : « Manifestations dans le monde 2006–2013 », réalisée par Initiative for Policy Dialogue et Friedrich-Ebert-Stiftung New York.

On y apprend que, entre janvier 2006 et juillet 2013, avec en 2008 la fameuse crise économique et financière dont nous payons encore toujours le prix, ont eu lieu 843 manifestations dans 84 pays qui, ensemble, représentent 90 % de la population du monde.

Et l’on se souvient en effet des « Printemps arabes », des « Indignados », d’« Occupy », des émeutes de la faim. Certaines d’entre elles représentent les plus grandes manifestations de l’histoire du monde. Mais quelles sont les raisons de ces indignations populaires qui ne font qu’augmenter en nombre dans le monde entier?

L’étude constate que ces manifestations sont plus nombreuses dans les pays à revenus les plus aisés (304 manifestations), suivis de la région Amérique latine et Caraïbes (142), de la région Asie de l’Est et Pacifique (83) et de l’Afrique subsaharienne (78). Quant à la région Moyen-Orient et Afrique du nord, où l’on compte 77 manifestations, l’étude montre qu’elles étaient déjà fréquentes avant le « Printemps arabe » de décembre 2010. Signes précurseurs de la révolte populaire contre les dictatures, négligés par celles-ci.

Généralement pacifiques, ces manifestations deviennent violentes principalement dans les pays à faibles revenus (48 % de toutes les émeutes) à cause des fortes augmentations des prix de la nourriture et de l’énergie dans ces pays.

Le phénomène le plus neuf est le nombre croissant de manifestations mondiales (70) organisées dans plusieurs régions… L’altermondialisme en marche, en quelque sorte.

Pourquoi s’indignent et marchent les peuples?

D’abord contre l’injustice économique et l’opposition aux politiques d’austérité. En effet, 488 manifestations dénonçaient les réformes des services publics, la justice fiscale et les impôts, les conditions de travail et les salaires, l’inégalité, la pauvreté, les réformes agraires et foncières, les pensions plus tardives, les prix élevés du carburant et de l’énergie, de la nourriture et les problèmes de logement. L’actualité récente en Belgique démontre que ces manifestations se poursuivent plus que jamais contre les politiques néolibérales du gouvernement de droite.

Deuxième motif : les défaillances de la représentation et des systèmes politiques. Les populations n’ont plus confiance dans leurs représentants politiques si l’on en juge par les 376 manifestations portant sur le manque de démocratie véritable, l’influence des sociétés commerciales, la dérégulation et la privatisation, la corruption, l’injustice du système judiciaire, la transparence et la prise en charge de responsabilités, la surveillance des citoyens et l’opposition aux guerres et au complexe militaro-industriel.

Troisième cible : la justice au niveau mondial, car 311 manifestations dénonçaient le FMI (Fonds monétaire International) et d’autres institutions financières internationales (IFI). On marchait pour la justice environnementale et la protection du patrimoine mondial et contre l’impérialisme, le libre-échange et le G20. En Belgique aussi, les protestations contre le projet de grand marché transatlantique ne faiblissent pas et sont devenues européennes.

Enfin, quatrième motif de revendication : les droits des gens. 302 manifestations portaient sur les droits ethniques, indigènes ou raciaux; le droit au patrimoine mondial (numérique, foncier, culturel, atmosphérique); les droits du travail; les droits des femmes; le droit à la liberté de réunion, d’expression, de la presse (et c’était comptabilisé avant le phénomène Charlie!); les questions religieuses; les droits des homosexuels, lesbiennes, bisexuels et transgenres; les droits des immigrés et des prisonniers.

La conclusion la plus surprenante pour les auteurs de cette étude est que « la revendication de loin la plus répandue (218 manifestations) n’est pas la justice économique en soi, mais l’opposition à ce qui empêche d’aborder les questions économiques : un manque de “véritable démocratie”, qui provient de la conscience croissante des gens que les décideurs politiques ne leur ont accordé aucune priorité (même s’ils l’ont prétendu), et la frustration envers la politique habituelle et un manque de confiance dans les acteurs politiques actuels, de gauche et de droite. Cette revendication et la crise frappant la représentation politique qu’elle exprime émanent de tous les systèmes politiques, ne se limitant pas aux gouvernements dictatoriaux, mais visant aussi les démocraties représentatives qui n’écoutent pas les besoins et les opinions de l’homme de la rue ».

La récente manifestation, à Bruxelles, de simples citoyens réunis autour des intitulés « Hart boven hard » (le cœur plutôt que la rigueur) et « Tout autre chose » est la meilleure preuve de ce manque de confiance dans le monde politique. Cela explique sans doute l’importance de l’abstention lors des élections en France, par exemple.

« Simples citoyens » disions-nous et en effet l’étude démontre que les manifestants ne sont plus seulement les activistes et syndiqués « traditionnels », mais aussi la classe moyenne, les jeunes, les personnes plus âgées et autres groupes sociaux.

Et l’ont voit l’émergence de nouveaux modes de protestations : la désobéissance civile et des actions directes (blocage de routes, occupation de rues et de places dans les villes. La forme la plus récente de désobéissance civile est le fait de pirates informatiques [à ne pas confondre avec le terrorisme informatique pratiqué par des groupes en guerre contre nos démocraties] et de lanceurs d’alerte [voir wikileaks, luxleaks, etc.] contre des gouvernements et des sociétés commerciales.

Enfin, l’étude souligne que ces manifestations sont pacifiques dans leur grande majorité. La violence, le pillage et le vandalisme n’ont eu lieu que lors de 75 événements soit 8,9 % des manifestations dans le monde. A rappeler aux médias de masse qui ciblent volontiers ces faits, occultant et déformant ainsi la portée réelle de ces manifestations! On ne compte que 33 événements au cours desquels des méthodes désespérées ont été utilisées comme des grèves de la faim, l’auto-immolation ou des manifestants qui ont cousu leurs propres lèvres.

Soulignons que le phénomène de ces manifestations d’indignés ne fait que croître puisqu’en 2013, 63 % des manifestants ainsi étudiés n’ont pas obtenu satisfaction… Les questions internationales et de justice économique apparaissent comme les plus difficiles à changer, constatent les auteurs de cette étude. Cela est d’ailleurs démontré dans une autre analyse de « Global policy Watch » dont nous vous parlerons dans notre prochain article.

La mobilisation citoyenne, devenue mondiale [même si les citoyens s’adressent avant tout à leurs gouvernements nationaux] pour une véritable démocratie démontre aussi l’émergence d’une philosophie commune à tous les habitants de la planète : la recherche du bien commun, la survie de la planète, la justice pour tous basée sur l’égalité des droits, sur la dignité de la personne humaine. L’inverse de la pensée néolibérale qui exploite les ressources naturelles et humaines sans vergogne.

Cette étude ainsi que le foisonnement des initiatives que l’on a pu découvrir au Forum Social Mondial, semble bien démontrer l’émergence d’une citoyenneté mondiale, capable de créer des solidarités de combat [pacifique] sur les thèmes qui touchent tout le monde : la corruption, la finance et les multinationales prédatrices, l’urgence de sauver l’écosystème et donc la vie humaine. C’est cela, le bien commun à l’humanité.

En savoir plus : http://policydialogue.org/publications/working_papers/world_protests_2006-2013_executive_summary_french/

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Printemps 2015 : la CSN sait-elle où elle s’en va?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14776 2015-04-19T14:43:52Z 2015-04-13T22:26:55Z Ce n’est pas que la CSN soit, en termes d’intervention générale, bien différente de la CSQ et de la FTQ, mais quand même! À cause de sa structuration démocratique (chaque syndicat local reste autonome), à cause aussi de certaines de ses traditions, il y circulait toujours un air de liberté ainsi qu’un indéniable sens du militantisme qui en faisait un lieu d’expression privilégié de la critique sociale et politique. Ce n’est pas pour rien que la CSN fut celle de Marcel Pépin et de Michel Chartrand. Et après tout, encore en 2003 on y défendait l’idée de « grève sociale », au sein du mouvement syndical. Cependant depuis quelque temps, et en particulier depuis ce printemps 2015, on a l’impression que la CSN s’empêtre dans des conflits internes totalement contre-productifs et multiplie au niveau externe les signaux contraires et désorientants. À donner l’impression qu’elle sait chaque fois moins où elle s’en va!

L’événement a été peu commenté et pourtant il est à sa manière très révélateur : la CSN vient de sortir d’un conflit de travail avec ses employés si traumatisant et éprouvant que le président, Jacques Létourneau, une fois les négociations closes, a dû se fendre d’une longue lettre aux employéEs de la CSN dans laquelle il rappelait qu’« on avait frôlé la catastrophe » et revenait avec beaucoup d’inquiétude sur une question de fond : « Pourquoi tenter de créer des frontières forcément articifielles entre nous, si nous menons les mêmes combats? ».

On s’est laissé enfermer dans un schéma étriqué

Il faut dire, signe des temps, que l’heure n’était pas aux largesses et que les discussions touchaient surtout la question du financement des retraites, alors que depuis 2 ans déjà la convention collective était échue. Mais c’est là l’inquiétant, plutôt que de prendre en compte le contexte sociopolitique dans lequel on se trouvait et s’adosser aux principes et valeurs syndicaux qui devraient animer une confédération comme la CSN, on s’est de part et d’autre laissé enfermer dans le schéma étriqué du seul antagonisme « boss/employés », durcissant sa position, jouant de la menace à la grève, appelant les syndiqués à serrer les rangs sans dissidence, allant même jusqu’à saccager le bureau d’un président de conseil central. Oubliant que bien des demandes syndicales risquaient elles aussi d’avoir des effets sur la qualité et la quantité des services offerts par certaines fédérations. Comme si tout le monde avait perdu de vue pour qui et pourquoi on travaillait à la CSN!

À preuve ce cri du cœur exprimé publiquement par l’un des employés du STT CSN : « notre comité de négociation a remporté une victoire éclatante pour défendre nos conditions de rémunération. Mais à quel prix? Au prix d’un Info-Négo numéro 17 honteux (…) on ne peut (.. ) revivre cette atmosphère de tension, ces moyens de pression lourds, cette enflure du langage sans se condamner collectivement à détester notre travail et notre employeur. Sans créer la scission et la suspicion entre collègues (…).

Cet événement le montre bien : malgré des mécontentements souterrains, tout laisse penser qu’à la CSN, on peine à rompre avec des pratiques sclérosantes de type corporatiste, s’interdisant au passage toute réflexion globale et politique sur le contexte si particulier des politiques d’austérité de l’année 2015.

Souffler le chaud comme le froid

C’est d’ailleurs un peu la même chose qui s’est passée à propos de certaines interventions publiques du président de la CSN Jacques Letourneau, faites dans le contexte des mobilisations sociales de ce printemps. Alors qu’au travers d’une véritable “politique du choc”, fusent de toutes parts les attaques du gouvernement Couillard contre le mouvement syndical et populaire, on aurait pu s’attendre à ce que le président de la CSN montre le chemin, ou tout au moins rappelle le cap à suivre en cette période mouvementée : celui d’aider, par exemple au travers d’une possible “grève sociale”, au rassemblement des multiples oppositions et à leur renforcement, seule manière de pouvoir contrecarrer avec quelque chance de succès le plan d’austérité libéral. D’autant plus qu’à travers son budget, le gouvernement Couillard ferme toute possibilité de négociations fructueuses quant au renouvellement des conventions collectives des plus de 500 000 employés de la fonction publique.

Mais ce n’est pas du tout ce que le président de la CSN a fait. Il s’est contenté d’agir comme si de rien n’était — soufflant le chaud comme le froid. Appelant bien sûr d’un côté ses troupes à se battre contre le “budget patronal” des libéraux, mais pour aussitôt de l’autre côté tendre la main à Yves Thomas Dorval, président directeur général du Conseil du patronat du Québec, se déclarant prêt à travailler avec lui à “la prospérité du Québec”. De quoi semer la confusion dans les rangs syndiqués, et en tous cas aucunement aider tous ces indécis qui dans les bases hésitent encore à penser à une mobilisation commune.

Même chose avec les étudiantEs : plutôt que de voir en eux des alliés potentiels, voilà que lors d’une entrevue à Radio X de Québec, il se permet de questionner ouvertement leurs actions printanières, et de rappeler qu’il ira quant à lui négocier à l’automne avec le gouvernement qui aurait promis d’être malgré tant de déclarations contraires “de bonne foi”. Et cela, parce qu’on ne peut se payer le luxe d’un décret et “qui il ne faut pas qu’on donne l’impression qu’on n’est pas capables de s’entendre” (sic).

Qui ne verra pas là de vieux réflexes syndicaux, aujourd’hui totalement dépassés et déconnectés d’une réalité sociale et politique autrement exigeante? Et qui n’aurait pas envie d’un peu de cet air de liberté et rébellion que la CSN savait, il n’y a pas si longtemps encore, parfois si bien incarner?

Pierre Mouterde

Sociologue essayiste

 

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CAP-NCS <![CDATA[Repenser l’émancipation]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14671 2015-04-16T16:00:55Z 2015-04-11T22:06:28Z bandeau-UPOP-2015

Les Nouveaux Cahiers du so­cialisme (NCS) en collaboration avec Canadian Dimension présentent l’Université populaire 2015 sous le thème « Repensons l’émancipation».

En 2012, les étudiants et les étudiantes ont redynamisé l’idée que, oui en fin de compte, l’avenir est ouvert. Aujourd’hui en 2015, une grande convergence, regroupant tous les secteurs de la société, dit NON aux absurdes politiques de l’« austérité » et retisse les liens de solidarité entre générations, régions, communautés. C’est le point de départ de l’université populaire des NCS, pour approfondir la réflexion pour et par les mouvements populaires, pour favoriser l’interaction et permettre l’expression d’un large éventail de perspectives, pour repenser l’émancipation et réinventer le monde.

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L’Université populaire des NCS repose sur plus de quarante personnes provenant d’organisations syndicales, populaires, fémi­nistes, écologistes et du monde de l’enseignement. C’est un véritable « intellectuel collectif » au service des luttes et de la construction du mouvement populaire. L’Université des NCS n’est pas une université au sens « classique » du terme. L’approche n’est ni académique, ni livresque. Le savoir et les compétences sont nourries par l’interaction entre des pratiques et théories qui émanent de tous ceux et celles qui luttent pour changer le monde.

 

Quand?

Du 20 au 23 août 2015.

Où?

À l’Université du Québec à Montréal (UQÀM).

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L’Université populaire est un lieu de réflexion et de transmission de savoir ouvert à tous et à toutes, jeunes et moins jeunes, universitaires ou non.

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À lire : Cahier du participant 2015 (à venir).


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Affiche-UPOP-2015

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CAP-NCS <![CDATA[Éléments de bilan sur le Forum social mondial de Tunis]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14763 2015-04-07T20:20:55Z 2015-04-10T11:07:23Z  

Environ 45 000 personnes venant de 4 000 associations et de 120 pays ont participé à ce FSM qui se réunissait les 24–25-26–27 et 28 mars derniers dans la capitale tunisienne, berceau du « printemps arabe ». L’évènement s’est déroulé dans un climat particulier à la suite d’attaques meurtrières contre des touristes dans la semaine précédant le FSM. Trois ans après le printemps arabe, la Tunisie se retrouve dans un moment difficile. L’effervescence après le renversement de la dictature de Ben Ali s’est estompée quelque peu.

D’abord, la situation sociale et économique ne s’est pas améliorée, la structure des leviers économiques n’a pas changé. Le problème le plus criant est le chômage des jeunes dans un pays où le niveau de scolarité est élevé. Le 1 % reste bien en selle agissant comme intermédiaire pour les impérialismes, ce qui confine le pays en destination touristique (le « Cuba » de la Méditerranée) et en pourvoyeur de main-d’œuvre à bon marché pour l’économie européenne. Un gouvernement de coalition unit des islamistes dits « modérés » et Nidaa Tounès, un parti qui est un « relookage » de la dictature. Reste enfin le phénomène du djihadisme qui se manifeste par les jeunes Tunisiens qui rejoignent les organisations de combat et qui disposent de relais en Tunisie même parmi les milieux salafistes.

Dans l’œil du cyclone

Pour autant, le mouvement populaire n’a pas dit son dernier mot. L’espace des libertés ayant été élargi à la suite du printemps arabe, il y a plus d’opportunités. L’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), avec ses 600 000 membres, a des capacités importantes, de même que les organisations de défense des droits, de femmes et d’étudiants. Sur le plan politique, le « Front populaire » regroupe les principaux partis de gauche (environ 10 % des votes).

Mais le problème de la Tunisie est lié au contexte régional. Les révolutions du printemps arabe ont échoué en Égypte et en Libye où sévit une grave guerre civile (comme en Irak et en Syrie), de même que dans la région sahélienne au sud. D’autre part, l’Union européenne et les États-Unis voudraient que la Tunisie devienne une plateforme de leur « guerre contre le terrorisme ». À l’occasion des attentats, les élites tunisiennes avec leurs partenaires impérialistes profitent de l’émotion pour « combattre le terrorisme ». Ce qui pourrait être le prétexte pour le retour des législations liberticides ainsi que de nouveaux assauts contre le monde du travail.

Les défis

En 2013 lors de la première édition du FSM en Tunisie, l’atmosphère était festive. Aujourd’hui dans le contexte des turbulences, on a vu au forum la détermination et l’intelligence des mouvements populaires qui refusent d’embarquer dans la « lutte contre le terrorisme ». L’emphase au Forum était sur la lutte pour la démocratisation qui continue, sachant que le printemps arabe en est encore à ses débuts. En fin de compte, le Forum a été un festival des masses en lutte, comme cela est la tradition. Le point faible si on peut dire se situe dans la difficulté de définir des alternatives claires. La gauche en Tunisie et dans le monde arabe, reste divisée entre une « vieille gauche » enlisée dans des schémas dépassés (le nationalisme arabe notamment) et les nouveaux mouvements où on retrouve des jeunes qui sont encore en train de se définir avec beaucoup d’imagination, mais peu d’expérience. Il faudra du temps…

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Lutte à l’austérité]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14760 2015-04-19T14:43:00Z 2015-04-08T11:01:14Z À l’heure actuelle, le gouvernement libéral tente de nous imposer un plan d’austérité draconien, véritable entreprise de démantèlement du filet social québécois. Mouvements communautaires, syndicaux et étudiants, doivent combattre!

Au Front d’action socialiste, nous croyons qu’une lutte victorieuse ne pourra passer que par l’union des forces de ces différents groupes. Plusieurs initiatives ont vu le jour en ce sens dans les derniers mois ou les dernières années au Québec. Aussi, ce texte propose d’analyser les possibilités et les limites propres à chacun des trois principaux mouvements qui tentent d’organiser la lutte contre l’austérité, soit les Comités printemps 2015, le Collectif refusons l’austérité et la Coalition opposée à la tarification et la privatisation des services publics. Notre analyse de ces différents groupes portera sur leur capacité à répondre aux trois conditions que nous jugeons nécessaires à toute alliance espace : des pratiques démocratiques, des revendications audacieuses et rassembleuses et la capacité d’établir un rapport de force.

Des pratiques démocratiques

Pour qu’une lutte soit réellement populaire, il est primordial que celle-ci se base sur des pratiques démocratiques. Plusieurs visions de la démocratie peuvent s’entrechoquer lorsque vient le temps de s’organiser collectivement. Au FAS, nous privilégions une démocratie dite « participative », où l’ensemble des membres doivent prendre une part active au processus décisionnel et où des délégués es – élu-es, redevables et révocables en tout temps – sont chargé-es de la mise en place de certaines décisions collectives. Aussi, deux principes guident un tel type de démocratie : représentativité et redevabilité.

Le principe de représentativité veut que tous les membres puissent prendre part au processus décisionnel. Il faut dépasser la simple suggestion de participation et aller chercher des bassins de population qui sont liés par les décisions de leur organisation. Si l’ensemble de la population est lié par les décisions gouvernementales, il faut s’appuyer sur des organisations qui ont d’autres façons de représenter légitimement l’intérêt d’une partie de la population. Ce type d’organisation existe chez les syndicats, dans le mouvement étudiant et, d’une certaine façon, au sein des groupes communautaires : les décisions prises par leurs assemblées générales sont considérées comme représentatives de la volonté des membres et les décisions s’appliquent à tous et à toutes, notamment en cas de grève. Ce modèle regroupe ainsi un éventail très large de personnes qui ne sont pas nécessairement intéressées par la lutte politique en général et dont les intérêts peuvent diverger de nos objectifs de lutte. Ce type de démocratie, basé sur une structure bien implantée et reconnue, permet à notre avis d’élargir nos bases de lutte et ainsi de rejoindre une masse de personnes plus imposante; élément nécessaire au combat à venir.

L’autre caractéristique d’une organisation démocratique, au sens où nous l’entendons au FAS, réside dans la redevabilité des délégués-es. Nous considérons qu’il est logistiquement impossible d’avoir une consultation universelle sur toute la logistique d’une organisation et encore moins d’une coalition d’organisations. Ainsi, certaines tâches seront renvoyées à l’équipe exécutive. Pour s’assurer d’un contrôle des membres sur leur organisation, il faut que ces exécutant-es soient soient redevables face aux membres de l’organisation; il faut que ces derniers et ces dernières puissent renverser une décision de l’exécutif ou encore signifier leur désaccord et, ultimement, démettre une personne de ses fonctions. En bref, l’existence d’un comité exécutif est nécessaire pour l’efficacité d’une organisation, et la redevabilité de celui-ci est primordiale pour assurer son caractère démocratique.

Des revendications audacieuses et rassembleuses

En plus de ses pratiques démocratiques, il faut qu’une organisation soit capable d’articuler des revendications audacieuses et rassembleuses. Une revendication audacieuse en est une qui dépasse le statu quo et vise des objectifs significatifs (remettre en question le programme d’austérité, par exemple). Pour être rassembleuse, une revendication se doit d’être claire et atteignable. Ici, il s’agit de l’aspect réaliste des revendications : pour convaincre les gens de participer à une lutte d’une telle ampleur, il faut que ceux-ci aient minimalement espoir d’obtenir de quelconques gains. C’est de cette façon que nous pouvons espérer voir émerger un mouvement de masse, un mouvement qui va au-delà des cercles d’initié-es. Adopter de telles revendications est réformiste, certes, mais les mobilisations massives sont nécessaires pour faire l’expérience du politique, prendre conscience de nos intérêts et, éventuellement, se radicaliser.

Établir un rapport de force

Finalement, cette organisation se doit d’être en mesure d’établir un rapport de force face à l’État. Un rapport de force consiste en notre capacité à mettre de la pression sur le gouvernement afin de le faire plier face à nos revendications. Un tel rapport de force s’établit sur deux axes complémentaires, soit des actions de masse (qui servent davantage à mobiliser) et des actions de désobéissance civile (qui visent, notamment, à perturber l’économie). Aussi, dans une perspective d’escalade des moyens de pression, une telle organisation doit être prête à repousser les limites de la légalité – si nécessaire – en affirmant la légitimité de sa lutte. En d’autres termes, il s’agit d’affirmer que nous sommes prêts et prêtes à défier le cadre légal afin de forcer le gouvernement à céder.

Il faut également que cette organisation ait des capacités logistiques et financières importantes si elle veut être en mesure de diffuser son message à des millions de personnes et d’organiser des actions de masse. Finalement, on doit se poser la question de la pérennité de l’organisation. Un véhicule de lutte doit pouvoir avoir une certaine pérennité, sans quoi la stabilité même de l’organisation n’est pas assurée. Une organisation qui perdure dans le temps sera plus difficile à ébranler qu’une organisation qui se veut ponctuelle et ancrée dans un contexte précis. Bref, une organisation qui lutte contre l’austérité doit avoir une vision à long terme.

Un survol des différentes organisations

Printemps 2015

La première initiative que nous observons s’érige sous la bannière du « Printemps 2015 ». Elle vise à déclencher une grève sauvage ce printemps afin de s’opposer aux politiques d’austérité. Pour ce faire, elle cherche à mettre sur pied des « comités Printemps » dans un maximum de milieux (école, hôpital, entreprise, etc.). Sa volonté est de créer un espace où tous et toutes peuvent participer aux réunions d’organisation : entre les travailleurs et travailleuses, usagers ou bénéficiaires d’un service, chômeurs, chômeuses, sans emploi. Si cette stratégie devait permettre effectivement la rencontre de personnes de différents milieux et l’organisation de mobilisation et d’actions conjointes, la structure proposée nous semble problématique, et ce, à plusieurs niveaux.

En premier lieu, le type de démocratie qui y est proposé en est un de type affinitaire, basé sur une participation volontaire et prenant une forme informelle et ponctuelle : chacun-e y adhère quand bon lui semble, en assistant aux différentes réunions. Aussi, en l’absence d’une assemblée générale centrale et d’un exécutif qui permettrait de coordonner les différents comités, nous croyons que le mouvement « Printemps 2015 » semble souffrir d’un manque d’inclusivité, de cohérence et de vision à long terme. D’un côté, en l’absence de revendications clairement définies, il est difficile de mettre de l’avant une conception commune de la lutte. De l’autre, les personnes qui influencent le plus les décisions sont ceux et celles qui participent au plus grand nombre de réunions, reproduisant ainsi le modèle du super militant ou de la super militante[1].

Malgré la volonté d’inclure une diversité de personnes au sein de ces comités, force est de constater que la multiplication des instances ne favorise pas la participation des individus provenant des classes socio-économiques les plus démunies, de ceux et celles qui ont une famille, ou encore de ceux et celles qui ne résident pas à Montréal.

Enfin, on ne pourrait parler des Comités printemps 2015 sans parler de leur plan d’action, soit le déclenchement d’une grève sociale pour le mois d’avril 2015. À notre avis, il s’agit d’un empressement qui pourrait nous coûter cher. Si ces délais sont courts, même pour le mouvement étudiant, ils sont irréalistes pour plusieurs milieux syndicaux[2]. Ce n’est pas que nous croyons particulièrement au pouvoir de la grève légale, mais plutôt qu’il est davantage stratégique de commencer par un mouvement légal et que, suite à des lois spéciales et des injonctions, ce mouvement puisse sortir de ce cadre restreint. Bref, la radicalisation de la population n’arrive pas du jour au lendemain, elle arrive par une expérience de lutte.

Pour conclure, nous croyons que les possibilités autour des comités « Printemps 2015 » se limitent à influencer les organisations déjà existantes et à organiser des actions mobilisatrices et des actions de perturbation, ce qui constitue un travail essentiel à la lutte.

Refusons l’austérité

La deuxième initiative est incarnée par le collectif « Refusons l’austérité ». Ce collectif se veut une alliance de tous les horizons syndicaux, étudiants et communautaires. Les organisations participant à ce collectif ont des structures basées sur des assemblées générales. Toutefois, les décisions prises au sein du collectif ne semblent pas être directement issues et redevables aux assemblées générales locales, ce qui permettrait aux exécutifs syndicaux de prendre beaucoup d’importance dans les choix stratégiques.

Au niveau des revendications, ce collectif semble assez discret. Au-delà de son opposition à l’austérité, les propositions plus concrètes ne sont pas connues. Se limite-t-on simplement au report du déficit zéro comme le veulent certaines centrales syndicales? Dans le même sens, on doute des volontés et des capacités combatives des grands syndicats nationaux. Malgré qu’ils aient des moyens logistiques très importants, leur capacité à appuyer sans hésitation un syndicalisme combatif est mise en doute. En effet, les conséquences légales pour les syndicats qui tenteraient de défier les lois pourraient ultimement mener à leur destruction. Si une telle confrontation n’est pas impossible, c’est malgré tout un pari audacieux. Bref, même si la manifestation du 29 novembre 2014 a été un succès, la cohésion interne semble beaucoup trop précaire pour pouvoir espérer une lutte populaire à long terme.

Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics

La dernière initiative étudiée est celle de la « Coalition opposée à la tari » cation et à la privatisation des services publics », organisation existant depuis 2009 et réunissant des gens de différents milieux (syndicaux, étudiants et communautaires). Ses pratiques sont démocratiques puisque fondées sur une assemblée générale (où chaque délégué-e vote en fonction de ses mandats respectifs) devant laquelle les membres du comité « action suivie » (l’équipe exécutive, en quelque sorte) sont redevables. Une des critiques majeures adressée à cette organisation est qu’elle consiste en un regroupement de regroupements (par exemple l’ASSÉ, qui est elle-même composée de diverses associations étudiantes, est membre de la Coalition). Ainsi, une certaine distance se crée entre les membres des différents regroupements et la Coalition elle-même puisque ces membres ne participent pas directement au processus décisionnel, mais plutôt de façon interposée, soit par le biais de leurs regroupements respectifs.

Or, bien que cette structure soulève certaines questions, elle permet d’adresser un aspect de la lutte trop souvent négligé : la nécessité d’inclure des organisations localisées à l’extérieur de la région métropolitaine. En effet, la Coalition regroupe des organisations issues des différentes régions du Québec, en plus d’être composée de regroupements régionaux. Ces regroupements semblent à même de non seulement refléter les différentes réalités régionales, de rejoindre l’ensemble des citoyens et citoyennes à l’échelle du Québec, mais aussi de redonner aux régions une autonomie et un pouvoir dans la lutte. Aussi, quant à la question de la distance entre la base des groupes et leur direction, c’est peut-être le montréalocentrisme présent au sein de nombreuses organisations qui la crée, bien plus que le dédoublement des paliers de représentation.

Au niveau des revendications, la Coalition arrive à mettre de l’avant des propositions audacieuses et rassembleuses. La campagne « 10 milliards de solutions » s’attaque directement au discours néolibéral, qui prétexte le manque de ressources financières pour imposer ses mesures d’austérité. Aussi, cette campagne propose d’augmenter les revenus de l’État en allant chercher l’argent là où il est : chez les exploiteurs et les plus nanti-es (dans les poches des banques, par exemple). Finalement, au niveau de la capacité à mener une lutte combative, la Coalition a souvent été perçue comme étant incapable de perturber l’ordre social.

Pourtant, par le passé, elle a su intégrer ou composer avec des événements plus perturbants dans ses actions (par exemple le blocage de la tour de la Bourse ou encore le refus de dévoiler les trajets de ses manifestations). Aussi, à notre avis, la Coalition a su défendre la légitimité de ses moyens d’action dans la construction de son rapport de force. Les principaux problèmes au niveau de sa combativité seraient alors le résultat d’un manque de ressources financières et logistiques, ce qui pourrait être plus ou moins facilement réglé (la Coalition pourrait se doter d’une réelle cotisation, par exemple).

Pour faire converger nos efforts!

Suite à ces constats, le Front d’action socialiste considère que le meilleur espace de convergence pour mener la lutte contre l’austérité demeure la « Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics ». Son fonctionnement transparent, inclusif et démocratique permet aux groupes communautaires, syndicaux et étudiants de se consulter sur des bases égalitaires et de s’unir pour mener à la fois des luttes particulières lorsque les circonstances l’imposent, mais également de mener une lutte populaire plus large contre le néolibéralisme. À l’aube de la lutte à venir, nous croyons qu’il est primordial de réfléchir aux bases communes qui s’offrent à nous a » n d’éviter de nous diviser au pro » t du gouvernement et de son programme politique austère.

En ce sens, le Front invite toute citoyenne et tout citoyen à s’impliquer au sein de la structure qui le représente (communautaire, étudiante ou syndicale), à l’investir afin que celle-ci se joigne à la Coalition et participe à la lutte qui nous attend.

