Nouveaux Cahiers du socialisme Faire de la politique autrement, ici et maintenant... 2014-07-23T00:29:12Z http://www.cahiersdusocialisme.org/feed/atom/ Martin Joset <![CDATA[Le capitalisme nuit gravement à la santé, mais il nous soigne aussi]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13960 2014-07-23T00:29:12Z 2014-07-23T00:29:12Z Pourquoi sommes-nous de plus en plus malades?, s’interroge la revue Alternatives économiques dans un Hors-série poche consacré à la santé (« Santé, l’état d’urgence », Hors-série poche n° 66, février 2014). Parmi les raisons étudiées : l’environnement, l’alimentation, un travail qui abîme…

Mais si plus fondamentalement, c’était le capitalisme qui nous rendait malades? C’est la thèse défendue par  le jésuite Giovanni Cucci dans un article de Gregorianum, la revue de l’université Grégorienne à Rome [1]. Si nous sommes de plus en plus malades, ce serait la faute à la conception anthropologique que le capitalisme véhicule avec lui.

 

Culture thérapeutique

 

L’auteur attribue la cause de notre mal-être à l’individualisme ambiant, à la quête d’autoréalisation de soi, mais aussi et surtout à la « culture thérapeutique » qui est fondée sur le présupposé que l’individu est trop faible et fragile pour affronter les difficultés de la vie. Tout au mieux, peut-il en limiter les effets négatifs en se faisant soigner.

D’où, selon G. Cucci, l’extension prodigieuse du registre des pathologies mentales au cours des dernières décennies et l’invasion de l’espace social, juridique et pénal par un vocabulaire spécifique : stress, symptôme, carence d’estime de soi… Et surtout, la montée d’une offre thérapeutique correspondante : la santé mentale est devenue un vaste marché. Le capitalisme sait offrir le remède aux maux qu’il engendre : le marché des antidépresseurs n’a jamais été aussi florissant.

 

Les difficultés de la vie pathologisées

 

Ce n’est pas le moindre des paradoxes de la santé à tout prix que d’avoir créé de nouvelles formes de dépendance dans une société pourtant éprise de liberté. Les souffrances, les conflits, les difficultés, qui font partie de la vie, sont « expéditivement pathologisés », comme si l’individu devait vivre dans une cage de verre à l’abri de toutes relations et situations pouvant paraître stressantes, analyse l’auteur.

Pour y faire face, les thérapies et les médicaments peuvent avoir leur utilité. Mais ils ne sont pas en mesure de donner une réponse à la demande de sens qui souvent se niche derrière les souffrances psychiques quand les personnes doivent faire face aux difficultés et les problèmes de l’existence.

 

Une vision du monde, de la santé, de la famille…

 

Au-delà de ses implications économiques, cette culture thérapeutique a aussi des conséquences culturelles, politiques et sociales importantes. Le jésuite relève notamment les points suivants :

  • Une représentation négative de la santé. « Tout cela influe de façon pesante sur la manière de penser et d’imaginer son propre état de santé. » La culture thérapeutique véhicule  une conception maladive de soi : chacun est un malade qui s’ignore appelé à se prendre rapidement en charge. 
  • Une dévalorisation de la famille : « La culture thérapeutique porte une attention exclusive aux besoins de l’individu considéré comme le centre de tout, et manifeste un profond mépris envers les institutions communautaires, et in primis la famille. » Pourquoi la famille? Parce qu’elle serait à l’origine de tous les maux de l’individu contemporain. « De là, l’exaltation du géniteur célibataire autodéterminé, du refus du mariage pour choisir d’autres formes de vivre ensemble, un comportement qui a eu une impressionnante diffusion dans la majeure partie des pays occidentaux. »
  • Une séparation entre public et privé de plus en plus ténue : avec le développement des émissions de télévision de type confessionnal à but soi-disant thérapeutique, l’intime a fait irruption sur la place publique. C’est également vrai en politique : les ragots sur la vie sentimentale  des responsables publics occupent de plus en plus de place. Ils ont pour effet de détourner l’attention sur les problèmes du bien commun. Pour l’auteur, il y a là un risque de manipulation évident.
  • Un appauvrissement du politique : la culture thérapeutique a aussi envahi la vie politique, comme en témoigne la place qu’y occupent désormais les émotions.  Celles-ci viennent compenser la pauvreté des contenus des programmes, la moralité douteuse et  l’incapacité de gouverner.

 

Retrouver un  horizon de sens

 

Peut-on contrer cette vision du monde propre à la mentalité capitaliste, plus soucieuse de donner des réponses  thérapeutiques aux maux du monde moderne, que de s’interroger sur le pourquoi? Oui, pour le jésuite. A condition de retrouver un horizon, d’être attentif à ce qui donne goût à la vie, livre un sens à l’ultime, fournit force et motivations face aux difficultés et aux problèmes de l’existence qui font partie de la vie de chacun.

 

 

[1] Giovanni Cucci, « Capitalisme et globalisation : quelques perspectives psychologiques », Gregorianum 94(4), 2013, p. 679–694.

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Martin Joset <![CDATA[Économie du savoir – L’université n’est pas une entreprise]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13889 2014-07-19T04:22:04Z 2014-07-20T11:55:12Z Lors d’un « rendez-vous du savoir » tenu début octobre [2011], le recteur de l’Université de Montréal, Guy Breton, appelait à intensifier la collaboration entre l’enseignement supérieur et les milieux d’affaires: « Les cerveaux [doivent] correspondre aux besoins des entreprises », expliquait-il. Le nouveau scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion, faisait sa première apparition publique devant la Chambre de commerce de Montréal pour parler de la « création de nouveaux partenariats [de recherche] entre les secteurs public et privé » qui auraient des « retombées économiques » positives. 

Dans une telle perspective, l’enseignement et la recherche devraient répondre immédiatement aux besoins des marchés, tant en ce qui concerne la « formation de main-d’œuvre » que la production de recherche commercialisable. Si ce projet sert les intérêts de l’entreprise, il signifie en revanche la remise en question de la nature et des finalités du système d’éducation québécois, c’est-à-dire la privatisation de l’institution, de son financement et de sa mission. 

 

Marchandisation du savoir

 

Les mêmes recteurs et gens d’affaires affirment qu’il faut augmenter les droits de scolarité sous prétexte que l’université serait « sous-financée ». Or, le calcul du prétendu « sous-financement » ne tient pas compte des budgets de recherche « externes », qui ont doublé au cours des 10 dernières années au Canada. L’université de l’enseignement crie famine; mais l’université de la recherche qui répond aux besoins « d’innovation » commercialisable des entreprises est de plus en plus financée. De fait, en 2000, les universités effectuaient 28 % de la R et D au Canada. En 2008, elles en réalisaient 38 %, recevant pour cela des sommes dépassant 11 milliards de dollars. L’objectif est de recopier ce modèle au Québec, c’est-à-dire faire exécuter une part croissante de la R et D au sein des universités.

Ce phénomène s’explique par le fait que depuis les années 1990, les entreprises externalisent leur fonction de recherche et développement (R et D) vers les universités. Ce processus de sous-traitance s’inscrit dans le contexte de la mise en place d’une « économie du savoir » qui repose sur la logique spéculative du capitalisme financiarisé. Comme les entreprises doivent répondre aux critères du rendement à court terme imposé par la sphère boursière, elles sont incitées à réduire leurs investissements les plus risqués, notamment leurs dépenses en R et D.

Les études effectuées tant aux États-Unis qu’au Canada ont démontré que ces « partenariats », très profitables pour les entreprises, s’avèrent très coûteux pour les fonds publics et pour les universités, en ce que ces dernières tirent très peu de revenus de ce type de recherche, et qu’elles doivent en plus assumer les nombreux coûts de gestion associés à ces activités commerciales (frais judiciaires, gestion de brevet, recherche de subventions, etc.). Dans la mesure où moins de 1 % du revenu des universités provient de la commercialisation de la recherche, autant dire qu’on socialise les pertes et qu’on privatise les profits. 

La « financiarisation » de l’éducation ne se limite pas à la production de brevets, mais comprend également les étudiants qui devront subir une augmentation marquée des droits de scolarité. Les revenus que les universités tireront de cette hausse n’iront vraisemblablement pas à améliorer la qualité de l’enseignement, mais serviront plutôt à financer la reconversion commerciale de l’institution. La hausse des droits de scolarité et l’augmentation de l’endettement qui lui est inhérent se légitiment à partir de l’idéologie voulant que l’éducation consiste en un « investissement en capital humain ». Or, cette conception marchande de l’éducation risque de mener, selon le magazine The Economist, à l’éclatement d’une nouvelle bulle spéculative, celle de l’éducation supérieure, en raison de l’augmentation massive d’étudiants qui ne sont pas en mesure de rembourser leurs dettes.

 

Détournement commercial

 

Le président de l’Association des universités et collèges du Canada (AUCC) disait récemment que « la recherche universitaire couronnée de succès transforme le savoir en produits et services dont l’économie mondiale a besoin ». Cette redéfinition du rôle de l’université la réduit à n’être qu’une usine à diplômes et à brevets. Or, comme le rappelle le philosophe français Plinio Prado, le « principe d’université est le principe qui [la fonde] comme lieu de l’exercice inconditionnel, libre et public de la pensée ».

En cultivant l’autonomie à l’encontre des pouvoirs, l’université doit maintenir une distance critique avec le monde, celle-là même qui devrait lui permettre d’éduquer au jugement, de transmettre la culture et de réfléchir sur le sens de notre présence dans le monde. En des temps de crise économique, écologique, culturelle et sociale, nous aurions plus que jamais besoin d’un lieu dédié à une telle réflexion. Mais il faudra pour cela résister à la nouvelle « université inc. » promue par les milieux d’affaires et les recteurs.

 

Le Devoir, 26 octobre 2011

 

Eric Martin et Maxime Ouellet sont les auteurs de Université inc. (LUX éditeur, 2011)

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Martin Joset <![CDATA[La prison comme projet de société]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13881 2014-07-19T21:32:00Z 2014-07-18T11:05:01Z S’il est un domaine où s’exprime avec la plus grande clarté le sens profond de la philosophie politique qui anime le Parti conservateur, c’est bien celui de la justice pénale. Malgré le fait que la criminalité enregistrée au Canada n’ait cessé de diminuer depuis vingt ans, aucune autre question n’a reçu autant d’attention que celle-ci depuis l’arrivée au pouvoir du Shérif Harper. À l’en croire, le pays menace de sombrer dans la violence et le chaos, d’où l’urgence d’agir afin de durcir radicalement le régime pénal. Il est pourtant à craindre que les mesures adoptées jusqu’à présent, loin d’accroître la sécurité des citoyens, viendront plutôt aggraver la situation générale, cela en ajoutant à la vulnérabilité des catégories sociales les plus démunies, au dénuement desquelles l’État semble n’avoir plus rien à opposer que la force brutale de l’appareil policier et judiciaire. Or, cela, les politiciens conservateurs n’en ont cure, car au mépris de toute considération réfléchie du phénomène criminel, qui prenne en compte ses multiples dimensions sociales, ces idéologues n’appréhendent celui-ci qu’à travers le prisme d’une conception purement vindicative de la justice et d’un individualisme moral étriqué qui rejoignent terme à terme leur froide vision de l’économie. En cultivant l’insécurité et le ressentiment de l’électorat à l’appui de ses politiques pénales, tout en laissant se creuser le fossé de l’inégalité socioéconomique, le gouvernement Harper œuvre subrepticement à la restauration d’un capitalisme autoritaire contre lequel il importe plus que jamais de résister.

 

La violence contre la « nature humaine »

 

C’est un lieu commun de l’imaginaire politique occidental, depuis l’époque de Thomas Hobbes (1588–1679) au moins, de considérer qu’il incombe à l’État d’assurer la sécurité des individus. Cet axiome se soutient de l’idée qu’en l’absence d’une puissance publique dotée du droit exclusif d’user de la violence, l’humanité retomberait aussitôt dans un « état de nature » où, chacun devenant l’ennemi de ses semblables, la vie serait « solitaire, misérable, dangereuse, animale et brève ». Cet imaginaire de la guerre de tous contre tous couvant sous l’ordre toujours fragile de la société civilisée est typique de la manière dont le gouvernement de Stephen Harper a défini ses priorités.

Dans le discours du Trône qui ouvrit la première session parlementaire de l’ère conservatrice, on rappelait que le Canada pouvait se targuer d’avoir su endiguer la férocité primitive des rapports humains. « Les Canadiens ont toujours été fiers du faible taux de criminalité au pays et se sont toujours sentis en sécurité dans les rues des petits villages comme des grands centres. Ce climat de sécurité est essentiel à la prospérité des familles et des entreprises, y lisait-on. Malheureusement, nos quartiers paisibles et nos collectivités en santé sont de plus en plus menacés par la violence armée, les gangs de rue et le trafic de la drogue[1]. »

 

Tough on crime

 

Devant ce constat d’une insécurité grandissante, face à ce rappel menaçant des dangers de l’état de nature, il paraissait crucial de « s’attaquer au crime ». Ce premier énoncé des priorités politiques du gouvernement conservateur donnait ainsi le ton pour les années à venir, qui allaient voir se succéder un nombre impressionnant de projets de loi en matière de sécurité publique et de justice pénale. De tous les sujets dont le Parlement fédéral pouvait avoir à traiter, la peur du crime allait prendre une importance hors de toute proportion, jusqu’à former le noyau principal de l’activité législative. En effet, depuis 2006, des 343 projets de loi initiés par le gouvernement et déposés soit à la Chambre des communes, soit au Sénat, pas moins de 75, soit 21,8 % du total, concernaient le sujet de la sécurité[2]. De ce nombre, considérant que plusieurs de ces projets de loi sont morts au feuilleton et ressuscités aux sessions suivantes sous de nouvelles appellations, 28 ont fini par recevoir la sanction royale.

Cette hyperactivité législative est à la mesure de l’ampleur du durcissement que ces lois ont entraîné au niveau du fonctionnement de l’appareil répressif de l’État canadien, par quoi l’on entend aussi bien la police que les tribunaux et les services correctionnels. Au centre de cette démarche dite « tough on crime », l’instauration de peines minimales obligatoires pour une variété d’illégalismes tient d’une profession de foi dans l’efficacité intrinsèque du dispositif carcéral. La dernière initiative en date allant dans ce sens, contenue dans la loi omnibus C-10 adoptée en mars 2012, établissait ainsi des peines minimales pour une panoplie d’infractions allant de cinq ans de prison pour le crime d’inceste, à six mois de réclusion pour avoir fait pousser aussi peu que six plants de cannabis à des fins de trafic.

À cela s’ajoutent d’autres mesures qui s’appuient sur une revalorisation enthousiaste de la prison comme solution au problème de la criminalité et comme expression triomphante de la justice, telles que l’abolition de la libération conditionnelle automatique aux deux tiers de la peine, la suppression de la compensation pour le temps alloué en détention préventive dans le calcul de la peine, et la restriction des possibilités de condamnation à des peines de prison avec sursis pour certaines catégories d’infraction de gravité variable.

On ne saurait donc s’étonner, devant ce recours accru à l’emprisonnement et cette volonté délibérée de priver les juges de leur pouvoir discrétionnaire en matière de détermination des peines, de constater que le nombre de prisonniers incarcérés dans des pénitenciers fédéraux a crû de 19% depuis 2006, passant de 12 600 à 15 000 détenus. Au cours de la même période, le budget du Service correctionnel canadien a pratiquement doublé, augmentant de 1,6 G$ par année à plus de 3 G$[3].

Dans un contexte politique marqué au coin de l’austérité budgétaire, cette explosion des dépenses de l’administration pénitentiaire n’est encore qu’un aperçu du gouffre financier vers lequel nous précipite le gouvernement conservateur. À titre d’exemple, le directeur parlementaire du budget, Kevin Page, estimait en  2010 que les coûts de la seule Loi sur l’adéquation de la peine et du crime allaient se chiffrer de 7 à 10 G$ au cours des cinq années suivantes, ce qui est sans commune mesure avec les maigres 90 M$ avancés par le ministre responsable Vic Toews[4]. Soulignons-le, ces sommes astronomiques ne concernent qu’une seule des multiples mesures décidées par le gouvernement. Nul n’a idée combien coûtera l’ensemble de la politique pénale conservatrice, et visiblement, nul membre du Cabinet ne paraît s’en soucier.

 

Nier les faits

 

De toute façon, cette politique pénale n’a que faire de la raison et du bon sens. On pourrait souhaiter qu’elle soit basée sur une réflexion rigoureuse, sur une appréhension nuancée des problèmes qui se posent en matière de sécurité publique. Pour ce faire, il faudrait à tout le moins qu’elle prenne en compte cette réalité incontournable en quoi consiste la baisse tendancielle de la criminalité enregistrée au pays. Depuis le pic atteint en 1991, la diminution fut constante ces vingt dernières années, jusqu’à rejoindre cette année un niveau jamais vu depuis le début des la décennie 1970. C’est incontestable : ne serait-ce qu’en raison du vieillissement de la population, la société se pacifie. Le nombre de crimes violents est en baisse, tout comme le sont les atteintes à la propriété.

Or, ce fait massif n’a pas l’heur de faire hésiter les politiciens conservateurs, qui répliqueront sans broncher, à l’instar de Stockwell Day en 2010, que ces statistiques ne tiennent pas compte de l’augmentation « alarmante » des crimes non rapportés aux autorités, en d’autres mots, des crimes que rien ne permet de mesurer[5]. Sachant quelle importance les membres du Cabinet accordent aux données statistiques, eux qui ont jugé bon d’abolir l’obligation de remplir le questionnaire long du recensement, on sursaute presque en voyant ces mêmes statistiques récupérées à des fins partisanes, tandis que le Parti conservateur s’attribue le mérite d’une tendance démographique lourde en faisant de la dernière baisse du taux de criminalité annoncée par Statistique Canada la preuve du succès de ses « mesures répressives »[6]. De toute manière, qu’ils accréditent ou non l’existence de cette tendance historique, des conservateurs comme Tom Flanagan, maître à penser du premier ministre, invoqueront au besoin la nostalgie de « l’ordre social pacifique qui existait jadis », c’est-à-dire avant que ne commencent à être régulièrement comptabilisés les faits de criminalité au début des années 1960, pour justifier du besoin de recourir encore davantage à l’emprisonnement afin de « reconstruire » l’éden perdu[7].

Ce mépris pour les faits mène ainsi à persister dans des voies que l’expérience devrait dissuader d’emprunter. C’est le cas notamment de l’usage de peines minimales obligatoires en matière de lutte contre le narcotrafic, qui ont démontré leur patente inefficacité dans le cas éloquent de nos voisins du sud, où la population carcérale atteint aujourd’hui 2,3 millions de personnes, soit 0,75 % de la population totale[8]. Une étude commandée en 2002 par le ministère fédéral de la justice concluait que de telles mesures, étant peu susceptibles de dissuader les criminels de carrière, ceux-là mêmes que prétend viser le gouvernement, et affectant au contraire de façon disproportionnée les petits délinquants occasionnels, constituaient « un gaspillage colossal des ressources du système judiciaire[9] ». L’ensemble des intervenants issus des milieux de la criminologie et du droit semble partager cet avis, ayant multiplié les représentations allant en ce sens lors des audiences publiques consacrées à l’étude des projets de loi concernés. Sûrs d’avoir raison, cependant, les conservateurs n’ont pas dévié le moins du monde, convaincus de ce que la prison répond adéquatement au phénomène de la criminalité contemporaine.

Comme l’observait Craig Jones, ancien directeur exécutif de la John Howard Society, l’idée de recourir à de semblables mesures paraît s’inspirer d’un « modèle économique » typiquement néolibéral voulant que si l’on augmente le prix d’un bien, la demande décroisse d’autant, ce qui, hâtivement transposé du schéma d’une rationalité économique désincarnée sur le terrain de la psychologie criminelle, équivaut à dire que des peines plus sévères auront nécessairement un effet dissuasif[10]. L’on sait pourtant depuis Cesare Beccaria (1738–1794) que ce n’est pas tant la sévérité de la peine que la certitude d’être puni qui est susceptible de contrecarrer les desseins d’un délinquant. Il y a fort à parier que les conservateurs ne croient pas tant eux-mêmes aux objectifs dissuasifs qu’ils avancent pour justifier leurs politiques, mais ne visent en somme, par le biais de ce durcissement répressif, que la pure et simple neutralisation des hors-la-loi, et peut-être aussi la morbide célébration de cette « fête » que Nietzsche associait au châtiment.

 

Punir

 

Ce faisant, les politiques concoctées par le gouvernement Harper s’affichent dans une rupture pleinement assumée avec une certaine philosophie pénologique qui, depuis les années 1960, avait voulu contribuer à « humaniser » un tant soit peu le système pénal. À l’époque, le juge Roger Ouimet, dans le rapport synthétisant les travaux du comité de « réforme pénale et correctionnelle » qu’il avait présidé, s’était montré attentif aux « souffrances que les sanctions du droit criminel entraînent », jugeant en outre qu’il était « difficile de concevoir un dispositif qui prépare plus mal à la vie en société que la prison[11] ». Insistant au contraire sur l’importance de préserver le lien social dont le détenu n’a pas à être sevré, le juge Ouimet plaidait pour le recours à des peines alternatives, à purger dans la collectivité.

On mesure l’écart qui sépare cette conception progressiste de la justice pénale et le tournant rétributiviste que le gouvernement cherche à impulser de nos jours, lorsqu’on entend dans la bouche du premier ministre que les lois doivent impérativement être modifiées, car celles-ci datent d’une époque où « l’indulgence était à la mode et [où] le souci des criminels passait avant celui des victimes[12] ». Le soi-disant « souci des victimes », l’affirmation péremptoire de la supériorité de leurs « droits » sur ceux des criminels servent ainsi d’argument imparable en faveur d’un durcissement du régime punitif.

On s’aperçoit cependant que ce tournant répressif, jetant aux orties les avancées de la pénologie progressiste, est en phase avec une volonté à peine déguisée de restaurer l’ordre inflexible du capitalisme d’antan. Ainsi en va-t-il par exemple de la Feuille de route de 2007, dont s’inspire la réforme actuelle des Services correctionnels, qui critiquait le fait que les programmes de réhabilitation psychosociale en prison aient « éclipsé » les mesures d’employabilité, l’acquisition de compétences monnayables sur le marché du travail (ou, dans les termes du rapport, le développement d’une « éthique du travail positive ») étant posée comme principal critère de « réadaptation des délinquants[13] ». Ce n’est pas d’hier que la prison dissimule son échec répété en réitérant comme un mantra ses visées disciplinaires calquées sur les réquisits moraux de l’industrie et du commerce[14]. Il n’empêche que la politique pénale du gouvernement actuel constitue un revirement historique majeur, qui, au nom d’un individualisme moral suranné, crache sur des décennies de recherche sur les déterminants sociaux de la criminalité.

 

La dimension sociale de la criminalité

 

De ce point de vue, il importe de rappeler que si elles ne sont pas la cause ni suffisante ni nécessaire d’un agir criminel, la pauvreté et l’exclusion sociale, de même que les conditions sanitaires misérables qui les accompagnent trop souvent, constituent un terrain on ne peut plus propice au développement d’une telle disposition. Ainsi, dans les prisons canadiennes, il appert que 70 % des détenus n’ont pas terminé l’école secondaire, que 80 % ont des problèmes de toxicomanie ou de dépendance, que 12 % des hommes et 26 % des femmes incarcérées présentent des problèmes de santé mentale. Selon un article paru en 2008 dans le Toronto Star, les quartiers de la grande région torontoise qui présentent les plus hauts taux d’incarcération sont aussi ceux avec les plus bas revenus, le plus haut taux de chômage, le plus grand nombre de familles monoparentales, les degrés de scolarité les plus faibles[15]. De telles corrélations peuvent sans doute être faites dans l’ensemble des grandes villes canadiennes. Dans la même veine, on ne s’étonnera guère, malheureusement, que les plus dépossédés parmi les démunis, les Autochtones, aient pu compter pour 22 % des admissions pénitentiaires en  2007-08, alors qu’ils ne forment que 3 % de la population.

Que la pauvreté puisse être un facteur causal important de la criminalité dont ils se font si fort d’être les pourfendeurs n’effleure pas le moins du monde la bonne conscience des politiciens conservateurs. Non seulement font-ils fi de ce lien de causalité, et de l’importance de mettre en place des mesures de prévention de la criminalité qui ciblent ses véritables sources, socioéconomiques et sanitaires, ils refusent jusqu’à l’idée même de prendre toute disposition que ce soit afin de réduire la pauvreté, alors que celle-ci ne cesse pourtant de s’accroître dans un pays qui devient de plus en plus inégal, selon les données mêmes du très peu socialiste Conference Board[16]. Pour le gouvernement conservateur, la « démarche » appropriée « pour réduire la pauvreté consiste à donner aux Canadiens les compétences et les possibilités nécessaires pour qu’ils atteignent l’autosuffisance[17] ». Le parallèle avec ce qui est posé comme critère de la « réadaptation des délinquants » emprisonnés est frappant. Pour les conservateurs, l’adaptation aux contraintes du salariat constitue le seul critère de la moralité et de la citoyenneté.

 

Le danger de l’État pénal

 

Il faut cesser de croire que les enjeux de la politique pénale ne concernent que des malfaiteurs peu dignes de notre intérêt. La prison constitue une institution politique qui joue un rôle central dans le maintien des hiérarchies de pouvoir, de classe et de race au sein de la société canadienne. Comme le note le sociologue Loïc Wacquant à propos des États-Unis, tandis que le démantèlement progressif de l’État-providence hérité des Trente glorieuses s’accélère sous la gouverne de Stephen Harper, un « État pénal » vient s’y substituer en guise de réponse à l’insécurité sociale grandissante qui résulte de ce désengagement. Or, la frénésie avec laquelle le gouvernement canadien agite l’épouvantail sécuritaire, atteste du caractère principalement « spectaculaire » des politiques de loi et d’ordre, ce qui résume en cela « le paradoxe de la pénalité néolibérale  » : « l’État réaffirme stridemment sa responsabilité, son pouvoir et son efficacité dans le registre étroit de la gestion du crime, au moment même où il proclame et organise sa propre impotence sur le front économique[18] ».

De ce stratagème, trop souvent, une certaine gauche s’avère elle-même complice, car devant la crainte d’être accusée de mollesse face aux criminels, elle vient à céder à des initiatives répressives qui, par petites doses et par accumulation, aboutissent au renversement décisif de toutes les avancées dans la voie d’une humanisation de la justice pénale. Si la gauche ne parvient pas à revaloriser sa propre tradition pénologique, et à affranchir le domaine de la justice pénale du délire sécuritaire qui caractérise l’ère néolibérale, en ces temps où le gouvernement cherche de plus en plus, par ailleurs, à criminaliser toute forme de dissidence politique, qui le fera? Or, c’est peut-être dans ce domaine le plus obscur, là où les déséquilibres de pouvoir sont les plus drastiques, soit au cœur même de la prison, que se joue l’avenir de la cause progressiste pour la société dans son ensemble.

 

Jean François Bissonnette est chercheur postdoctoral au King’s College London de Londres.

 

 

[1] Sa Majesté la Reine du chef du Canada : Le nouveau gouvernement du Canada – Discours du Trône : une nouvelle feuille de route, le 4 avril 2006.

[2] Ces informations sont tirées en partie de la thèse de doctorat de Justin Piché : The prison idea (un)interrupted: penal infrastructure expansion, research and action in Canada, Thesis (Ph.D.) — Carleton University, 2012.

[3] Hélène Buzzetti : « Moins de crimes, mais toujours plus de prisonniers », Le Devoir, 25 juillet 2012. Ces données ne tiennent pas compte des pénitenciers de juridiction provinciale, dont le fonctionnement est lui aussi affecté par les réformes décidées au niveau fédéral.

[4] Radio-Canada et la Presse canadienne : « Une loi qui va coûter des milliards », 28 avril 2010.
http://www.radio-canada.ca/nouvelles/national/2010/…

[5] Campbell Clark : « Stockwell Day cites ‘alarming’ rise in unreported crime to justify new prisons », The Globe and Mail, 3 août 2010.

[6] Parti conservateur du Canada : Maintenir la sécurité dans nos rues et nos communautés, 24 juillet 2012.
http://www.conservative.ca/?p=1990&lang=fr

[7] Tom Flanagan : « It’s no time to be complacent about doing time », The Globe and Mail, 15 avril 2010, notre traduction.

[7] Human Rights Watch : World Report 2012.
http://www.hrw.org/fr/world-report-2012/tats-unis

[9] Thomas Gabor and Nicole Clutcher : Mandatory Minimum Penalties: Their Effects on Crime, Sentencing Disparities, and Justice System Expenditures, Research and Statistics Division, Department of Justice Canada, January 2002, p. 33, notre traduction.

[10] Cité dans Paula Mallea : The Fear Factor. Stephen Harper’s “Tough on Crime” Agenda, Canadian Center for Policy Alternatives, November 2010, p. 36–37.

[11] Rapport du Comité canadien de la réforme pénale et correctionnelle, 1969, cité dans Richard Dubé : « Éléments de théorie sur les commissions de réforme du droit et l’innovation cognitive en matière de justice pénale : contributions conceptuelles de Michel Foucault et de Niklas Luhmann. », Champ pénal, 2007.
http://champpenal.revues.org/694

[12] Stephen Harper : Chaque victime compte, discours prononcé le 19 avril 2010, <http://pm.gc.ca/fra/media.asp?category=2&featureId=6&pageId=46&id=3302>.

[13] Ministère des Travaux publics et Services gouvernementaux Canada : Feuille de route pour une sécurité publique accrue. Rapport du comité d’examen du Service correctionnel du Canada, 2007, p. vi — ix.

[14] Michel Foucault : Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975.

[15] Sandro Contenta and Jim Rankin : « Solving crime? Tackle the root causes first », Toronto Star, 26 juillet 2008.

[16] Conference Board du Canada : Les performances du Canada. Bilan comparatif, 2011, p. 18–21.

[17] Réponse du gouvernement au rapport du Comité permanent des ressources humaines, du développement des compétences, du développement social et de la condition des personnes handicapées, intitulé Plan fédéral de réduction de la pauvreté : travailler en partenariat afin de réduire la pauvreté au Canada, présentée à la Chambre des communes le 4 mars 2011.

[18] Loïc Wacquant : Punishing the Poor : The Neoliberal Government of Social Insecurity, Durham, Duke University Press, 2009, p. xviii, notre traduction.

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CAP-NCS <![CDATA[Les Premières Nations de Colombie-Britannique réussiront-elles à faire annuler le Northern Gateway dans l’Ouest canadien?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13874 2014-07-16T15:50:16Z 2014-07-16T15:47:58Z Peut-être bien. Le 17 juin dernier, le gouvernement Harper approuvait le projet de pipeline et de terminal pétrolier du Northern Gateway[1]en se camouflant derrière les 209 « conditions » imposées par la Commission nationale de l’énergie dont celle de « consulter » les Autochtones, et ce, malgré l’opposition de la majorité des citoyens de Colombie-Britannique[2]. Quelques semaines plus tard, le projet bat sérieusement de l’aile, une excellente nouvelle pour les millions de personnes qui souhaitent que l’État canadien se sorte de la pétroéconomie. Or, il est bien possible que l’approche stratégique concertée des Premières Nations (PN) soit un facteur clé dans cette lutte. C’est du moins ce que nous laissent espérer les récents événements de Colombie-Britannique. Peut-on s’en inspirer dans l’Est? Dans la perspective où nous serons appelés à nous rencontrer toutes et tous, Autochtones, QuébécoisES et CanadienNEs, lors du Forum social des peuples à Ottawa du 21 au 24 août, il serait peut-être utile d’étudier un peu mieux ce qui s’est passé en Colombie-Britannique.

Depuis quelques décennies, les PN du Canada semblent utiliser une stratégie plutôt judicieuse de revendication à trois volets pour protéger leurs territoires ancestraux, leur culture et leur langue. En premier lieu, plusieurs communautés, appuyées ou non par leur conseil de bande, mènent des actions directes et participatives (blocages de routes, manifestations et danses, longues marches de solidarité) qui sont souvent spontanées. Elles sont efficaces à court terme pour soulever l’attention du public et mobiliser les communautés, et sont souvent menées par des femmes et des jeunes. Il arrive cependant que ces actions « dérapent » vers la violence, ce qui cause ensuite beaucoup de souffrances dans les communautés. Ex. : la crise d’Oka. Les instances officielles des PN (conseils de bande, conseils de chaque nation ou conseils tribaux, Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, etc.) mènent des actions politiques qui visent à faire avancer le dialogue politique avec les élus et à influencer les politiques publiques en utilisant les canaux de la concertation et de la représentation ainsi que les médias pour accélérer les revendications.

Mais sur le plan politique, la concertation inter nations n’est pas simple dans le monde autochtone, car les PN ont des réalités très variées sur le plan culturel, linguistique, géographique et économique. Elles n’ont pas toutes les mêmes priorités ni les mêmes forces organisationnelles. Cette non-solidarité fragilise l’action politique autochtone. Les actions juridico-constitutionnelles sont des actions à long terme qui visent à faire reconnaître les droits fondamentaux des PN tel qu’exprimés dans la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones[3] (DNUDPA) ou la Proclamation royale[4], par exemple, et se règlent à la Cour suprême du Canada, laquelle redéfinit alors le droit territorial autochtone national, voire international. Même s’il y a eu plusieurs avancées ces dernières années – comme la DNUDPA — la judiciarisation des relations entre les Autochtones et l’État canadien n’a pas que des avantages, les chercheurs rappelant avec raison son extrême lenteur, son coût très élevé en frais juridiques, sans oublier la distance que les jugements creusent entre les PN et la société canadienne. Suite au récent jugement William[5] (27 juin), par exemple, un jugement qui a fait jurisprudence en reconnaissant pour la première fois le titre territorial ancestral (pas seulement le territoire de la réserve) de la nation Tsilhqot’in de BC, un commentateur de notre radio d’état francophone mentionnait de façon désinvolte « J’espère qu’ils (les PN)  se gardent une “p’tite gêne” pour ne pas célébrer trop fort LEUR victoire ». Enfin, plus récemment, on assiste à l’émergence d’une nouvelle génération de mouvements d’action collaborative entre les PN et les Québécois et les Canadiens, comme Idle no more/Fini l’inertie, une mixité qui encourage l’amitié et la reconnaissance mutuelle de l’Autre.

