Nouveaux Cahiers du socialisme Faire de la politique autrement, ici et maintenant... 2015-07-01T15:16:22Z http://www.cahiersdusocialisme.org/feed/atom/ CAP-NCS <![CDATA[Non à l’austérité, la parole au peuple!]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15011 2015-07-01T15:16:22Z 2015-07-01T14:46:32Z

Dans la nuit du vendredi 26 juin le Premier ministre grec Alexis Tsipras refuse les dernières propositions faites à la Grèce par les « institutions » (la BCE, la Commission européenne et le FMI) et annonce un référendum. Moins de 24h plus tard, les « institutions » ripostent en asphyxiant l’économie de la Grèce. Elles refusent d’augmenter les liquidités accordées au pays et forcent le gouvernement à fermer temporairement les banques et instaurer un contrôle sur les capitaux.

Ainsi sont campées les deux grandes options de ce référendum : d’un côté, une austérité décuplée et un chantage financier permanent, et de l’autre, la décision souveraine et démocratique du peuple.

Une décision courageuse

Confondant tous ses adversaires ainsi que les sceptiques qui le croyaient pris au piège, Tsipras a pris une décision audacieuse et ferme. Il choisi de s’en remettre au peuple.
En effet le mandat sur lequel s’est fait élire Syriza le 25 janvier dernier était double : en finir avec les mesures d’austérité désastreuses qui ont ruinées le pays et acculées la population à une pauvreté grandissante et négocier un nouvel accord avec les créditeurs visant à alléger le fardeau de la dette et sortir le pays du marasme.

La stratégie des puissances européennes dès le début a été de soumettre la Grèce à un chantage financier permanent visant à faire capituler le gouvernement de gauche radicale sur son objectif de mettre fin à l’austérité. Elle cherchent ainsi à envoyer un message des plus clairs à toutes ceux et celles qui veulent faire sauter le verrou austéritaire : hors du régime néolibéral, point de salut.

Après 6 mois de vaines négociations, Tsipras brise l’étau en faisant appel au peuple pour trancher : en finir avec l’austérité ou accepter un accord désastreux.

La réaction furieuse des puissances européennes qui appellent les grecs à voter « oui » aux mesures d’austérité sous peine de subir une terrible guerre économique, révèle au grand jour la nature viscéralement anti-démocratique du régime financier international. Nul besoin dans l’Europe moderne de faire sortir les tanks et les baïonnettes des casernes. Désormais les coups d’état sont « softs ». Ils se font par l’entremise des grandes institutions financières et la manipulation des dettes souveraines.

Unité populaire pour le non

Alexis Tsipras à lancé sa campagne pour le « non » en faisant appel à l’unité du peuple grec pour mettre fin à « une politique d’austérité extrême et punitive ». Toutefois la campagne s’annonce dure. La situation économique est critique. La population est en butte à de multiples tracas avec notamment la fermeture des banques et les leaders européens, relayés par les grands réseaux médiatiques, qui tentent de créer un climat de panique. Mais dès lundi soir (29 juin) une grande manifestation populaire pour appuyer le gouvernement a réuni 17,000 personnes à Athènes. D’autres grands rassemblements sont annoncés à travers le pays.

Le défi est énorme. Il s’agit pour Syriza d’activer non seulement ses soutiens populaires mais aussi les secteurs qui n’ont pas voté pour la gauche radicale en janvier dernier. Les sondages des dernières semaines sont encourageants : le taux d’approbation du gouvernement tourne autour de 70% et Syriza récolte 47% d’appui, soit 10% de plus qu’aux élections de janvier. Il s’agit maintenant de concrétiser cet appui en une majorité claire pour le non au référendum de dimanche prochain.

La solidarité internationale : un rôle clé

Comme l’a affirmé Yiannis Bournous, l’un des dirigeants de Syriza, lors de son allocution au Festival des solidarités d’Alternatives le 13 juin dernier : la bataille du peuple grec est celle de tous ceux et celles qui se battent contre l’austérité et pour un monde meilleur. Une victoire pour la Grèce serait une victoire pour tous et la solidarité internationale est d’une importance capitale.

Une campagne internationale d’appui est déjà lancée en Europe avec des rassemblements se tenant dans toutes les grandes capitales, culminant en une journée de solidarité internationale le vendredi 3 janvier.

Une action de solidarité est prévue ici-même à Montréal le samedi 4 juillet. Initiée par Alternatives, le Comité de solidarité avec le peuple grec, Québec solidaire et le Conseil régional du Montréal Métropolitain (FTQ). Elle se tiendra à 11h devant le siège du Consulat grec à Montréal, 1002 Rue Sherbrooke Ouest, Montréal.

Soyons nombreux à signifier notre appui à la courageuse lutte du peuple grec.

Roger RASHI,

30 juin 2015

 

 

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[La puissance du commun]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15000 2015-06-29T18:02:52Z 2015-06-29T18:02:52Z Après Empire et Multitude, Michael Hardt et Antonio Negri poursuivent, dans Commonwealth, leur critique radicale, où l’inspiration de Marx se fait plus sensible que jamais, de notre modernité économique.

Recensé : Michael Hardt, Antonio Negri, Commonwealth, The Belknap Press of Harvard University Press, 2009, 434 p.

Les lecteurs d’Empire et de Multitude1 retrouveront dans le dernier ouvrage de Michael Hardt et d’Antonio Negri le style et les thèmes qui leur sont familiers. Alliant puissance spéculative, audace dans le diagnostic sociologique et fermeté révolutionnaire, les deux auteurs continuent à préciser et à enrichir cette « vision du monde » philosophico– politique si originale et si séduisante qui, ces dernières années, leur a attiré tant de sympathie dans les milieux les plus divers. Il y a cependant du neuf dans Commonwealth.

Les deux premiers livres de la trilogie – excluons Global, qui relève un peu plus de l’écrit de circonstance2 – s’étaient élaborés à la fois à l’ombre d’un impérialisme états-unien radicalisé à la suite du 11 septembre 2001, sous l’emprise des délires guerriers du néoconservatisme triomphant à l’époque de G. W. Bush, et d’un altermondialisme dynamique, mais toujours en quête d’une vision synthétique, autant que d’une pratique efficace. Cependant, l’essoufflement du mouvement altermondialiste (qui n’est peut-être que la conséquence la plus apparente de son démembrement inévitable, voire de ses succès partiels), l’ampleur des transformations géopolitiques récentes et le changement de l’air du temps idéologique dans une partie de la gauche intellectuelle (en l’occurrence, le passage d’une problématique altermondialiste à un réinvestissement du « communisme », chez Zizek et Badiou notamment3) ont transformé la conjoncture.

Celle-ci se caractérise désormais par le retour sur le devant de la scène d’interrogations économiques (le travail, la pauvreté, les crises, le capitalisme et son éventuel dépassement) longtemps refoulées ou ignorées. Tout se passe même comme si, en partie par hasard et en partie sous la pression des tendances et des faits historiques eux-mêmes, une sorte de cycle post-marxiste – pendant lequel a pu s’exprimer à loisir la lassitude devant les ancrages intuitifs du marxisme, tels que la centralité du travail et des rapports de classe, l’aliénation et l’exploitation, la critique des contradictions du capitalisme et la misère – était en train de s’achever, aboutissant non pas à un oubli des idées et des problèmes relevant des rapports de genre, de race, relevant encore de l’identité et de la reconnaissance… – mais à leur remise en perspective.

Apparemment, il ne faut plus craindre le reproche traditionnel d’économicisme. Le point de départ de Commonwealth, ce sera donc la pauvreté et la misère (plutôt que la guerre ou la perte de sens, comme dans les deux ouvrages antérieurs); de même, l’interlocuteur principal du livre, ce sera Marx (plutôt que Foucault ou Deleuze). Très clairement, la philosophie sociale des auteurs trouve désormais son centre de gravité dans une critique du capitalisme contemporain d’inspiration communiste. Sur le plan conceptuel, l’apport essentiel de cet écrit consiste d’ailleurs dans une réélaboration inventive des catégories marxiennes, y compris parmi les plus techniques (capital constant et capital variable, composition organique du capital, exploitation et subsomption réelle du travail, etc.), le reste relevant d’une sorte de réorchestration, certes souvent brillante, de mélodies que quiconque a feuilleté Multitude a déjà dans l’oreille.

Le cœur des intuitions économiques de l’ouvrage de Hardt et Negri est assez simple à résumer, et sa valeur tient surtout à la manière dont ils en tirent des conséquences ramifiées et l’enchâssent dans un réseau d’hypothèses et d’inférences aussi riches que suggestives. L’idée générale est que l’univers économique actuel (la production de richesses) a cessé de s’organiser autour de la fabrication industrielle d’objets de consommation manipulables, selon un modèle que la théorie économique, Marx compris, a finalement absolutisé. Désormais, le travail exprime et enrichit le tout de la vie (Hardt et Negri disent qu’il est « biopolitique »). Il plonge ses racines dans la personnalité (il est créatif et expressif), correspondant à l’augmentation d’une intelligence collective en éveil, en progrès continu, stimulée par la communication et l’échange, s’extériorisant sous la forme de la production d’idées et de représentations (dont dépend d’ailleurs maintenant la fabrication de choses).

Au lieu de soustraire le travailleur à la sociabilité pour le diriger vers la matière morte, selon l’imagerie classique systématisée par Arendt dans Human Condition4, il l’installe dans une intersubjectivité vive, ce que traduit empiriquement l’importance actuelle des emplois voués aux relations humaines de soin, d’entretien et d’éducation. Il ne s’agit pas là d’une simple interprétation philosophique, puisque, ajoutent Hardt et Negri, c’est dans ces domaines (le travail dit immatériel) que les profits se font et que les secteurs les plus dynamiques économiquement assurent la croissance des richesses dans le cadre de la mondialisation actuelle. Cependant, la critique sociale commence au moment où l’on constate que les produits de ce nouveau travail sont accaparés privativement, freinant l’expansion du « commun » dont il provient. La circulation des idées est bridée (par l’intermédiaire d’un droit de la propriété intellectuelle autoritaire et territorialisant), le dynamisme des rencontres stimulantes subit des coups d’arrêt au moment où l’on entend les contrôler, les ressources se voient limitées par les stratégies captatrices des entreprises et des États. C’est cette critique de l’appropriation (différente dans son principe de la critique marxienne de l’extorsion de la survaleur même si elle la rejoint) qui peut permettre de fédérer une approche différenciée de la période contemporaine tout en montrant la nécessité de son dépassement par le communisme, au sens d’une organisation sociale qui libérerait pleinement la puissance du commun.

Une évaluation circonstanciée de la problématique commandée par ces idées étant difficile à proposer en quelques paragraphes, on se contentera de poser une séries de questions qui seront regroupées autour de trois thèmes-clé.

  1. La production

Sociologiquement, il faut bien d’abord se demander si l’exaltation philosophique de la « production du commun », nom de code philosophique pour le « travail immatériel », laquelle est censée pouvoir mettre en mouvement le schème productif pour l’analyse des activités humaines, singulièrement celles qui sont caractéristiques du temps présent, ne court– circuite pas des détours analytiques qui restent encore à faire. Quoi de commun, en effet, alors que le motif immatérialiste nous oblige à les rassembler, entre le trader de Wall Street (ou le créateur de logiciel de la Silicone Valley) et l’immigrée hispanique vouée au caring probablement sous-payé des enfants de celui-ci, pourrait-on demander? Et qu’y a-t-il de si original, voudrait-on peut-être enchaîner, dans les phénomènes économiques les plus spectaculaires de la période récente (à commencer par la croissance chinoise), alors qu’ils semblent reposer sur des mécanismes relativement classiques d’industrialisation « matérielle » et d’exportation de produits manufacturés? Derrière ces difficultés empiriques, on trouve peut-être un problème plus profond.

Car en fait, si l’on reconstitue hypothétiquement un ordre des raisons sous-jacent aux analyses de l’ouvrage, on s’aperçoit que Hardt et Negri commencent (1) par appeler « production » toute activité digne de ce nom avant (2) de se saisir de certaines transformations (sans doute incontestables) du monde du travail pour (3) en conclure que ce qui n’existait qu’en soi est en train de devenir pour soi : la société, loin d’être un donné inerte est une substance qui s’autodéveloppe spontanément à partir de soi-même (4), d’une façon qui (5) se conforme très aisément au principe d’une ontologie (spinoziste) de l’immanence créative, de l’être comme activité et puissance d’affirmation et (6) qui, en fait, une fois le Dieu du début de l’Éthique écarté, fournit même aujourd’hui le point de départ le plus naturel d’une telle ontologie. Il n’est pas dit qu’une telle argumentation, reposant sur une cascade de décisions lourdes conceptuellement, si impressionnante et même prometteuse qu’elle apparaisse, soit de nature à permettre une appréhension différenciée des faits économiques contemporains. Ceux-ci restent avant tout une surface de projection pour des options philosophiques aussi hardies que discutables.

Car Commonwealth ne recule pas devant le projet de fonder ensemble la critique et la politique sur une détermination de l’être de l’étant, et c’est la catégorie de production qui leur permet de le mettre en œuvre. À la limite donc, tout est production et tout est social, au sens inévitablement circulaire de ce qui possède le statut d’un agir commun appelé à enrichir de nouvelles modalités, supérieures, de l’agir commun.

Il s’ensuit une série de désinvestissements remarquables. Par exemple, ici, ni l’individu ni l’intersubjectivité ne forment des modalités du réel dignes d’être prises en compte ou significatives du point de vue d’une théorie sociale critique. La nature fait également les frais de cette inflation du productif. À l’exemple de Spinoza, les auteurs appellent « nature » non pas une partie de la réalité (celle qui serait la moins déterminée par l’ingéniosité humaine et que cette dernière trouverait devant soi comme sa présupposition donnée), mais le tout de la réalité en tant qu’on lui prête une puissance de déploiement spontanée. En franchissant un cap supplémentaire, on parvient même à l’idée que « la nature n’est en fait qu’un autre nom pour le commun » (p. 171).

Que l’on se place au point de vue d’une sociologie des rapports pratiques à l’environnement ou du point de vue d’une épistémologie raisonnablement relativiste, il apparaît en effet que les résultats de l’activité humaine, d’une part, et le « donné », d’autre part, s’entrelacent si intimement qu’il devient impossible de les distinguer de façon tranchante. Le schème du travail, relayant le monisme spinoziste, permet ainsi de couper court aux tergiversations : le monde (y compris dans celles de ses composantes que nous sommes tentés de qualifier de « naturelles »), tout comme nous-mêmes, sommes toujours déjà pris dans le cercle de la production inventive et collective dont « nature » et « société » ne forment que des moments isolés par abstraction. Tout cela ne manque pas d’allure, philosophiquement parlant. Mais la question reste posée de savoir si un écologisme quelque peu articulé (ne serait-ce que sous la forme d’une préoccupation minimale pour le « développement durable »), en tant qu’inévitablement orienté en direction de la préservation d’un environnement existant, peut trouver son compte dans une telle élaboration. Il lui faudra bien, ouvertement ou en catimini, une ontologie qui ménage une place à ce qui vient avant le travail humain. Voilà qui symbolise sans doute la difficulté du parti-pris néoproductiviste, si immatérialisé soit-il. Qu’en est-il, en résumé, de la toute– puissance du schème de la production.

  1. La critique du capitalisme

Ce qu’il y a sans doute de plus étonnant dans leur livre, c’est le sérieux avec lequel Hardt et Negri prennent au pied de la lettre le mot d’ordre de la « critique immanente ». Par rapport à maint discours radicaux d’aujourd’hui, ce qu’ils disent du capitalisme (dont on lit souvent désormais de plus en plus, même en dehors de l’extrême gauche, qu’il est la cause de folies et de malheurs infinis pour l’humanité) apparaît singulièrement prudent et mesuré. Même les dérives du système financier, cible facile depuis 2008, trouvent en quelque sorte grâce à leurs yeux : elles sanctionneraient seulement une universalisation précipitée, une interconnexion manquée, car trop abstraite, de l’ensemble des flux productifs (p. 156–158).

Il faut chercher le principe d’une telle orientation inattendue dans le fait que la critique du capitalisme se ramène d’après Hardt et Negri à la mise en cause des obstacles qu’il rencontre à sa propre expansion, laquelle constitue le point de départ quasi vitaliste (au sens restreint où la croissance de la vie se résout dans celle des forces productives) du raisonnement. En l’adoptant, les auteurs de Commonwealth sont conduits à traduire dans leur langage spinoziste une version crue du productivisme marxien, celui pour lequel ce qu’il y a de plus grave à dire contre le capitalisme est qu’il contient les forces productives dans des limites trop étroites (une idée qui, bien heureusement, ne représente que l’un des aspects du marxisme historique). Ainsi, le passage au communisme suppose non pas la réinvention de régulations (dans le style d’ATTAC) ou la promotion d’institutions économiques nouvelles (une position actuellement défendue par la social-démocratie associationniste), mais la libération des forces productives existantes qui, d’elles-mêmes, s’assumant elles-mêmes, se soustrayant au pseudo-soutien que leur offre le capital tel qu’il existe aujourd’hui (en fait une force de contrainte et de parasitage) sont censée pouvoir favoriser l’avènement de la société désirable. Dans cette perspective, « le capital » devient le symbole d’une appropriation privée illégitime visant ce qui est a été originellement produit en commun et pour le commun.