 

[1] Il est ici fait référence à un long débat selon lequel une organisation dont les structures sont floues ou méconnues concentre un pouvoir disproportionné au sein d’un cercle restreint d’initié-es. De cette perspective, il vaut mieux expliciter les rapports de pouvoir au sein d’une organisation et donner prétendre à une organisation complètement horizontale, où tout le monde est formellement égal, mais où des rapports de pouvoirs informels, plus pernicieux, se développent. Pour plus d’informations, voir le texte « La tyrannie de l’absence de structure », disponible sur la plateforme de infokiosques.net.

 

[2] Afin de déclencher une grève légale, les syndicats doivent respecter de multiples délais prévus par la loi. Aussi, bien que les conventions collectives du secteur public viennent à échéance le 31 mars 2015, il ne peut y avoir grève que plusieurs mois plus tard. Par exemple, avant qu’un syndicat n’obtienne le droit de déclencher la grève (du moins, en ce qui concerne les secteurs qui ne sont pas considérés comme étant des services essentiels, ces derniers ayant des restrictions supplémentaires), il doit y avoir eu une période de médiation de 60 jours depuis l’échéance de la convention collective, auquel s’ajoute un délai de 20 jours afin que le ministre puisse consulter le rapport du médiateur.

 

2015-04-07

 

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Le forum de toutes les alternatives]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14749 2015-04-05T20:05:50Z 2015-04-06T11:55:43Z Un Forum Social Mondial représente un kaléidoscope fascinant des innovations et alternatives mises en œuvre dans le monde entier.

Le campus de l’université Farhat Hached El Manar de Tunis bruissait comme en 2013 des innombrables conversations, conférences, débats, assemblées au cours desquelles des milliers de participants démontraient qu’un autre monde est possible. Impossible de synthétiser cette masse d’informations, mais il est possible d’en décrire les grandes orientations.

En effet, le campus était divisé en espaces de militantisme : « le carrefour de la citoyenneté », particulièrement important pour les Tunisiens qui apprennent la transition politique (voir notre article précédent). « Le carrefour d’outre frontière » où se retrouvent les combats pour l’autodétermination de peuples comme celui des Palestiniens ou des Sahraouis; « le quartier planète », très couru, car le défi écologique est gigantesque puisqu’il s’agit rien de moins de sauver la planète, si c’est encore possible!

« La place de la justice sociale » est celle de l’éducation, de la santé, de la protection sociale, du droit au logement, du droit à la terre, des droits économiques et sociaux… Tout ce qui fait rempart à l’obscurantisme et aux extrémismes politiques et économiques. « Le quartier de l’Égalité, de la Dignité et des Droits », ceux des handicapés, des immigrés, des femmes, des personnes LBGTI, les peuples autochtones. Et enfin « la place de l’Économie et des Alternatives » où se forgent les résistances au néolibéralisme criminel, aux dettes injustes, aux exploitations inouïes perpétrées par des puissantes firmes multinationales, où se rêve une économie au service de l’humanité.

Quelques exemples glanés au cours de mes migrations d’un atelier à un autre.

La terre et l’eau ne sont pas des marchandises

La terre et l’eau sont volées aux agriculteurs, aux populations autochtones, aux villes et villages de pays moins développés, avec la complicité des pays riches au service d’entreprises sans scrupules. Exemple d’Action Aid en Tanzanie qui dénonce l’accaparement de milliers d’hectares de terre par la firme suédoise EcoEnergy en vue de produire du sucre et de l’éthanol, au détriment des agriculteurs locaux. Il s’agit d’un projet du G8 contre lequel les communautés locales apprennent à se coaliser et à affiner leur plaidoyer avec l’aide des ONG1.

Même scénario à Madagascar où des populations locales s’opposent à la vente et à la location de terre et d’eau de rivières et tentent de sécuriser le foncier tout en portant des projets agricoles, miniers, forestiers, touristiques et de protection de la nature. De plus, cette île magnifique et si pauvre est devenue le nouvel eldorado des compagnies minières et pétrolières, selon un rapport très précis des Amis de la terre. Ce qui signifie de nombreuses catastrophes environnementales et fort peu de retombées financières pour les habitants.

Au Ghana, la pression populaire a réussi à annuler la privatisation de l’eau arrangée en 2006 par la Banque Mondiale avec l’État qui n’avait pas les moyens de gérer le service public. À présent, la menace de marchandisation du secteur revient avec un projet de la même Banque mondiale de carte prépayée pour accéder à l’eau qui serait ainsi payée par les consommateurs.

L’Inde est un triste exemple d’accaparement des terres par des investisseurs privés : 92.000 villages ont disparu en 10 ans; par contre les bidonvilles augmentent : 54.000 en plus. En 2012, une marche de 350 km accomplie par 50.000 sans terre vers Delhi a forcé le pouvoir à prendre deux mesures législatives importantes : le droit pour chaque sans terre à un minimum de terre et un plan national de politique foncière.

Le rapport de force a été moins favorable pour les paysans maliens, soit 85 % de la population qui ont vu 900.000 hectares accaparés par des multinationales ce qui a aussi provoqué l’accroissement de bidonvilles. Il semble qu’une nouvelle loi foncière sécurisant les petites propriétés agricoles sera votée bientôt, mais les paysans demandent immédiatement un moratoire pour arrêter l’accaparement des terres.

On a entendu aussi des témoignages du Sénégal, du Costa Rica, d’Italie avec défaites et victoires des paysans et des ONG diverses qui les soutiennent. Mais de plus en plus, ces cas sont connus, on s’échange les bons procédés, on s’organise mieux afin que des alternatives soient mises en œuvre.

Démanteler les multinationales

Cependant, le grand ennemi d’un développement durable et au service des populations est bien le néolibéralisme incarné par les riches multinationales qui pillent les matières premières et les biens communs de la planète à leur seul profit. La série d’ateliers consacrée à ce thème ne pouvait accueillir tous les participants tant ils étaient nombreux et provenant de tous les pays y compris Chine et Corée, Inde et États-Unis, en plus de participants de pays africains et européens… En vedette : le procès de Chevron devant la Cour pénale Internationale de La Haye pour crimes contre l’humanité. En effet, cette firme pétrolière a racheté Texaco qui pendant trois décennies a ravagé plus de 480.000 hectares en Amazonie équatorienne et gravement porté atteinte à la santé, à la survie et au développement de cinq peuples indigènes.

Autre grande victime : le Mozambique. Deux grands scandales ont été évoqués2. Celui de l’exploitation minière par un géant brésilien Vale qui s’est accaparé du territoire du village de Bagamoyo prétextant qu’il s’agit d’un territoire abandonné et donné en location par le gouvernement. Et la plantation de soja sur 6 millions d’ha au Mozambique, au profit de firmes brésiliennes… Ce qui provoque la destruction de l’environnement et des cultures locales au détriment principalement des femmes paysannes.

Un témoin dénonce aussi les agissements des multinationales françaises au Maroc, telle Veolia qui s’approprie le captage et l’assainissement de l’eau contre la volonté des populations locales, qui provoque des augmentations du prix de l’eau. Ou encore, la multinationale suisse Syngenta qui expérimente des pesticides et des engrais sur de vastes zones concédées par le gouvernement, dans les environs de Sousse. Les ouvriers qui se révoltent sont réprimés et même emprisonnés.

D’autres dénoncent les agissements de G4S qui tire ses profits de l’insécurité, de la guerre et de l’injustice avec comme exemple particulièrement dramatique l’aide apportée par cette firme à la colonisation et à la répression des Palestiniens. Et bien entendu, la finance internationale est passée à la moulinette avec en paradigme Goldman Sachs, toujours impuni malgré la crise des subprimes et son rôle néfaste en Grèce.

Finalement, tous se retrouvent autour de la nécessité de mettre fin à l’impunité des multinationales par un Traité contraignant pour elles. Pour cela, un mouvement international « Treaty Alliance » regroupant plus de 600 ONG et 400 individualités du monde entier soutient le processus en cours au Conseil des Nations Unies pour les Droits humains. L‘enjeu : qu’une loi internationale ne lie pas seulement des États et des entreprises, mais qu’elle vienne aussi « du bas » : des peuples qui résistent et se battent pour leurs droits.

Sauver le climat

L’urgence est là, il est peut-être même trop tard, disaient certains intervenants du méga-atelier Coalition climatique COP21. Car cette conférence des Nations Unies pour le changement climatique qui aura lieu à Paris (du 30 novembre au 11 décembre 2015) aura aussi un espace dédié à la société civile qui se mobilise depuis des années. Dès fin mai, des manifestations diverses auront lieu en Europe et en France, en lien avec les luttes locales, visant à pointer les responsabilités des politiques et des multinationales dans le dérèglement climatique. Des alternatives sont possibles, c’est ce que veut démontrer le « Village mondial des alternatives » : Alternatiba. Notons une initiative belge, Climate Express lancée par le CNCD, mobilisant ceux qui veulent « un monde socialement juste en équilibre avec les capacités de notre terre ».

C’est cela, le FSM : non pas un salon où l’on cause, mais où l’on agit, par l’échange, par la connaissance partagée, par l’idéal d’un monde meilleur, par la mobilisation citoyenne.

 

2 avril 2015

1http://www.peuples-solidaires.org/appel-urgent-tanzanie-des-milliers-de-paysan-ne-s-chasse-e-s-par-un-projet-du-g8/

2http://rue89.nouvelobs.com/planete89/2011/08/20/mozambique-des-terres-cedees-a-de-grands-proprios-bresiliens-218504

 

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CAP-NCS <![CDATA[Les hydrocarbures non-conventionnels au Maghreb, un écocide annoncé]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14740 2015-04-03T14:22:58Z 2015-04-03T11:15:45Z Le développement mondial des hydrocarbures dits « non — conventionnels » (HNC) tels que le gaz de schiste a déclenché un vif débat entre scientifiques, industriels, décideurs politiques, groupes environnementaux et sociétés civiles11. Plus d’une décennie d’exploitation de ces hydrocarbures à grande échelle en Amérique du Nord a laissé en héritage d’importants dégâts environnementaux, principalement causés par l’utilisation de la technique de la fracturation hydraulique horizontale (fracking) pour extraire gaz et pétrole de schiste. Malgré la controverse autour de cette technique, les nombreuses incertitudes concernant ses impacts et les interrogations sur les avantages économiques réels de cette industrie, les opérateurs pétroliers et gaziers sont toujours aujourd’hui avides de trouver de nouvelles perspectives2, et sont donc engagés dans une bataille pour rendre le fracking socialement acceptable par le public dans le monde entier.

L’eldorado des gaz de schiste fait beaucoup rêver l’Europe, tant les Etats que les entreprises ayant des visées d’exploitation rentable. Mais les entreprises pétrolières et gazières qui ont cherché à s’implanter sur le territoire européen ont subi plusieurs déconvenues : des ressources réelles largement inférieures aux estimations (en Pologne par exemple) et de très fortes mobilisations citoyennes dans plusieurs pays. Beaucoup de ces entreprises se tournent aujourd’hui vers d’autres pays, et notamment le Maghreb, qui alimente déjà très largement l’Europe en hydrocarbures.

Selon le rapport de l’Agence d’Information sur l’Energie (EIA) World Shale Gas and Shale Oil Resource Assessment3, publié en juin 2013, de possibles ressources considérables d’hydrocarbures non conventionnels se trouveraient sur tous les continents, et notamment au Maroc, en Algérie et en Tunisie. Les grandes compagnies d’exploitation d’hydrocarbures – pour la plupart des multinationales nord-américaines et européennes – se placent aujourd’hui en première ligne pour l’exploitation de ces réserves, et souvent avec un soutien important des gouvernements en place.

Contrats, permis d’exploration et autorisations d’exploitation sont signés dans l’opacité la plus totale. Les populations locales dénoncent ces projets d’exploitation et se mobilisent. Et cela d’autant plus que ces projets se situent dans des zones désertiques où l’accès à une eau saine est vital pour les habitants et que les conséquences sanitaires4 sont ou seraient bien souvent dramatiques.

Alors que l’impact de l’exploitation de ces hydrocarbures est avéré sur la santé, l’environnement, mais aussi le climat5, il est grand temps de lever le voile sur les conséquences des activités des entreprises pétrolières et gazières au Maghreb et leur impunité, c’est l’objet de ce rapport. Alors que beaucoup a été écrit sur la fracturation hydraulique en Amérique du Nord et dans l’Union européenne, ce document donne un aperçu de la situation et des perspectives de développement du gaz de schiste au Maghreb et de la mobilisation des populations locales.

 

La technique de la fracturation hydraulique et ses conséquences

 

La fracturation hydraulique horizontale à haute pression ou fracking est un procédé d’extraction de sources non conventionnelles d’hydrocarbures fossiles issus d’améliorations technologiques récentes. Depuis une vingtaine d’années, ces nouvelles techniques ont permis de fracturer la roche (schiste ou formations d’argile) jusqu’à une profondeur de 5 km sous terre. On note en particulier quatre techniques différentes développées successivement :

  • depuis 1991, le forage directionnel : avec des puits qui descendent entre 1 et 5 km, puis s’étendent horizontalement sur un kilomètre;
  • depuis 1996, la fracturation hydraulique à haute pression : l’utilisation de millions de litres de fluides de fracturation y compris du sable, de l’eau et des produits chimiques toxiques, injectés à haute pression dans des formations géologiques profondes imperméables;
  • des fluides de fracturation et utilisation de gels injectés à 100 barils par minute, afin de rendre l’eau plus visqueuse;
  • depuis 2007, des plateformes multipuits et des forages rapprochés (de six à douze puits pour une seule plate-forme industrielle).

Ce que nous appelons aujourd’hui fracking est le résultat de l’accumulation de ces nouvelles technologies. Les affirmations de l’industrie selon laquelle le fracking serait pratiqué depuis les années 40 sont donc trompeuses.

De nombreux témoignages d’Amérique du Nord, corroborés par des évaluations scientifiques, montrent que la fracturation a de multiples conséquences sur l’environnement et sur l’Homme : pollution atmosphérique, contamination des sols, de l’eau de surface et des nappes phréatiques, remontées de produits radioactifs, pollution sonore et lumineuse, séismes, émissions de gaz à effet de serre, ainsi que des risques professionnels avérés sanitaires et sécuritaires et un accès à l’eau réservé quasi exclusivement aux entreprises au détriment des populations.

 

Le fracking et le changement climatique

 

L’aggravation du réchauffement climatique mondial nécessite de réduire la production d’énergie fossile, notamment les plus émettrices de gaz à effet de serre comme le charbon. La demande d’énergie augmentant partout dans le monde, les décideurs politiques se retrouvent face à un défi majeur : poursuivre la fuite en avant extractiviste coûte que coûte, contribuant ainsi à l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre, ou réduire drastiquement la production d’énergie fossile, la substituant par la production d’énergies renouvelables et soutenables et des politiques de sobriété et d’efficacité énergétique.

Les experts affirment qu’il ne faut pas consommer plus d’un tiers des réserves mondiales connues en hydrocarbures fossiles pour conserver de bonnes chances de ne pas dépasser le seuil d’élévation de température de 2 °C au cours du siècle. Alors que le gaz est souvent promu comme une énergie de transition (bridge-fuel) vers la décarbonisation de nos systèmes énergétiques, des recherches scientifiques récentes ont montré que le cycle complet de production de gaz de schiste, en raison des fuites occasionnées à chaque étape de production et inhérentes à l’usure des infrastructures, pourrait faire des gaz de schiste l’une des énergies fossiles les plus productrices d’émissions de gaz à effet de serre. En termes d’impact climatique, le gaz non conventionnel pourrait même être comparable au charbon. Le Groupe international d’experts sur le climat (GIEC) et l’Agence internationale de l’énergie, entre autres, ont averti que le développement à grande échelle du gaz de schiste au niveau mondial aurait un impact fortement négatif sur le dérèglement climatique.

 

Vers un avenir post-fossile?

 

L’expansion planifiée naissante de l’industrie du gaz de schiste soulève de graves préoccupations notamment du fait des impacts environnementaux, sociaux et sanitaires déjà visibles en Amérique du Nord et en Europe. Comment cette industrie pourrait-elle être correctement surveillée dans des pays où les normes environnementales sont souvent moins contraignantes, voire inexistantes? Comment garantir l’application de ces normes avec des moyens d’application limités et parfois un haut degré de corruption? L’approche à court terme du développement de la production du gaz et pétrole de schiste ignore les impacts environnementaux, sociaux et climatiques importants et presque inévitables, et néglige l’opportunité de trouver des solutions à long terme et plus durables.

La nécessité d’opter pour une voie vers la décarbonisation demande un investissement dans l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables. Soutenir ces pays dans une transition vers un avenir post-fossile, qui dès maintenant est non seulement souhaitable, mais aussi réalisable implique également de réduire les consommations énergétiques au niveau mondial et de rééquilibrer des consommations entre pays du Nord et pays du Sud et entre populations riches et pauvres. Enfin, les traités de libre-échange en cours de négociation et de ratification, plus particulièrement à travers les mécanismes qu’ils comprennent (ISDS/Investisseur — État et coopération réglementaire), laissent penser à une évolution du commerce mondial donnant tout pouvoir aux multinationales qui souhaitent exploiter les ressources énergétiques du sous-sol.

 

Les hydrocarbures non conventionnels au Maghreb

 

Selon l’EIA, l’estimation des ressources techniquement extractibles globales se situe entre 7,299 et 7,795 trillions de pieds cubes (tcf) pour le gaz de schiste et 345 billions de barils pour le pétrole de schiste. Hors États-Unis, les estimations mondiales sont de 6,634 tcf pour le gaz de schiste et 287 millions de barils pour le pétrole de schiste.

Le Maghreb est une des principales régions concernées avec 750 trillions de pieds cubes de gaz de schiste et 7,4 billions de barils de pétrole de schiste potentiels, soit un peu plus de 10 % des ressources mondiales pour le gaz de schiste et 2 % pour le pétrole de schiste.

Cependant ces estimations sont plus que grossières, et dans plusieurs cas déjà elles se sont avérées trompeuses au moment où des données plus précises sur la géologie des différentes régions schisteuses ont été révélées. En Afrique du Sud, les estimations ont été réduites de 20 %. Dans le bassin de Monterey en Californie elles ont également été réduites de 96 % en mai 2014. Les estimations ont également été réduites au Mexique et en Chine6. La surestimation a conduit à une spéculation effrénée sur les quantités de pétrole et de gaz disponibles, a soulevé des doutes sur le véritable niveau des ressources techniquement extractibles et des questions sur la viabilité économique de cette industrie.

L’Union européenne suit ces questions de très près. Dans le programme « Horizon 2030 » 7 doté de 80 milliards d’euros, 113 millions sont prévus pour les industriels du gaz de schiste, dès lors qu’ils développent des technologies innovantes. On peut supposer qu’à travers la mécanique d’appel à projets les entreprises européennes pourront proposer des programmes d’expérimentation hors des frontières de l’Union. Et le Maghreb constitue un territoire idéal pour expérimenter : peu ou pas de dispositifs contraignants, une protection de l’environnement inexistante, le secret des informations protégé…

Zones de ressources de gaz de schiste et réserves d’eau potable (source Académie de l’eau, BRGM, OlEau, UNESCO)

 

Algérie

 

Les estimations de ressources importantes en hydrocarbures non conventionnels sont une aubaine pour l’Algérie. Ce pays, comme l’Argentine par exemple, a atteint son pic (annoncé depuis plusieurs décennies), après une longue période d’extraction de pétrole et de gaz. L’Algérie est aujourd’hui confrontée à une stabilisation voire à un déclin de sa production. Comme d’autres, ce pays cherche alors des moyens de « stimuler » ses ressources en hydrocarbures fossiles restantes et l’opportunité d’extraire du pétrole et du gaz de schiste par fracturation est alors saisie.

  1. La 3e réserve mondiale de gaz de schiste

Dès 2004, l’Agence américaine Energy Information Administration (EIA), annonce que le sous-sol algérien comprend la troisième réserve mondiale de gaz de schiste récupérables, après la Chine et l’Argentine. Les négociations entre la Sonatrach, entreprise d’Etat, et des sociétés transnationales (Eni, Shell et Exxon-Mobil, Total, GDF Suez…) vont très vite commencer.

Dès 2009, le gouvernement algérien prévoit un plan de développement de huit gisements dans le Sud-ouest algérien entre les villes de Timimoun et Adrar et la construction d’installations de collecte et traitement du gaz. Le projet MedGaz, un gazoduc reliant les champs gaziers d’Algérie à l’Europe en passant sous la Méditerranée, aujourd’hui opérationnel, est détenu par Sonatrach, Total, et l’espagnol Cepsa.

Dans le système de gouvernance algérien, la société d’Etat Sonatrach dispose de plus des trois quarts des actifs dans l’industrie des hydrocarbures. Les sociétés transnationales ne représentent que 18 % des investissements (dont 2 % pour Total). En février 2012, l’Agence nationale de valorisation des ressources en hydrocarbures (ALNAFT) annonce le programme d’exploitation de ces gisements à partir de 2014, avec une prévision de production de 5 millions de m3 de gaz et de condensat par jour sur une période de huit ans. En novembre 2013, l’administration française a publié une note précisant que la Sonatrach prévoit de débuter à partir de 2020 l’exploitation d’importants gisements de gaz de schiste avec une première phase de 30 milliards m3/an, équivalent à la consommation algérienne actuelle8.

  1. Qui investit? Total et GDF-Suez, deux géants bien implantés

La perspective d’extraction d’hydrocarbures non conventionnels en Algérie offre des opportunités aux multinationales du secteur et la concurrence entre les entreprises est rude. Mais les conditions imposées par l’Algérie – notamment le taux de participation de Sonatrach ou ses filiales fixé à un seuil minimum de 51 % 9 – font parfois hésiter les entreprises. Depuis quelques années, Sonatrach négocie des partenariats tous azimuts, avec Shell, Exxon Mobil, Eni, Repsol, Talisman.

En janvier 2014, l’ALNAFT a lancé le « 4e appel d’offres pour la recherche et l’exploitation d’hydrocarbures », avec la mise en concurrence de 31 « périmètres d’hydrocarbures”, dont 17 ciblent du gaz de schiste. 52 sociétés sont autorisées à concourir, cinq sociétés ont été retenues : Statoil, Shell, Dragon Oil, Enel, Repsol.

Parmi l’ensemble de ces entreprises, Total10 et GdF-Suez sont deux géants gaziers particulièrement bien implantés. Les deux groupes français restent assez discrets sur leurs activités, que ce soit sur la nature de l’hydrocarbure visé (tight gas, gaz de schiste, pétrole de schiste) ou sur la technique utilisée. Mais ils multiplient les annonces – parfois contradictoires – sur le nombre de forages réalisés ou programmés afin de rassurer les actionnaires.

Total a notamment signé, en janvier 1995, un accord d’1,5 milliard de dollars pour une exploitation de gaz conventionnel dans le sud du pays. Et depuis fin 2013, la multinationale est opérationnelle dans le bassin de Timimoun où elle dispose d’un contrat avec l’entreprise d’Etat Sonatrach et la société espagnole Cepsa. Sur le bassin d’Ahnet, à 2 000 km au sud d’Alger dans la région d’In Salah, Total est associé à Schlumberger, Sonatrach et le turc Partex pour annoncer l’exploration de réservoirs de tight gas, en assurant la “maîtrise de technologies de forage par fracturation et stimulation des puits”. Le groupe prétend à une capacité de 70 000 barils équivalents pétrole par jour, soit 4 milliards de m3 par an avec le forage de 120 puits.

Tout récemment, Total a fait une mise à jour de son site internet affichant le message suivant “ Actualisation janvier 2015 : le permis d’exploration d’Ahnet étant arrivé à échéance le 6 juin 2014, Total n’y est plus présent depuis cette date». Pourtant, une semaine plus tard, M. Bernard Emié, Ambassadeur de France en Algérie, déclarait “la France est prête à exploiter les gisements de gaz de schiste en Algérie après que Sonatrach ait lancé un appel d’offres international” en ajoutant “Total sera la seule compagnie française à présenter un dossier pour exploiter le gaz de schiste”. Que penser de telles déclarations contradictoires?

Le groupe franco-belge GdF-Suez dispose d’un contrat d’exploration de gaz dans la région de Touat, dans le sud de l’Oranais. Le premier forage d’exploration intervient en juillet 2012. C’est la première étape d’un programme de 40 puits, sur une superficie de 3 000 km2, avec une estimation d’extraction de 4,5 milliards de m3 par an de gaz et 630 000 barils de condensat (pétrole mélangé au gaz). En octobre 2012, les annonces de GdF-Suez pleuvent : exploitation à partir de 2016, investissement de 1,5 milliard de dollars, création de 2500 emplois, construction d’un centre de traitement des eaux usées domestiques, projets culturels et éducatifs…

Des blocs sur le bassin d’Illizi sont explorés par un consortium associant GdF-Suez (9,8 %), l’opérateur Repsol (25,7 %), Enel (13,4 %) et Sonatrach (51 %). La campagne d’exploration est programmée entre mai 2010 et mai 2015 : après la campagne sismique, les forages d’exploration ont commencé en juillet 2012. Un premier gisement de gaz exploitable est découvert en novembre (Tihalatine Sud-1, à une profondeur de 1192 m); un second en avril 2013 (Tin Essameid Est-1, à une profondeur de 1 512 m). Les accords de commercialisation confient à Sonatrach la vente de la totalité du gaz produit et GdF-Suez en est le principal client de gaz.

 

L’Europe et la France, super clients de l’Algérie dans le secteur gazier conventionnel

Exportant 68 % de sa production gazière en 2012, l’Algérie est le 6e exportateur mondial de gaz. Et l’Europe son client quasi exclusif, absorbant 88,6 % des exportations algériennes de gaz. L’Algérie est au 7e rang mondial des exportateurs de GNL et les exportations d’hydrocarbures représentant 97 % du total de la valeur de ses exportations11. En 2011, L’Algérie fournissait à la France 16 % de son approvisionnement en gaz.

En juillet 2013, le président de la Commission européenne, M. Barroso, et le premier ministre algérien A. Sellal, ont signé un accord de partenariat stratégique sur l’énergie. L’accès au gaz algérien étant identifié comme une priorité économique et stratégique, l’Union européenne cherche à assurer la sécurité sur ses approvisionnements. De son côté, l’Algérie a ainsi la garantie de pouvoir écouler son gaz sur le marché européen12.

 

  1. Une loi qui ouvre la voie à l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels

Une nouvelle loi sur les hydrocarbures a été publiée en février 201313. Elle comprend notamment des mesures fiscales incitatives pour attirer les investisseurs. Le 21 mai 2014, le gouvernement algérien a autorisé officiellement l’exploitation du gaz de schiste. Devant l’Assemblée nationale, le premier ministre a déclaré :

“Si les réserves (de gaz naturel et de pétrole) restent en 2030 à leur niveau actuel, nous n’allons couvrir que la demande nationale. Il n’en restera que très peu pour l’exportation.” Les autorités annoncent un objectif de production de 30 milliards de m3 de gaz par an et des investissements de 300 milliards de dollars sur 50 ans, dont 100 milliards entre 2014 et 201 814. C’est la valse des chiffres. En deux ans, on est passé d’une prévision d’extraction de 5 millions m3/jour à 82 millions de m3/jour! Désormais, ce sont sept bassins algériens qui sont concernés par des projets d’exploration : Tindouf, Reggane, Timimoun, Ahnet, Mouydir, Ghadamès Berkine et Illizi, zones habitées par près de 1,5 million d’habitants.

  1. Une mobilisation sans précédent dans le Sahara algérien

Depuis le 31 décembre 2014, une vive contestation contre l’exploitation du gaz de schiste secoue le Sahara algérien. La population se rassemble quotidiennement devant le siège de la daïra d’In Salah pour réclamer l’arrêt du forage pilote de gaz de schiste opéré par la Sonatrach dans le bassin d’Ahnet. Elle dénonce les dangers pour les réserves hydriques de la nappe albienne et refuse d’être une nouvelle fois “cobaye”, gardant en mémoire les essais nucléaires français dans le Sahara algérien.

Prises de court par cette mobilisation sans précédent qui s’étend à d’autres villes, les autorités ont envoyé le 5 janvier 2015 un groupe d’experts avec à leur tête l’ancien ministre des Ressources en eau et ex-PDG de Sonatrach, Abdelmajid Attar. Le ministre de l’Énergie a ensuite fait le déplacement en personne. Le 16 janvier, le premier ministre, Abdelmalek Sellal, a tenté de rassurer la population via Facebook. Les déclarations contradictoires se sont multipliées : d’un côté, il est dit que le gouvernement n’a délivré aucune autorisation, de l’autre le PDG de la Sonatrach annonce un investissement de 70 milliards d’euros dans le gaz de schiste.

Personne n’est dupe. Sit-in, grèves, et marches quotidiennes de protestation se poursuivent et s’intensifient, les commerces, écoles et administrations sont fermés; à Alger, 20 personnes sont arrêtées.

Ce n’est que le 21 janvier, qu’Abdelmalek Sellal s’est exprimé publiquement à la télévision annonçant que Sonatrach se contentera de terminer le deuxième forage de prospection en cours à Ahnet dans les prochaines semaines avant “d’arrêter définitivement pendant quatre ans”, le temps de faire des études.

Cette déclaration a été confirmée quelques jours après par le Président Bouteflika lors d’un conseil des ministres restreint faisant savoir “que les forages tests initiés à In Salah, seront achevés à très brève échéance, et pour confirmer aussi que l’exploitation proprement dite de cette énergie nouvelle, n’est pas encore à l’ordre du jour”.

“L’avenir énergétique de l’Algérie n’est pas dans les schistes, mais dans l’optimisation de nos ressources conventionnelles, le développement des énergies renouvelables, dans le mixte énergétique et dans les économies d’énergies”, écrivent les habitants mobilisés d’In Salah au président Bouteflika15. Des revendications qui font progressivement tache d’huile dans le pays.

 

Maroc

 

Le Maroc est un bon élève des relations commerciales avec l’Union européenne : il est l’un des pays engagés depuis 1995 dans le processus euro-méditerranéen de Barcelone par un accord de partenariat et de “bon voisinage”, et par un accord de libre-échange en cours de renégociation sous l’appellation “Accord de libre échange complet et approfondi” (ALECA). Ce type de partenariat, dans d’autres domaines que celui de l’énergie, permet l’implantation de nombreuses multinationales venues produire bon marché sur le sol marocain, grâce à l’exploitation d’une main-d’œuvre sous-payée, à des conditions de travail déplorables et à des conditions fiscales très avantageuses.

L’approvisionnement en énergie constitue l’un des points noirs de l’économie marocaine. Pays non producteur de pétrole, le Maroc consomme 16 millions de tonnes équivalentes pétrole (MTEP) dont 3 millions en bois. Il dépend pour 95 % à 97 % de l’extérieur pour son approvisionnement, et la facture énergétique pèse lourdement sur son équilibre économique et financier16. Partant de ce constat, le Maroc prévoit une augmentation substantielle de la consommation d’énergie dans les prochaines décennies en prenant le modèle de consommation européen comme norme17. Pour atteindre un tel objectif, le Maroc explore aujourd’hui toutes les pistes de production d’énergie18 : une nouvelle centrale thermique à charbon est prévue à Safi (ce qui provoque d’importantes mobilisations des habitants de cette ville, déjà fortement polluée par une usine de production de phosphore); la piste de l’énergie nucléaire est aussi suivie, qualifiée d’énergie propre; et enfin la prospection tout azimut en vue de trouver des réserves d’hydrocarbures.