Comment cela s’est-il passé en Colombie-Britannique? Toutes les actions semblent avoir convergé efficacement vers le même but dans l’espace et dans le temps : arrêter les pipelines. En premier lieu, les instances politiques autochtones ont réussi à faire un front commun[6] et ont annoncé clairement leur opposition au pipeline. Quelques jours plus tard, les femmes de la nation Gitga’at, appuyées par de nombreuses autres femmes issues des PN ou du Canada, menaient à terme une merveilleuse « Chain of Hope [7]» tricotée de plus de 20,000 pieds (6212 m), bloquant symboliquement le canal Douglas en canot avec une longue bande de laine multicolore sertie de photos d’enfants et de messages. Au même moment ou presque, la Ville de Vancouver[8] « avouait » publiquement se situer sur un territoire autochtone non cédé. Et force est d’admettre que la récente décision de la Cour suprême est tombée juste au bon moment pour être utilisée contre l’invasion des pipelines.

Alors oui! Il y a lieu d’espérer que nous pourrons gagner la lutte contre les pipelines et le développement de la pétroéconomie au Canada… mais seulement si ce « nous » inclue les PN, les Québécois et les Canadiens.

 Notes:

[1] http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/Politique/2014/06/18/006-northern-gateway-harper-mulcair-trudeau.shtml#!

[2] http://www.ottawacitizen.com/technology/Majority+British+Columbians+oppose+Enbridge+Northern+Gateway/9469513/story.html

[3] http://www.axl.cefan.ulaval.ca/amsudant/ONU-declaration2007.htm

[4] http://www.faitsetcauses.com/2013/10/07/la-proclamation-royale-a-250-ans/

[5] http://www.ledevoir.com/politique/canada/412119/droit-ancestral-jugement-historique-pour-les-premieres-nations

[6] http://www.ubcic.bc.ca/News_Releases/UBCICNews06171401.html#axzz37O8clVWP

[7] http://chainofhope.ca/about-the-chain/

[8] http://www.canadianprogressiveworld.com/2014/06/26/vancouver-city-built-first-nations-unceded-land/

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Martin Joset <![CDATA[Penser les alternatives]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13868 2014-07-14T14:42:23Z 2014-07-14T11:14:36Z L’approche de Marx

 

Historiquement, l’approche la plus influente dans la réflexion sur les alternatives au capitalisme est celle développée par Karl Marx. Sa solution au problème de l’élaboration d’une alternative crédible au capitalisme, si elle s’est avérée insatisfaisante au bout du compte, était intellectuellement brillante. Plutôt que de développer un modèle théorique systématique capable de démontrer la possibilité d’une alternative émancipatrice viable, il proposait une théorie de « l’impossibilité » à long terme du capitalisme. Ses arguments sont bien connus : à cause de sa dynamique et de ses contradictions internes, le capitalisme détruit ses propres conditions d’existence. Cette théorie est déterministe : à long terme le capitalisme deviendra un ordre social impossible, de sorte qu’une certaine alternative devra nécessairement apparaître. Le tour consiste alors à rendre crédible l’idée qu’une organisation démocratique et égalitaire de l’économie et de la société constitue une forme plausible d’une telle alternative. Sur ce point, la théorie de Marx est particulièrement élégante, car les contradictions qui poussent le capitalisme en avant dans sa trajectoire d’auto-érosion créent aussi l’agent historique – la classe ouvrière – ayant à la fois un intérêt à la mise en place d’une société démocratique et égalitaire et une capacité croissante à traduire ses intérêts en actions. D’après ces éléments, la théorie du socialisme telle que Marx l’a formulée pourrait être considérée comme pragmatiste, car elle est centrée sur la capacité des ouvriers créatifs et solidaires à résoudre les problèmes : tandis que le capitalisme évolue vers une crise et un déclin à long terme qui tend à s’accélérer, la classe ouvrière développe l’organisation politique collective nécessaire pour s’emparer du pouvoir d’État, instaurer une rupture avec le capitalisme et construire expérimentalement une alternative socialiste. En un sens, Marx combine ainsi une théorie hautement déterministe de la chute du capitalisme – dont le mouvement est régi par des lois qui le rendront en définitive impossible à maintenir – et une théorie largement volontariste de la construction de l’alternative.

Cette théorie fut une avancée intellectuelle extraordinaire, animant des mouvements sociaux et politiques radicaux pendant plus d’un siècle. Cependant, sur certains points cruciaux, elle est erronée et ne peut à mon sens constituer le fondement du projet égalitaire, toujours d’actualité, capable de remettre le capitalisme en cause. Je me contenterai ici de noter quatre problèmes centraux.

Premièrement, les arguments marxistes classiques en faveur de la thèse-clé de la théorie – selon laquelle le capitalisme se détruit nécessairement lui-même et sera donc nécessairement remplacé par une alternative – sont insatisfaisants. Cette prédiction dépend de l’affirmation que le capitalisme n’a pas seulement tendance à connaître des crises périodiques, mais qu’il y a une tendance systématique à l’intensification des crises avec le temps – une affirmation dont les fondements théoriques sont contestables.

Deuxièmement, la prédiction marxiste classique sur les transformations des structures de classe capitalistes vers une prolétarisation de plus en plus homogène s’est avérée inexacte. Alors qu’il est assurément vrai que le cours du développement capitaliste a incorporé une part croissante de la main-d’œuvre dans des relations d’emploi capitalistes, tout du moins dans le monde capitaliste développé, cela n’a pas déclenché un processus plus intense de prolétarisation et d’homogénéisation de classe, mais plutôt une évolution vers des structures de classe de plus en plus complexes. Les positions contradictoires à l’intérieur des rapports de classe ont proliféré, le travail indépendant a augmenté de façon constante dans la plupart des pays capitalistes développés depuis le milieu des années 70, une proportion significative de la classe ouvrière possède des actions via les « plans de stock-options pour salariés » et les fonds de pension, les foyers sont devenus plus hétérogènes en termes de classe à mesure que les femmes mariées sont entrées plus nombreuses dans la population active, et les trajectoires de carrière introduisent une incertitude temporelle dans les positions de classe. Aucune de ces formes de complexité des rapports de classe ne signifie que l’importance des classes décline dans la vie des gens, ni que les structures de classe deviennent d’une façon ou d’une autre moins fondamentalement capitalistes; elles montrent plutôt les façons dont les transformations structurelles du capitalisme ont affaibli la thèse de la relation de plus en plus homogène entre la classe ouvrière et le capitalisme.

Troisièmement, les capacités collectives de classe quant à la remise en cause du capitalisme ne se sont pas systématiquement renforcées avec le développement capitaliste. C’est en partie à cause de l’hétérogénéité d’intérêts à l’intérieur de la classe ouvrière au sens large, mais c’est aussi du fait de la robustesse de diverses formes de collaboration de classes qui entame la capacité à remettre en cause le système. Enfin, la théorie de la transformation par la rupture n’est pas un fondement plausible pour la construction d’une transcendance démocratique et égalitaire du capitalisme. Alors que des remises en cause révolutionnaires du capitalisme ont existé, les exemples historiques de transformation par la rupture n’ont jamais été capables de maintenir un processus prolongé, démocratique et expérimental, de construction d’institutions. La théorie volontariste de l’édification d’institutions alternatives et émancipatrices dépend de la participation active, créatrice et autonome des gens ordinaires dans un processus de délibération et de prise de décision. De brefs épisodes d’une telle participation ont existé, au sein des tentatives de transformation révolutionnaire du capitalisme, mais ils ont toujours été de courte durée et relativement isolés. Certes, il est difficile de diagnostiquer les raisons de ces échecs, mais il est probable que les formes concentrées de pouvoir politique et d’organisation nécessaires pour réussir à produire une rupture révolutionnaire avec les institutions capitalistes sont elles-mêmes incompatibles avec les pratiques participatives nécessaires à l’expérimentation démocratique. Les partis révolutionnaires sont peut-être des « armes organisationnelles » efficaces pour renverser les États capitalistes dans certaines circonstances, mais ils semblent être des moyens extrêmement inefficaces pour la construction d’une alternative démocratique égalitaire. En conséquence, les exemples empiriques dont nous disposons de ruptures avec le capitalisme ont engendré des formes d’organisation économique fondées sur des bureaucraties d’État plutôt que sur une alternative démocratique et égalitaire au capitalisme.

 

Une approche alternative des alternatives

 

La théorie marxiste classique des alternatives au capitalisme est profondément enracinée dans une théorie déterministe des traits essentiels de la trajectoire du capitalisme : en prédisant les contours de son devenir, Marx espérait contribuer à la
réalisation d’une alternative émancipatrice. En l’absence d’une telle théorie, la tâche de défendre de façon crédible l’idée d’une alternative émancipatrice viable au capitalisme est plus difficile. Une stratégie, bien sûr, serait de tenter de développer un plan complet des institutions socialistes, de démontrer que ces institutions fonctionneraient efficacement, et ensuite d’élaborer une feuille de route indiquant les itinéraires possibles du monde tel que nous le connaissons à cette destination. Avec une feuille de route en main, notre tâche principale serait de concevoir le bon type de véhicule pour faire le voyage.

Aucune théorie sociale existante n’est suffisamment puissante pour ne serait-ce que commencer à construire une telle carte complète des destinations sociales possibles au-delà du capitalisme. Il se pourrait bien qu’une telle théorie soit impossible dans son principe même; le changement social s’avère en effet trop complexe et trop profondément affecté par des enchaînements contingents de processus de causalité pour être représenté sous forme de plan. Quoi qu’il en soit, aucune carte n’est disponible. Et pourtant nous voulons quitter le lieu où nous sommes à cause de ses maux et de ses injustices. Que faire?

Plutôt que la métaphore de la feuille de route nous guidant vers une destination connue, nous pourrions plutôt penser le projet de changement social émancipateur comme un voyage d’exploration. Nous quittons le monde connu équipés de dispositifs de navigation qui nous indiquent la direction dans laquelle nous nous déplaçons et de quelle distance nous nous sommes éloignés du point de départ, mais sans carte qui exposerait l’itinéraire entier de l’origine au point final. Cela implique des dangers, bien évidemment : nous pourrions rencontrer des obstacles imprévus qui nous obligeraient à avancer dans une direction que nous n’avions pas choisie à l’avance; nous pourrions être amenés à faire marche arrière et à tenter un nouvel itinéraire. Peut-être qu’avec les technologies que nous inventerions en chemin, nous pourrions créer une sorte de surplomb artificiel et voir un peu plus loin dans l’espace. Au bout du compte, nous pourrions découvrir qu’il y a des limites absolues à notre avancée, mais en sachant au moins si nous allons dans la bonne direction.

Cette approche de la pensée des alternatives émancipatrices conserve une vision fortement normative de la vie au-delà du capitalisme, tout en reconnaissant les limites de nos connaissances sur les possibilités réelles de transcender le système capitaliste. Il ne s’agit pas d’embrasser la fausse certitude qu’il existe des limites infranchissables à la construction d’une alternative démocratique égalitaire : l’absence de connaissances scientifiques solides sur les limites du possible s’applique non seulement aux perspectives des alternatives radicales mais aussi à la durabilité du capitalisme. La question cruciale pour entreprendre un tel voyage d’exploration est l’utilité de notre dispositif de navigation. Nous avons donc besoin de construire ce que l’on pourrait appeler une boussole socialiste : les principes qui nous disent si nous allons dans la bonne direction.

 

Les conceptions du socialisme

 

La plupart des discussions sur le socialisme construisent le concept en termes de contraste binaire avec le capitalisme. La stratégie standard est de commencer par une discussion sur les différentes façons d’organiser la production et, de là, de définir le capitalisme comme un mode d’organisation économique dans lequel la production est orientée vers la maximisation du profit à travers l’échange sur le marché, les moyens de
production sont soumis à la propriété privée et ne sont pas possédés par les travailleurs, ces derniers étant donc contraints de vendre leur force de travail pour obtenir de quoi vivre. Le socialisme est défini par la négation d’une ou plusieurs de ces conditions. Puisque le point central du concept de capitalisme est la propriété privée des moyens de production, cela a généralement signifié que le socialisme est compris comme la propriété publique sous une forme ou une autre, l’exemple le plus typique étant le dispositif institutionnel de la propriété étatique. Je vais élaborer ici une approche alternative de la formulation du concept de socialisme dans lequel il est distingué de deux formes alternatives d’organisation économique, et pas une seule : le capitalisme et l’étatisme.

Le capitalisme, l’étatisme et le socialisme peuvent être considérés comme des modes alternatifs d’organisation des relations de pouvoir à travers lesquels les ressources économiques sont allouées, contrôlées et utilisées. Tout d’abord, et de façon schématique, nous pouvons définir ainsi ces trois concepts, sous l’angle du pouvoir :

  • Le capitalisme est un mode d’organisation économique dans lequel les moyens de production sont soumis à la propriété privée. L’allocation et l’usage de ressources pour différents objectifs sociaux y sont donc réalisés par l’exercice du pouvoir économique. Les investissements et le contrôle de la production sont le résultat de l’exercice du pouvoir économique par les propriétaires du capital.
  • L’étatisme est un mode d’organisation économique dans lequel les moyens de productions appartiennent à l’État. L’allocation et l’usage de ressources pour différents objectifs sociaux y sont donc réalisés par l’exercice du pouvoir étatique. Les agents de l’État contrôlent le processus d’investissement et la production à travers une forme de mécanisme administratif d’État.
  • Le socialisme, quant à lui, est un mode d’organisation économique dans lequel les moyens de production appartiennent collectivement à la société entière. L’allocation et l’usage de ressources pour différents objectifs sociaux y sont donc réalisés par l’exercice de ce que l’on peut appeler le « pouvoir social ». Le pouvoir social s’enracine dans la capacité à mobiliser les gens dans des actions de coopération volontaires et collectives de diverses sortes au sein de la société civile. Cela implique que la société civile ne doit pas être considérée simplement comme un espace d’activité, de sociabilité et de communication, mais aussi comme un espace de pouvoir réel. Le pouvoir social est à distinguer du pouvoir économique, fondé sur la propriété et le contrôle de ressources économiques, et du pouvoir étatique, fondé sur le contrôle de la production et de l’application de règles sur un territoire donné. La démocratie, en ces termes, peut être conçue comme une façon spécifique de lier pouvoir social et pouvoir étatique : dans l’idéal démocratique, le pouvoir étatique est pleinement subordonné au pouvoir social et responsable devant lui. La démocratie est donc, en soi, un principe profondément socialiste. Si « démocratie » est le nom donné à la subordination du pouvoir étatique au pouvoir social, « socialisme » est celui de la subordination du pouvoir économique au pouvoir social. Dans le socialisme, le contrôle sur l’investissement et la production est organisé selon un certain mécanisme d’appropriation sociale.

Cette idée d’un socialisme enraciné dans le pouvoir social n’est pas la façon conventionnelle de comprendre le socialisme. En effet, de nombreuses personnes utilisent le terme « socialisme » pour décrire ce que j’appelle ici l’étatisme. Cette nouvelle conceptualisation, cependant, saisit bien une idée morale centrale dans le socialisme : c’est une économie organisée de façon à répondre aux aspirations et aux besoins des gens ordinaires, et non des élites, et, pour ce faire, l’économie doit d’une façon ou d’une autre être contrôlée par les gens ordinaires – c’est-à-dire, subordonnée au pouvoir social.

Il est important d’être clair sur le champ conceptuel dont on dresse ici la carte : il s’agit bien de différents modes d’organisation économique, mais c’est seulement dans le capitalisme que le pouvoir fondé sur l’économie joue le rôle prédominant quant à la détermination de l’usage des ressources économiques. Dans l’étatisme et le socialisme, une forme de pouvoir distinct de l’économie elle-même joue le rôle dominant dans l’allocation des ressources économiques pour des usages alternatifs. Il demeure, bien sûr, que le pouvoir étatique et le pouvoir social existent dans le capitalisme, mais ils ne jouent pas un rôle central dans l’allocation et l’usage directs des ressources économiques.

Pour chacun de ces trois idéaux-types, il est possible d’imaginer une forme extrême réservant le contrôle des ressources économiques à un type, et un seul, de pouvoir. Le totalitarisme sera alors compris comme une forme d’hyper-étatisme dans lequel le pouvoir d’État n’est pas simplement la principale forme de pouvoir régulant les processus économiques, mais où le pouvoir économique et le pouvoir social disparaissent largement. Dans un capitalisme libertarien, l’État s’atrophie jusqu’à ne plus apparaître que comme un « veilleur de nuit », avec pour seules fonctions de faire respecter les droits de propriété et d’assurer que les activités commerciales pénètrent toutes les sphères de la société civile, soumettant toute chose au marché. L’exercice du pouvoir économique expliquerait ainsi presque entièrement l’allocation et l’utilisation des ressources; les citoyens sont alors réduits à de purs consommateurs atomisés, qui font des choix individuels sur un marché mais n’exercent aucun contrôle collectif sur l’économie, à travers notamment des associations relevant de la société civile. Le communisme, tel qu’il est compris dans le marxisme classique, est une forme de société dans laquelle l’État a dépéri et où l’économie est absorbée dans la société civile, cette dernière étant conçue comme l’activité libre et coopérative d’individus associés.

Aucune de ces formes extrêmes ne pourrait constituer une forme stable et reproductible d’organisation sociale. Le totalitarisme s’est révélé incapable d’éliminer complètement les réseaux sociaux informels, qui sont au fondement d’interactions sociales coopératives outrepassant le contrôle direct de l’État, et le fonctionnement pratique des institutions économiques ne fut jamais entièrement subordonné à la planification centralisée. Non seulement le capitalisme constituerait un ordre social chaotique et non-reproductible si l’État jouait le rôle minimaliste que lui accordent les fantasmes libertariens. Mais, comme l’a montré Polanyi, il fonctionnerait aussi de manière beaucoup plus instable si la société civile était absorbée dans l’économie et se voyait ainsi réduite à une sphère complètement marchandisée et atomisée de la vie sociale. Le communisme pur s’avère également un fantasme utopique, tant il est difficile d’imaginer une société complexe privée de tout moyen autoritaire d’élaborer et de faire respecter des règles (un « État »). Les formes, réalisables et durables, d’organisation sociale à grande échelle, impliquent ainsi des relations réciproques entre ces trois formes de pouvoir.

Au sein d’une telle conceptualisation générale, le capitalisme, l’étatisme et le socialisme devraient être pensés non simplement comme des idéaux-types distincts, mais aussi comme des variables. Plus les décisions prises par les acteurs exerçant le pouvoir économique sur la base de la propriété privée déterminent l’allocation et l’utilisation des ressources, plus la structure économique sera dite capitaliste. Plus le pouvoir exercé par l’intermédiaire de l’État détermine l’allocation et l’utilisation des ressources, plus la société sera considérée comme étatiste. Et plus le pouvoir enraciné dans la société civile détermine ces allocations et cette utilisation, plus la société se rapproche du socialisme. Il existe de multiples cas, complexes et hybrides, dans lesquels – par exemple – une société apparaît capitaliste d’un certain point de vue et étatiste ou socialiste d’un autre point de vue.

L’idée de structures économiques mêlant différents rapports de pouvoir s’avère fondamentale pour penser la transformation de ces structures. Toutes les sociétés capitalistes existantes contiennent des éléments significatifs d’étatisme, dans la mesure où les États répartissent partout une partie de la plus-value totale sous la forme d’investissements dans des secteurs tels que les infrastructures publiques, la défense ou l’éducation. Par ailleurs, dans toutes les sociétés capitalistes, l’État ôte certains pouvoirs aux propriétaires privés des moyens de production, par exemple lorsque les États capitalistes imposent aux entreprises des normes en matière de santé ou de sécurité. Le pouvoir d’État, davantage que le pouvoir économique, contrôle ces aspects spécifiques de la production, et on peut affirmer dans cette mesure que cet aspect de la propriété a été transféré à l’État. Les sociétés capitalistes renferment également toujours des éléments de socialisme, ne serait-ce que par la pression indirecte que font peser sur l’allocation des ressources économiques des acteurs collectifs issus de la société civile, notamment à travers leurs efforts pour influer sur l’État (sur la législation) et sur les entreprises capitalistes (sur les conditions de salaire et de travail). L’utilisation de la simple expression de « capitalisme » pour décrire un cas empirique constitue ainsi une sténographie désignant « une structure économique dans laquelle le capitalisme détient une prééminence quant à l’organisation de l’activité économique ».

 

Extraits du texte du sociologue états-unien Erik Olin Wright publié en 2006 dans la New Left Review (et traduit par la revue Contretemps). Olin Wright [a publié en 2010] Envisionning Real Utopias.

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Martin Joset <![CDATA[Une superpuissance énergétique?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13859 2014-07-12T12:12:47Z 2014-07-12T11:01:45Z En mai 2012, une fuite a été observée dans un pipeline au nord de l’Alberta, à 165 km exactement des Territoires du Nord-Ouest. Avant que la fuite ne soit colmatée, 22 000 barils de pétrole se sont écoulés sur une grande superficie de fondrière de mousse – un biotope fragile – près de Rainbow Lake. L’entreprise possédant ce pipeline, Pace Oil & Gas, a pris connaissance du problème par hasard, grâce au constat fait par un pilote d’avion volant à basse attitude. On pourrait penser que ces incidents sont rares et relativement contrôlés par la technologie. Mais est-ce le cas? Un an plus tôt, un autre pipeline avait libéré 28 000 barils de pétrole brut dans la forêt et la fondrière de mousse près de Little Buffalo, une communauté crie à 400 kilomètres au sud-est de Rainbow Lake. En réalité, les problèmes sont graves. Les déversements accidentels qui attirent généralement beaucoup d’attention ne sont qu’une infime partie des dommages environnementaux causés par l’industrie pétrolière et gazière. Cette industrie, on le sait, est en pleine croissance. Plus encore, elle dispose dans le gouvernement de Stephen Harper d’un puissant allié dont l’objectif est de déréglementer cette industrie.

 

Une superpuissance du réchauffement

 

Devant un auditoire d’hommes d’affaires au Royaume-Uni peu après avoir été élu en 2006, Stephen Harper annonçait que son gouvernement avait l’intention de faire du Canada une « superpuissance énergétique ». Le Canada, disait-il, est déjà le cinquième plus gros producteur d’énergie du monde. Il occupe le troisième rang pour la production de gaz, le septième pour le pétrole, et le premier pour l’hydroélectricité et l’uranium. Harper vantait les capacités canadiennes, d’autant plus que le pays abrite « un océan de sable imprégné de pétrole sous les fondrières de mousse du nord de l’Alberta » :

Les sables bitumineux sont le 2e gisement de pétrole au monde. C’est plus important que ce dont disposent l’Irak, l’Iran ou la Russie. Seule l’Arabie saoudite en a plus. Extraire le bitume, en retirer le pétrole et le transformer en pétrole synthétique constitue un défi monumental, qui nécessite de grandes quantités de capital, une technologie faramineuse et une armée de travailleurs qualifiés. Bref, il s’agit d’une entreprise aux proportions épiques, analogue à la construction des pyramides ou de la Grande Muraille de Chine. Mais en plus grand. En 2015, la production canadienne de pétrole devrait atteindre près de 4 millions de barils par jour[1].

Ce que Harper n’a pas dit pas à cette occasion– en fait, il ne l’a jamais dit — est que, contrairement à la construction des pyramides ou de la Grande Muraille, l’extraction des sables bitumineux représente une menace pour l’environnement. La production d’un baril de pétrole brut à partir des sables bitumineux émet jusqu’à trois fois plus de gaz à effet de serre par baril que ce qui est le cas avec le pétrole brut classique. Le pétrole des sables bitumineux est le plus polluant de la planète, selon le climatologue James Hansen :

Les sables bitumineux du Canada contiennent deux fois la quantité de dioxyde de carbone émise du fait de l’utilisation mondiale de pétrole au cours de toute notre histoire. Si nous devions exploiter pleinement cette source nouvelle de pétrole, et continuer à brûler le pétrole conventionnel, le gaz et les réserves de charbon, la concentration atmosphérique en dioxyde de carbone finirait par dépasser ses niveaux du Pliocène, il y a plus de 2,5 millions d’années, quand le niveau de la mer était supérieur d’au moins quinze mètres à ce qu’il est actuellement. Une telle concentration en gaz à effet de serre entraînerait à coup sûr une accélération incontrôlable de la désintégration des calottes glaciaires. Le niveau des mers augmenterait et détruirait les villes côtières. Les températures mondiales deviendraient intolérables. Vingt à cinquante pour cent des espèces de la planète seraient vouées à l’extinction. La civilisation serait en danger[2].

Ce n’est pas le problème de Stephen Harper pour qui la protection de l’environnement passe après les profits de l’industrie pétrolière.

 

Un agenda pro-pétrolier et anti-environnemental

 

Les Conservateurs ne sont pas le premier parti parvenu au pouvoir qui fait passer la production pétrolière avant la protection de l’environnement.

Entre 1993 à 2006, les gouvernements du Parti libéral ont ratifié le Protocole de Kyoto et annoncé une série de programmes à consonance verte, mais en pratique, ils ont soutenu des projets qui faisaient en sorte qu’aucun de leurs objectifs affichés en matière d’émissions ne pouvaient être atteints.

Bien avant Harper, les gouvernements Chrétien et Martin ont activement promu l’exploitation accrue des sables bitumineux de l’Alberta. En 1995, un groupe de travail conjoint fédéral-provincial affirmait qu’on pourrait tripler la production d’ici 2020 – un objectif qui fut effectivement dépassé en moins d’une décennie. Alors ministre de l’Environnement de Chrétien, Stéphane Dion déclarait à des journalistes américains en 2005 qu’aucun ministre de l’environnement ne pouvait empêcher le développement des sables bitumineux. Tout au long du règne des libéraux, les émissions canadiennes de gaz à effet de serre ont augmenté de plus de 27 %, le pire bilan de tous les pays industrialisés.

Une fois dit cela, il faut constater que les Conservateurs vont plus loin, abandonnant même toute apparence de préoccupation environnementale. Leur objectif primordial est d’accélérer le temps d’approbation et de réduire l’examen public des projets potentiellement dommageables. Les études d’impact environnemental n’étaient peut-être qu’une formalité sous les gouvernements libéraux, n’empêche que l’industrie les considérait comme de fastidieuses tracasseries. Harper et sa bande veulent rassurer les investisseurs sur le fait que les audiences ou les examens seront rapides et les conclusions prédéterminées.

Pendant que Stephen Harper attaque les politiques environnementales sur plusieurs terrains (y compris dans le domaine scientifique), sa priorité est d’éliminer les programmes gouvernementaux susceptibles d’interférer avec l’expansion rapide de l’extraction énergétique et de l’exportation. Lors du Forum économique mondial de Davos en janvier 2012, Harper a promis que les projets énergétiques et miniers ne seraient plus soumis à des délais réglementaires « inutiles »[3].

 

Le saccage

 

Ce que Harper voulait dire à Davos est devenu évident avec la loi C-38 votée par la Chambre des communes en juin [2012]. Cette loi comprend 150 pages de modifications apportées aux règlementations environnementales, toutes conçues pour affaiblir les protections environnementales et limiter la participation publique dans l’étude et l’approbation des projets. Selon la présidente du Parti Vert, Elizabeth May, cette loi devrait être appelée la « Loi sur la destruction de l’environnement ».

Ces changements radicaux ont amené Maurice Strong, le diplomate canadien qui fut le secrétaire général du célèbre Sommet de la Terre à Rio de Janeiro en 1992, à déclarer que le gouvernement fédéral actuel est « le plus anti-environnemental que nous ayons jamais eu, et l’un des plus anti-environnementaux du monde[4] ». Selon un ancien employé d’Environnement Canada, « le Canada représente la deuxième plus grande masse de terre au monde. Bien que la population soit limitée, vous pouvez être sûrs que, lorsqu’un pays couvre 7 % des terres émergées et dispose du plus long littoral du monde dit « va te faire foutre » à la protection de l’environnement, cela aura d’énormes répercussions mondiales[5]. »

 

Contre Kyoto

 

L’offensive anti-environnementale de Harper ne se limite pas au Canada. Les Conservateurs agissent également pour bloquer tout accord international sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre, car un tel accord aurait une incidence directe sur la production canadienne, mais plus encore, pourrait mener d’autres pays à réduire leurs importations en provenance de la nouvelle « superpuissance énergétique ».

En 2002, avant qu’il ne devienne premier ministre, Stephen sollicitait des donateurs pour une campagne contre l’Accord de Kyoto, « tueur d’emplois et destructeur de l’économie », « un complot socialiste pour soutirer de l’argent aux nations productrices de richesse et paralyser l’industrie du pétrole et du gaz[6]. »

Une fois au pouvoir, le gouvernement Harper a été l’un des leaders mondiaux dans la lutte contre le projet d’accord. Pendant cinq années, les écologistes du monde entier ont élu le Canada comme le pays qui faisait le plus pour « retarder, bloquer et perturber » les négociations visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Au cours de la conférence de l’ONU sur le climat à Copenhague en 2009, 400 organisations non-gouvernementales ont déclaré que, de tous les pays industrialisés, le Canada est celui qui présente le pire bilan en matière de contrôle des émissions, du fait qu’il a « [systématiquement] refusé d’adopter un cadre réglementaire pour réduire les émissions, notamment dans le secteur en croissance rapide des sables bitumineux[7] ».

En décembre 2011, quelques jours après avoir réussi à bloquer tout plan concret de réduction des émissions lors des négociations internationales sur le climat à Durban en Afrique du Sud, le ministre de l’Environnement Peter Kent a annoncé que le Canada se retirait du Protocole de Kyoto – devenant ainsi le premier et jusqu’à présent le seul pays à répudier formellement ce traité mondial sur le changement climatique. En février, Kent déclara à la Chambre Calgary du Congrès que sortir de Kyoto était « son cadeau de Noël au Canada ».

 

Construire des pipelines

 

Aujourd’hui, les exportations canadiennes de pétrole sont destinées à plus de 99 % aux États-Unis, mais il y un doute croissant sur la fiabilité des USA comme client. Entre-temps, la production canadienne de pétrole conventionnel décline : entre 1990 et 2005, elle est passée de 1200 à 1050 milliers de barils par jour (elle devrait encore diminuer à moins de 600 barils par jour d’ici à 2020). En conséquence, la croissance de la production provient des sables bitumineux. Dès lors, les campagnes des écologistes américains contre le pétrole sale menacent directement les profits pétroliers du Canada. La décision du gouvernement Obama de retarder le pipeline Keystone, qui doit acheminer le pétrole des sables bitumineux vers le sud des États-Unis, confirme le malaise des Conservateurs quant au fait de miser sur les marchés américains.

Le gouvernement Harper fait activement pression pour que les politiciens états-uniens donnent le feu vert à Keystone. Il leur demande de bloquer les lois qui pourraient être discriminatoires à l’égard du pétrole sale du nord. Parallèlement, il cherche des clients moins scrupuleux face aux sables bitumineux. Comme l’a dit Harper à Davos en janvier, « assurer une capacité d’exporter nos produits énergétiques au-delà des États-Unis et plus particulièrement vers l’Asie est une priorité nationale[8] ». Pour cela, le gouvernement Harper mise sur le Northern Gateway, un projet de pipeline mis de l’avant par l’entreprise Enbridge, pour transporter le pétrole des sables bitumineux vers l’océan Pacifique. Ce projet comporte d’importantes menaces, selon des études réalisées par le Conseil national de défense des ressources naturelles, l’Institut Pembina et la Living Oceans Society :

Le projet de pipeline Gateway Nord transporterait du bitume dilué fortement acide et corrosif depuis les sables bitumineux de l’Alberta jusqu’à Kitimat, sur la côte nord de la Colombie-Britannique, à travers 1200 kilomètres de paysages sauvages et instables. Le pipeline desservirait chaque année plus de 220 supertankers empruntant les voies maritimes de la côte Nord de la Colombie-Britannique, d’où les navires géants ont été exclus par crainte qu’une marée noire détruise de précieuses ressources naturelles côtières[9].

 

Confrontations

 

Le tracé proposé pour le pipeline traverse les territoires des Premières nations, qui n’ont jamais été cédés au Canada ou à la Colombie-Britannique. Ces communautés sont pratiquement unanimes pour s’opposer au projet, malgré les tentatives de les soudoyer avec des promesses d’emplois ou d’argent. Signée par soixante-six Premières Nations, la Déclaration pour le sauvetage du Fraser affirme :

Une menace pour le fleuve Fraser et sa source est une menace pour tous ceux qui dépendent de son état de santé. Nous ne permettrons pas que notre poisson, nos animaux, nos plantes, notre peuple et notre mode de vie soient mis en danger. Le projet de pipeline Northern Gateway d’Enbridge et le processus fédéral pour l’approuver, violent nos lois, traditions, valeurs et droits inhérents en tant que peuples autochtones, reconnus par le droit international. Nous sommes unis pour exercer notre Titre inhérent, nos droits, et notre responsabilité à l’égard de nous-mêmes, de nos ancêtres, de nos descendants et des peuples du monde, pour défendre ces terres et les eaux[10].

Devant cette résistance, les Conservateurs ont entrepris une croisade contre ce que le Ministre Joe Oliver a qualifié d’« agitateurs financés par l’étranger ». Une sénatrice conservatrice, Nicole Eaton, demande une enquête fédérale contre le fait que « des millions de dollars franchissent les frontières canadiennes sous couvert de fondations de bienfaisance pour alimenter les comptes bancaires d’organismes parfois fantômes[11] ».