Cette idée, située au cœur de l’économie de Commonwealth, témoigne du fait qu’il y a une manière résolue chez Hardt et Negri d’innocenter le travail existant (le contenu du travail, les conditions de travail, son organisation) : ici, les choses sont en ordre, au pire indifférentes. En tout cas, rien n’est retenu chez eux des thèmes désormais familiers d’une critique psychosociologique du travail qui, de Sennett5 à Dejours6 et Renault7 en passant par Clot8 et même Boltanski9, alimente pourtant décisivement la théorie sociale contemporaine. Certes, Commonwealth place au centre de son argumentation une théorie de l’exploitation (p. 137– 142). Mais alors que chez Marx, celle-ci s’identifiait à un mécanisme global de dépossession réelle et d’expropriation par lequel la puissance pratique du sujet se trouvait à la fois assujettie à et instrumentalisée par un principe objectif mû par l’impératif de sa propre croissance irrationnelle, dans Commonwealth, « exploitation » n’est plus synonyme que de « captation illégitime des produits du travail a posteriori ». Il n’est donc plus vraiment question de cette violence structurelle, de cet embrigadement dans le Système, que Le Capital tentait de repérer derrière l’injustice distributive mesurable du salariat. Hardt et Negri critiquent non pas l’autonomie aliénante du capitalisme comme « système » (inhumain, anonyme, poussé à l’autoreproduction élargie constante, délié de la volonté et de l’intelligence, etc.), mais cet aspect bien particulier du capitalisme qu’est la privatisation, c’est-à-dire en fait la sous-utilisation, des richesses produites en commun, un « vol » qui est d’ailleurs aussi censé expliquer la misère des exclus. La critique marxienne de Proudhon, non sans une hargne excessive, s’était autrefois inquiétée de la facilité avec laquelle une telle approche quasi morale innocente le capitalisme, en même temps qu’elle passe à côté de ses aspects pathologiques les plus marquants, et cette inquiétude se retrouvera peut-être chez les lecteurs de Commonwealth.

Innocenté, le capitalisme l’est en tout cas chez Hardt et Negri par rapport à toute mise en cause de type éthico-culturel, celle qui s’en prendrait à la civilisation bourgeoise, et pas seulement aux rapports sociaux qui lui sont sous-jacents. C’est ici que se fait sentir la proximité de leur propos avec le « postmodernisme » – au sens de la valorisation de l’expérimentation audacieuse contre les acquis, de l’enthousiasme face à l’échange et à la communication qui dissolvent les routines et inquiètent les formes de vie stabilisées. Car il ne saurait être question dans Commonwealth d’une critique du fétichisme de la marchandise, de l’industrie culturelle ou du consumérisme effréné : tout cela relèverait au mieux d’une cécité devant les transformations structurelles de notre monde, devant les progrès immenses dont l’évolution du travail est solidaire. On semble même nous demander de nous extasier a priori devant la créativité des publicitaires et des communicants, devant l’ingéniosité des industriels de la mode et des stratèges de la culture de masse ou des médias (p. 148) : n’est-ce pas là que la production libérée de la pesanteur de l’objet brut, la production enrichie par l’imagination et par l’intelligence collectives en mouvement, se fait la plus manifeste? Tant pis si l’idée d’une alliance objective de tous les travailleurs de l’immatériel, qui inclurait jusqu’aux perdants de la mondialisation (surtout les pauvres, dont on était pourtant parti) perd un peu en crédibilité…

On voit la question que suscite une telle conclusion : elle consisterait à se demander si une critique du capitalisme contemporain ainsi orientée (critique de la captation, du contrôle et du privatisme), peut faire l’affaire. Peut-elle vraiment réclamer, comme le prétendent Hardt et Negri, l’héritage de la compréhension marxienne de la modernité ou même plus simplement d’une critique économique convaincante et suffisamment large d’un point de vue empirique?

  1. Philosophie de la misère

Commonwealth commence par le fait de la pauvreté et de la misère. Visiblement, nous ne sommes plus à l’âge des approches culturalistes et identitaristes qui ont si profondément marqué (souvent de façon positive, d’ailleurs) la théorie sociale pendant ce dernier quart de siècle. En cherchant à situer ce choix, on arrive à l’idée que l’on peut distinguer trois types de conceptions philosophiques permettant de penser les conditions de vie décentes et l’obligation sociale de justice qui est faite de les assurer pour tous. 1) Une conception normative de l’existence humaine.

Par exemple, dans les Manuscrits de 1844, Marx défend l’idée selon laquelle la pauvreté économique, en tant qu’associée à des conditions de vie et de travail humiliantes et exténuantes, et dans la mesure où elle se rattache profondément à une pauvreté existentielle, contredit immédiatement une exigence inhérente à la vie humaine (celle d’une vie riche, émancipée, épanouie, etc.). Il ne semble d’ailleurs pas avoir fondamentalement varié de point de vue au cours de sa trajectoire théorique, y compris dans Le Capital. 2) Un individualisme ontologique.

Ici, les personnes sont conçues à partir des désirs et des projets de vie qui sont supposés leur être propres et les définir; l’existence de minima sociaux préservant chacun de la misère fait alors partie de l’ensemble des conditions de possibilité pour la réalisation de ces désirs et de ces projets. Avec des nuances importantes, Rawls et Sen peuvent être vus comme les tenants les plus éloquents d’une telle vision qui relève du libéralisme de gauche. 3) Un intersubjectivisme participationniste. Ici, les conditions de vie décentes, non misérables, sont considérées comme faisant partie des supports empiriques d’une délibération digne de ce nom. Présupposé dans ces approches, l’argument trivial selon lequel on n’est pas prêt à bien délibérer lorsque l’on est dans le besoin suffit à la fois à emporter la conviction et à orienter la discussion. L’idéal d’une participation démocratique inclusive et authentique y forme donc le point de vue à partir duquel les situations socioéconomiques concrètes se trouvent évaluées. Dans le champ contemporain, Habermas a fourni une légitimation influente de ce genre d’approches d’aspect plus républicaniste10.

Il est clair que Hardt et Negri s’y rattachent aussi de quelque manière, bien que chez eux, le moment intersubjectiviste, qui est bien réel (la productivité de la rencontre, la fécondité de l’interaction et de l’échange, le social comme produit de la dynamique d’un agir partagé…), soit englobé dans une approche plutôt centrée sur l’autodéveloppement immanent d’un « commun » quasi substantialisé, au sens de la substance unique de Spinoza à l’intérieur de laquelle se déploie sans contradictions le dynamisme des modes finis. Si la réflexion philosophique a accès à la différence entre pauvreté et aisance, entre misère et satisfaction des besoins élémentaires, etc., c’est donc, à l’encontre de ce qui se passe chez Marx ou chez Sen, d’une façon médiate chez eux puisque la survie n’est intéressante que dans la mesure où elle est présupposée dans la production biopolitique.

D’où un passage surprenant du livre (p. 308–10 J. Habermas, Droit et démocratie, Paris, Gallimard, 1992, ch. 3.310) où Hardt et Negri semblent faire en quelque sorte de l’accès aux réseaux d’échange de savoir le cœur d’un réformisme révolutionnaire, la couverture des besoins vitaux (ainsi que les conditions de travail tolérables) descendant au niveau d’une infrastructure qui relèverait de la nécessité vitale dénuée de signification profonde, qui donc resterait dénuée de cette espèce de puissance émancipatrice virtuelle que Marx y percevait, au sens où la vie libérée du besoin (disposant de « temps libre » dit le livre III du Capital) se fait d’elle-même, pensait-il, exploratrice, communicationnelle et généreuse.

Cette stratégie, bien qu’elle ne soit évidemment pas absurde, s’avère difficile à défendre. En effet, l’argumentation libérale (qui avec Sen a été très loin dans la prise en compte des dépossessions existentielles dont la misère est solidaire) ne comporte-t-elle pas un moment de vérité qu’elle se révèle incapable d’intégrer? La connexion à Internet est-elle vraiment plus significative philosophiquement que l’accès à l’eau potable? Est-ce que l’altermondialisme et le néomarxisme n’impliquent pas, d’une façon qui, elle aussi, semble difficile à négliger, de prendre au sérieux pour eux-mêmes, avec la philosophie qui leur est inhérente, l’aliénation de la misère économique, la détresse de l’insatisfaction des besoins, l’abaissement dont sont porteuses les atteintes aux tendances et aux exigences du corps et de la vie?

En résumé, Commonwealth fait partie, avec une place de choix en raison de son ampleur, des ouvrages contemporains qui nous incitent à penser que la théorie sociale, y compris la plus philosophique, peut désormais difficilement éviter de s’engager sur le terrain économique (ne serait-ce qu’en interprétant la mondialisation, le néolibéralisme, le capitalisme, etc.). Les difficultés de la position défendue par Hardt et Negri forment la contrepartie de leur façon nette et décidée de répondre à cette exigence, et c’est pour cela que, sûrement, elle jouera à juste titre un rôle important dans la discussion contemporaine. Ne serait-ce que parce que, en ce qu’elle a de plus intéressant pour nous, l’impulsion marxienne a plus de chance de survivre dans une tentative sincère pour concevoir les transformations du travail et de l’exploitation que dans une quelconque spéculation déliée sur l’essence du Communisme comme Exigence pure.

Publié dans laviedesidees.fr, 31 mars 2010

 

 

1 M. Hardt et A. Negri, Empire, Paris, Exil, 2000; Multitude, Paris, La Découverte, 2004.

2 G. Cocco et A. Negri, Global, Paris, Amsterdam, 2007.

3 A. Badiou, S. Zizek et al., L’Idée de communisme, Paris, Nouvelles Editions Lignes, 2009.

4 h Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Pocket, 2005.

5 R. Sennett, Le Travail sans qualité, Paris, Albin Michel, 2000.

6 C. Dejours, Souffrance en France, Paris, Seuil, 1999.

7 E. Renault, Souffrances sociales, Paris, La Découverte, 2008.

8 Y. Clot, Le Travail sans l’homme?, Paris, La Découverte, 2008

9 L. Boltanski, De la critique, Paris, Gallimard, 2009.

10 J. Habermas, Droit et démocratie, Paris, Gallimard, 1992, ch. 3.

 

 

 

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Anarchisme, autogestion et pollinisation des idées]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14993 2015-06-26T21:19:51Z 2015-06-26T20:14:29Z  

À l’instar de plusieurs, Anna Kruzynski a commencé à militer le mouvement étudiant. Rapidement, elle s’est butée à la difficulté de changer les choses de l’intérieur. C’est toutefois les formes organisationnelles non hiérarchiques et la série d’actions directes qui ont marqué la fin des années 1990 comme le Plan G, l’Opération SALAMI, l’occupation du Conseil du patronat du Québec et l’occupation du bureau du recteur à McGill, qui sont venues confirmer beaucoup de sentiments et de valeurs chez la militante. « C’est à partir de ce moment-là que je suis devenue à la fois anticapitaliste et féministe », explique-t-elle.

Celle qui a également été du collectif féministe radical Némésis a été influencée dans son militantisme par plusieurs personnes, dont Isabelle Matte, organisatrice communautaire à la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles qui lui a partagé connaissances, habiletés, optimisme et espoir. Les femmes du collectif Courtepointe ont également ponctué son parcours par leur soif de justice sociale et leur persévérance dans le temps. Puis, il y a Marcel Sévigny, militant anarchiste, avec qui elle a fondé la Pointe libertaire en 2005 et qui lui a permis de faire le pont entre ses idées radicales et l’organisation révolutionnaire sur un territoire donné.

Le Journal des Alternatives s’est entretenu avec Anna Kruzynski, militante depuis près de 20 ans et professeure agrégée à l’École des affaires publiques et communautaires à l’Université Concordia.

Journal des Alternatives (JdA). Comment intègres-tu l’anarchisme dans ta militance? Comment le vis-tu au quotidien?

Anna Kruzynski (AK). Être anarchiste, c’est un peu être une étrangère dans sa propre société. Dans ma vie quotidienne, dans mes implications militantes, dans mes relations interpersonnelles, à mon travail. À tous les niveaux en fait, j’ai une boussole éthique avec laquelle je me promène. Là-dedans, il y a des valeurs comme la solidarité, la justice sociale, l’autonomie, l’autodétermination, l’autogestion, le respect, l’aide mutuelle, etc. Des valeurs qui ne sont clairement pas celles de la société dans laquelle on est.

Pour moi, ce qui importe, c’est notamment l’autonomie d’agir en fonction de nos valeurs, ce qui implique d’adopter une stratégie dite de conflit face à l’État et aux élites économiques. Agir pour éradiquer les causes de l’exploitation et de l’oppression. Agir, oui, mais en fonction de décisions prises par celles et ceux qui sont directement concernés-es – l’autodétermination – et qu’on s’organise pour avoir une prise sur l’opérationnalisation de ces décisions – l’autogestion.

L’anarchie, rappelons-le, c’est ni dieu, ni maître, ni patron, ni patrie.

JdA. Qu’est-ce qui te tracasse ces temps-ci en termes d’enjeux?

Présentement, je trouve qu’il y a une conjoncture où les gens se posent des questions sur nos systèmes politiques au Québec avec toute la corruption qu’il y a eu et ce sentiment que jamais rien ne change, que ça fait juste empirer. Pour moi, c’est une conjoncture dans laquelle on pourrait apporter des positions plus anarchistes, antiautoritaires des systèmes politique et économique de par les penseurs, mais aussi de par les initiatives d’un peu partout dans le monde.

Une chose que je me suis aperçue, et je m’en aperçois de plus en plus dans le mouvement anarchiste, c’est qu’il y a très peu de discussion, et même de reconnaissance, de l’impact d’être impliqué dans ce mouvement-là, ce que ça peut avoir dans ta vie et sur toi-même. Il y a beaucoup de gens de mon âge qui sont en burn-out. De plus en plus, il y a des collectifs qui se mettent sur pied pour adresser ces questions-là. Et je trouve que c’est important d’avoir un équilibre et de s’occuper de soi-même, d’être en contact avec ses émotions, mais aussi avec son être interne et de s’écouter.

JdA. Tu t’impliques beaucoup dans ton quartier, Pointe-Saint-Charles. Sur quels enjeux vous penchez-vous?

La chose que je trouve la plus inspirante dans le mouvement anarchiste, dans le Sud-ouest, à Pointe-Saint-Charles en particulier, c’est le fait qu’on se soit approprié certains espaces dans le quartier. On se les est appropriés par de l’action directe illégale, mais avec les années, c’est devenu des espaces ou des institutions qui font maintenant partie de la vie de quartier. Par exemple, le Jardin de la liberté, qui était un champ d’herbe à poux qui a été revendiqué pendant des années pour qu’il soit transformé en espace vert. Finalement, on a décidé de le faire nous-mêmes. On a fait une guérilla jardinière et on l’a transformée en jardin. Cinq ou six ans plus tard, cet espace-là va être zoné vert.

Et la murale est un autre bon exemple. Ça fait je ne sais pas combien d’années que le quartier revendiquait une murale sur ce mur aveugle [situé sur la rue Knox, entre Hibernia et Charon,] et on a fait une action directe. On a commencé à peinturer sur le mur. On s’est fait arrêter et on a préparé notre autodéfense. Pendant toute cette année-là, entre le jour où on a été arrêté et le jour du procès, j’ai négocié avec le CN pour qu’on puisse faire une murale. Et là on a un énorme projet : 160 personnes ont été impliquées là-dedans. Il y a eu une solidarité vraiment incroyable autour des activités de quartiers. [NDLR : Les résidentEs du quartier revendiquaient une murale depuis près de 20 ans sur un mur appartenant au CN et diverses actions directes depuis 2006, notamment par des militant-e-s de la Pointe libertaire et de l’Opération populaire d’aménagement, ont été prises pour se faire entendre. Pour en savoir plus sur le contexte.]

Dernièrement, il y a eu un acte raciste. Des gens sont venus peinturer le visage de la femme africaine en blanc. Il y a eu une réaction spontanée dans le mouvement anarchiste. Ça a été hallucinant et c’est une autre force. Le soir même ou à peine deux jours plus tard, il y avait une grosse bannière antifasciste d’affichée sur le viaduc et c’est du monde dans le mouvement anarchiste qui a mis ça là.

Il y a aussi une nouvelle lutte : À qui la pointe ? À Pointe-Saint-Charles, avec le FRAPRU. Il y a déjà des petites actions qui se font de réappropriation. De grandes affiches qui disent « À qui la pointe ? », « Trop de condos », « Je veux rester dans mon quartier » ont été mis partout sur des babillards, des poteaux et des bâtiments abandonnés. Il y a eu aussi une action contre Nordelec qui est un gros projet de condos. 80 % des gens de Pointe-Saint-Charles ne peuvent pas se payer un condo dans les condos qui sont en train d’être construits. Qu’est-ce qui va se passer ? Les loyers vont augmenter et ils vont devoir s’en aller. Il faut vraiment qu’il y ait du logement social. […]

Et il y a les enjeux liés au transport. C’est l’embouteillage constant à cause de la construction, des ponts et du surplus de voitures. Toutes les rues sont bloquées de Pointe-Saint-Charles à l’heure de pointe. Pas juste la mienne! Je n’avais pas réalisé, mais toutes les rues qui sont parallèles à Wellington sont bloquées. La rue Centre, complètement bloquée. L’autobus ne peut même pas avancer!

JdA. Ce que vous faites dans Pointe-Saint-Charles est très inspirant. As-tu des conseils pour ceux et celles qui voudraient faire la même chose dans leur propre quartier ?

Des fois, tout ce que ça prend, c’est de commencer par un petit projet. Je pense que c’est d’essayer d’identifier dans son quartier quel symbole ou quel espace on pourrait se réapproprier, de faire campagne autour de ça et de se le réapproprier sans demander la permission à personne. Tu peux toujours demander en premier pour la forme, mais il faut que l’analyse radicale, anticapitaliste, antipatriarcale soit présente dans le processus dès le début.