Les projets alternatifs aux énergies fossiles se développent également depuis dix ans. Ces projets gouvernementaux sont développés dans le même appétit de rentabilité financière : le Maroc étant très riche en sites très ventés et en ensoleillement (plus de 3000h/an), les multinationales se pressent au Royaume afin d’y implanter des champs industriels d’éoliennes. Ainsi GDF Suez fournira bientôt de l’électricité à 1,5 million de personnes, soit 4,5 % de la population (site de Tarfaya) et un complexe solaire financé par la Banque Mondiale et la Banque Africaine de Développement, en cours de développement par un consortium à majorité saoudien, devrait produire 500MW à l’horizon 2020. Mais la question n’est pas résolue de savoir qui va bénéficier de cette électricité produite et si l’alimentation électrique sera assurée pour toute. s les marocain. e. s.

  1. Ressources et premières explorations

Le Maroc découvre dans les années soixante (des travaux de 1975 à 1985 l’ont confirmé) 19 qu’il possède d’importants gisements d’hydrocarbures non conventionnels qui le placeraient, selon l’Agence internationale de l’Énergie, au 32e rang mondial en termes de réserves de gaz de schiste (et au 34e pour le pétrole de schiste).

L’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM), organisme de régulation, a été créé en 2003 suite à la fusion de l’Office national de recherches et d’exploitation pétrolière (ONAREP) et du Bureau de recherche pétrolière et minière (BRPM), pour organiser la prospection et l’exploitation des potentialités pétrolières et minières du Maroc. Afin d’attirer les investissements étrangers des sociétés pétrolières et gazières, le pays participe de plus en plus aux conférences internationales sur le sujet et en accueille sur son sol20 (les 7 et 8 mai 2014 a eu lieu à Marrakech le Morocco Oil and Gas Summit21).

Depuis, pas moins de 15 sociétés, certaines bien placées dans le hit parade mondial des multinationales énergétiques, ont débarqué au Maroc : Total, Chevron, Repsol, Shell, Petrobras, et d’autres moins connues Taca, San Leon et Zonatec, le milliardaire russe Abramovitch22, une compagnie irlandaise…

A ce jour, on compte au Maroc un potentiel d’hydrocarbures sur lequel opèrent à ce jour 34 compagnies dans le cadre de 131 permis d’exploration onshore et offshore, 5 contrats de reconnaissance, 9 concessions23. Il existe trois types de permis : la reconnaissance géologique (1 an maximum), l’exploration (8 ans maxi) et l’exploitation qui peut aller jusqu’à 25 ans. Ce sont principalement des gisements de schistes bitumineux “ce pétrole a une très mauvaise performance énergétique (…) Pour en faire du pétrole utilisable (…) cela demande du temps et des investissements très lourds avec un risque élevé.

Et c’est coûteux en énergie !24 » déclarait Roland Vially, expert de l’IFPEN.

Le gisement le plus prometteur est celui de Timahdit : situé entre 1700 et 2300 m dans le Moyen Atlas, il possèderait des réserves de 15 milliards de barils de pétrole de schiste; en vue également celui de Tarfaya, à l’extrême sud, sur la côte face aux Canaries, avec des réserves estimées à 22 milliards de barils.

L’ONHYM a signé un accord dès 2006 avec Petrobras pour y exploiter les schistes bitumineux. San Leon a obtenu une licence d’exploration, délivrée en août 2013 pour une durée de 2 ans, et table sur une production de 3900 barils par unité par jour qui serait raffinée sur place. Concernant le gaz de schiste : plusieurs zones sont en reconnaissance actuellement sans qu’aucune exploration n’ait démarré : Repsol s’est positionné avec la société américaine Anadarko.

  1. Des conditions avantageuses pour les multinationales

L’État marocain a amendé la loi sur les hydrocarbures et mis en place un nouveau code des investissements en matière d’hydrocarbures, qui inclut également les hydrocarbures non conventionnels, en vue d’inciter l’exploration. Par ailleurs, le gouvernement offre aux nouveaux entrants une exonération de l’impôt sur les sociétés sur une période de dix années consécutives à compter du démarrage de la production et des taux de redevance sur le pétrole et le gaz ne dépassant pas respectivement les 10 et 5 %. En outre l’État a réduit sa participation dans les permis de recherche et la concession d’exploitation à 25 % maximum (au lieu de 50 % précédemment). Tous les matériaux et équipements sont exemptés de droits de douane et les bénéfices ultérieurement réalisés sont transférables en totalité et sans limitation vers l’étranger. Ce qui fait dire à Gérard Lane, directeur financier de la société nord-américaine Kosmos Energy, reprenant les propos d’Amina Benkhadra, directrice de l’ONHYM, que ces mesures “font du Maroc une des régions les plus attractives au monde en matière d’investissements liés à l’exploration pétrolière.”25

Ces sociétés prennent cependant des garanties afin de s’assurer qu’elles trouveront suffisamment de ressources pour qu’elles soient exploitables et rentables26, n’ignorant certainement pas les révisions à la baisse (d’environ 40 % par rapport aux prévisions antérieures) de l’Agence américaine de l’énergie qui se vérifient de plus en plus partout dans le monde.

  1. Qui investit? Focus sur deux entreprises

Chevron

Deuxième compagnie pétrolière des États-Unis derrière ExxonMobil, et 6e au niveau mondial, Chevron est présente dans plus de 180 pays. Au Maroc, le groupe pétrolier est en train d’acquérir des données sismiques et va conduire des études dans plusieurs zones en eaux profondes : Cap Rhir Deep, Cap Cantin Deep et Cap Walidia Deep, lesquelles sont situées entre 100 et 200 kilomètres à l’ouest et au nord-ouest d’Agadir.

Chevron a conclu un accord en 2014 avec l’ONHYM pour la phase de reconnaissance géologique sur une zone offshore au large d’Agadir, et a signé en 2014 un accord avec San Leon – elle-même en phase d’exploration à Timhadi – pour la construction d’une raffinerie les hydrocarbures non conventionnels au Maghreb des schistes bitumineux de Timhadit. L’arrivée de Chevron, poids lourd dans la technologie des industries du pétrole et du gaz a renforcé la crédibilité du projet et l’État marocain le poursuit malgré les cris d’alarme des écologistes. Rappelons que Chevron est en procès depuis janvier 2012 contre les victimes des ravages causés par les champs de pétrole en Amazonie équatorienne, ne voulant pas s’acquitter des 18 milliards de dollars de sa condamnation (réduits à 9 milliards par la Haute Cour de justice équatorienne).

Le partenariat avec Chevron s’engage sur du long terme : la directrice générale de l’ONHYM a signé, début août 2014, avec les compagnies américaines Kosmos Energy et Chevron un mémorandum d’entente portant sur la formation d’ingénieurs marocains dans le domaine de l’industrie pétrolière pour former les étudiants ingénieurs de l’Ecole Mohammadia et de l’Ecole nationale de l’industrie minérale. Ce partenariat entre Chevron et l’ONHYM vise à créer des possibilités de recherche en matière d’ingénierie pétrolière dans les universités marocaines27.

Repsol

Après s’être fait exproprier de l’Argentine par l’entreprise nationale YPF en avril 2012, Repsol est redevenu un major grâce au rachat pour 13 milliards de dollars de Talisman Energy, numéro cinq des compagnies indépendantes au Canada.

Au Maroc, Repsol possède trois permis d’exploration dans la zone d’intérêt Tanger-Larache offshore. Cet accord, à caractère politico-économique entre le Maroc et l’Espagne28, porte sur une zone de 6 000 km2 au large des côtes marocaines pour une durée de huit ans.

La situation au Sahara occidental

Total a obtenu en 2011 du Maroc une licence d’exploration pétrolière et gazière au Sahara occidental29. En mars 2014, le Front Polisario a accordé, dans un territoire sous son contrôle, une licence de prospection pétrolière et gazière à la firme britannique Red Rio Petroleum. Cette licence inclut une étude de faisabilité sur l’extraction de gaz de schiste par fracturation hydraulique. Le risque est d’autant plus grand, dans cette région, de voir la question nationale priorisée par rapport à l’impact écologique, tant du côté marocain (pouvoir et société civile confondus) que du côté du peuple sahraoui. Et ce contexte particulier complique la prospection : ainsi, le comité d’éthique du Fonds souverain norvégien – chargé de faire fructifier les revenus de l’exploitation des réserves pétrolières et gazières norvégiennes, qui gère un portefeuille de plus de 600 milliards d’euros et est le 4e actionnaire de Total avec 2,06 % du capital de la compagnie – avait recommandé l’arrêt des investissements dans certaines entreprises en raison de leur présence au Sahara occidental30.

  1. Le début de la mobilisation

Au Maroc, les populations qui vivent dans des situations sociales extrêmement difficiles se trouvent confrontées à des problèmes tels, qu’elles se mobilisent sur des enjeux environnementaux, notamment par exemple pour la préservation de leur accès à une eau saine.

Ainsi la lutte des villageois de Bensmim, près d’Ifrane, contre l’implantation d’une usine de mise en bouteille de leur eau de source par le consortium Ain Ifrane, composée des brasseries du Maroc et du groupe français Castel. Mobilisés pendant plusieurs années, les villageois ne sont pourtant pas parvenus à mettre en échec le projet. A Imider, dans la vallée du Dades, les villageois maintiennent un sit-in permanent depuis 3 ans en haut du Mont Alban pour empêcher une mine – appartenant à la société royale Managem – de détourner les eaux de leur village. Ils ont pu ainsi remettre en culture leur oasis, mais n’en continuent pas moins de souffrir de la pollution de leurs eaux. A Safi, les habitants sont mobilisés contre le projet de construction d’une centrale thermique.

Quelques enseignants se mobilisent également et font un travail conséquent sur les sites à risque. C’est ainsi que l’Espace de Solidarité et de Coopération de l’Oriental (ESCO) s’intéresse particulièrement à la “sensibilisation à la sauvegarde et à la protection de l’environnement, de la nature et des écosystèmes, dans le cadre plus général de préserver l’avenir de la planète.”

Peu à peu, les mouvements sociaux et populations commencent à s’intéresser à la question de l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels et de leurs conséquences. Ainsi ESCO a organisé une conférence contre l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels en décembre 2012 puis des rencontres dans plusieurs villes du Maroc (Rabat, Al Hoceima, Casablanca, Marrakech) et récemment en 2014 sur le site même du projet d’exploitation à Timhadit31.

 

Tunisie

 

Dès lors que des gisements potentiels de gaz de schiste ont été révélés en Tunisie, le gouvernement, à travers la société nationale ETAP, et après des déclarations contradictoires entre le président et le premier gouvernement, a tout mis en œuvre pour “explorer”. L’argument des autorités : la production d’hydrocarbures conventionnels ne suffit pas aux besoins du pays car seulement 60 % du besoin national en gaz est fourni par la production locale, le reste étant acheté en Algérie. Pour l’État tunisien, le gaz de schiste permettrait de tendre à l’autonomie énergétique. Un contexte politique compliqué, une administration avec peu de moyens, un cadre règlementaire obsolète… beaucoup d’éléments qui ont rendu ce dossier bien complexe!

  1. Des gisements miraculeux

Le déficit entre la production locale d’hydrocarbures et les besoins en consommation est chronique. L’équivalent de 126 000 bep/jour est extrait chaque jour du sous-sol tunisien alors que la consommation est de 198 000 bep/jour. Les gisements de gaz de schiste étant estimés à l’équivalent de 23 trillions de pieds cubes, soit la consommation locale pendant 8 000 ans, il n’est pas étonnant que le terme de “miraculeux” soit repris régulièrement dans la presse pour qualifier ces gisements potentiels.

Les gisements d’hydrocarbures non conventionnels se situent dans deux zones :

– le bassin de Ghadamès, au sud du pays. C’est une zone désertique dont les formations géologiques sont partagées avec l’Algérie et la Lybie, et qui comprend la gigantesque nappe phréatique albienne. Le territoire concerné couvre les gouvernorats de Tataouine, Kebili, Medenine, Gabès et Tozeur. Parmi les roches ciblées dans cette zone, la formation du Silurien dite de “Tannezuft” est qualifiée de “hot shale” : à forte teneur en matière radioactive32.

le bassin pélagien à l’Est. En bordure de la Méditerranée, l’activité d’exploration et d’exploitation pourrait concerner à terme les gouvernorats de Sfax, Mahdia, Monastir, Sousse, Kairouan et Sidi Bouzid. Dans cette immense région, l’activité humaine est dense et variée : agricole, touristique; avec un stress hydrique reconnu à mots couverts par les autorités.

Tunisie : ressources en gaz et pétrole de schiste source : Rapport de l’EIA — juin 2013

  1. Qui sont les investisseurs?

La quasi-totalité du territoire tunisien est livré à l’exploration et l’exploitation d’hydrocarbures. 49 permis de recherche sont en cours et on dénombre 52 concessions d’exploitation. A la différence de l’Algérie, la société nationale ETAP n’est pas associée dans tous les contrats détenus par plus de 60 sociétés dont 4 locales. La rente varie d’un contrat à l’autre.

En mars 2010, la société franco-britannique Perenco se vante sur son site internet d’avoir réussi une première opération de fracturation hydraulique sur son permis “El Franig”, en bordure du Chott El Jerid, une zone à l’écosystème très fragile. La société Perenco semble vraiment prête à prendre tous les risques : trois puits qu’elle exploite sur cette zone sont sur la formation rocheuse du Silurien, riche en uranium! En 2012, Perenco déclare abandonner le puits qui ne produit rien et précise dans un communiqué que sa production de gaz n’est que du “conventionnel”. Il conviendrait d’examiner la réalité sur terrain…

La compagnie canadienne Cygam Energy réalise sa première fracturation en juillet 2008 sur son permis Sud Remanda. La société récidive sur le même site en mai 2011, juillet 2012 et janvier 2013. Elle opère également avec cette technique à partir de 2011 sur son permis Sud Tozeur. Cette société communique sur ses opérations : la fracturation “multistage”33 y est présentée comme étant pratiquée pour extraire du “conventionnel”! Cygam Energy dispose depuis 2012 de deux autres permis sans la zone : Bazma et Sud Tozeur. Sur son site internet, la compagnie présente la zone ciblée ainsi : “prospective hydrocarbon source rocks with high organic content” (donc une roche mère potentiellement à forte teneur en méthane). Et elle précise que la zone pourrait être étendue.

Les compagnies polonaises Serinus et Winstar opèrent sur deux permis très proches de ceux de Perenco : Kébili et Kébili du Sud. Leur programme : atteindre les formations géologiques du Silurien, à fort potentiel en gaz de schiste. Dès 2012, Winstar dispose de suffisamment d’informations lui permettant de poursuivre l’exploration et Serinus a réalisé ses opérations de fracturation en 2014 sur les sites de Sabria et Chouech Essaïda.

Shell pourrait être le plus gros investisseur en Tunisie dans le secteur des hydrocarbures non conventionnels. Depuis 2011, Shell s’intéresse aux réserves d’hydrocarbures dans le sous-sol tunisien. La compagnie vise la zone à l’Est du pays, depuis la région de Kairouan jusqu’à la côte. Shell négocie avec le gouvernement et des entreprises détentrices de permis ou de concessions pour examiner le potentiel en gaz et pétrole de schiste. Le groupe anglo-néerlandais est très discret sur ses intentions. Un document confidentiel révèle son programme : 742 forages entre aujourd’hui et 2038! Un premier contrat de développement a déjà été conclu entre ETAP et Shell34.

La stratégie des investisseurs est claire : les gisements conventionnels n’étant plus productifs ils cherchent à s’enfoncer plus profondément dans la roche en tentant de nouvelles techniques de fracturation. Shell, par exemple, est associée à Schlumberger, un des leaders techniques et principal concurrent d’Halliburton et qui doit expérimenter ses nouveaux procédés, la Tunisie pouvant être un des terrains d’expérimentation.

  1. Un cadre réglementaire rénové, mais déjà totalement inique

Les lois tunisiennes prévoient quelques réglementations, mais qui ne produisent généralement aucun effet car les sociétés peuvent s’affranchir de l’étude d’impact environnemental ou la réduire au strict minimum. De plus, aucun dispositif ne prévoit la communication des documents afférents aux permis, encore moins le contrôle des opérations et des engagements des entreprises.

Les ressources de sous-sol sont sous l’autorité du ministère de l’Industrie qui délègue cette mission à un “Conseil consultatif des hydrocarbures”, à qui revient le rôle de l’attribution des permis. Les ressources en eau sont sous l’autorité du ministère de l’Agriculture et quelques articles de loi sont coercitifs, mais ne s’applique pas à l’usage de l’eau à l’échelle industrielle.

Le code des hydrocarbures est en cours de révision ainsi que le code des investissements; celui-ci devant se conformer au droit international, notamment en matière de mise en concurrence, l’usage étant en Tunisie celui d’une négociation de gré à gré entre l’ETAP et les investisseurs. Enfin, les sanctions sont tellement minimes que les entreprises ne les craignent guère : “est puni d’une amende 300 à 3000 dinars, le titulaire d’un permis de prospection, de recherche ou d’une concession d’exploitation qui omet de déclarer un accident grave” (138 à 1375 €), sanction portée à 10 000 dinars (4 600 €) maximum dans le code actuel des hydrocarbures.

Pendant la période de l’Assemblée nationale constituante (2011–2014), la pression a été forte sur le gouvernement. Une pétition de plus de 100 députés a interpellé le Premier ministre sur la corruption financière et administrative dans le secteur des hydrocarbures. Les pratiques opaques d’ETAP sont dans le collimateur. La Cour des comptes a relevé pour la période de 2007 à 2010 de nombreux dysfonctionnements dont, entre autres, une gestion de la rente laissant échapper 11 % de la production gazière et le pillage du gaz et du pétrole par les sociétés étrangères : British Gas, premier producteur de gaz naturel en Tunisie, a profité des largesses du président Ben Ali pour éviter de s’acquitter de pénalités conséquentes35.

Adoptée le 16 janvier 2014, la nouvelle Constitution comprend un article qui démontre une volonté d’évolution démocratique affirmant que “les ressources naturelles sont la propriété du peuple tunisien, la souveraineté de l’État sur ces ressources est exercée en son nom. Les contrats d’exploitation relatifs à ces ressources sont soumis à la commission spécialisée au sein de l’Assemblée des représentants du peuple. Les conventions ratifiées au sujet de ces ressources sont soumises à l’Assemblée pour approbation”. L’attribution d’un permis de recherche ou d’une convention sera dorénavant soumise à l’approbation des parlementaires. Une disposition mentionnant l’obligation de publication des contrats après leur approbation par l’Assemblée a toutefois été retirée suite au lobbying intense des industriels du secteur des hydrocarbures.

Dans la Constitution, le droit à l’environnement est présent, une première avancée, même s’il est réduit à sa plus simple expression : “l’Etat garantit le droit à un environnement sain et équilibré et la participation à la sécurité du climat. L’État se doit de fournir les moyens nécessaires à l’élimination de la pollution environnementale”. Pour autant, dans le nouveau gouvernement, le portefeuille de l’environnement n’est qu’un secrétariat d’État, sous la tutelle du ministère de l’aménagement du territoire, lui-même sous l’autorité du ministère… de l’énergie et des mines!

Le gouvernement tunisien s’entoure aujourd’hui de conseillers avisés pour diminuer les contraintes réglementaires, faciliter le travail des investisseurs et rendre le gaz de schiste socialement acceptable. Pour tout le secteur de l’énergie, des agences internationales de conseil comme Ernst & Young et Istis, mais aussi l’OCDE et la Banque européenne d’investissement sont très actives. L’exploitation du gaz de schiste apparait aux yeux des autorités comme incontournable. Des briefings sont régulièrement organisés pour la presse locale36 : le gaz de schiste est forcément un facteur de croissance et les impacts environnementaux sont sous le contrôle des sociétés transnationales qui savent y faire! Pourtant les conférences entre professionnels du secteur, comme celle qui s’est tenue en 2012 a Hammamet, ne sont pas ouvertes aux journalistes…

  1. Des associations locales mobilisées

Des chercheurs37 et des étudiants commencent à pointer ce que serait l’ampleur de l’impact sur l’environnement de l’extraction du gaz de schiste, notamment sur le système hydrique tunisien déjà très fragile. Et plusieurs associations sont très actives comme l’Association tunisienne de lutte contre la corruption et l’Institut de gestion des ressources naturelles qui dénoncent les dysfonctionnements du système et la corruption liée aux entreprises gazières et pétrolières. De leur côté, l’Observatoire tunisien de l’économie a démontré que la rente du gaz en Tunisie n’est qu’un mirage et l’association Eco-Conscience a compilé un ensemble de données et publié un rapport. Le réseau d’étudiants Réseau Alternatif Jeunes (RAJ) mobilise dans les universités du pays. Les populations, qui vivent souvent dans des situations économiques et sociales difficiles, ont du mal à se mobiliser sur ces enjeux, mais peu à peu, une prise de conscience apparait et la jeunesse notamment s’empare de cette question.

mars 2015

 

1 Fracking Frenzy Report www.foeeurope.org/fracking-frenzy-report-011214

2 www.eia.gov/analysis/studies/worldshalegas/

3 www.eia.gov/todayinenergy/detail.cfm?id=14431

4 concernedhealthny.org/compendium

5 http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/011013/climat-alerte– au-methane

6 Fracking Frenzy Report www.foeeurope.org/fracking-frenzy-report-011214, p.5

7 http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cmsUpload/Reflection_FR_web.pdf

8 https://www.tresor.economie.gouv.fr/File/392576

9 http://www.lexpressiondz.com/actualite/166982-la-regle-des-51–49-maintenue.html

10 Signalons ici que le fisc algérien poursuit Total pour avoir “triché sur l’origine et le montant de ses importations” et lui réclame 80 millions d’euros. Voir http://www.algerie-focus.com/blog/2014/08/transfert-illegal-de-devises-et-fausses-facturations-le-business-louche-du-geant-total-en-algerie/

11 https://www.tresor.economie.gouv.fr/File/392576

12 http://www.algeria-watch.de/fr/article/pol/dz_ue/memorandum_entente.htm

13 http://www.mem-algeria.org/francais/uploads/Loi_13-01_modifiant_loi_hydro_

14 http://www.energymed.eu/2014/07/21/algerie-42-milliards-pour-booster-la-production-de-petrole-et-de-gaz/

15 Sophie Chapelle, Olivier Petitjean, Bastamag, mars 2015, Gaz de schiste : les Algériens se mobilisent contre le régime et l’ingérence des multinationales pétrolières, http://www.bastamag.net/Gaz-de-schiste-les-Algeriens-se-mobilisent-contre-le-regime– et-l-ingerence-des

16 Profitant de la baisse des cours du pétrole, le gouvernement marocain vient de supprimer les subventions au prix du pétrole (cette “vérité des prix” était réclamée depuis des décennies par le FMI). Qu’adviendra-t-il lorsque les cours remonteront ?

17 Voir à ce sujet : Haut Commissariat au Plan, “Prospective 2030 : énergie 2030, quelles options pour le Maroc” (http://www.hcp.ma/Energie-2030-quelles-options-pour-le– Maroc_a850.html). Ce document propose trois scénarios énergétiques pour le Maroc (qui prévoient une augmentation de 4%, 7% ou 9% de la consommation énergétique par habitant) et affiche explicitement le souhait d’atteindre les standards européens.

18 http://www.hcp.ma/Energie-2030-quelles-options-pour-le-Maroc_a850.html

19 http://www.onhym.com/schistes/schistes-bitumineux/schistes-bitumineux-au-maroc.html

20 Royaume du Maroc. ONHYM, Rapport annuel 2006, Rapport-Annuel-Français-2006.pdf http://www.onhym.com/pdf/Publications/

21 http://www.lematin.ma/journal/2014/entretien-avec-amina-benkhadra-dg-de-l-office– national-des-hydrocarbures-et-des-mines_-les-majors-de-la-prospection-petroliere– ciblent-aujourd-hui-l-offshore-profond-au-maroc-/201879.html

22 http://www.leblogfinance.com/2013/04/maroc-abramovitch-investit-dans-le-petrole.html

23 http://www.agenceecofin.com/hydrocarbures/0805–19848-maroc-les-explorations-sont-en-augmentation-constante-sur-le-potentiel-d-hydrocarbures

24 http://www.usinenouvelle.com/article/le-maroc-s-essaye-a-l-huile-de-schiste-l-avis-d-un-expert-de-l-ifpen.N282490

25 http://www.medias24.com/ECONOMIE/ECONOMIE/11390-Trouver-du-petrole-mode-d-emploi-de-l-argent-de-la-technologie-et-…-de-la-chance.html

26 http://www.stratener.com/Publications/11%20%20MAI%20EntretienAminaBenkhadra%287–12%29.pdf

27 http://www.lematin.ma/express/2014/onhym-kosmos-energy-et-chevron_accord-pour-la-formation-des-ingenieurs-marocains/207102.html

28 http://www.zonebourse.com/REPSOL-SA-75044/actualite/Repsol-SA–Soulagement-en-Espagne–Le-Maroc-na-pas-encore-trouve-de-petrole-17723733/

29 http://multinationales.org/Que-fait-Total-au-Sahara

30 http://bourse.lesechos.fr/infos-conseils-boursiers/infos-conseils-valeurs/infos/le-fonds-norvegien-verifie-l-ethique-de-total-au-sahara-occidental-957458.php

31 http://www.sahel-info.com/index.php/economie/item/2579-autorisations-dexploitation-de-gaz-de-schiste-%E2%80%9Cchoisir-entre-la-sant%C3%A9-du-peuple-et-lint% C3%A9r%C3%AAt-des-entreprises%E2%80%9D

32 http://www.lematindz.net/news/12728-les-catastrophes-environnementales-que-letat– cache-aux-tunisiens.html

33 http://www.connaissancedesenergies.org/la-fracturation-hydraulique-est-un-nouveau– procede

34 http://nawaat.org/portail/2013/10/18/feu-vert-a-shell-pour-742-puits-de-gaz-de-schiste/

35 http://www.webmanagercenter.com/actualite/economie/2012/08/23/123749/tunisie-hydrocarbures-british-gas-beneficie-t-elle-de-traitements-de-faveur

36 http://mappemonde.mgm.fr/num18/articles/art08202.html

37 http://mappemonde.mgm.fr/num18/articles/art08202.html

http://www.theses.fr/2006NSAM0021

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[(Dé) unis contre le terrorisme]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14733 2015-03-31T21:29:12Z 2015-04-01T11:21:27Z Aujourd’hui, à Tunis tous discutent de l’impact terrible de l’attentat contre des touristes qui est survenu plus tôt dans le mois. Les gens directement affectés sont ceux qui travaillent dans le tourisme. Ils sont plus d’un million dans ce pays. Car la Tunisie est choyée par de somptueuses richesses du côté de son histoire, de son architecture et de sa nature. On peut s’y délecter entre les vestiges des grandes civilisations phénicienne, romaine, ottomane, arabe, et des plages qui comptent parmi les plus magnifiques de la Méditerranée, sans compter les splendides beautés du désert.

Traditionnellement, quelque 10 millions de touristes, majoritairement européens, venaient en Tunisie, mais présentement, c’est leur nombre est en chute. Les grands opérateurs, entreprises vacancières et navires de croisière, vont ailleurs, puisque leurs compagnies d’assurance (pas leurs clients) leur disent de changer de cap. Habituellement durant les périodes de vacances, le port est assailli de méga paquebots pour des touristes d’un jour qui amènent des mannes d’Euros ce qui alimentent des milliers de taxistes, de guides et de restaurateurs. « Aujourd’hui c’est fini », nous raconte notre chauffeur de taxi. Ce crash économique survient à un très mauvais moment.

Déjà sous la dictature de Ben Ali, la Tunisie était la championne régionale des « chômeurs diplômés ». Le système d’éducation, qui avait connu un des grands succès suite à la décolonisation, continue de produire des milliers de jeunes éduqués, mais il y a peu de travail. L’activité touristique apporte des devises et crée des emplois, mais pas du tout assez pour combler cet afflux des jeunes. L’industrie confinée dans les secteurs un peu archaïques du textile et du vêtement a été balayée par la concurrence asiatique. L’Union européenne n’a jamais été intéressée à aider la Tunisie à se doter d’une solide infrastructure industrielle, se contentant d’« écrémer » les diplômés. Et maintenant la porte est fermée, conséquence de la stagnation du capitalisme européen. Et il y a enfin la guerre, si proche et en même temps éloignée, qui tire toute la région dans le chaos et la destruction. Ici quand on parle de « Crise » (avec un « C » majuscule), ce n’est pas une exagération.

Les pouvoirs, qui sont restés dans les mains d’une petite élite tunisienne et de leurs alliés-protecteurs-dominateurs européens, n’ont aucune réponse à apporter. Et pour cause, ce sont eux qui ont mis en place le système qui arrive aujourd’hui en fin de course. Leur « rêve » d’une Tunisie « tranquille » rempli de belles plages et de bons restaurants était fait pour le 1 % et quelques poussières, pendant que la grande masse de la population était appelée à vivre la pénurie ou à émigrer. Pendant des années et particulièrement durant la pénible dictature de Ben Ali, ce 1 % a volé, torturé et détenu.

Cette poignée de pillards entretemps mettait leurs millions à l’abri à Montréal, Paris, Los Angeles, tout en étant reçus par leurs copains dans les capitales européennes et nord-américaines. Au Québec et en France, les services de sécurité tunisiens menaçaient les nombreux opposants exilés et ceux qui le soutenaient. C’est ainsi que j’ai eu l’« honneur » d’être « convoqué » par l’ambassadeur tunisien parce que le journal Alternatives que je dirigeais à l’époque avait publié une entrevue avec des dissidents. Ce salopard savait très bien ce qu’il faisait. La GRC le savait très bien aussi. Quelques jours plus tard, des « étudiants » tunisiens téléguidés par le consulat et l’ambassade envahissaient nos réunions en nous traitant de « terroristes ». Ottawa était content, car cela permettait de sécuriser quelques misérables contrats avec des régimes de bandits, pas seulement en Tunisie, mais également en Algérie et en Libye. C’est ce système pourri que les multitudes ont renversé en 2012 dans une immense insurrection populaire.

La tâche de reconstruction était, et reste, immense, complexe, pleine de pièges. L’ancienne oligarchie a perdu « son » homme (Ben Ali), mais est restée solidement accrochée à ses privilèges et ses villas de millionnaires sur les hauteurs de la ville. L’Union européenne, de même que les principaux États impliqués, n’étaient pas, et ne le sont toujours pas, intéressés à aider les Tunisiens à « réinventer » leur pays. Pour ce 1 %, la stratégie vise un seul but : rétablir la dictature sans le dictateur. Pour cela, il faut briser l’élan d’émancipation et frapper la galaxie de mouvements populaires qui ont été à l’origine du printemps arabe. Pour cela, il y a plusieurs moyens mis en place. D’abord, il s’agit de conclure un « deal », un pacte avec les islamistes « modérés » qui sont en fait des mouvements de droite plus ou moins déguisés. C’est ainsi que le parti Nidaa Tounès (dominé par les ex-copains et ministres de Ben Ali) est maintenant allié à Ennahdha, un parti dans la mouvance des Frères musulmans, qui avait acquis une certaine base populaire à l’époque où il était dans l’opposition.