Entre-temps, une chasse aux sorcières est en cours par le gouvernement fédéral pour soi-disant contrôler les finances des ONG disposant d’un statut d’organisme de charité et qui selon le gouvernement conservateur, trahissent leur mission. En réalité selon la loi, les ONG sont autorisés à dépenser 10 % de leur budget pour des activités de plaidoyer et d’éducation, mais par des pratiques d’intimidation, le gouvernement conservateur espère forcer des ONG à restreindre leur travail et surtout à cesser de s’opposer aux politiques destructrices de Stephen Harper.

Ces mesures sont d’autant plus questionnables que les think tanks de droite tels que l’Institut Fraser organisent de puissantes campagnes de désinformation avec des moyens financiers provenant des entreprises pétrolières et des milliardaires états-uniens de droite tels Charles et David Koch. L’interférence de ces puissances financières états-uniennes dans le débat est bien sûr liée au fait que plus de 70 % de la production des sables bitumineux est aux mains de sociétés et d’individus basés dans d’autres pays[12].

 

Pour ne pas conclure

 

Pour les conservateurs, la vraie question n’est pas et n’a jamais été de s’opposer à la manipulation des affaires intérieures du Canada par des intérêts étrangers, mais de protéger les profits de l’industrie pétrolière et de punir les critiques de l’industrie. La politique de Harper visant à faire du Canada une «superpuissance énergétique» est intrinsèquement anti-environnementale. Selon James Hansen, « nous sommes confrontés à la nécessité de réaliser des réductions rapides des émissions mondiales de combustibles fossiles et de supprimer progressivement presque toute émission par les combustibles fossiles, d’ici le milieu du siècle[13] ». Au lieu de contribuer à ce processus, le gouvernement Harper promeut activement la production accrue de combustibles fossiles. Et pas n’importe quel combustible fossile – le plus sale de tous les pétroles, un produit dont l’impact sur le climat et l’environnement en général est beaucoup plus dommageable que celui du pétrole conventionnel.

Contrairement aux vœux pieux de l’opposition néo-démocrate, libérale et verte, il n’y a pas moyen de rendre l’exploitation des sables bitumineux « soutenables ». Des centaines de kilomètres carrés de forêt et de fondrières de mousse dans le nord de l’Alberta ont déjà subi des dommages irréparables : aucun programme de restauration ne pourra remettre ces écosystèmes dans leur état original ou dans un état approchant. Même si le processus d’extraction et de production pouvait être rendu un peu plus propre, aucun niveau de production pétrolière ne pourrait être considéré comme sûr vu que la concentration atmosphérique en CO2 est proche (et peut-être déjà au-delà) du seuil à partir duquel un changement climatique catastrophique devient inévitable. La volonté de Harper de doubler la production d’ici à 2020 est tout à fait irresponsable, un crime contre la planète et l’humanité.

Un gouvernement vraiment préoccupé de l’avenir de l’humanité cesserait toute expansion des sables bitumineux immédiatement et planifierait rapidement la fin de la production actuelle, tout en fournissant des emplois ou des revenus équivalents à tous les travailleurs déplacés. Mais les populations ne sont pas prioritaires pour le gouvernement Harper. Terres ruinées, rivières empoisonnées, changement climatique incontrôlable – pour lui, ces dommages collatéraux sont un petit prix à payer pour maximiser les profits de l’industrie pétrolière au 21e siècle.

 

 

Ian Angus est rédacteur en chef de la revue écosocialiste en ligne Climate and Capitalism. Il est co-auteur, avec Simon Butler, de Too Many People? Population, Immigration, and the Environmental (Haymarket Books, 2011).

 

 

[1] Discours du premier ministre à la Chambre canadienne de commerce, 14 juillet 2006.

http://pm.gc.ca/eng/media.asp?category=2&pageId=46&id=1247.

[2] « Game Over for the Climate », New York Times, May 9, 2012.

http://www.nytimes.com/2012/05/10/opinion/game-over-for-the-climate.html?_r=1.

[3] Intervention de Stephen Harper au Forum économique mondial de Davos, en Suisse, 26 janvier 2012.

http://www.pm.gc.ca/eng/media.asp?category=2&pageId=46&id=4606

[4] Les Conservateurs accusés d’être un des gouvernements les plus anti-environnementaux du monde.
http://okanaganshuswap.liberal.ca/must-reads/tories-accused…

[5] Lettre ouverte au monde concernant la destruction environnementale par le gouvernement canadien.
http://uncloaked.wordpress.com/2012/05/18/an-open-letter…

[6] Harper dénonce le complot socialiste.
http://www.cbc.ca/news/canada/story/2007/01/30/…

[7] Le Canada gagne le prix fossile de Copenhague. http://www.straight.com/news/canada-takes-fossil-award…

[8] Stephen Harper, intervention au Forum économique mondial de Davos en Suisse, 26 janvier 2012. http://www.pm.gc.ca/eng/media.asp?category=2&pageId=46&id=4606

[9] Rapport sur les dangers du projet de pipeline en Colombie britannique.
http://www.nrdc.org/media/2011/111129.asp

[10] Déclaration pour sauver le fleuve Fraser.
http://yinkadene.ca/index.php/resources/save_the_fraser…

[11] Sur l’implication des fondations étrangères au Canada.
http://parl.gc.ca/Content/Sen/Chamber/411/Debates/054db_2012-02–28-e.htm#70

[12] Bloomberg révèle que 71 % de a production des sables bitumineux appartient a des intérêts étrangers.
http://www.forestethics.org/news/data-bloomberg…

[13] James Hansen, Storms of my Grandchildren, Bloomsbury, 2009, p. 184.

 

 

Nouveaux Cahiers du Socialisme, n° 9, hiver 2013.

 

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Martin Joset <![CDATA[Le Canada économique : un colosse aux pieds de bitume]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13839 2014-07-10T01:39:04Z 2014-07-10T11:20:18Z L’impact de la crise déclenchée en 2007

 

Après l’éclatement de la bulle technologique en 2000–2001 et le ralentissement économique qui en a résulté, le Canada a connu de 2002 à 2007 une forte croissance, stimulée par la croissance des États-Unis qui sont les principaux importateurs de ses produits (les trois quarts des exportations canadiennes y sont dirigées) et par celle, exceptionnelle, des pays émergents comme la Chine et l’Inde, vers lesquels s’est déplacée une partie importante de la production mondiale. La forte demande de produits de base (pétrole et autres ressources naturelles) en provenance de ces derniers a par ailleurs contribué à hausser les prix de ces produits et ainsi bénéficié encore davantage aux pays qui les exportent, dont le Canada.

Lorsque la croissance mondiale, artificiellement alimentée par l’endettement, la spéculation et une formidable expansion du capital fictif, a culminé dans la crise de surproduction et la crise financière de 2007–2008, le Canada, même s’il a été moins durement frappé que bien d’autres pays par cette crise, n’en a été exempté. Il va sans dire que l’effet des liens économiques étroits avec les États-Unis et de la demande des produits de base des pays émergents, qui s’était déployé positivement pendant la période de croissance, s’est inversé dans la contraction. Les exportations ont chuté de 20 % entre le premier trimestre de 2007 et le deuxième de 2009, le prix des produits de base a chuté de 45 % entre janvier 2008 et janvier 2009, et 432 000 emplois ont été perdus d’octobre 2008 à juillet 2009, dont 411 000 dans le secteur privé. De 5,9 % en septembre 2007, le taux de chômage est passé à 8,7 % en août 2009[1]. Le Canada est entré en récession à la fin de 2008 et l’est demeuré pendant trois trimestres; en 2009, son PIB réel a diminué de 2,5 %.

 

Le plan conservateur : réduire les impôts et les dépenses

 

La diminution des revenus fiscaux découlant de la chute de l’activité économique et des importantes réductions d’impôt survenues en particulier en 2007, et l’augmentation des dépenses budgétaires occasionnée par les mesures gouvernementales de relance de l’économie ont entraîné de lourds déficits budgétaires que le gouvernement a systématiquement réajustés à la hausse par la suite, comme en atteste le tableau [ci-dessous].

L’attitude du gouvernement face à cette crise de grande ampleur qui frappait le monde entier a d’abord été une attitude de déni de la gravité de ses incidences sur l’économie canadienne, mieux préparée à son avis que celles des autres pays pour affronter les bouleversements en cours, en raison du bon état de ses finances publiques et de la solidité de son système bancaire. Dans l’Énoncé économique du 30 octobre 2007, le premier document budgétaire qui a suivi le déclenchement de la crise financière en juillet-août 2007, avec notamment la crise du papier commercial adossé à des actifs, le ministre des Finances déclarait :

Au Canada, les facteurs fondamentaux d’ordre économique et financier sont solides comme le roc, même si l’économie mondiale traverse une période agitée, caractérisée par une incertitude toujours plus grande […]. Le Canada, meilleur pays au monde, est une nation au potentiel énorme[2].

 

Évolution des prévisions du solde budgétaire 2007–2017 (milliards de dollars)

 

2007

2008

2009

2010

2011

2012

2013

2014

2015

2016

Déficit
cumulé
sur 5 ans

 

2008

2009

2010

2011

2012

2013

2014

2015

2016

2017

2007

Mise à jour

11,6

4,4

4,3

7,5

10,2

12,8

38,0

 

2008

Budget

2,3

1,3

3,1

4,7

5,3

16,7

 

Mise à jour

9,6

0,8

0,1

0,1

1,1

4,2

8,1

14,4

 

2009

Budget

–33,7

–29,8

–13,0

–7,3

0,7

–83,1

 

Mise à jour

–5,8

–55,9

–45,3

–27,4

–19,4

–11,2

–5,2

–159,2

 

2010

Budget

–49,2

–27,6

–17,5

–8,5

–1,8

–104,6

 

Mise à jour

–55,6

–45,4

–29,8

–21,2

–11,5

–1,7

2,6

–109,6

 

2011

Budget

–29,6

–19,4

–9,5

–0,3

4,2

–54,6

 

Mise à jour

–33,4

–31,0

–27,4

–17,0

–7,5

–3,4

0,5

–86,3

 

2012

Budget

–21,1

–10,2

–1,3

3,4

7,8

–21,4

 

Mise à jour 

–26,2

–26,0

–16,5

–8,6

–1,8

1,7

 

–51,2


Sources : Plans budgétaires des budgets annuels, rendus publics en janvier, février ou mars, 
et Énoncés économiques et financiers (Mises à jour), présentés en octobre ou novembre.
Les chiffres ombragés sont les prévisions pour l’année visée par le budget courant et les quatre suivantes.
Les chiffres non ombragés sont les résultats réels de l’année précédant l’année budgétaire courante
ou des prévisions pour l’année suivant la période des prévisions quinquennales.
Le déficit cumulé sur 5 ans est la somme des déficits prévus de la période quinquennale. 

 

Il annonçait sa volonté de stimuler l’économie par des réductions d’impôt de 60 milliards de dollars pour l’exercice en cours et les cinq suivants. Ces mesures, précisait-il, portaient « à près de 190 milliards de dollars, pour la même période, le total des allégements fiscaux instaurés par notre gouvernement depuis son entrée au pouvoir[3] » . Le fardeau fiscal fédéral, mesuré par les revenus budgétaires en proportion du PIB, baisserait ainsi à 15 % en 2011–2012, soit le rapport le plus faible en près de 50 ans[4]. Les mesures de réduction d’impôt décidées comprenaient, entre autres, la réduction du taux de la TPS de 6 % à 5 % à partit du 1er janvier 2008 et la réduction du taux fédéral d’imposition du revenu des sociétés, de 22 % en 2007 à 15 % en 2012 (ce taux était de 38 % en 1980). Le Canada deviendrait ainsi en 2012 le pays du G7 où le taux d’imposition du revenu des sociétés serait le plus bas. Cette mesure relative à l’impôt des sociétés faisait suite à l’élimination de la taxe sur le capital en 2006 et à une déduction pour l’amortissement accéléré de l’équipement des entreprises, mise en œuvre à la suite du budget de 2007. En dépit des réductions de 60 milliards de dollars sur 5 ans, le gouvernement prévoyait, comme on le voit à la première ligne du tableau, le maintien de surplus budgétaires pour les cinq années suivantes, en baisse par rapport au niveau de 2007–2008 pour les deux premières années, mais en hausse pour les trois suivantes.

De nouvelles exemptions d’impôt étaient apportées par le Budget de février 2008 avec la création du Compte d’épargne libre d’impôt. Le gouvernement se félicitait de ce que le fardeau fiscal atteignait désormais « son niveau le plus bas depuis l’époque du gouvernement de John Diefenbaker » et qu’il relevait ainsi par des mesures concrètes et responsables « le défi de l’incertitude économique mondiale[5] ». Les prévisions du Plan budgétaire de février 2008 diminuaient de 55 % le solde budgétaire cumulé sur cinq ans prévu dans l’Énoncé économique d’octobre 2007. Ce solde cumulé demeurait toutefois excédentaire.

Dans l’Énoncé économique et financier du 27 novembre 2008, alors que la plupart des pays du monde envisageaient des mesures exceptionnelles de relance de leurs économies et que le premier sommet des pays du G20, tenu à Washington le 15 novembre, se prononçait en faveur de programmes d’action concertés pour relancer l’économie mondiale[6], le gouvernement du Canada n’envisageait que des mesures draconiennes de réduction des dépenses. Il annonçait à cet égard le dépôt d’un projet de Loi sur le contrôle des dépenses dont l’une des dispositions établissait un plafond aux augmentations salariales du secteur public fédéral et annulait ou modifiait certaines dispositions de conventions collectives signées avant l’entrée en vigueur de la loi. Seule la Loi sur le contrôle des prix et des salaires adoptée par le gouvernement libéral de Pierre-Elliot Trudeau en 1975 était, jusque-là, allée aussi loin depuis la Deuxième Guerre mondiale[7].

L’Énoncé économique et financier de novembre 2008 proposait un ensemble d’autres mesures radicales comme la suspension du droit de grève dans le secteur public jusqu’à la fin de 2011 et l’interdiction du recours aux tribunaux pour les litiges relatifs à l’équité salariale[8]. Fondé sur des hypothèses de croissance économique exagérément optimistes, il prévoyait la persistance de surplus budgétaires, même si ceux-ci étaient substantiellement inférieurs aux surplus antérieurement prévus (voir le tableau). Face au refus unanime des partis d’opposition de souscrire à ce programme et face à l’imminence de son renversement en chambre, le gouvernement conservateur minoritaire décida alors de proroger le Parlement, forcé qu’il était de préparer de nouvelles propositions budgétaires.

 

À reculons dans le plan de stimulation économique

 

Entre temps, la situation économique s’était considérablement détériorée. En janvier 2009, le Fonds monétaire international prédisait un recul de 1,9 % du PIB du Canada pour 2009 [9], soit le premier recul depuis 1991, et 264 000 emplois avaient été perdus au cours des trois derniers mois de 2008. Disant s’en remettre à l’avis général des Canadiens qui estiment « que le gouvernement doit fournir une puissante stimulation économique » pour favoriser le retour à la croissance, et qui ont démontré un large consensus à l’effet qu’un « déficit temporaire est le seul choix qui s’offre au Canada pour protéger son économie et investir dans la croissance future[10] », le gouvernement s’est donc résolu à recourir à de telles mesures qu’il a présentées dans son Plan d’action économique de janvier 2009. L’axe central de ce plan de relance de 40 milliards de dollars sur deux ans, vu comme une intervention « rapide, ciblée et temporaire » destinée à « stimuler rapidement la demande intérieure tout en préservant la viabilité financière à long terme[11] » , est un ensemble de mesures de développement des infrastructures et de la construction domiciliaire (20 milliards), d’améliorations de l’assurance-emploi et d’aide aux personnes les plus touchées par la récession (13 milliards), et de mesures de soutien aux entreprises et aux collectivités (7 milliards). En tenant compte de « l’effet de levier » que représente la contribution des provinces à ce plan de relance, le gouvernement en chiffrait le montant total à 51,6 milliards. Le Plan comprenait également de nouvelles réductions d’impôt de 20 milliards pour 2008–2009 et les cinq exercices suivants. En considérant l’ensemble des mesures de stimulation, le gouvernement portait à 61,7 milliards de dollars l’évaluation de leur  montant global sur deux ans dans le Plan budgétaire de 2010–2011 [12].

Le gouvernement a présenté le Plan d’action économique du budget de 2009 comme la deuxième étape d’un processus en deux volets entamé avec l’Énoncé économiqued’octobre 2007, qui avait procédé à des « mesures de réduction d’impôt sans précédent afin de stimuler la croissance économique[13] ». Cet énoncé était lui-même une émanation du document fondateur du « Nouveau gouvernement du Canada » intitulé Avantage Canada. Bâtir une économie forte pour les Canadiens[14] (novembre 2006), rendu public peu après l’accession au pouvoir du Parti conservateur. Selon les évaluations gouvernementales, l’incidence attendue du seul Plan d’action sur le PIB et l’emploi était d’une modestie frappante : une majoration de la croissance du PIB réel de 1,4 % sur les deux années du plan, devait permettre de créer ou de maintenir 140 000 emplois, soit moins du tiers des 428 000 emplois perdus entre octobre 2008 et juillet 2009. En tenant compte des fonds mobilisés par les autres administrations publiques, le gouvernement évaluait le nombre d’emplois créés ou maintenus à 190 000. Ce nombre ne passe qu’à 265 000 si on considère l’ensemble des effets combinés du Plan d’action de 2009, des contributions des autres administrations publiques et des réductions d’impôt de 2007 [15], ce qui est toujours nettement en deçà du compte.

On ne peut qu’être frappé par le contraste entre la modestie des moyens financiers engagés dans les mesures de stimulation de ce Plan d’action (1,5 % du PIB en 2009, 1,1 % du PIB en 2010) et l’ampleur des fonds gouvernementaux alloués au soutien du secteur financier. Celle-ci est révélée par le « Cadre de financement exceptionnel » de 200 milliards de dollars destiné aux établissements financiers aux fins d’« améliorer l’accès des consommateurs au crédit et de permettre aux entreprises d’obtenir le financement dont elles ont besoin pour investir, croître et créer des emplois[16] ». En vertu de ce cadre de financement, les banques canadiennes, pourtant considérées comme étant d’une solidité à toute épreuve, se sont vues octroyer 50 milliards de dollars de crédits dans le cadre du Programme d’achat de prêts hypothécaires assurés, mis sur pied en octobre 2008 [17]. Ces 50 milliards sont venus s’ajouter aux 75 milliards déjà reçus depuis la création de ce programme. Fait à souligner, les prêts de 125 milliards ainsi accordés aux banques par le gouvernement du Canada par l’intermédiaire de la SCHL sont plus élevés, en proportion de l’économie canadienne qui correspond au dixième de l’économie des États-Unis, que les 700 milliards de dollars du programme TARP (Troubled Asset Relief Programme [18]) du département du Trésor des États-Unis sous l’administration de George Walker Bush. Les banques canadiennes ont également bénéficié à la fin de 2008 de prêts de 40 milliards de dollars de la Banque du Canada et de 27 milliards de dollars de la Réserve fédérale des États-Unis.

Même si le Plan d’action économique entraînait une augmentation des dépenses publiques, il n’en conservait pas moins comme partie intégrante la Loi sur le contrôle des dépenses présentée dans l’Énoncé économique et financier du 27 novembre 2008, dont le caractère exceptionnel a été souligné et qui n’avait pas pu être adoptée en raison de la prorogation du Parlement [19]. Contraint à s’engager dans une voie étrangère à son code génétique, celle du recours à l’augmentation des dépenses publiques comme moyen de stimuler l’économie, le gouvernement conservateur tenait mordicus en contrepartie à affirmer sa nature profonde en fermant la porte à la reconnaissance des hausses salariales comme moyen de stimulation. Il suivait en cela la recommandation du FMI pour qui « les hausses salariales dans le secteur public devraient être évitées, dans la mesure où elles ne sont pas bien ciblées, sont difficiles à inverser et semblables aux transferts quant à leur efficacité[20] ». Il va sans dire que l’objection du gouvernement conservateur à une hausse salariale dans le secteur public était aussi fondée sur sa volonté de contrer l’effet d’entraînement présumé sur les salaires du secteur privé et qu’elle était entretenue par sa crainte d’une répercussion néfaste d’une telle hausse sur l’investissement privé. Le gouvernement fédéral entendait également jouer un rôle incitatif dirigeant à l’égard des gouvernements des provinces qui faisaient face aux mêmes enjeux.

Inutile de dire que le changement de cap du gouvernement fédéral à l’égard des politiques à mettre en œuvre pour combattre la crise, conjugué à la chute des revenus découlant des baisses d’impôt et du ralentissement économique, a profondément modifié sa situation budgétaire. Comme on le voit au tableau, le Plan d’action de janvier 2009 prévoyait désormais un important déficit budgétaire cumulatif de 83,1 milliards de dollars sur cinq ans, de 2009–2010 à 2013–2014, en lieu et place du surplus cumulatif sur cinq ans de 14,4 milliards prévu deux mois plus tôt dans l’Énoncé économique de novembre 2008. L’évaluation de ce déficit cumulatif était presque doublée, à 159,2 milliards, dans la mise à jour de septembre 2009.

En dépit des déclarations incantatoires des documents budgétaires des deux années suivantes (2010 et 2011), à l’effet que le Canada s’en tirait mieux que les autres pays du G7, qu’il avait créé plus d’emplois que ses concurrents depuis le début de la crise, que le taux de croissance de son PIB réel était plus élevé et que l’état de ses finances publiques (déficit et dette) était montré en modèle, son déficit budgétaire demeurait élevé : le déficit cumulé prévu sur une base quinquennale se situait à plus de 100 milliards de dollars en 2010 et à 86 milliards à la fin de 2011, et le retour anticipé à l’équilibre était d’année en année reporté à plus tard (voir le tableau). Exprimés en pourcentage du PIB cependant, les déficits annuels demeuraient relativement faibles comparativement à ceux de la plupart des pays industrialisés : les déficits réels des années 2008–2009, 2009–2010 et 2010–2011 ont représenté respectivement 0,4 %, 3,6 % et 2,1 % du PIB, alors que ceux des États-Unis,  de la Grèce, de la Grande-Bretagne et du Japon étaient respectivement de 9,6 %, 8 %, 8,5 % et 10,3 % du PIB en 2011. [21]

 

Un recentrage rapide sur le désengagement de l’État

 

Entré à reculons dans la stratégie de l’action concertée de stimulation de l’économie adoptée par les pays du G20 à la fin de 2008 et s’appuyant sur des résultats économiques meilleurs que ceux des autres pays industrialisés, le Canada a rapidement pris des mesures qui tendaient à l’éloigner de cette stratégie. Dès la deuxième année du Plan d’action économique de 2009, qu’il avait désigné comme une action devant être « rapide, ciblée et temporaire », il présentait dans le Budget de 2010 un « Plan en trois points pour rétablir l’équilibre budgétaire » annonçant que le gouvernement :

  • exécutera la stratégie de désengagement prévue dans le Plan d’action dès que les mesures provisoires de ce plan seront venues à l’échéance;
  • freinera les dépenses au moyen de mesures ciblées (il proposait pour l’immédiat des économies de 18 milliards sur cinq ans);
  • entreprendra un examen exhaustif des fonctions administratives de l’État afin d’identifier d’autres possibilités[22].

Dans le budget de l’année suivante, 2011, il annonçait la tenue en 2011–2012 d’un « Examen stratégique et fonctionnel » d’un an portant sur 80 milliards de dollars de dépenses de programmes, dans le but de dégager des économies annuelles permanentes d’au moins 4 milliards de dollars avant 2014–2015, soit 5 % des dépenses examinées[23]. Devenu pour la première fois majoritaire en 2012 depuis son arrivée au pouvoir en 2006, le gouvernement conservateur a alors adopté un « Plan de redressement de l’équilibre budgétaire » qui doit donner lieu à partir de 2016–2017 à des réductions permanentes de 5 milliards de dollars des dépenses des ministères et organismes soumises à l’« Examen stratégique et fonctionnel » décidé en 2011, soit 7 % de leur budget global de 75 milliards[24]. Le gouvernement a minimisé l’ampleur de ces réductions de 5 milliards en les exprimant en  pourcentage (moins de 2 %) de ses dépenses totales de programmes (269 milliards)[25] prévues pour 2016–2017, ou du PIB (0,2 %) prévu pour la même année. Il l’a fait également en les comparant aux sévères mesures mises en œuvre dans les pays d’Europe les plus frappés par la crise (Grèce, Portugal, Italie, Espagne et Grande-Bretagne), qui ont procédé à des réductions draconiennes des services publics et à l’élimination massive d’emplois, ainsi qu’à celles que le Canada a connues au milieu des années 1990 : entre 1993–1994 et 1997–1998, les dépenses de programmes fédérales avaient diminué de 3,8 points de pourcentage, passant de 16,8 % à 13 % du PIB, et comportaient des réductions des transferts aux particuliers, aux provinces et aux territoires au titre des soins de santé, de l’éducation et des autres programmes sociaux[26].

Il a mis en évidence la résilience de l’économie canadienne en dépit de la fragilité de la reprise mondiale et de la persistance de la crise de la dette souveraine en Europe, et s’est félicité de ce que la solidité des facteurs économiques fondamentaux aient fait de l’économie canadienne la plus performante des économies du G7 au cours de la récession et de la reprise. À titre d’illustration, le Canada est le pays où la croissance de l’emploi et du revenu réel disponible a été la plus élevée entre 2006 et 2011; le nombre de personnes ayant un emploi au Canada était, en 2012, supérieur de 610 000 à celui de juillet 2009; près de 90 % de ces nouveaux emplois étaient des emplois à temps plein et plus de 75 % étaient des emplois de qualité dans des industries à rémunération élevée; le niveau du PIB réel était supérieur de 3,5 % à son niveau d’avant la récession, alors qu’il n’était supérieur que de 0,75 % aux États-Unis et de 0,5 % en Allemagne, et qu’il était inférieur de 0,25 % en France, 3,5 % au Japon, 4 % en Grande-Bretagne et 5,5 % en Italie. Selon les prévisions du FMI, le rapport de la dette nette au PIB de l’ensemble des administrations publiques au Canada  représentera d’ici 2016 le tiers de la moyenne des pays du G7[27].

Pourtant, en dépit de ce bilan favorable, c’est au nom d’un soi-disant nécessaire « soutien des forces fondamentales du Canada » et pour « remédier aux importantes difficultés auxquelles l’économie est confrontée à long terme » que le gouvernement énonçait le Plan d’action économique de 2012, un programme « qui donnera lieu à la création d’emplois…, à la croissance économique et à de saines finances publiques[28] ». Aussi, la sévérité des mesures contenues dans le budget de 2012 et la manière antidémocratique dont le gouvernement en a imposé l’adoption par le biais d’un projet de  loi omnibus mammouth, le projet de loi C-38 (document de 425 pages et 753 articles, modifiant 70 lois sans consultation ni débats, voté sous le bâillon avant la suspension des travaux de la Chambre des communes pour les vacances de l’été 2012), sont-elles difficiles à justifier par une prétendue obligation d’agir face à une urgence économique. Il faut de toute évidence les mettre au compte de la politique conservatrice de privatisation des services publics, de réduction de la fiscalité et d’accentuation de son caractère régressif, de déréglementation, de réduction de l’État au rôle d’accompagnateur de l’entreprise privée et de promotion de législations en sa faveur.

Mais la brutale réalité de la déprime de l’économie mondiale devait rattraper le ministre des Finances James Flaherty dès la fin de 2012. Forcé de reporter d’un an pour la deuxième année consécutive l’atteinte de l’équilibre budgétaire, désormais prévue pour la fin de 2016–2017, il annonçait dans sa Mise à jour des projections économiques et budgétaires de novembre un déficit cumulé de 51 milliards de dollars pour les années 2012–2013 à 2016–2017, soit un montant 2,4 fois plus élevé que celui de sa prévision du budget présenté huit mois plus tôt[29] (voir le tableau). En contradiction avec toutes ses affirmations antérieures, il déclarait laconiquement que le déficit zéro « n’est pas une fin en soi » et que des mesures d’austérité pourraient faire plus de mal que de bien, emboîtant le pas aux organismes internationaux comme le Fonds monétaire international qui tiraient les amères conclusions des effets dévastateurs de ces politiques sur de nombreux pays, parmi lesquels la Grèce, le Portugal et l’Espagne.

 

La « fièvre des sables bitumineux » : version canadienne du « mal hollandais »

 

Une tendance lourde du budget de 2012 est son accent sur l’exploitation des ressources naturelles comme moteur de la croissance, sans égard à ses conséquences sur l’environnement. Il met nettement le cap sur une accentuation du recentrage de l’économie canadienne vers le secteur des ressources naturelles, dont l’important développement des dernières années stimulé par les prix élevés des ressources est la source fondamentale de la meilleure performance économique du Canada et de la facilité relative avec laquelle il a surmonté la crise déclenchée en 2007. Il va sans dire que cette force cache une importante faiblesse, celle du déclin relatif du secteur manufacturier, qui frappe plus particulièrement l’Ontario, son assise principale, et le Québec. De nombreux intervenants ont parlé du « mal hollandais » pour identifier ce problème en vertu duquel une forte demande de ressources naturelles profite aux pays exportateurs de ces ressources, plus précisément aux régions de ces pays qui en possèdent, et exerce simultanément une pression à la hausse sur les devises de ces pays, dont l’appréciation nuit aux exportations de leurs produits manufacturiers et provoque un déclin de l’industrie manufacturière. On parle du « mal hollandais » en référence à la découverte et à l’exploitation intensive de riches gisements de gaz naturel au large des côtes hollandaises dans les années 1960, qui ont provoqué une flambée de sa devise, le florin, par rapport à la devise forte qu’était le mark allemand, et porté atteinte à son secteur manufacturier[30].

Sans utiliser l’expression « mal hollandais », une étude récente de l’OCDE sur le Canada en décrit tous les symptômes :

En 2011, l’industrie manufacturière, qui est un secteur exportateur, ne représentait plus que 12.6 % de la valeur ajoutée totale après avoir culminé à 18.6 % en 2000. La part de ce secteur dans l’emploi s’est aussi fortement contractée au cours des dix dernières années (tombant de 15.2 % à 10.2 %) […] Il est clair que ces deux résultats sont corrélés à l’évolution du taux de change[31]

D’un creux historique de 62 cents des États-Unis le 21 janvier 2002, le dollar canadien a franchi la parité avec le dollar des États-Unis le 11 novembre 2007 pour atteindre 1,10 dollar. Il a rechuté à 80 cents au début de 2009, pour remonter jusqu’à la parité en 2011 et osciller autour de ce niveau par la suite. Cette évolution est étroitement corrélée à celle des prix du pétrole et des autres matières premières. De 2002 à 2007, le prix du pétrole a été multiplié par 5. Après avoir, comme le dollar, chuté abruptement à la fin de 2008, il est remonté à son niveau de 2007 en 2011. Les prix des autres matières premières ont connu une évolution parallèle à celle du prix du pétrole, mais leur hausse a été moindre, ayant triplé plutôt que quintuplé. [32] Ces évolutions qui ont encouragé le développement du secteur des ressources naturelles et handicapé le secteur manufacturier sont par ailleurs à la source d’importantes disparités régionales, que l’OCDE décrit comme suit :

Les disparités de croissance entre les régions – mesurées à l’aune du revenu disponible réel par habitant – reflètent ces divergences sectorielles : les provinces de l’Alberta, la Saskatchewan et Terre-Neuve-et-Labrador, qui sont riches en ressources naturelles, ont enregistré les gains de revenu par habitant les plus importants au cours de la dernière décennie, tandis que la croissance a été plus médiocre dans la région industrielle de l’Ontario. […] L’Alberta reste la province la plus prospère grâce à ses ressources énergétiques[33].

Dans une étude publiée en 2012 intitulée In the Shadow of the Boom. How Oilsands Development is reshaping Canada’s Economy, l’Institut Pimbina[34], groupe de recherche sur l’environnement et le développement durable dont le siège est en Alberta, analyse les tenants et aboutissants d’une réalité canadienne sous l’emprise d’une orientation fondée sur le tout-au-pétrole. Après un développement fulgurant de la production de pétrole à partir des sables bitumineux de l’Alberta, qui a quadruplé entre 1992 et 2012 et qui devrait encore doubler pour atteindre 3,5 millions de barils par jour en 2020[35], le gouvernement fédéral a affirmé son intention de faire de la production pétrolière et gazière et de son exportation sa principale priorité. Il a à cet effet, en particulier dans le budget de 2012, relâché les normes de protection de l’environnement pour favoriser la réalisation rapide de projets de développement, tel que mentionné précédemment.

Pour décrire les effets de cette orientation sur l’économie canadienne, l’Institut Pimbina parle d’une variété spécifiquement canadienne du « mal hollandais » qu’il désigne comme « la fièvre des sables bitumineux », un mal qui se manifeste dans les tensions interrégionales croissantes découlant des disparités mises en lumière par l’OCDE, et dans les répercussions négatives d’un développement fondé sur le pétrole « sal » dans un monde où les préoccupations relatives à la protection de l’environnement sont devenues prépondérantes.

Une illustration probante des disparités interrégionales à prévoir comme conséquence de l’intensification, désignée comme priorité nationale, de la production de pétrole à partir des sables bitumineux est celle du Canadian Energy Research Institute (CERI), mentionnée dans l’étude de l’Institut Pimbina. Selon les prévisions du CERI, qui évalue pour la période des 25 prochaines années les retombées économiques d’une telle exploitation sur les différentes régions du Canada, 94 % des bénéfices reviendraient à l’Alberta, 3 % à l’Ontario, 1,3 % à la Colombie Britannique et 0,66 % au Québec[36]. Il va de soi que ces disparités, ajoutées aux réticences de l’Alberta de contribuer davantage au programme de péréquation destiné à niveler les différences entre les provinces, ne peuvent qu’engendrer des tensions croissantes menaçant à la limite l’unité du pays.