Par exemple, un jardin collectif, c’est une alternative, mais il n’y a pas nécessairement l’analyse politique qui vient avec. Pour moi, l’aspect pollinisation des idées et des pratiques est important. Et ça veut dire dès le début qu’il y a une conscience que ce qu’on fait ne sera pas complémentaire avec le système capitaliste en place. On veut que ce soit une brèche et qu’on réfléchisse à ce qui fait que c’est une brèche parce que c’est parfaitement complémentaire d’avoir un jardin collectif où tous les « pauvres » vont aller se nourrir. Comme ça, l’État se sent moins responsable.

À Pointe-Saint-Charles, on a réussi à établir des liens avec le milieu communautaire. Des fois, on peut penser qu’on peut créer quelque chose dans un quartier sans avoir des liens avec les institutions politiques qui existent déjà. Mais tu ne peux pas juste créer un groupe anarchiste à côté sans avoir de lien, ça ne marche pas.

Je pense aussi que c’est important de toujours maintenir des liens, de soutenir et d’être solidaire des luttes de perturbation à grande échelle. Des luttes de quartier, il faut le faire pour beaucoup de raisons et surtout pour la construction d’un système alternatif, mais il faut aussi faire une perturbation à grande échelle, à un niveau plus large que le quartier.

JdA. Quel serait ton plus grand rêve de militante ?

Être dans une société où l’économie et la politique seraient complètement différentes. Que l’économie ne soit organisée autour des besoins et des désirs des gens et non pas organisée autour de la quête de profit. Qu’on travaille pour subvenir à nos besoins et à nos désirs. Qu’on n’est pas aliéné et loin du produit de notre travail. Qu’on puisse voir le produit de notre travail, être en contact avec. Que ce soit à plus petite échelle et que ça respecte plus la terre. Qu’on ait plus de temps pour s’impliquer dans la gestion de notre vie, donc dans la politique.

Pour moi, ça serait ça mon rêve de militante, qu’on vive dans une société complètement autre. Je sais que je ne verrais pas ça de mon vécu, mais j’essaie de me motiver pour continuer à militer sachant que ce qu’on fait aujourd’hui peut contribuer à ce qui va arriver dans le futur!

Jacinthe Leblanc, 1er janvier 2014

 

 

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Leçons de Printemps 2015 : Éviter les pièges cet automne]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14987 2015-06-22T18:37:27Z 2015-06-22T18:37:27Z L’épisode de grève étudiante du printemps a déçu et frustré beaucoup d’étudiantEs de l’UQAM, même si peu osent le dire. Beaucoup de personnes ont fait confiance aux comités Printemps 2015 pour mener à bien le mouvement de grève « contre l’austérité et les hydrocarbures ». Dès janvier, nous critiquions le manque de représentativité et les limites stratégiques inhérentes à ces comités1. La base étudiante doit dès maintenant tirer les leçons du Printemps 2015 afin d’éviter de tomber dans les mêmes pièges cet automne.

Décimons d’emblée une confusion entourant les comités Printemps 2015 (P2015) : non, « comités Printemps 2015 » et « mouvement étudiant » ne sont pas synonymes. Les comités P2015 ne sont pas des associations étudiantes ni des comités de liaisons officiels. Ils n’ont de comptes à rendre à personne, contrairement aux comités et assos légitimes. Il s’agit d’un réseau de comités militants autoproclamés et décentralisés. Malgré l’usage systématique du « nous » dans leurs publications, les comités P2015 organisent principalement des cercles restreints de militantEs radicaux-ales universitaires localiséEs à Montréal. Bien que ces militantEs soient marginaux-ales au sein du mouvement étudiant, leurs idées y ont toutefois exercé une influence majeure en terme de stratégies de mobilisation, de liens identitaires et de discours politiques.

Du 23 mars au 6 avril, des associations étudiantes – structures légitimes et représentatives du mouvement étudiant – regroupant près de 60 000 étudiantEs ont démocratiquement voté différentes modalités de grève contre l’austérité. Leur débrayage a été tout aussi massif lors des manifestations des derniers mois (80 000 étudiantEs le 31 octobre 20142, 135 000 le 2 avril 20153 ou encore 40 000 le 1er mai 20154). Les comités P2015 ont joué le rôle important d’avant-garde politique dans la mobilisation, l’orientation politique et l’organisation de ces actions.

Leur structure en réseau leur a aussi servi de prétexte pour prendre des décisions à la place de la majorité, au nom de la Cause et de l’auto-organisation de la base. Ainsi, les étudiantEs grévistes de l’UQAM n’ont jamais été consultéEs pour le piquetage dur du 30 mars, pour les levées de cours houleuses ou pour le saccage qui a suivi l’occupation du pavillon DS le 8 avril. La série d’actions qui ont défrayé la manchette n’a jamais fait l’objet de débats ou de décisions démocratiques larges.

Absence de leadership des assos
Si des groupuscules et des individus radicaux ont réussi à avoir autant d’attention et d’influence, c’est en grande partie dû au manque de leadership cohérent et militant provenant des assos étudiantes locales et nationales. À l’UQAM, par exemple, certaines éluEs étudiantEs ont déserté leur mandat en déléguant aux comités P2015 le travail politique à accomplir auprès de leurs propres membres.

À l’AFELC5, personne n’a cru bon d’organiser des campagnes politiques massives ou de faire appel aux quelques 4 000 membres durant les deux semaines et demie de grève de l’association : rien sur la page Facebook, rien sur le site, aucune affiche dans l’UQAM. Un courriel d’invitation de masse a toutefois été envoyé le 26 mars au sujet des actions entourant les menaces d’expulsions politiques planant sur neuf militantEs. Le seul travail officiel a été réalisé entre la poignée de militantEs du comité de mobilisation, principalement organisé à travers son groupe Facebook fermé.

Le bilan du printemps nous force à questionner l’efficacité et l’aspect antidémocratique des stratégies d’actions commandos élaborées par les cliques de militantEs. À terme, leur intervention ultraradicale a été l’un des facteurs principaux dans la désarticulation du mouvement étudiant, plongé de manière précipitée dans une grève sans objectifs clairs, concrets et atteignables. Le déphasage entre la conscience politique des élites militantes et celle de la majorité des étudiantEs a conduit à deux pièges majeurs :

  • la volonté de remplacer par une « démocratie directe » issue de l’auto-organisation la démocratie représentative des structures officielles;
  • la formulation d’un discours toujours plus radical, malgré l’essoufflement du mouvement de contestation.

Quels gains le mouvement de grève du printemps nous a-t-il permis d’obtenir? Objectivement, aucun. Subjectivement, il aura participé à la radicalisation de nouvelles couches de la population, principalement étudiantes. Leur révolte nécessite toutefois d’être canalisée de manière constructive et efficace cet automne. Pour l’instant, nous nous retrouvons devant une répression et des reculs historiques qui prendront des mois, sinon des années à surmonter. Quelques épisodes déterminants du printemps sont survolés plus bas.

Le lien avec la majorité
Même les militantEs de bonne foi peuvent perdre le lien qui est censé les unir à la majorité de leurs congénères. Le pouls des autres devient de plus en plus difficile à prendre lorsque l’on est obnubilé par sa pratique militante, entouré presque exclusivement de ses camarades de lutte et enrobé dans un environnement Facebook qui conforte nos opinions.

La mauvaise foi surgit au moment où, plutôt que de constater l’ampleur de la tâche et de faire les efforts adéquats pour convaincre ces autres, on rejette la faute sur cette majorité « endormie », « incapable de comprendre », voire « de droite ». Les explications mécanistes deviennent alors bien commodes pour éviter l’autocritique et se victimiser face au pouvoir « manipulateur » des médias et « corrompu » des structures. Si ces risques sont et ont toujours été présents, ils ne constituent pas une fatalité discréditant à tout jamais ces institutions. Ce type de logique revient un peu à réclamer l’abolition de Code de la sécurité routière puisque, de toute façon, des accidents mortels surviennent toujours.

Ce qui a fait le succès de la CLASSE en 2012 (sa nature de coalition large et unie, son travail patient de mobilisation en région, ses revendications claires reposant sur un argumentaire étoffé, ses porte-paroles efficaces, un discours radical accessible et des pratiques démocratiques exemplaires) n’a pas été reproduit ce printemps.

Démocratie directe et démocratie représentative
La popularité des actions et de la structure des comités P2015 étaient toutefois en mesure de maximiser le pouvoir mobilisateur des assos et des comités étudiants. L’organisation en groupes affinitaires ou en réseau n’exclut pas forcément celle des structures représentatives. En fait, ces deux approches ont besoin l’une de l’autre pour grandir. Un exemple d’actualité internationale le démontre bien : l’organisation politique des Indignados espagnoles a mené à la création du parti Podemos, qui vient tout juste de se hisser à la tête des mairies de Madrid et de Barcelone.

La rhétorique des comités P2015 oppose une vision idéalisée de la démocratie directe à une conception sclérosée de la démocratie représentative. Elle pose un faux dilemme aux militantEs : vous êtes avec les « meutes enragées » ou vous êtes avec les bureaucrates des syndicats et des assos. En fait, la démocratie directe est un complément à la démocratie représentative, en même temps qu’un instrument de sa transformation.

Pour s’affirmer, le philosophe Jean-Marie Vincent soutient que la démocratie directe a besoin « d’un terrain longuement labouré par des institutions vivantes et par les luttes autour de leur mode de fonctionnement ». 6 La démocratie directe ne vise pas à subvertir la représentation en la supprimant. Elle la contraint à fonctionner autrement. Elle l’oblige « à entrer dans une dialectique de la base au sommet qui l’emmène loin de ses habitudes de distorsion et de déformation des aspirations populaires dans le travail de définition de la volonté populaire » 7. Si la démocratie directe est l’oxygène de la démocratie représentative, cette dernière est le poumon qui offre la puissance de respiration à la démocratie directe.

Il est essentiel de coordonner l’auto-organisation à la base avec les structures représentatives étudiantes afin de plonger le plus de monde possible dans la lutte. Bien que cela a été le souhait de P20158, son approche a plutôt été celle du conflit et de la compétition avec l’ASSÉ, les assos et les comités étudiants. Les comités P2015 auraient pu servir d’articulation pour mobiliser massivement les étudiantEs sur la base de stratégies et d’actions concertées et démocratiquement décidées. Ils ont plutôt cédé aux pulsions révolutionnaires, jetant par-dessus bord la discipline, la rationalité et l’esprit de stratégie nécessaires pour vaincre un ennemi plus fort que nous.

Un discours identitaire
Dès l’automne 2014, le discours de P2015 s’articule autour des thèmes de la lutte, de la révolte, de la meute de loups enragés et d’une « grève sociale inévitable » 9 au printemps. Le matériel d’information et les produits dérivés à l’effigie du loup ont été très utiles pour construire une identité gréviste forte. À l’image du carré rouge des grèves précédentes, le marketing politique agressif de P2015 a réussi à canaliser la colère d’une couche militante d’étudiantEs. La rhétorique émeutière de P2015 n’a toutefois pas offert d’orientations stratégiques adaptées aux différentes étapes du mouvement de protestation.

La grève générale, partout tout le temps
Tout le discours de P2015 est articulé autour de la grève générale comme fin en elle-même et comme moyen à utiliser à toute occasion et en tous lieux. Le matériel de P2015 fait la promotion de l’idée et des modalités de la grève générale, mais reste discret quant à sa nécessité stratégique. Les tracts parlent de son potentiel de « menace » et de « rapport de force » 10 face au gouvernement, mais surtout de l’urgence de faire cette grève et de la reconduire coûte que coûte11. On cherchera en vain les réponses aux questions : quelles stratégies adopter si cette grève n’a aucun effet sur l’UQAM et le gouvernement? Que faire sous l’injonction? Et si les étudiantEs ne veulent plus faire la grève?

En outre, plusieurs assos se sont mises à faire la promotion de la grève après l’avoir votée en assemblée générale. Contrairement à 2012, on aura tenté sans succès d’assister aux débats préparatoires, aux séances d’information ou aux campagnes sérieuses sur les enjeux d’une grève.

Contrairement à ce qu’affirme l’AFÉA12, la grève ce n’est pas du « bonbon », du moins pas pour la majorité des étudiantEs de l’UQAM. C’est un sacrifice familial pour les parents étudiants. C’est un sacrifice économique pour ceux et celles qui vivent sous le seuil de la pauvreté et dont les jours de travail sont comptés. C’est un sacrifice physique et psychologique pour les personnes brutaliséEs par la police. Si certainEs font ces sacrifices en toute connaissance de cause, ces personnes n’ont ni l’autorité morale ni la légitimité d’en demander autant aux autres. Le militantisme est parfois un luxe que certainEs ne peuvent pas se permettre. Le nier, c’est mépriser les conditions d’existence des classes travailleuses et populaires, de la majorité.

Pour une approche transitoire

Cela ne justifie pas l’inaction pour autant. Les coupures et les hausses enragent les gens. Le « monde ordinaire » ne développe toutefois pas automatiquement une conscience politique des rouages du capitalisme et de la nécessité du socialisme. Voilà pourquoi il est nécessaire de prendre ces personnes-là où se situe leur réflexion et leur indiquer de manière compréhensible le chemin à emprunter pour lutter efficacement et gagner.

Malgré ce que P2015 prétend13, le mouvement du printemps n’a pas « repris » là où la grève de 2012 s’est arrêtée. La conscience politique des étudiantEs ne suit pas une pente ascendante continue. Elle connaît des périodes d’avancement et de recul auxquels nous devons nous ajuster avec flexibilité. Il ne s’agit pas de demeurer dans le statu quo en se collant à la conscience immédiate des gens. Pas plus que de ne s’en déconnecter en se projetant à des années-lumière devant elle. Le défi demeure celui d’analyser constamment la situation afin d’identifier la prochaine étape, la prochaine revendication qui permettra au mouvement d’avancer de manière unie et combative.

Depuis le 1er mai, date ultime d’une « grève sociale » qui n’est jamais advenue, le mot d’ordre de P2015 semble être celui de la grève générale à l’automne. Continuer de réciter ce mantra ne fera que braquer encore plus ceux et celles qui doivent la faire, cette grève générale. Durant le printemps, les comités P2015 ont prêté de fausses intentions de grève aux syndicats du milieu de la santé14 et ont mal analysé l’état de conscience parmi les étudiantEs. Le mouvement gréviste qu’ils ont conduit s’est effondré aussi vite qu’il s’est bâti. Cette approche n’a mené à aucune victoire, au contraire.

Pour des objectifs clairs et envisageables

Cet automne, ça passe ou ça casse. La fenêtre de lutte historique qui s’ouvre avec le renouvellement des conventions collectives des 577 700 employéEs du secteur public et parapublic ainsi que la mobilisation sans précédent contre l’austérité a le potentiel de faire tomber le gouvernement. Une campagne axée sur une journée nationale de perturbation économique couplée à une grève générale syndicale de 24 h a des chances de se réaliser. Encore faut-il que la base syndicale s’organise elle-même pour la mener, malgré l’opposition de leur propre direction. Pour s’assurer un impact certain, les syndiquéEs devront aussi formuler des revendications capables de toucher et de mobiliser l’ensemble des classes travailleuses populaires.

À l’UQAM, avant de tenter de mobiliser les étudiantEs autour d’une grève générale illimitée, les militantEs devraient penser à une campagne massive sur l’utilité et la nécessité du syndicalisme étudiant. Sinon, nous risquons de nous retrouver face à de nouvelles vendettas visant à dissoudre nos assos. La possibilité de grève des membres du SPUQ15, du SÉTUE16 et du SCCUQ17 à l’automne offre une occasion de se coaliser autour de demandes précises comme l’arrêt des coupures et la réembauche de professeurEs, le transfert de postes de chargéEs est de cours dans le corps professoral et le renforcement de la cogestion universitaire.

De plus, l’évidence de l’imposition d’une loi spéciale ou d’un décret du gouvernement nous force dès maintenant à élaborer une stratégie concernant l’action illégale. Dans un tel contexte défavorable, nous courrons à notre perte si l’accent n’est pas mis dès maintenant sur la mobilisation démocratique du plus grand nombre.

Il est essentiel de se fixer des objectifs clairs et envisageables qui pointent vers un changement social radical. Sinon, comment ferons-nous pour savoir qui a gagné, quand arrêter ou quand continuer?

Quelques épisodes déterminants du printemps
La perte de l’AFESPED

En février, des étudiantEs opposéEs à la grève obtiennent la tenue par l’UQAM d’un référendum électronique concernant la représentativité de l’AFESPED18. À l’issue du scrutin en mars, une faible majorité d’étudiantEs désavouent leur association19, ce qui met fin à sa reconnaissance par l’UQAM. Ce résultat aurait dû servir d’électrochoc pour faire réaliser la gravité du problème qui déchire les étudiantEs sur la question du syndicalisme estudiantin. Plutôt que de mener une campagne honnête sur l’enjeu de fond – la lutte pour le leadership politique de l’asso –, les exécutantEs tentent de dépolitiser le problème en misant sur une campagne axée autour des services offerts par l’association. L’occasion d’élaborer une stratégie adéquate pour convaincre la majorité de la nécessité du syndicalisme militant est ratée. Les étudiantEs perdent ainsi une structure démocratique, un outil économique et politique important en se divisant sur des lignes politiques intransigeantes.

Le piquetage dur

À la fin du mois de mars, le blocage de l’UQAM par des militantEs radicaux sert sur un plateau d’argent le prétexte à la direction pour faire appliquer une injonction contre toutes les levées de cours et tous les blocages. Les étudiantEs grévistes et le personnel de l’UQAM ne sont ni consultéEs ni mobiliséEs pour cette action. La représentante des étudiantEs au Conseil d’administration et au Comité exécutif de l’UQAM, Justine Boulanger, défend cette approche en affirmant que toutes les actions ne peuvent pas être « nécessairement » expliquées à tout le monde. « Tout ne peut pas provenir des AGs ou des comités, et c’est tant mieux ainsi », écrit-elle sur Facebook20.