L’opération vise à imposer un nouveau virage qui d’une part anéantirait les gains du printemps arabe au niveau des libertés civiles et d’autre part à « relancer » l’économie par de nouvelles politiques néolibérales qu’on présente comme, devinez quoi, une nécessaire « austérité ». En clair, cela veut dire coincer encore plus les jeunes et le secteur public, pour préserver la cagnotte du 1 %. Comme cela ne passe pas très bien, cette approche fait un détour par la «  lutte  contre  le terrorisme ».

Ça adonne bien, car effectivement des milliers de jeunes désespérés tunisiens, poussés par le chômage et l’humiliation, rejoignent les djihadistes qui combattent en Libye (juste à côté) et même en Syrie et en Irak. Ces combattants tombent dans le piège de projets sans espoir, motivés par un anti-impérialisme de pacotille et entrainés dans de sanglantes batailles sectaires. Ils deviennent alors la cible « parfaite », l’ennemi parfait, pour les organisateurs de la « guerre sans fin » avec en tête les États-Unis et leurs larbins européens et canadiens, de même qu’avec les relais régionaux, Israéliens, Saoudiens et autres. La semaine dernière, des émissaires américains étaient dans la capitale tunisienne pour parler d’un « partenariat stratégique » avec le gouvernement dans la «lutte contre le terrorisme ».

L’ambition des pompiers-pyromanes de Washington est d’entraîner tout un chacun dans cette misérable opération qui met 250 millions de personnes à risque d’Aden jusqu’à Bamako en passant par Gaza et Damas. Pour cette clique en Tunisie, en Égypte et ailleurs, l’occasion est belle pour solidifier les rapports avec les protecteurs impérialistes. Dans la rue à Tunis cependant, on n’est pas dupe. Attention, l’opinion ici est très montée contre les Djihadistes, à la fois pour des raisons pragmatiques (la crainte de l’effondrement du tourisme), et pour des raisons politiques et idéologiques : la grande majorité des gens ne veulent pas d’un projet délirant au nom de la religion, mais dans les faits dictatorial. Par ailleurs, les gens voient bien le jeu des puissants. C’est facile à comprendre que la « lutte contre le terrorisme » est un mot de passe qui veut rétablir l’« ordre » que le printemps arabe avait secoué. Ils voient aussi qu’en Europe et en Amérique du Nord, la « lutte contre le terrorisme » devient une chasse aux immigrants et aux réfugiés et se transforme en un puissant courant raciste, islamophobe et réactionnaire, que des « démocrates » naïfs et des intellectuels de service endossent au nom d’une fausse laïcité qui est en fait un moyen de plus de remettre les malheureux à « leur place ». Et surtout, ils savent qu’on ne peut pas réellement combattre pas les djihadistes en mettant des milliers de jeunes en prison, en verrouillant les associations populaires et en empêchant les chômeurs-diplômés de s’organiser.

La colère gronde dans ce pays et tout autour. Une vague sourde et impalpable est latente. La compréhension des réalités â la fois nationales et internationales est élevée parmi les milliers de jeunes Tunisiens assemblés dans le Forum social mondial que les médias-mercenaires relèguent aux oubliettes partout dans le monde. 50 000 personnes pour parler de démocratie, du bien commun et de la dignité, c’est beaucoup moins important, évidemment, que le dernier attentat, surtout si des Européens sont tués. Mais ces 50 000, et d’autres millions dispersés dans les quartiers, les villages, les écoles, n’ont pas dit leur dernier mot. Le «printemps arabe » persiste et signe…

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CAP-NCS <![CDATA[« Refuser l’austérité pour construire un Québec plus juste! »]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14729 2015-03-30T23:53:26Z 2015-03-30T23:52:34Z NOUS, acteurs du progrès social, organismes communautaires, associations étudiantes, groupes environnementaux, mouvement féministe et organisations syndicales, nous nous engageons par notre solidarité à :

« Refuser l’austérité pour construire un Québec plus juste! »

Parce que nous défendons l’accessibilité et la qualité des services à la population dans la santé, dans les services sociaux, dans l’éducation et dans les services de garde pour assurer une plus grande justice sociale et une meilleure redistribution de la richesse;

Parce que nous défendons une fonction publique forte, présente et accessible dans toutes les régions du Québec afin de garantir l’exercice des droits fondamentaux, la défense du bien commun et l’intérêt collectif;

Parce que nous jugeons que l’égalité passe par la non-discrimination, la non-violence et par l’autonomie économique des femmes;

Parce que nous reconnaissons le droit des peuples à l’autodétermination et le droit de participer aux décisions qui peuvent avoir des conséquences sur leur vie;

Parce que nous pensons qu’une qualité de vie décente passe par des programmes soutenant les personnes en situation de pauvreté, les familles, les personnes immigrantes;

Parce que nous sommes d’avis qu’un pays fou de ses enfants doit proposer une politique familiale accessible et respectueuse des enfants et des parents;

Parce que nous croyons au renforcement de la démocratie et à une participation citoyenne active;

Parce que nous croyons que la concertation est une clé fondamentale du développement des régions;

Parce que nous avons à cœur le développement économique du Québec et la création d’emplois de qualité;

Parce que nous voulons protéger l’environnement;

Parce que nous estimons que le gouvernement doit avoir le courage d’aller chercher de nouveaux revenus autrement que par la tarification des services;

Parce que nous dénonçons le discours alarmiste du gouvernement sur les finances publiques pour justifier ses choix;

Parce que nous considérons que d’autres choix sont réalisables, comme ceux de lutter contre les paradis fiscaux et d’imposer justement les grandes entreprises et les banques;

Parce que nous croyons qu’un autre Québec est possible;

NOUS exigeons que cessent les mesures d’austérité et NOUS proposons :

  • L’adoption d’une véritable politique de développement durable pour le Québec, qui réponde aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. Une politique qui reconnaisse le droit à l’autodétermination des peuples autochtones, l’égalité entre les femmes et les hommes et le droit de tous de vivre et de travailler dans la dignité dans toutes les régions du Québec. Une politique qui permette :
  • une réduction significative des gaz à effet de serre et une réduction de notre dépendance au pétrole;
  • une réduction des inégalités sociales;
  • un développement régional appuyé par les acteurs locaux;
  • une économie génératrice d’emplois de qualité.
  • Une révision du régime fiscal qui assure un financement adéquat des services publics et des programmes sociaux par :
  • une plus grande participation des entreprises au financement de l’État en imposant notamment un impôt minimum aux entreprises et en introduisant une taxe sur le capital pour les institutions financières;
  • une refonte des avantages fiscaux qui ne favorise pas indûment les plus riches, comme ceux concernant les gains en capital, les options d’achat, les fondations philanthropiques et les successions;
  • une intensification de la lutte à l’évasion fiscale, à l’économie souterraine et aux paradis fiscaux;
  • une plus grande progressivité de l’impôt des particuliers en augmentant les paliers d’imposition pour les personnes, dont le revenu, est plus élevé.
  • La mise en place d’une consultation populaire afin de définir collectivement les finalités de l’État québécois.

Devant l’urgence d’arrêter le gouvernement dans son entreprise de démolition de l’État social :

NOUS, acteurs du progrès social, organismes communautaires, associations étudiantes, groupes environnementaux, mouvement féministe et organisations syndicales, appelons celles et ceux qui ont à cœur la construction d’un Québec plus juste, plus égalitaire, plus solidaire, à SE MOBILISER AVEC NOUS!

Organismes signataires de la Déclaration

  • Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS)
  • Alternatives
  • Association des juristes progressistes
  • Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA)
  • Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI)
  • Au bas de l’échelle
  • Centrale des syndicats démocratiques (CSD)
  • Centrale des syndicats du Québec (CSQ)
  • Centre des organismes communautaires
  • Centre international de solidarité ouvrière (CISO)
  • Coalition Solidarité Santé
  • Collectif pour un Québec sans pauvreté
  • Confédération des organismes de personnes handicapées du Québec (COPHAN)
  • Confédérations des syndicats nationaux (CSN)
  • Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail (CIAFT)
  • Conseil national des chômeurs et chômeuses (CNC)
  • Fédération autonome de l’enseignement (FAE)
  • Fédération des associations de familles monoparentales et recomposées du Québec (FAFMRQ)
  • Fédération des femmes du Québec (FFQ)
  • Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ)
  • Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ)
  • Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ)
  • Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ)
  • Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU)
  • Greenpeace
  • Groupe de recherche d’intérêt public à l’UQAM (GRIP-UQAM)
  • Institut de coopération pour l’éducation des adultes (ICÉA)
  • Jeunes médecins pour la santé publique
  • Mouvement autonome et solidaire des sans-emploi (MASSE)
  • Nature Québec
  • L’R des centres de femmes du Québec
  • Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal
  • Solidarité avec la Nation Anishinabe du Bassin-versant de la Rivière des Outaouais (Solidarité NABRO)
  • SOS Territoire
  • Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec (SFPQ)
  • Syndicat des professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ)
  • Table nationale des corporations de développement communautaire (TNCDC)

 

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CAP-NCS <![CDATA[« Une situation systémique qui est spécifique à la financiarisation comme phase historique »]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14702 2015-03-25T14:22:59Z 2015-03-27T11:42:34Z La lutte menée face au capital par les travailleurs/travailleuses et les couches urbaines et rurales paupérisées partout dans le monde se déroule aujourd’hui dans le cadre de l’économie et la société capitaliste mondiale à un moment spécifique de son histoire, qui est aussi celle de l’humanité. La crise économique et financière — qui a commencé en juillet-août 2007, connu un premier moment paroxystique en septembre 2008 (faillite de Lehmann) et débouché sur une récession mondiale suivie d’une stagnation sans fin [1] — est bien plus qu’une nouvelle « très grande crise ».

Elle marque à un degré jamais connu avant les limites historiques du capitalisme qui, faute d’avoir pu être transcendées, annoncent une nouvelle époque de barbarie. Cette dernière inclut centralement le basculement, différencié bien entendu entre pays et continents, dans les formes d’exploitation et les conditions d’existence des travailleurs et des masses paupérisées, mais aussi le changement climatique et d’autres dimensions de la crise environnementale (par exemple les pollutions chimiques) dont ils sont déjà le plus souvent les premiers à subir les conséquences. Enfin, elle est marquée par des guerres nouvelles dont les populations paupérisées sont une fois encore les premières victimes, comme au Proche et au Moyen-Orient.

Les luttes menées par les travailleurs et les opprimé·e·s sont morcelées entre pays. Dans le cadre européen, lors des années 1990, les grandes grèves avaient un écho d’un pays à l’autre; ces avancées n’ont pas résisté à la crise et la montée du chômage. La mise en concurrence directe des travailleurs sur le plan de l’emploi et des salaires entre pays d’un même continent — ainsi que d’un continent à l’autre — dans le cadre de l’économie mondialisée présente donne à chaque bourgeoisie, quelle que soit sa place dans la structure hiérarchique changeante du capital mondial, une position de force inédite historiquement à l’égard de ses « propres » travailleurs, travailleurs immigrés compris. Elle est adossée au capital comme rapport d’exploitation et de domination mondial et c’est au capital compris ainsi que les travailleurs se heurtent en dernière instance, partout où ils se trouvent.

Ce texte vise à contribuer à une caractérisation de ce moment historique. Il porte sur des questions spécifiques relatives au mouvement économique du capitalisme mondial (presque rien ne sera dit sur le changement climatique). Il est complémentaire à celui écrit en août 2014 [2]. Quelques arguments sont repris ou développés. Il est fait d’une combinaison de rappels théoriques essentiels (dont je fais l’exégèse, ce qui est considéré très souvent comme « archaïque », mais reste nécessaire) sur lesquels je prends appui pour développer des éléments d’interprétation et présenter des données empiriques relatives à des questions qui n’attirent pas l’attention qu’elles méritent. Cette première partie est centrée principalement sur la production et l’appropriation de la plus-value dans le cadre de l’économie mondialisée.

La seconde partie portera sur l’accumulation, à partir des années 1960, de capital sous la forme de capital fictif, les nouveaux types d’actifs spéculatifs créés dans les années 1990, la crise financière de 2007–2008 et la puissance que la finance a conservée. C’est dans la seconde partie que sera traité le « shadow banking ».

Le marché mondial pleinement constitué

Depuis le tournant du vingtième siècle, disons pour donner une date depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001, nous sommes aux termes du processus énoncé par Marx comme quoi « le marché mondial est contenu dans la notion même de capital ». Après Marx et Engels, parmi les grands penseurs révolutionnaires c’est surtout Trotski qui a développé cet énoncé et ses conséquences. On peut donc prendre comme point de départ la Préface à l’édition française de La révolution permanente lorsqu’il écrit contre la théorie du « socialisme en un seul pays » développé par Staline :

« Le marxisme procède de l’économie mondiale considérée non comme la simple addition de ses unités nationales, mais comme une puissante réalité indépendante créée par la division internationale du travail et par le marché mondial qui, à notre époque, domine tous les marchés nationaux ».

La qualité de « puissante réalité indépendante » de l’économie mondiale s’exprime d’abord dans le fait que l’anarchie de la production capitaliste et « les lois immanentes de la production capitaliste imposée par la concurrence comme lois coercitives externes à chaque capitaliste individuel » [3] a le marché mondial comme terrain. Elle fait d’autant plus de ravages qu’elle s’impose à de très grands groupes industriels et commerciaux soutenus par des appareils d’État qui sont les protagonistes d’une intense rivalité oligopolistique dont les conséquences leur échappent.

Les mouvements du prix du pétrole en sont un exemple : huit ans après une phase de très forte hausse, en 2014 une chute brutale. Ils sont la conséquence de changements dans les sources d’approvisionnement et dans la stratégie géopolitique des États-Unis à l’égard de l’Arabie saoudite (sans parler d’accentuations de sa pression sur le Venezuela et sur la Russie), mais leur effet d’ensemble est de retarder encore la « reprise ». La vitesse de propagation mondiale des crises financières, dont 2008 a fourni un exemple, est celle de cette « puissante réalité indépendante » qui naît de la constitution du marché mondial.

L’économie mondiale est un ensemble hiérarchisé. Si « l’Angleterre et l’Inde, les États-Unis et le Brésil (sont) les éléments d’une plus haute unité qui s’appelle l’économie mondiale », ils n’y occupent pas la même place. Au moment où Trotski écrit, les uns en ont déterminé la configuration en tant que puissance impérialiste, les autres s’y sont vu assigner une place subordonnée de pays colonial ou néocolonial. Certains ont pu ensuite en sortir du fait de l’entre-déchirement des États impérialistes et du mouvement de libération nationale des années 1945–1980. Pour beaucoup de pays, le terme néocolonial demeure une caractérisation exacte et pour d’autres encore la meilleure approximation pour définir une situation de pays subissant les effets de ce qui est nommé pudiquement des « rapports asymétriques ».

Poursuivons la lecture : « L’évolution du capitalisme — si on la considère dans sa réalité historique et non dans les formules abstraites du second tome du Capital, qui conservent pourtant toute leur importance comme phase de l’analyse — s’est faite de toute nécessité par une extension systématique de sa base. Au cours de son développement et, par conséquent, au cours de la lutte contre ses propres contradictions intérieures, chaque capitalisme national se tourne de plus en plus vers les réserves du “marché extérieur”, c’est-à-dire de l’économie mondiale ».

C’est à partir des « contradictions intérieures » des États-Unis et de l’Europe qu’il faut encore analyser la genèse et l’essor de la mondialisation du capital contemporaine, dite aussi mondialisation « néolibérale ». C’est aux États-Unis qu’il faut rechercher les germes de la crise économique et financière mondiale ouverte en juillet-août 2007. C’est eux qui ont mis en mouvement la « puissante réalité indépendante » telle qu’elle s’est manifestée sous la forme de très grande crise de 2008 sur des marchés financiers où la tendance à l’autonomie du capital-argent porteur d’intérêts et du capital fictif avait été portée à un niveau hors de tout contrôle. À partir du tournant du siècle, sous l’effet de ses « propres contradictions intérieures », la Chine, réduite à un statut semi-colonial à la fin du XIXe siècle, puis devenue un espace d’accumulation autocentrée, s’est tournée elle aussi « vers les réserves du “marché extérieur” », avec une forte dépendance à l’égard des exportations, ainsi que l’établissement du fait de ses besoins en matières premières et l’importance de ses capitaux des rapports de domination économique avec des États africains et de rivalité avec de « vieux » pays industriels relevant en gros de l’analyse faite au chapitre VII de L’impérialisme, stade suprême.

Aujourd’hui « procéder de l’économie mondiale » exigerait de placer la Chine au centre de l’analyse et non d’en faire une grande économie qu’on essaie (ou non) d’inclure à la fin d’analyses dont les États-Unis restent le pivot. C’est la Chine qui a permis au capitalisme mondial d’éviter en 2009 que la récession partie des États-Unis se transforme en une dépression de type 1930. L’injection d’argent pour sauver le système financier n’aurait pas réussi si l’accumulation massive de capital réel en Chine n’avait pas assuré un vaste débouché aussi bien aux machines industrielles allemandes qu’aux matières premières de base en provenance des pays voisins d’Asie et d’Amérique du Sud.

Aujourd’hui la faible reprise étatsunienne a un effet bien inférieur sur l’état de l’économie mondiale que le ralentissement de la croissance chinoise rattrapée par la suraccumulation de moyens de production et tributaire des rapports économiques et politiques du système chinois dont la bulle immobilière et la formation d’un « shadow banking » chinois sont les manifestations.

Comme je l’ai écrit dans l’article d’août 2014 [voir article sur ce site, en date du 11 août 2014, onglet économie], le FMI et l’OCDE font désormais des projections mondiales dans lesquelles la Chine est centrale, dont faute des compétences particulières demandées je n’ai pas à chercher à comprendre la méthodologie. Dans des pays comme le Brésil les effets de changements dans la demande chinoise sont désormais chiffrés. Mais une « macroéconomie mondiale », marxienne ou marxo-keynésien-structuraliste fait terriblement défaut [4].

La division internationale du travail aujourd’hui

Le capital accumulé et centralisé dans le cadre des économies de l’État-nation s’étend vers l’extérieur par l’investissement direct, autant et dans beaucoup de secteurs plus que par les exportations. L’émergence contemporaine du « marché mondial pleinement constitué » est le résultat successivement de l’internationalisation des groupes financiers à dominante industrielle [5] des années 1965–1985, dans un cadre d’économies à accumulation autocentrée encore partiellement protégées, puis à partir des années 1990 de la mondialisation du capital proprement dite. Celle-ci est née de la libéralisation et de la déréglementation qui ont été organisées d’abord par des opérations et flux financiers par les pays du G7, le FMI et la Banque mondiale à partir des années 1978–1982, puis par des échanges commerciaux, de l’investissement direct à l’étranger (IDE) dans le cadre de l’OMC.

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La libéralisation, la déréglementation et la mondialisation financières ont été la première étape et en quelque sorte le fer de lance de la mondialisation du capital, mais la dimension décisive en est l’articulation entre la libéralisation des échanges commerciaux et celle de l’investissement direct à l’étranger (IDE). A partir de 1994, c’est à l’OMC que la partie essentielle se joue pour le capital financier et les gouvernements du G7. La pleine intégration de la Chine au marché mondial par son adhésion à l’OMC en marque la pleine réussite et représente le moment d’apogée de la mondialisation néolibérale.

Aujourd’hui, les décisions d’investissement des grands groupes financiers à dominante industrielle et commerciale et les formes organisationnelles prises par cet investissement sont le facteur le plus puissant dans la détermination de la place et des formes d’insertion des différentes économies nationales dans la division internationale du travail. 80 % des échanges mondiaux comportent l’intervention d’une TNC (Transnational corporation, ou STN). Il n’y a que les États-Unis et la Chine où les gouvernements disposent d’une certaine marge de décision concernant leur insertion dans la division du travail mondiale.

L’usage qu’ils en font reflète les rapports antagonistes de classe avec les travailleurs et dans le cas étatsunien la configuration interne du capital dans la phase de financiarisation du capitalisme mondialisé. Les économies capitalistes industrielles qui avaient pu auparavant partiellement choisir, à l’aide de politiques plus ou moins réfléchies et délibérées, leur place dans la division du travail — l’Allemagne, la France, le Japon, plus tard la Corée du Sud — ont peu de marge. Ils subissent les aléas de la demande mondiale pour les marchandises produites ou sont enfermés dans des choix effectués il y a plusieurs décennies. (C’est le cas de la France avec le nucléaire et les industries militaires « classiques »).

Un cas tout particulier est celui du Royaume-Uni dont la place est construite sur l’institution multicentenaire de valorisation du capital argent qu’est la City. Dans le cadre de la financiarisation du capitalisme mondial, le Brésil et l’Argentine sont redevenus des pourvoyeurs de matières premières minières et agricoles.

Mais au-delà de ces situations encore aisément identifiables, la division internationale du travail est très complexe. Au terme des deux étapes d’internationalisation et de mondialisation proprement dite, plus de la moitié des importations mondiales de produits manufacturés concernent des biens intermédiaires (biens primaires, pièces détachées et composants, et produits semi-finis), et plus de 70 % des importations mondiales de services concernent des services intermédiaires, comme les services aux entreprises.

C’est le résultat successif et combiné de l’accroissement des échanges intra-industries (échanges croisés représentant une division du travail de plus en plus fine à laquelle de petites et moyennes entreprises peuvent participer), des échanges intragroupes entre les filiales des STN (36 % du commerce mondial en 2006) et enfin les mécanismes organisationnels de captation par les STN de valeur produite dans des entreprises plus faibles auxquels le terme « chaînes de valeur globales » (CVG) devrait être réservé strictement. [6] Une sous-section spécifique leur est consacrée plus bas.

Le fait qu’aujourd’hui la majeure partie des transactions internationales de biens et de services est faite d’intrants intermédiaires, traduit l’internationalisation du moment P du circuit complet du capital (A-M-P-M’-À ») et sa complexification. Dans la plupart des économies, environ un tiers des importations des marchandises dites « biens intermédiaires » finissent en exportations. Plus l’économie est petite, plus cette part est importante, mais même aux États-Unis et au Japon, elle atteint respectivement 17 % et 22 % de la production totale. L’intensité décuplée de l’exploitation que connaissent, dans le cadre des CVG, une très grande partie des travailleurs des pays, notamment en Asie du Sud-Est, sera analysée plus loin, mais il faut poser tout de suite les conditions qui la rendent possible.

Concurrence internationale entre travailleurs et armée industrielle de réserve mondiale

La libéralisation des IDE et des échanges de marchandises dans le cadre de l’OMC, qui est plus accentuée encore dans le cadre institutionnel de marchés uniques comme celui de l’Union européenne, a eu pour conséquence de mettre en concurrence directe sur le plan de l’emploi et des salaires les travailleurs entre pays d’un même continent ainsi que d’un continent à l’autre. C’est là que se trouve le socle des rapports entre le capital et le travail au plan mondial qui donne à chaque bourgeoisie, quelle que soit sa place dans la structure hiérarchique changeante du capital mondial, un avantage objectif immédiat, dont elle n’avait jamais bénéficié avant, dans ses rapports avec ses « propres » travailleurs, travailleurs immigrés inclus. Pour en aborder l’analyse et comprendre la portée on peut d’abord relire le passage du Manifeste du parti communiste où Marx et Engels parlent de la concurrence que le capital crée entre les travailleurs et des moyens auxquels ceux-ci ont recours dans leur lutte pour en limiter les ravages :

« Les intérêts, les conditions d’existence au sein du prolétariat, s’égalisent de plus en plus, à mesure que la machine efface toute différence dans le travail et réduit presque partout le salaire à un niveau également bas. Par suite de la concurrence croissante des bourgeois entre eux et des crises commerciales qui en résultent, les salaires deviennent de plus en plus instables; le perfectionnement constant et toujours plus rapide de la machine rend la condition de l’ouvrier de plus en plus précaire; les collisions individuelles entre l’ouvrier et le bourgeois prennent de plus en plus le caractère de collisions entre deux classes. Les ouvriers commencent par former des coalitions contre les bourgeois pour la défense de leurs salaires. Ils vont jusqu’à constituer des associations permanentes pour être prêts en vue de rébellions éventuelles. Çà et là, la lutte éclate en émeute.

Parfois, les ouvriers triomphent; mais c’est un triomphe éphémère. Le résultat véritable de leurs luttes est moins le succès immédiat que l’union grandissante des travailleurs. Cette union est facilitée par l’accroissement des moyens de communication qui sont créés par une grande industrie et qui permettent aux ouvriers de localités différentes de prendre contact. Or, il suffit de cette prise de contact pour centraliser les nombreuses luttes locales, qui partout revêtent le même caractère, en une lutte nationale, en une lutte de classes. Mais toute lutte de classes est une lutte politique, et l’union que les bourgeois du moyen âge mettaient des siècles à établir avec leurs chemins vicinaux, les prolétaires modernes la réalisent en quelques années grâce aux chemins de fer.

Cette organisation du prolétariat en classe, et donc en parti politique, est sans cesse détruite de nouveau par la concurrence que se font les ouvriers entre eux. Mais elle renaît toujours, et toujours plus forte, plus ferme, plus puissante. Elle profite des dissensions intestines de la bourgeoisie pour l’obliger à reconnaître, sous forme de loi, certains intérêts de la classe ouvrière : par exemple le bill de dix heures en Angleterre. »

Depuis que ceci a été écrit par Marx et Engels, le cadre de la lutte syndicale et politique pour les salaires et les lois sociales a effectivement toujours été national, avec un degré d’efficacité dont l’une des variables a été l’appel de différentes bourgeoisies aux réserves de main-d’œuvre dans les campagnes et leur recours à l’immigration. L’AIT, la Seconde Internationale et la Troisième dans ses premières années (en gros jusqu’à la question de la révolution chinoise et l’appui, puis la subordination politique à Chang Kaï-chek) ont permis aux partis ouvriers révolutionnaires et réformistes radicaux nationaux de se rencontrer et de chercher à se forger des théories et des appréciations de la situation commune.

Ces partis n’ont jamais coordonné des luttes ouvrières même dans des pays voisins. Et il n’y a que le texte de Trotski sur les États-Unis socialistes d’Europe [textes de 1923 et 1926] qui esquisse l’idée d’une division du travail organisée entre partis révolutionnaires de différents pays. L’aspiration majeure des courants internationalistes authentiques de la Seconde et de la Troisième internationale, puis de la Quatrième a été de mener la lutte commune contre la guerre, celle de 1914 comme celle de 1939, et de donner leur appui et leur aide aux luttes de libération nationale dans les pays coloniaux. Dans le cas européen, les années 1960 et 1970 l’appui aux luttes de libération nationale et, dans une moindre mesure, le combat contre les armes nucléaires ont été les seuls terrains d’un internationalisme effectif.

La libéralisation des IDE et des échanges de marchandises a fait du marché mondial constitué le terrain sur lequel le mouvement de création d’une « surpopulation relative » par rapport aux besoins en main-d’œuvre du capital se produit aujourd’hui.

Rappelons les termes utilisés par Marx dans le chapitre XXV du Capital :

« La loi selon laquelle une masse toujours plus grande des éléments constituants de la richesse peut, grâce au développement continu des pouvoirs collectifs du travail, être mise en œuvre avec une dépense de force humaine toujours moindre, cette loi qui met l’homme social à même de produire davantage avec moins de labeurs, se tourne dans le milieu capitaliste — où ce ne sont pas les moyens de production qui sont au service du travailleur, mais le travailleur qui est au service des moyens de production — en loi contraire, c’est-à-dire que, plus le travail gagne en ressources et en puissance, plus il y a pression des travailleurs sur leurs moyens d’emploi, plus la condition d’existence du salarié, la vente de sa force de travail, devient précaire. L’accroissement des ressorts matériels et des forces collectives du travail, plus rapide que celui de la population, s’exprime donc en la formule contraire, savoir : la population productive croit toujours en raison plus rapide que le besoin que le capital peut en avoir. »

Le degré auquel le capital a besoin d’acheter ou non la force de travail a conduit Marx à distinguer pour la Grande-Bretagne au moment où il écrit Le Capital, « en dehors des grands changements périodiques qui, dès que le cycle industriel passe d’une de ses phases à l’autre, surviennent dans l’aspect général de la surpopulation relative (…) quelques grandes catégories, quelques différences de forme fortement prononcées — la forme flottante, latente et stagnante » de surpopulation relative. La possibilité pour le capital de tel ou tel pays dont le rythme de l’accumulation était supérieur à d’autres de faire appel à l’immigration a donné à ce mouvement, à partir de la fin du dix-neuvième siècle, un caractère international accentué plus tard par la possession de colonies.

Carte-Flux-migratoires

La libéralisation des IDE et des flux de marchandises doublées des processus politiques (chute de l’URSS, succès de la politique de Deng en Chine) a conduit à l’incorporation, à partir du milieu des années 1990, à la force de travail offerte au capital les travailleurs de Chine, de l’Inde et des pays de l’ex-Union soviétique. La force de travail mondiale a doublé entre 1980 et 2000. [7] Elle est estimée à 3.5 milliards de travailleurs. [8] Sans que le niveau moyen des salaires soit fixé au niveau du marché mondial, ni même en Europe du marché unique. Ainsi, le « China wage », aujourd’hui plutôt celui du travailleur vietnamien, et dans l’UE celui du travailleur « faux clandestin » (connu de la police) mis entre les mains du capitaliste local (avec son statut de « sans-papiers ») ont néanmoins un statut de référence. Plus l’armée industrielle de réserve est élevée, plus la possibilité de flexibilisation du travail et de précarisation des travailleurs s’accroît.

C’est cette énorme masse de travailleurs qui subit le mouvement de flux et de reflux de la demande par le capital de force du travail selon le moment du cycle de l’accumulation, aujourd’hui celui d’une crise mondiale chronique. Elle le subit évidemment de façon différenciée par pays du fait, inter alia, de sa taille, du taux de croissance du PIB, de sa configuration en rapport à l’économie mondiale et du degré d’organisation politique et de syndicalisation des travailleurs, ainsi que des types d’activités sectorielles et du niveau d’éducation. Le jeu de la loi de la surpopulation relative est mondial, mais ce n’est qu’au niveau de chaque pays que les différentes strates de l’armée industrielle de réserve sont analysables. C’est à la bourgeoisie et au gouvernement de chaque pays qu’il échoue de gérer les effets des phases de reflux des besoins de force du travail du capital et de décider les mesures sociales et politiques en fonction de la dimension et des traits spécifiques de chaque strate.

Le capital peut puiser dans les ressources de force de travail offerte par la surpopulation relative mondiale en organisant des flux migratoires contrôlés ou en allant vers les pays où elle se manifeste de façon particulièrement forte. Les flux migratoires contrôlés (« faux clandestins » inclus) bénéficient aux entreprises de toutes dimensions et de tous les secteurs d’activité. Se projeter là où la force de travail est abondante et sans défense est à la portée seulement des grands groupes financiers à dominante industrielle et commerciale.

La « financiarisation » du capital mondialisé

La relecture que j’ai faite du Capital pour chercher à cerner au mieux la notion de financiarisation dans sa relation avec la mondialisation du capital née de la libéralisation des investissements et des échanges me conduisent à définir la financiarisation comme une phase spécifique de l’histoire du capitalisme dans laquelle :

1° l’appropriation de plus-value déjà créée s’est redéveloppée aux côtés de la production de plus-value allant jusqu’à l’emporter dans certaines configurations du rapport capital-travail;

2° profit, intérêt et rente tendent à se confondre en raison de formes d’interpénétration entre le capital hautement concentré dans ses trois formes (capital industriel, capital commercial et capital argent) et

3° enfin où le fétichisme de l’argent a envahi toutes les activités sociales. Cette phase englobe et accentue les traits de l’impérialisme comme « capitalisme monopoliste » sur lesquels Lénine en particulier a mis l’accent, à savoir son caractère parasitaire et rentier.