Quant aux incidences environnementales de la production de pétrole « sal », elles provoquent de fortes objections à sa production et au stockage, dans d’immenses lacs pollués à jamais, de l’eau contaminée qui en découle, comme à son transport en vue de sa commercialisation. En témoignent notamment les mouvements d’opposition au projet d’extension du pipeline Keystone XL traversant les États du centre des États-Unis, destiné à acheminer le pétrole de l’Alberta vers le Texas, et le projet de construction du pipeline Northern Gateway traversant les Rocheuses pour atteindre le port de Kitimat sur la côte du Pacifique, d’où le pétrole serait exporté vers l’Asie, en particulier vers la Chine. Mais le gouvernement a clairement fait savoir qu’il ne reculerait devant rien pour contourner ces oppositions.

Et on peut le croire sur parole, lui qui en peu de temps a construit pour le Canada une réputation d’État voyou en se retirant en décembre 2011 du protocole de Kyoto, en vertu duquel il devait, de 2008 à 2012, réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 6 % par rapport au niveau de 1990. À la conférence de Copenhague en 2009, il s’était plutôt engagé à réduire ces émissions de 17 % en 2020 par rapport à leur niveau de 2005. Or, dans un rapport publié en mai 2012, le commissaire à l’environnement et au développement durable, Scott Vaughan, a évalué qu’en 2020, les émissions auront plutôt augmenté de 7 %[37].

 

En résumé

 

Le Canada a été moins affecté par la crise déclenchée en 2007, même s’il est loin d’en avoir été exempté, et sa situation économique et financière est nettement meilleure aujourd’hui que celle des autres pays avancés. Cela repose, non pas sur des politiques conservatrices de réduction draconienne des impôts et des dépenses publiques et de marginalisation du rôle de l’État, qui seraient plus aptes à favoriser la croissance comme ne cesse de le proclamer le gouvernement. Cela repose plutôt sur une dotation particulièrement riche en ressources naturelles et en particulier en pétrole. La décision du gouvernement de miser sur cette richesse et de l’exploiter sans limites comporte toutefois une contrepartie qui précarise fortement la situation en créant de profonds déséquilibres entre les diverses régions du pays et en poussant le secteur manufacturier sur la pente d’un déclin dont les répercussions risquent tôt ou tard d’être dramatiques. Sans parler des torts irréparables à l’environnement qu’entraîne sa politique de déni des problèmes réels auxquels fait face la survie de l’humanité.

 

[1] Source : Statistique Canada. Banque de données Cansim, diverses séries.

[2] Énoncé économique, Un leadership fort. Un Canada meilleur, 30 octobre 2007, p. 7

[3] Ibidem.

[4] Idem, p. 44.

[5] Le discours du budget de 2008. Un leadership responsable, 26 février 2008, p. 3.

[6] Voir Louis Gill, Le G20 face à la crise : un consensus du chacun-pour-soi, 15 juillet 2010, site internet des Classiques des sciences sociales.

[7] La loi anti-inflation de 1975 prévoyait le gel des salaires, des profits et des prix pour une période de trois ans. Elle établissait des plafonds aux augmentations de salaires pour toute entreprise employant plus de 500 personnes, ainsi qu’aux employés fédéraux et à la plupart des autres employés du secteur public. Un contrôle strict des augmentations de salaires, sous l’égide de la Commission des prix et du commerce en temps de guerre, avait été établi pendant la Deuxième Guerre mondiale par le Premier ministre MacKenzie King, qui avait limité à 2,8 % leur augmentation entre 1941 et 1945, alors que les prix augmentaient de 18 %.

[8] Énoncé économique et financier. Protéger l’avenir du Canada, 27 novembre 2008, p. 56.

[9] Dans les faits, ce recul a été de 2,5 %.

[10] Le Plan d’action économique du Canada. Le Budget de 2009, 27 janvier 2009, p. 12.

[11] Idem, p. 9.

[12] Dans le budget de 2012, le gouvernement a présenté le bilan révisé suivant : 63,8 milliards sur 3 ans, dont 60,3 en 2009–2010 et 2010–2011, et 3,5 en 2011–2012; 45,4 milliards de mesures de stimulation fédérales et 18,4 de mesures de stimulation des provinces et territoires. Voir : Emploi, croissance et prospérité à long terme. Le plan d’action économique de 2012, 29 mars 2012, p. 329.

[13] Le Plan d’action économique du Canada. Le Budget de 2009, 27 janvier 2009, p. 265–271.

[14] « Bâtir un paradis pour le capital » serait un titre qui traduirait mieux le contenu du projet mis de l’avant dans ce document.

[15] Idem.

[16] Idem, p. 10.

[17] Cet octroi de crédits transite par la Société canadienne d’hypothèque et de logement (SCHL) qui, grâce à un prêt reçu du gouvernement, achète aux banques des hypothèques qu’elles souhaitent vendre pour recomposer leur liquidité et consentir de nouveaux prêts.

[18] Programme de sauvetage d’actifs en péril, ou toxiques, ou contaminés.

[19] Cette loi, édictée par l’article 393 du chapitre 2 des Lois du Canada (2009), est entrée  en vigueur le 12 mars 2009.

[20] Antonio Spilimbergo, Steve Symansky, Olivier Blanchard, Carlo Cottarelli, « Fiscal Policy for the Crisis », IMF Staff Position Note, 29 décembre 2008, p. 5.

[21] FMI, Fiscal Monitor, septembre 2011, p. 64.

[22] Le Budget de 2010. Tracer la voie de la croissance et de l’emploi, 4 mars 2010, p. 13.

[23] La prochaine phase du plan d’action économique du Canada. Des impôts bas pour stimuler la croissance et l’emploi, 22 mars 2011, p. 192.

[24] Emplois, croissance et prospérité à long terme. Le Plan d’action économique de 2012, 29 mars 2012, p. 237–256.

[25] Les dépenses non ministérielles que sont les transferts aux personnes et aux autres administrations représentent la majeure partie (les deux tiers en 2011–2012) des dépenses de programmes et le gouvernement s’était engagé à ne pas les réduire.

[26] Idem, p. 241–243.

[27] Idem, p. 37–38, 241–243, 259, 333, 335.

[28] Idem, p. 16

[29] Ministère des Finances du Canada, Mise à jour des projections économiques et budgétaires, le 13 novembre 2012, Tableau 3.4, p. 53.

[30] L’expression « mal hollandais » est la traduction de l’expression « Dutch disease », employée pour la première fois par la revue The Economist dans son édition du 26 novembre 1977 (p. 82–83) pour identifier ce phénomène.

[31] Études économiques de l’OCDE. Canada, juin 2012, p. 12.

[32] Idem, p. 13

[33] Idem, p. 12–14

[34] Étude réalisée par Nathan Lemphers et Don Woynillowicz, mai 2012.

[35] Idem, p. 18–19.

[36] Idem, p. 47–48.

[37] Bureau du vérificateur général du Canada. Printemps 2012. Rapport du Commissaire à l’environnement et au développement durable. Chapitre 2 « Honorer les engagements 2020 du Canada en matière de changements climatiques. »

 

Les Nouveaux cahiers du socialisme, n° 9, 2013, p. 151–176

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Martin Joset <![CDATA[Mirabel, démolir l’Aérogare?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13829 2014-07-08T17:12:18Z 2014-07-08T11:52:30Z Pour perpétuer le détournement de vocation du site…

 

La fièvre olympique s’estompe, au cours des derniers mois, on a beaucoup parlé de médailles. On oublie souvent que les gains de médailles reposent sur la pratique soutenue d’un sport, et la présence accessible en tout temps d’installations adéquates permettant au plus grand nombre de le pratiquer.

J’avoue avoir été sidéré d’entendre le grand manitou d’Aéroports de Montréal (ADM) parler de démolition de l’aérogare de Mirabel, « si aucune vocation n’est trouvée, à court terme ». Lorsqu’on sait qu’il n’existe dans le nord-est de l’Amérique du Nord aucune installation intérieure permettant la pratique de sports utilisant de grandes surfaces, l’idée de la démolition d’une telle installation rend perplexe.

Malgré la promesse des Jeux olympiques de Montréal, le retour des installations olympiques au bénéfice des athlètes de haut niveau est depuis longtemps abandonné. L’Aérogare de Mirabel semble cacher un potentiel inespéré.

 

La démolition, suite à une négligence planifiée

 

Le gestionnaire actuel de l’aérogare justifie la démolition ainsi : « L’entretien des lieux fermés aux passagers en octobre 2004 coûte près de 5 M$ par année. » L’affirmation est percutante, mais quels sont au juste ces coûts? En posant quelques questions aux responsables de l’agence, on découvre que ces coûts sont attribuables essentiellement aux frais d’entretien actuels par le personnel d’ADM, aux frais d’électricité à Hydro-Québec et aux taxes à la ville de Mirabel. On parle donc essentiellement de transfert d’argent d’une poche des contribuables à l’autre. Actuellement, l’argent passe de la poche d’une agence fédérale, à celle du provincial et de la ville de Mirabel. Disons qu’il n’y a pas de quoi faire un plat!

Gardons en mémoire que c’est l’agence de gestion de Transports Canada qui a, elle-même, négligé le bâtiment. Elle se plaint maintenant des frais associés à la restauration de l’installation qu’elle qualifie d’éléphant blanc, pourtant issue de sa propre incurie. Peu réalisent qu’ADM arrive à générer des revenus annuels de 45 millions de dollars par année par la location de terrains industriels dans le parc aéronautique de Mirabel. Elle verse 30 millions de ces bénéfices par année à l’actuel propriétaire de ces terres dont la vocation a été détournée : Transports Canada. On doit se demander ce que fait le fédéral dans la gestion d’un parc industriel régional.

Il n’est donc pas surprenant que l’actuel gestionnaire soit en mesure de facilement réunir autour de 50 millions pour le démolir. « Car, tous les projets de transformation du bâtiment sont tombés à l’eau jusqu’à maintenant » selon ADM. Je formulerais plutôt l’affirmation autrement : « Car, tous les fantasmes commerciaux visant à profiter de cet actif public d’une valeur inestimable, ont à ce jour coulé ». Nous parlons effectivement ici d’un « actif public »; un bâtiment d’un demi-million de pieds carrés couvert, d’une valeur inestimable pour la population. L’agence a préféré attendre un chèque et verser des bénéfices annuels au fédéral à la mise en valeur de cette installation au bénéfice de la population qui a déjà amplement payé pour y accéder. Nous devons maintenant exiger de pouvoir en bénéficier.

 

Une réfection plus que possible, et souhaitable!

 

Pensons à la réfection du bâtiment maintenant. On parle de 25 millions pour la mise à niveau des installations, soit le retrait de l’amiante, systèmes de gicleurs et autres nécessités d’amélioration électrique, de plomberie et de mécanique du bâtiment. Cette facture devrait être assumée par le transfert de propriété des terres de Mirabel à une autorité régionale. Il est difficile de continuer à faire confiance à l’actuel gestionnaire.

L’autre 25 millions de dollars, ADM semble le destiner à la démolition pourrait être investi dans la mise sur pied, en collaboration avec Hydro-Québec d’un véritable laboratoire environnemental pour l’efficacité énergétique de grandes installations industrielles. On pourrait changer les vitres actuelles en vitres thermales et installer un système de chauffage géothermique. N’oublions pas que le bâtiment rectangulaire allongé est orienté de façon idéale pour l’énergie solaire passive est-ouest; une façade de la longueur franc sud, l’autre franc nord. Ces solutions devraient régler le cas des frais de réfection et régler l’essentiel des dépenses récurrentes. De surcroît, avec le transfert de propriété, le fédéral se sort honorablement de ce bourbier. Il est donc présentement irresponsable de parler de démolition.

Le maire de Mirabel et la SOGEMM travaillent activement à mettre en place les bases d’un centre international de foire pour l’aéronautique commerciale. L’équipe qui y travaille est en contact avec les responsables du Bourget; et le potentiel de ces installations pour des événements majeurs mettant le site en valeur pour quelques semaines par année semble excellent. Un tel usage ne limite pas les possibilités d’activités complémentaires. À terme on pourrait envisager le site d’une installation intermodale pour le transport en commun. Le Grand défi Pierre Lavoie a aussi établi un contact afin de pouvoir bénéficier d’une installation permanente dans la grande région de Montréal. Les options se multiplient.

Cette rocambolesque histoire d’Aéroport international de Montréal, d’expropriations massives de villages et de fermes et de rétrocessions de terres doit se terminer un jour. L’empressement à vouloir générer de nouveaux revenus de location de terrains et de démolir d’Aéroports de Montréal risque d’empêcher une sérieuse évaluation de faisabilité des diverses options d’utilisation publiques.

 

Une installation sportive grande surface

 

Réaliser le rêve de la construction d’une installation sportive couverte pour les sports de grande surface, se chiffrerait tout près du milliard de dollars. Notez que c’est le fédéral qui nagera bientôt dans les surplus budgétaires qui a la responsabilité du sport de haut niveau au pays. L’Ouest du pays, grâce aux jeux Olympiques de Calgary en 1988 et de Vancouver de 2010, est particulièrement bien équipé en équipements permettant de pratiquer à l’année les sports nécessitant de grands espaces. Ne serait-il pas logique de convertir l’installation à cette fin?

Un petit inventaire des sports olympiques dont la pratique nécessite une grande surface et dont la pratique gagnerait à s’effectuer à l’intérieur est donc utile. Cet exercice suffit amplement pour démontrer l’utilité probable d’une telle installation.

  • Un anneau olympique de patinage de vitesse longue piste autour deux patinoires format olympique 30 mètres sur 60 mètres.

  • On ajoute… une piste d’athlétisme intérieure sans problèmes.

  • Un champ de tir à l’arc de 170 mètres et une installation de tir olympique sportif de 70 mètres.

  • On peut ajouter un centre d’entraînement aux trampolines sans difficulté. Le sport fait dorénavant partie des disciplines olympiques.

  • Aussi surprenant que cela puisse paraître, il resterait encore de la place pour un skatepark et une installation BMX intérieure.

Si un stade couvert à Montréal voit le jour, ce ne sera certainement pas au bénéfice du sport amateur. L’Aérogare pourrait donc être considérée comme une véritable installation de rêve pour l’initiation et le développement sportif de nos jeunes.

 

Installations de glace

 

En creusant la question d’une installation sportive, les besoins pour des installations de glace intérieures émergent rapidement. Il n’y a pas d’anneau de glace intérieur pour le patinage de vitesse longue piste dans l’Est du Canada; le patinage de vitesse est pourtant un sport dans lequel les jeunes québécois excellent.

De plus, sur la Rive-Nord de Montréal, il n’existe aucune installation de glace de format standard olympique permettant la pratique du patinage de vitesse courte piste et de patinage artistique à des fins d’excellence.

Les contacts établis en lien avec de telles installations ont permis d’identifier l’existence d’équipements amovibles, en tapis de tubulures d’aluminium pliables, dont l’installation et le retrait sont très rapides; une ou deux journées. Ces équipements sont utilisables tant pour des installations intérieures, qu’extérieures.

L’Aérogare pourrait facilement permettre d’accommoder une grande salle de montre pour des équipements de glaces réfrigérées utilisé pour l’entraînement des athlètes; un entrepôt de modules de tubulures de réfrigération amovible pour location et toute une gamme de format de glace en démonstration utiles pour les carnavals d’hiver.

La grappe industrielle de l’aluminium cherche des marchés de transformation pour cette ressource naturelle. La possibilité de voir des milliers de kilomètres de tubes en production devrait certainement attirer l’attention des industriels.

 

Les solutions sont multiples

 

Les promoteurs privés ont eu leur chance. Il est maintenant temps de regarder des projets issus des besoins exprimés par les citoyens. L’exercice comptable doit être fait en fonction du meilleur intérêt des contribuables, en considérant ce qui a déjà été investi et le fait que la population se sent flouée dans toute cette histoire. Le site de l’Aéroport, par la location des terrains commerciaux, génère actuellement d’imposants revenus. La seule véritable contrainte est notre imagination, et la mobilisation politique.

Les citoyens des Basses-Laurentides pourraient-ils, une fois pour toute, avoir leur mot à dire? De son côté, Aéroports de Montréal devrait constater que le site de Mirabel est hors de son mandat, que la gestion d’un parc industriel relève des autorités régionales et se retirer honorablement du dossier.

Il ne resterait qu’à faire un choix!

 

Normand Beaudet,
résident de Blainville

 

Page Facebook pour un Centre d’excellence sportif :
https://www.facebook.com/pages/A%C3%A9rogare…

 

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Martin Joset <![CDATA[Pour un savoir engagé]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13820 2014-07-06T14:56:27Z 2014-07-06T11:58:23Z Intellectuel et militant

Depuis les grèves de novembre et décembre 1995 en France, les interventions de Pierre Bourdieu ont été l’objet de critiques, souvent violentes, notamment de la part des journalistes et des intellectuels médiatiques dont il avait analysé le rôle social. Ce qui semble les avoir choqués avant tout, c’est qu’un « savant » intervienne aussi activement dans le domaine « politique ». L’implication du sociologue dans l’espace public remonte néanmoins au début des années 1960, à propos de la guerre d’Algérie.

Désireux de « penser la politique sans penser politiquement », Pierre Bourdieu a cherché à démontrer que, loin de s’opposer, les sciences sociales et le militantisme peuvent constituer les deux faces d’un même travail, qu’analyser et critiquer la réalité sociale permettent de contribuer à sa transformation. Ce texte a été lu par son auteur lors d’une rencontre à Athènes, en mai 2001, avec des chercheurs et des syndicalistes sur des thèmes tels que l’Europe, la culture et le journalisme et [figure] dans un livre [paru] au printemps [2002], Interventions (1961–2001), Science sociale et action politique (Agone, Marseille).

 

S’il est aujourd’hui important, sinon nécessaire, qu’un certain nombre de chercheurs indépendants s’associent au mouvement social, c’est que nous sommes confrontés à une politique de mondialisation. (Je dis bien une « politique de mondialisation », je ne parle pas de « mondialisation » comme s’il s’agissait d’un processus naturel.) Cette politique est, pour une grande part, tenue secrète dans sa production et dans sa diffusion. Et c’est déjà tout un travail de recherche qui est nécessaire pour la découvrir avant qu’elle soit mise en œuvre. Ensuite, cette politique a des effets que l’on peut prévoir grâce aux ressources de la science sociale, mais qui, à court terme, sont encore invisibles pour la plupart des gens. Autre caractéristique de cette politique : elle est pour une part produite par des chercheurs. La question étant de savoir si ceux qui anticipent à partir de leur savoir scientifique les conséquences funestes de cette politique peuvent et doivent rester silencieux. Ou s’il n’y a pas là une sorte de non-assistance à personnes en danger. S’il est vrai que la planète est menacée de calamités graves, ceux qui croient savoir à l’avance ces calamités n’ont-ils pas un devoir de sortir de la réserve que s’imposent traditionnellement les savants?

Il y a dans la tête de la plupart des gens cultivés, surtout en science sociale, une dichotomie qui me paraît tout à fait funeste : la dichotomie entre scholarship et commitment – entre ceux qui se consacrent au travail scientifique, qui est fait selon des méthodes savantes à l’intention d’autres savants, et ceux qui s’engagent et portent au dehors leur savoir. L’opposition est artificielle et, en fait, il faut être un savant autonome qui travaille selon les règles du scholarship pour pouvoir produire un savoir engagé, c’est-à-dire un scholarship with commitment. Il faut, pour être un vrai savant engagé, légitimement engagé, engager un savoir. Et ce savoir ne s’acquiert que dans le travail savant, soumis aux règles de la communauté savante.

Autrement dit, il faut faire sauter un certain nombre d’oppositions qui sont dans nos têtes et qui sont des manières d’autoriser des démissions : à commencer par celle du savant qui se replie dans sa tour d’ivoire. La dichotomie entre scholarship et commitment rassure le chercheur dans sa bonne conscience car il reçoit l’approbation de la communauté scientifique. C’est comme si les savants se croyaient doublement savants parce qu’ils ne font rien de leur science. Mais quand il s’agit de biologistes, ça peut être criminel. Mais c’est aussi grave quand il s’agit de criminologues. Cette réserve, cette fuite dans la pureté, a des conséquences sociales très graves. Des gens comme moi, payés par l’État pour faire de la recherche, devraient garder soigneusement les résultats de leurs recherches pour leurs collègues? Il est tout à fait fondamental de donner la priorité de ce qu’on croit être une découverte à la critique des collègues, mais pourquoi leur réserver le savoir collectivement acquis et contrôlé?

Il me semble que le chercheur n’a pas le choix aujourd’hui : s’il a la conviction qu’il y a une corrélation entre les politiques néolibérales et les taux de délinquance, une corrélation entre les politiques néolibérales et les taux de criminalité, une corrélation entre les politiques néolibérales et tous les signes de ce que Durkheim aurait appelé l’anomie, comment pourrait-il ne pas le dire? Non seulement il n’y a pas à le lui reprocher, mais on devrait l’en féliciter. (Je fais peut-être une apologie de ma propre position…)

Maintenant, que va faire ce chercheur dans le mouvement social? D’abord, il ne va pas donner des leçons – comme le faisaient certains intellectuels organiques qui, n’étant pas capables d’imposer leurs marchandises sur le marché scientifique où la compétition est dure, allaient faire les intellectuels auprès des non-intellectuels tout en disant que l’intellectuel n’existait pas. Le chercheur n’est ni un prophète ni un maître à penser. Il doit inventer un rôle nouveau qui est très difficile : il doit écouter, il doit chercher et inventer; il doit essayer d’aider les organismes qui se donnent pour mission – de plus en plus mollement, malheureusement, y compris les syndicats – de résister à la politique néolibérale; il doit se donner comme tâche de les assister en leur fournissant des instruments. En particulier des instruments contre l’effet symbolique qu’exercent les « experts » engagés auprès des grandes entreprises multinationales. Il faut appeler les choses par leur nom. Par exemple, la politique actuelle de l’éducation est décidée par l’UNICE, par le Transatlantic Institute, etc. Il suffit de lire le rapport de l’Organisation mondiale pour le commerce (OMC) sur les services pour connaître la politique de l’éducation que nous aurons dans cinq ans. Le ministère de l’Éducation nationale ne fait que répercuter ces consignes élaborées par des juristes, des sociologues, des économistes, et qui, une fois mises en forme d’allure juridique, sont mises en circulation.

Les chercheurs peuvent aussi faire un chose plus nouvelle, plus difficile : favoriser l’apparition des conditions organisationnelles de la production collective de l’intention d’inventer un projet politique et, deuxièmement, les conditions organisationnelles de la réussite de l’invention d’un tel projet politique; qui sera évidemment un projet collectif. Après tout, l’Assemblée constituante de 1789 et l’Assemblée de Philadelphie étaient composées de gens comme vous et moi, qui avaient un bagage de juriste, qui avaient lu Montesquieu et qui ont inventé des structures démocratiques. De la même façon, aujourd’hui, il faut inventer des choses… Évidemment, on pourra dire : « Il y a des parlements, une confédération européenne des syndicats, toutes sortes d’institutions qui sont sensées faire ça. » Je ne vais en pas faire ici la démonstration, mais on doit constater qu’ils ne le font pas. Il faut donc créer les conditions favorables à cette invention. Il faut aider à lever les obstacles à cette invention; obstacles qui sont pour une part dans le mouvement social qui est chargé de les lever – et notamment dans les syndicats…

Pourquoi peut-on être optimiste? Je pense qu’on peut parler en termes de chances raisonnables de succès, qu’en ce moment c’est le kairos, le moment opportun. Quand nous tenions ce discours autour de 1995, nous avions en commun de ne pas être entendus et de passer pour fous. Les gens qui, comme Cassandre, annonçaient des catastrophes, on se moquait d’eux, les journalistes les attaquaient et ils étaient insultés. Maintenant, un peu moins. Pourquoi? Parce que du travail a été accompli. Il y a eu Seattle et toute une série des manifestations. Et puis, les conséquences de la politique néolibérale – que nous avions prévues abstraitement – commencent à se voir. Et les gens, maintenant, comprennent… Même les journalistes les plus bornés et les plus butés savent qu’une entreprise qui ne fait pas 15 % de bénéfices licencie. Les prophéties les plus catastrophistes des prophètes de malheur (qui étaient simplement mieux informés que les autres) commencent à être réalisées. Ce n’est pas trop tôt. Mais ce n’est pas non plus trop tard. Parce que ce n’est qu’un début, parce que les catastrophes ne font que commencer. Il est encore temps de secouer les gouvernements sociaux-démocrates, pour lesquels les intellectuels ont les yeux de Chimène, surtout quand il en reçoivent des avantages sociaux de tous ordres…

Un mouvement social européen n’a, selon moi, de chance d’être efficace que s’il réunit trois composantes : syndicats, mouvement social et chercheurs – à condition, évidemment, de les intégrer, pas seulement de les juxtaposer. Je disais hier aux syndicalistes qu’il y a entre les mouvements sociaux et les syndicats dans tous les pays d’Europe une différence profonde concernant à la fois les contenus et les moyens d’action. Les mouvements sociaux ont fait exister des objectifs politiques que les syndicats et les partis avaient abandonnés, ou oubliés, ou refoulés. D’autre part, les mouvements sociaux ont apporté des méthodes d’action que les syndicats ont peu à peu, encore une fois, oubliées, ignorées ou refoulées. Et en particulier des méthodes d’action personnelle : les actions des mouvements sociaux recourent à l’efficacité symbolique, une efficacité symbolique qui dépend, pour une part, de l’engagement personnel de ceux qui manifestent; un engagement personnel qui est aussi un engagement corporel.

Il faut prendre des risques. Il ne s’agit pas de défiler, bras dessus bras dessous, comme le font traditionnellement les syndicalistes le 1er mai. Il faut faire des actions, des occupations de locaux, etc. Ce qui demande à la fois de l’imagination et du courage. Mais je vais dire aussi : « Attention, pas de “syndicalophobie”. Il y a une logique des appareils syndicaux qu’il faut comprendre. » Pourquoi est-ce que je dis aux syndicalistes des choses qui sont proches du point de vue que les mouvements sociaux ont sur eux et pourquoi vais-je dire aux mouvements sociaux des choses qui sont proches de la vision que les syndicalistes ont d’eux? Parce que c’est à condition que chacun des groupes se voie lui-même comme il voit les autres qu’on pourra surmonter ces divisions qui contribuent à affaiblir des groupes déjà très faibles. Le mouvement de résistance à la politique néolibérale est globalement très faible et il est affaibli par ses divisions : c’est un moteur qui dépense 80 % de son énergie en chaleur, c’est-à-dire sous forme de tensions, de frictions, de conflits, etc. Et qui pourrait aller beaucoup plus vite et plus loin si…

Les obstacles à la création d’un mouvement social européen unifié sont de plusieurs ordres. Il y a les obstacles linguistiques, qui sont très importants, par exemple dans la communication entre les syndicats ou les des mouvements sociaux – les patrons et les cadres parlent les langues étrangères, les syndicalistes et les militants beaucoup moins. De ce fait, l’internationalisation des mouvements sociaux ou des syndicats est rendue très difficile. Puis il y a les obstacles liés aux habitudes, aux modes de pensée, et à la force des structures sociales, des structures syndicales. Quel peut être le rôle des chercheurs là-dedans? Celui de travailler à une invention collective des structures collectives d’invention qui feront naître un nouveau mouvement social, c’est-à-dire des nouveaux contenus, des nouveaux buts et des nouveaux moyens internationaux d’action.

Pierre Bourdieu
Sociologue, professeur au Collège de France.

 

Le Monde diplomatique, février 2002

 

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Martin Joset <![CDATA[Les pistes de l’altermondialisme]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13798 2014-07-02T14:30:54Z 2014-07-04T11:01:54Z Résumé

Plus de 60 ans après le « grand narratif » du développement, la moitié de la population mondiale vit encore sous le seuil de la pauvreté. Par ailleurs, les crises de toutes sortes (économique et financière, alimentaire, écologique, sociale et politique, guerres…) jettent une ombre troublante sur l’avenir de l’humanité. En effet, à l’ère de l’Anthropocène, où l’impact environnemental de l’activité humaine est d’une ampleur telle qu’il génère une véritable révolution géologique, c’est l’ensemble de notre civilisation industrielle, urbaine et consumériste qui se trouve remise en cause. Comment les peuples du monde peuvent-ils s’organiser pour changer leur destin et concrétiser, autour d’alternatives réelles, ce que Riccardo Petrella appelle leur désir d’humanité? Dans ce chapitre, nous cherchons à esquisser les contours du monde de l’après-développement. Un monde émancipé de l’utilitarisme, du productivisme, du globalisme et de l’asservissement de l’homme par la technique et le dogme de la croissance. Cet autre monde, nous allons le découvrir dans les revendications des mouvements sociaux, qui constituent un archipel de mondes alternatifs en train d’émerger autour de la justice fiscale, de la souveraineté alimentaire, du commerce équitable, de l’économie sociale et solidaire, du travail décent, de la démocratie participative, de la décroissance conviviale et de la sobriété heureuse, du « vivre bien ».

Texte complet

Du développement au post-développement

Depuis son invention, la définition du développement international n’a cessé d’évoluer en fonction des intérêts des acteurs en présence et du contexte social. Nous pouvons lire cette évolution comme une relation en tension entre, d’une part, une vision universaliste, linéaire et occidentalo-centrée du développement et, d’autre part, une vision particulariste, multiforme et globalement diversifiée des voies possibles de développement

Transformation et dislocation

À l’origine, la vision initiale du développement conçoit, dans la lignée de la pensée keynésienne, l’État comme un acteur central pour l’essor économique des pays. Plus tard, dans la foulée des indépendances et de la revendication d’un Nouvel ordre économique international (NOEI), le sous-développement est appréhendé comme un problème global qui doit être traité nationalement en tenant compte de la spécificité de chacun des pays concernés. À partir des années 1980 cependant, nous assistons à un retournement. La priorité devient la stimulation de la croissance par l’approfondissement des échanges commerciaux au niveau mondial. L’État et sa propension à l’interventionnisme sont mis au banc des accusés. Selon cette approche, il faut s’aligner sur les préceptes néolibéraux (privatisation, libéralisation et déréglementation) prônés par le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et le Forum économique mondial de Davos, dont les propositions sont rassemblées sous le terme générique du « consensus de Washington ».

Plus tard, la dislocation de l’Union soviétique (1991) renforce l’imposition de ce modèle néolibéral en symbolisant la faillite du modèle alternatif, celui du socialisme. Mais en réalité, les nouvelles politiques conduisent à des coupures drastiques dans les dépenses sociales ainsi que dans la fonction publique. La structure productive des pays est fortement remaniée pour l’adapter aux besoins des marchés internationaux, souvent au détriment de la souveraineté alimentaire des populations. Pour plusieurs pays du Sud, on parle de la décennie perdue. Progressivement, l’imposition du modèle et ses conséquences désastreuses pour les pays du Sud plongent plusieurs penseurs du développement dans le pessimisme et la désillusion.

L’Afrique riche et pauvre :

Dans les années 2000, sur les dix pays qui affichaient la plus forte croissance dans le monde, six étaient en Afrique, mais cette performance n’a pas contribué de manière significative au nivellement des revenus ni à la redistribution des richesses. L’accélération de la croissance par habitant n’a pas créé de possibilités d’emploi suffisantes pour les jeunes, qui constituent la majorité des pauvres, parmi lesquels les plus démunis sont les jeunes femmes et les jeunes ruraux. Depuis 1981, le nombre de pauvres a été multiplié par deux et depuis la fin des années 80, le nombre de personnes vivant avec moins de 1 dollar par jour en Afrique sub-saharienne a augmenté de 70 millions pour atteindre 290 millions en 1998, constituant plus de 46 % de la population totale […] En plus d’être classée parmi les régions les plus pauvres du monde, l’Afrique vient également au deuxième rang mondial, après l’Amérique latine, en termes d’inégalités. En Afrique, 60,8 % de la population est pauvre (moins de 2 $ par jour) et détient 36,5 % du revenu total, tandis que les riches (20 $ par jour) représentent 4,8 % de la population et se partagent 18,8 % du revenu total.

Banque africaine de développement, Notes d’information pour la Stratégie à long terme de la Banque, Note d’information 5 : « Inégalité des revenus en Afrique », 7 mars 2012.

Le développement, au-delà du mot

Se définissant comme des partisans de l’après-développement, ou du post-développement, des chercheurs dénoncent le mythe du développement. Ils refusent l’emploi de ce terme qui ne fait que traduire une vision occidentale du monde construite autour de la notion de progrès et qui entend répartir les peuples du monde sur un continuum fortement orienté en valeurs s’étalant de l’archaïsme à la modernité. En fait, après la domination politique et économique exercée par les peuples occidentaux sur le reste de la planète, l’usage contemporain de la notion de développement vient achever une forme de domination culturelle.

Le « discours » du développement :

Le développement a contribué à ce que la vie sociale soit conçue comme un problème technique, une question exigeant des décisions et une gestion raisonnée qu’il convenait de confier à ces gens que sont les professionnels du développement, dont les connaissances spécialisées étaient supposées les qualifier pour cette tâche. Au lieu de voir dans le changement un processus lié à l’interprétation de l’histoire et des traditions culturelles de chaque société – comme nombre d’intellectuels dans diverses parties du tiers monde avaient essayé de le faire dans les années 20 et 30 (notamment Gandhi, le plus célèbre d’entre eux) –, ces professionnels ont cherché à mettre au point des mécanismes et des procédures pour faire entrer les sociétés dans un cadre préexistant qui reproduirait les structures et les fonctions de la modernité. À l’instar des apprentis sorciers, les professionnels du développement ont fait renaître le rêve de la raison qui, entre leurs mains, comme dans le passé, a produit une réalité troublante […] Le développement tient de la téléologie dans la mesure où il suppose que les « autochtones » seront réformés tôt ou tard. En même temps, il reproduit à l’infini la séparation entre les réformateurs et les « réformés » en puissance en entretenant le postulat selon lequel le tiers monde est différent et inférieur, et qu’il fait montre d’une humanité limitée en comparaison avec les Européens évolués. Le développement repose sur ce constat et ce déni perpétuels de la différence, qui est une caractéristique de la discrimination.