CertainEs militantEs s’aliènent leurs propres appuis en tabassant des employéEs venuEs travailler. Les passantEs es ont droit à des insultes de cégépienNEs arborant fièrement leur bannière « Brûle toute » et « ACAB ». Les militant-es radicaux bloquent l’accès à l’université à des milliers d’étudiantEs qui ne sont pas en grève, principalement ceux et celles de l’École des sciences de la gestion, et forcent l’annulation de la première journée de collecte de sang annuelle d’Héma-Québec. D’autres indiquent faussement sur une bannière qu’« aucun cours, évaluation ni remise n’auront lieu » à l’AFELC, bafouant ainsi les dérogations décidées en AG.

Dépourvu de message unificateur et d’effectifs, le blocage s’essouffle en fin d’après-midi sans établir de rapport de force avec l’UQAM, encore moins avec le gouvernement. Organisée de manière ouverte et démocratique, cette action aurait toutefois pu constituer la meilleure façon de faire entrer la communauté uqamienne en lutte. Elle aura pu survivre à l’injonction si elle avait été appuyée sur une mobilisation de masse et des revendications concrètes.

Le ludique avant la solidarité
Le 1er avril, au moment où la grève étudiante bat son plein, P2015 organise une manifestation de « solidarité étudiante avec le secteur de la santé » 21. Cette solidarité avec les employéEs de ce secteur fait partie du discours de P2015 depuis le mois de janvier. La manifestation débute au Cégep du Vieux-Montréal, passe devant le CSSS Jeanne-Mance et termine sa course devant le CHUM. Il s’agit de l’action principale organisée par P2015 pour démontrer concrètement sa solidarité avec des travailleurEUSEs hors de l’UQAM. Des 1 000 personnes qui indiquent vouloir y participer sur l’événement Facebook, seule une cinquantaine vont appuyer les employéEs dans la rue. Près de 600 étudiantEs préfèrent participer à une autre activité de P2015, une fausse manifestation de droite, qui s’arrête cinq minutes devant le CHUM pour scander « À bas les syndicats! »

Le manque de cohésion politique et organisationnel des comités P2015 joue un rôle majeur dans l’échec de cette action. Appeler à un « front social contre l’austérité » n’est pas suffisant pour qu’il se matérialise. La solidarité n’est pas uniquement un principe, un concept abstrait. Il s’agit d’une pratique sociale qui s’apprend et qui s’opère dans le concret des luttes.

La démission en bloc à l’ASSÉ
Lors du congrès de l’ASSÉ les 4 et 5 avril, la coordination nationale veut discuter d’un arrêt de la grève en vue d’une reprise à l’automne. Payant pour son manque de leadership des derniers mois, elle démissionne en bloc sous la pression de militantEs radicaux. Ces dernièrEs font d’ailleurs voter une motion de « destitution symbolique » à l’exécutif sortant22, rajoutant l’insulte à l’injure. Le ton vindicatif de la nouvelle équipe en faveur du maintien de la grève consacre la chute du mouvement. Le 10 avril, seuls 7 % des étudiantEs collégiaux et universitaires du Québec sont en grève. Le bilan nul et les stratégies inefficaces des assos et de P2015 jouent un rôle de premier plan dans le vote pour le retour en classe, notamment à l’AFELC. 

Le saccage du DS

Le 9 avril, la diffusion d’images du saccage ayant suivi l’occupation du pavillon J.-A. De Sève, la veille, participe à diminuer le peu de soutien populaire à la lutte étudiante. Avant même la diffusion de ces images, un sondage Léger-Le Devoir mené du 6 au 9 avril indique que 66 % des sondéEs désapprouvent le mouvement de grève étudiante contre 24 % qui l’approuvent. Seule la tranche des 18–24 ans appuie massivement la grève à 47 % 23.

L’occupation survient à la suite d’une intervention injustifiée sur le campus d’une centaine de policièrEs venues y arrêter des étudiantEs qui procédaient à des levées de cours illégales. Si l’occupation se déroule dans une atmosphère festive, les choses se gâtent en fin de soirée. Les participantsEs peuvent alors constater le vrai visage du « comité invisible » et des autres insurrectionalistes. Certains étudiants sont roués de coups en tentant d’empêcher les ultraradicaux de faire de la casse. Cela ne les empêche pas de fracasser les vitrines du Service à la vie étudiante, service qui finance à coût de dizaines de milliers de dollars les comités auxquels leurs propres groupes s’abreuvent. En outre, l’argent de la caisse du café étudiant Tasse-toi est dérobé. Un petit mot cynique y est laissé : « On aime les cafés autogérés ».

Tout casser en désespoir de cause n’a ni favorisé la solidarité des luttes ni permis d’établir un quelconque rapport de force. La « diversité des tactiques », si elle peut être utile dans certains cas, ne mène à rien lorsqu’elle est utilisée comme un chèque en blanc permettant à n’importe qui de faire n’importe quoi, n’importe où.

Les jours suivants, des poèmes anonymes sont distribués dans l’UQAM. Ils parlent des événements comme d’une « œuvre d’art » relevant de la « poésie ». L’AFÉA fait quant à elle imprimer des affiches affirmant que « Le vandalisme est une vue de l’esprit ».

L’essoufflement
Après la manifestation nationale du 2 avril, le mouvement de contestation se rabougrit à son noyau militant du centre-ville de Montréal. Le 10 avril, 85 % des grévistes sont localiséEs à Montréal (42 % à l’UQAM, 25 % au Cégep du Vieux-Montréal, 18 % à l’Université de Montréal) tandis que 15 % s’en trouvent à l’extérieur 24. À la fin avril, des militantEs érigent une série de campements de fortune sur le terrain de différents Cégeps (Vieux-Montréal, Saint-Laurent, Rosemont, Maisonneuve, Lionel Groulx, Sherbrooke, Saint-Hyacinte, Valleyfield, Jonquière). La plupart des campements sont démantelés en mai.

Les menaces d’expulsions politiques
Au début avril, le discours de P2015 se recentre autour de la lutte contre la « dérive austéritaire » et les menaces d’expulsions politiques à l’UQAM. Cette campagne, concrète dans ses revendications et forte de nombreux appuis, échoue cependant à mobiliser massivement les étudiantEs. À notre avis, il serait avantageux de mettre l’accent sur la menace que constituent les possibles expulsions politiques pour la cogestion universitaire. Cela permettrait de dépersonnaliser l’enjeu et de toucher le concret du cursus scolaire des étudiantEs (commande de cours, entente d’évaluation, structure des programmes, etc.).

Julien Daigneault

2015/06/03

 

  1. Julien Daigneault. L’horizontalité une erreur stratégique. dans Réflexions socialistes vol.2 #1 Hiver 2015. p.4
  2.  Arnaud Theurillat-Cloutier. La plus grande mobilisation sociale depuis le « printemps érable », dans ricochet.media. 03-11-2014
  3. La Presse Canadienne. Imposante manifestation au centre-ville de Montréal, dans lapresse.ca. 02-04-2015.
  4. Coalition du 1er mai. Mandats de grève.
  5. Association facultaire étudiante de langues et communication de l’UQAM
  6. Jean-Marie Vincent [1983] Démocratie représentative et démocratie directe, dans La gauche, le pouvoir, le socialisme. Hommage à Nicos Poulantzas. Presses universitaires de France. Paris. p.72
  7. Ibid. p.71
  8. Printemps 2015. Montrer les crocs.
  9. Printemps 2015. Vers une lutte commune au printemps. Tract.
  10. Printemps 2015. Questions et réponses : grève générale reconductible. Tract.
  11. Printemps 2015. Pourquoi reconduire la grève ?Tract.
  12. Association facultaire étudiante des arts de l’UQAM
  13. Printemps 2015. L’ASSÉ ne fait pas le printemps. 30-03-2015.
  14. Anne-Marie Provost. Nouveau printemps étudiant à prévoir. dans 24 h. 20-01-2015. p.5
  15. Syndicat des professeurs et professeures de l’UQAM
  16. Syndicat des étudiants et étudiantes employé-e-s de l’UQAM
  17. Syndicat des chargées et chargés de cours de l’UQAM
  18. Association facultaire étudiante de science politique et droit de l’UQAM
  19. 625 votes en défaveur de la représentativité de l’AFESPED, 578 votes en faveur
  20. Justine Boulanger, commentaire sur la page Facebook du Comité Mob AFELC. 30-03-2015.
  21. Printemps 2015. « À Qui profite notre santé? » Manifestation de solidarité étudiante avec le secteur de la santé – Quartier Latin. Événement Facebook.
  22. ASSÉ. Texte entériné par le congrès de l’ASSÉ du 4 et 5 avril 2015. 06-04-2015.
  23. Sondage Léger-Le Devoir. Politique québécoise. Pour publication le 11 avril 2015. p.16
  24. La grève se poursuit au Vieux-Montréal après l’échec des pétitionnaires, dans ici.radio-canada.ca.

 

Julien Daigneault

administrateur et rédacteur pour Réflexions socialistes
membre actif d’Alternative Socialiste
étudiant à la maîtrise en communication, UQAM

 

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Colonialisme et pipelines]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14980 2015-06-19T13:47:30Z 2015-06-19T13:41:16Z pipelineL’université populaire des NCS (20–23 août prochain) animera un débat sur la convergence possible entre les luttes autochtones et les luttes environnementales.

Le projet Northern Gateway de la compagnie Enbridge vise à transporter le pétrole lourd albertain vers le port de Kitimat en Colombie britannique et de là, dans des super cargos pétroliers, vers les marchés de l’Asie-Pacifique.

Ce projet est l’objet de vives critiques de divers groupes environnementalistes. Il est également contesté par plusieurs nations autochtones, dont l’Alliance des Dene Yinka, une coalition de six nations qui demande l’interdiction de ce pipeline sur leur territoire. Les communautés sont particulièrement outrées du fait qu’elles manquent d’eau potable, en lien avec le fait qu’une grande partie de l’eau est détournée vers les projets pétroliers.

Elles observent également dans les régions où se concentrent l’extraction et la production l’augmentation du cancer, de maladies respiratoires, d’infections de la peau affectant les humains, la faune et la flore. Enbridge par ailleurs est critiqué pour la gestion de ses projets. Ainsi, des études documentent plusieurs incidents, notamment les fuites de pétrole au Michigan qui ont affecté plus de 50 kilomètres de voies navales et de terres inondées forçant l’évacuation de milliers de personnes.

En substance, ces projets violent la souveraineté des nations autochtones. Les territoires visés par les projets n’ont jamais été cédés par les communautés autochtones. Ils n’ont jamais fait l’objet des traités négociés à la fin du dix-neuvième siècle. Selon un récent jugement de la Cour suprême (Tsilhqot’in Nation V. British Columbia), les parties intéressées sont requises de consulter les nations autochtones avant de démarrer tout projet qui peut avoir un impact sur la terre sur laquelle celles-ci ont des droits.

Malgré l’opposition des populations, le gouvernement canadien est fortement engagé en faveur de ce projet. Parallèlement, le gouvernement a mis en place un nouveau dispositif de contrôle et de répression, sous l’égide des « Équipes intégrées de la sécurité nationale » (EISN), pour « d’accroître la capacité de collecte, d’échange et d’analyse des renseignements concernant des individus et des entités qui menacent la sécurité nationale ». Un rapport produit en 2009 par l’Institut canadien sur la défense et les affaires étrangères par Tom Flanagan, ancien conseiller de Stephen Harpe, prévient les autorités des « menaces » à venir de saboteurs, d’écoterroristes, d’environnementalistes et des Premières nations. La logique implicite du rapport de Flanagan est qu’il faut promouvoir la division et empêcher la coopération au sein des « opposants au développement », de manière à assurer la « sécurité » des champs de sable bitumineux.

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Vers une convergence des forces militantes du Québec et hors Québec]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14976 2015-06-16T13:01:27Z 2015-06-17T11:57:36Z Les 5 et 6 juin derniers, une quarantaine de militants et militantes provenant d’une dizaine de groupes sociaux et organisations politiques du Canada et du Québec se sont réunis à Halifax dans le cadre d’une conférence-débat organisée par le groupe Solidarity Halifax. J’ai eu le privilège de représenter Québec solidaire qui y avait été invité.

Cette conférence était le résultat d’un travail amorcé il y a quelques années et qui a trouvé son point culminant au Forum social des peuples l’été dernier. Une série d’appels-conférences avaient été organisés pour donner suite aux travaux du Forum social. Parallèlement des militants et militantes du Québec, membres de QS avaient amorcé une initiative similaire qui avait donné lieu à une première rencontre à Toronto en février, organisée conjointement avec Socialist Project, à laquelle avaient participé soit sur place ou par Internet une trentaine de militants et militantes. Plus récemment, le 2 juin dernier, les Nouveaux Cahiers du Socialisme et Canadian Dimension organisaient un panel qui présentait la perspective d’alliance politique de la gauche au niveau pan canadien dans le cadre des Socialist Studies à l’Université d’Ottawa.

La conférence de Solidarity Halifax a permis de faire le point sur la situation politique au moyen de six discussions thématiques :

Construire des organisations locales efficaces

À partir de l’expérience de Solidarity Halifax, Solidarity Against Austerity Ottawa et We are Oshawa, comment peut-on construire des organisations locales capables de jouer un rôle significatif dans la vie politique de leur municipalité? Quels sont les bons coups à retenir et les écueils à éviter?

Notre histoire et l’identité politique/Pluralisme et non sectarisme

La gauche fait souvent une distinction entre la lutte de classe et les différentes luttes contre l’oppression. Comment peut-on les faire converger et comment prendre une approche pluraliste?

À quoi pourrait ressembler un réseau pan-canadien? /Quelles relations avec la gauche du Québec?

Comment les organisations progressistes au Canada peuvent-elles coopérer à l’échelle nationale? Quels sont les prérequis idéologiques et matériels à une future coopération? Comment relier les organisations locales à de plus larges campagnes et à un dialogue à travers le pays? Que pouvons-nous retenir des succès de nos camarades au Québec?

Le Parti – Possibilités et problèmes (Syriza, Podemos, Die Linke, le NPD, etc.)

Au niveau international de nouvelles formations de gauche ont émergé à travers l’Europe. Qu’est-ce que cela veut dire pour la gauche au Canada? Comment nous situons-nous face à la question des partis sociaux-démocrates comme le NPD? À quoi pourrait ressembler un parti anti-capitaliste ou socialiste de gauche au Canada?

Construire et renforcer les mouvements sociaux

Le développement des organisations anticapitalistes est directement lié au développement et à la force des différents mouvements sociaux. Que pouvons-nous faire afin d’aider à construire et renforcer ces mouvements? Quel doit être la relation entre les mouvements sociaux et les organisations anticapitalistes?

Comment communiquer et travailler ensemble

Au-delà des téléconférences et des assemblées, quelles sont les prochaines étapes pour construire l’unité de la gauche à travers le pays? Comment devrions-nous communiquer entre nous, avec les mouvements sociaux, avec le public? Sur quelles campagnes et actions pouvons-nous coordonner nos efforts?

La question de la politique fédérale y a été abordée de même que le cadre d’intervention par rapport au NPD. Les rapports entre la gauche du Québec et le reste du Canada ont aussi fait l’objet de discussions intéressantes. Les intervenantEs du Québec du Réseau écosocialiste et de Québec solidaire ont expliqué la nature dynamique du processus de souveraineté inévitablement lié au changement social. Ce changement ne pourrait être que dans l’intérêt du mouvement ouvrier et populaire du reste du Canada. Cette idée, déjà présentée lors d’autres forums dont les Socialists Studies et dans la revue Canadian Dimension, fait maintenant son chemin et permet pour les progressistes du reste du Canada de voir la souveraineté d’une autre façon et qu’il faut aller plus loin que le simple droit à l’autodétermination.

Cela représentait un pas en avant pour Québec solidaire qui avait adopté une résolution à son dernier conseil national de décembre à l’effet de mettre les énergies nécessaires afin de développer des relations avec les progressistes du reste du Canada. En ce moment, nous sommes le seul parti politique se réclamant de la souveraineté à comprendre l’importance de gagner le soutien du mouvement ouvrier du ROC et à travailler dans ce sens. Il y va de notre intérêt, mais également du leur. La mobilisation citoyenne qui luttera pour la souveraineté au Québec le fera pour reprendre le contrôle de ses ressources, de sa vie démocratique, de son environnement et de son économie. Cela ne sera pas sans impact dans l’avancement de la lutte dans le reste du Canada qui nous sera en retour bénéfique.

Même si tous s’entendent pour dire qu’il y a une situation asymétrique entre la situation politique au Canada et au Québec, cette conférence a représenté le plus important pas en avant à ce jour dans la construction d’une alternative politique pancanadienne ou à tout le moins pour l’instant d’un réseau pancanadien en ce qu’elle a permis d’ouvrir la perspective réelle de convergence de la gauche politique du Reste du Canada, et d’une combinaison des dynamiques avec la gauche du Québec.

Le prochain rendez-vous aura lieu lors de l’université populaire des Nouveaux Cahiers du Socialisme et de Canadian Dimension du 20 au 23 août à l’UQAM. La grande plénière du 21 août à 16 h 30 poursuivra cette discussion avec la présence des panélistes : Lesley Thompson et Kyle Buott de Solidarity Halifax, Dave Bush de Toronto, Jessica Squires du réseau écosocialiste Gatineau, et Jérémie Bédard-Wien de Montréal.

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Proche-Orient : turbulences politiques ou déblocage idéologique?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14973 2015-06-15T01:12:29Z 2015-06-15T11:10:27Z L’irruption cette dernière année du groupe armé État islamique — aussi connu sous le nom de Da’esh — sur la scène politique arabe est tout à la fois un symptôme des blocages profonds de ces sociétés, un facteur d’instabilité accrue, mais paradoxalement, aussi, ce qui pourrait peut-être permettre à ces sociétés de dépasser leur enfermement dans des systèmes idéologiques bloqués.