Mais nous ne pouvons plus enseigner à sa suite, comme nous le faisions encore il y quarante ans, fût-ce en introduisant des nuances, que :

« Le capitalisme arrivé à son stade impérialiste conduit aux portes de la socialisation intégrale de la production; il entraîne en quelque sorte les capitalistes, en dépit de leur volonté et sans qu’ils en aient conscience, vers un nouvel ordre social, intermédiaire entre l’entière liberté de la concurrence et la socialisation intégrale. » Ou encore que : « De tout ce qui a été dit plus haut sur la nature économique de l’impérialisme, il ressort qu’on doit le caractériser comme un capitalisme de transition ou, plus exactement, comme un capitalisme agonisant. » [9]

Ou alors il faut dire que ce capitalisme agonisant entraîne l’humanité et la civilisation dans son agonie. Disons à ce point, sans développer l’argument, que les théories dites stagnationistes (dont la Monthly Review étatsunienne est le principal support) donnent une représentation gravement erronée du capital dont le mouvement « sans fin et sans limites » le pousse à une agression sans fin et dans des formes constamment renouvelées contre les travailleurs et contre le milieu naturel.

C’est d’abord sur une relecture du Capital que cette définition de la financiarisation se fonde au plan théorique. Dans le livre II dans son étude du circuit du capital dans ses trois formes, Marx définit le capital industriel comme :

« le seul mode d’existence du capital, où sa fonction ne consiste pas seulement en appropriation, mais également en création de plus-values, autrement dit de surproduit. C’est pourquoi il conditionne le caractère capitaliste de la production; son existence implique celle de la contradiction de classe entre capitalistes et ouvriers salariés » (souligné par moi).

Puis vient l’observation que ce mode d’existence du capital qui ne repose pas seulement sur l’appropriation de plus-value, mais sur sa production suppose (a comme condition) la subordination du capital commercial et du capital argent :

« ne représente plus que les modes d’existence des différentes formes fonctionnelles que le capitalisme industriel prend et rejette alternativement dans la sphère de la circulation, modes d’existence promus à l’indépendance et développés à part seulement en raison de la division sociale du travail ». [10]

Pourtant trois paragraphes plus loin dans le même chapitre, Marx observe que même dans ces conditions, le capital-argent revient au premier plan dans les phases d’euphorie financière :

« Toutes les nations adonnées au mode de production capitaliste sont prises périodiquement du vertige de vouloir faire de l’argent sans l’intermédiaire du procès de production ». Pourquoi? « Parce que l’aspect argent de la valeur est sa forme indépendante et tangible, de sorte que la forme A-A’, dont le point de départ et le point d’arrivée sont de l’argent effectif, exprime de la façon la plus tangible l’idée “faire de l’argent”, principal moteur de la production capitaliste ». Et Marx de lancer, « le procès de production capitaliste apparaît seulement comme un intermédiaire inévitable, un mal nécessaire pour faire de l’argent ».

La thèse que je défends est que même si ce « vertige » prend des formes paroxystiques à des moments donnés, comme dans les années et mois qui ont précédé la crise financière de 2007–2008, la recherche de la primauté du circuit court A-A » sur le circuit A-M-P-M’-À » s’est enracinée. Elle a un caractère systémique et marque maintenant le capitalisme de part en part. Le mode d’existence du capital porteur d’intérêt-capital fictif et du fétichisme de l’argent qu’il engendre et qu’il projette se répercute sur le processus de reproduction élargie dans son ensemble. Reprenons le circuit complet A-M-P-M’-À ». Au moment A on trouve les très grandes banques et fonds financiers, mais aussi les « fonds propres » (stockholder’s equity) et les réserves de trésoreries des grands groupes financiers à dominante industrielle et commerciale.

Le capital hautement concentré opérant au moment M’ du circuit est devenu l’égal du capital engagé dans la production de plus-value, tandis qu’au moment P les modalités d’organisation et de fonctionnement du capital « industriel » (mines, agro-industrie, manufactures et services) reposent aussi bien sur la production de plus-value que sur des modalités d’appropriation de plus-value déjà produite. La contradiction de classe oppose les ouvriers salariés urbains et ruraux ainsi que la paysannerie là où elle existe encore, au capital comme un bloc dont les niveaux et rythmes de rendement sont déterminés par des critères dictés par le capital argent. Au moment A » on trouve à la fois une oligarchie financière tout à fait identifiable [11] (les 1 % étatsuniens) et la situation en surplomb des « marchés » (financiers) qui sont l’expression la plus poussée historiquement du fétichisme de l’argent et de la prétention à l’autonomie du capital argent. On peut aussi reprendre cette analyse dans les termes de la théorie du capital financier.

Un siècle après Hilferding et Lénine « capital financier » et « finance capitaliste »

À la différence des langues latines, la langue anglaise permet d’utiliser deux termes proches, mais dont la distinction est nécessaire aujourd’hui pour une analyse qui cerne de près les relations capitalistes. D’un côté, la « finance capital », le capital financier au sens de Hilferding et de Lénine, c’est-à-dire l’interrelation dans différentes configurations nationales des plus grandes banques et des plus grandes entreprises. De l’autre, le « financial capital », aujourd’hui les grands conglomérats financiers et les fonds de placement, agents de l’accumulation de capital-argent porteur d’intérêt-capital fictif qui opèrent sur les marchés financiers, pour lesquels dans les langues latines il faut recourir au mot « finance » en français au singulier [12] et en d’autres langues au pluriel. [13]

Ce sont le rôle des fonds de pension et placement financier dans la centralisation de l’épargne, le passage de la banque au conglomérat financier et l’intensité de l’influence fétiche des marchés financiers qui créent la nécessité d’introduire cette distinction entre « capital financier » et « finance ». Cela même si leurs relations sont celles d’une interpénétration dont le terme « groupes financiers à dominante industrielle » est l’une des manifestations les plus étudiées. Ce sont les éléments constitutifs de ce que je nomme « l’accumulation financière proprement dite », par opposition à l’accumulation réelle de capital productif de plus-value. Il en est question à différents moments dans trois chapitres successifs XXX, XXXI et XXXII du livre III du Capital intitulés par Engels précisément « Capital-argent et capital réel ». Je me limite à une seule citation :

« L’accumulation de capital de prêt consiste simplement en ceci : de l’argent se dépose comme argent prêtable. Ce procès diffère grandement de la transformation réelle de l’argent (.…) cette accumulation peut exprimer des opérations fort différentes de la véritable accumulation. En période d’expansion d’accumulation réelle, l’accumulation de capital-argent peut soit en être le résultat, soit être le résultat de phénomènes qui accompagnent, mais en diffèrent totalement, soit enfin être le résultat d’interruptions de l’accumulation réelle. » [14]

Cette accumulation spécifique résulte bien sûr de la « pléthore continue de capital-argent à certaines phases du cycle », dont le développement se fait « de pair avec l’extension du crédit », mais elle est aussi la conséquence d’autres phénomènes : accroissement des dépôts provenant de la rente foncière et de la division du profit entre intérêt et profit d’entreprise, excédents de trésoreries des capitalistes industriels du fait de baisses de prix des matières premières. Ici, comme au sujet du « vertige périodique » discuté plus haut, je soutiens qu’on est passé de configurations encore largement de type conjoncturel à une situation systémique qui est spécifique à la financiarisation comme phase historique.

Cette situation est le résultat d’un long mouvement d’accumulation de capital argent potentiellement de prêt, puis de capital fictif dans ses formes classiques de créances, obligations et actions et ensuite dans des formes de plus en plus purement spéculatives. Elle commence vers 1965 à la City, d’abord nourrie par les profits non réinvestis des STN étatsuniennes, puis des commissions afférentes au recyclage des pétrodollars après 1973, puis du service des intérêts de la dette du Tiers-Monde. Avec la libéralisation et déréglementation financière des années 1979–82, son point de gravité se déplace à New York et Chicago (les « futures »), sans que Londres ne cesse d’être la première place financière pour certaines transactions ainsi que le cœur du plus grand réseau international de paradis fiscaux.

La première moitié des années 1980 voit l’envol de la dette publique aux États-Unis et dans d’autres pays capitalistes industrialisés [15] avec une modification qualitative dans la dimension des flux d’intérêts avec vocation de se valoriser comme capital de prêt. C’est alors que se développe l’écart, le ciseau entre la croissance de l’accumulation du capital-argent et du capital réel dont une approximation chiffrée présentée sous forme de graphique se trouve dans l’article cité d’août 2014. C’est dans son creusement dans les années 1990 que s’amoncellent les ingrédients de la crise financière de 2007–2008. Ce sera l’objet de la seconde partie de ce texte.

Ici il faut cerner ce que cette accumulation financière, dont une partie est le fait des groupes financiers à dominante industrielle eux-mêmes, apporte comme changement à la configuration du capital financier dans sa définition classique et au positionnement et aux opérations du « capitaliste industriel ». Pour cela reprendre l’analyse proposée par Hilferding dans le chapitre XIV plus longuement que ne le fait Lénine qui n’en cite qu’un court passage. Hilferding souligne d’abord que la concentration industrielle et la concentration bancaire se développent en parallèle et se nourrissent l’une l’autre :

« Le développement de l’industrie capitaliste a pour résultat l’accroissement de la concentration des banques. Celle-ci à son tour est un facteur important de l’accroissement du degré de concentration dans les cartels et les trusts. La cartellisation entraîne ainsi le groupement des banques, comme celui-ci à son tour entraîne la cartellisation. »

Aujourd’hui ce double mouvement se poursuit comme processus de concentration transnational qui met les travailleurs face à de très grandes STN et à des conglomérats financiers mondialisés. La cartellisation internationale constatée dans les années 1920 ainsi que celle qui s’est établie au niveau national dans certains pays et sous certaines formes a fait place à une rivalité oligopolistique intense dans laquelle l’exploitation de la force de travail est un « facteur de compétitivité » central. Chez Hilferding capital-argent et capital réel ne font qu’un. Le banquier est à sa manière un industriel. Les banques sont les représentants des propriétaires de l’argent centralisé et « mettent à la disposition de l’industrie, non seulement tout le capital de réserve de la classe capitaliste, mais aussi la plus grande partie des fonds des classes non productives ». En même elles engagent dans l’industrie leurs fonds propres et se font industrielles :

« Une partie de plus en plus grande du capital de l’industrie n’appartient pas aux industriels qui l’emploient. Ils n’en obtiennent la disposition que par la banque, qui représente à leur égard le propriétaire. En outre, la banque doit fixer une part de plus en plus grande de ses capitaux dans l’industrie. Elle devient ainsi dans une mesure croissante capitaliste industrielle. J’appelle le capital bancaire — par conséquent capital sous forme d’argent, qui est de cette manière transformé en réalité en capital industriel — le capital financier. »

La forme de fusion qui s’opère entre capital-argent et capital réel est décrite ainsi :

« Si l’industrie tombe sous la dépendance du capital bancaire, cela ne veut pas dire pour autant que les magnats de l’industrie dépendent eux aussi des magnats de la banque. Bien plutôt, comme le capital lui-même devient, à son niveau le plus élevé, capital financier, le magnat du capital, le capitaliste financier, rassemble de plus en plus la disposition de l’ensemble du capital national sous forme de domination du capital bancaire. Ici aussi l’union personnelle joue un rôle important. » (dimension sur laquelle Lénine a mis l’accent fortement)

La « liquidité » recherchée par les propriétaires d’argent leur est garantie :

« Par rapport aux propriétaires (le capital financier) conserve toujours sa forme d’argent, il est placé par eux sous forme de capital-argent, capital portant intérêt, et peut toujours être retiré sous forme d’argent. »

Mais la stabilité des industriels l’est aussi :

« En réalité, la plus grande partie du capital ainsi placé par les banques est transformée en capital industriel, productif (moyens de production et force de travail), et fixée dans le processus de production. »

On est très, très loin de cela aujourd’hui. Le banquier de Hilferding qui se fait industriel réunit les positions du « capital comme propriété » et du « capital comme fonction » que Marx distingue et même oppose dans le livre III du Capital. Il n’impose pas des critères purement financiers de « gouvernance des entreprises » et considère qu’il est dans son intérêt de soutenir l’investissement, l’accumulation de moyens de production. À la place du banquier, on trouve aujourd’hui une personnification tout autre du capital-argent, à savoir un ensemble d’organisations et d’institutions possédant des traits esquissés dans son analyse du capital porteur d’intérêt, position de « capital comme propriété », « extériorité à la production » et propension à engendrer le rapport fétichisé où :

« le capital semble être la source mystérieuse et créant d’elle-même l’intérêt, son propre accroissement. L’objet (argent, marchandises, valeur) simplement comme tel est maintenant déjà du capital et le capital apparaît comme simple objet. L’argent acquiert ainsi la propriété de créer de la valeur, de rapporter de l’intérêt, tout aussi naturellement que le poirier porte des poires. » [16]

Dernier point où la configuration a changé du tout au tout. Pour Hilferding le recul du capital commercial :

« est définitif et le développement du capital financier réduit le commerce absolument et relativement et transforme le marchand, autrefois si fier, en un simple agent de l’industrie monopolisée par le capital financier. »

Nous en sommes aujourd’hui très, très loin. Un très haut niveau de concentration national et international dans la distribution est l’un des développements les plus marquants des quarante dernières années. D’une part, les groupes de la distribution sont en mesure d’imposer leurs conditions d’accès au marché final des biens de consommation et d’imposer un partage de la plus-value et du profit industriel en leur faveur même aux grands groupes alimentaires. D’autre part, ils organisent directement une intégration verticale en amont sous la forme de la sous-traitance et des nouveaux modes opératoires des « chaînes de valeur » globale.

La concentration nationale et internationale du capital

Les grands groupes financiers à dominante industrielle et commerciale combinent la brutalité des rapports d’exploitation permise par la mise en concurrence internationale des travailleurs et une sophistication organisationnelle au regard desquels la chaîne de montage fordiste était une forme technologique simple permettant encore aux travailleurs de se regrouper facilement pour faire face au capital. Le nombre très réduit et donc l’immense pouvoir économique et politique de ces groupes résulte d’un processus de centralisation et de concentration du capital poussé à un stade sans commune mesure avec ce qu’il était il y a seulement une trentaine d’années.

La liste de 500 groupes recensés par la revue Fortune de 500 ne retient que les plus gigantesques (conglomérats financiers inclus). Leur nombre atteint 5000 si on en dresse une liste plus exhaustive. L’oligopole est la forme de marché absolument dominante de l’étape actuelle de la mondialisation. Cette concentration mondiale du capital très élevée aux moments M et M’ du circuit du capital, ainsi que le nombre restreint (aujourd’hui souvent de l’ordre d’une dizaine ou même moins dans certains domaines) des groupes qui monopolisent le moment P, dans des relations de rivalité oligopolistique, dans chaque secteur ou branche industrielle, sont le résultat d’un long processus de centralisation et de concentration du capital mené d’abord dans le cadre national puis dans le cadre mondialisé des années 1990.

Au plan national, un processus conjoint de centralisation industrielle et financière remonte au début du XXe siècle dans le cas de l’Allemagne, les États-Unis et le Japon sous des formes propres à chaque pays. En France, la forte centralisation financière n’a pas vu un développement similaire dans l’industrie avant les années 1960 où il s’est fait sous l’impulsion de l’État et a même pris un nom « création de champions nationaux ». Aux États-Unis après une phase de trente ans après la Seconde Guerre mondiale où les lois antitrust ont été appliquées, on a vu une reprise du mouvement au milieu des années 1980 sous l’effet du début de la déréglementation financière. Le cas de la Grande-Bretagne est très particulier.

C’est la centralisation par le marché boursier de Londres qui a financé l’expansion impériale britannique du XIXe siècle ainsi que la domination britannique de pays semi-coloniaux en Amérique latine, Argentine en tête. L’importance du marché boursier n’est pas allée de pair avec la formation de très grandes banques (pendant très longtemps la Lloyd engagée dans l’assurance maritime a été la plus grande société financière britannique), un petit nombre seulement de grands groupes internationalisés (ICI, Unilever, Glaxo) ont été constitués, de sorte que les compagnies pétrolières British Petroleum et Royal Dutch-Shell ont été et restent les STN britanniques les plus fortes.

La seconde moitié des années 1980 voit le début des fusions-acquisitions (M & A) transfrontières que la CNUCED commence à dénombrer. Après un court reflux, entre 1991 et 1993, elles prennent leur plein essor à partir de 1997, atteignant un premier pic en 2000 et après un léger ralentissement un second pic en 2007. La vague de fusions-acquisitions transnationales de la fin des années 1990 a été portée en particulier par la privatisation des grandes entreprises de service (télécoms, électricité, eau) notamment en Amérique latine et par la mondialisation des grands groupes de la distribution (le second groupe mondial Carrefour ayant poussé le processus très loin). C’est de ces fusions-acquisitions transnationales que résulte dans beaucoup d’industries le niveau actuel de concentration mondiale.

Les principales exceptions sont Microsoft, Apple, Google, Facebook, dont la croissance a été « endogène », pour autant bien entendu qu’on fasse abstraction de la longue projection mondiale du capitalisme étatsunien et de leur adossement à la puissance technologique (liée au militaire) et financière de l’État américain. L’entrée de groupes chinois et de quelques autres « pays émergents » dans la liste des plus grands groupes mondiaux résulte également pour l’instant d’un processus de concentration nationale surtout dans le pétrole, les métaux de base et l’agro-industrie (et bien sûr le secteur bancaire) [17].

Mais les groupes des pays émergents s’internationalisent en employant également la voie des fusions-acquisitions. Ils font partie intégrante, fût-ce dans des secteurs où prime les « dotations naturelles » [18] du « capitalisme des oligopoles-monopoles généralisé » dont parle Samir Amin. (Il reconnaît qu’il existe également « des oligopoles dans les pays du Sud », mais il leur attribue encore une capacité à combattre ceux du « Nord » et même à opérer encore une « déconnexion ».) [19]

Le « procédé violent de l’annexion », le pouvoir oligopolistique et les « chaînes de valeur mondiales »

Dans le livre premier du Capital s’agissant du capital industriel Marx établit une distinction qui s’est perdue ensuite entre d’une part « la concentration qui se confond avec l’accumulation » et de l’autre « un procès foncièrement distinct, la concentration de capitaux déjà formés, la fusion d’un nombre supérieur de capitaux en un nombre moindre, en un mot, la centralisation proprement dite. » Derrière la centralisation, il y a deux mécanismes. Il y a : « le procédé violent de l’annexion — certains capitaux devenant des centres de gravitation si puissants à l’égard d’autres capitaux qu’ils en détruisent la cohésion individuelle et s’enrichissent de leurs éléments désagrégés — (et) la fusion d’une foule de capitaux soit déjà formée, soit en voie de formation, s’accomplissant par le procédé plus doucereux des sociétés par actions, etc.

L’effet économique en restera le même. L’échelle étendue des entreprises sera toujours le point de départ d’une organisation plus vaste du travail collectif, d’un développement plus large de ses ressorts matériels, en un mot, de la transformation progressive de procès de production parcellaires et routiniers en procès de production socialement combinés et scientifiquement ordonnés. »

Les études sur la financiarisation des groupes industriels se sont focalisées sur le placement financier de leurs profits ainsi que sur leurs opérations spéculatives sur les marchés des dérivatifs [20]. Mais les dimensions les plus importantes de leur financiarisation se trouvent dans les formes actuelles du « procédé violent de l’annexion » et la mise en place par les groupes de mécanismes d’appropriation de la plus-value qui fusionnent profit et rente dans la production industrielle elle-même. De fait, la définition de la financiarisation que j’ai proposée plus haut repose sur une attention particulière portée aux chaînes de valeur mondiales (CVM). L’appropriation-centralisation par les groupes oligopolistiques de plus-value créée par de petites entreprises ou par des « travailleurs indépendants » est le trait central qui conduit à son tour aux formes et aux situations d’exploitation du travail particulièrement féroce d’aujourd’hui.

Dans le sens spécifique pris par ce terme suite à une évolution sur une vingtaine d’années, les CVM sont définis dans une étude de l’OCDE comme « l’ensemble des activités menées par une entreprise pour mettre un produit sur le marché, depuis sa conception jusqu’à son utilisation finale. » [21] Le terme désigne plus précisément l’organisation par les très grands groupes oligopolistiques d’une division internationale du travail aux étapes P-M’ du circuit du capital, allant de la création d’un modèle (design) à sa production et à sa distribution en passant par la logistique. La production est située, moyennant sous-traitance à des capitalistes locaux, dans les pays où l’armée industrielle de réserve est à la fois abondante et sans défense et la commercialisation se fait dans tous les pays où il y une demande finale soit par des magasins en franchisage, soit par les très grands groupes de la distribution.

Samir Amin parle de façon imagée d’une situation où les monopoles-oligopoles « ne sont plus des îles, fussent-elles importantes, dans un océan de firmes qui ne le sont pas, mais un système intégré (dans lequel) les petites et moyennes entreprises et même de grandes entreprises (…) sont enfermées dans des réseaux de moyens de contrôle mis en place en amont et en aval des centres oligopolistiques ». [22]

On sait gré à l’OCDE d’écrire dans son étude que « les progrès technologiques ont permis l’émergence des CVM, mais la libéralisation des échanges et de l’investissement a également joué un rôle. » Les CVM sont le résultat de la libéralisation des échanges commerciaux et des IDE autant que des progrès continus des technologies de l’information et de la communication (TIC). Les plus importantes sont celles qui ont combiné des systèmes de télécommunications toujours moins onéreux et plus fiables et l’utilisation de logiciels de gestion de l’information et d’ordinateurs de plus en plus puissants.

Elles ont réduit les coûts et accéléré la vitesse de la coordination d’activités complexes au sein et entre des entreprises. Parallèlement la conteneurisation, la standardisation et l’automatisation du transport des marchandises ont en fait de même pour la circulation des marchandises. Ici encore l’OCDE reconnaît que « les politiques de déréglementation dans des segments clés des secteurs du transport et des infrastructures, comme le transport aérien, ont également contribué à la baisse des coûts ».

Les études universitaires, principalement étatsuniennes [23], ont établi voici quinze ans une distinction entre les chaînes dites « buyer-dominated » et celles dites « producer-led » ou « producer-dominated », mais la différence s’est largement estompée. Les chaînes s’articulant autour de groupes comme Wal-Mart qui exploitent leur position de monopsone de contrôle à l’accès à d’importants segments du marché final mondial, à commencer par celui des États-Unis, ou qui ont établi comme Carrefour des filiales à l’étranger [24] sont clairement buyer-dominated. Avec les chaînes construites par des groupes comme Nike, prototype des premières études de cas, la marque devient importante. Les marchandises sont relativement simples (vêtements, articles ménagers et jouets) et le coût des investissements manufacturiers reportés sur les sous-traitants de sorte que seulement les coûts de construction des réseaux logistiques et de marketing sont supportés par les groupes.

Les groupes-chefs de file des CVM se concentrent exclusivement sur le design, le marketing et le réseau de distribution. Ils montent de vastes réseaux de « fournisseurs indépendants » dans des configurations suggérées par la figure ci-jointe [placée sous le tableau des écarts salariaux]. Les fournisseurs en bout de chaînes sont des capitalistes locaux adeptes de l’exploitation forcenée. Dans l’habillement contrôlé par les grandes marques (Zara, Mango, HM, etc.), le Bangladesh — où de très importants accidents du travail ont eu lieu (catastrophe du Rana Plaza en 2013) — en est, du côté de l’organisation de la production, l’exemple par excellence. Les travailleurs sont dans le cas des pays asiatiques très majoritairement des femmes. Partout leurs salaires sont très inférieurs au niveau moyen.

 

Source : http://www.labourbehindthelabel.org/about-us/item/587-lets-clean-up-fashion-2007-update

Source : Koen de Backer, OECD Work on Global Value Chains and Trade in Value Added,(Presentation at the COMPNET Conference, Dublin, 13 March, 2013.

On trouve ensuite les CVM dans les industries dont les marchandises finales sont marquées par une coexistence et combinaison de « hautes technologies » reposant sur la R-D et de moyennes technologies standardisées. C’est le cas notamment de l’électronique, mais aussi de l’automobile et l’industrie pharmaceutique. Les grands groupes contrôlent la conception et l’organisation de la division internationale de la production, assemblage compris, entre des firmes plus petites dans différents pays. Le savoir-faire en matière de technologie [y compris la conception, etc.] et de production constitue une compétence stratégique. Il n’y a pas de transfert-partage de technologie de quelque importance avec de potentiels concurrents locaux sauf quand un pays possédant un marché très important peut en contrôler l’accès [cas de la Chine aujourd’hui]. Dans l’électronique les sous-traitants peuvent de très grosses entreprises et même des groupes transnationaux.

C’est le cas du groupe taïwanais adossé en fait à l’appareil d’État du PCC [Parti communiste], Foxconn qui est la plus grosse entreprise d’assemblage électronique du monde et fournisseur de toutes les plus grandes marques du secteur [Apple, Sony, HP, Dell, Nintendo, Nokia, Motorola, Microsoft]. Elle est devenue une STN en acquérant 10 % du capital du groupe japonais Sharp et possède des sites de production dans une douzaine de pays, dont le Brésil avec cinq usines et l’UE avec des usines en République tchèque, en Slovaquie et en Hongrie. Dans son usine de Longhua à Shenzhen ce sont entre 250,000 et 300,000 travailleurs qui connaissent des conditions de travail et de vie militarisées sinon concentrationnaires. [25]

Enfin les CVM ont des dimensions qui relèvent immédiatement de la finance. Elle a été précédée par ce qui a été nommé les « nouvelles formes d’investissement » où un transfert de technologie ou l’accès à un marché valait à un groupe une part du capital dans une entreprise-jointe [26], mais est devenue maintenant une pratique régulière sur une très grande échelle. Dans les secteurs industriels où la technologie est importante, les redevances de la propriété intellectuelle, brevets et licences, représentent avec les changements du droit international une source de rente toujours plus importante. [27]

Mais il y a surtout la généralisation du report par les STN sur les sous-traitants comme sur les magasins en franchise en bout de chaîne [en aval], du coût des investissements. Il n’est pas examiné dans le texte de l’OCDE, mais il l’est dans les rapports récents sur les STN de la CNUCED. Qualifiées de « non-equity modes of international production », soit « modes de production internationale sans participation au capital » [MPISPC], elles incluent une large gamme de relations de domination-subordination dans la production et la commercialisation des marchandises, qu’il s’agisse de biens ou de services : contrats de sous-traitance et de franchise. [28]

La CNUCED a évalué grossièrement pour 2010 le montant des MPISPC à 2000 milliards de dollars, comparé aux 1650 milliards de dollars d’IDE la même année.

Les industries ou secteurs où l’exploitation des travailleurs et la centralisation de la plus-value sont organisées au moyen des CVM et des MPISPC sont en général ceux qui bénéficient particulièrement de la libéralisation de l’investissement et des échanges et où la composition organique du capital penche nettement du côté de l’intensité du travail. Le degré de concentration en terme de nombre de groupes industriels signifie un acheminement de degré de concentration analogue de plus-value et de surproduit vers les grandes places financières au nombre desquelles il y a les places d’Asie du Sud-Est.

Pour avoir une vue d’ensemble du capital financier dans toutes ses composantes, il faudra dans l’article suivant introduire dans le tableau général les opérations du capital concentré dans secteurs dits « extractivistes » [29], maintenant étudiées de mieux en mieux, où le profit et la rente sur les ressources naturelles se confondent, puis celles des conglomérats financiers fortement internationalisés de la banque et des assurances. Ce n’est qu’alors qu’il deviendra possible de creuser l’analyse du capital fictif et de ses opérations. Mais on peut déjà conclure que la croyance fétiche que « l’argent aurait la propriété de créer de la valeur, de rapporter de l’intérêt, tout aussi naturellement que le poirier porte des poires » repose sur des rapports d’exploitation mondiaux extrêmement forts. [Cet article a été écrit pour la revue Herramienta d’Argentine; Francois Chesnais et Aldo Casas nous l’on fait parvenir, Rédaction A l’Encontre]

 

Publié par Alencontre le 1 — mars — 2015

 

Notes

[1] Voir les dernières prévisions en baisse du FMI.

http://www.imf.org/external/pubs/ft/weo/2014/update/02/

[2] François Chesnais, Remarques sur la situation de l’économie capitaliste mondiale sept ans après le début de la crise économique et financière mondiale, www.alencontre 11 août 2014

[3] Voir Engels dans Anti-Dühring : « Nul ne sait quelle quantité de ses produits parviendra sur le marché ni même quelle quantité il en faudra; nul ne sait si son produit individuel trouvera à son arrivée un besoin réel, s’il retirera ses frais ou même s’il pourra vendre. C’est le règne de l’anarchie de la production sociale. Mais la production marchande comme toute autre forme de production a ses lois originales, immanentes, inséparables d’elle; et ces lois s’imposent malgré l’anarchie, en elle, par elle. Elles se manifestent dans la seule forme qui subsiste de lien social, dans l’échange, et elles prévalent en face des producteurs individuels comme lois coercitives de la concurrence. Elles sont donc, au début, inconnues à ces producteurs eux-mêmes et il faut d’abord qu’ils les découvrent peu à peu par une longue expérience. Elles s’imposent donc sans les producteurs et contre les producteurs comme lois naturelles de leur forme de production, lois à l’action aveugle. Le produit domine les producteurs. »

[4] L’économiste marxiste anglais Michael Roberts en est très conscient, mais ses efforts se limitent à essayer d’inclure la Chine dans le mouvement d’un « taux de profit mondial ». Voir son article de 2012 https://thenextrecession.files.wordpress.com/2012/07/roberts_michael-a_world_rate_of_profit.pdf

[5] C’est le terme proposé très tôt par François Morin et retenu par tous ceux qui ont travaillé en France sur l’internationalisation du capital productif. Voir Morin, La structure financière du capitalisme français, Calmann-Lévy, Paris, 1974.

[6] La CNUCED et l’OCDE les chiffrent maintenant en bloc sous l’appellation de CVG (80 % des échanges mondiaux) ce qui ôte leur spécificité.

[7] L’analyse la plus synthétique est celle de l’économiste du travail étatsunien Richard Freeman dans un article de 2010. http://www.theglobalist.com/what-really-ails-europe-and-america-the-doubling-of-the-global-workforce/

[8] http://www.mckinsey.com/insights/employment_and_growth/the_world_at_work

[9] Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, chapitres I et X.

[10] Marx, Le Capital, vol. 2, Éditions Sociales, tome 4, p. 53. (Le circuit du capital-argent)

[11] Oxfam « Wealth : Having It All and Wanting More », January

http://policy-practice.oxfam.org.uk/publications/wealth-having-it-all-and-wanting-more-338125

[12] D’où le titre dû à Dominique Lévy du livre collectif de 2006 du Séminaire marxiste, La Finance capitaliste.

[13] En fait le livre de Hilferding porte, dans les conditions de faible financiarisation de son époque, sur l’un et sur l’autre et même en termes de traitement en longueur plus sur la « finance » que sur le « capital financier », interrelation des grandes entreprises cartellisées avec les banques qui les contrôlent.

[14] Marx, Le Capital, vol. III, Éditions Sociales, tome 7, p. 168.

[15] Les dettes illégitimes

[16] Marx, Le Capital, vol. III, Éditions Sociales, t.7, p. 56.