Arturo Escobar

Voir au-delà du développement, c’est donc sortir de ce prêt-à-penser qui consiste à projeter l’imaginaire occidental sur le reste du monde, refuser la vision linéaire de l’histoire, rejeter le dogme de la croissance et oublier les modèles uniques et les solutions globales. C’est finalement s’ouvrir à la différence et adopter une vision positive de la diversité. Cela suppose d’être à l’écoute de ceux qui refusent de se faire submerger par les valeurs occidentales, qui luttent contre l’hégémonie, qui poussent les murs pour s’aménager des espaces d’autonomie dans les interstices d’un système mondial en déliquescence.

De quel côté aller?

Pour Gilbert Rist, un des chercheurs associés au « post-développement », trois pistes de travail se présentent dans un contexte où le « développement » tel que conçu traditionnellement est dans l’impasse :

  • « Redresser » le développement en « recyclant » la croissance vers l’amélioration des conditions de vie des plus pauvres. C’est en gros la perspective des OMD, des agences internationales et souvent des ONG qui apparait sous le label du « développement durable ». S’ajoute à cela une proposition pour revenir aux principes keynésiens, notamment pour redresser la balance inéquitable des échanges internationaux et de permettre aux pauvres de pouvoir participer au marché international sur des bases plus stables.
  • Miser sur les nouvelles articulations mises en place par des États et des mouvements du Sud, essentiellement en restaurant l’autonomie des sociétés marginalisées. Cela est expérimenté dans certains pays (la Bolivie par exemple). Il s’agit de procéder à une « déconnexion » du marché mondial, de miser sur les communautés, de procéder à de grandes réformes (notamment la réforme agraire). On n’en est pas rendus au point, affirme Rist, où tout cela présente un nouveau « paradigme » ou une nouvelle « théorie » du développement.
  • Repenser tout cela en commençant par les concepts mêmes de science, pour sortir, d’une sorte de religion de la croyance. C’est un projet « théorique » admet Rist, qui estime pour autant que l’humanité doit « changer de chemin ».

La décroissance

La perspective du post-développement est associée à l’idée de la « décroissance », qui consiste à préconiser un virage économique et social.

Nous n’avons plus loin à espérer d’une croissance supplémentaire des économies occidentales, sinon une aggravation des inégalités sociales, en particulier sur le plan écologique. La thèse de la « croissance verte » est fallacieuse, il n’y a pas moyen d’augmenter la quantité de production (le PIB) en améliorant la quantité de façon à la rendre compatible avec les équilibres naturels […] L’enjeu est de rééquilibrer les prétentions sur le plan symbolique, dégager une place pour que des populations marginalisées puissent se faire entendre. Dans l’approche de Gandhi, l’analyse conclut non seulement à une domination du Nord sur le Sud, mais à une domination de tous par une idéologie du pouvoir et de la force, à remplacer, dans une perspectives d’émancipation, par un souci du vivre-ensemble (le « dharma »), un ordre éthique différent.

Bayon, Flipo, Schneider, La décroissance en dix questions, La Découverte, Paris, 2010

Selon Serge Latouche, un autre partisan de la décroissance et du post-développement, ce programme est tout à fait réalisable. Les jalons pourraient être :

  • Une politique volontariste au niveau de l’énergie : fiscalité verte, infrastructures d’énergies renouvelables, la réduction des mégaprojets, sortie progressive de l’automobile et des énergies fossiles, développement du transport collectif.
  • Des monnaies locales et sans intérêt. Développement des diverses formes d’économie sociale et solidaire.
  • La réduction du temps de travail salarié, couplée à un revenu minimum d’existence universel.
  • Le développement de nouvelles approches dans les services publics (santé, éducation, aide aux personnes âgées, petite enfance), basées sur la participation, l’innovation, la décentralisation.

Bien qu’ascendante, la perspective du post-développement reste relativement marginale. Certains lui reprochent son côté « catastrophiste » et déterministe. Elle présente également une conception unilatérale, comme si tous les États et populations étaient condamnés d’avance à un seul chemin.

Quoiqu’il en soit, il semble évident qu’une réflexion en profondeur, et surtout une action, soit nécessaire pour confronter les nombreux défis du développement. Un « laboratoire » où cette dynamique prend forme est la Bolivie, où des expérimentations inédites sont en cours.

Le laboratoire bolivien : quelles transformations sont nécessaires?! :

La première et la plus importante des transformations, c’est la décolonisation de l’État. Cela signifie que les nations et les identités culturelles indigènes qui ont toujours été marginalisées dans les structures de pouvoir, assurent aujourd’hui la conduite de l’organisation politique, culturelle et, progressivement, de l’organisation économique du pays, en lien avec d’autres secteurs non indigènes de la société. La deuxième composante procède via la nationalisation, l’extension des biens communs, de la richesse commune. Ce passage permet de redistribuer la richesse, d’améliorer les conditions de vie des plus humbles. Et la troisième composante, c’est la montée en puissance progressive des logiques communautaires pré– et post-capitalistes, à l’instar d’une logique du travail agraire qui est, ici, en connexion avec la nature. La volonté politique est de construire une société communautaire, pas seulement dans le champ politique, mais également dans la gestion de l’économie.

Álvaro García Linera

Les mobilisations pour un autre monde

Pendant que le développement et le post-développement font l’objet de débats et de recherches, c’est sur le terreau fertile des mobilisations, où la notion de solidarité face à l’adversité prend tout son sens, que se développent des voies alternatives. Dans cette pratique collective de lutte pour l’émancipation se construisent les bases de cet autre monde à faire advenir, au-delà du développement.

La première vague (les années 1980)

Les peuples se sont opposés au néolibéralisme dès qu’ils ont pris conscience de ses conséquences et incidences sur leur vie quotidienne. Le Pérou, dès 1977, subit un programme d’ajustement structurel (PAS) qui lui impose de réduire de 33 % le budget de l’État. Cela se traduit par la suppression des aides publiques sur le carburant, les transports et l’alimentation. Peu après, le pays est traversé de confrontations et de grèves, puis par la loi martiale et l’arrestation des chefs syndicaux. En Tunisie en 1983, le FMI recommande au gouvernement de hausser les prix des céréales afin d’augmenter ses revenus et ainsi rembourser sa dette. Dans la rue, ce sont les « émeutes » dites de la faim (150 morts).

Des phénomènes similaires se passent en Jamaïque, en Bolivie, au Brésil, au Sénégal, en Côte d’Ivoire. Le désengagement social de l’État et son alignement sur des politiques économiques dictées par les bailleurs de fonds, conjugués à l’usage de son pouvoir de coercition contre sa propre population, suscitant partout révoltes et indignation.

La deuxième vague (les années 1990)

Ces premières mobilisations en général demeurent fragmentées et isolées. Les registres d’action demeurent dans un cadre spatial national, voir local. Mais en 1994, l’insurrection zapatiste au Mexique change la donne. Pour la première fois, le néolibéralisme est directement dénoncé, une pensée critique synthétique s’élabore, un besoin de se rassembler par-delà les frontières prend forme. En France en 1995, la population se soulève contre un plan de réforme de la sécurité sociale et des retraites visant à hausser la cote du pays sur les marchés financiers mondiaux. Le mouvement social ravive la flamme de l’intellectuel, ce penseur engagé qui sort de sa tour d’ivoire pour mettre son savoir et sa capacité d’analyse au service de la lutte sociale. Au Québec à la même époque, les réseaux populaires s’organisent à l’appel de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) pour organiser une grande marche contre la pauvreté et la violence contre les femmes. En 1998 commencent les grandes manifestations contre la mondialisation néolibérale, notamment à Seattle (États-Unis), puis un peu partout en Europe. Dans les Amériques à l’initiative des mouvements sociaux du Québec et du Canada, une grande alliance hémisphérique est mise en place contre le projet de création d’une Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA), qui culmine avec le Sommet des Peuples de Québec (avril 2001) où 60 000 manifestants se retrouvent dans une ville transformée en citadelle assiégée, incarnant symboliquement la fracture entre les élites et les populations. Peu à peu, l’idée apparaît que la mondialisation telle que définie par le FMI, la Banque mondiale et l’Organisation internationale du commerce, n’est pas seule voie.

Troisième vague (2001–2011)

Afin de sortir de cette logique de confrontation, les organisations de la société civile mondiale innovent. Invention du Sud, le Forum social mondial (FSM) émerge comme une nouvelle forme de mobilisation sociopolitique. Il ouvre un espace de dialogue et de convergence des acteurs sociaux globaux, régionaux et locaux, en contrepartie du Forum économique mondial, une sorte de club select de l’oligarchie mondiale qui se déroule chaque année à Davos, en Suisse. L’alternative au modèle dominant de la mondialisation néolibérale a désormais un visage.

Faisant la promotion de l’ouverture, de la concertation, du dialogue inclusif et de la participation, le FSM entend rompre avec les institutions classiques, fondées sur l’idée de centralisation du pouvoir, de rapports hiérarchisés, de légitimité représentative. Certaines propositions se concrétisent en Amérique latine, du fait d’un partenariat entre des gouvernements progressistes et des mouvements sociaux (Brésil, Bolivie, Venezuela, Équateur, Argentine…). Par contre, même si les propositions altermondialistes progressent (notamment sur la question de la régulation financière), les gouvernements en Amérique du Nord et en Europe se radicalisent dans une posture néoconservatrice, en justifiant le statu quo par un discours sécuritaire. Ce qui conduit à une nouvelle mutation des formes de mobilisation.

Le Forum social mondial (FSM) :  

« Le Forum social mondial est un espace de rencontre ouvert visant à approfondir la réflexion, le débat d’idées démocratique, la formulation de propositions, l’échange en toute liberté d’expériences, et l’articulation en vue d’actions efficaces, d’instances et de mouvements de la société civile qui s’opposent au néolibéralisme et à la domination du monde par le capital et toute forme d’impérialisme, et qui s’emploient à bâtir une société planétaire axée sur l’être humain » (Charte de principes du FSM, article 1). En se définissant essentiellement comme un espace inclusif de débat orienté vers le changement social, le FSM entend stimuler la participation active de ceux qui y prennent part. Depuis sa création en 2001, chaque édition du FSM innove du point de vue de sa méthodologie afin de mettre en pratique son idéal d’horizontalité et de stimuler le changement social par la base. Ce n’est pas le FSM qui va changer le monde, mais plutôt ceux qui y participent.

Chronologie

  • 2001 : 1er FSM à Porto Alegre (Brésil)
  • 2002 : 2e FSM à Porto Alegre
  • 2003 : 3e FSM à Porto Alegre
  • 2004 : 4e FSM à Mumbai (Inde)
  • 2005 : 5e FSM à Porto Alegre
  • 2006 : 6e FSM polycentrique : Bamako (Mali), Caracas (Venezuela) et Karachi (Pakistan)
  • 2007 : 7e FSM à Nairobi (Kenya)
  • 2009 : 8e FSM à Belém (Brésil)
  • 2011 : 9e FSM à Dakar (Sénégal)
  • 2013 : 10eFSM à Tunis (Tunisie)

En tout, plus d’un million de personnes ont participé au FSM.

Quatrième vague (2011-maintenant)

Tout commence en Tunisie, en 2010, avec l’immolation de Mohamed Bouazizi, qui devient le symbole d’une génération condamnée à l’exclusion sociale, peu importe ses compétences ou ses diplômes. Le Printemps arabe est né et un vent de révolte ébranle les autocraties de la région, emportant des dictateurs (Ben Ali, Moubarak, Kadhafi), déstabilisant des régimes et poussant de nombreux autres à concéder des réformes. Entre-temps, reprenant le mot d’ordre lancé par Stéphane Hessel, les Indignés s’installent sur la place Puerta del Sol comme les jeunes égyptiens qui occupent la place Tahrir au Caire.

L’initiative pour dénoncer les politiques d’austérité fait des émules et les mobilisations se répandent en Europe et au-delà. La dimension planétaire de cette contestation se concrétise le 15 octobre 2011, avec des manifestations dans plus de 950 villes dans 82 pays. En Amérique du Nord, les acteurs de ces mobilisations innovent, avec l’initiative Occupy Wall Street qui débute le 17 septembre 2011 à New York, pour ensuite se propager à plus de 100 villes américaines et canadiennes.

En 2012, de puissants mouvements sociaux continuent leur marche, notamment les « Carrés rouges » au Québec. Ce qui est nouveau, c’est l’horizon de la transformation sociale. Il ne s’agit plus d’interpeller un État et des gouvernements discrédités, mais bien de se réapproprier l’espace public pour pratiquer une nouvelle manière de vivre et expérimenter de nouveaux liens de solidarité.

Propositions pour un autre développement

Peu à peu, un nouveau paysage social prend forme : un autre monde est non seulement possible et nécessaire, mais il est déjà en construction à travers une très grande multitude d’initiatives qui se déclinent à tous les niveaux, du local au global.

Une masse de solutions

Ces propositions alternatives rejettent les modèles globaux et prônent une vision positive de la diversité qui mise sur l’autonomie créative de tous ceux et celles qui, au stade individuel ou collectif, se conçoivent comme les artisans d’un changement social salutaire pour l’humanité. En somme, comme le scandaient les participants au FSM de Porto Alegre en 2005, plutôt qu’une solution de masse, la mouvance altermondialiste propose une masse de solutions. Changer le monde, cela commence par se changer soi-même, en pensant et agissant différemment. Cela se poursuit dans son quartier, son école, sa communauté, sa ville, sa région, son pays, sa planète. Cela peut commencer en relayant un message, puis en posant un geste, en suscitant des discussions, en travaillant autrement, en votant avec conscience, en consommant différemment, en donnant et en recevant… mais dans tous les cas, cela se fait dans l’ouverture et la relation à l’autre, avec comme principe cardinal, le souci du bien commun. De ce foisonnement émergent de manière parcellaire de grands chantiers, qui sont autant de voies d’avenir pour reconstruire les sociétés au-delà du développement.

Le Manifeste de Porto Alegre :

  1. Annuler la dette publique des pays du sud
  2. Taxer internationalement les transactions financièresAbolir les paradis fiscaux
  3. Reconnaître le droit à l’emploi et à la protection sociale
  4. Promouvoir le commerce équitable plutôt que le libre-échange
  5. Garantir le droit à la souveraineté alimentaire par l’agriculture paysanne
  6. Interdire le brevetage du vivant et la privatisation des biens communs (eau)
  7. Lutter contre les discriminations de toutes sortes et reconnaître les droits des peuples indigènes
  8. Promouvoir la sobriété énergétique et la maîtrise démocratique des ressources naturelles
  9. Démanteler les bases militaires étrangères dans le monde
  10. Garantir le droit à l’information et le droit d’informer
  11. Démocratiser les organisations internationales
Signé à Porto Alegre, le 29 janvier 2005, par 19 intellectuels de renom de la mouvance altermondialiste.

Chantier 1 : Domestiquer la finance internationale

Contrôler ce secteur économique afin de le remettre en phase avec les besoins des sociétés, tel est le cheval de bataille de nombreuses organisations de la société civile, telle l’association ATTAC (Association pour la Taxation des Transactions financières et pour l’Action Citoyenne). Mise sur pied en 1998 pour remettre la finance au service des citoyens. ATTAC est aujourd’hui un réseau international, présent dans 40 pays et s’appuyant sur plus de mille groupes locaux. Sa principale proposition, inspirée par l’économiste James Tobin, consiste à instaurer une taxe sur l’ensemble des transactions financières afin, d’une part, de limiter l’activité spéculative et, d’autre part, de financer des politiques publiques visant le développement des pays du Sud ainsi que la lutte contre les changements climatiques. Une telle taxe mondiale à un taux de 0,05 % permettrait de couvrir le coût de réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement (180 milliards de dollars), d’aider les pays en développement à s’adapter aux changements climatiques (170 milliards) et d’éponger les déficits budgétaires des pays développés (360 milliards). L’idée de cette taxe est aujourd’hui reprise par plusieurs pays. Une autre idée vise à domestiquer la finance par l’abolition les paradis fiscaux, ces territoires où l’on ne paie pas d’impôt. Le nombre de ces paradis fiscaux a triplé ces trente dernières années, ce qui permet aux riches de mettre à l’abri du fisc entre 21 000 et 32 000 milliards de dollars. Depuis 2009, plusieurs réseaux citoyens ont créé l’Indice d’opacité financière qui permet d’établir la liste des pays qui favorisent l’évasion fiscale. En tête du classement 2013, nous retrouvons la Suisse, le Luxembourg, Hong Kong, les Îles Caïmans, Singapour et les États-Unis. Les revendications semblent porter fruit puisque, depuis la crise de 2008, 120 pays se sont engagés à mettre fin au secret bancaire.

Chantier 2 : démondialiser la planète

Aujourd’hui, près de 600 accords commerciaux en vigueur ou en cours de négociation limitent les capacités d’intervention des États au profit d’une économie « globalisée », c’est-à-dire des entreprises multinationales et des grandes institutions financières. De l’insurrection zapatiste au Chiapas mexicain (1994), aux manifestations contre l’OMC à Seattle en 1999, en passant par les mobilisations contre l’Accord multilatéral sur les investissements (AMI) en  1998, des actions ont obtenu des gains en démystifiant les effets du libre-échange et en ralliant à leur cause certains gouvernements. Ce fut le cas pour la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) qui finalement a été bloquée par les populations et les États d’Amérique latine en 2005. Aujourd’hui encore, la contestation se poursuit, d’où la paralysie de l’OMC, toujours incapable d’imposer la « médecine » néolibérale à l’ensemble du monde.

La question de la libéralisation du secteur de l’agriculture est un sujet très sensible qui peut conduire à poser des gestes dramatiques, mais aussi à élaborer des propositions porteuses d’avenir. C’est pour dénoncer le sort tragique réservé aux agriculteurs de son pays, suite à l’ouverture de leur marché au riz américain, que le leader paysan sud-coréen, Lee Kyung Hae, s’est planté un poignard dans le cœur, durant la Conférence de l’OMC à Cancún. En Inde, près de 250 000 paysans se sont suicidés depuis 1997. C’est pour remédier à ces drames que le mouvement paysan international Via campesina, qui regroupe 150 organisations représentant 200 millions de paysans, revendique la souveraineté alimentaire des peuples, ce qui signifie que les paysans doivent produire avant tout pour se nourrir, eux-mêmes, leurs familles et leurs communautés. Sa proposition principale vise à stimuler l’agriculture locale et vivrière, plutôt que l’agro-industrie d’exportation.

C’est dans une perspective similaire qu’il faut aborder le courant du commerce équitable. Il se base sur une relation directe entre consommateurs conscientisés et responsables situés au Nord et petits producteurs au Sud rassemblés en coopératives de production. Cette nouvelle relation de solidarité fondée sur une juste rétribution des producteurs est possible grâce à la mise en place de réseaux de distribution (Oxfam, Artisans du monde, la Fair Trade Federation en Amérique du Nord ou encore le Network of European Worldshops) et de certification (World Fair Trade Organization-WFTO, Fair trade Labelling Organizations-FLO, Max Havelaar). Le commerce équitable implique plus de deux millions de producteurs répartis dans 75 pays, avec un chiffre d’affaire en forte progression récemment évalué entre 5,5 et 6 milliards d’euros (2012). Du côté des consommateurs, près de 80 millions de familles font régulièrement le choix équitable. Le chantier de la démondialisation de la planète vise à desserrer les liens tissés entre les pays par les accords commerciaux et financiers. Il repose sur une diversité de stratégie, allant de la contestation des accords négociés par les gouvernements. Dans tous les cas, au cœur de cette nouvelle manière de commercer, se trouve une préoccupation fondamentale : le bien-être des communautés et l’essor de l’économie locale.

Chantier 3 : Socialiser l’économie

Repenser les échanges internationaux sur des bases solidaires constitue un chantier fondamental du post-développement envisagé par la mouvance altermondialiste. Cette approche se prolonge par une nouvelle façon de concevoir les rapports de production. C’est le chantier ouvert par les organismes d’économie sociale et solidaire (ESS). Alternative à la logique capitaliste centrée sur la maximisation du profit, la mobilité du capital, la croissance absolue et la loi de la concurrence, l’ESS est construite autour de cinq piliers :

  • Une lucrativité maîtrisée.
  • Une organisation interne démocratique (modèle coopératif).
  • Une logique d’engagement social dans la communauté.
  • Une orientation vers la recherche du « bien vivre ».
  • Un ancrage territorial local.

En France, le secteur de l’ESS constitue 10 % du PIB et emploi 2,35 millions de salariés répartis dans plus de 200 000 entreprises sociales et solidaires. En Argentine, l’ESS, considérée comme une stratégie de sortie de crise suite à la faillite du pays en 2001, représente 10 % du PIB et 22 % de la production agricole. Au Canada, l’ESS fournit de l’emploi à plus de 100 000 personnes. Cette tendance visant la réinsertion des populations exclues se retrouve dans plusieurs autres pays d’Amérique latine et d’Afrique, où l’ESS apparaît aujourd’hui comme une solution afin de fournir un service minimum de protection sociale à près de 80 % de la population, qui œuvrent dans les secteurs informel et rural et qui ne peuvent bénéficier des régimes publics ou privés. Si l’ESS semble aujourd’hui avoir le vent dans les voiles, elle n’est cependant pas à l’abri des critiques. Pour plusieurs, elle apparaît comme une forme de subsidiarité de l’action publique qui permet à l’État de se dégager de ses obligations vis-à-vis de ses administrés, ce qui alimente la vision néolibérale préconisant le recul de l’interventionnisme étatique dans le contexte de mondialisation.

Chantier 4 : Rendre leur dignité aux travailleurs et aux travailleuses

L’un des moteurs de la mondialisation néolibérale réside dans la prolifération des investissements directs étrangers (IDE). Cette migration du capital rend compte de l’extension des ramifications des entreprises multinationales, soit par la délocalisation des usines, soit par l’achat de filiales à l’étranger. Ce qui pousse les entreprises à se mondialiser en répartissant leurs unités de production aux quatre coins du globe, c’est la recherche d’une plus grande compétitivité, et cela passe généralement par une équation simple : produire plus à moindre frais. Et dans ce calcul, le coût et la docilité de la main-d’œuvre sont des facteurs de premier plan.

Ce qu’on appelle le dumping social, c’est cette concurrence déloyale entre pays qui conduit à une réduction généralisée des conditions de travail du fait de la délocalisation des emplois des pays à haut salaire et forte protection sociale, vers des pays où la main-d’œuvre est moins bien payée et protégée. Sachant qu’entre 1980 et 2008, le volume des IDE a été multiplié par 40, on prend la mesure de l’impact du phénomène sur l’évolution des conditions de travail. Une stratégie de changement est donc nécessaire.

Dans cette vaste entreprise, la promotion du travail décent constitue un axe important. Viser un travail décent suppose de déployer, au niveau national mais aussi mondial, un ensemble de politiques qui doivent être complémentaires et simultanées, et qui s’inscrivent sous quatre priorités : la recherche du plein emploi, le développement de la protection sociale, la défense des droits fondamentaux au travail et le renforcement du dialogue social.

Le mouvement syndical international s’est investi avec la mouvance altermondialiste dans la lutte pour promouvoir le travail décent. La Confédération syndicale internationale (CSI) regroupe 180 millions de travailleurs affiliés à 315 organisations syndicales réparties dans 156 pays. En 2013, la CSI a organisé 274 actions de sensibilisation sur le thème du travail décent dans 64 pays. Ces actions sont déployées dans le cadre de coalitions incluant syndicats, associations de consommateurs, organismes de coopération international, etc.

C’est le cas de Clean Clothes Campaign ou Labour Behind the Label, des réseaux européens qui dénoncent les conditions de travail aliénantes dans l’industrie du vêtement. Également, The Asia Floor Wage Alliance revendique un salaire décent pour les travailleurs de l’industrie textile en Asie.

Notons aussi Play Fair, une campagne mondiale visant à promouvoir les droits des travailleurs œuvrant à la préparation d’événements sportifs internationaux (coupe du monde de football, jeux olympiques…).

Chantier 5 : démocratiser la démocratie

Au-delà de la sphère économique, l’univers du politique doit lui aussi être repensé dans la perspective du post-développement. La démocratie représentative est entrée en crise, rendant de plus en plus évidente la fracture entre gouvernants et gouvernés. Les différents gouvernements qui se succèdent appliquent les mêmes politiques d’austérité (rigueur budgétaire, réduction des dépenses publiques, libéralisation commerciale et financière). Pour contrer cette tendance à l’évitement du débat démocratique, de nombreuses initiatives visent à promouvoir la participation citoyenne.

Dans la ville de Porto Alegre, qui a été l’hôte du premier Forum social mondial, les citoyen-nes expérimentent le budget participatif, qui permet à la population de discuter et définir le budget et les politiques publiques municipales. Aujourd’hui, on évalue qu’il y a plus de 300 budgets participatifs dans le monde. Au-delà de cette pratique, apparaît la volonté de redonner aux gens un pouvoir dans le processus d’élaboration des règles de la vie commune dans la mise en œuvre des politiques publiques.

Démocratie participative :  

Depuis 2003, les insurgés du Chiapas ont rassemblé les 38 municipalités qu’ils contrôlent en cinq caracoles. Ces territoires zapatistes autonomes du gouvernement mexicain depuis 1994 sont administrés par des Conseils de bon gouvernement. Les membres de ces conseils sont désignés par consensus par les assemblées communautaires des municipalités administrées et ne siègent que par rotation (pour des périodes de 10 jours). Ils ne reçoivent aucune rémunération pour ces tâches perçues comme un service à la communauté où la participation des femmes est fortement encouragée. Certes, par ce système de rotation des charges publiques, les Conseils peuvent perdre en efficacité, mais cela à l’avantage de permettre à tout le monde de prendre part à la gestion du bien commun et surtout d’apprendre par la pratique l’autogouvernement.

Cette logique d’auto-organisation se retrouve dans les mobilisations des Indignés et de Occupy. Par le geste symbolique de se réapproprier l’espace public, de revendiquer La rue est à nous! et d’occuper les parcs, les occupants signifiaient à la fois leur critique des processus de privatisation de la vie collective, mais surtout, leur volonté de se réapproprier la démocratie et de lutter contre la confiscation représentative. Sur les places occupées, que ce soit à New York, Madrid, Rio ou Montréal, les décisions collectives étaient prises en assemblée générale sur la place, les animateurs d’assemblée et les orateurs étaient tirés au sort parmi des volontaires, les charges au sein des campements étaient réparties selon une rotation systématique, les formes d’échange et de communication favorisaient l’écoute active et le refus de la dictature de l’urgence.

Chantier 6 : pratiquer la sobriété heureuse

Pour la mouvance altermondialiste, lutter contre le réchauffement climatique exige une profonde réforme du système productiviste et pour le moment aucun gouvernement n’a le courage d’aborder de front ce problème. Certains pays adoptent même des positions carrément régressives (le Canada, par exemple). L’urgence d’agir, pourtant, apparaît de plus en plus clairement. Selon le rapporteur des Nations unies sur les droits des migrants, 250 millions de personnes d’ici 2050 pourraient devenir des « réfugiés climatiques » à cause des catastrophes environnementales.

Dans l’optique du post-développement, la croissance économique n’est pas la solution, mais le problème. Pour sortir du cycle infernal d’une croissance insoutenable, plusieurs proposent de mettre de l’avant la notion de décroissance conviviale, voire la « sobriété heureuse ». Vivre sobrement, par ailleurs, ne veut pas dire se priver, mais plutôt refuser la société de gaspillage fondée sur une consommation compulsive ou dit autrement, s’émanciper de la condition de consommateur faussement hédoniste pour redevenir des êtres humains socialisés et solidaires. En fait, la décroissance suppose de produire plus de liens (sociaux) et moins de biens (matériels), de réencastrer l’économie dans des rapports sociaux locaux, de proximité. Cela est visible dans les nombreuses expériences alternatives autour des monnaies locales et des systèmes d’échanges locaux (SEL), du réseau des Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne en France, de l’agriculture soutenue par la communauté et du réseau des fermiers de famille au Québec, de l’agro-écologie, du tourisme vert de proximité, de la finance lente et des coopératives de toutes sortes.

Du PIB au BNB :

Plutôt que de mesurer le développement et la richesse de manière purement matérielle à l’aide du produit intérieur brut (PIB), il importe d’adopter des indicateurs plus englobants, comme ceux élaborés par le Programme des Nations Unies pour le développement, soit l’indice de développement humain (IDH). Plusieurs suggèrent d’aller encore plus loin, en suivant le modèle du Bhoutan qui, depuis 1972, fait la promotion du bonheur national brut (BNB), qui mesure à la fois la croissance économique, la promotion de la culture nationale, la sauvegarde de l’environnement et une gouvernance responsable. Signe d’un changement de mentalité, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté en juillet 2011 une résolution appelant à introduire la notion de bonheur dans les indicateurs de développement.

Chantier 7 : Vivre bien

Si le mouvement pour la décroissance trouve ses racines en Europe, les pays andins d’Amérique du Sud ont apporté leur pierre à l’édifice du post-développement à travers la notion du buen vivir (vivre bien). Ensemble de principes éthiques issus de la cosmovision amérindienne, le vivre bien (traduction de sumak kawsay en quechua) entend réconcilier le développement humain et celui de la nature. Il suggère de substituer à la logique actuelle de surexploitation des ressources à des fins d’accumulation individuelle illimitée de capital, le respect des droits de la Terre-Mère (Pachamama) dans un rapport d’équilibre et d’harmonie avec la nature. Il s’agit d’une rupture avec la conception occidentale du processus de civilisation qui tend à dissocier l’homme de la nature.

Cet héritage ancestral des peuples autochtones des Amériques a rejailli sur la scène internationale pour enrichir la réflexion sur le post-développement à la faveur de deux phénomènes conjoncturels. Le premier est l’arrivée au pouvoir de l’Aymara Evo Morales en Bolivie (2006), suivie très vite de celle de Rafael Correa en Équateur (2007). Ces deux représentants de la gauche latino-américaine ont fait de la reconnaissance des peuples autochtones et de la cause environnementale leur cheval de bataille. D’ailleurs, ces deux pays ont récemment inscrit le droit de vivre bien dans leur nouvelle constitution, garantissant à tous leurs citoyens le droit à l’eau et à l’alimentation, à un environnement sain, à la communication, à la culture, à l’éducation, à l’habitat, à la santé, au travail et à la sécurité sociale.

Pour sa part, l’Équateur articule la lutte pour la justice sociale, l’égalité et l’abolition des privilèges, avec la construction d’une société qui respecte la diversité et la nature. C’est cela qui motivait son Initiative Yasuní-ITT, lancée en 2007, et qui visait la préservation d’une région amazonienne riche en biodiversité et en ressources pétrolières, en gelant l’exploitation de ces ressources fossiles, sous réserve d’obtention d’un fonds de compensation de la part de la communauté internationale. Malheureusement, le projet a été abandonné devant le peu d’enthousiasme des pays développés à alimenter ce fonds de solidarité écologique.

Autrement, devant le blocage des négociations sur le renouvellement du protocole de Kyoto, la Bolivie a convoqué à Cochabamba en 2010 une conférence réunissant 35 000 participants, laquelle a débouché sur une déclaration sur les droits de la Pachamama. Le texte reconnaît la dette climatique des pays développés par rapport au reste du monde, fait la promotion de la souveraineté alimentaire, des droits des peuples autochtones et des réfugiés climatiques et propose la création d’un Tribunal international pour la justice climatique et environnementale. En somme, cette crise structurelle de notre modèle de développement débouche sur un nouveau projet social, l’écosocialisme qui entend substituer la qualité de vie à la quantité de biens accumulé comme étalon du bonheur.

Chantier 8 : Prendre son temps

La vitesse et la mobilité ont été érigées au rang de vertu suprême de l’âge global. Ce n’est pas un hasard puisque ces deux phénomènes se nourrissent des innovations technologiques et du développement industriel et sont liés au moteur de la mondialisation : la productivité. Puisque le temps, c’est de l’argent, il ne faut pas le perdre, et surtout, toujours chercher à en gagner. Pourtant, que l’on soit riche ou pauvre, développé ou sous-développé, nous avons tous 24 heures dans une journée. Aussi, s’émanciper signifie avant tout changer le rapport à l’espace et au temps. C’est travailler moins pour vivre mieux. C’est se relocaliser en pratiquant la politique de l’escargot. Telle est l’approche prônée par le mouvement Slow. Se définissant comme un mouvement pour la sauvegarde et le droit au plaisir, ce mouvement est né en Italie en 1986, pour défendre la gastronomie contre les ravages du fast-food. Aujourd’hui, Slow Food compte près de 100 000 membres répartis dans 132 pays.

Ce mouvement promeut l’éducation au goût, défend la biodiversité et soutient les économies locales, durables et de petite échelle. Il se consacre à la protection des aliments de qualité et des méthodes de culture et de transformation traditionnelles et équitables. Le mouvement Slow Food estime que le seul type d’agriculture qui offre de vraies perspectives de développement est celui qui se base sur la sagesse des communautés locales en harmonie avec l’écosystème qui les entoure. Pour le mouvement, « manger est un acte agricole », et les consommateurs informés et conscients de l’impact de leurs choix sur les logiques de production alimentaire et sur la vie des producteurs deviennent des coproducteurs. Pour ces derniers, les aliments de qualité doivent être bons, propres et justes. Bons, capables de stimuler et de satisfaire les sens de ceux qui les consomment. Propres, donc produits sans porter atteinte aux ressources de la terre, aux écosystèmes et à l’environnement, et sans mettre en danger la santé de quiconque. Et finalement justes, c’est-à-dire respectueux de la justice sociale dans le sens de rétributions et des conditions de travail équitables à chaque étape du processus, de la production à la consommation. Le mouvement Slow Food a par ailleurs encouragé la croissance du mouvement Cittaslow (Villes lentes), qui prône, notamment, la fermeture du centre-ville au trafic automobile un jour par semaine et la création d’espaces et d’occasions de contact entre producteurs et consommateurs.