En quelques mois, Da’esh est passé d’un groupuscule en guérilla contre un régime dictatorial à une organisation internationale structurée, contrôlant de larges territoires en Syrie et en Irak en y imposant son ordre social et politique. En prenant le contrôle des puits de pétrole dans les régions conquises, le groupe a su bénéficier de sources d’argent renouvelables et d’établir des relations commerciales informelles avec ses voisins, y compris les régimes qu’ils combattent!

Pour que l’État islamique puisse réaliser ses objectifs, il a fallu que plusieurs conditions soient réunies : des conditions de type politique et géostratégique, ainsi que des conditions de type idéologique. Les conséquences, quant à elles, sont complexes et difficiles à déterminer.

En conséquence, il y a deux lectures possibles de la situation et de son évolution à moyen terme : l’une plutôt pessimiste, et l’autre plutôt optimiste. Expliquons-nous.

La perspective pessimiste

Le blocage politique et social dans les sociétés du Proche-Orient est structurel. Et il est dû à plusieurs facteurs : l’histoire de ces sociétés, la culture politique dominante qui en découle, et leur situation géostratégique.

Il n’y a pas, dans les sociétés arabes, de consensus sur l’ordre politique et social souhaité. Ce clivage est apparu dès les premiers contacts avec l’Occident au début du 19e siècle. Il y avait d’un côté les courants politiques et culturels qui considéraient que l’identité politique des sociétés arabes devait être ancrée dans leur identité religieuse (celle de la majorité musulmane dans ces sociétés) et que l’ordre social devait être soumis aux exigences du dogme religieux. De l’autre, les courants qui considéraient que l’identité de ces sociétés devait plutôt être ancrée dans des conceptions civiques et nationales, s’ouvrant du coup à des conceptions « modernes » de l’individu et de ses droits.

Ce clivage s’est exacerbé avec l’ère des indépendances, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, et il s’est creusé encore plus au cours des quinze dernières années. Il ne touche pas simplement les orientations politiques ou les alliances internationales qu’un gouvernement peut faire, mais beaucoup plus que cela. Il touche à l’identité profonde de ces sociétés. Mais aucune tendance n’est en position hégémonique, c’est-à-dire capable de faire accepter aux autres sa conception de l’ordre social. Donc, dans plusieurs pays arabes, quel que soit le gouvernement en place, il sera contesté non seulement politiquement, mais aussi par les armes dès que les groupes laissés pour compte seront en mesure de le faire, forçant des dynamiques violentes de contestation/répression/contestation accrue. La succession des coups d’État sanglants dans plusieurs pays arabes, au lendemain des indépendances, en fait foi. La situation actuelle en Syrie, en Irak, en Libye, au Yémen et dans une moindre mesure en Égypte est aussi l’expression de cette impasse politique, qui est structurelle dans les pays arabes.

Ces facteurs se combinent avec l’ordre politique découlant de la redéfinition des frontières du Proche-Orient suite à l’effondrement de l’Empire ottoman à la fin de la Première Guerre mondiale. Les frontières politiques des pays du Proche-Orient, déterminées de façon artificielle, sont toujours contestées, soit par des pays voisins, soit par des groupes politiques transnationaux. La création de l’État d’Israël

sur le territoire des Palestiniens et l’expulsion de ces derniers viendra exacerber les tensions dans la région.

Deux facteurs d’instabilité ont résulté de l’ensemble de ces conditions. Le premier a été que plusieurs pays arabes n’ont jamais réussi à avoir des gouvernements réellement légitimes, et que dans certains cas c’est l’État lui-même, et non seulement le régime au pouvoir, qui souffrait de manque de légitimité. Des analystes de la scène politique, tel le juriste Ali Mezghani, ont considéré que l’État arabe était inachevé, car les rapports de pouvoir n’ont jamais été réellement institutionnalisés et ancrés dans le droit. Le deuxième facteur en est la conséquence : les conflits entre les diverses forces politiques arabes se sont souvent exprimés et résolus — toujours temporairement — par la force.

Or, la région constituant un enjeu géostratégique majeur, les divers acteurs politiques locaux ont des alliés sur la scène internationale, qui ont beaucoup plus de moyens matériels et politiques que les premiers. Dès qu’un acteur politique local épuise ses ressources et semble perdre la bataille, il se trouve toujours des puissances extérieures pour lui en fournir de nouvelles, perpétuant les conflits bien au-delà de la capacité réelle des acteurs… Ceci explique en partie le caractère apparemment interminable des conflits dans la région.

Dans ce sens, le pétrole s’est avéré être une malédiction, fournissant une rente énorme à un groupe restreint de monarchies qui n’ont pas de légitimité démocratique. Cette immense richesse leur permet d’acheter un semblant de légitimité en offrant à leurs sujets les services d’un État-providence, et en finançant généreusement leurs protégés dans le monde arabe. Au niveau idéologique, ces monarchies pétrolières, Arabie Saoudite en tête, ont choisi d’appuyer massivement les courants islamistes conservateurs, car leur légitimité religieuse locale et régionale était une condition de survie pour elles. Ceci leur a conféré une capacité disproportionnée d’agir sur la scène arabe (et même internationale), notamment par l’appui financier qu’elles prodiguaient à leurs protégés, donnant à ces derniers un avantage certain sur leurs compétiteurs.

Tous les facteurs sont donc présents pour que les turbulences politiques se poursuivent sur le moyen terme.

L’argument optimiste

Mais l’histoire ne s’arrête pas là, car l’intelligence politique des sociétés n’est pas figée… L’attaque du World Trade Center du 11 septembre 2001 a entraîné une prise de conscience dans le monde arabe des blocages qui pesaient sur son présent, et qui se manifestaient par un recours dysfonctionnel à la violence.

Les révoltes arabes survenues 10 ans plus tard en furent un des résultats. Car ces révoltes n’étaient pas une réaction spontanée, venue de nulle part. La contestation des régimes autoritaires s’est préparée lentement par la mise en place de réseaux de mobilisation divers : groupes syndicaux de revendications et grèves syndicales, remises en question dans les médias traditionnels et dans les médias sociaux, constitution de divers réseaux de communication parmi les jeunes contestataires, mouvements artistiques de contestation, etc.

Mais dans la foulée des réactions occidentales au 11 septembre 2001, et de la supposée « guerre à la terreur » qui s’en est suivie, le régime irakien a été détruit, laissant place à un chaos qui s’est vite étendu à d’autres pays. L’émergence de Da’esh et de ses filiales est l’une des conséquences de ce chaos.

Mais voilà : le type de violence exercé par l’État islamique a été tellement brutal qu’une grande proportion des musulmans ne se reconnaissaient pas dans de telles actions. L’expansion du groupe a provoqué deux types de réactions. La première, minoritaire, a été un appui aux objectifs du groupe pour des raisons politiques avant tout, appui rendu possible par la dissémination de la pensée wahhabite entreprise depuis près de 60 ans par la monarchie saoudite. En conséquence, il a été possible pour Da’esh de recruter des adeptes un peu partout dans le monde.

Mais la réaction majoritaire dans les sociétés arabes et musulmanes a été le rejet des justifications religieuses de ce type de violence. Si pour certains, ce rejet est superficiel et vise à sauver la face, un courant encore naissant va plus loin et appelle à une réforme religieuse radicale, ainsi qu’à un rejet total de l’instrumentalisation politique de la religion. Dans de nombreuses émissions télévisées arabes, des intellectuels et des activistes ont démontré que ce que Da’esh faisait était enseigné dans les écoles religieuses officielles, provoquant une prise de conscience profonde de la nécessité de la réforme. Les remises en question et les demandes de réforme prennent plusieurs formes : productions écrites (journaux, livres), productions artistiques contestataires, réseaux sociaux revendiquant haut et fort le rejet du conservatisme religieux, etc.

Tout ceci n’est certainement pas suffisant pour résoudre les problèmes politiques majeurs de ces sociétés qui ne sont pas des problèmes religieux, mais bien des questions de rapports de pouvoir et de justice sociale, locale et internationale. Mais une porte est ouverte : celle de l’approche rationnelle de ces questions, loin de l’instrumentalisation religieuse. Une lueur d’espoir donc, mais il reste un danger : celui de l’instrumentalisation inverse de la question, c’est-à-dire celui de voir des gouvernements, au nom de la lutte contre la radicalisation religieuse, instaurer à nouveau des régimes autoritaires que les révoltes arabes étaient censés avoir renversés. L’Égypte est l’exemple de ce type de dérives. Mais les tabous ont été renversés, et la peur a été vaincue. Un jour ou l’autre, la résistance pacifique aux régimes autoritaires, portée par des conceptions citoyennes de l’identité et des droits, devra bien reprendre. L’espoir raisonné est le moteur du changement.

2015/05/12

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Contre la mise à l’écart des intellectuels]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14970 2015-06-11T17:32:47Z 2015-06-12T11:31:33Z J’ai fait connaissance avec le Québec par l’entremise des intellectuels. Ma première visite ici remonte à 2007. Depuis, j’ai pu approfondir ma réflexion sur le milieu intellectuel québécois grâce à des contacts réguliers entre chercheurs et à partir d’une littérature critique sur la « crise » ou le « silence » des intellectuels au Québec, un questionnement qui s’applique également aux contextes du Brésil et de la France.

Mais qu’est-ce qu’un intellectuel? Cette question surgit chaque fois que l’on cherche à définir son rôle dans la société et ses rapports avec les médias. Notre imaginaire nous renvoie presque toujours à la définition française du groupe, qui remonte à Zola et Clemenceau lorsqu’a éclaté l’Affaire Dreyfus au début de XXe siècle, ou encore aux grandes figures de la tradition intellectuelle française comme Sartre, Camus, Foucault, Bourdieu… Selon cette définition, l’intellectuel appartient à la sphère de la culture et du savoir, est reconnu par ses pairs et par la société, et s’engage dans l’espace public à partir d’un point de vue critique. En France, ce type d’engagement a surtout été associé à la gauche et fondé sur des valeurs universelles liées aux Droits de l’Homme.

Porte-parole d’une société

Les intellectuels seraient donc les porte-parole d’une société. Au Québec, le rôle des intellectuels a été historiquement associé à la question nationale. Elle a aussi influencé tout le projet de conception et de réflexion autour de l’identité nationale du Québec dans différents domaines comme les arts, la science et les humanités. Bien sûr, le discours du milieu intellectuel québécois est bien plus complexe et ne peut être réduit à cette question même si elle a dominé le débat public à partir des années 1950 et 1960.

Au Brésil, les intellectuels sont aussi fascinés par l’identité nationale. Cet enjeu a été au cœur de notre production culturelle tout au long du XXe siècle et a influencé le champ des arts (le Modernisme brésilien, par exemple) et les sciences humaines (avec Gilberto Freire, Sérgio Buarque de Hollanda, Darcy Ribeiro). La question identitaire au Brésil a aussi été associée à la construction d’un discours utopiste sur le Brésil comme le « pays du futur ». On voit cette utopie prendre forme par exemple dans la construction de la capitale Brasilia à partir du projet moderniste des intellectuels Oscar Niemeyer et Lúcio Costa.

Or même si le mot « intellectuel » renvoie à un imaginaire collectif commun, les intellectuels se déploient dans des contextes historiques et sociaux très spécifiques. D’ailleurs, on peut se demander s’il est possible de regrouper dans une seule catégorie des individus qui évoluent dans des environnements aussi différents que le Brésil, la France et le Québec.

La « crise » des intellectuels brésiliens, français et québécois, peut-elle être expliquée par des enjeux communs tels que la déception d’une partie de la population, y compris les intellectuels, face aux idéologies de gauche, la « professionnalisation » du statut d’intellectuel converti en expert dans les universités, dans les cercles artistiques et dans les partis politiques avec comme conséquence un éloignement du débat public (et du grand public) et la réduction des espaces d’engagement public des intellectuels surtout dans les médias? Bien que les effets que ce scénario provoque dans ces trois pays sont très différents, il reste que nous ne pouvons parler des mêmes intellectuels. En France, il me semble que cette idée de « crise » se traduise par une nostalgie par rapport à l’âge d’or des maîtres à penser des années 1950–1960. Au Québec, les intellectuels seraient arrivés à une sorte de carrefour : faut-il toujours revenir sur la question de l’identité nationale ou se concentrer sur des projets et sujets plus spécifiques tout en profitant d’une réputation et d’une expertise déjà établies (à l’université, par exemple)? Au Brésil, les intellectuels semblent de moins en moins écoutés : les débats nationaux se font principalement dans des espaces institutionnels comme le parlement ou la Cour suprême ou sur les médias sociaux sans que les intellectuels puissent y jouer leur rôle de défenseur des grands idéaux.

Ne pas déclarer forfait

Toutefois, malgré ces indicateurs d’une « crise » des intellectuels, il faut peut-être éviter de déclarer forfait. Les intellectuels sont toujours là. Ils sont encore les porteurs d’un discours critique sur la société. Ils continuent de chercher à s’engager publiquement. Ils combattent encore des injustices sociales. Il importe de voir que cette « crise » des intellectuels est aussi le résultat d’une stratégie de dévalorisation de leur rôle dans la société. Surtout, que ce discours masque les questions sociales sur lesquelles les intellectuels doivent intervenir et interviennent effectivement. Il appartient aux intellectuels de prendre sur eux la responsabilité de dénoncer cette tentative de mise à l’écart qui vise à restreindre leur champ d’action ou à les exclure carrément de la sphère publique.

* Professeur de la Faculté de Communication de l’Université de Brasilia (Brésil). Spécialiste en sociologie des médias et des intellectuels.

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Les socialistes et l’État]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14962 2015-06-11T13:58:20Z 2015-06-10T13:54:33Z La prochaine université populaire des NCS (21–23 août 2015) aborde plusieurs thématiques sur la question de la transition postcapitaliste, dont celle de l’État

Aujourd’hui, les mouvements populaires tentent de surmonter la contradiction apparente entre la nécessaire destruction de l’État et l’institutionnalisation de mécanismes par lesquels la société peut se réguler. Fondamentalement, l’État, pas plus que le capitalisme, ne peut être privé d’autorité. Il repose sur des rapports sociaux complexes dont il articule les modes d’organisation et régule les alliances de classes. L’abolition de cet outil, comme celle du capitalisme, est une œuvre de longue haleine qui requiert l’essor de nouveaux rapports sociaux, tel que l’évoque Marx :

Dans une phase supérieure de la société communiste, lorsqu’auront disparu l’asservissante subordination des individus à la division du travail, et, avec elle, l’opposition entre le travail intellectuel et le travail corporel, lorsque le travail sera devenu non seulement le moyen de vivre, mais vraiment le premier besoin de la vie, alors seulement l’étroit horizon du droit bourgeois pourra être complètement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux : « de chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins ».

Aujourd’hui, les nouvelles explorations partent de l’idée qu’il faut éviter une trop grande étatisation de la société dans le cadre d’une transition vers le socialisme. Mieux vaut diminuer et contrôler le contrôle étatique et élargir le cadre politique permettant aux acteurs de la société d’intervenir. On parle alors, selon David Harvey, de « systèmes de coordination entre des collectifs de producteurs et de consommateurs organisés de manière autonome, structurés en réseaux horizontaux et non plus en système hiérarchique de décisions descendantes ». Ceci peut être facilité, toujours selon Harvey, par les nouvelles technologies de la communication.

Certes, cela dit, un État conduit dans une perspective socialiste doit disposer des leviers essentiels, avoir une capacité d’orienter les « hauteurs dominantes » de l’économie (le système financier par exemple), ce qui implique de l’arracher des mains des classes dominantes. On ne peut pas s’échapper, « fuir » l’État comme s’il existait à « l’extérieur » des luttes de classes. « Naviguer » dans cet État, éviter les nombreux écueils, c’est l’art de la politique. D’autres innovations sont nécessaires pour élargir la participation des masses à l’exercice du pouvoir autrement que selon le mode traditionnel (et partiel) de la représentation. Les exercices de décentralisation du pouvoir au niveau local, l’ouverture des processus de décisions concernant l’allocation des ressources (les « budgets participatifs »), la mise en place de mécanismes pour imposer la rotation des preneurs de décisions et la reddition de comptes sont autant de tentatives visant à définir un État qui n’est plus un lieu « extérieur », coupé des masses.

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Résistances autochtones]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14956 2015-06-11T13:54:09Z 2015-06-08T11:36:12Z La prochaine université populaire des NCS accorde beaucoup d’attention à la question autochtone qui sera discutée sous l’angle de l’histoire, de l’État, du capitalisme et des résistances.

Depuis 2006, Stephen Harper a entrepris de mettre de l’avant son projet de refonder l’État canadien autour d’un capitalisme « pur et dur » doté d’une armature religieuse conservatrice. Tel qu’évoqué au début, les nations autochtones n’existent pas dans cet imaginaire néoconservateur, au-delà d’images folklorisées. Les revendications territoriales sont inacceptables. Plus encore, le système des administrations autochtones doit être démantelé. Pour justifier ce tournant, le gouvernement avec l’appui des médias déclenche une vaste campagne de dénigrement. Pour autant, les peuples autochtones persistent et signent, comme la nation atikamekw qui bloque des routes sur ses territoires pour limiter l’accès des exploitants aux ressources forestières.