[17] Les Américains observent attentivement la formation de très grands groupes chinois dans l’électronique. Voir par exemple http://knowledge.wharton.upenn.edu/article/emerging-market-multinationals-new-giants-on-the-block/

[18] Sur le Brésil voir l’étude documentée http://www.insead.edu/facultyresearch/research/doc.cfm?did=52564

[19] « On peut imaginer que les “conflits Nord/Sud” sont appelés à prendre beaucoup d’ampleur dans les années à venir. Les réponses que le “Sud” donnera à ces défis pour-raient alors constituer l’axe majeur de la remise en question du système mondialisé. Une remise en question qui n’est pas directement celle du “capitalisme”, mais qui est assurément celle de la mondialisation commandée par la domination des oligopoles. La substance de ces réponses du Sud devrait donc être précisée dans une perspective de contribution à armer les peuples et les États du Sud face à l’agression des oligopoles de la triade, faciliter leur “déconnexion” relative par rapport au système de la mondialisation en place, promouvoir des alternatives de coopération Sud-Sud multiples conséquentes ». http://www.cahiersdusocialisme.org/2010/11/23/le-capitalisme-des-oligopoles-generalise-mondialise-et-financiarise/

[20] Voir longtemps avant les autres le travail de Claude Serfati « Le rôle actif des groupes à dominante industrielle dans la financiarisation de l’économie », dans François Chesnais (coord.), La Mondialisation financière, Genèse, enjeux et coûts, Syros, Paris, 1996, puis plus récemment celui de Greta Krippner, « The Financialization of the American Economy. » Socio-Economic Review 3, 2005.

[21] Économies interconnectées : comment tirer parti des chaînes de valeur mondiales, OCDE, 2013.

http://www.oecd.org/fr/sti/ind/economies-interconnectees-CVM-synthese.pdf

[22] Samir Amin, L’implosion du capitalisme contemporain. Automne du capitalisme, printemps des peuples? Éditions Delga, Paris, 2012, p. 15

[23] Le pionnier en est Gary Gereffi.

[24] Une étude universitaire portant en particulier sur Carrefour écrit en conclusion : « Les activités d’approvisionnement et d’implantation des grands distributeurs des produits alimentaires dans les pays émergents ou en voie de développement ont un impact élevé sur la structure de la chaîne alimentaire de ces pays. Grâce à l’ampleur des volumes de vente traités, le distributeur international dispose d’une puissance de négociation avec les fournisseurs locaux. Cette puissance lui permet d’imposer à ses fournisseurs ses pratiques, systèmes d’achat, standards de qualité de produits et un prix d’achat plus bas. Par rapport à ces distributeurs de grande taille, les fournisseurs locaux sont dans une position de grande dépendance. Les distributeurs tendent à négocier directement avec les producteurs ou les fournisseurs, en supprimant les “intermédiaires” locaux. Enfin, le distributeur international introduit des nouvelles technologies et pratiques en matière de gestion de la logistique dans le pays d’accueil ». L’étude oublie de dire qu’il apporte son expérience dans l’exploitation intense de ses propres salariés en magasin et en caisse. www.colloquemontpellier.free.fr/comindus/… /Com_Cao_Dupuis_2009.pdf

[25] http://www.monde-diplomatique.fr/2012/06/POUILLE/47866 et http://www.peuples-solidaires.org/foxconn-des-conditions-de-travail-inhumaines-poussent-au-suicide/

[26] Voir mon livre, La mondialisation du capital, Syros, 1997, p.99–101.

[27] Claude Serfati, « Financial Dimensions of Transnational Corporations, Global Value Chain and Technical Innovation. » Journal ofInnovation Economics, 2008 2.

[28] Dans le World Investment Report de 2011, la CNUCED en donne une définition très large, illustrée par une liste non exhaustive : « contract manufacturing, services outsourcing, contract farming, franchising, licensing, management contracts and other types of contractual relationships through which TNCs coordinate activities in their global value chains (GVCs) (…) without owning an equity stake in those firms » (page 122).

[29] José Seoane, Emilio Taddei y Clara Algranati, Extractivismo, Despojo y Crisis Climatica, Desafíos para los movimientos sociales y los proyectos emancipatorios de Nuestra América, Ediciones Herramienta | Editorial El Colectivo, GEAL, Buenos Aires, 2013 et José Seoane, Emilio Taddei y Clara Algranati, Extractivismo, Despojo y Crisis Climatica, Desafíos para los movimientos sociales y los proyectos emancipatorios de Nuestra América, Ediciones Herramienta, Editorial El Colectivo, GEAL, Buenos Aires, 2013 ; Victor M. Figueroa Sepulveda, Industrial Colonialismo in Latin America. The Third Stage, Brill, 2013.

 

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CAP-NCS <![CDATA[Le modèle allemand et l’offensive contre les droits sociaux]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14707 2015-03-25T14:11:45Z 2015-03-25T11:34:17Z Les patrons allemands, aidés par le gouvernement socialiste de Gerhard Schröder en 2003–2005, ont réussi à imposer des sacrifices aux travailleurs.

L’étude En finir avec la compétitivité publiée conjointement par ATTAC et la Fondation Copernic résume ainsi les grandes étapes des atteintes aux conquêtes des travailleurs d’Allemagne et à leurs droits sociaux et économiques :

« Les lois Hartz (du nom de l’ex-directeur des Ressources humaines de Volkswagen et conseiller de Gerhard Schröder) se sont échelonnées entre 2003 et 2005. Hartz I oblige les chômeurs à accepter l’emploi qui leur est proposé, même pour un salaire inférieur à leur indemnité chômage. Hartz II institue des mini-jobs à moins de 400 euros mensuels (exemptés de cotisations sociales salariées). Hartz III limite à un an le versement des allocations chômage pour les travailleurs âgés et en durcit les conditions d’attribution. Hartz IV fusionne l’allocation chômage de longue durée et les aides sociales, et les plafonne à 345 euros par mois. Aux lois Hartz s’ajoutent les réformes successives des retraites et du système d’assurance-maladie : retraite par capitalisation (retraites Riester); hausse des cotisations, report de l’âge légal de départ à la retraite (objectif 67 ans en 2017). »

Les auteurs de cette étude soulignent : « L’ensemble de ces réformes a conduit à une impressionnante montée des inégalités sociales. C’est un aspect souvent oublié du “modèle allemand” et cela vaut donc la peine de donner quelques chiffres détaillés. L’Allemagne est devenue un pays très inégalitaire : un avant-projet de rapport parlementaire sur la pauvreté et la richesse |1| vient d’établir que la moitié la plus pauvre de la société possède seulement 1 % des actifs, contre 53 % pour les plus riches. Entre 2003 et 2010, le pouvoir d’achat du salaire médian a baissé de 5,6 %. Mais cette baisse a été très inégalement répartie : — 12 % pour les 40 % de salariés les moins bien payés, — 4 % pour les 40 % de salariés les mieux payés |2| . Les données officielles montrent que la proportion de bas salaires est passée de 18,7 % en 2006 à 21 % en 2010 et cette progression des bas salaires — c’est à souligner — se fait pour l’essentiel en Allemagne de l’Ouest. »

Selon la même étude, en 2008, le nombre de salariés a augmenté de 1,2 million par rapport à 1999, mais cette progression correspond à une augmentation de 1,9 million du nombre d’emplois précaires, et donc à une perte d’un demi-million d’emplois CDI à plein temps. Un quart des salarié(e) s occupent aujourd’hui un emploi précaire, et cette proportion (la même désormais qu’aux États-Unis) monte à 40 % chez les femmes. « Les emplois salariés précaires sont majoritairement (à 70 %) destinés aux femmes |3|. La proportion de chômeurs indemnisés a chuté de 80 % en 1995 à 35 % en 2008 et toutes les personnes au chômage depuis plus d’un an ont basculé vers l’aide sociale ». Comme le note Arnaud Lechevalier, cette évolution s’inscrit « dans un contexte plus général d’érosion de la protection des salariés par les conventions collectives : la part des salariés couverts a baissé de 76 % à 62 % en dix ans et ces conventions ne concernaient plus que 40 % des entreprises allemandes en 2008. De plus, les syndicats ont dû concéder de multiples dérogations aux conventions collectives de branche au niveau des entreprises ». |4|

Quand on tente d’expliquer l’attitude actuelle des dirigeants allemands face à la crise de l’Eurozone, on peut émettre l’hypothèse qu’une des leçons qu’ils ont tirées de l’absorption de l’Allemagne de l’Est au début des années 1990 est que les importantes disparités entre travailleurs peuvent être exploitées pour imposer une politique pro-patronale très forte. Les privatisations massives en Allemagne de l’Est, les atteintes à la sécurité de l’emploi des travailleurs de l’ex-RDA combinées à l’augmentation de la dette publique allemande due au financement de cette absorption (qui a servi de prétexte à la mise en place des politiques d’austérité) ont permis d’imposer des reculs très importants à une partie des travailleurs d’Allemagne, qu’ils soient de l’Est ou de l’Ouest. Les travailleurs en Allemagne ont été fortement divisés entre ceux qui travaillent dans les grandes branches industrielles où est préservée une série d’acquis et les secteurs très précarisés des services et des PME.

Le modèle allemand et l’offensive contre les droits sociaux

Les entreprises allemandes ont choisi d’accroître fortement leur production réalisée dans les pays de l’UE où les salaires sont les plus bas. |5| Les biens intermédiaires sont ensuite rapatriés en Allemagne sans payer de taxe d’import/export, pour y être assemblés puis réexportés principalement vers les autres pays d’Europe. Cela permet de diminuer les coûts de production, de mettre en concurrence les travailleurs allemands avec ceux des autres pays et d’augmenter la rentabilité de ces entreprises.

De plus, ces biens assemblés en Allemagne et vendus sur les marchés extérieurs apparaissent bien sûr dans les exportations allemandes, dont une partie importante est en réalité le résultat de l’assemblage de produits importés. Les entreprises des autres pays forts de l’UE font certes de même, mais l’économie allemande est celle qui bénéficie proportionnellement le plus des bas salaires et de la précarisation du travail au sein de la zone euro (y compris à l’intérieur des frontières de l’Allemagne) et de l’UE. En 2007, les excédents commerciaux de l’Allemagne étaient redevables à 83 % de ses échanges avec les autres pays de l’UE (145 milliards d’euros vis-à-vis des autres pays de la zone euro, 79 milliards vis-à-vis de l’Europe hors zone euro, et 45 milliards avec le reste du monde). |6|

On trouve dans un texte d’un des principaux syndicats allemands, l’IG Metall, le syndicat de la métallurgie, une défense de la zone euro qui en dit long sur l’abandon d’une perspective d’unité des travailleurs face au patronat. On y trouve une défense des intérêts de l’économie allemande et de la monnaie unique. Dans ce document intitulé « 10 arguments en faveur de l’euro et de l’union monétaire » et daté du 19 août 2011, on peut lire :

« L’économie allemande dépend plus que toute autre économie de ses exportations. Nos clients à l’étranger sont à l’origine de millions d’emplois en Allemagne. Les plus importants acheteurs de produits allemands sont les Européens (…). La monnaie unique a contribué énormément à la compétitivité des produits allemands. Si les pays endettés sont exclus de la monnaie unique, ils dévalueront leurs monnaies pour améliorer leur compétitivité. L’euro restant, qui sera composé exclusivement des pays les plus forts sur le plan économique de l’Union européenne, subira alors une pression considérable pour se réévaluer. Un retour au deutsche mark impliquerait au bas mot une réévaluation de 40 %. » |7|

Quel pitoyable aveu venant d’une organisation syndicale! On est loin de l’unité internationale des travailleurs face au Capital. La priorité est donnée à l’union sacrée entre travailleurs et patrons allemands afin d’augmenter la compétitivité des produits allemands et gagner des marchés.

Pour les dirigeants allemands actuels et le patronat, la crise de la zone euro et les attaques brutales imposées au peuple grec et à d’autres peuples de la Périphérie sont l’occasion d’aller encore plus loin et de reproduire d’une certaine manière à l’échelle européenne ce qu’ils ont fait en Allemagne.

Quant aux autres dirigeants européens des pays les plus forts et aux patrons des grandes entreprises, ils ne sont pas en reste. Ils se félicitent de l’existence d’une zone économique, commerciale et politique commune où les transnationales européennes et les économies du Nord de la zone euro tirent profit de la débâcle du Sud pour renforcer la profitabilité de leurs entreprises et marquer des points en termes de compétitivité par rapport à leurs concurrents nord-américains et chinois. L’intervention de la Troïka et la complicité active des gouvernements de la Périphérie les y aident. Le grand Capital des pays de la Périphérie est favorable à ces politiques, car il compte bien lui-même obtenir une part du gâteau des privatisations d’entreprises qu’il convoitait depuis des années.

En Allemagne aujourd’hui, dans la foulée de la période prolongée de réduction des salaires et de précarisation des contrats, les patrons et le gouvernement de coalition démocrate-chrétien (CDU-CSU) et sociale-libérale (SPD), qui ont marqué incontestablement des points tant dans l’UE qu’en Allemagne même, sont amenés à faire une concession limitée : la création d’un salaire minimum légal. A partir du 1er janvier 2015 a été instauré en Allemagne un salaire minimum légal qui s’élève à 8,5 euros de salaire horaire brut, soit un peu plus de 1400 euros par mois à condition que la personne effectue un horaire complet. De toute manière, il y aura une série d’exceptions. |8|

Signe de la dégradation de la condition de larges couches de travailleurs au cours des 20 dernières années : près de 4 millions de salariés en Allemagne sont directement concernés par l’application de cette loi instituant le salaire horaire minimum à 8,5 euros, car jusqu’à cette date ils percevaient une rémunération inférieure. En effet, officiellement, 1,4 million de salariés sont payés moins de 5 euros bruts de l’heure et environ 2,5 millions perçoivent entre 5 et 8,5 euros. |9| Avec l’instauration du salaire horaire à 8,5 euros brut, l’Allemagne sera grosso modo au niveau du salaire minimum horaire appliqué en France, en Belgique et aux Pays-Bas. Lorsqu’au 1er janvier 2017, la loi entrera pleinement en application, il semble que 6 millions de salariés en bénéficieront.

Le modèle allemand exporté dans le reste de l’Union européenne

Selon Michel Husson, le coût salarial unitaire réel a baissé de près de 10 % en Allemagne entre 2004 et 2008 |10| . Dans le reste de l’Europe, pendant la même période, il a également baissé, mais dans une proportion bien moindre. C’est à partir de la crise de 2008–2009, qui affecte durement l’Eurozone, que l’on constate une chute très nette des salaires réels des pays les plus touchés. C’est ce que souligne Patrick Artus, analyste chez Natixis : « On constate dans les pays en difficulté de la zone euro (Espagne, Italie, Grèce, Portugal) une forte baisse des salaires réels ». | 11|

Patrick Artus déclare que la baisse des salaires correspond à une politique délibérée des dirigeants européens et il ajoute que, de toute évidence, cette politique n’a ni permis de relancer l’investissement dans les pays mentionnés, ni de rendre plus compétitives les exportations des mêmes pays. Il écrit que les effets favorables « des baisses de salaires sur la compétitivité donc le commerce extérieur ou sur l’investissement des entreprises ne sont pas présents ». Il ajoute que la baisse des salaires a deux effets clairs : d’une part, elle a augmenté la profitabilité des entreprises; d’autre part, elle a diminué la demande des ménages, ce qui a renforcé la contraction de l’économie. |12|Cette étude réalisée par la banque Natixis vient confirmer que le but des dirigeants européens n’est ni de relancer l’activité économique ni d’améliorer la position économique des pays de la Périphérie par rapport à ceux du Centre. La baisse des salaires vise à réduire la capacité de résistance des travailleurs des pays concernés, augmenter le taux de profit du Capital et pousser plus loin le démantèlement de ce qui reste du « compromis social » construit au cours des 35 années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, avant le tournant néolibéral du début des années 1980.

Comme le souligne l’Organisation internationale du travail (OIT) dans son Rapport mondial sur les salaires 2014/2015 |13|, entre 1999 et 2013, la croissance de la productivité du travail a dépassé celle des salaires réels en Allemagne. |14| Le Capital a marqué incontestablement des points et les patrons allemands en ont tiré profit. Le même rapport confirme les effets négatifs de la crise ouverte en 2007–2008 dans une série de pays de l’UE : les salaires moyens réels en 2013 sont inférieurs à ceux de 2007 (!) en Espagne, en Grèce, en Irlande et au Royaume-Uni.

Dans le Rapport mondial sur les salaires 2012–2013 publié par l’Organisation internationale du travail en décembre 2012, les auteurs relevaient que dans les pays développés, entre 2008 et 2012, « les salaires ont enregistré un double creux » (c’est-à-dire en 2008 et en 2011). |15| C’est la seule région du monde avec le Moyen-Orient où les salaires ont baissé depuis 2008. En Chine, dans le reste de l’Asie, en Amérique latine, les salaires ont augmenté. En Europe orientale, ils ont connu une certaine récupération après l’effondrement des années 1990. Ce rapport permet de confirmer que l’épicentre de l’offensive du Capital contre le Travail s’est déplacé vers les pays les plus industrialisés, dans l’UE en particulier.

François Hollande et Matteo Renzi, adeptes honteux du modèle allemand

Les grands médias affirment régulièrement que les « socialistes » François Hollande et Matteo Renzi souhaitent un changement de cours de la Commission européenne et de l’Union européenne, mais sont bloqués par les dirigeants allemands qui campent sur des positions ultralibérales. En réalité, François Hollande et Matteo Renzi cherchent à appliquer dans leur pays le modèle allemand. Depuis l’automne 2014, Matteo Renzi affronte les salariés italiens pour imposer une facilitation des licenciements et pour renforcer la précarisation des contrats de travail.

François Hollande multiplie les cadeaux au patronat, il a mis en septembre 2014 le banquier Emmanuel Macron à la tête du ministère de l’Économie et dans la coulisse cherche les conseils de Peter Hartz, l’ex-directeur des ressources humaines chez VW qui a conduit avec le chancelier socialiste Gerhard Schröder les grandes attaques de 2003–2005 contre les droits sociaux en Allemagne. François Hollande pouvait parfaitement bloquer le TSCG en 2012 comme il l’avait promis au cours de sa campagne électorale. À peine élu, il a trahi son engagement et a appuyé l’orientation d’Angela Merkel et de la Commission européenne. Le Commissaire européen Pierre Moscovici, ex-ministre de l’Économie et des Finances du président François Hollande, a apporté, avec les dirigeants allemands, en décembre 2014 son soutien au candidat de droite à la présidence de la Grèce. D’autres dirigeants socialistes, quand ils étaient à la tête du gouvernement, comme José Luis Zapatero en Espagne, |16| José Socrates |17| au Portugal, Elio Di Rupo |18| en Belgique, George Papandreou en Grèce ou Gordon Brown au Royaume-Uni ont tous mis en application des mesures économiques de type néolibéral.

Aucun ne s’est opposé à l’orientation de la Commission européenne pour mettre un grain de sable dans l’engrenage austéritaire et antisocial alors que les règles en vigueur dans l’UE leur permettaient en tant que gouvernement d’opposer leur veto aux mesures qu’ils critiquaient ou condamnaient devant leurs électeurs. Il existe bien une solidarité fondamentale qui unit les gouvernements dits socialistes ou de droite dans l’approfondissement de l’offensive contre d’importantes conquêtes sociales de l’après-Seconde Guerre mondiale. Ce qu’ont fait les dirigeants allemands dans les années 1990 et 2000 constitue pour les autres gouvernements européens en place jusqu’ici le modèle à suivre et à reproduire dans la mesure du possible dans leur pays. Par la mobilisation sociale et également à travers les urnes, il est urgent de réussir à modifier la donne. Cela implique de désobéir aux injonctions de la Commission européenne et de mettre en pratique des mesures radicales pour restaurer les conquêtes sociales qui ont été mises à mal ou annulées, pour socialiser le secteur bancaire, pour mettre fin au paiement de dettes illégitimes ou illégales, pour créer des emplois utiles à la société dans le cadre d’une transition écologique.

Post-scriptum :

Eric Toussaint, docteur en sciences politiques, est porte-parole du CADTM international et membre du conseil scientifique d’ATTAC France. Il est auteur des livres Bancocratie, Aden, 2014, http://cadtm.org/Bancocratie; Procès d’un homme exemplaire, Editions Al Dante, Marseille, 2013; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010.

|1| Lebenslagen in Deutschland. Entwurf des vierten Armuts– und Reichstumsberichts der Bundesregierung, projet du 17 septembre 2012, http://gesd.free.fr/arb912.pdf

|2| Karl Brenke et Markus M. Grabka, « Schwache Lohnentwicklung im letzten Jahrzehnt », DIW Wochenbericht, n° 45, 2011, http://gesd.free.fr/brenke11.pdf

|3| Source : destatis.de (Office fédéral allemand de statistique). |4| Arnaud Lechevalier, « Un modèle qui ne fait guère envie », Alternatives économiques, n° 300, mars 2011, http://gesd.free.fr/allmodel.pdf, cité par ATTAC et Fondation Copernic.

|5| Le salaire mensuel minimum légal brut s’élevait en 2014 à 174 Euros en Bulgarie, à 190Euros en Roumanie, à Euros en Lituanie, à 320Euros en Lettonie, à 355Euros en Estonie, à 344Euros en Hongrie, à 352Euros en Slovaquie, à 387Euros en Pologne, à 405Euros en Croatie, à 566Euros au Portugal, à 684Euros en Grèce, à 753Euros en Espagne, à 1217Euros au R-U, à 1457Euros en France, à 1485Euros aux Pays-Bas, à 1501Euros en Belgique… Voir : http://www.statistiques-mondiales.c… consulté le 4 janvier 2015.

|6| OCDE, International Trade by Commodity Statistics (SITC Revision 3) mentionné dans ATTAC et Fondation Copernic, En finir avec la compétitivité, Paris, octobre 2012, http://www.france.attac.org/article…

|7| IG Metall, « 10 arguments en faveur de l’euro et de l’union monétaire », 19 août 2011, cité dans Cédric Durand (sous la direction de), En finir avec l’Europe, Editions La Fabrique, 2013, p. 68. Une autre partie du texte de l’IG Metall mériterait un commentaire mais l’espace nous manque ici : « Les eurobonds, les plans de sauvetage et les autres mesures de soutien aux pays déficitaires doivent être conditionnés à la réduction de l’endettement. Les dettes et les excédents des pays individuels doivent être supervisés par un fonds monétaire européen. Les dettes ou les surplus excessifs doivent donner lieu à des procédures de correction des déséquilibres. »

|8| Les entreprises couvertes par une convention collective se voient accorder un délai jusqu’en 2016 pour renégocier leurs accords, elles auront la possiblité de se plier à la règle de 8,50 euros de l’heure qu’au 1er janvier 2017. Une progressivité spécifique est prévue pour les aide-moissonneurs et les porteurs de journaux, deux professions où les rémunérations sont actuellement très inférieures à 8,50 euros de l’heure. Une autre exception concernera les chômeurs de longue durée retrouvant un emploi. L’entreprise ne sera tenue de respecter le salaire minimum qu’au bout de six mois. Par ailleurs, le salaire minimum ne s’appliquera qu’à partir de 18 ans. Source : http://www.allemagne.diplo.de/Vertr…, consulté le 4 janvier 2015

|9| Der Spiegel, « ALLEMAGNE Le salaire minimum arrive. Enfin ! », 31 décembre 2014, traduit et publié par Le Courrier international, http://www.courrierinternational.co… , consulté le 4 janvier 2015

|10| Voir Michel Husson, Economie politique du « système-euro », juin 2012, http://cadtm.org/Economie-politique… ou http://hussonet.free.fr/eceurow.pdf

|11| Patrick Artus, « La baisse des salaires dans les pays en difficulté de la zone euro est-elle utile ? », Flash Economie n°289, 18 avril 2012.

|12| Patrick Artus : « il ne reste que les effets sur la demande des ménages, d’où une forte contraction de l’activité dont le seul effet positif est de réduire le déficit extérieur » (puisque les importations diminuent). Par ailleurs, Patrick Artus indique, graphiques à l’appui, que la profitabilité des entreprises a augmenté dans les 4 pays étudiés.

|13| Voir le résumé du rapport en français : http://www.ilo.org/wcmsp5/groups/pu… Le rapport intégral en anglais : http://www.ilo.org/wcmsp5/groups/pu… consulté le 4 janvier 2015

|14| Selon le même rapport, cela a également été le cas aux États-Unis et au Japon. |15| OIT, Rapport mondial sur les salaires 2012–2013, Genève, décembre 2012, http://www.ilo.org/wcmsp5/groups/pu… |16| Président socialiste du gouvernement espagnol de 2004 à 2011. |17| Premier ministre socialiste portugais de 2005 à 2011. |18| Premier ministre socialiste belge de 2011 à 2014.

 

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CAP-NCS <![CDATA[Un combat pour l’âme des nations]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14716 2015-03-21T19:59:59Z 2015-03-23T11:43:34Z Le 6 mars dernier, une centaine de personnes se sont réunies dans une classe de l’UQAM à l’invitation du Réseau écosocialiste pour discuter des perspectives politiques pour les partis de la gauche dite « radicale », en Europe et ici, à la suite de l’élection du gouvernement Syriza en Grèce. Dans un deuxième article, Benoît Renaud revient sur un thème qui a traversé l’ensemble des présentations et de la discussion du 6 mars.  C’est celui du patriotisme et de l’identité nationale.

Toute l’Europe semble aux prises avec un grand combat entre la nouvelle gauche radicale [1] et l’extrême droite sur la définition et le sens de la résistance nationale face au rouleau compresseur néolibéral de l’Union européenne. Les politiques d’austérité et le capitalisme financier n’ont pas de patrie et s’incarnent dans des structures transnationales comme le FMI ou la Banque centrale européenne.

C’est contre ce carcan antidémocratique que le peuple grec s’est soulevé lors de l’élection de janvier. Et le gouvernement Syriza ne se gêne pas pour évoquer la fierté nationale face au néocolonialisme de la Troïka. Mais il compte aussi mettre fin à la détention des immigrantes et immigrants considérés comme illégaux. Cette mesure montre bien le peu d’influence réelle du petit parti de droite nationaliste qui donne à Syriza les députés manquant pour une majorité au parlement.

En même temps, en France, c’est le Front national qui est en tête des sondages et cause tout un bouleversement du paysage politique. D’ailleurs, Marine Le Pen, en grande démagogue, est allée jusqu’à applaudir à la victoire de Syriza! Mais le sens du combat du FN n’est pas démocratique, c’est l’hostilité envers l’immigration et les minorités, combinée à une identification démagogique avec les couches sociales qui souffrent du néolibéralisme et voient dans l’étranger (qu’il prenne la forme du capitaliste allemand ou du travailleur polonais) la source de leurs problèmes.

Tous les États sont issus d’une histoire faite de luttes sociales complexes. Tous les pays ont donc leurs traditions progressistes et démocratiques d’un côté et leurs traditions réactionnaires et autoritaires de l’autre. Au Portugal, la révolution des œillets de 1974 et la constitution très progressive qui en a résulté s’opposent à la tradition conservatrice, autoritaire et colonialiste de la longue dictature de Salazar. La république espagnole des années 1930 avec ses mouvements anarchistes et communistes fait face à l’héritage de Franco et du catholicisme oppressif. La tradition révolutionnaire française, de 1789 à mai 1968, est constamment en lutte avec l’impérialisme brutal de l’État français et le conservatisme social remontant jusqu’à l’ancien régime.

Chez nous, le militantisme syndical et des mouvements sociaux, de la grève de l’amiante au printemps érable, avec ses traditions internationalistes et féministes, s’oppose au vieux fond bleu du temps de Duplessis avec sa chasse aux communistes et aux Témoins de Jéhovah. Maintenant, la bataille pour la définition du projet national oppose Québec solidaire, avec son projet d’assemblée constituante inclusive et sa stratégie de mobilisation sociale, au PQ de Drainville et de PKP avec leur nationalisme identitaire et un souverainisme géré à partir du bunker d’un éventuel premier ministre péquiste. Il n’y a pas de convergence entre ces deux projets, mais au contraire des divergences de plus en plus profondes, n’en déplaise aux péquistes et péripéquistes (en orbite autour du PQ) bien intentionnés qui rêvent à la réconciliation de la « grande famille souverainiste ». Le divorce devrait être consommé depuis longtemps!

À l’ère de l’austérité sans nuances, de la crise climatique et de l’intensification des rivalités interimpérialistes avec leurs guerres sans fin, il n’y a plus de place pour un grand projet consensuel vague. L’indépendance sera le résultat d’une lutte de la population du Québec contre ses propres élites en même temps que contre la domination impérialiste, ou ne sera pas!

Et Québec solidaire dans tout ça?

Si on assiste à une polarisation évidente en Europe, il n’en est pas de même au Québec et au Canada, où les différentes nuances de la droite ordinaire et de la gauche sans projet se disputent toujours l’essentiel du paysage politique. Mais le glissement de la droite ordinaire vers l’extrême droite est bien visible avec le régime Harper (la loi C-51, les récentes déclarations islamophobes, la surenchère sioniste et militariste, etc.) et le glissement du PQ, du Bloc et de la CAQ sur le terrain identitaire (Charte des valeurs, méfiance xénophobe plus ou moins avouée). L’incident récent impliquant des jeunes péquistes bien en vue dans une collaboration étroite avec des gens du FN montre bien jusqu’où est rendue la dérive impulsée par Marois en 2007. Heureusement, on n’en est pas encore à un parti ouvertement xénophobe et anti-immigration de masse comme en Europe, mais le lancement d’une branche de PEGIDA [2] au Québec est un signe parmi d’autres qu’une minorité de plus en plus audacieuse rêve d’imiter l’exemple de la droite identitaire européenne.

Du côté de la gauche, Québec solidaire semble encore hésiter à assumer sa rupture avec le système. On parle de dépasser le capitalisme, mais en pratique on propose plutôt de le gérer différemment. On dénonce le racisme et la xénophobie, mais on continue à faire des compromis avec les courants xénophobes qui veulent changer nos lois pour rendre la vie encore plus dure à de minuscules minorités sans pouvoir comme les femmes voilées. On veut refonder la démocratie et les institutions avec l’assemblée constituante et l’indépendance, mais on continue à rêver tout haut d’un scrutin proportionnel qui risque de nous embarquer dans le piège des tractations avec les partis traditionnels et les coalitions sans principes.

C’est d’ailleurs l’avertissement le plus clair qui nous venait du représentant du Parti de gauche. Ils ont bien du mal à se démarquer du PS après avoir trop souvent collaboré avec lui. Pour incarner la rupture avec l’austérité et la destruction environnementale que nous promet le capitalisme, il faut éviter toute association avec les partis de la gestion tranquille de la régression sociale. Soyons patients. Aux élections d’octobre 2009, Syriza avait obtenu 4,6 % des voix! Mesurons le succès de Québec solidaire à sa capacité à mettre de l’avant une alternative claire, globale et concrète, à sa capacité de mobilisation et d’implication dans les luttes, sans oublier la réaction allergique que provoquent nos propositions chez les faiseurs d’opinions à la solde des riches et des puissants.

[1] Mentionnons, en plus de Syriza (Grèce), du Bloc des gauches (Portugal), de Podemos (État espagnol) et du Front de gauche (France), des mouvements comme la Campagne radicale pour l’indépendance (RIC) en Écosse, l’Alliance contre l’austérité (AAA) en Irlande et Die Linke (Allemagne).