MANIFESTE DE L’ASSOCIATION SLOW-FOOD :

La vitesse est devenue notre prison et nous sommes tous atteints du même virus : la « Fast Life » qui bouleverse nos habitudes, nous poursuit jusque dans nos foyers, nous conduisant à nous nourrir de « fast-food ».

Toutefois, l’homo sapiens se doit de recouvrer la sagesse et se libérer du carcan de la vitesse s’il ne veut pas devenir une espèce en voie de disparition.

Aussi contre la folie universelle de la « Fast Life » prenons la défense du plaisir de vivre.

Contre ceux, et ils sont légions, qui confondent efficacité et frénésie, nous proposons ce vaccin : jouir sûrement, lentement, pleinement, et sans excès des plaisirs des sens.

Afin de lutter contre l’avilissement du « fast-food », commençons par la table avec le « Slow Food » et redécouvrons la richesse et les saveurs de la cuisine traditionnelle.

Pour ne pas conclure

Contrairement à une image bien connue, le monde actuel n’est pas divisé entre, d’une part, un monde « développé » et, de l’autre, un monde « en développement ». En réalité, il n’y a qu’un seul monde, et il est mal développé. Sortir des ornières dans lesquelles nous a engagé le capitalisme aujourd’hui financiarisé n’est pas une mince affaire. Mais l’urgence écologique et la quête lancinante de justice sociale ne nous laissent pas le choix. Il nous faut reconstruire notre vie collective, ses fondements éthiques et ses finalités. Il nous faut aussi nous redéfinir personnellement, parce que changer le monde commence par se changer soi-même.

 

Intercoll.net

 

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Elise Vaillancourt <![CDATA[Les médias et les mouvements populaires]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13816 2014-07-04T13:26:49Z 2014-07-03T20:30:33Z Organisé par rabble.ca, Les Nouveaux Cahiers du Socialisme et Canadian Dimension Magazine.

Le Canada est le berceau d’un grand nombre de mouvements sociaux. Il existe également une diversité de médias indépendant à travers le pays, qui couvrent à la fois les enjeux locaux, régionaux ou nationaux. Les médias, lorsqu’ils travaillent avec les mouvements sociaux, peuvent mener à de grand succès. Mais, il y a la difficulté de faire entendre nos histoire dans les grands médias, qui font la promotion d’une imagée faussée de la réalité, influencée par les corporations. Est-il nécessaire pour nous de travailler avec ces médias pour faire entendre davantage nos voix? Si oui, quand et comment? Quels moyens utiliser pour faire changer les grands titres et les images dominants dans les médias?

Ce panel réuni différents médias indépendants pour engendrer un dialogue et une réflexion sur leurs approches afin de s’assurer que nos idées aient davantage d’échos et soient entendues par une plus grande part de la population.

Les panel est composé de Cy Gonick (Canadian Dimension Magazine), Meagan Perry (rabble.ca), Sebastien Bouchard (Nouveau Cahier de Socialisme)Jorge Barrera (APTN) (TBC),  Sharmeen Khan (Media Coop/NCRA). L’animation sera fait par Judy Rebick. 

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Martin Joset <![CDATA[Renouer avec le syndicalisme de combat]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13791 2014-07-02T14:14:01Z 2014-07-02T11:16:11Z Après le Printemps érable, qui a révélé la possibilité de faire des gains importants en s’appuyant d’abord et avant tout sur le rapport de force, la mobilisation et la solidarité, nous pouvons demander aux directions syndicales si elles ont l’intention d’emboîter le pas dans cette perspective de lutte concrète et stimulante. Déjà nous avons entendu certains leaders syndicaux se référer à la mobilisation étudiante pour interpeller leurs propres membres. Mais s’agit-il là d’une simple rhétorique? La négociation de 2015 mesurera la capacité du mouvement syndical de se renouveler, voire de développer des pratiques différentes afin de faire des gains notables et immédiats.

arton1733Il nous apparaît primordial d’amorcer dès cette année la réflexion autour de cette prochaine ronde de négos. Après l’abandon de la négociation en 2002 au profit de l’équité salariale, le décret amer de 2005 et la capitulation syndicale de 2010, il serait approprié selon nous de commencer à débattre d’enjeux politiques et stratégiques. Loin de nous l’idée de nous soustraire aux délibérations syndicales, mais pourquoi ne pas lancer parallèlement certaines pistes et questions aux acteurs et actrices du mouvement ainsi qu’à l’ensemble de la gauche québécoise, à l’approche de la négociation de 2015? Nous avons identifié cinq enjeux autour desquels des changements doivent s’opérer, pensons-nous, afin de voir une mobilisation syndicale et populaire qui pourrait mieux servir les droits des travailleurs et travailleuses du secteur public.

 

1. Le vrai pouvoir loge à la base et non au niveau de l’appareil

 

C’est une des grandes leçons du Printemps québécois : la puissance d’un mouvement social contrôlé par sa base plutôt que par les leaders et leur entourage. Cette vérité, il faut en quelque sorte la réapprendre dans le syndicalisme du secteur public. Celui-ci en est venu, au fil des décennies, à s’en remettre largement à l’appareil, pour une quantité effarante de tâches, de défis et de choix auxquels doivent faire face les [membres] et leurs organisations.

Quoiqu’on ne veuille pas toujours l’admettre ouvertement, cet appareil syndical hypertrophié contrôle la négociation en lieu et place des membres. S’il est légitime pour un syndicat de s’adjoindre des personnes ayant une expertise précieuse, il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui, ce sont ces spécialistes qui définissent le cadre stratégique de la négociation et disposent par le fait même du mode de décision sur les tactiques utilisées. L’assemblée générale n’a besoin de se réunir qu’au début (validation des demandes identifiées par l’appareil) et à la fin du processus (ratification de l’entente de principe). La mobilisation des membres sera requise seulement à certains moments-clés décidés par l’appareil, qui dévalorise progressivement le recours à la grève.

Si un tel modèle organisationnel a pu, en de rares occasions, permettre de sauver les meubles, il n’en reste pas moins qu’à long terme, ses effets sont délétères. D’une part, les négos du secteur public donnent des résultats de moins en moins probants. D’autre part, le pouvoir des membres s’atrophie et c’est tout le mouvement qui s’affaiblit. Plus que jamais, il est temps de redonner aux assemblées locales – et aux comités issus de celles-ci – le pouvoir de définir, à l’abri de toute influence de l’appareil syndical, le sens profond des luttes à initier et la manière de les mener.

 

2. Des alliances larges sont nécessaires

 

À chaque ronde de négociation, l’isolement dans lequel se retrouvent les syndicats du secteur public est saisissant. Bien sûr, plusieurs facteurs peuvent l’expliquer : le rôle des médias, le climat sociétal général, la puissance du patronat et de ses alliés, le triomphe de la droite à l’ère du néolibéralisme, etc. Tout cela est vrai. Mais la fâcheuse position dans laquelle se retrouve chaque fois le syndicalisme du secteur public relève peut-être aussi de lui.

Avant de se présenter aux tables de négociations, n’y a-t-il pas lieu de construire des alliances approfondies avec d’autres mouvements sociaux? N’y a-t-il pas lieu de tenter de créer un vaste mouvement social autour d’une vision partagée de ce que doit être l’intervention de l’État dans une optique de justice sociale? N’y a-t-il pas lieu de s’inspirer du mouvement étudiant, qui est parvenu à associer différentes catégories sociales à son combat, en montrant que celui-ci relevait non pas du corporatisme, mais d’une proposition de ce que pourrait être une société juste et démocratique? Ainsi, le mouvement des carrés rouges a su placer au cœur de sa lutte une vision du bien commun et c’est ce que n’arrivent plus à faire les organisations syndicales lorsque vient le temps de négocier avec l’État-patron.

 

3. Les revendications doivent concerner la société dans son ensemble

 

Un peu à l’image du Printemps québécois, les négos devraient marquer un temps d’arrêt à l’échelle nationale afin de réfléchir au type de société dans lequel nous voulons vivre et, plus spécifiquement, à des principes cruciaux telles l’universalité, l’accessibilité, la gratuité et la gestion collective des services à la population. En somme, les négos devraient être un moment privilégié pour articuler et diffuser une vision du rôle général de l’État, des valeurs communes et de l’avenir de la société québécoise.

S’il prenait aux centrales l’envie de jeter les bases d’un syndicalisme de mouvement social dans le cadre des négociations de 2015, voici quelles pourraient en être les revendications principales :

  • abolition de la taxe santé;
  • gel des tarifs d’hydroélectricité;
  • gel des tarifs des services de garde (7 $ / jour);
  • gel des droits de scolarité dans une perspective de gratuité scolaire;
  • réduction substantielle du nombre d’élèves par classe au primaire;
  • en santé/services sociaux, intégration des [effectifs] de l’économie sociale au secteur public québécois;
  • augmentation substantielle du pouvoir d’achat de tous les [effectifs] du secteur public québécois;
  • adoption par l’État des mesures de justice fiscale nécessaires à la réalisation des sept premiers points (hausse des impôts des entreprises, suppression d’abris fiscaux, redevances sur les ressources, etc.).

À défaut de mettre de l’avant des perspectives similaires, le risque est grand que ces négociations soient réduites à un exercice routinier et strictement corporatiste. Ainsi ramenées à une vulgaire corvée affairiste, elles n’inspireraient plus grand monde à la base et fatalement, sans conviction, les membres s’en remettraient aux apparatchiks syndicaux, peut-être même en se disant qu’après tout, ils sont payés pour ça.

 

4. Sans rapport de force, il n’y a pas de gains possibles

 

La dépolitisation des négociations du secteur public, observable depuis 25 ans, a son pendant dans la mobilisation. La portion plus corporatiste de l’appareil réussit à imposer le réflexe voulant que ce soit aux tables que tout se joue. Celle-ci met de l’avant que les négociations sont du « donnant donnant » : on cède certains acquis actuellement inscrits dans la convention (ou relevant du statu quo) en échange d’améliorations concédées par la partie patronale. Le moment venu, devant les assemblées générales, on présente ces concessions comme des gains arrachés de peine et de misère à l’employeur. Fort d’une telle gymnastique, on en arrive presque à faire croire, chemin faisant, que lesdites négociations ont été victorieuses.

Dans l’appareil syndical, on affirme souvent que les membres n’ont pas envie de se battre ou qu’ils ne veulent plus faire la grève. Lorsque c’est avec un tel discours que s’inaugure la ronde de négociations, comment croire que les membres puissent avoir le goût de mettre autre chose de l’avant? Comment la base pourrait-elle renoncer à ce qu’on lui offre sur un plateau d’argent : le confort d’une négociation peinarde et discrète, sans la moindre percée certes, mais aussi sans efforts ni turbulences?

 

5. Travailler en front commun, de la base jusqu’au sommet

 

L’aspect peut-être le plus déplorable de la dépolitisation syndicale est l’esprit d’émulation qui existe entre les centrales. Il ne faut pas hésiter à parler d’un sectarisme syndical qui ne repose pas tant sur des valeurs différentes que sur l’adhésion tribale à une organisation. Lorsque vient le temps d’entreprendre les négociations du secteur public, ce phénomène de compétition apparaît avec plus de vigueur. On peut se demander si le front commun de 2010 en était vraiment un ou s’il existait seulement en façade. Pourtant, une des leçons les plus remarquables de la grève étudiante de 2012 aura été justement la capacité de générer une véritable unité entre les organisations étudiantes, ce qui a été garant de leur victoire.

Pour être effectif, un front commun ne peut pas réunir uniquement des chefs syndicaux nationaux. Il doit impliquer chacun des syndicats locaux susceptibles de participer à la lutte. L’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) a initié en ce sens un pattern inspirant, « l’entente minimale ». Ce pacte liait 88 associations locales et comités de mobilisation de partout au Québec; il visait à s’assurer que les organisations étudiantes nationales évitent les déchirements constatés lors de la grève de 2005. Cette entente a été ratifiée dans les assemblées générales locales et a joué un rôle essentiel dans la solidité et l’effectivité du front commun étudiant.

Les carrés rouges nous ont montré que lorsqu’on se crache dans les mains et qu’on monte au front, tôt ou tard, on finit par en récolter les dividendes. Le combat peut être rude, l’adversaire peut être impitoyable ou même vicieux, mais la lutte finit par payer. C’est ce qu’il faut réapprendre dans le secteur public : avoir confiance en soi, savoir prendre des risques et oser entamer un bras de fer, comme l’ont fait les étudiants et les étudiantes. En définitive, pour qu’une victoire soit envisageable, il faut d’abord y croire soi-même. Les leaders syndicaux seront-ils contaminés par le mouvement des carrés rouges? Il appartient à toute la gauche, incluant la base syndicale, de les y aider.

 

À babord, n° 49, avril/mai 2013

 

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Martin Joset <![CDATA[L’avenir des pipelines des sables bitumineux, un enjeu crucial de justice climatique]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13780 2014-06-29T02:16:13Z 2014-06-30T11:32:51Z Le président Obama doit prendre une décision très importante qui va définir sa position en matière de justice climatique. Il peut suivre le conseil de l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) et refuser d’autoriser la construction du pipeline Keystone XL qui relierait les sables bitumineux de l’Alberta aux raffineries du Texas. Ou alors, il peut céder au lobby de l’industrie pétrolière et approuver le pipeline. Comme l’EPA est fortement opposée au projet alors que la Secrétaire d’État Hillary Clinton est « encline » à l’approuver, c’est à Obama lui-même qu’il revient de trancher.

La construction du Keystone XL viole le principe du consentement préalable donné librement et en connaissance de cause, principe enchâssé dans la Déclaration de l’ONU sur les droits des peuples autochtones et pour lequel KAIROS s’est battu pendant des années. La construction du pipeline entraînerait par ailleurs une augmentation de l’exploitation des sables bitumineux par rapport aux niveaux actuellement approuvés. KAIROS défend l’idée qu’on ne devrait pas autoriser d’autres projets dans les sables bitumineux à cause des émissions de carbone à prévoir et de leur impact sur la terre, sur la biodiversité et sur les droits des peuples autochtones.

 

Le pipeline Keystone : les retombées

 

KAIROS et ses nombreux alliés du mouvement pour la justice écologique reconnaissent que la construction du pipeline Keystone violerait le droit des peuples autochtones à un consentement préalable donné librement et en connaissance de cause avant que des projets de développement ne traversent leurs terres et n’entraînent éventuellement une grave destruction écologique.

Le pipeline Keystone et le projet de pipeline Northern Gateway, qui relierait l’Alberta à un nouveau terminal maritime à Kitimat, C.-B., rendraient nécessaire une expansion importante de l’extraction pétrolière des sables bitumineux de l’Alberta. Depuis novembre 2009, KAIROS demande qu’on n’approuve plus d’autres projets liés aux sables bitumineux à cause des émissions de carbone à prévoir et de leur impact sur la terre, sur la biodiversité et sur les droits des peuples autochtones.

Plusieurs opposants au pipeline, notamment des peuples autochtones, des écologistes, des climatologues et des groupes religieux comme le Quaker Earthcare Witness, jugent si important de stopper le pipeline Keystone qu’ils ont pris le risque de se faire arrêter en posant des gestes de désobéissance civile non violente aux portes de la Maison-Blanche, du 20 août au 3 septembre 2011[1]. Des protestations pacifiques analogues auront [eu] lieu à Ottawa le 26 septembre. Parmi les Canadiennes et les Canadiens éminents qui ont donné leur appui à des gestes de désobéissance civile, on trouve la présidente du Conseil des Canadiens Maude Barlow, le scientifique et communicateur David Suzuki et l’auteure Naomi Klein. Une délégation du Conseil des Églises du Massachusetts a rencontré le Conseil des Églises du Canada, à Boston, pour plaider contre le pipeline et, le 20 août 2011, le révérend Dr Jim Antal, président de la Conférence du Massachusetts de l’Église unie du Christ, a été arrêté lors d’une manifestation devant la Maison-Blanche.

Les arguments contre les pipelines Keystone XL et Northern Gateway sont très forts. Les deux projets revêtent une grande importance pour l’industrie : celle-ci compte intensifier l’exploitation des sables bitumineux, qui a déjà détruit une bonne partie de la forêt boréale, pollué les eaux et compromis la santé des peuples autochtones du nord du Canada. Par ailleurs, les sables bitumineux sont au Canada la source de gaz à effet de serre (GES) qui connaît la croissance la plus rapide. Si on autorise les plans d’expansion de l’industrie, qui dépendent de la construction de nouveaux pipelines, les émissions de GES provenant des sables bitumineux vont tripler pour atteindre 92 millions de tonnes métriques en 2020, ce qui annulera toutes les réductions de GES obtenues par la fermeture des centrales électriques au charbon[2].

La capacité de production pétrolière à partir des sables bitumineux est actuellement de 1,9 million de barils par jour (mbj). Par ailleurs, on a déjà autorisé des projets qui pourront fournir 1,8 mbj de plus[3], pour une capacité totale de 3,7 mbj. Les pipelines existants peuvent transporter 3,8 mbj de pétrole brut du nord de l’Alberta vers ses différents marchés, c’est dire qu’ils sont suffisants pour livrer les volumes produis actuellement et la capacité de production déjà approuvée[4].

Mais l’industrie des sables bitumineux a d’ambitieux projets d’expansion. En plus des 3,7 mbj installés et approuvés, l’industrie a présenté des demandes pour 1,8 mbj de capacité additionnelle et elle annoncé son intention de postuler un jour pour encore 2,2 mbj de capacité[5]. C’est pourquoi l’industrie tient à faire approuver le pipeline Keystone XL, qui aurait une capacité initiale de 700 000 barils par jour mais qui pourrait atteindre 1,5 mbj : il s’agit d’éviter que les producteurs de sables bitumineux ne se retrouvent « ensevelis sous le bitume », sans débouchés pour leur production accrue[6]. Le pipeline Gateway transporterait chaque jour 525 000 barils de produits pétroliers, dont 70 % seraient du bitume extrait des sables de l’Alberta. L’industrie affirme que les nouveaux pipelines sont indispensables.

 

Les émissions de gaz à effet de serre

 

Dans son évaluation de l’impact environnemental (EIS) du projet Keystone XL, le Département d’État des États-Unis prétend que le pétrole des sables bitumineux est « semblable » aux autres pétroles et que l’impact d’une dépendance accrue au pétrole des sables bitumineux « serait mineur[7] ». Par contre, une lettre envoyée au Département d’État par l’Agence américaine de protection environnementale affirme : « nous estimons que les émissions de GES du brut des sables bitumineux canadiens seraient d’environ 82 % plus élevées que celles de la moyenne du brut raffiné aux États-Unis, du puits au réservoir[8] ». Or cette projection « du puits au réservoir » (dans laquelle le réservoir désigne le réservoir d’essence d’un véhicule) atténue la différence réelle. En fait, l’extraction et le traitement du bitume pour transformer les sables bitumineux en combustible de synthèse prêt à être raffiné produisent déjà de 3,2 à 4,5 fois plus de gaz à effet de serre que la production du brut nord-américain conventionnel[9].

James Hansen, climatologue de la NASA et signataire de l’appel à tenir des sit-in à la Maison-Blanche, voit dans les sables bitumineux canadiens une source capitale d’émissions de dioxyde de carbone, qu’il faut absolument réduire. Hansen lance l’avertissement : « l’exploitation complète des sables bitumineux va rendre impossible la stabilisation du climat[10] ». Hansen et ses collègues résument leurs recherches sur les niveaux de dioxyde de carbone dans l’atmosphère – recherches qui font autorité dans le domaine – en disant que « si l’humanité veut conserver une planète semblable à celle sur laquelle s’est développée la civilisation et à laquelle la vie sur terre est adaptée… [les concentrations de CO2 dans l’atmosphère] devront passer de leur niveau actuel de 385 ppm [parties par million] à 350 ppm tout au plus, mais il faudra probablement les réduire davantage[11] ». Depuis la publication de cette étude en 2008, les concentrations de CO2 ont atteint 391 ppm.

Les quelque 1700 milliards de barils de pétrole enfouis dans les sables bitumineux canadiens contiennent assez de carbone pour accroître d’environ 150 ppm la concentration de CO2 dans l’atmosphère. Si les 315 milliards de barils de pétrole que les technologies actuelles permettraient d’extraire étaient tous exploités, leur combustion augmenterait les concentrations de carbone totales de quelque 30 ppm. Les 7 milliards de barils déjà produits ont déjà fait augmenter la concentration globale de CO2 d’environ 0,7 ppm et, si les plans d’expansion étaient autorisés sur une période de dix ans, les sables bitumineux canadiens seraient responsables d’une augmentation de plus de 2 ppm des émissions globales[12].

 

Les droits autochtones

 

Les peuples autochtones ont protesté vigoureusement contre les deux pipelines Keystone XL et Gateway, qui violent leur droit à un consentement préalable donné librement et en connaissance de cause en vertu de la Déclaration de l’ONU sur les droits des peuples autochtones. L’Indigenous Environmental Network a parrainé les protestations à Washington et à Ottawa parce que le pipeline Keystone traverserait des terres sacrées et mettrait en danger des ressources vitales, notamment l’aquifère Lakota. De même, la Première Nation Chipewyan de l’Athabasca, en Alberta, s’oppose à tout autre développement des sables bitumineux, qui ne pourrait que menacer la chasse, le piégeage et la pêche. KAIROS appuie l’appel des communautés autochtones canadiennes pour demander des études indépendantes sur les impacts cumulés du développement des sables bitumineux sur la santé, l’eau et les écosystèmes.

Dans le cas du pipeline Gateway, la société responsable, Enbridge, a essayé d’acheter l’appui des peuples autochtones en offrant près de 1 milliard de dollars en actions du pipeline et par d’autres paiements. Mais les peuples autochtones ont résisté fermement à ces offres. Cinq nations de l’Alliance dénée Yinka de Colombie-Britannique, soutenues par l’Assemblée nationale dénée qui représente des Premières Nations du nord de l’Alberta et des Territoires du Nord-Ouest, ont rejeté l’offre. La moitié du pipeline et de la voie maritime qu’emprunteraient les pétroliers traverseraient les territoires traditionnels de peuples autochtones qui s’opposent au pipeline[13]. «  Nos terres et nos eaux ne sont à vendre à aucun prix », dit le chef Larry Nooski de la Première Nation Nadleh Whut’en[14]. Pour sa part, Pete Erickson, conseiller de la Première Nation Nak’azdli, a déclaré à l’assemblée annuelle d’Enbridge : « Nous ne voulons pas de votre argent… Je vous demande… de respecter les lois traditionnelles qui régissent nos terres afin que nous puissions décider nous-mêmes de notre avenir[15] ».

Le Grand Chef Stewart Phillip, président de l’Union des chefs indiens de Colombie-Britannique (UBCIC), a dit que « l’UBCIC s’oppose au projet de pipeline d’Enbridge et appuie les nombreuses Premières Nations qui forment un bloc compact pour s’opposer à ce projet de pipeline pour les sables bitumineux[16] ».

Outre le danger de déversements sur les terres et les cours d’eau des bassins versants fragiles des fleuves Fraser, Skeena et Kitimat dans le nord de la Colombie-Britannique, les peuples autochtones, les écologistes et les pêcheurs sont très inquiets d’un déversement de pétrole en mer. Quelque 225 pétroliers par année devraient traverser l’archipel côtier de la Colombie-Britannique pour acheminer le pétrole brut en Asie ou sur la côte ouest des États-Unis. Tous ceux qui vivent de la pêche du saumon en Colombie-Britannique se rappellent clairement le naufrage de l’Exxon Valdez dans le golfe du Prince-William, tout à côté en Alaska, qui a contaminé 2 100 kilomètres de côte[17].

 

Keystone XL accroîtrait l’obligation pour le Canada d’exporter son pétrole en vertu de l’ALÉNA

 

En plus de faire peser une menace sur les écosystèmes et les droits autochtones, le pipeline Keystone XL empêcherait aussi le Canada à l’avenir de réduire l’extraction de son pétrole. L’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) oblige le Canada à offrir aux États-Unis une proportion de ses provisions de pétrole et de gaz correspondant à ses exportations des trois dernières années, même si ce niveau d’exportation devait provoquer une pénurie pour les Canadiens[18]. Selon les dernières données disponibles, si le Canada choisissait de réduire de dix pour cent sa production pétrolière, à des fins de conservation et pour combattre les changements climatiques, il serait obligé de mettre à la disposition des États-Unis 67,5 % de sa production. En conséquence, les Canadiens devraient faire face à une pénurie de 46 millions de barils de pétrole par année, l’équivalent de 26 jours de leur consommation intérieure.

Si le pipeline Keystone XL était construit et exploité à sa pleine capacité, les exportations canadiennes de pétrole aux États-Unis augmenteraient de 1,5 million de barils par jour. En conséquence, l’obligation pour le Canada de mettre une partie de ses réserves de pétrole à la disposition des États-Unis passerait de 67,5 % de sa production totale à environ 72 %[19]. Et si le pipeline Gateway servait à acheminer du brut aux raffineries américaines plutôt qu’en Asie, les obligations du Canada en vertu de l’ALÉNA seraient encore plus élevées.

 

Conclusion

 

D’éminents partenaires de KAIROS dont George Poitras, l’ancien chef de la Première Nation crie Mikisew de Fort Chipewyan, en Alberta, et plusieurs prix Nobel dont Mgr Desmond Tutu et Adolfo Perez Esquivel, ont écrit au président Obama pour le presser de ne pas autoriser le pipeline Keystone.

Ceux et celles qui ne [pouvaient] pas se rendre à Washington pour présenter le message en personne au président Obama [ont été] invités à le faire en ligne en signant une pétition[20] qui [affirmait] :

« Les sables bitumineux représentent une menace catastrophique pour nos communautés, notre climat et notre planète. Nous vous exhortons à faire preuve de vrai leadership pour le climat en rejetant la demande de permis pour le pipeline Keystone XL et de privilégier plutôt le développement d’une énergie propre et sécuritaire. »

KAIROS [a eu] une présence visuelle sur la Colline parlementaire le 26 septembre 2011, avec des organisations alliées autochtones, civiques et environnementales, pour protester contre le pipeline Keystone.

 

[1] Voir le site web Stop the Pipeline! Tar Sands Action.
http://www.tarsandsaction.org.

[2] Projections d’Environnement Canada citées dans Nathan Vanderklippe, « Oil Sands expected to undo carbon cuts at power plants », The Globe and Mail, 8 août 2011, p. B3.

[3] Voir R.B. Dunbar, Existing and Proposed Canadian Commercial oil Sands Projects, Calgary, Strategy West, janvier 2011.
http://strategywest.com/downloads/StratWest_OSProjects_2011_01.pdf

[4] Voir Michelle Mech, A Comprehensive Guide to the Alberta Oil Sands, mai 2011 (édition révisée, mars 2012), p. 47.
http://www.greenparty.ca/sites/greenparty.ca/…

[5] R.B. Dunbar, op. cit.

[6] Nathan Vanderklippe et Shawn McCarthy, « Without keystone XL, ‘landlocked in bitumen’», The Globe and Mail, 9 juin 2011.
http://investdb1.theglobeandmail.com/servlet/story/…

[7] Cité dans Wikileaks reveals State department discord over U.S. support for Canadian tar sands oil pipeline, Think Progress, 31 décembre 2010.
http://thinkprogress.org/romm/2010/12/31/207150/…

[8] Cité dans Keith Stewart et Melina Laboucan-Massimo, Deep Trouble: The Reality of In Situ Tar Sands Operations, Toronto/Edmonton, Canada, 2011, p. 4.

[9] Michelle Mech, op. cit., p. 6.

[10] Leahy, Stephen, «Canada Spurns Kyoto in Favour of Tar Sands », IPS, 13 juin 2011.
http://www.ipsnews.net/2011/06/canada-spurns-kyoto-in-favour-of-tar-sands/.

[11] James Hansen et al., « Target Atmospheric CO2: Where Should Humanity Aim?  », The Open Atmospheric Science Journal, 2008, 2, p. 217.

[12] Ces calculs se fondent sur une correspondance avec Michelle Mech fondée sur les données du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, en consultation avec le Professeur David Keith, de l’Université de Calgary.

[13] Barbara Yaffe, « Natives Aren’t Buying Northern Gateway Pipeline », Vancouver Sun, 6 février 2011.

[14] Cité dans Shawn McCarthy, « B.C. Indian bands give thumbs-down to pipeline  », The Globe and Mail, 17 décembre 2010, p. B3.

[15] Cité dans Nathan Vanderklippe, « Enbridge looks to LNG export boom », The Globe and Mail, 12 mai 2011, p. B3.

[16] Communiqué de presse, « UBCIC Opposes Enbridge Pipeline Project », Vancouver, Union of B.C. Indian Chiefs, 23 mars 2010.
http://www.ubcic.bc.ca/News_Releases/UBCICNews03231001.htm#axzz35zCxOLuu

[17] Tyler McCreary, « Hundreds protest Enbridge Northern Gateway Pipeline in Kitimat, B.C. », rabble.ca, 2 septembre 2010.
http://rabble.ca/blogs/bloggers/tylermccreary/2010/09/…

[18] Gordon Laxer et John Dillon, Over a Barrel: Exiting from NAFTA’s Proportionality Clause, Ottawa/Edmonton, Centre canadien pour les politiques alternatives et Institut Parkland, mai 2008.
http://www.iatp.org/files/451_2_104916.pdf

[19] Calcul fondé sur les données de Statistique Canada, Guide statistique de l’énergie, premier trimestre 2011. Le tableau 4.1 suppose que la demande intérieure et les importations resteraient à leurs niveaux de 2010 et que le pipeline Keystone XL servirait à transporter une production additionnelle extraite des sables bitumineux.

[20] À l’adresse http://www.tarsandsaction.org/obama-petition/

 

KAIROS, septembre 2011

 

KAIROS réunit 11 églises et organismes religieux dans une action inspirée par la foi en faveur de la justice écologique et des droits humains.

 

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Martin Joset <![CDATA[Association science et bien commun — Une véritable science citoyenne]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13737 2014-06-28T22:28:20Z 2014-06-28T11:16:54Z La recherche qui s’enferme dans une tour d’ivoire, très peu pour Florence Piron. La professeure au Département d’information et des communications de l’Université Laval plaide pour une démocratisation profonde de la science. Voilà pourquoi, lors du Forum mondial des sciences sociales, elle [aura braqué] les projecteurs sur la science collaborative et la science citoyenne.

 

Photo : Agence France-Presse (photo) Jody Amiet

Grâce aux nouvelles technologies, les citoyens intéressés à collaborer à des recherches scientifiques peuvent désormais donner un sérieux coup de main dans la collecte des données en photographiant ou en repérant des espèces de la faune ou de la flore, par exemple.

Le 27 septembre dernier, au Centre universitaire de l’Université McGill, une table ronde sur le libre accès aux recherches scientifiques a été organisée dans le cadre du « Dialogue sciences et politiques ». Lorsqu’elle a pris la parole, Florence Piron a poussé beaucoup plus loin que ses collègues, réunis avec elle devant de nombreux étudiants, le concept de transparence. Pour elle, la science ouverte ne devait pas se limiter au partage gratuit des articles scientifiques, mais devait favoriser l’accès libre à tout ce qui constituait « la littérature grise », soit les rapports de recherche, les carnets de laboratoire et les données brutes.

Exiger une telle transformation des pratiques scientifiques constitue une façon, a-t-elle dit, « de résister à la pourriture de la science » engendrée par « la marchandisation du savoir ». Elle a ciblé plus particulièrement les dérives dans le domaine biomédical, en évoquant l’opacité derrière laquelle se sont cachées des recherches universitaires financées par les sociétés pharmaceutiques.

 

Science citoyenne

 

Mais, lors du Forum mondial des sciences sociales 2013, le 14 octobre […], la présidente de l’Association science et bien commun [sera allée] encore plus loin dans la démocratisation des milieux de recherche. Si la science ouverte vise à permettre au plus grand nombre de consulter les résultats scientifiques, la science collaborative ou la science citoyenne inclut carrément les non-professionnels dans le processus de recherche.

Avec l’avènement du web 2.0 et la multiplication des plateformes collaboratives, des chercheurs commencent à faire davantage appel à la contribution des citoyens bénévoles dans une perspective d’intelligence collective. Grâce aux nouvelles technologies, les scientifiques du dimanche peuvent désormais donner un sérieux coup de main dans la collecte des données en photographiant ou en repérant des espèces de la faune ou de la flore, par exemple. Mais ils peuvent aussi participer à l’analyse des données.

L’exemple le plus flamboyant demeure sans doute celui du site galaxyzoo.org, mis en ligne en 2007 par des astronomes de l’Université d’Oxford. Les internautes peuvent y suivre un tutoriel leur enseignant comment classer eux-mêmes des photographies fournies par le télescope Hubble. Des amateurs de partout dans le monde trient une masse colossale d’images que les scientifiques n’auraient jamais pu cataloguer en se fiant uniquement à leurs propres moyens.

 

Recherche-action participative

 

Dans les sciences sociales, la recherche-action participative intègre carrément les sujets de la recherche dans le processus scientifique. Des itinérants ou des toxicomanes, par exemple, peuvent être étudiés tout en étant consultés sur ce qui sera étudié, sur la méthode qui sera utilisée, sur les outils d’évaluation qui seront employés et sur la manière de diffuser les résultats. Une approche qui tranche avec celle « de simplement aller les voir, leur donner un questionnaire et prendre leurs réponses », a expliqué Mme Piron, en entrevue avec Le Devoir, tout juste après son allocution à l’Université McGill.

Cette démarche scientifique, souvent réalisée dans une optique de justice sociale, tient généralement compte de la voix, de la vision des choses ou de la priorité des personnes marginalisées, tout en incitant les chercheurs à comprendre comment ces personnes pensent et parlent, précise-t-elle.

De plus, la science citoyenne démystifie la culture scientifique auprès de ceux qui sont moins en contact avec elle. « Les gens qui passent par ces expériences ont ensuite une compréhension plus riche de la science, de ses limites et de ses possibilités », a-t-elle constaté.