Aujourd’hui, les autochtones occupent une place particulière, mais non unique, dans le dispositif stratégique mis en place par l’État canadien. En théorie en tout cas, cette réalité indique qu’une convergence entre le mouvement autochtone et le mouvement populaire au Québec et au Canada est nécessaire. Mais on le sait, les obstacles sont importants. D’emblée, les mouvements sociaux doivent partir de la réalité coloniale structurée par les États et imposée aux peuples autochtones. La revendication autochtone n’est pas seulement pour réclamer de meilleures conditions et même des droits, mais pour briser le rapport qui continue de les subjuguer comme peuples. À un autre niveau, il faut accepter que les Blancs, y compris le peuple québécois, ne sont pas « propriétaires » du territoire. Il n’y a pas de relation durable qui parte de cette réalité, ce qui impose de dialoguer de peuple souverain à peuple souverain, d’égal à égal.

Une bataille opiniâtre

On le sait et on le voit, imposer un tel dialogue d’égal à égal n’est pas une mince tâche. Les élites et les politiques étatiques tentent toujours de diviser par la démagogie, le mensonge et la cooptation. Mais dans l’histoire récente, il y a eu des luttes et des convergences. Souvenons-nous de la campagne courageuse du Réseau de solidarité avec les autochtones au moment de la crise d’Oka, ou encore aux interventions persistantes de la Ligue des droits et libertés. Encourageons-nous du fait que des intellectuels, des artistes, des enseignants blancs et autochtones réussissent à se mettre ensemble pour éveiller et éduquer, comme la revue Recherches amérindiennes, le Festival « Présence autochtone »), sans compter les initiatives étudiantes qui abondent à l’UQAM et à Concordia, de même qu’au campus de Val d’Or de l’UQAT par exemple. Ces efforts sont admirables pour changer la perception du « peuple invisible », selon la belle et triste expression du poète et cinéaste Richard Desjardins.

Aujourd’hui, il faut aller plus loin. Est-ce faisable? Sur un registre politique, c’est exactement ce que Françoise David vient de dire en appui aux actions d’Idle no More et en opposition aux politiques de Harper qui mènent à l’érosion des normes environnementales, l’exploitation accélérée des ressources naturelles, au non-respect de la souveraineté des nations autochtones.

Pour vraiment concrétiser tout cela, on peut écouter les populations autochtones, qui ont une autre conception du monde. La présence humaine sur la terre n’est pas séparée de cette terre. Les humains sont une composante d’une réalité plus vaste où ils coexistent dans une dépendance mutuelle et perpétuelle avec les autres formes de vie et même de non-vie. Cette nécessaire solidarité, c’est ce que veulent dire les Quechuas et les Aymaras des Andes par la PACHAMAMA, un terme qu’on a de la difficulté à traduire (la « terre mère »). Les diverses réalités, l’humain, la vie non humaine et l’environnement naturel ne peuvent se développer dans la conflictualité. Cette idée, qui semblait ésotérique il n’y a pas si longtemps, resurgit dans un monde où la voix des autochtones résonne de plus en plus fortement.

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Vision pour une Europe en mutation]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14951 2015-06-05T01:47:01Z 2015-06-05T11:41:14Z  

Nous appelons aussi au ralliement vous toutes et vous tous, et en particulier la grande majorité sociale qui nous fait confiance et dont les intérêts et les aspirations guident et motivent tous les jours notre travail. Ensemble, nous pouvons non seulement défendre les lignes nationales de négociation, mais aussi construire l’avenir d’une société juste et une économie qui se redresse et se développe. Parce que notre pays dispose d’un potentiel productif inépuisable, que nous devons mettre en valeur pour sortir de la crise avec dignité et avec la tête haute.

Mesdames et Messieurs,

Les élections du 25 janvier ont donné au gouvernement, que nous avons défini dès le départ comme le gouvernement du salut social et de la reprise économique, un mandat clair : le changement de la politique mémorandaire qui a terrassé la société grecque et l’a conduit au bord du désespoir.

Le nouveau gouvernement a une vision complètement différente concernant l’organisation de l’économie et de la société grecque. Une appréciation tout à fait différente des conditions nécessaires pour arriver à une trajectoire de croissance durable, qui permettra de réduire et non pas d’augmenter les inégalités. Parce que si la croissance ne sert qu’à reproduire simplement l’état actuel des choses, laissant intact le fossé social, voire en exacerbant les divisions sociales, alors quelque chose ne va pas dans le « royaume de l’Europe. »

Ce mandat donc, ce mandat qui nous a été confié pour changer les choses dans le pays, nous l’avons mis en œuvre quotidiennement et dès le premier de nos cent jours de gouvernance comme nous mettons aussi au centre du débat public d’une Europe vieillissante une nouvelle vision, une nouvelle approche, la nôtre.

Nous légiférons et nous négocions au nom de la grande majorité sociale qui nous fait confiance, mais aussi au nom de grandes valeurs et d’aspirations, au nom de la justice sociale, de la croissance, pour promouvoir l’égalité.

Parce que l’égalité est l’une des pierres angulaires de l’Europe unie et nous ne devons pas la laisser éroder par ceux qui tout en ayant sans cesse le mot liberté à la bouche oublient la condition qui rend cette liberté possible : et qu’est-ce d’autre que cette condition, sinon l’Égalité ?

Nous légiférons et nous négocions donc, guidés par le souci de la protection des intérêts et des aspirations de cette majorité sociale, composée par tous les salariés, par toutes ces personnes de la classe moyenne qui ont été écrasées par quatre ans de déferlements mémorandaires. Et notre objectif est une réédification du principe de la justice sociale, qui permettra la transmutation de la société grecque et européenne de l’état de masse d’individus isolés à celui de véritable communauté.

Notre objectif est de redonner à la politique son sens originel afin d’atteindre l’objectif ultime que nous partageons tous : assurer la prévalence et la viabilité du principe de l’intérêt social en apaisant les tensions et en permettant au potentialités humaines d’atteindre le bien être. Nous légiférons et négocions, toutefois, dans un contexte singulièrement défavorable. Nous avançons, je dirais, sur un terrain miné, soigneusement préparé par le gouvernement sortant des défenseurs du Mémorandum.

Je sais qu’il est de coutume dans notre pays, que les nouveaux dirigeants d’un gouvernement disent qu’ils ont trouvé à leur arrivée une terre brûlée. Mais dans notre cas précis, il ne s’agit ni de la reproduction d’un lieu commun, ni d’une emphase. C’est parler avec modération que de le dire.

Non seulement nous avons reçu une terre brûlée par nos prédécesseurs, non seulement nous avons reçu un pays paralysé, totalement incapable de fonctionner, mais nous avons reçu un pays dont l’incapacité à assurer le paiement des salaires et des pensions un mois après les élections, à savoir en février 2015, était bien connue du gouvernement précédent.

Dans des conditions difficiles, nous avons réussi à garder le pays debout.

Nous avons réussi à assurer pleinement le bon fonctionnement de l’État et à garantir ses obligations alors que nous livrons en même temps un combat de négociations difficiles avec nos partenaires. Et malgré tout cela, malgré ce contexte de pression financière, malgré le fait que la majorité des médias reproduit quotidiennement de sinistres scénarios de faillite, la confiance des citoyens non seulement n’a pas diminué, mais elle a augmenté, et c’est cette confiance qui a permis d’enregistrer une augmentation significative des recettes pour les caisses publiques.

Pendant l’exercice de près de quatre mois de notre gouvernement, l’excédent primaire a atteint 2,164 millions d’euros alors que l’ excédent primaire pour la même période en 2014 était de 1,046 millions et un déficit primaire de 287 millions € était prévu pour les 4 premiers mois de 2015. Et pendant la période du mois d’avril, nous avons augmenté les recettes nettes du budget ordinaire de 15,3% par rapport à l’objectif mensuel.

Et ainsi, nous avons non seulement évité le krach prémédité par le gouvernement précédent en février, mais nous avons pu aussi assurer le remboursement de toutes les dettes internes et externes du pays, malgré le fait qu’aucune autre tranche de prêt n’a été déboursée depuis août 2014. Et je tiens à assurer qu’il n’y a aucun risque pour les versements des salaires et des pensions.

Et là, surgit un problème, d’ordre, je dirais, moral. L’accord, il ne fait aucun doute, doit être conclu rapidement. Et la condition nécessaire pour y arriver est d’opter pour un accord loyal et mutuellement bénéfique. Envisager par ailleurs que plus le temps passe, plus s’affaiblira la résistance de la partie grecque et s’estomperont ses lignes rouges est grotesque. Et si vraiment certains le pensent sérieusement, ils feraient mieux de l’oublier, parce que cette option aboutira exactement à l’effet contraire.

Depuis août 2014, nous n’avons pas reçu de nos créanciers la tranche de 7,2 milliards consentie dans le cadre du programme de prêt en cours, ni le 1,9 milliard correspondant aux bénéfices des banques centrales sur les obligations grecques. Ni d’ailleurs le 1,2 milliard payé par l’argent du peuple grec qui a été versé au budget grec et transféré par la FSF à l’ESM. Et cependant, au même moment, et pendant que nous négocions et nous revendiquons le versement de 7.2 milliards, alors que nous sommes privés des versements auxquels nous avons droit, nous avons versé aux mêmes institutions, des sommes à hauteur de 17,5 milliards d’euros.

Et je pourrais à la rigueur comprendre le raisonnement des personnes qui estiment cela légitime en faisant valoir que la loi est la loi du prêteur. Si toutefois quelqu’un prétend que cela est moral, il est clair qu’il manque vraiment d’impartialité.

Mesdames et Messieurs,

Plusieurs personnes critiquent le nouveau gouvernement. Nombreux sont ceux qui disent que, malgré le peu de temps qui nous sépare des élections, nous avons déjà oublié nos engagements électoraux et que nous avons retiré le programme de Thessalonique. En guise de réponse je voudrais faire le résumé de ce qui a été fait par notre gouvernement pendant les cent premiers jours en laissant ainsi les faits parler d’eux-mêmes. Plus précisément donc :

Pendant les cent premiers jours le gouvernement

  • a fait le premier pas pour enrayer la crise humanitaire avec le premier projet de loi adopté par le nouveau Parlement : le programme est mis en œuvre en s’élargissant progressivement et couvre les domaines de la nourriture, du logement, de l’accès à l’électricité en apaisant déjà les souffrances de milliers de familles qui en avaient un besoin immédiat.
  • Il a pris des mesures immédiates pour relancer l’économie et restaurer la justice fiscale : la facilité de cent versements pour le remboursement des obligations fiscales et de sécurité sociale des citoyens est déjà en cours d’application en permettant à des centaines de milliers d’entreprises de régler leurs dettes, et à des milliers de ménages d’échapper à l’étau du surendettement. Parallèlement, par cette mesure les fonds publics reçoivent des injections de liquidité dont ils ont vraiment besoin.
  • Le 11 mai déjà, c’est à dire 24 jours après [la mise en œuvre de cette mesure], environ 380.000 emprunteurs avaient demandé un ajustement aux autorités fiscales du pays. Le montant total des dettes régularisées s’élève à 2,8 milliards €. Pendant la même période qui s’étend jusqu’au 12 mai, environ 144.000 assurés avaient réglé leurs dettes aux fonds de sécurité sociale, leur régularisation représentant au total, environ 3,4 milliards €. Il est par ailleurs intéressant de comparer ces montants, c’est à dire la participation des contribuables et des assurés, avec respectivement les montants et la participation citoyenne limitée qu’avaient essuyés les régularisations proposées par le gouvernement précédent, pour constater que le peuple grec a su démêler l’essor véritable du piège caché.

Pendant les 100 premiers jours, le gouvernement a voté et mis en exécution la décision prise pour lutter contre les échanges triangulaires pour mettre fin à l’une des techniques d’évasion fiscale les plus courantes.

  • En outre, a été adoptée la première loi pour la démocratisation de l’administration publique qui entre autres efface certaines des injustices flagrantes de la période mémorandaire comme le licenciement des femmes de ménage du ministère des finances, des gardiens scolaires et d’autres fonctionnaires.
  • On a mis en application le programme pour la reprise de l’emploi qui sera cofinancé par les fonds versés dans le cadre de l’initiative Juncker à hauteur de 2 milliards en 2015. Et même si nous avons encore quelques difficultés à résoudre liées aux mauvaises orientations des programmes présentés par le gouvernement précédent qui ne peuvent plus être révoqués, nous pourrons les adapter et les réorienter en les associant à nos propres projets prévus pour le second semestre de 2015.
  • Pendant les 100 premiers jours a également été adopté le projet de loi pour la réouverture de l’ERT, réouverture hautement symbolique. Nous avons créé les conditions nécessaires pour que l‘audiovisuel public soit dégagé des tutelles partisanes, de la corruption politique et des gaspillages du passé. Pour un organisme d’information public qui sera le reflet de la nouvelle éthique publique et de l’attachement de la culture politique de la nouvelle gouvernance à la démocratie.
  • Pendant les 100 premiers jours, nous avons procédé au décompte des sommes dues par les chaînes de télévision qui était en suspens pendant des années pour des raisons non déterminées ou peut être bien déterminées, tandis que la préparation du projet de loi sur l’octroi de leurs licences en est à l’étape finale.
  • Pendant les 100 premiers jours, nous avons entamé des consultations avec les partenaires sociaux et l’Organisation internationale du Travail, afin que bientôt, dans les prochains mois, soit soumis au vote du Parlement un projet de loi pour rétablir l’acquis européen dans les relations du travail, la restauration des négociations collectives et du principe de la prorogation des conventions collectives au delà de leur expiration, la restauration progressive du salaire minimum à 751 euros. Et il est agréable de noter qu’aujourd’hui, après la rencontre du Ministre du Travail avec le Directeur général de l’OIT, l’organisation a publié une déclaration saluant les efforts du gouvernement grec et des partenaires sociaux pour promouvoir les négociations collectives et l’amélioration du marché du travail en Grèce.
  • Pendant ces 100 jours, a commencé également son travail la Commission d’enquête sur les conditions de la mise en place des mémorandums.
  • Pour la première fois, la revendication nationale des réparations allemandes et du prêt d’occupation a été notifiée officiellement et au plus haut niveau.
  • Pour la première fois les personnes dont le nom figurait dans la « liste Lagarde » et par conséquent soupçonnées d’avoir commis une fraude fiscale ont été invitées à payer et à régulariser leur situation fiscale, tandis que les contrôles se poursuivent en s’intensifiant et en s’élargissant.
  • Pendant les 100 premiers jours des groupes de travail ont aussi examiné les conditions douteuses de la conclusion de certains accords publics établis par le passé comme par exemple l’accord abusif portant sur le recours au règlement extrajudiciaire des litiges avec la société Siemens.

Mesdames et Messieurs,

Voici donc quelques premiers exemples révélateurs du travail titanesque que nous avons entamé pour rompre définitivement avec le passé vicieux et en même temps afin d’assurer la redistribution des ressources et du pouvoir de l’oligarchie – qui demeure et se perpétue par la corruption et l’évasion fiscale – à la grande majorité sociale qui nous fait confiance et attend avec impatience les fruits de nos efforts. Et je tiens à vous dire :

  • Tout d’abord que nous en sommes encore au début.
  •  Deuxièmement, que nous avons fait tout cela, alors que – je dois l’avouer – je consacre le plus clair de mon temps à la négociation. J’espère qu’il n’en est pas de même dans tous les ministères, mais vous comprenez bien qu’un gouvernement qui doit d’abord résoudre ce nœud, voit ses capacités réduites pour accomplir son œuvre.

Cependant et malgré ces obstacles, nous avons fait beaucoup et ce n’est qu’un début. Nous pourrions faire plus. Nous en sommes au début, nous avançons, nous n’oublions pas. Nous avançons en laissant dans la poussière du temps les forces d’hier, les forces de la corruption, mais en même temps nous luttons pour ne pas perdre, dans la poussière du temps, la mémoire des grandes inégalités, de la pauvreté, de la dépendance, du malheur, des fléaux qui se sont multipliés au cours de ces dernières années dans notre pays.

Et permettez moi ici, avant de conclure, d’insister sur le problème de la négociation. Comme je l’ai déjà dit nous menons une négociation difficile depuis trois mois. Nous négocions pour notre peuple, nous négocions pour notre pays, mais nous négocions aussi pour l’Europe. Parce que le résultat de cette négociation sera aussi déterminant pour l’avenir de l’ensemble de l’Europe. Entraînera-t-il la continuation de la stratégie de la discipline budgétaire et de la sanction ou bien de nouvelles voies s’ouvriront-elles pour la croissance et le retour de la démocratie en Europe ?

Les premiers jours de la négociation, nous avons été confrontés au problème de la vitesse acquise du Mémorandum.

Nous nous sommes trouvés face à l’exigence des créanciers d’accomplir la cinquième évaluation et de mettre en œuvre les engagements pris par le gouvernement précédent avec le retentissant e-mail Hardouvelis. Mais nous aussi, nous avons exigé de nos partenaires un double respect : celui des règles de l’Europe mais aussi le respect du principe de la souveraineté populaire qui est la pierre angulaire de l’organisation démocratique de l’Union européenne.

Nous avons revendiqué et nous avons obtenu, par la décision de l’Eurogroupe du 20 février, comme cela apparaît dans les textes officiels, de faire évoluer les créanciers préalablement attachés au respect du mémorandum et de la cinquième évaluation vers la recherche d’un terrain commun élaboré à partir de nos propres propositions. Cette décision, nous, nous la respectons dans le cadre du débat engagé. Mais pour parvenir à un accord mutuellement bénéfique – et non pas à un accord qui reproduit des impasses – toutes les parties concernées doivent s’en souvenir et respecter cette décision. Le blocage créé par la répétition incessante des réclamations des mesures qui obéissent à la logique mémorandaire qui entraîne automatiquement la répétition aussi incessante de notre demande logique de sortir du cercle des mesures convenues avec le gouvernement précédent n’aide pas à l’avancement des négociations en cours.