[2] un groupe anti-musulman qui organise des manifestations en Allemagne et se répand dans d’autres pays d’Europe

 

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CAP-NCS <![CDATA[2015 : année de toutes les possibilités]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14719 2015-03-21T19:57:50Z 2015-03-21T19:50:37Z Vendredi le 6 mars, une centaine de personnes se sont réunies dans une classe de l’UQAM à l’invitation du Réseau écosocialiste pour discuter des perspectives politiques pour les partis de la gauche dite « radicale », en Europe et ici, à la suite de l’élection du gouvernement Syriza en Grèce. Pouvons-nous compter sur un « effet domino » et une série de victoires, en commençant par celle de Podemos en Espagne? Est-ce le début de la fin de l’Europe de l’austérité? Est-ce que, au contraire, les difficultés rencontrées par le nouveau gouvernement grec vont jeter une douche froide sur le reste de l’Europe et démontrer que l’optimisme de cette nouvelle gauche était mal placé?

Afin d’alimenter cette discussion, le Réseau avait invité quatre personnes représentant autant de partis politiques, tous assez différents les uns des autres, mais ayant en commun le rejet des politiques d’austérité et des racines profondes dans les luttes sociales. La question des rapports entre les mouvements sociaux et la politique partisane ainsi que les enjeux du fonctionnement démocratique interne et des stratégies pour ce type de parti ont été soulevés lors de l’assemblée.

Espagne

Ignacio Hermoso de Mendoza a d’abord présenté le parti Podemos, fondé il y a à peine un an en Espagne. Deux mois plus tard, en mai 2014, il obtenait déjà 8 % des voix lors des élections européennes. Il est maintenant en première place dans les sondages et espère remporter des victoires lors des élections régionales et municipales prévues en mars et en mai de cette année, puis faire l’histoire en s’emparant du gouvernement du pays en novembre.

Il nous a expliqué que le succès de son parti est dû à l’impact majeur de la crise économique depuis 2008, qui a fait monter le taux de chômage à 25 % et provoqué la mobilisation massive des Indignados en 2012. Aussi, les partis politiques traditionnels de gouvernement en Espagne sont notoirement corrompus et mènent essentiellement la même politique, qu’il s’agisse des sociaux-démocrates ou des conservateurs. Il n’est donc pas étonnant que pour Podemos, la distinction entre la gauche et la droite ne fasse plus partie de leur vocabulaire. Leur approche consiste à rassembler les gens ordinaires, d’en bas, contre les élites économiques et politiques, d’en haut, responsables de la crise.

Son parti propose de redistribuer la richesse et de mieux financer les programmes sociaux par une réforme fiscale (incluant l’abolition des privilèges de l’Église catholique) et un audit sur la dette permettant d’en répudier une partie. Podemos s’est également prononcé, à la suite d’un processus d’élaboration de programme ouvert et participatif, en faveur de droits égaux pour les LGBT, pour l’égalité hommes-femmes, pour l’écologie et pour le droit à l’autodétermination des nations qui composent présentement l’État espagnol.

Portugal

Niall Clapham-Ricardo a ensuite pris la parole pour présenter le Bloco de Esquerda (Bloc de gauche), une coalition de diverses forces de gauche au Portugal. Ce parti a été fondé en 1999 par la convergence de plusieurs petits partis, mais compte aujourd’hui aussi beaucoup de membres ayant directement adhéré au Bloc plutôt qu’à une de ses composantes. Ses résultats électoraux modestes (jusqu’à 10 % des voix) se comparent à ceux qu’obtenait Syriza il n’y a pas si longtemps!

À noter, comme pour Québec solidaire, la gauche féministe est une composante importante du parti. Un regroupement de féministes s’était constitué lors d’un premier référendum pour le droit à l’avortement quand le parti socialiste avait décidé de rester neutre. Ils font aussi de la lutte pour les droits des sans-papiers une priorité dans un pays où le racisme ordinaire n’a pas encore donné naissance à une extrême droite menaçante comme ailleurs en Europe, mais n’en est pas moins un problème majeur.

France

Philippe Molitor représentait le Parti de gauche, une formation récente formée en 2009 à la suite du départ du Parti socialiste de plusieurs militantes et militants, dont Jean-Luc Mélenchon, qui était leur candidat aux dernières élections présidentielles. Avec le Parti communiste et quelques autres petites formations, il constitue le Front de gauche, une coalition électorale plus vaste. Plusieurs militantes et militants de ces courants politiques sont également impliqués dans un mouvement non partisan en faveur d’une 6e république, incluant le projet d’une assemblée constituante.

Le programme du Parti de gauche est explicitement écosocialiste et celui du Front de gauche en opposition avec les politiques économiques libérales. Pour lui, l’élection de Syriza offre une opportunité de refonder l’Europe sur des bases sociales et démocratiques. Il est bon de se rappeler que le traité constitutionnel européen a été ratifié malgré une victoire du Non lors du référendum français.

Il a remarqué que la victoire de Syriza a été rendue possible par l’effondrement de la social-démocratie du PASOK, dans un pays où le taux de chômage est à 25 %. En France, avec 10 % de chômage et un PS qui s’accroche à une portion de l’électorat notamment grâce au mode de scrutin à deux tours et à des tractations diverses au niveau local, le défi est différent.

On lui a demandé comment il expliquait que le Front national soit le premier parti en France, et non une nouvelle formation de gauche comme Syriza. Selon lui, une partie de l’explication tient dans l’association de forces de gauche comme le PC ou le Parti de gauche avec le Parti socialiste à cause de leur participation à divers gouvernements, que ce soit celui de Jospin dans les années 1990 ou diverses administrations régionales et locales. Le FN bénéficie de la perception d’être un parti en dehors des réseaux de pouvoir établis.

Québec

C’est Manon Massé, députée de Sainte-Marie-Saint-Jacques depuis avril dernier, qui représentait Québec solidaire. À la suite des présentations des trois autres panélistes sur les origines et les caractéristiques de leurs partis respectifs, elle a fait ressortir trois spécificités de la gauche québécoise et de Québec solidaire : la force des mouvements sociaux, la question nationale et l’importance du mouvement féministe.

En effet, l’histoire de Québec solidaire est celle des mouvements de lutte contre ce que nous appelons aujourd’hui les politiques d’austérité. Elle nous a rappelé à quel point les discours tenus par les membres du gouvernement péquiste de Bouchard en 1996 étaient identiques à ceux que tiennent aujourd’hui les ministres libéraux. Et c’est contre cette politique du déficit zéro que le mouvement des femmes, le mouvement communautaire et le mouvement étudiant s’étaient mobilisés en 1996 à l’époque des Sommets. Elle nous a invités à « contaminer » les esprits avec nos idées de la même manière que nos adversaires ont infecté les consciences avec les slogans creux du libéralisme économique.

Du côté du mouvement des femmes, la députée solidaire a souligné à quel point les politiques d’austérité, maintenant comme il y a vingt ans, affectent plus durement les femmes, car ce sont elles qui occupent la majorité des emplois dans les services publics et que ce sont encore elles qui se retrouveront avec une plus lourde tâche de travail informel et non reconnu en raison des réductions de services. Pour elle, il ne peut pas y avoir de libération des peuples sans libération des femmes et sans une transformation socialiste de l’économie. Toutes ces luttes sont indissociables.

6 mars 2015

 

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CAP-NCS <![CDATA[Réflexions sur Syriza : Endettés, mais pas coupables!]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14699 2015-03-19T14:59:20Z 2015-03-20T11:53:16Z À en croire nos médias, le gouvernement Syriza en Grèce ne serait rien d’autre qu’une bande d’extrémistes populistes prônant des mesures aussi démagogues qu’« irrationnelles » et « irresponsables ».

Rien n’est moins vrai. Bien au contraire, ce sont les politiques européennes qui ont été, et continuent d’être, d’une irrationalité évidente. Depuis 2008, la Grèce a été contrainte de promulguer des mesures d’austérité drastiques pour remettre ses finances à flot; et pourtant, sept ans et une terrifiante récession plus tard, ces dernières sont plus près du naufrage qu’auparavant. La dette nationale, qui équivalait à un peu plus de 100 % du PIB, a explosé à 175 % du PIB, soit 320 milliards d’euros. Si cette situation ne peut être qualifiée d’irrationnelle, alors le mot lui-même n’a aucun sens. Pourquoi, peut-on se demander, l’UE fait-elle donc subir ceci à la Grèce?

Comme chacun sait, la politique de l’UE envers les pays lourdement endettés, dont la Grèce, consiste à « étendre et prétendre » : étendre la période de remboursement, mais prétendre de penser que toutes les dettes seront remboursées à terme. Pour quelles raisons la fiction du remboursement est-elle aussi tenace? Ce n’est pas seulement parce que cette fable ne rend l’étalement de la dette plus acceptable aux yeux des électeurs allemands, ni même parce que l’on ne craindrait que l’éventuelle annulation de la dette grecque ne fasse émerger des demandes similaires au Portugal, en Irlande ou en Espagne. La raison avérée en est simplement que les détenteurs du pouvoir n’ont pas vraiment l’intention de voir la dette intégralement remboursée.

L’objectif réel de ces prêts n’est pas de récupérer la mise initiale augmentée de bénéfices, mais plutôt de faire perdurer indéfiniment une dette qui maintient le débiteur dans une dépendance et une subordination permanentes. Il y a de cela une dizaine d’années environ, l’Argentine décida de rembourser par anticipation sa dette au FMI (avec l’aide financière du Venezuela), donnant lieu à une réaction surprenante de l’institution : au lieu de se réjouir d’avoir récupéré son argent, le FMI — ou plus précisément les personnalités à sa tête — s’inquiéta de ce que l’Argentine pourrait profiter de sa nouvelle liberté, et de son indépendance financière envers les institutions internationales, pour renoncer à ses politiques de rigueur financière et s’adonner à des dépenses inconsidérées… La dette, en tant qu’outil de contrôle et de régulation du débiteur, aspire à sa propre reproduction, à sa propre expansion.

L’attitude de l’UE, pressant continuellement la Grèce de mettre en œuvre des mesures d’austérité, illustre parfaitement le concept psychanalytique du surmoi. Le surmoi n’est pas un agent éthique à proprement parler, mais un agent sadique qui bombarde le sujet d’exigences impossibles et tire un plaisir obscène de l’échec de ce dernier à s’y conformer. Freud a précisément identifié le paradoxe du surmoi selon lequel plus nous nous soumettons aux exigences de celui-ci, plus nous nous sentons coupables. On peut se figurer le surmoi comme un enseignant pervers qui imposerait des tâches impossibles à ses élèves et, sadique, raillerait leur angoisse en les voyant paniquer. C’est en cela que les exigences, les ordres de l’UE sont terriblement malsains : ils ne laissent aucune chance à la Grèce. L’échec du pays fait partie du jeu.

Comme s’ils ne souffraient pas assez, les Grecs sont victimes d’une campagne faisant appel aux instincts les plus bassement égoïstes. Lorsque nos médias évoquent l’annulation d’une part de la dette, la mesure est présentée comme un poids pour les contribuables ordinaires, dressant le portrait d’un peuple grec paresseux et corrompu face aux citoyens normaux, aux braves travailleurs des autres nations. En Slovénie, dans mon propre pays, on est allé jusqu’à accuser de trahison nationale ceux qui manifestaient leur soutien à Syriza… Ainsi, quand les grandes banques firent défaut lors de la crise financière de 2008, on estima normal que l’État couvre leurs pertes à renforts de milliers de milliards d’euros (l’argent du contribuable, bien sûr); mais quand un peuple entier se trouve dans la misère, il doit payer ses dettes.

Comment sortir de ce cercle infernal entre dette et culpabilité? Le gouvernement Syriza y est parvenu. En substance, les créanciers et les gardiens de la dette l’accusent de ne pas se sentir suffisamment coupable; on l’accuse de se sentir innocent. C’est précisément ceci qui dérange tant les instances européennes : le gouvernement Syriza reconnaît sa dette, mais sans culpabilité. Syriza s’est émancipé de la pression du surmoi. Le ministre grec des Finances, Yanis Varoufakis, incarne parfaitement cette posture dans ses interactions avec Bruxelles et Berlin : il admet le poids de la dette et avance, assez rationnellement, que puisque les politiques européennes n’ont visiblement pas fonctionné, il faut trouver une autre option.

Paradoxalement, Varoufakis et Tsipras n’ont de cesse de répéter que le gouvernement Syriza constitue pour les créanciers la seule chance de récupérer au moins une partie de leur argent. Varoufakis lui-même s’étonne : par quel mystère les banques ont-elles fait ruisseler leur argent en Grèce et collaboré avec un État clientéliste, tout en sachant pertinemment de quoi il retournait? La Grèce ne se serait jamais autant endettée sans la connivence des autorités occidentales. Le gouvernement Syriza a bien conscience que la menace principale qui pèse sur lui n’émane pas de Bruxelles; elle réside au sein même de la Grèce, État clientéliste et corrompu s’il en est. Si l’Europe — la bureaucratie européenne — est critiquable, c’est bien pour avoir soutenu, alors même qu’elle dénonçait la corruption et l’inefficacité de la Grèce, la force politique même — la Nouvelle Démocratie — qui incarnait ces deux maux.

C’est pourquoi il revient aujourd’hui aux vrais partisans de la Gauche de se rallier avant tout à une solidarité paneuropéenne avec la Grèce, et ce non pas seulement parce que le destin de ce pays est entre les mains de l’Europe. Nous, peuples d’Europe occidentale, aimons à suivre la situation grecque en observateurs lointains, étudiant avec compassion et sympathie la détresse d’un pays démuni. Toutefois, aussi confortable soit-il, ce point de vue repose sur une illusion fatidique; ce qui se passe en Grèce depuis quelques semaines nous concerne tous. C’est le futur de l’Europe qui est en jeu. Ainsi, lorsque nous lirons les nouvelles grecques ces jours-ci, nous ferons bien de garder en tête le proverbe : de te fabula narratur.

Partout en Europe, la Gauche déplore à quel point personne, aujourd’hui, n’ose effectivement perturber le dogme néolibéral. La difficulté est réelle, bien entendu : à l’instant où l’on enfreint ce dogme ou, plus précisément, à l’instant où l’on pourrait passer pour l’agent potentiel de tels troubles, des forces immenses se déchaînent. Bien que l’on puisse prendre celles-ci pour des facteurs économiques objectifs, elles sont en fait les forces de l’illusion, de l’idéologie. Leur pouvoir matériel n’en reste pas moins profondément destructeur. Nous subissons aujourd’hui la pression terrible de ce que nous devrions appeler la « propagande ennemie ». Permettez-moi de citer Alain Badiou : « Le but de toute propagande ennemie n’est pas d’anéantir une force existante (cette fonction-là est en général dévolue aux forces de police), mais plutôt d’anéantir une possibilité méconnue de la situation. » En d’autres termes, la propagande ennemie entend annihiler l’espoir : elle dissémine sa conviction résignée que le monde dans lequel nous vivons, s’il n’est pas le meilleur de tous les mondes possibles, en est le moins mauvais, et qu’un changement radical ne pourrait par conséquent que l’entraîner vers le pire.

Il faut que quelqu’un fasse le premier pas et tranche le nœud gordien du dogme néolibéral. N’oublions pas, en effet, que les prêcheurs de ce dogme — des États-Unis à l’Allemagne — l’enfreignent à leur guise lorsque cela les arrange. Le combat de Syriza dépasse largement la simple promotion de l’État-Providence. C’est la défense d’un mode de vie tout entier, la résistance d’un monde menacé par une mondialisation fulgurante ou, plus encore, d’une culture dont les rites et les usages quotidiens sont mis en péril par la marchandisation post-historique. Cette résistance est-elle conservatrice? Les représentants autoproclamés du conservatisme politique ou culturel actuel ne sont pas vraiment conservateurs. Embrassant sans réserve l’autorévolution permanente du capitalisme, ils visent simplement à rendre celui-ci plus efficace en lui adjoignant des institutions traditionnelles (la religion, etc.) qui contiennent les effets destructeurs du capitalisme et préservent la vie sociale, la cohésion sociale. Aujourd’hui, le vrai conservateur est celui qui reconnaît les antagonismes et les impasses du capitalisme mondialisé, celui qui rejette le simple progressisme, celui qui reste vigilant face au revers de la médaille du progrès.

C’est pour ces raisons que je proclame mon respect profond pour Syriza et son combat. Sa persévérance même nous rend libres : tant que Syriza existe, nous savons tous qu’il nous reste encore une chance.

Traduit de l’anglais par Néomie Ségol pour symptoma.info Texte paru initialement le 24 février 2015 sur le site http://readersupportednews.org/opinion2/277–75/28754-a-note-on-syriza-indebted-yes-but-not-guilty

 

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CAP-NCS <![CDATA[La Marche mondiale des femmes : un mouvement irréversible et plus que jamais actuel]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14696 2015-03-18T14:05:02Z 2015-03-18T14:05:02Z À la suite de la marche « du pain et des roses » entreprise par les femmes québécoises en 1995, une importante délégation du mouvement des femmes a participé à un forum parallèle à la 4e Conférence mondiale de l’ONU de Beiing. C’est lors de cet événement marquant dans le développement de la solidarité internationale qu’elles ont lancé l’idée d’une marche mondiale des femmes. Le projet a suscité de l’intérêt, et une vingtaine de femmes de plusieurs pays du monde ont emboîté le pas. C’est ensuite par le biais du vaste réseau des organismes de coopération internationale (OCI) québécois que des groupes de femmes de 161 pays et territoires ont été contactés pour organiser la première Marche mondiale des Femmes (MMF) en octobre 2000. La Marche s’est ensuite consolidée à travers le tissage de liens entre groupes de femmes : relations Nord-Sud, mais aussi Sud-Sud. Plusieurs OCI québécois ont contribué à ce résultat, en travaillant au renforcement des groupes de femmes et des coordinations nationales de la Marche, et en permettant à des délégations de femmes de participer aux événements phares de la Marche.

La Marche de 2015 : « Libérons nos corps, notre Terre et nos territoires »

S’inspirant du travail des femmes du Guatemala, le thème de 2015 réfère au rapport des Peuples autochtones avec la Terre mère. Nous sommes issues et issus de la Terre, elle nous nourrit, nous dormons sur elle. Aussi le développement doit-il la respecter et tenir compte des générations futures, sans quoi nous nous dirigeons vers notre perte.

Au Québec, le message de la Marche, basé sur la Charte mondiale des femmes pour l’humanité de 2005 (http://www.marchemondialedesfemmes.org/publications/charte/charte/fr), s’articule autour de 3 objectifs : contrer les politiques d’austérité, la militarisation de la société et la destruction de l’environnement. Ces messages résonnent dans les travaux de plusieurs OCI membres du CQFD (http://www.aqoci.qc.ca/spip.php?rubrique261), ainsi que de plusieurs collectifs alliés. Nous offrons ici une brève synthèse d’articles parus dans : « Coopérer pour l’égalité entre les femmes et les hommes, 30 ans de défis et de réalisations ».

L’industrie minière

Les travaux du Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL) et de Femmes autochtones du Québec témoignent du fait que « les femmes occupent un rôle central dans les communautés affectées par des projets extractifs et/ou énergétiques. De fait, en ayant des impacts divers sur les moyens d’existence, le milieu de vie et la structure locale du marché du travail, les mégaprojets liés à l’extraction des ressources naturelles — industries minière et pétrolière, barrages hydroélectriques, etc. — touchent de façon particulière les femmes. (…) l’implantation de ces mégaprojets s’accompagne souvent d’une dévalorisation du travail des femmes, d’une hausse des agressions physiques et sexuelles et d’une augmentation du marché sexuel, en plus d’avoir des impacts sur la santé et le travail reproductif à travers une détérioration de l’environnement et de la vie communautaire. » Le CDHAL a à ce sujet traduit des témoignages de femmes autochtones d’Amérique latine expliquant avec éloquence leur rapport à la terre et à l’industrie minière.

Aussi, on observe que la traite des femmes augmente en lien avec les grands projets miniers et énergétiques, phénomène qui, au Québec, touche les femmes autochtones de manière disproportionnée.

Militarisation

« La Marche mondiale a choisi de tenir son grand rassemblement de 2010 [en République démocratique du Congo] pour exprimer sa solidarité avec les femmes qui résistent chaque jour dans un contexte de guerre et pour renforcer leurs capacités d’actrices de changement, notamment dans la résolution du conflit. » Le Centre d’études et coopération internationale, par le biais du programme Uniterra, a appuyé cet événement rassemblant 20,000 personnes en y envoyant une délégation de femmes africaines, haïtiennes et québécoises.

Au Canada, la militarisation est aussi une source de préoccupation. La montée de la culture militariste a de lourds impacts pour les femmes d’ici et du Sud, privilégiant des valeurs patriarcales. L’augmentation faramineuse des dépenses militaires détourne des ressources qui pourraient être consacrées à l’aide au développement ou à la prestation de services sociaux, avec une incidence directe sur la condition des femmes. « Ce ne sont ni les missiles, ni les bombes, ni les chars d’assaut, ni les emplois militaires, ni tout le reste de leur machine de mort qui donneront aux peuples du monde les services sociaux, garderies, logements, emplois décents et utiles, et conditions de vie et de travail pour lesquels nous nous battons depuis longtemps. »

Contrer l’austérité

La dénonciation des politiques d’austérité, qui, selon une récente étude de l’IRIS (http://iris-recherche.qc.ca/publications/austerite-femmes), touchent particulièrement les femmes, fait écho aux premières luttes de la Marche, qui en l’an 2000, a envoyé une délégation pour présenter ses revendications aux directeurs du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque Mondiale ainsi qu’à l’ONU, dénonçant les ravages des plans d’ajustement structurel et leurs impacts sur les femmes.

20 ans plus tard, les Québécoises sont confrontées à l’austérité, rappelant les dénonciations des pionnières de la Marche : réduction de l’appareil étatique, coupe des programmes sociaux, l’éducation, la santé. Dans ce contexte, les rencontres de militantes du Sud inspirent et mobilisent. À ce titre, Laurence Hema Traoré, héroïne de l’alimentation burkinabée d’Oxfam-Québec, était avec nous le 5 mars pour lancer la Marche. Mère de 13 enfants, elle a fondé l’association Munyu, qui rassemble 10 000 femmes pour améliorer leurs conditions de vie. « Je connais la Marche, je sais comment on se bat, je sais comment on souffre. Si on se bat, ça ira! »

Conclusion

Le mouvement des femmes au Québec et les OCI québécois vivent depuis quelques années des coupures majeures, notamment dans les programmes axés sur la défense des droits, et les conséquences de ces coupures se font ressentir dans le volume d’appui et l’énergie qu’elles peuvent fournir dans le cadre de la Marche. Malgré un contexte morose, en raison des thèmes abordés et la mobilisation, ce mouvement montre sa pertinence et son importance. Tant que nos corps, notre Terre et nos territoires ne seront pas libres, nous serons en marche!

Mobilisations

Le 24 avril : 12 h à 13 h, action organisée par le CISO (http://www.ciso.qc.ca/?p=11976) contre la précarité du travail des femmes dans l’industrie textile. Commémoration de l’effondrement du Rana Plaza, au Bangladesh.

Le 17 octobre : grand rassemblement, clôture de la Marche à Trois-Rivières. C’est un rendez-vous !

 Ce billet du Blogue un seul monde (http://quebec.huffingtonpost.ca/un-seul-monde/) a été rédigé par Marie-Anne Cantin, Agente de programme égalité entre les femmes et les hommes au Comité québécois femmes et développement (CQFD) de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI).

 

 

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Concertation et mobilisation]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14687 2015-03-10T21:12:40Z 2015-03-13T11:16:30Z Dans les années 1970 alors que les mouvements populaires et les syndicats étaient sur un mode offensif, le mot « concertation » avait une connotation plutôt négative. Les élites et les partis politiques, y compris le PQ, surtout après son élection en 1976, essayaient d’inculquer cette fausse idée que la « lutte ne paie pas ». C’était en fait tout le contraire, et les quelques réformes qui sont venues « dompter » le capitalisme sauvage de l’époque étaient presque toutes le résultat de luttes populaires. Par exemple, la loi anti-briseurs de grève (que les patrons y compris PKP rêvent aujourd’hui d’abolir) a été le résultat de batailles très dures, dont l’occupation de l’usine United Aircraft organisée par des camarades de la FTQ.

Par la suite dans les années 1980, le rapport de forces a changé, au détriment du mouvement populaire. Une fois réélu (1981), le PQ a appliqué des politiques néolibérales. Au nom du nécessaire « ménage » des finances publiques, on a fait ce que le 1 % voulait, à savoir reporter le fardeau sur les couches moyennes et populaires. Des syndicats devant les assauts répétés de l’État et des patrons ont reculé, subissant ces coupures dans la santé et l’éducation, par exemple. Des intellectuels, bien intentionnés mais surtout naïfs, affirmaient alors que la lutte des classes, c’était fini, et qu’il fallait se « concerter » avec les autorités. Une grande partie des énergies des mouvements populaires a été alors déviée vers d’interminables « « sommets » dont le but était, plus souvent qu’autrement, de faire endosser les politiques du « déficit zéro » et autres mots de passe qui voulaient dire simplement : austérité et aggravation des écarts.

À moins qu’on se trompe, il n’y a pas eu beaucoup de résultats concrets pour la grande masse des gens.

Au tournant des années 1990 cependant, des mouvements ont commencé à remettre en question cette chanson. Le secteur public a commencé à prendre de la vigueur. Mais le moment de rupture est venu de l’initiative de Françoise David et de la Marche des femmes contre la pauvreté et la violence. Il faut se souvenir que Françoise, malgré l’avis des centrales syndicales, était sortie du « Sommet socio-économique » de 1995 de Lucien Bouchard qui refusait de considérer des revendications tout à fait légitimes comme l’augmentation du salaire minimum, toujours sur le même prétexte d’assainissement des finances publiques.

Cette première mobilisation a débouché sur une autre grande initiative au Sommet des peuples des Amériques (avril 2001). Encore là, des secteurs du mouvement syndical hésitaient à confronter le terrible projet consistant à livrer les 34 pays de l’hémisphère aux mondialiseurs et aux États-Unis. Ils accusaient les opposants, au début dispersés, d’être « gauchistes ». Lors du Sommet des peuples cependant, l’opinion a basculé. La CSN et la CSQ, notamment, ont bien compris, avec les mouvements populaires, les étudiants et les groupes de solidarité internationale, que l’heure n’était pas à s’assoir avec Ottawa et Washington pour négocier les « détails ». Quelques mois plus tard, l’initiative de Québec débouchait sur de nouvelles mobilisations en Amérique du Sud et même aux États-Unis. En 2004, le « grand » projet de la Zone de libre-échange était kaput!

À travers ces expériences, les mouvements populaires ont donné un autre sens au mot « concertation » qui est devenue « convergence » et alliances populaires. Certes, personne n’est en principe contre la négociation. On sait très bien que les « petites victoires » sont importantes, qu’elles impliquent des compromis, des négociations et même parfois, quitte à se boucher le nez, de s’asseoir avec les « dignes » représentants du 1%. Mais faire cela n’implique pas d’oublier qu’au point de départ, il y a des intérêts de classe, il y a des confrontations, il y a des luttes.

En 2003, cette posture militante a encouragé les mouvements à affronter la « réingénierie » de Charest (ce qui est revenu sur la table avec Couillard). Les syndiqués ont bravement défié les forces dites de l’ordre pour bloquer des installations stratégiques. Les mamans et les papas ont affronté l’hiver pour dire non à la démolition des garderies. En 2005, les étudiant-es, sans beaucoup d’appui sinon que symbolique, ont tenu tête, tout en se faisant traiter de « gauchistes » et finalement ils ont gagné. Tout cela a miné le gouvernement qui a peu à peu tassé dans le coin ses « réformes » de sauvage jusqu’à temps qu’il pense le moment venu de se réessayer en 2012.

En ce printemps mémorable, ce sont les étudiants et appelons-le par son nom, l’ASSÉ (devenu CLASSE par ses alliances larges) qui ont pris les devants. Ils ont bien fait leur travail, sans excès de langage, en ramenant toujours l’opinion à l’essentiel. Au début, certains syndicats conseillaient en douce aux étudiants de céder. Mais le vent a tourné autrement et finalement, tout le monde s’est rallié. Le mouvement était étudiant, mais la lutte est devenue populaire. La victoire a été partielle, mais cela a quand même été une victoire.

Plus tard, quand le PQ a été élu à l’automne 2012, le bon vieux discours de la concertation a été sorti des garde-robes. Le PQ, à sa manière habituelle, parlait des deux coins de la bouche. Certains militants étaient presque contents d’entendre cela après une décennie de confrontations, mais en réalité, rien n’était changé. Pauline Marois a cherché à s’en tirer, mais amadouer les mouvements populaires tout en courtisant l’électorat de droite était en fin de compte une mission impossible. Sa défaite et l’arrivée au pouvoir du PLQ sur des bases frauduleuses ont fait mal et aujourd’hui, les enjeux sont grands.

Venons-en donc justement à maintenant.

Il n’y a pas vraiment beaucoup de monde à part quelques irréductibles de la « concertation » qui pensent encore qu’on peut s’asseoir et discuter honnêtement avec un gouvernement qui est somme toute l’émanation de l’Institut économique de Montréal. Ce sont des gens déterminés à ramener la société québécoise avant la révolution tranquille, ce qui implique de détruire les capacités de résistance des mouvements populaires. Derrière la « réorganisation » du secteur de la santé, c’est la désyndicalisation et la privatisation qui sont les enjeux fondamentaux. Le démantèlement du secteur de l’éducation a pour but de recréer ce qui existait avant 1960, une éducation pour la petite minorité (7% des enfants terminaient le cours secondaire) et des voies dérivées pour les autres, sous la gouverne des entreprises. Les autres acquis sociaux, dont une certaine universalisation de l’accès aux services, les CPE, les congés de parentaux, le développement des régions, oubliez cela. Quant aux camarades du secteur privé, même s’ils ne sont pas directement la cible, ils vont aussi y passer, si le bulldozer néolibéral continue sa marche : législation contre les grèves (comme à Air Canada et au CN), attaques en règle contre la formule Rand, alignement par le bas des salaires et des conditions de travail (le « modèle » Wal-Mart), etc.

Excusez-nous, c’est la lutte des classes, mais à un moment de cette lutte où le 1% pense que son heure est arrivée …

Il est donc normal que, pour la plupart des militant-es, il faut revenir à la mobilisation. Il n’y a pas de raccourci et il faudra donc se tenir debout et dire non. Cette mobilisation, contrairement à certains adeptes d’une pensée magique, ne se fera pas en un jour. Ce n’est pas en s’excitant, encore moins en traitant de « traîtres »   tous ceux et celles qui ne veulent pas déclarer la « grève générale illimitée » demain matin, qu’on avancera. Il faudra accumuler des forces, comme on le voit dans des régions avec des alliances inédites entre syndicats, groupes populaires et tout ce qui est en honnête dans la société. En même temps, il faut faire la bataille des idées, comme nos camarades de l’IRIS et des organisations comme le FRAPRU, la FFQ et bien d’autres. À cette bataille des idées participent également des intellectuels, des artistes, des journalistes, des scientifiques qui démolissent les mensonges des tartuffes des médias-poubelles. Enfin, on peut également compter sur les camarades parlementaires de QS et même, de temps en temps, sur quelques autres élus qui préfèrent sauver leur honneur plutôt que de s’enfoncer dans la médiocrité du débat d’une pseudo démocratie qui fait état de système politique au Québec.