 

Contre l’élitisme scientifique

 

« Ceux qui ont une définition institutionnelle vont dire que la science, c’est uniquement ce qui est publié dans les grandes revues scientifiques évaluées par les pairs. Il y en a d’autres [pour qui] la science, c’est de la connaissance qu’on construit ensemble. Cela veut dire que les chercheurs doivent accepter d’être plus vulnérables, de se faire demander de rendre des comptes, d’être critiqués. »

C’est d’ailleurs pour ces raisons, a-t-elle reconnu, que plusieurs chercheurs craignent de s’aventurer hors de leur zone de confort. Pourtant, de nombreux organismes subventionnent déjà des projets de science citoyenne. Le Conseil de recherche en sciences humaines (CRSH), par le biais de l’Alliance de recherches université-communauté (ARUC), finance spécifiquement des démarches de cet ordre. « Il y a plein de manières possibles de faire de la science. Vous pouvez adhérer à des valeurs plus élitistes et carriéristes, mais l’université, telle qu’elle est faite, est ouverte à autre chose », a dit celle qui répand toujours son message selon lequel une autre science est possible.

 

Boutique de sciences

 

L’un des objectifs poursuivis par la recherche-action participative consiste à inclure les préoccupations des non-scientifiques dans l’ordre du jour. C’est d’ailleurs dans cette optique que Florence Piron a aussi mis sur pied Accès savoirs. Cette boutique de sciences, créée à l’Université Laval en 2011 et opérationnelle depuis janvier 2013, permet à des associations, à des groupes de citoyens et à d’autres organismes à but non lucratif, qui ont besoin de connaissances ou de recherches approfondies, d’entrer en contact avec des étudiants de tous les cycles universitaires. Ces derniers répondent à la demande dans le cadre de leur formation. Bien que ce ne soit pas toujours de la recherche scientifique à proprement parler, deux demandes font en ce moment l’objet de thèses de doctorat, a souligné Mme Piron.

Aux critiques qui estiment que cette approche équivaut à jouer le même jeu que celui des entreprises privées en laissant les groupes de citoyens imposer leurs intérêts, Mme Piron rétorque qu’il s’agit justement d’un contrepoids. « Ce sont des groupes qui n’ont pas de pouvoir dans la société et qui ne font pas assez d’argent pour embaucher des chercheurs », a-t-elle justifié.

De plus, la boutique de sciences « éveille les étudiants au transfert de connaissances et leur fait découvrir des réalités qu’ils n’auraient jamais soupçonnées ». De cette façon, celle qui se décrit comme « une grande démocrate » voit dans ce projet une manière pour les citoyens d’orienter et d’influencer la science, plutôt que de laisser son ordre du jour entre les mains de « l’argent, du gouvernement ou de la curiosité personnelle du chercheur ».

 

Le Devoir, 5 octobre 2013

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Martin Joset <![CDATA[La rue comme espace politique]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13707 2014-06-26T21:32:17Z 2014-06-26T11:18:19Z Par ses manifestations, et parfois même à travers une violence « parlante », un mouvement social peut déclencher un nouveau processus délibératif.

Les mouvements sociaux, comme le mouvement féministe, le mouvement syndical, le mouvement étudiant et le mouvement altermondialiste, peuvent être considérés comme autant d’outils collectifs dont se dote le peuple pour faire entendre sa voix plus ou moins bruyamment, même s’il reçoit parfois en guise de réponse des coups de matraque, des grenades lacrymogènes et des balles de caoutchouc ou explosives. Tous les régimes politiques sont la scène de manifestations par lesquelles s’exprime le peuple publiquement : avant la Révolution française, des femmes s’attaquaient aux accapareurs qui spéculaient sur les stocks pour faire monter les prix des biens de première nécessité; des Allemandes mariées à des Juifs manifestaient en Allemagne nazie pour exiger – et obtenir – la libération de leur mari; en Argentine, les Mères de la Place de mai défiaient la dictature militaire; en Chine « communiste », étudiants et paysans manifestent contre les dirigeants corrompus; en Afghanistan, des manifestants protestent contre l’occupation du pays par les États-Unis… Les mouvements sociaux ne sont donc pas des phénomènes qui se limitent aux régimes libéraux, loin de là.

Cela dit, le libéralisme politique en est venu à accorder au fil des luttes sociales une importance particulière au droit du peuple à s’exprimer et à participer au débat public. Bien sûr, tous les régimes offrent des canaux plus ou moins formels de communication entre le peuple et les dirigeants. Même dans une monarchie, les sujets peuvent présenter des cahiers de doléances et des pétitions et mandater des personnalités locales (noble, curé, notable) pour représenter leurs intérêts à la cour. Le libéralisme politique est toutefois dépeint, depuis ses débuts, comme un système politique où les décisions sont légitimes dans la mesure où elles résultent d’une délibération éclairée, c’est-à-dire raisonnable et bien informée. Or, la délibération et le débat peuvent se limiter aux palabres parlementaires de députés élus ou, au contraire, s’étendre à l’ensemble de la population – soit par la prise de parole dans les médias, lors d’assemblées de quartier ou dans des manifestations publiques. Le libéralisme plus élitiste privilégie bien sûr la première approche, associant la prise de parole du peuple à une cacophonie irrationnelle. Divers mouvements sociaux, dont le mouvement ouvrier et celui des femmes, ont pourtant bataillé pour obtenir le droit de s’assembler pour délibérer et entrer en communication avec cette élite dirigeante.

 

Mouvement de délibération

 

Sans prétendre que les manifestants eux-mêmes ne pensent leurs actions qu’en termes de communication publique, les mouvements sociaux parviennent souvent à influencer, voire à participer au débat public et même aux délibérations officielles. Le mouvement altermondialiste a ainsi encouragé les élites et le public à débattre de la dette des pays pauvres, des organismes génétiquement modifiés, de la privatisation de l’eau, etc. Une fois une délibération lancée, ces manifestations peuvent forcer l’inclusion de nouveaux participants à la délibération. Par l’effet spectaculaire de ses actions, un mouvement social peut améliorer la qualité d’une délibération en attirant l’attention sur des informations et des arguments oubliés, volontairement ou non, par les élites délibérantes. D’ailleurs, les mouvements sociaux accompagnent généralement leurs manifestations de conférences de presse et de diffusion de communiqués, de manifestes, de tracts et d’études offrant une contre-expertise. Un rassemblement public est l’occasion de lancer des slogans, de brandir des pancartes et de tracer des graffitis exprimant un message clair. Il peut aussi forcer des élites à passer de la parole aux actes, et à prendre enfin une décision. « Des actes, pas des mots! », scandaient les suffragettes britanniques de la Women’s Social and Political Union en 1903, excédées par de mâles politiciens qui ne transformaient jamais leurs vagues promesses sur le droit de vote des femmes en actes législatifs. Enfin, quand une décision prise a des impacts malheureux, des manifestations peuvent permettre d’attirer l’attention sur ces effets néfastes ou même faire office de veto en perturbant la mise en application d’une politique, ce qui peut conduire à la relance de la délibération sur un sujet épineux.

Divers problèmes se posent toutefois dans la mesure où l’on entend réfléchir ainsi à la valeur communicationnelle des manifestations. Premièrement, il est plutôt facile pour les élites de coopter certains acteurs d’un mouvement social, invitant par exemple les médias à croquer des images de politiciens s’entretenant avec des représentants autoproclamés d’un mouvement, sans que les paroles de ces derniers n’aient de véritable effet sur le processus officiel de prise de décision. Ainsi, les membres du G8 vont régulièrement rencontrer des personnalités d’organisations associées au mouvement altermondialiste, dont le chanteur Bono qui milite pour l’abolition de la dette des pays les plus pauvres, pour se donner une image sympathique et conciliante.

De plus, tout mouvement social comprend des factions privilégiées dont la voix porte plus facilement que celle des radicaux, souvent marginalisés par les politiciens comme par les dirigeants autoproclamés du mouvement. De même, quelques représentants du mouvement prétendent parler au nom du mouvement, alors qu’ils n’expriment qu’une part réduite de sa diversité. Un dirigeant syndical prétendra s’exprimer au nom de tous les travailleurs et un président de fédération étudiante au nom de tous les étudiants, ce qui est faux et de toute façon impossible, car il n’y a pas de groupe social qui soit aussi homogène.

 

Une violence parlante

 

La violence manifestante semble par ailleurs à première vue incompatible avec l’objectif d’améliorer la qualité de la délibération officielle et du débat public. Et pourtant… Des études en sociologie des médias ont démontré que le recours à la force par les mouvements sociaux est un moyen des plus efficace pour attirer l’attention et se faire reconnaître comme acteur social. Bien sûr, les médias vont brouiller le message en discréditant ces manifestants et ne présentent d’eux qu’une image de jeunes irrationnels et apolitiques. Mais ces agitateurs auront eux aussi divers outils pour exprimer leur message, dont les graffitis, les communiqués et les tracts (diffusés sur Internet, par exemple). Enfin, leur présence aura l’effet paradoxal d’attirer l’attention des médias sur l’ensemble d’un mouvement social. Le mouvement altermondialiste a ainsi été dans son ensemble beaucoup plus couvert par les médias après la spectaculaire bataille de Seattle, en 1999, marquée par des frappes contre des vitrines et des affrontements avec les policiers. Le recours à la force par un mouvement social peut donc, à certaines occasions, encourager l’émergence d’un débat public qui n’avait pas lieu jusqu’alors ou favoriser la prise en compte d’information et d’arguments jusqu’alors ignorés par les élites.

L’utilisation de la force en politique, si répandue dans tous les camps, est toujours problématique. C’est pourtant un moyen de communiquer. Ce sont souvent les mouvements sociaux qui ont peu de moyens qui se rabattent sur l’utilisation de la force pour se faire voir et entendre, car c’est un outil très efficace pour attirer l’attention quand on n’a pas d’amis haut placés ou d’attachés de presse bien « réseautés ». Mais comment distinguerons-nous les bons manifestants des militants des groupes anti-avortement ou néo-nazis, par exemple, qui ont eux aussi recours à la violence? Précisément en portant attention aux cibles visées et en écoutant ce que ces acteurs ont à dire.

 

Élitisme vs égalitarisme

 

Enfin, si les manifestations sont, entre autres choses, des outils collectifs dont se dote le peuple pour s’exprimer publiquement, le contenu de cette parole et la façon de l’exprimer sont souvent objets de débats et de luttes politiques à l’intérieur même du mouvement social. Ici aussi, une tension existe entre une approche plus élitiste qui propose que des dirigeants définissent et portent le message du mouvement sur la scène publique, et une approche plus égalitariste et libertaire qui suggère que chaque élément d’un mouvement doit conserver l’autonomie de définir et de porter son message, ce qui implique la liberté de décider quels sont les moyens d’action les plus efficaces pour se faire voir et entendre. Les mouvements sociaux et leurs manifestations posent donc la question de la démocratie, à la fois pour la société dans son ensemble et en leur sein même, au point où des manifestations sont parfois menées par des acteurs d’un mouvement social contre leurs soi-disant dirigeants. C’est ainsi que lors de la grève étudiante de 2005, les locaux de la FEUQ ont été la cible d’actions directes par des manifestants voulant exprimer clairement que la voix de cette fédération ne les représentait pas. Violence inacceptable en démocratie, diront les uns; action purement démocratique diront les autres. Ces jugements révèlent les conceptions divergentes qu’ils se font de leurs propres intérêts politiques, et surtout de la démocratie.

 

Francis Dupuis-Déri est professeur de science politique à l’UQAM.

 

Revue Relations, n° 711, septembre 2006

 

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CAP-NCS <![CDATA[« On brasse la cage » à l’Université populaire 2014 !]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13755 2014-06-25T22:44:47Z 2014-06-25T22:44:47Z Les Nouveaux Cahiers du socialisme en collaboration avec Canadian Dimension vous invitent à la 5édition de l’Université populaire qui aura lieu les 21–22-23 août prochains, dans le cadre du Forum social des peuples. Deux journées et demi de débats en ateliers, en plénières, une galaxie de mouvements populaires, des intellectuel-les de tous les milieux et des outils pour passer de l’indignation à l’action. Au menu, 18 ateliers, 3 plénières, une assemblée de convergence et un Tribunal populaire ! Consultez l’horaire complet.

Deux grandes thématiques :

1. La « révolution » Harper : néolibéralisme et néoconservatisme

Un diagnostic du programme actuel que déploient les dominants et l’État fédéral sera posé : quelles sont les caractéristiques et les conséquences de ces politiques néolibérales et néoconservatrices en santé, en éducation, pour la démocratie, etc. ?

2. Stratégies, résistances et convergences

Passons de l’autre côté du miroir pour connaître les résistances et les mobilisations en cours et à venir au sein des mouvements populaires. Organisons nous !

Trois grands débats :

  • Impérialisme et capitalisme, avec Leo Panitch et Michel Husson
    Depuis 2008, le néolibéralisme se restructure pour approfondir les inégalités et le pillage. Il s’articule à une nouvelle géopolitique mondiale où se profilent guerres et conflits.
  • Écosocialisme et émancipation, avec Jonathan Durand Folco, Ian Angus et Vandana Shiva
    Quelles sont les réponses populaires à la fois dans le sens de l’écosocialisme et de la décolonisation pour une appropriation pleine et entière par les peuples ?
  • Vaincre!  avec Françoise David, Tony Clarke, Clayton Thomas Muller et Gabriel Nadeau-Dubois

Comment se fait le passage de la résistance à la construction des alternatives ? Comment faire converger des mouvements et de luttes dispersées vers des objectifs communs en vue de la transformation sociale ?

Il y aura aussi une assemblée de convergence : Combattre l’impérialisme canadien

Et comme activité spéciale… Un tribunal populaire contre la réforme de l’assurance-emploi du gouvernement Harper !

 

Décidé-e à vouloir « brasser la cage» ?

Pour vous inscrire à l’Université populaire, vous devez vous inscrire au Forum social des peuples (FSP). Le Forum, c’est un lieu de convergence national où les peuples autochtones, canadien et québécois entameront et poursuivront une réflexion collective sur l’avenir et la construction d’alternatives au paradigme néolibéral.

Voici le lien pour vous inscrire et prendre part au mouvement. Des tarifs spéciaux sont disponibles pour les plus précaires.

 

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Martin Joset <![CDATA[Trop d’impôts? Ça dépend pour qui…]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13679 2014-06-24T20:03:22Z 2014-06-22T11:41:43Z Alors que la saison des impôts bat son plein, un questionnement légitime se pose aux citoyens qui font le point sur cet outil de justice sociale. Est-ce que la seule avenue qui s’offre à nous est de nous rebeller contre cette ponction qui est faite sur notre revenu, tel que le martèlent certains politiciens, économistes ou éditorialistes? N’y a-t-il pas une autre vision possible de la chose?

Bien que les impôts ne répondent que partiellement à la revendication de justice fiscale, ils sont l’expression du contrat social qui s’est établi entre le capital et le travail sous la médiation de l’État.

Toutefois, les détenteurs de la richesse ont à leur disposition maintes possibilités de se soustraire à leurs obligations fiscales. Ainsi, « depuis le milieu des années 1980, les riches et les entreprises importantes investissent très peu dans l’économie réelle, se servant des sommes non payées en impôts pour racheter des entreprises déjà existantes, pour spéculer sur les taux de change et d’intérêts, quand ce n’est pas pour simplement virer des fortunes dans les paradis fiscaux ».

Pour endiguer ce phénomène, deux campagnes politiques en cours donnent un éclairage quant aux possibilités de faire autrement. Ainsi, la Coalition contre la privatisation et la tarification des services publics indique qu’il est possible de renflouer les coffres de l’État de manière substantielle tel que l’avance leur campagne 10 milliards de $ de solutions, nous avons les moyens de faire autrement. L’une des avenues proposées est d’augmenter à dix le nombre de paliers d’imposition pour permettre une plus grande justice fiscale. Cette revendication est l’une des mesures qui permettraient à la fois d’augmenter les rentrées de l’État et de diminuer les inégalités de revenus. Cette approche remet en question celle du gouvernement qui, tant au fédéral qu’au provincial, diminue depuis plus de dix ans les impôts des grandes fortunes et des entreprises.

Le collectif Échec aux paradis fiscaux a une approche complémentaire à cette recherche de justice fiscale, en s’attaquant aux fuites fiscales qui permettent à de nombreux biens nantis, entreprises et institutions financières de transférer leurs avoirs dans des paradis fiscaux en toute légalité. En 2011, 130 milliards de dollars canadiens se trouvaient investis dans les paradis fiscaux. Ces fonds ne sont pas seulement cumulés au fil des années; ils circulent déguisés en « investissements directs à l’étranger » strictement aux fins de l’évitement fiscal, afin d’être transférés de nouveau au Canada, ou ailleurs, par la suite.

La fiscalité qui implique l’imposition des biens et revenus de l’ensemble des composantes de la société découle de choix politiques. C’est l’un des principaux outils de l’État lui permettant d’aplanir les inégalités afin de garantir le mieux-être de la collectivité. Cette fonction de l’État s’est altérée lorsqu’il a pris modèle sur les mécanismes du marché pour redéfinir l’impartition des coûts des services publics. Le « fardeau fiscal » est l’expression employée qui permet de convaincre bon nombre de citoyens qu’ils paient trop d’impôts et de légitimer les baisses d’impôts des particuliers et des entreprises.

Cette nécessaire fiscalité doit retrouver ses lettres de noblesse. Toute richesse créée est redevable d’une organisation collective. Les services publics et les programmes sociaux qui ont été mis en place au cours des cinquante dernières années permettent que les inégalités sociales soient atténuées. Leur financement requiert que des impôts soient prélevés à la source lorsque la richesse est créée, et ce, avant que des sommes ne soient transférées dans les paradis fiscaux, et que cette fiscalité soit progressive.

Y a-t-il trop d’impôts? Non si tous contribuent au trésor public. Cela adviendra lorsque l’opposition aux paradis fiscaux adviendra.

Réseau justice fiscale, 1 avril 2014

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Martin Joset <![CDATA[La grève est étudiante, la lutte est populaire]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13665 2014-06-20T12:02:17Z 2014-06-20T11:20:10Z Arrêtons-nous un court instant sur ce slogan de la CLASSE : la grève est étudiante, la lutte est populaire. Que signifie-t-il? Si une grève part souvent d’un point de revendication précis impliquant un groupe précis (dans ce cas, la hausse des frais de scolarité imposée par le gouvernement Charest), si elle est souvent déclenchée en réaction à une mesure imposée par un gouvernement ou une administration touchant le groupe en question; en revanche, la lutte contre cette mesure peut s’élargir à d’autres groupes de la société non touchés directement par la mesure.

Autrement dit, la lutte peut devenir populaire et impliquer des citoyennes et citoyens interpelés par la grève et désirant y apporter leur soutien en manifestant aux côtés des grévistes. Or, pour que cette lutte d’abord sectorielle devienne populaire, il s’agit de faire en sorte que le point de revendication initial soit un élément déclencheur soulevant d’autres enjeux reliés les uns aux autres, autrement dit, qu’il s’incorpore dans la défense d’une certaine vision de la société contre un ensemble d’attaques perpétuées. Il s’agit donc d’incorporer la revendication initiale au sein d’une critique plus générale du système alors défendu.

 

Retour sur la grève

 

Et c’est ce qu’a réussi en partie à faire le mouvement étudiant de 2012. Ainsi, si le point de revendication central a été la hausse des frais de scolarité et si c’est cette revendication qui a conduit au déclenchement de la grève fin février 2012, l’enjeu s’est élargi et la lutte contre la hausse des frais est devenue la pointe de l’iceberg. Or, qu’est-ce qui a participé à cet élargissement du mouvement et de son point de revendication initial? Quels en ont été les constituants?

Le premier élément important a été la constitution d’un discours ainsi que la diffusion d’un matériel d’information incorporant la revendication initiale au sein d’une critique plus large. La CLASSE a ainsi effectué un travail important pour illustrer en quoi cette hausse s’inscrivait dans une vision problématique de l’éducation, une éducation vue comme investissement personnel auquel on associe un prix d’achat et non plus une éducation comme un service public collectif auquel tout citoyen ou citoyenne a droit sans barrière tarifaire. Au combat contre la hausse, s’est alors associé un combat contre la marchandisation de l’éducation. Il ne s’agissait plus simplement de dénoncer le coût supplémentaire des études universitaires, mais la conception de l’éducation véhiculée à travers l’imposition de cette hausse. De façon plus large encore, un des enjeux majeurs a été de tenter de montrer en quoi cette hausse s’inscrivait dans le cadre d’une privatisation progressive des services publics et de l’instauration du principe utilisateur-payeur. Ainsi, la transformation progressive de l’éducation en objet de consommation n’est pas une évolution isolée. Le domaine de la santé subit par exemple les mêmes transformations à travers l’instauration de la taxe santé. Bref, il s’agissait de montrer en quoi cette hausse n’était pas le fruit d’un acte arbitraire d’un certain gouvernement mais s’inscrivait dans le cadre d’une politique néolibérale.

Et il me semble que c’est en faisant ces liens nécessaires qu’on peut construire un véritable mouvement populaire, qu’on peut avoir l’appui des milieux communautaires, des syndicats et des citoyens et citoyennes. Expliquer pourquoi, alors que c’est actuellement l’éducation qui est touchée, d’autres secteurs clés de notre société sont en passe de subir le même sort, et qu’ainsi la lutte n’est pas uniquement sectorielle, est un travail essentiel à faire.

 

La pratique démocratique

 

Également, par son importance, sa longueur, sa puissance créative, la grève a réussi à questionner d’autres réalités sociales et en premier lieu, la démocratie. Au niveau local, de nouvelles revendications concernant l’exercice de la démocratie universitaire ont surgi. Pour prendre un cas qui m’est familier, à l’Université de Montréal, très vite un combat interne contre l’administration a pris place aux côtés de la lutte initiale contre la hausse des frais de scolarité. Suite aux nombreux courriels reçus dénigrant l’existence d’une grève sur le campus, puis à la demande d’injonction de la part de l’administration, une prise de conscience du peu de considération envers les étudiants et de façon générale, envers la communaut

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Martin Joset <![CDATA[Reproduction et lutte féministe dans la nouvelle division internationale du travail]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13599 2014-06-19T02:17:12Z 2014-06-18T11:13:38Z Reproduction et lutte féministe dans la division du travailSilvia Federici propose ici de réorienter l’agenda féministe dans les pays du Nord. En pointant les limites d’une approche exclusivement fondée sur les droits des femmes ou la prévention des violences sexistes, elle invite à remettre au centre de l’attention les effets de la nouvelle division internationale du travail. Loin de se résumer à une relocalisation des industries au Sud, cette nouvelle division du travail impose aux femmes des pays du Sud de réaliser une partie croissante du travail reproductif nécessaire des pays du Nord. En pointant cette hiérarchie mondiale, Federici souligne combien le mouvement féministe contemporain ne pourra faire l’impasse sur les nouvelles divisions parmi les femmes s’il entend rester un mouvement émancipateur.

 

Introduction

 

« Partant du constat que le patriarcat et l’accumulation à l’échelle mondiale constituent le cadre idéologique à l’intérieur duquel la réalité actuelle des femmes est inscrite, le mouvement féministe dans le monde ne peut faire autrement que défier ce cadre, en même temps que la division sexuelle et internationale du travail qui lui est liée. »
– Mies, 1986. Patriarcat et accumulation à l’échelle mondiale

« …le développement capitaliste a toujours été non durable à cause de son impact humain. Pour comprendre ce point, il nous suffit d’adopter le point de vue de ceux qui ont été et continuent d’être tués par lui. Le corollaire du capitalisme à sa naissance était le sacrifice d’une grande partie de l’humanité – extermination de masse, la production de faim et misère, esclavage, violence et terreur. Sa poursuite implique les mêmes corollaires. »
– M. Dalla Costa, 1995, Capitalisme et reproduction

 

On admet généralement que dans les deux dernières décennies le mouvement de libération des femmes a acquis une dimension internationale, étant donné la formation de groupes et mouvements féministes dans toutes les parties du monde et le développement mondial de réseaux et initiatives féministes, dans le sillage des conférences mondiales sur les femmes organisées sous l’égide des Nations Unies. Il semble ainsi y avoir aujourd’hui une plus large compréhension des problèmes rencontrés par les femmes dans les différents pays qu’à aucune autre époque dans le passé. Cependant, si nous examinons les perspectives qui inspirent les politiques féministes aux États-Unis et en Europe, nous devons conclure que la plupart des féministes n’ont pas encore pris en compte les changements produits par la nouvelle économie globale[1] sur les conditions des femmes, ou n’en ont pas encore reconnu les implications pour les organisations féministes. Beaucoup de féministes oublient en particulier de mentionner que la restructuration de l’économie mondiale est responsable non seulement de la propagation globale de la pauvreté, mais aussi de l’émergence d’un nouvel ordre colonial qui accentue les divisions entre femmes, et que c’est ce nouveau colonialisme qui doit être une cible principale des luttes féministes si ce que l’on recherche est véritablement la libération des femmes. Présentement, et même si la plupart des féministes aux États-Unis et en Europe se sentent concernées par les enjeux globaux, une telle prise de conscience fait défaut. C’est pourquoi même ceux qui ont une attitude critique face à l’économie mondialisée et aux politiques des agences internationales comme la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International (FMI) se contentent souvent de positions réformistes qui condamnent la discrimination fondée sur le genre, mais laissent intacts les problèmes structurels liés à l’hégémonisme global des relations capitalistes. Beaucoup de féministes par exemple déplorent la « charge inégale » que l’ajustement structurel et autres programmes d’austérité imposent aux femmes (Beneria et Feldman éditeurs 1992; Elson 1992; Bakker 1994), et recommandent que les agences de développement soient davantage attentives aux besoins des femmes, ou encouragent la participation des femmes aux « programmes de développement ». Plus rarement elles s’opposent ouvertement aux programmes eux-mêmes, ou aux agences qui les imposent, ou reconnaissent le fait que la pauvreté et l’exploitation économiques sont, à travers le monde, aussi un destin masculin. Une autre tendance consiste à penser les problèmes rencontrés par les femmes internationalement en termes de « droits de l’homme », et donc de privilégier la réforme légale comme terrain premier de l’intervention gouvernementale, une approche qui à nouveau omet d’affronter l’ordre économique international et l’exploitation économique sur laquelle il repose. De surcroît, le discours sur la violence faite aux femmes a généralement porté sur le viol et la violence domestique, suivant en cela la ligne développée aux Nations Unies, tout en ignorant souvent la violence structurelle inhérente à la logique d’accumulation capitaliste : la violence des politiques économiques qui condamne des millions de femmes, d’hommes et d’enfants à la misère, la violence qui accompagne les expropriations territoriales exigées par la Banque Mondiale pour ses « projets de développement » et, non la moindre, la violence des guerres et des programmes anti-insurrectionnels qui, dans les années 1980 et 1990, ont ensanglanté presque chaque coin du globe et qui représentent l’autre face du développement.

Comme je l’ai laissé entendre, une des principales limites des politiques féministes contemporaines est qu’elles n’ont pas leurs racines stratégiques dans une analyse des changements des conditions matérielles de la vie des femmes, qui se sont produits depuis la fin des années 1970, comme étant la conséquence de la restructuration du monde économique et de la division internationale du travail. Nous avons beaucoup d’études de cas détaillant l’appauvrissement subi par les femmes à travers le monde et les nouvelles formes d’exploitation auxquelles elles sont soumises. Ce qui manque souvent, pourtant, c’est une analyse générale des façons dont le travail des femmes, et en particulier le travail de reproduction, a été internationalement restructuré et des implications de cette restructuration sur la possibilité d’un mouvement féministe international. Voilà les questions que je pose dans cet essai.

Je vais d’abord montrer que l’économie globale et la nouvelle division internationale du travail sont enracinées dans la crise de la reproduction sociale qui a été provoquée, dans le tiers-monde, par les stratégies adoptées par le capital international depuis la fin des années 1970. Des millions de personnes, en Afrique, en Asie et en Amérique latine ne seraient en effet pas devenues dépendantes de l’économie mondiale pour leur survie si elles n’avaient pas perdu tous leurs moyens de subsistance à la suite d’une guerre ou d’un « ajustement économique ». Deuxièmement, la paupérisation du tiers-monde a permis une réorganisation internationale de la reproduction qui transfère du « Nord » au « Sud » une part importante du travail requis pour la reproduction de la main-d’œuvre employée dans les métropoles. Cela signifie que les femmes du tiers-monde sont désormais « intégrées » dans l’économie mondiale comme productrices de forces de travail qui vont être utilisées et « consommées » dans les régions industrialisées du monde, en plus de leur fonction de productrices de biens pour l’exportation. Enfin, je prétends que ces processus ont ouvert une crise dans les politiques féministes du fait qu’ils ont introduit de nouvelles divisions et hiérarchies au sein des femmes qui consolident les mécanismes de l’exploitation féminine. C’est là une crise qui doit être considérée comme politiquement prioritaire si le féminisme international des « métropoles » porte réellement un projet de libération des femmes et n’est pas seulement un véhicule pour perpétuer la « rationalisation » de l’ordre économique mondial.

 

La nouvelle division internationale du travail (NDIT)

 

Pour évaluer les conséquences de la nouvelle division internationale du travail (NDIT) sur les conditions des femmes, il est nécessaire de reconsidérer ce que nous entendons par ce concept. La théorie conventionnelle donne une vision partielle des changements qui se sont produits sur ce terrain : la NDIT est généralement identifiée avec la restructuration de la production des marchandises qui a débuté au milieu des années 1970, lorsqu’en réponse à l’intensification des conflits liés au travail, les entreprises multinationales ont commencé à relocaliser dans les pays en développement une partie de leurs équipements industriels, surtout dans les secteurs à forte intensité de travail comme le textile et l’électronique. La NDIT est ainsi assimilée à la formation de zones de libre-échange (ZLE) – des zones industrielles libres de toute régulation et organisées pour la production orientée vers l’exportation – et à la capacité acquise par les sociétés transnationales (TNCs) de restructurer leurs activités productives sur la base d’une véritable « ligne de montage globale » (Michalet 1976; Nash et Fernandez-Kelly [eds.] 1983; Grunwald et Flamm 1985; Alger 1988; Ward 1990; Carnoy e.a. 1993).

C’est sur la base de cette théorie que médias et planificateurs économiques ont relancé le mythe du capitalisme « grand égalisateur » et « promoteur de l’interconnexion », cette fois supposé accompli à l’échelle planétaire. Selon cette argumentation, nous assistons à l’industrialisation du tiers-monde. Ce processus (on nous l’affirme) va d’une part éliminer les hiérarchies qui ont historiquement caractérisé la division internationale du travail et aura, d’autre part, un impact positif sur la division sexuelle du travail. Car les femmes, qui forment le gros de la force de travail dans les zones de libre-échange, sont censées tirer un bénéfice de leur engagement dans le travail industriel en acquérant une nouvelle indépendance et les compétences nécessaires pour être compétitives sur le marché international du travail (Lim 1983 : 81).

Bien qu’acceptée par les économistes néolibéraux, cette théorie n’a pas été exempte de critiques. Dans The New Helots (1987), Robin Cohen remarquait déjà que les mouvements de capitaux du « Nord » vers le « Sud » n’étaient pas quantitativement suffisants pour justifier l’hypothèse d’une « nouvelle » division internationale du travail. Et de fait, vers la fin des années 1980, seules 14 % des activités productives étaient situés dans les « pays en développement », et le « boom » industriel était concentré dans quelques zones seulement : Corée du Sud, Hong Kong, Taïwan, Mexique (Cohen 1987 : 242–243; Guelfi 1985 : 142). Il est aussi devenu évident que la mise en place de zones de libre-échange ne développe pas par nature les bases industrielles des pays concernés, ni n’a d’effet évident sur l’emploi, alors qu’elle pompe de toute façon les ressources locales (Nash et Fernandez-Kelly [éd.], 1983). Quant aux femmes employées dans les zones de libre-échange, leurs organisations ont souvent dénoncé le fait que leur travail est une forme de « sous-développement », si ce n’est une forme cachée d’esclavage, tant du point de vue des revenus que des savoir-faire technologiques qu’il leur procure (McAfee 1991, pp. 87–89; Sistren 1986)[2]. Comme nous le savons, les salaires dans les zones de libre-échange sont maintenus en dessous du minimum vital et sont plusieurs fois inférieurs aux salaires minimums en vigueur dans les pays industrialisés[3]; de plus, les femmes employées dans ces zones sont forcées de travailler de longues heures dans des conditions de sécurité très précaires, elles sont persécutées quand elles tentent de s’organiser et sont sujettes à de constants abus, comme des fouilles corporelles quotidiennes pour vérifier qu’elles ne font rien sortir de l’usine, l’assujettissement à des contrôles de maternité obligatoires pour s’assurer qu’elles ne sont pas enceintes et entravent la production (Comité National du Travail 1995), ou de cruelles interdictions de déplacements. Dans ces zones « libres », les femmes sont souvent enfermées, pour s’assurer qu’elles vont remplir leurs « quotas », de sorte que, pendant des heures et des heures, elles ne peuvent pas prendre de pause de leur travail, qui parfois se prolonge dans la nuit. En conséquence, tant au Mexique qu’en Chine, des centaines d’entre elles ont péri parce qu’elles n’ont pas pu s’enfuir de bâtiments qui étaient secoués par un tremblement de terre ou pris par un incendie[4].

Ce ne sont pas là pourtant les principales raisons pour lesquelles la théorie conventionnelle sur la nouvelle division internationale du travail devrait être corrigée. Il est plus important de noter que la seule zone de travail et d’activité économique que la théorie conventionnelle reconnaisse est la production de biens, et qu’elle ne porte aucune attention sur la reproduction en dépit du fait que, depuis deux décennies, les féministes attirent l’attention sur le rôle crucial de ce processus pour l’accumulation du capital. Ainsi, la théorie conventionnelle sur la NDIT n’a pratiquement rien à dire sur les changements macroscopiques que l’expansion des relations capitalistes a provoqués dans le domaine de la reproduction de la force de travail et des conditions de reproduction sociale dans le tiers-monde. Significativement, le seul aspect de la reproduction mentionné par les théoriciens de la NDIT est l’impact du travail dans les zones de libre-échange sur la situation familiale des femmes et la gestion du travail domestique. Ceci n’est pourtant qu’un aspect d’un processus plus large qui a dévasté les vies humaines à travers le monde, et sans lequel l’établissement de zones de libre-échange et la restructuration de la division internationale du travail n’auraient pas été possibles.