Nous, le gouvernement grec, nous continuons de négocier pour obtenir un accord loyal, économiquement et socialement viable, avec nos partenaires. Un accord qui mettra fin à l’austérité, qui assurera la liquidité à l’économie réelle et ouvrira une perspective de croissance au pays. Et cela implique l’accord des partenaires sur quatre points :

  • Des excédents primaires bas, en particulier cette année et en 2016 afin de rompre le mécanisme de reproduction de l’austérité et retrouver l’espace budgétaire nécessaire.
  • Ne pas ajouter des engagements et des obligations portant sur de nouvelles coupes. Aucune nouvelle baisse des salaires et des pensions, pas de mesures qui vont intensifier les inégalités sociales et ramener l’économie dans une spirale de récession.
  • Restructuration de la dette afin de mettre un terme au cercle vicieux des cinq dernières années qui oblige le pays à obtenir sans cesse de nouveaux prêts pour rembourser les précédents.
  • Un sérieux programme d’investissements, coordination des financements des investissements, notamment dans les infrastructures et les nouvelles technologies.

À ce stade, un terrain d’entente avec les institutions est en train de se créer sur une série de questions, et cela nous rend optimistes pour les possibilités d’un accord très proche. On a trouvé un terrain d’entente sur des questions telles que les objectifs budgétaires, les changements marginaux dans la TVA qui devraient fonctionner dans le sens de la redistribution en faveur des couches inférieures, mais aussi sur d’autres questions qui touchent au fonctionnement de certaines institutions pour renforcer l’administration du recouvrement fiscal et sur un certain nombre d’autres questions. En même temps, des questions restent encore ouvertes : certains membres des institutions insistent sur des propositions qui visent au changement du cadre institutionnel qui définit le fonctionnement du marché du travail, déjà déréglementé. Ces changements ne peuvent pas être acceptés.

Le paradoxe est que les mêmes personnes qui posent la question de la viabilité du système des retraites sont également celles qui insistent sur la nécessité de poursuivre les mesures mémorandaires qui prévoyaient des coupes supplémentaires. Oubliant peut-être l’une des principales causes de la faiblesse de notre système de sécurité sociale d’aujourd’hui : le célèbre PSI, la décote des fonds d’assurance qui a été réalisée selon leurs propres choix. Et aussi, bien sûr, le chômage massif lié à la crise de ces dernières années.

Ces prochains jours, cependant, nous devons doubler nos efforts afin de parvenir à une évaluation commune des tailles réelles du système d’assurances pour éviter le problème des proposition ou des estimations basées sur une vision erronée de la situation financière des fonds d’assurance. En tous cas, je veux, depuis cette tribune, assurer au peuple grec qu’il n’y a aucune possibilité, aucune probabilité que le gouvernement grec fasse marche arrière sur la question des salaires et des retraites. Les employés et les retraités ont assez souffert. Il est venu maintenant le temps de la redistribution et du partage équitable des charges. Il est venu le temps pour ceux qui jusqu’à présent ne payaient pas, de payer maintenant.

Mesdames et Messieurs,

Nous négocions avec persévérance et détermination pour arriver à un accord global incluant l’ensemble des mesures nécessaires pour assurer la croissance et l’accès rapide de la Grèce aux marchés. Ceci est le plan de réformes que nous discutons. Nous n’avons rien à cacher au peuple grec. Nous sommes francs. Il n’y a pas de bluff et nous avons des objectifs précis.

Toute autre proposition constituerait une répétition des impasses et des erreurs délibérées que certains membres des institutions ont par ailleurs admis publiquement par le passé – je rappelle le débat sur les multiplicateurs– dans le cadre d’une tentative de réduire les réactions sociales. Mais l’aveu public, pour être crédible, doit être exprimé dans la pratique et non seulement en paroles.

Le plan présenté par notre gouvernement dans le cadre des négociations, je l’avoue, n’est ni radical, ni présomptueux, ni agressif. Le plan de négociation de notre gouvernement est tout simplement réaliste et viable. Nous invitons la partie d’en face, après cinq années consécutives d’objectifs irréalistes et d’échecs continus, à rejoindre finalement le réalisme.

Nous appelons aussi au ralliement vous toutes et vous tous, et en particulier la grande majorité sociale qui nous fait confiance et dont les intérêts et les aspirations guident et motivent tous les jours notre travail. Ensemble, nous pouvons non seulement défendre les lignes nationales de négociation, mais aussi construire l’avenir d’une société juste et une économie qui se redresse et se développe. Parce que notre pays dispose d’un potentiel productif inépuisable, que nous devons mettre en valeur pour sortir de la crise avec dignité et avec la tête haute.

Traduction : Vassiliki Papadaki

 

15.05.2015

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Le mouvement syndical et l’action politique]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14945 2015-06-02T16:49:42Z 2015-06-03T16:48:29Z On a entendu beaucoup de critiques envers le mouvement syndical québécois au cours des dernières années, en provenance de la gauche. Plusieurs groupes ou personnes lui reprochaient de ne pas être très actif sur la scène des luttes sociales. On peut considérer que le mouvement syndical sort beaucoup trop peu de son chemin corporatiste. Mais la question reste la même : compte tenu de l’importance que pourrait avoir le « joueur syndical » sur la patinoire des batailles progressistes, comment améliorer son implication?

Les contraintes juridiques

Les critiques formulées à l’endroit du milieu syndical oublient souvent de prendre en compte les conséquences concrètes de la formule Rand, qui impose aux employeurs de prélever une cotisation syndicale chez touTEs les employéEs couvertEs par une unité d’accréditation donnée. Il s’agit d’une immense avancée dans le domaine des relations de travail et elle est en grande partie responsable de la santé du mouvement syndical, auquel elle confère une force et une stabilité importante. Mais en matière de luttes sociales, c’est peut-être là un talon d’Achille. Si, en effet, on peut raisonnablement présumer chez l’ensemble des travailleuses et des travailleurs d’un intérêt généralisé à voir les conditions de travail s’améliorer, il est évident que les postures politiques des membres sont fort diversifiées. L’adhésion volontaire aux grands syndicats en Europe peut reposer sur un accord minimal avec des idées politiques défendues par eux. Mais ce n’est pas le cas avec la formule Rand.

À mon sens cependant, la légitimité du mouvement syndical de s’impliquer dans les causes sociales et devrait être une évidence reconnue, pour la seule raison que la défense des intérêts des travailleuses et des travailleurs ne saurait être comprise dans un sens étriqué : l’accessibilité et la qualité des services publics, pour ne citer que cet exemple, a un impact direct sur la qualité de vie des membres d’un syndicat et, partant, fait partie des intérêts qu’un syndicat a à promouvoir. Un syndicat particulier, ou l’ensemble du mouvement syndical sont donc légitimés d’intervenir lorsque des enjeux sont débattus à ce chapitre. Dans la même veine, la participation à un « deuxième front » large et solidaire est entièrement justifiée, dans la mesure où l’intérêt des membres est en jeu. Mais il importe de relever que cette légitimité est fréquemment attaquée, et qu’elle n’est pas spontanément admise, ni encore moins partie du quotidien, au sein des membres des syndicats.

Si la formule Rand n’interdit absolument pas l’implication dans les luttes sociales, elle commande par ailleurs une pratique démocratique ouverte et rigoureuse. Or même si la pyramide démocratique est certainement transparente et effective dans les grandes centrales syndicales, il reste que l’économie générale des structures éloigne dans les faits les « membres ordinaires » des décisions. La mobilisation pour l’amélioration directe des conditions de travail pose déjà tout un défi : comment mobiliser la base syndicale sur d’autres enjeux, dans un contexte où le dynamisme démocratique n’est pas toujours facile à actualiser?

Prendre position ou agir?

Le mouvement syndical prend, sur plusieurs enjeux sociaux, des positions en général assez claires et assez progressistes. Elles sont débattues et entérinées dans les instances appropriées, mais parfois assez loin des assemblées, compte tenu de la taille des centrales. Ces positions ne trouvent pas toujours leur chemin à travers les médias (qui en font de moins en moins de cas), ni ne « remontent » pas nécessairement toujours jusqu’aux assemblées. Les grandes organisations syndicales disposent donc d’un « patrimoine » assez enviable de positions cohérentes sur une foule d’enjeux. Mais force est de constater qu’elles ont peu d’écho du côté de l’action. Des nuances s’imposent ici. D’une part il y a eu des campagnes syndicales fort utiles et d’autre part, prendre des positions progressistes demeure impératif, puisque de telles positions demeurent un préalable incontournable à toute action. Mais ce qui est relevé ici, c’est une absence fréquente de conséquences à ces positions, qui débouchent rarement sur un appel à l’action auprès des syndicats ou des membres. Cette situation fait l’affaire de tout le monde : les éléments les plus mobilisés des syndicats sont fiers de voir leurs instances se situer à gauche sur l’échiquier politique, les membres qui seraient en désaccord avec les positions prises ne s’en font pas trop, tant et aussi longtemps que ces dernières n’ont justement pas de conséquences.

Retrouver le sens de l’action politique

L’équation positions — actions, dans le monde syndical, n’a pas encore été résolue. Le problème n’est pas nouveau. On peut même se demander jusqu’à quel point la réticence à oser une véritable mobilisation, dans le champ des enjeux sociaux, n’a pas contaminé la volonté syndicale de se battre même sur l’enjeu premier des conditions de travail. On ne souviendra de la dernière négociation, où au lieu de profiter d’une mobilisation évidente de la base (75 000 personnes dans la rue!) le Front commun a finalement signé une entente salariale en dessous du décret de 2005… sans vraiment livrer bataille!

Pour plusieurs membres, leur syndicat en particulier et le syndicalisme en général n’apparaissaient plus comme les véhicules naturels de changement de la société, ni même pour leurs propres conditions de travail. Ce n’est pas un constat réjouissant. Par ailleurs, il serait totalement faux de penser que les travailleuses et les travailleurs sont démobilisés ou cyniques. Au contraire, la même tournée avait aussi constaté un intérêt certain pour les enjeux sociaux et une disponibilité, affichée en tout cas, pour l’action. Il y a eu beaucoup de réflexion et d’écrits à la CSN, ces dernières années, concernant le renouveau du syndicalisme. À cet égard, le mouvement syndical a la responsabilité urgente de démontrer qu’il est capable de générer des gains, de remporter des victoires et d’influencer le cours des choses, ce qui ne peut passer que par l’action. Heureusement, la réflexion là-dessus semble lancée.

 

*Jean Trudelle a été enseignant en physique au Cégep Ahuntsic avant de devenir président de la Fédération des enseignants et enseignantes du Québec (FNEEQ-CSN). Il a été candidat de Québec Solidaire dans le comté de Rosemont lors des élections de 2013.

 

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Le NPD et le Québec]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14941 2015-06-01T01:10:11Z 2015-06-02T00:44:27Z Dans chacune des grandes confrontations avec le Québec autour de la réforme constitutionnelle, le NPD s’est retrouvé dans le camp du gouvernement fédéral. Ainsi sous la direction d’Ed Broadbent, le NPD a appuyé le rapatriement unilatéral de la Constitution par le gouvernement Trudeau et l’adoption d’une nouvelle Constitution qui prive le Québec de son droit de veto sur les modifications constitutionnelles tout en imposant une Charte des Droits pouvant invalider des parties importantes de la Charte de la langue française. Au moment du référendum de 1995, le NPD s’est coalisé avec les autres partis fédéralistes contre la souveraineté, finalement en 2000 lors d’une initiative pour bloquer la souveraineté (la loi dite sur la « Clarté »), les députés du NPD (sauf deux) ont appuyé le gouvernement fédéral libéral.

La « Déclaration de Sherbrooke »

Dans cette histoire à géométrie variable entre le NPD et le Québec, des changements ont été apportés par Jack Layton en 2003. La petite section québécoise du NPD a adopté le texte aujourd’hui connu sous le nom de la Déclaration de Sherbrooke, qui prétend offrir une vision nouvelle pour « permettre au Québec d’embrasser le cadre constitutionnel canadien ». La Déclaration constate que la volonté des Québécois de « bâtir un projet de société solidaire… s’est faite principalement autour de l’État québécois », ce qui amène le NPD à préconiser « le fédéralisme asymétrique » qui pourrait vouloir dire un « droit de retrait avec compensation » sans « conditions ou normes appliquées au Québec sans son consentement » là où le fédéral « intervient dans des champs de juridiction exclusive des provinces ».

Ce « fédéralisme asymétrique » n’est pas une réattribution des pouvoirs, mais un processus permanent de négociation des politiques et programmes entre le Québec, Ottawa et les autres provinces et territoires, négociations qui impliquent que le Québec peut se retrouver seul contre les dix autres gouvernements. Néanmoins, la Déclaration de Sherbrooke représente une certaine ouverture de la part du NPD face aux aspirations et préoccupations du Québec qui explique sans doute la vague orange de 2011. Pour le moment en tout cas, la direction du NPD est convaincue d’être sur la bonne voie. Le projet droitier du gouvernement Harper avec son vernis de social conservatisme laisse une certaine marge de manœuvre à Mulcair qui peut alors prétendre occuper le centre de l’échiquier politique canadien. Ce recentrage est facilité du fait que la pression venant de la gauche et des mouvements sociaux reste très faible au Canada anglais.

Cette réflexion de Richard Fidler a été publiée dans la revue no.9 des NCS, Février 2013

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Le commerce, c’est la guerre]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14937 2015-05-28T19:32:43Z 2015-05-29T11:27:54Z Depuis déjà plusieurs années, la mondialisation néolibérale et ses nombreux avatars ont été décortiqués et critiqués au point où des institutions phares, associées à ce virage, ont changé de vocabulaire. La Banque mondiale, le FMI, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE) préfèrent maintenant parler de « lutte contre la pauvreté », de « bonne gouvernance », de l’importance de limiter les inégalités.

Tout en se disant émus devant le sort des brebis, les loups n’en continuent pas moins de pratiquer les mêmes politiques au nom de l’« austérité ». Les mêmes politiques de prédation financières et commerciales qui avaient mené au crash de 2007–2008 se perpétuent, aggravant les écarts entre le 1 % et le 99 %. C’est cette analyse que poursuit l’économiste africain Yash Tandon dans, Le commerce, c’est la guerre, un ouvrage publié par le Centre Europe–Tiers Monde (CETIM) de Genève .

Tandon démontre la « logique » de cette mondialisation de choc qui s’inscrit dans la lignée du commerce des esclaves africains, du génocide des populations des Amériques et des invasions meurtrières de la Chine et de l’Inde par les puissances européennes au 18e siècle. Il explique le « relookage » de ces politiques dans le contexte de la relance des impérialismes au tournant des années 1980, jusqu’à leur déploiement militariste après l’implosion de l’URSS (années 1990). Aujourd’hui, les guerres de conquête accompagnent et approfondissent les guerres commerciales orchestrées par l’OMC. Elles sont relayées par les divers accords de libre-échange et les sanctions imposées aux États « récalcitrants ».

Le trait original de l’ouvrage vient du fait que Tandon a vécu, depuis plusieurs années, ces batailles de l’intérieur, si l’on peut dire, en tant que conseiller de divers pays africains notamment l’Ouganda (son pays d’origine), le Kenya et la Tanzanie. Il a donc participé directement aux interminables rencontres et négociations au sein de l’OMC et dans le cadre des relations entre l’Union européenne et les pays du tiers-monde (l’Accord ACP). Plus tard, à titre de directeur du Centre Sud, un think tank mandaté pour soutenir les résistances du tiers-monde, il a pu suivre ces dossiers de près. Il y décrit le fonctionnement de l’OMC, notamment, comme une perpétuelle conspiration, qui se fait dans l’opacité la plus totale, et où les « petits » se font constamment mettre au pied du mur par les « gros ».

De véritables « machines de guerre » menées par des batteries d’économistes et de juristes sont à l’œuvre pour subjuguer les nations, mais également pour tromper l’opinion publique, au nord comme au Sud. Il mentionne de croustillants épisodes de cette guerre non armée comme étant la tentative en cours visant à imposer au tiers-monde le vol des ressources génétiques du monde sous couvert de « propriété intellectuelle ». Le « petit » problème » pour les « mondialiseurs », comme le rappelle Tandon, c’est la résistance des peuples. Depuis déjà quelques années, l’OMC est pratiquement paralysée. Les accords de libre-échange que les États-Unis et leurs alliés-subalternes voulaient étendre à toute la planète ont été bloqués par l’Amérique latine. Des pays « émergents » comme la Chine et le Brésil sont en mesure de faire obstacle aux programmes des pays du G7 et aux institutions qui leur sont associés. De nouveaux réseaux sont mis en place pour resserrer la coopération sud-sud, ce qui mine les puissances.

Tandon évoque une sorte de guerre de guérilla à l’échelle mondiale, non violente, pour se détacher de l’emprise impérialiste. Cette guerre de guérilla, dit-il, peut s’étendre par des milliers de « petits bateaux » qui se mettent à la mer au fur et à mesure que le grand navire du capitalisme mondial prend l’eau et commence à sombrer.

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Le capitalisme vert?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14932 2015-05-27T13:57:09Z 2015-05-27T13:57:09Z Les mesures d’austérité servent le projet néolibéral, de même que ce qu’on appelle « l’économie verte », dans la mesure où cette dernière s’inscrit dans une dynamique favorable au marché et au secteur privé, vus comme les moteurs de la transition écologique. Telle que conceptualisée au sein des institutions internationales et gouvernementales, cette économie vise l’amélioration des conditions de vie et l’équité sociale, tout en cherchant à réduire les risques environnementaux et la pénurie des ressources. On ne peut certes pas être contre ses vertus, sa volonté de rupture avec les énergies fossiles en particulier – un objectif qui fait converger de nombreuses luttes cruciales en ce moment au Québec.