C’est un travail de fourmi, souvent invisible, lent, patient, ancré, qui repose sur l’effort à la base, dans les régions, dans les quartiers, dans les lieux de travail, dans les services publics, à l’école.

Par ailleurs, la négociation avec Couillard, ça viendra au bon moment, quand le mouvement populaire aura modifié le rapport de forces. Quand ce dialogue sera amorcé, il sera bon de se souvenir des résistances passées, mais aussi et surtout ce que l’on constate dans la détermination et de l’organisation à la base, qui démontre à chaque jour de la semaine que rien n’est gagné autrement que par la force de nos mouvements et de leurs capacités de se mettre ensemble.

La vraie concertation, c’est en fin de compte cela, c’est la convergence des mouvements populaires.

 

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CAP-NCS <![CDATA[Grèce : un jeu complexe]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14690 2015-03-10T21:12:56Z 2015-03-11T18:20:00Z Syrisa a remporté la victoire aux élections grecques le 25 janvier. Peu de temps s’est écoulé, et pourtant on peut commencer à prendre un certain recul devant l’événement.

Après une semaine d’étonnement devant un gouvernement qui applique son programme (et qui tient ses promesses, ce qui change…), après avoir pris acte des premiers gestes politiques de l’équipe d’Alexis Tsipras (et de son nouveau ministre des finances), après avoir remisé la « Troïka », soit l’alliance du FMI, de la Banque Centrale Européenne et de la Commission Européenne, au rayon des accessoires surannés[1], il convient de s’interroger sur la stratégie de Syriza.

La stratégie de Syriza

Cette dernière tient en un point. Tsipras veut retrouver des marges de manœuvre budgétaires. Il a besoin pour cela de « récupérer » de 6 à 8 milliards d’euros, qui sont actuellement affectés au paiement des intérêts de la dette grecque. Il a besoin de cet argent pour mettre en place les mesures qui éviteront au peuple grec de périr. C’est une réalité tragique, et pourtant tout à fait évidente. Cette diminution de la charge des intérêts est nécessaire et permettra au gouvernement de mettre en place un programme de sortie de l’austérité. C’est pour cela que Syriza a fait de l’annulation partielle de la dette, ou à tout le moins d’un moratoire de 20 à 30 ans sur les paiements une de ses priorités. On sait que, sur ce point, il est soutenu tant par des économistes – et non des moindres – que par le gouvernement américain. On sait aussi que les réserves de la Grèce sont insuffisantes pour permettre à ce pays de faire les paiements prévus au début de juillet. Au total, ce sont 23 milliards d’euros que la Grèce devrait verser. Dans la mesure où Tsipras a rejeté la dernière tranche du plan d’aide prévue par la « troïka », cela signifie qu’un accord devra impérativement être trouvé avant cet été.

Mais, il va se heurter à un front très dur de pays emmenés par l’Allemagne. On sait que ce dernier pays, par la voix de la chancelière Angela Merkel, s’est fermement opposé à toute annulation des dettes. Cela laisse cependant ouverte la porte de la solution du moratoire. Il est clair que la discussion portera alors sur la nature, et la durée, de ce dernier. En fait, Alexis Tsipras voudrait lier la question de son pays à celle d’une révision générale des politiques d’austérité. Ce faisant, il heurte de plein fouet la politique allemande qui soutient que, hors de l’austérité, point de salut. Cela signifie que l’affrontement avec l’Allemage, et ses alliés, est inévitable. Quels que soient les artifices de langage, il est évident que dans cet affrontement, il y aura un vainqueur et un vaincu. Les enjeux sont d’importance pour Alexis Tsipras, mais aussi pour Angela Merkel. Si elle devait subir une défaite, plier devant la volonté des autres pays, c’est non seulement sa propre position politique qui serait dramatiquement affaiblie en Allemagne, mais la crédibilité de sa position qui en serait considérablement affectée. Ayant cédé sur ce point capital, quels arguments l’Allemagne pourrait-elle faire valoir pour éviter que la zone euro se transforme peu à peu en une union de transferts? Mais, si c’est Alexis Tsipras qui cède de manière décisive, il torpille son avenir politique, et celui de Syriza; il laisse le champ libre à la droite la plus extrême.

Négociation et théorie des jeux.

Nous assistons actuellement à un jeu de bluff et de contre-bluff. Le duo Tsypras-Varoufakis (le ministre des Finances) joue à merveille de la partition « good cop/bad cop ». De même, Mme Angela Merkel joue à merveille la carte de la rigidité bougonne. Il est clair qu’il y a beaucoup de manèges dans tout cela. Et il convient de savoir que la Théorie des Jeux, c’est justement l’un des points forts du ministre des Finances[2]. Varoufakis pense que l’on peut ramener la négociation actuelle à une version du « dilemme du prisonnier ». Mais, ce jeu peut dégénérer en une forme bien connue dans la Théorie des Jeux que l’on appelle

« chicken » (poulette) [3]. Cette forme théorise une scène bien connue des cinéphiles (La Fureur de Vivre); deux automobilistes s’affrontent en roulant l’un vers l’autre. Le premier qui prend peur de la collision et dévie de sa trajectoire a perdu. Il devient la « poulette » (chicken). Si aucun ne flanche, les deux véhicules se percutent, et l’on a deux morts… Ce jeu, s’il n’est pas répété (et s’il n’y a pas d’apprentissage) et si un événement imprévu ne survient pas, n’admet qu’une victoire totale de l’un sur l’autre. En cela, il est très différent du dilemme du prisonnier, qui montre les intérêts d’une coopération implicite[4].

On voit bien comment, compte tenu des risques encourus en cas de « faiblesse » dans cet affrontement, tant Tsipras que Merkel pourraient s’engager sur une trajectoire de collision, et aller jusqu’au bout. Le risque est donc très grand que la négociation n’aboutisse pas à une recherche du compromis, mais au contraire renforce chacun dans sa volonté de ne pas fléchir.

Que signifierait une collision frontale dans le contexte de la Grèce? Si nous avons un refus de l’Allemagne d’admettre que l’austérité ne fonctionne pas, refus motivé tant par des représentations idéologiques que par une certaine vision des intérêts de l’Allemagne, combiné à un refus de céder à la Grèce parce que c’est la Grèce (on se souvient des mots blessants sur les « cueilleurs d’olives »), et que du côté d’Athènes on se refuse de céder, car l’on sait que cela signifie la fin de l’expérience de Syriza, l’idée de la collision frontale prend du sens. Dans ce cas, on ne trouve pas de solutions d’ici le mois de juillet et la Grèce doit faire défaut sur sa dette. La réaction de la BCE sera de couper le financement aux banques grecques, ce qui entraînera la décision du gouvernement grec à mobiliser la Banque Centrale grecque pour que le crédit ne soit pas coupé aux banques et, de fil en aiguille, la Grèce sortira de l’Euro.

Le discrédit ou la rupture

Dans ce jeu stratégique, il est clair que la Grèce à choisi délibérément une stratégie qualifiée par Thomas Schelling, l’un des fondateurs de la théorie des jeux, mais aussi de la théorie de la dissuasion nucléaire, de « coercive déficiency » [5]. En fait, le terme de « coercive deficiency » fut imaginé par L. Wilmerding en 1943 pour décrire une situation ou des agences engagent des dépenses sans financement préalable, sachant que moralement le gouvernement ne pourra pas refuser de les financer[6]. L’apport de Schelling consiste à avoir montré que l’on pouvait généraliser cette situation et qu’une situation de faiblesse pouvait s’avérer un instrument de contrainte sur autrui. Il montrait aussi comment il pouvait être rationnel pour un acteur se sachant d’emblée en position de faiblesse d’accroître cette dernière pour pouvoir en user dans une négociation. À l’inverse de Jack London, on peut parler ici d’une « force des faibles » [7]. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la renonciation par le gouvernement grec de la dernière tranche de l’aide promise par la « Troïka », soit 7 milliards d’Euros. Bien sûr, rejetant la légitimité de ladite « Troïka », il ne pouvait logiquement accepter d’en bénéficier. Mais, plus subtilement, ce geste met la Grèce volontairement au bord du gouffre et indique à la fois sa résolution à aller jusqu’au bout (comme Cortez brûlant ses navires avant de monter sur Mexico) et accroît la pression sur l’Allemagne. Nous sommes ici en pleine « coercive deficiency ».

Les États-Unis en ont pris la mesure. On sait que Barack Obama a convoqué Angela Merkel à Washington pour le 9 février[8]. Au menu de cette rencontre, il y aura bien entendu le problème grec. Notons que cela montre l’engagement constant dans des États-Unis dans les affaires européennes. Tous ceux qui braillent que l’Euro devait nous donner une indépendance par rapport au Dollar feraient bien de méditer sur le sens de cette rencontre. La politique « européenne » se décide largement à Washington. C’est par ailleurs fort logique, car l’Euro est la dernière ligne de défense du Dollar. Qu’il disparaisse et le Dollar sera nu face à la spéculation monétaire internationale.

Il est donc possible qu’Angela Merkel soit contrainte de céder. Mais, si elle le fait, elle engage un processus où elle perd toute maîtrise de la situation, tant en Europe qu’en Allemagne. En Europe, le fait de céder à la Grèce suscitera immédiatement de nouvelles demandes. La crédibilité de la position allemande sera détruite, et l’Allemagne acculée à de nouvelles concessions qui feront immanquablement monter le coût de sa contribution à l’Europe. Cela marquera l’entrée dans la fameuse « Union de transferts » qui est le cauchemar d’une grande partie des dirigeants allemands. Mais, en Allemagne même, Angela Merkel perdra le bénéfice de sa position « dure » et sera soumise à de multiples pressions venant tant de son électorat que de ses alliés politiques, et ceci sans compter sur le parti anti –Euro AFP en embuscade. Elle n’a donc le choix qu’entre le discrédit, interne et externe, et la rupture.

Le début de la fin?

Ce contexte est, bien entendu, largement suivi dans les autres pays. Les autorités françaises se rêvent en grand médiateur dans ce conflit annoncé. Mais, nous ne sommes pas à un congrès du PS. Il ne peut y avoir de « synthèse » entre des intérêts clairement opposés. La position de la France se trouve prise en otage de la croyance religieuse dans l’Euro qui unit une partie de notre élite politique. Il est clair que dans la tentative désespérée de trouver une « synthèse », François Hollande va achever de se discréditer. Il est d’ailleurs symbolique que ce soit avec l’Allemagne que les États-Unis discutent et non la France. Cette dernière ne compte plus. Et c’est aussi l’un des enseignements de la crise et de l’arrivée de Syriza au pouvoir à Athènes. Démontrant la possibilité d’une autre politique, cette arrivée détruit ce qui restait du discours du PS.

Nous sommes probablement au début de la fin, tant en Europe qu’en France. Et cette perspective terrifie comme elle fascine les acteurs du jeu politique.

Jacques SAPIR

3 février 2015

[1] http://www.legrandsoir.info/grece-un-jeu-complexe.html

[2] On lira Varoufakis Y., Rational Conflict. Oxford, Blackwell, 1991 ou encore, du même auteur (avec Hargreaves-Heap S.) Game Theory : A critical text. London and New York, Routledge, 2004

[3] Sugden, R. The Economics of Rights, Cooperation and Welfare, 2ème edition, Palgrave Macmillan, Londres-New York, 2005

[4] Skyrms, B., Evolution of the Social Contract. New York, Cambridge University Press, 1996. [5] Schelling T., The Stategy of conflict, Harvard University Press, Cambridge (Mass.), 1960.

[6] Kiewiet, D., Roderick McCubbins et Mathew D. The logic of delegation : congressional parties and the appropriations process, Chicago (Ill.), University of Chicago Press. 1991, pp. 213–249.

[7] Schelling T., The Stategy of conflict, op.cit. p. 37. [8] http://www.lesechos.fr/monde/europe/0204126541149-le-buzz-des-etats-un…

Jacques Sapir : Ses travaux de chercheur se sont orientés dans trois dimensions, l’étude de l’économie russe et de la transition, l’analyse des crises financières et des recherches théoriques sur les institutions économiques et les interactions entre les comportements individuels. Il a poursuivi ses recherches à partir de 2000 sur les interactions entre les régimes de change, la structuration des systèmes financiers et les instabilités macroéconomiques. Depuis 2007 il s’est impliqué dans l’analyse de la crise financière actuelle, et en particulier dans la crise de la zone euro.

Jacques SAPIR

5 février 2015

 

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CAP-NCS <![CDATA[NCS, NUMÉRO 11 : MÉDIAS, JOURNALISME ET SOCIÉTÉ]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14682 2015-03-12T12:08:28Z 2015-03-09T13:15:53Z Le onzième numéro des Nouveaux Cahiers du socialisme, une revue québécoise fondée en 2009, propose un dossier autour du thème Médias, journalisme et société. Si la majorité des auteur(e) s de la douzaine de textes du dossier sont des chercheur(e) s universitaires, la revue vise un public élargi et propose également les réflexions de différents acteurs des milieux syndicaux, communautaires et étudiants. Il est évidemment difficile de résumer un dossier de cette amplitude ce qu’arrivent pourtant à faire Benoit Gaulin, Caroline Joly et Éric Martin dans leur introduction au dossier (p. 7–12) qui propose tout autant des études de cas que des réflexions théoriques, et dont les prémisses et les objectifs sont immédiatement politiques et intimement liés au contexte québécois. Il est néanmoins possible de dégager trois principaux thèmes autour desquels s’articulent les différentes contributions de ce dossier, qui s’inscrit résolument dans le prolongement de différentes analyses et conceptualisations marxistes des médias et de leur pouvoir. Ces thèmes sont 1) la critique du pouvoir des médias, 2) le rôle des médias dans la formation de contre-pouvoirs et 3) les transformations du journalisme.

C’est toutefois l’inscription différenciée des articles dans les traditions marxistes qui constitue la principale force de ce numéro, qui, par-delà les qualités inhérentes à chacun des articles, permet de contraster les différents courants marxistes et d’identifier certains des principaux points de friction entre ceux-ci. Or, ces frictions ne sont pas explicitées systématiquement par les auteurs et c’est à partir de ces problèmes quelque peu passés sous silence que je propose en premier lieu d’aborder ce numéro. En somme, quelles tensions dans les traditions marxistes ces textes permettent-ils de problématiser et concourent-ils à articuler?

La tension principale caractérisant ce numéro concerne la place des médias et des processus de médiation dans la théorisation marxiste. D’une part, dans son texte sur le modèle propagandiste popularisé par Noam Chomsky et Edward S. Herman, Normand Baillargeon (p. 47–60) propose un très bon exposé de la conception chomskyenne des médias, laquelle identifie les principaux « filtres » (ou variables) contribuant à réguler les contenus médiatiques conformément aux intérêts des dominants qu’il prend soin de défendre contre ses principales critiques. D’autre part, c’est précisément ce modèle propagandiste qui est critiqué ensuite par Éric Martin et Maxime Ouellet (p. 61–80), qui soulignent pertinemment que « la notion de filtre est problématique, puisqu’elle implique comme son présupposé la possibilité d’accéder, par-delà les écrans, à un réel pur, non idéologique, donc à un monde complètement transparent une fois que l’on se serait débarrassé de la médiation parasitaire des médias de masse » (p. 63–64).

À l’encontre de la « régression prémarxienne du concept d’idéologie » (p. 62) que sous-tend l’approche chomskyenne, Martin et Ouellet tentent de réhabiliter la notion de spectacle précisée par Guy Debord, laquelle associe l’aliénation à l’ensemble des rapports sociaux au sein des sociétés marchandes. Ainsi, si les médias, comme le dénonce Chomsky, sont bel et bien dominés par les intérêts économiques, c’est parce que tous les rapports sociaux le sont et prennent une forme marchande et fétichisée. En ce sens, on pourrait bien affirmer que les médias, non seulement ne déforment pas la réalité, mais exposent l’essence vraie du spectacle entendu comme « rapport social entre des personnes, médiatisé par des images » (Debord, cité par Martin et Ouellet, p. 67). N’est-ce pas le sens de la célèbre formule de Debord (1967, p. 12) selon laquelle « dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux »?

Si la critique de Martin et Ouellet vise explicitement le modèle propagandiste de Chomsky, l’ombre de celui-ci plane sur l’ensemble du numéro, dont plusieurs contributions sont, explicitement ou non, redevables au modèle propagandiste.[1] En effet, pourquoi s’intéresser à la concentration des médias québécois (George, p. 15–30), à la « berlusconisation » de l’État québécois (Gaulin, p. 83–103) et à différents contenus médiatiques (Bouchard, p. 104–113; Leblanc et Maheu, p. 114–127; Dudemaine, p. 128–138; Tremblay-Pépin, p. 139–149) si ce n’est pour identifier différents partis pris potentiels dans les médias, c’est-à-dire certains des « filtres » identifiés par Chomsky? De la même manière, les différentes stratégies de résistance mises de l’avant dans la troisième partie du dossier en cela conséquentes avec le modèle chomskyen reposent souvent sur une anthropologie libérale qui est également l’objet de la critique de Martin et Ouellet, selon lesquels l’utopie d’une interdépendance sociale exempte de médiation aurait contaminé de larges pans d’une gauche, qui, ce faisant, s’inscrit pleinement dans la logique culturelle propre au néolibéralisme et à son imaginaire de l’ordre spontané (p. 72–75).

En effet, n’est-ce pas, en définitive, ce rêve d’autorégulation néolibéral qui informe les militants de WikiLeaks et du logiciel libre décrits par de Grobois (p. 151–164), lesquels sont en quelque sorte convaincus qu’une « information libre » serait à l’origine de nouvelles formes d’émancipation? C’est également ce type d’information et de relation prémédiatique que semblent tenter de localiser Ratté et Laurin-Lamothe qui, réfléchissant au contexte médiatique de la grève étudiante de 2012, tentent de « rendre possible des états de compréhension du cours des faits que la lutte des discours pendant le conflit, une fois formatée par les médias, a fait disparaître » (p. 182).

Dans son ensemble, le numéro est ainsi marqué par des apories on ne peut plus intéressantes. D’une part, une majorité des textes semblent accepter la primauté de la fonction idéologique des médias, dont le propre serait en quelque sorte d’empêcher ou de se substituer à toute communication « authentique » non médiatisée. D’autre part, le texte de Martin et Ouellet expose bien comment les médias et les communications ne sont pour ainsi dire que des appareils secondaires, le reflet des rapports sociaux à l’ère du capitalisme néolibéral. Mais ce faisant, ils négligent néanmoins les riches développements qui sont consacrés par Debord aux médias et à la communication, lesquels tentent justement de théoriser et de performer une communication authentique, non aliénée.[2]

Et, la réponse de Debord, on le devine bien, ne passe pas par la professionnalisation des journalistes ni par la qualité de l’information, des horizons qui pourraient pourtant être légitimes (Brunelle, p. 45), mais plutôt, et en cela en droite ligne avec la tradition marxiste exposée par Martin et Ouellet (p. 76), par les activités pratiques et collectives que constituent, entre autres, la dérive psychogéographique et la création de situations. Si cette tension dialectique entre deux conceptions marxistes irréductibles la conception des médias comme appareils et ce que Martin et Ouellet appellent « la critique marxienne de l’idéologie » (p. 75) est bien présente dans ce numéro spécial, les apories qu’elle implique nécessairement demeurent à expliciter et à explorer davantage, à la fois sur les plans empirique et théorique.

Il convient de souligner plus spécifiquement les apports de quelques-unes des contributions de ce numéro. Dans son texte portant sur la concentration des entreprises d’information dans le contexte de l’émergence de nouveaux médias, Éric George prend à contrepied certains lieux communs quant aux récentes évolutions des médias d’information. Selon les conclusions d’un projet de recherche mené par son équipe du GRICIS, « la concentration de la propriété des médias [apparaît] plus forte que jamais, et ce, même à l’ère du Web » (p. 24). Et si le Web permet bel et bien d’élargir l’offre médiatique, il constitue surtout une « caisse de résonance aux sujets les plus traités dans les médias traditionnels » (p. 25). Mentionnant les travaux de l’équipe de Nicolas Pélissier (2002), qui tendent à montrer qu’il y a certaines continuités entre les transformations des années 1970–1980 et celles d’aujourd’hui (p. 23), le texte de George permet de remettre en perspective la prémisse du rapport Payette (2011) quant à l’existence d’une « crise générale des médias qui secoue l’ensemble des pays industrialisés » (cité par Gaulin, Joly et Martin, p. 8), laquelle prémisse semble toutefois partagée par certains collaborateurs du dossier (Brunelle, p. 31).

L’analyse proposée par Simon Tremblay-Pépin de la couverture journalistique consacrée à la question des frais de scolarité met en lumière le poids des arguments en faveur de la hausse des frais de scolarité dans les quotidiens québécois entre 2005 et 2010. L’analyse quantitative de contenu proposée par Tremblay-Pépin expose très clairement l’engagement du journal La Presse dans la campagne prohausse, surtout au niveau de la page éditoriale. Si les résultats de cette enquête ont nécessairement une portée limitée, ce que reconnaît l’auteur (p. 149), ils permettent néanmoins de confirmer empiriquement certaines des orientations idéologiques souvent prêtées à différents médias québécois et invitent à l’emploi et au développement d’outils de mesure et d’analyse plus affinés (p. 149). Cette mise en perspective éclaire également la manière dont l’opinion publique a bien été « préparée » par les deux camps bien avant l’annonce de la hausse et les grèves étudiantes.

Soulignons finalement l’intéressante enquête historique menée par Daniel Poitras (p. 183–195), dont l’article aborde le mouvement étudiant québécois de la fin des années 1950 à partir d’une étude du journal des étudiant(e) s de l’Université de Montréal, Le Quartier latin. Le texte se démarque tout à la fois par la richesse du matériel historique exploité que par sa stratégie analytique, laquelle tente de réfléchir le mouvement étudiant d’aujourd’hui à partir de son histoire d’une manière qui n’est pas sans rappeler la conception benjaminienne de l’histoire messianique (Benjamin, 2000, p. 439).

NCS, NUMÉRO 11 : MÉDIAS, JOURNALISME ET SOCIÉTÉ. SOUS LA DIRECTION DE BENOIT GAULIN, CAROLINE JOLY, ET ÉRIC MARTIN, HIVER 2014. 284 PP. ISSN 19184662.

CANADIAN JOURNAL OF COMMUNICATION, VOL 40, NO 1 (2015)Canadian Journal of Communication Vol 40 (2015) ©2015 Canadian Journal of Communication Corporation

Dominique Trudel

Université New York

NOTES

[1] Martin et Ouellet remarquent d’ailleurs à juste titre que les thèses chomskyennes sur les médias ont été très influentes auprès des mouvements sociaux de gauche, dont la revue se réclame ouvertement (p. 62).

[2] Voir par exemple All the King’s Men (Debord, 1963) et La société du spectacle (Debord, 1967).

RÉFÉRENCES

Benjamin, W. (1942/2000). Sur le concept d’histoire. Dans Œuvres III (p. 427–443). Paris : Gallimard. Debord, G. (1963). All the King’s Men. Internationale situationniste, 8. URL : http://debordiana.chez.com/francais/is8.htm#all

[November, 2014]. Debord, G. (1967). La société du spectacle. Paris : Buchet-Chastel.

Payette, D. (2011). L’information au Québec, un intérêt public. Groupe de travail sur le journalisme et l’avenir de l’information au Québec. Québec : Ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine.

Pélissier, N. (2002). L’information en-ligne : un nouveau paradigme pour la médiation journalistique? URL : http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00000145 [November 2014].

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Quelques leçons de la gauche radicale méditerranéenne]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14658 2015-02-28T22:21:48Z 2015-03-06T12:20:17Z La victoire de Syriza aux élections législatives grecques du 25 janvier 2015 ouvre une brèche dans l’ordre établi de l’oligarchie financière. Cette « coalition de la gauche radicale », formée en 2004 par l’articulation de nombreuses formations socialistes, eurocommunistes, écologistes, eurosceptiques et anticapitalistes, jouit d’une progression fulgurante au Parlement grec, passant de 4,6 % des voix en octobre 2009 à 26,9 % en juin 2012, pour enfin gagner 149 sièges sur 300 avec 36,3 % en janvier 2015.

Cette victoire découle de nombreux facteurs, dont le plus important est sans contredit le contexte socioéconomique marqué par crise de la dette publique grecque de 2010 qui a poussé le gouvernement à négocier avec la Troïka (Banque centrale européenne, Union européenne, Fonds monétaire international) des « plans de sauvetage », également nommés « mémorandums » ou « plans d’ajustement structurel ». Des mesures d’austérité drastiques (baisse du salaire minimum, flexibilisation du marché du travail, augmentation de la taxe de vente, coupes dans l’éducation, la santé et la fonction publique, réforme des retraites, etc.) ont causé une véritable « crise humanitaire » dans le pays : bond de 20 % des taux de suicide et de 40 % de la mortalité infantile, chômage à 25 % (50 % chez les jeunes), explosion de la prostitution, de l’itinérance, de la toxicomanie, apparition de milices néonazies, etc.

L’autre facteur majeur est la crédibilité de l’alternative anti-austérité appuyée par le leadership moral, intellectuel et politique de Syriza et de son chef, Alexis Tsipras. Alors que la crise européenne favorise plutôt la montée de l’extrême droite dans différents pays d’Europe (Royaume-Uni, France, Hongrie, etc.), les pays du Sud comme la Grèce et l’Espagne voient plutôt l’effondrement des partis de centre gauche et de centre droit – convertis aux principes du néolibéralisme de la construction européenne – contribuer à une voie de sortie égalitaire et solidaire. La raison de ce succès réside notamment dans l’adaptation du projet politique aux attentes vécues de la population par un discours que nous pouvons qualifier de « radicalisme pragmatique ».

Bien que Syriza soit en faveur du socialisme démocratique, il n’hésita pas à faire œuvre de « réalisme » en proposant d’abord de négocier de bonne foi avec ses partenaires européens et en misant sur un projet de relance économique et sociale d’inspiration néo-keynésienne : augmentation massive des investissements publics, hausse du salaire minimum et des programmes sociaux, soutien aux petites et moyennes entreprises, reconstruction de l’État-providence, etc. Or, Syriza ne tombe pas pour autant dans la stratégie du « bon gouvernement responsable », comme en témoigne le choix, apparemment surprenant, d’une alliance avec le parti des Grecs indépendants pour former une majorité parlementaire anti-austérité. En refusant le pragmatisme libéral, centriste et europhile de To Potami, Syriza préfère s’allier avec une petite formation nationaliste, conservatrice et eurosceptique pour obtenir un rapport de force face à la Troïka. Si la tension entre les deux partis sur la sécurité, la laïcité et les immigrants est à surveiller, il semble que le clivage soit maintenant entre la souveraineté populaire nationale et la globalisation financière, la démocratie et le « parti de Wall Street », dixit David Harvey.

Cette logique se retrouve également à l’œuvre en Espagne comme en témoigne le succès fulgurant de Podemos, qui remporta – après seulement quelques mois d’existence – 8 % des voix et cinq sièges lors des élections européennes de mai 2014. Le caractère profondément innovateur de cette formation politique anti-système réside dans sa méthode d’organisation directement corrélée à l’action citoyenne et populaire, dépassant les cadres traditionnels de l’action partisane. Inspiré par les pratiques démocratiques des mobilisations populaires qui se sont propagées dans le monde à partir de 2011 (dont le mouvement 15-M en Espagne), Podemos allie le pouvoir de son charismatique porte-parole, Pablo Iglesias, à un modèle favorisant la participation du peuple : élections primaires ouvertes, élaboration d’un programme politique participatif, constitution de 1000 cercles et assemblées populaires, etc.

Si son programme a plusieurs points communs avec son proche concurrent de gauche radicale Izquierda Unida (audit de la dette, défense de la souveraineté, défense des droits sociaux, contrôle démocratique de l’instrument monétaire), la principale différence entre ces deux formations réside dans un discours qui mise sur le protagoniste populaire et citoyen, Podemos refusant de se considérer comme un parti politique et même d’être identifié directement sur l’axe gauche/droite. Les dirigeants de Podemos – jeunes professeurs d’université inspirés par les écrits d’Ernesto Laclau et les expériences latino– américaines (Venezuela, Équateur) – misent ainsi sur un antagonisme qui oppose « ceux d’en haut », la « caste » de l’élite politique et économique, à « ceux d’en bas », le peuple et les gens ordinaires. Ce « populisme de gauche » se conjugue au radicalisme pragmatique qui essaie de combiner un projet de société transformateur avec les impératifs de l’efficacité politique. Le succès de cette stratégie est corroboré par les sondages qui indiquent que Podemos arrive maintenant en tête dans les intentions de vote, ouvrant ainsi la possibilité réelle d’une prise de pouvoir lors des prochaines élections espagnoles en décembre 2015.

Malgré leurs différences organisationnelles et leurs tactiques sensiblement différentes, Syriza et Podemos misent tous deux sur une logique de souveraineté populaire qui remet rigoureusement en question les plans d’austérité imposés par la Troïka. Alexis Tsipras et Pablo Iglesias se sont rencontrés à maintes reprises et « l’effet domino » des dernières élections grecques pourrait maintenant se faire sentir dans toute l’Europe et peut-être ailleurs dans le monde. Toute la question demeure de savoir s’il est possible d’opérer une relance économique et sociale à l’intérieur du cadre européen, c’est-à-dire un ensemble de réformes radicales qui seraient basées sur une renégociation des dettes publiques avec les créanciers de la BCE, de l’UE et du FMI, et un éventuel retour de la croissance. D’une part, il faut noter un progrès réel dans le discours de la gauche radicale qui refuse d’évoquer une « autre Europe » qui ne serait plus dictée par la finance, mais la justice sociale. Syriza et Podemos ont compris qu’il fallait récupérer les thèmes actuellement monopolisés par l’extrême droite comme la souveraineté populaire et nationale, la désobéissance européenne et le protectionnisme, en refusant l’« internationalisme abstrait » des partis communistes et socialistes traditionnels.

Or, il pourrait s’avérer que le cadre européen soit irréformable, comme le soulignent certains économistes critiques comme Frédéric Lordon. Celui-ci se montre relativement sceptique face à la possibilité pour Syriza de négocier avec l’Europe, dont les principes de l’orthodoxie monétaire allemande et du néolibéralisme sont encastrés dans les traités quasi constitutionnels de l’Union européenne. Face à cette « cage de fer », l’alternative ne semble pas être austérité ou croissance appuyée sur une renégociation de la dette, mais plutôt austérité ou sortie de la zone euro. Comme l’indiquent les difficiles négociations entre le nouveau gouvernement grec et la Troïka, ce deuxième scénario semble toujours plus probable. À moins d’un revirement de situation, Syriza pourrait être obligé d’ici quelques mois, non sans avoir tenté de trouver un terrain d’entente, d’opter pour la stratégie de la rupture, à moins qu’il décide de renoncer à son projet social en courbant l’échine devant le chantage des dirigeants européens. C’est pourquoi l’année 2015 représente bel et bien un point de bifurcation historique, où la possibilité d’une victoire d’une alternative politique, comme d’une éventuelle et tragique défaite, montrera si un autre monde est réellement possible. L’Europe, la gauche et le monde entier gardent leur souffle…

Pour approfondir cette réflexion passionnante, voir le débat vidéo Syriza, le feu à la plaine ou le pétard mouillé?, avec Frédéric Lordon, Serge Halimi, Éric Toussaint et Renaud Lambert.

 

 

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