Si l’on observe la globalisation de l’économie et la NDIT du double point de vue de la production et de la reproduction, on arrive à une compréhension très différente de ce que ces deux développements représentent, et des mécanismes et politiques qui en sont à la base. On remarque d’abord que l’expansion des relations capitalistes s’appuie, aujourd’hui comme hier (pas moins qu’au temps des enclosures[5] en Angleterre, de la « conquista » des Amériques ou du commerce transatlantique d’esclaves) sur la séparation des producteurs de leurs moyens de (re)production. Cela signifie que l’économie globale est construite sur une restructuration majeure de la reproduction sociale et des rapports de classe à travers le monde, restructuration conçue pour détruire toute activité économique qui n’est pas orientée vers le marché, en commençant par l’agriculture de subsistance, et qui a mené à la formation, dans toutes les parties du tiers-monde, d’un prolétariat privé de tous moyens de reproduction et ainsi forcé de dépendre pour sa survie des relations monétaires, quand bien même, le plus souvent privé de tout accès à un revenu monétaire.

Telle est la situation qui a été créée par la Banque mondiale (BM) et le Fonds monétaire international (FMI) dans une grande partie de l’Afrique, l’Asie et l’Amérique du Sud, par le biais de la « crise de la dette », des programmes d’ajustement structurel et des politiques de libéralisation économique qui, combinés, sont le pilier du nouvel ordre économique mondial, précisément parce qu’ils ont privé des millions de gens de tout revenu et moyens de reproduction et les ont forcés à dépendre du marché international du travail et à s’y bagarrer.

Si l’on observe la NDIT du point de vue de ces politiques économiques, on voit aussi une image très différente de celle projetée par les avocats du « nouvel ordre mondial »[6]. Les conséquences dévastatrices de ces politiques sur les populations concernées sont maintenant si abondamment documentées – et sans équivoque – que même la Banque mondiale a dû reconnaître de possibles erreurs. Ce qu’il faut cependant souligner est le fait que ces politiques ont sapé les conditions de reproduction sociale dans une grande partie du tiers-monde et gommé la plus importante réalisation des luttes anticoloniales, à savoir l’engagement des nouveaux États indépendants à investir dans la reproduction du prolétariat national. Elles ont aussi mené à un état de pauvreté généralisée qui n’a pas de précédent dans la période postcoloniale.

La crise de la reproduction sociale dans le tiers-monde est la conséquence directe des coupes massives dans les dépenses sociales gouvernementales, des dévaluations monétaires à répétition, des blocages de salaires, des politiques de libéralisation et de privatisation, qui constituent le cœur de l’ajustement structurel et du néolibéralisme. À ne pas oublier, comme partie intégrante de ces politiques, les continuelles expropriations de terres qui se poursuivent dans beaucoup de régions du tiers-monde comme corollaire de la commercialisation de l’agriculture et de la privatisation des relations de propriété du sol, et en raison de l’institutionnalisation croissante d’un état de guerre endémique. Les guerres et les massacres continuels, les exodes loin de leurs terres de populations entières transformées en réfugiés ou exposées aux famines : ce ne sont pas là simplement les conséquences d’un appauvrissement dramatique qui intensifie les contrastes dus aux différences ethniques, politiques ou religieuses, comme les médias nous encouragent à le croire. Ce sont plutôt les compléments nécessaires du processus de privatisation et des efforts faits pour créer un monde où rien n’échappe à la logique du profit. Ce sont les moyens ultimes utilisés pour exproprier des populations qui, jusqu’à récemment, avaient accès à quelques terres et ressources naturelles (forêts, rivières), que s’approprient désormais les sociétés multinationales.

L’ajustement structurel et la libéralisation économique ont aussi démantelé l’industrie locale dans une grande partie du tiers-monde et ont marqué la fin des plans de développement, mis sur pied dans les années 1960 sur la base du concept de « substitution à l’importation », qui étaient supposés garantir aux nations du tiers-monde un certain degré d’autonomie industrielle. En effet, le fait d’ouvrir les marchés domestiques aux importations étrangères a permis aux sociétés transnationales d’inonder ces marchés avec leurs produits, contre lesquels les industries locales ne pouvaient pas rivaliser[7]. L’introduction de zones de libre-échange, où que ce soit, n’a jamais remédié à cette situation mais n’a fait que l’exploiter, du fait que l’appauvrissement des populations dans tant de régions du tiers-monde a permis aux compagnies étrangères d’imposer des salaires inférieurs au minimum vital. C’est la raison pour laquelle les zones de libre-échange fonctionnent aujourd’hui essentiellement comme des leviers pour l’émigration (Sassen 1990, pp. 99–114).

Que l’industrialisation du tiers-monde est un mythe est aussi prouvé par le fait que, dans les années 1980 et 1990, le transfert de capital et des industries du premier au tiers-monde a été dépassé par le transfert de capital et de travail du tiers au premier monde. L’envergure de ce phénomène peut être mesuré par le fait que l’envoi d’argent des émigrés représente le deuxième flot monétaire international après les revenus des compagnies pétrolières et, dans certaines parties du tiers-monde (par exemple au Mexique), des villages entiers dépendent de lui. Selon les statistiques de la Banque Mondiale, les envois d’argent par les émigrés sont passés de 24 milliards de dollars dans les années 1970 à 65 milliards de dollars dans les années 1980, ceci en ne comptant que les envois qui passent par les banques. Cela sans compter les envois « matériels », comme le mobilier, les équipements de radio ou télévision et d’autres biens que les émigrés rapportent lors de leurs visites au pays (Stalker 1994, pp. 122–123).

La première conséquence de l’appauvrissement auquel la libéralisation économique a condamné le prolétariat du tiers-monde a été dans les faits le démarrage d’un vaste mouvement migratoire du « Sud » vers le « Nord » qui a suivi le transfert de capital causé par le paiement de la dette extérieure. Ce mouvement migratoire aux proportions bibliques[8], structurellement connecté au nouvel ordre économique et lié au marché global du travail, est une manifestation claire des modes de restructuration de la division internationale du travail (Colatrella 1999).

Ceci montre que la crise de la dette et les politiques d’ajustement structurel ont établi une situation d’apartheid global, puisqu’elles ont transformé le tiers-monde en un immense réservoir de travail qui fonctionne dans le sillage des économies métropolitaines, de la même manière que les homelands fonctionnaient dans le sillage des « zones blanches » en Afrique du Sud. Ce système est régulé, et ce n’est pas un hasard, par un système similaire de droits de passage et de restrictions qui assure que les immigrés sont deux fois dévalués dans les pays d’« accueil », d’abord en tant qu’immigrants et (de plus en plus) en tant que travailleurs sans papiers. (Contrairement à ce qu’on prétend généralement, c’est en introduisant des restrictions qui forcent les travailleurs immigrés à ne pas s’y conformer et à rester dans l’illégalité que les États hôtes peuvent utiliser l’immigration pour réduire les coûts de la main d’œuvre. C’est seulement en rendant les immigrants socialement et politiquement vulnérables que l’immigration peut être utilisée pour contenir les revendications de la classe ouvrière locale) (Sassen-Koob 1983, p. 184).

Pour ceux qui ne peuvent pas émigrer, ou qui n’ont pas accès aux revenus envoyés par des émigrés, l’alternative est une vie de privations et de charge de travail difficilement imaginable pour ceux qui vivent dans les pays capitalistes « avancés ». Manque de nourriture, de soins de santé, d’eau potable, d’électricité, d’écoles, de routes praticables, chômage massif, sont maintenant la réalité quotidienne dans la plus grande partie du tiers-monde. Cette réalité est reflétée par l’éruption constante d’épidémies, la désintégration de la vie familiale[9], les enfants vivant dans la rue ou travaillant dans des conditions proches de l’esclavage (Sawyer 1988). Cette réalité est aussi démontrée par les luttes intenses, qui prennent souvent la forme d’émeutes, par lesquelles chaque jour, dans les pays « ajustés », la population résiste à la fermeture d’industries locales, au renchérissement des prix des biens de première nécessité et des transports et à la pression financière imposée par le paiement de la dette (Walton and Seddon 1994).

Il doit être possible de convenir, sur la seule base de cette situation, que tout projet féministe qui se concentre exclusivement sur les discriminations sexuelles et qui omet de placer la féminisation de la pauvreté dans le contexte de l’évolution des relations capitalistes est condamné à être non pertinent et/ou à se faire coopter. De plus, au regard de la restructuration que la nouvelle division internationale du travail a introduite dans la sphère de la reproduction, nous voyons clairement que soit le mouvement féministe s’oppose à ce processus, soit il se fait complice de politiques profondément antiféministes. Car un aspect important de la NDIT est une redistribution internationale du travail de reproduction (tout comme une redistribution de la production) qui non seulement crée des divisions profondes entre les femmes, mais qui renforce aussi les hiérarchies inhérentes à la division sexuelle du travail.

 

Émigration, reproduction et féminisme international

 

S’il est vrai que les versements envoyés par les émigrants constituent le principal flux monétaire international après les revenus des compagnies pétrolières, alors nous devons conclure que la denrée la plus importante exportée par le tiers-monde vers le premier monde aujourd’hui, c’est le travail. En d’autres termes, également dans la phase présente du capitalisme, l’accumulation capitaliste est avant tout l’accumulation des travailleurs, et aujourd’hui ce processus se passe en premier lieu dans le tiers-monde. Cela signifie cependant qu’une part significative du travail de reproduction nécessaire à produire les forces de travail en métropole est accomplie par des femmes du tiers-monde. En fait, ce qui se cache derrière l’émigration, c’est un immense « cadeau » de travail domestique. C’est le travail qui jamais n’est pris en compte dans l’évaluation de la dette extérieure du tiers-monde, et qui cependant est essentiel au processus d’accumulation dans les pays industrialisés où l’émigration sert à compenser le déclin démographique, à maintenir de bas salaires, et à transférer le surplus des colonies dans les « métropoles » (Nash et Fernandez-Kelly [éd.] 1983, pp. 178–179). Ainsi, par l’émigration, les femmes du tiers-monde contribuent directement à l’accumulation de richesses dans les pays capitalistes « avancés » , non seulement comme productrices de biens, mais aussi comme (re)productrices de travailleurs, pour les usines, les hôpitaux, l’agriculture et le commerce. Ceci est un fait que le mouvement féministe international doit reconnaître, à la fois pour démasquer ce qu’implique réellement l’« intégration dans l’économie globale », et pour démystifier l’idéologie d’« aide au tiers-monde », laquelle cache un immense vol de travail non payé au détriment des femmes du tiers-monde.

Dans le cours des années 1980 et 1990, d’autres phénomènes se sont produits, qui démontrent la tentative de redistribuer le travail de reproduction des forces de travail en métropole sur les épaules des femmes du tiers-monde Parmi les plus significatifs, nous devons inclure :

  1. L’emploi sur une large échelle d’émigrantes venues d’Asie, d’Afrique, des Îles Caraïbes, d’Amérique du Sud, comme domestiques dans les pays industrialisés, ainsi que dans les pays producteurs de pétrole au Moyen-Orient. Comme l’a remarqué Cynthia Enloe, les politiques économiques du Fonds Monétaire International ont permis aux gouvernements en Europe, aux États-Unis et au Canada de résoudre la crise du travail ménager qui était à l’origine du mouvement féministe, et de « libérer » des milliers de femmes pour qu’elles puissent travailler à l’extérieur. L’engagement de milliers de femmes philippines ou mexicaines qui, pour une somme modeste, nettoient les maisons, élèvent les enfants, préparent les repas, s’occupent des personnes âgées, a permis à beaucoup de femmes des classes moyennes de se défaire d’un travail dont elles ne voulaient pas, ou qu’elles ne pouvaient plus accomplir, sans pour autant réduire leur standard de vie. Enloe ajoute que bien des femmes d’Europe et d’Amérique du Nord ont justifié ce choix dans l’illusion qu’en engageant une travailleuse domestique, elles contribuent à résoudre le problème de la pauvreté dans le monde. Et pourtant cette solution représente un recul pour la lutte féministe, car la solidarité entre femmes entre en crise lorsque ce qui rapproche les femmes est une relation « servantes et madames », laquelle est d’autant plus problématique qu’elle est viciée par toutes les idées sociales biaisées qui entourent encore le travail ménager – par exemple que ce n’est pas du vrai travail et que par conséquent il faut le payer le moins possible, qu’il doit être doublé d’un engagement émotionnel envers les vies des personnes dont la travailleuse a la charge, qu’il n’a pas des frontières bien définies. De plus, l’emploi d’une travailleuse domestique rend une fois de plus les femmes (plutôt que l’État) responsables de la reproduction, et affaiblit la lutte contre la division sexuelle du travail dans la famille, puisqu’elle dispense les femmes de la tâche de se confronter à leur partenaire masculin à propos du partage du travail ménager. Quant aux immigrantes, s’engager comme domestiques est un choix douloureux, étant donné que le travail est mal payé et exige d’elles qu’elles s’occupent des familles des autres alors même qu’elles ont souvent dû quitter la leur propre et affronter de nombreuses années de solitude et de dangers liés à une position sociale et légale très vulnérable. Ce n’est pas par hasard que la destinée de Flor Contemplacion, une travailleuse domestique philippine qui a été pendue à Singapour en mars 1995 à la suite de fausses accusations de son employeur, est devenue un symbole de leur condition pour les femmes qui partent du tiers-monde pour aller travailler comme travailleuses domestiques.
  2. Le développement d’un vaste marché international de bébés organisé par le biais du mécanisme des adoptions. À la fin des années 1980 déjà, il a été calculé que toutes les 48 minutes, il entrait un enfant adopté aux États-Unis et que, rien que pour la Corée du Sud, au début des années 1990, 5 700 enfants étaient exportés chaque année vers les États-Unis. Aujourd’hui, ce que les féministes ont taxé de « trafic international d’enfants » s’est répandu également dans les anciens pays socialistes, surtout en Pologne et en Russie, où la découverte d’agences qui vendent des enfants (en 1994, plus de 1500 enfants ont été exportés vers les seuls États-Unis) a causé un scandale national. On a également assisté au développement de fermes à bébés, où des enfants sont produits spécialement pour l’exportation, et à l’emploi grandissant de femmes du tiers-monde comme mères porteuses (mères de substitution). La substitution, comme l’adoption, permet aux femmes des pays capitalistes « avancés » d’éviter le risque d’interrompre leur carrière ou d’exposer leur santé en portant un enfant. En retour, les gouvernements du tiers-monde bénéficient du fait que la vente de chaque enfant leur amène des devises étrangères; et la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International approuvent tacitement cette pratique, parce que la vente d’enfants sert à corriger les « excès démographiques », et est en harmonie avec le principe que les nations débitrices doivent exporter toutes les ressources qu’elles ont.
  3. La massification dans certains pays d’Asie (Thaïlande, Corée du Sud, Philippines) de l’industrie du sexe et du tourisme sexuel, qui servent une clientèle internationale allant des touristes à ces employés de compagnies japonaises à qui, dans les années récentes, des « voyages d’agrément » ont été offerts comme bonus, ou à l’US Army qui, depuis la guerre du Vietnam, a utilisé ces pays comme zones de « repos et divertissement ». À la fin des années 1980, on a calculé que, en Thaïlande seulement, sur une population de 52 millions d’habitants, un million de femmes ont travaillé dans l’industrie du sexe. À cela nous devons ajouter l’énorme augmentation du nombre de femmes du tiers-monde ou des anciens pays socialistes qui travaillent comme prostituées en Europe, aux États-Unis et au Japon, souvent dans des conditions d’esclavage, comme dans le cas de femmes thaï récemment découvertes dans un bordel de New York, où elles étaient retenues prisonnières par l’organisation qui leur avait payé le voyage en les persuadant de venir aux États-Unis par la promesse d’un travail.
  4. Le « trafic » de « mariées par correspondance » qui dans les années 1980 s’est développé à l’échelle internationale. Aux États-Unis seulement, ce sont environ 3 500  hommes chaque année qui épousent des femmes choisies par poste. Dans la grande majorité des cas, les fiancées sont de jeunes femmes venant des régions les plus pauvres d’Asie du Sud-Est, ou d’Amérique du Sud, bien que plus récemment des femmes venant également de Russie et d’autres pays ex-socialistes aient choisi ce moyen d’émigration. En 1979, 7 759 femmes philippines ont quitté leur pays par ce moyen. Le trafic en « mariées par correspondance » exploite d’une part des femmes désespérées par la pauvreté et d’autre part le sexisme et le racisme d’hommes européens et américains qui veulent une femme sur qui ils peuvent exercer un contrôle total et comptent sur la vulnérabilité de femmes forcées de faire ce choix.
  5. La massification de l’industrie touristique qui repose en premier lieu sur le travail des femmes comme personnel de l’hôtellerie, blanchisseuses, cuisinières, artisanes (80 % de la force de travail dans les grands hôtels touristiques est composé de femmes).

Pris dans leur ensemble, ces phénomènes démontrent que la nouvelle division internationale du travail est le véhicule d’un projet politique férocement antiféministe, et que, loin d’être un moyen d’émancipation des femmes, l’expansion des relations capitalistes intensifie l’exploitation des femmes. En premier lieu, la nouvelle division internationale du travail ressuscite des formes d’esclavage qu’on aurait imaginées disparues avec la fin des empires coloniaux. En outre elle repropose l’image de la femme objet sexuel et reproducteur; elle accentue la division au sein des femmes par une spécialisation et une fixation à des tâches qui réduisent nos possibilités de vie et introduisent parmi nous de nouvelles hiérarchies et stratifications, mettant en danger la possibilité d’une lutte commune.

La nouvelle division internationale du travail signifie que de nombreuses femmes du tiers-monde doivent travailler comme domestiques ou prostituées, chez elles ou à l’étranger, parce qu’elles n’ont pas d’autre choix à disposition; dans le même temps, de nombreuses femmes du premier monde, en particulier parmi la classe moyenne, sont libérées du travail ménager, mais au prix de devenir comme des hommes, c’est-à-dire au prix de ne pas avoir de temps pour une famille et des enfants, sans parler du temps pour les amitiés, les relations communautaires et l’activité politique. Ainsi la NDIT renforce la division sexuelle du travail; elle renforce la séparation entre production et reproduction, et sépare non seulement les femmes des hommes, mais les femmes des femmes, instituant parmi les femmes une relation semblable à celle qui existait entre femmes blanches et noires sous le régime de l’apartheid en Afrique du Sud.

Le caractère antiféministe de la NDIT est si évident que nous pouvons nous demander dans quelle mesure il est le fruit de la « main invisible » du marché ou d’une planification délibérée comme réponse aux luttes que les femmes ont engagées et dans le tiers-monde et dans les métropoles contre la discrimination, le travail non payé et le « sous-développement » sous toutes leurs formes. Quoi qu’il en soit, il est évident qu’en Europe et aux États-unis, les féministes doivent s’organiser contre les solutions forcées que la NDIT impose aux femmes et contre la tentative de recolonisation sur laquelle elle repose, lesquelles incluent l’« ajustement structurel », la politique d’intervention militaire, la prise de pouvoir mondiale par les firmes transnationales.

Les féministes doivent en outre rouvrir leur lutte avec l’État sur le terrain de la reproduction. Il n’est en fait pas suffisant de condamner des pratiques ou formes de comportements particuliers si nous voulons mettre un terme aux divisions qui se constituent à l’échelle internationale entre les femmes. Il n’est pas suffisant par exemple de critiquer les femmes qui emploient des travailleuses domestiques, comme cela se fait souvent parmi les féministes, comme si ces femmes étaient spécialement insensibles aux besoins de leurs « sœurs ». Car aussi longtemps que la reproduction reste une responsabilité individuelle ou familiale, beaucoup de femmes n’auront probablement pas beaucoup d’autre choix que d’employer une domestique, dans un contexte où plus de 50 % des femmes, et en Europe et aux États-Unis, ont un job extra-domestique et des conditions de travail qui ne laissent pas beaucoup de « flexibilité ». Ceci est une raison pour laquelle de nombreuses femmes qui ont de petits enfants sont à l’assistance, mais même cette solution ne va plus être possible, du moins aux États-Unis, étant donné que l’assistance est en voie d’extinction, l’objet d’une réforme qui pratiquement l’abolit. Il y a aussi le danger que la condamnation de l’emploi de travailleuses domestiques sans proposition et lutte pour une réelle alternative renforce l’illusion que le travail ménager est réductible à volonté et peut facilement se combiner avec un autre travail, soit l’illusion que le travail ménager n’est pas un travail nécessaire. Ceci est une illusion qui a embarrassé les politiques féministes dans les années 1970, et nous savons maintenant que nous avons payé un prix élevé pour cela, puisque cela a signifié que présentement, la plupart des femmes n’ont même pas la possibilité de s’occuper de leurs enfants. Il n’y a pas de doute en effet que si le mouvement féministe en Europe et aux États-Unis s’était concentré sur le fait que l’État reconnaisse le travail de reproduction comme un travail et en assume la responsabilité financière, nous n’aurions pas assisté au démantèlement du peu de services disponibles dans ce domaine et à une solution coloniale au « problème du ménage ». Aujourd’hui également, une mobilisation féministe forçant l’État à payer pour le travail de reproduction serait plus efficace que n’importe quelle condamnation morale pour mettre un terme à l’emploi de domestiques, ou pour changer ou améliorer les conditions de ce travail et ouvrirait le chemin d’une nouvelle solidarité internationale parmi les femmes.

De semblables considérations s’appliquent également aux efforts [de] féministes pour convaincre les gouvernements de criminaliser la violence domestique, le « trafic » des femmes et pénaliser toute espèce de discrimination sexuelle. Quelle qu’ait été l’importance cruciale de ces initiatives, elles apparaissent limitées dans leur capacité à libérer les femmes, puisqu’elles ne remontent pas aux racines des abus perpétrés contre elles, et qu’elles ne prennent pas en compte les plans du capital international et des agences qui promeuvent sa globalisation.

Est-ce que par exemple des peines sévères vont porter remède à la pauvreté abjecte qui dans certains pays conduit des parents à vendre leurs enfants pour la prostitution? Et comment des pays du tiers-monde peuvent-ils s’engager à améliorer les conditions des femmes quand la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International exigent d’eux qu’ils coupent toutes les dépenses sociales et qu’ils adoptent les programmes d’austérité les plus stricts? Comment par exemple des gouvernements du tiers-monde peuvent-ils accorder aux femmes un accès égal à l’éducation ou à une meilleure santé, s’ils sont obligés par l’ajustement structurel de couper tous les subsides à l’éducation publique, la santé et, dans bien des cas, à introduire des taxes même pour les écoles élémentaires? Et ensuite, comment peut-on convaincre des parents d’envoyer leurs filles à l’école, alors que même leurs fils diplômés n’obtiennent pas de travail? Quel sens, dans un tel contexte, peuvent avoir l’adoption d’une loi ou même une déclaration des Nations Unies contre toute forme de discrimination sexuelle?

Si l’on veut rendre possible le féminisme international et la « sororité mondiale », il est indispensable que les femmes du premier monde fassent leur la lutte que les femmes du tiers-monde mènent contre l’ajustement structurel, le paiement de la dette extérieure, l’introduction de lois sur la propriété intellectuelle qui sont les moyens dont se dote l’organisation de la NDIT et l’aveuglante évidence que le capitalisme est insoutenable pour la majorité de la population mondiale. Il faut donc à nouveau insister, comme les féministes du tiers-monde l’ont déjà si souvent fait, sur le fait que les inégalités existant entre les femmes au niveau international polluent également les politiques du mouvement féministe. Car l’accès aux plus grandes ressources (voyage, subventions, publications et moyens rapides de communication) a permis aux féministes d’Europe et d’Amérique du Nord d’imposer leurs ordres du jour à l’occasion de conférences mondiales, et de jouer un rôle hégémonique dans la définition de ce que le féminisme et les luttes féministes doivent être.

Les relations de pouvoir générées par la NDIT se reflètent aussi dans le rôle que les femmes jouent en métropole dans les organisations non gouvernementales (ONG) qui financent des projets pour les femmes dans le tiers-monde. Outre le fait qu’ils font faire aux femmes du tiers-monde du travail non payé, en compensation pour la perte des services sociaux et des engagements collectifs produits par l’ajustement structurel, il est évident que ces projets créent une relation de pouvoir patron-client entre les femmes pas différentes de celles qui existent entre les « madames et les servantes ». Car c’est la prérogative des membres des ONG métropolitaines de décider quels projets financer, comment les évaluer, quelles femmes de la communauté choisir comme personnes de référence, tout ceci avec pratiquement aucun compte à rendre aux femmes dont elles organisent le travail. Il est à noter que la fonction qu’exercent les ONG métropolitaines face aux femmes du tiers-monde est en partie une réponse néolibérale à l’affaiblissement du rôle du mari et de l’État dans le tiers-monde comme superviseurs du travail des femmes (en raison des coupes salariales et des coupes du budget dévolu à la reproduction sociale). Comme de nombreux hommes ont quitté leurs foyers pour émigrer, ou n’ont pas l’argent pour subvenir à leur famille, et comme l’État dans la plus grande partie du tiers-monde a été prié de ne plus subventionner la reproduction sociale, un nouveau régime patriarcal est mis en place, qui a pour but de mettre les femmes du tiers-monde sous le contrôle de la Banque Mondiale, du FMI et des nombreuses organisations qui gèrent les « projets générateurs de revenus » et les programmes d’« aide ». Ce nouveau patriarcat s’appuie sur la collaboration de femmes européennes et nord-américaines, lesquelles, comme de nouveaux missionnaires, sont recrutées pour entraîner les femmes dans les « colonies » à développer les attitudes nécessaires pour s’intégrer dans l’économie globale.

 

Conclusion

 

Une analyse de la NDIT montre les limites d’une stratégie politique féministe qui accepte l’expansion mondiale des relations capitalistes, et ne place pas la lutte contre la discrimination de genre dans un cadre anticapitaliste. Elle montre que le développement capitaliste non seulement continue à produire la pauvreté, les épidémies, la guerre et la mort, mais qu’il ne peut survivre qu’en créant de nouvelles divisions au sein du prolétariat mondial – divisions qui jusqu’à ce jour sont le principal obstacle à la réalisation d’une société libérée de l’exploitation.

C’est en ce sens que les politiques féministes doivent renverser la NDIT et le projet de globalisation économique qui en découle. Telles sont les politiques qui inspirent les luttes des « féministes de la base » et des mouvements des peuples autochtones de par le monde – luttes qui exigent le retour des terres expropriées, le non-paiement de la dette extérieure et l’abolition de l’« ajustement » et de la privatisation. Ce sont là aussi les politiques des féministes du tiers-monde qui, depuis des années, nous ont rappelé que le discours sur l’égalité ne peut pas être séparé de la critique du rôle du capital international dans le pillage et la recolonisation de leurs pays, et que les luttes que les femmes mènent quotidiennement pour survivre sont des luttes politiques et des luttes féministes.

 

 

[1] Nous parlons de « nouvelle » économie globale parce que, comme les « théoriciens du système mondial » (I. Wallerstein 1974) et les théoriciennes féministes (M. Mies 1986) l’ont souvent souligné, le capitalisme est né, et s’est consolidé dans chaque phase, comme un « système économique mondial ».

[2] Cela ne veut pas dire que les travailleuses des zones de libre-échange sont des victimes passives de la pénétration des relations capitalistes dans leurs communautés (Wolf 1990, p. 27). Pour beaucoup de jeunes femmes le travail en usine est un choix, lorsque l’alternative consiste à travailler dans les champs sous la tutelle de leurs parents. C’est aussi vrai que, du Mexique aux Philippines ou aux Îles Caraïbes, les travailleuses des zones de libre-échange ont constitué des réseaux de soutien et ont organisé des luttes qui ont souvent mis les chefs d’entreprises et les gouvernements qui avaient donné leur feu vert à la création des zones de libre-échange sur la défensive (Enloe 1990, pp. 168–174; Walton et Seddon 1994, pp. 75–80; The Global Assembly Line). Mais ces mobilisations se produisaient justement en réponse aux conditions abjectes dans lesquelles les femmes étaient obligées de travailler.

[3] En Indonésie, les usines situées dans les zones de libre-échange paient si peu que les familles des travailleurs doivent compléter leurs revenus (Wolf 1990, p. 26).

[4] Nous nous référons ici entre autres aux travailleuses qui périrent lors du tremblement de terre de Mexico en septembre 1985. Ce sinistre a démoli environ 800 usines dans lesquelles les femmes étaient enfermées (Enloe 1990, p. 169). On peut mesurer la cupidité des employeurs par le fait qu’ils se sont rués pour extraire les machines des décombres (Enloe 1990, p. 170) et que ce n’est que sous les protestions des travailleurs qui étaient hors des bâtiments au moment du tremblement de terre qu’ils ont finalement aidé les blessés.

[5] Note des traducteurs : le terme enclosure renvoie à la fin du Moyen Âge en Angleterre lorsque la terre – jusque-là communautaire (les commons, biens communs) et dédiée à l’agriculture de subsistance – fut privatisée et qu’on la compartimenta en y plaçant des clôtures. C’est le développement du commerce de la laine avec le continent qui détruisit alors l’agriculture non marchande au profit de l’élevage des moutons. Ce processus mit fin au régime foncier féodal au profit du régime capitaliste. Les paysans furent expulsés et « libérés » de leur attachement traditionnel à la terre, libres donc de vendre leur force de travail sur le marché. Marx a décrit ce processus comme un moment essentiel de la genèse du capitalisme. L’auteure de ce texte fait partie du collectif Midnight Notes, qui a repris ce concept pour mieux saisir ce qui se passe actuellement. Par exemple, les découvertes techniques devraient êtres considérées comme un bien commun, et les réglementations sur la propriété intellectuelle et les brevets comme un acte d’enclosure.

[6] Le concept de « nouvel ordre mondial » est utilisé ici dans un sens différent, et sur certains aspects opposé, de celui qu’on lui donnait quand il a été forgé, dans la deuxième moitié des années 1970, par les élites du tiers-monde. Dans son acception originelle, le terme de « nouvel ordre économique » exprimait l’espoir de la bourgeoisie du tiers-monde d’établir une relation différente avec les pays industrialisés, une distribution différente de la santé au niveau international, et la possibilité d’un développement national. Par conséquent, le concept de « nouvel ordre économique mondial » annonçait la fin des disparités entre le premier et le tiers-monde (Guelfi 1985). Au lieu de cela, ce terme est utilisé dans ce texte en référence à la construction économique et politique qui est le fruit de l’imposition, au niveau mondial, du néolibéralisme économique. C’est d’ailleurs dans ce sens que ce terme est maintenant généralement utilisé.

[7] Comme dans les ex-pays socialistes, les programmes d’ajustement structurel de la Banque mondiale et du FMI ont mené à la fermeture des industries nationales : les mines d’étain en Bolivie, les mines de cuivre en Zambie, l’industrie du jute au Bangladesh, l’industrie du textile en Tanzanie et les industries soutenues par l’État au Mexique.

[8] Selon des estimations de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) faites au milieu des années 1980, environ 30 millions de personnes avaient quitté leur pays pour chercher du travail à l’étranger. Si, comme le suggère Lydia Potts, nous ajoutons les familles de ces migrants, des immigrants sans papier et des réfugiés, nous arrivons à plus de 60 millions de personnes (Potts 1990, p. 159). Parmi ces migrants, aux États-Unis, plus des deux tiers viennent de pays du tiers-monde. Dans les pays producteurs de pétrole du Moyen-Orient, ces migrants atteignent les neuf dixièmes de la population. L’espace économique européen compte quelque 15 millions d’immigrants enregistrés, dont les réfugiés politiques, et approximativement 8 millions de sans-papiers (World of Work, n° 3, avril 1993). Quoi qu’il en soit, leur nombre est destiné à augmenter car, avec une précision mathématique, les politiques d’ajustement et de libéralisation continuent à générer la pauvreté et, avec autant de persistance, la Banque mondiale et les autres agences internationales continuent de les imposer. De sorte que tout nous mène à penser que la diaspora du tiers-monde se maintiendra au 21e siècle. Ce fait illustre que nous ne sommes pas face à une situation contingente, mais plutôt face à une restructuration macroscopique et mondiale des relations de travail.

[9] Les familles restent rarement unies face au chômage masculin et à la recherche continuelle de moyens de survie. Les politiques d’ajustement structurels ont ainsi mis en crise l’objectif d’imposer la famille nucléaire dans le tiers-monde (Dalla Costa G.F. 1989; 1995).

 

Traduction de l’anglais (in: Dalla Costa M. and Dalla Costa, G., Eds., 1999, Women, Development and Labor of Reproduction, Struggles and Movements, Africa, World Press, Asmara, Eritrea.) réalisée par Delphine Bordier et Bernard Walter et initialement publiée dans Genre, mondialisation et pauvreté, Cahiers genre et développement n°3. (Dir.) C. Verschuur, avec F. Reysoo. 45–69. Paris : L’Harmattan.

www.graduateinstitute.ch/genre

 

Période, 17 avril 2014 (avec la permission de Christine Verschuur).

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Elise Vaillancourt <![CDATA[La recherche au service des mouvements]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13652 2014-07-15T16:17:11Z 2014-06-18T01:51:31Z Les intellectuels sont-ils condamnés à rester dans leur tour d’ivoire ou peuvent-ils jouer un rôle dans le mouvement populaire ? Les intellectuels « de profession » (académiques) peuvent-ils travailler mieux avec les intellectuels « organiques » (dans les mouvements populaires) ?

Intervenants :
David Austin
Animation : Cy Gonick

Quand?
Le 22 août, de 10h30 à 12h

 

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