Mais le hic, c’est que l’économie verte préconise, pour y arriver, l’expansion d’un capitalisme financiarisé selon lequel, pour sauver la nature, il faut en faire un capital – une idée qui fait magnifiquement l’impasse sur le fait que ce sont précisément le capitalisme et le productivisme qui sont les racines de la crise climatique et écologique mondiale. Selon cette vision, le problème fait donc partie de la solution et le salut environnemental planétaire nécessite d’attribuer enfin une valeur monétaire aux services gratuits que les écosystèmes, les forêts, ou encore les insectes pollinisateurs, par exemple, offrent à l’humanité. Après avoir marchandisé la biodiversité comme « ressource », il s’agit désormais de la marchandiser aussi comme « service ».

Cette conception marchande et technocratique de la nature est bien présente dans le discours de plusieurs groupes environnementalistes et dans la Stratégie gouvernementale de développement durable révisée 2015–2020, qui faisait l’objet de consultations en février dernier. Déployant des trésors de novlangue managériale, le Plan d’action 2013–2020 sur les changements climatiques du gouvernement du Québec affirme aussi, par exemple, que : « Le bien-être de la population québécoise et la prospérité économique du Québec dépendent d’une foule de bénéfices offerts par les écosystèmes. Les milieux naturels nous procurent une vaste gamme de services, qui se déclinent en plusieurs types : les services d’approvisionnement (eau, produits pharmaceutiques, nourriture, matériaux, etc.), les services de régulation (contrôle du climat ou de l’érosion des berges, etc.), les services culturels (récréation, tourisme, bienfaits psychologiques associés aux espaces verts, etc.) et enfin les services de soutien (formation des sols, production d’oxygène, etc.). »

Ce capitalisme vert, qui carbure à l’innovation technologique, à la financiarisation et à la spéculation, suscite résistances et questionnements à travers le monde. Nous partageons l’inquiétude de ceux et celles qui y voient une importante dérive, pour les pays du Sud en particulier, et nous avons aussi la conviction que les crises – climatique, écologique, mais aussi sociale, économique et démocratique – exigent une tout autre approche. Ce dossier, après plusieurs autres dans la même lignée, ouvre différentes portes pour continuer d’y réfléchir. Il s’agit bien de comprendre, et de toute urgence, que la nature ne nous appartient pas : c’est nous qui appartenons à la Terre. La perte de cette compréhension est en train de perturber non seulement le climat, mais notre capacité même de penser en d’autres termes que ceux de la valeur économique, de penser notre rapport au monde dans la conscience du fait que la nature est bel et bien une richesse, mais une richesse irremplaçable et inestimable, à protéger du grand casino du monde.

Catherine Caron

Extraits d’un texte paru dans Relations no 777 , mars-avril 2015

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Mouvement populaire et lutte politique]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14930 2015-05-28T20:38:04Z 2015-05-25T11:52:51Z  

Historiquement au Québec, le mouvement des travailleurs et travailleuses a été la locomotive des luttes citoyennes au vingtième siècle. Dans les années 1970, une partie du mouvement syndical déploya la stratégie dite du « Deuxième front » qui consistait à former des groupes citoyens sur une base locale afin de susciter des luttes pour combattre la détérioration des conditions de vie à l’extérieur des lieux de travail. En somme, il s’agissait de consolider sur le front social les gains obtenus pas les luttes syndicales sur les lieux de travail. De ce travail est née une importante génération de groupes populaires et communautaires. Or aujourd’hui, au-delà des succès enregistrés à cette époque, les temps ont changé. Plusieurs mouvements subissent une forme d’institutionnalisation qui amoindrit leur potentiel de transformation sociale. Entre autres, des composantes du mouvement syndical se cantonnent à la défense des intérêts de leurs membres dans une perspective corporatiste. Cette dynamique se cristallise dans une stratégie de concertation avec le patronat, ce qui fait en sorte que les travailleurs et travailleuses deviennent des « associés » des propriétaires du capital afin de maximiser les profits des entreprises. Cette évolution reflète partiellement la situation où plusieurs travailleurs se retrouvent à la défensive devant la mondialisation.

Du côté du mouvement communautaire

Pour sa part, le mouvement communautaire s’est également institutionnalisé. À ses débuts, les groupes populaires cherchaient à renforcer les luttes collectives afin de faire pression sur l’État pour que celui-ci réponde, par des politiques publiques et des programmes sociaux, à différentes problématiques sociales. Utilisant l’approche de l’éducation populaire, le mouvement communautaire visait à conscientiser les populations vivant la pauvreté de la nécessité d’une transformation d’une société qui produit cette pauvreté. Dans l’approche de l’éducation populaire, la situation de pauvreté n’était pas surtout une responsabilité personnelle, mais le résultat d’une structure inégalitaire « produisant » des pauvres. À cette vision collective de la lutte, on ajoutait une dimension essentielle qui était celle de la prise en charge des problématiques sociales par les personnes les vivant. Si cette perspective était légitime, elle se trouve aussi à l’origine de la dérive du mouvement communautaire actuel. En effet, la prise en charge individuelle et collective des problématiques sociales conduit maintenant des organismes à devenir des entités qui ne font que répondre à des problématiques individuelles, abandonnant ainsi la dimension collective et la perspective de transformation sociale.

De plus, étant profondément enracinés dans leurs milieux respectifs, des organismes communautaires deviennent des entités complémentaires ou supplétives de la mission sociale de l’État, et ce, à une fraction du prix de ce que la même intervention coûterait à l’État s’il s’en occupait lui-même. Bien sûr, cette dynamique n’englobe pas l’ensemble des groupes communautaires. Il existe toujours un mouvement communautaire, surtout dans le secteur de la défense des droits, qui essaie tant bien que mal de développer une réponse organisée aux tentatives de l’État de réduire la couverture sociale ou encore de transférer celle-ci vers les groupes communautaires.

Construire une alternative politique

En temps normal, il est plutôt difficile de coaliser différents mouvements sociaux dans une stratégie convergente de lutte anticapitaliste. Les différences sont nombreuses que ce soit en termes de l’histoire de chaque mouvement, du secteur social représenté et de ses intérêts propres, des cultures organisationnelles ou encore, du niveau d’organisation atteint par chaque secteur. Cette absence d’unité facilite la gouvernance néolibérale qui peut affronter tour à tour chaque lutte sectorielle, en utilisant son arsenal législatif, répressif et politique sans craindre une contagion de la lutte sociale aux autres secteurs. On l’a vu lors de la mobilisation étudiante de 2012 qui, malgré toute son ampleur, n’a pas pu compter sur une mobilisation de plusieurs mouvements sociaux. Pour autant, une conjonction de luttes sociales peut se produire lors d’une crise, ou encore lorsque des larges secteurs de la société sont exclus de la vie économique et politique. Ce fut le cas des révolutions dans le monde arabe où les difficultés économiques vont de pair avec une jeunesse exclue du monde du travail et sans véhicules politiques en mesure de canaliser le mécontentement.

Dans une société comme la nôtre, je suis d’avis que la seule possibilité d’articulation d’un choix pour les mouvements sociaux existera lorsqu’un parti politique deviendra l’expression des mouvements sociaux sur la scène politique. Ce parti peut permettre l’articulation d’un projet politique reprenant en grande partie la vision et les synthèses sectorielles élaborées par les mouvements sociaux. Un parti politique progressiste, de plus, peut « traduire » le langage des mouvements sociaux en un langage partisan, et donc permettre d’assoir la légitimité politique d’un projet de transformation radicale de la société. Ce projet transformateur ne peut se réaliser que si les mouvements sociaux, de façon autonome, constituent la base d’appui d’une victoire électorale qui permettra un gouvernement progressiste ayant le rapport de forces nécessaire pour implanter la transformation souhaitée.

 

 

 

 

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Lutte à la radicalisation: La nouvelle mode]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14923 2015-05-21T15:14:03Z 2015-05-22T15:11:04Z  

Il y a quelques semaines, Montréal a créé un Centre contre la radicalisation piloté par le SPVM qui interviendra, en premier lieu au Collège Maisonneuve. On a vu passer plusieurs « modes sur la violence et nos jeunes » en trente ans. Violence dans les médias, violence dans les relations amoureuses, dans les cours d’école, le suicide, la violence verbale, la lutte aux gangs de rue, l’intimidation, la cyberintimidation, les troubles alimentaires, la menace de tireur fou et cette fois; la radicalisation religieuse dans les Cégeps. Diverses formes d’un seul et même phénomène, la violence : sociale, contre l’autre et envers soi.

Chacune de ces modes « anti-violence » semble suivre un même cycle. Un événement dramatique, un petit vent de panique médiatisé et des mesures mises en place à la sauvette. Puis on mobilise l’institution par excellence qui monopolise les budgets de sécurité : la police. Les responsables mettent en place des programmes d’éducation aux conséquences criminelles des violences, et de sensibilisation à la nécessité de dénonciation. On voit circuler des lettres, des avis et des policiers dans nos institutions d’éducation, question de redonner un sentiment de sécurité et l’impression d’agir.

Avec les années, on voit l’obsession sécuritaire émerger, le gouvernement en est au point d’annoncer la fin de « la fouille à nu » dans les écoles.   Nos institutions scolaires se transforment en machine oppressante de règles, de méfiances, de contrôles et de surveillance. Peu de citoyens sont conscients de l’omniprésence de chiens renifleurs, de gardes de sécurité, de caméras vidéo panoramiques, de doubles portes autoverrouillâtes, de fouilles, de périmètre sécuritaire, de grilles cloisonnant les casiers et de présence policière font parti de la normalité de nos jeunes; surtout au secondaire. On a l’impression croissante que les menaces auxquelles font face nos jeunes sont multiples et imminentes. Ce sont autant de réalités qui, nourrissant la méfiance et les craintes, l’épisode de la « fouille à nu » devrait être la goutte qui fait déborder le vase!.

On entend souvent les élèves souligner qu’en situation de violence, ce sont les policiers qui viennent parler aux élèves; certaines directions auraient abdiqué leur rôle dans le maintien de l’harmonie sociale du milieu. Nos enfants du primaire font des exercices de « confinement barricadés » sous ordre des autorités policières; est-ce normal? Il y a de quoi se demander si une nouvelle maladie grave n’est pas en émergence au Québec « la paranoïa sociale »; maladie sur laquelle ont demande aux travailleurs sociaux et aux éducateurs spécialisés trop peu nombreux et débordés, d’intervenir. Mais ces services sont coupés.

Comment en arrive-t-on là? Le problème avec la spectaculaire violence médiatisée n’est pas qu’elle stimule ou encourage la violence; c’est qu’elle prend toute la place. Il n’y a plus d’espace, plus de lieu pour parler des moyens « non violents » de résoudre les conflits. Cette voie éducative est plus difficile à médiatiser. La conséquence directe est une ignorance quasi généralisée des solutions efficaces qui existent pour contrer les situations de violence. Est-ce la faute aux médias? Non. C’est la faute à cette fascination maladive et morbide pour la violence et la mort que l’on nourrit tous.   Le commercialisme profite à tous les niveaux de cette « dérive, ou obsession sécuritaire »; comme il profite de l’insatisfaction sexuelle par la pornographie et de l’insatisfaction de soi par les artifices de la mode. Rien de nouveau! Le commercialisme vampirise les faiblesses humaines. La violence n’en est qu’une illustration.

Mais qu’est-ce que la « non-violence »? On parle de plus en plus d’un travail de renforcement des habiletés prosociales; des habiletés neutralisant l’isolement.   Ce qu’on appelle de plus en plus les compétences de paix; soit les habiletés qui permettent d’articuler des moyens efficaces pour « dire NON » à la violence; et permettant de se sentir plus en sécurité par un soutien mutuel.   Des moyens d’action et d’intervention non violents sont en développement un peu partout, mais ils restent profondément méconnus.

Il est question ici de développer dans la population de multiples compétences. À la base, il y a les éléments de communication : la capacité d’écoute, d’affirmation respectueuse, de résolution des conflits, d’agir comme tierce partie et de participer au développement de consensus. Puis il y a des habiletés de base pour agir dans les interactions sociales : soit de nourrir l’estime de soi dans son environnement, de voir la différence comme une richesse et une opportunité, d’être capable d’identifier et d’accompagner les victimes tant en milieu communautaire que scolaire, de savoir détecter et diffuser des situations de confrontation, et de savoir se protéger physiquement sans riposte.   Dans l’angle plus politique de la question, on vise à apprendre à concilier droits et responsabilité; et à connaître les moyens, tactiques et stratégies pour affirmer ses convictions et appliquer une FORCE, « sans recours à la violence ».   Bref, on parle ici de valorisation du bien commun et de s’équiper pour le défendre efficacement.   Ces moyens sont présents un peu partout et à petite échelle. Malheureusement, la non-violence, la gamme de ces moyens efficaces pour neutraliser les violences ne sont pas spectaculaires; elles ne font donc pas la manchette. C’est une thématique qui ne peut que s’enseigner qu’avec patience; mais que beaucoup trop de nos éducateurs, surchargés, ignorent.

On se retrouve avec un environnement social, obnibulé par la peur et qui adhère facilement aux options coercitives, aux législations abusives, à la judiciarisation, à la surveillance et à la répression à outrance. Puis les gouvernements apprennent à capitaliser sur l’insécurité. On voit bien cette tendance avec les politiques guerrières; occultant totalement toute forme d’efforts de type diplomatique, de sanction non-violente ou intervention préventive. Rappelons-nous que les étudiants s’étaient insurgés contre le recrutement militaire dans les écoles en pleine offensive de guerre en Afghanistan. Même les groupes victime, ceux qui se sont radicalisés deviennent incapable d’articuler un discours sur les moyens, les tactiques et les stratégies de lutte et d’opposition non violente. Ils n’arrivent plus à croire en la capacité citoyenne de « construction de la paix ». Ils ignorent tout des mécaniques de la lutte sociale et politique sans les armes, et de la force politique qu’elle peut appliquer sur le pouvoir.

Il existe pourtant des centaines de moyens de lutte non violents documentés depuis les années « 70. Même nos jeunes qui se questionnent sur la violence sont incapables d’articuler une critique de ces violences et de ses moyens. Nos jeunes deviennent une clientèle tout aussi facilement manipulable par les porteurs du “délire sécuritaire” que les électeurs, et sont des proies faciles pour les gourous de la radicalisation. Puis c’est l’escalade de la contre-violence dans l’illusion de pouvoir faire avancer une cause ou sa révolution, une escalade qui s’accélère par de nouvelles politiques oppressives et de nouvelles dépenses de sécurité. Et, on est surpris que “l’inévitable violence dérape” en confrontation de rue, dessins meurtriers ou en séjour de “croisades jihadistes”???…

Malgré les coûts et conséquences, on invite encore nos “forces de l’ordre” et service de renseignement et de sécurité à venir à la rescousse. Plus de surveillance dans nos écoles; et plus de mesures de contrôle dans nos CÉGEPS et Université. Les nouvelles modes du jour; contrer la radicalité religieuse, et la radicalité militante.   Les services de renseignement dans le premier cas, et les gaz et matraques dans le second à l’UQAM et dans nos rues contre la radicalité étudiante. Cette radicalité issue d’un désespoir touche maintenant une partie croissante de notre jeunesse qui a de moins en moins voie au chapitre. Le masque et la confrontation symbolisent de façon croissante ce manque de confiance en nos systèmes de contrôle et de judiciarisation.   Pourtant, dans sa majorité, cette jeunesse ne revendique simplement le que maintien des privilèges que les générations précédentes se sont octroyés, dont elles ont allègrement profité et qu’il reste encore à payer. Réalisons-nous que notre société méfiante de ses jeunes fonce droit dans un mur? Faute de connaissances des alternatives à la surveillance et la violence; notre société a-t-elle fait le choix de la confrontation sociale, de la contre-violence par la répression, les caméras, les grillages et les matraques? Réalisons-nous qu’il n’y a aucune limite aux coûts de ces choix?

Encore une fois, les grandes mobilisations du premier mai furent éclipsées. Les mobilisations d’une foule d’organismes citoyens ont encore une fois passé derrière l’écran des éclats de la violence répressive. Entre-temps ces organismes pour la paix, la non-violence, la résolution des conflits et la promotion d’une richesse de la diversité; congédient, et ferment leurs portes; faute d’argent, d’attention et par ignorance.…Austérité oblige!

Et la police s’invite partout et à grands frais dans nos écoles? Sommes-nous sur la bonne voie?

2015-05-18

Normand Beaudet

Membre fondateur du Centre de ressources sur la non-violence (1987), cofondateur de la concertation d’organismes “Outils de paix” (2009) et du réseau de Fondations “Réseau des donateurs pour la paix”.

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[De la nécessité d’un féminisme matérialiste]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14920 2015-05-20T01:18:20Z 2015-05-20T11:15:04Z Parce qu’elles n’avaient pas les outils conceptuels pour nommer ce qu’elles vivaient, longtemps les femmes furent reléguées au second front de la lutte, elles le sont toujours d’ailleurs. L’analyse marxiste ne permettait pas de reconnaître les femmes en tant que classe sociale spécifique, subordonnant de ce fait leur oppression spécifique à la lutte anticapitaliste. La non-reconnaissance des femmes en tant que classe s’inscrit dans la naturalisation des rapports sociaux qui sont les leurs comme si le sexe était présocial.

Cette attitude nie le rapport d’exploitation qui unit les hommes aux femmes, en tant que catégories politiques. Mais cette tentative d’élaborer une analyse globale des oppressions, de prétendre représenter les intérêts de tous et toutes les opprimé-e-s, masquent en tout temps la reproduction de systèmes d’exploitation à travers les rangs militants. Encore aujourd’hui, les marxistes de différentes tendances nient l’existence du patriarcat en faisant de l’abolition des classes salariées/capitalistes une priorité et leur persistance est révélatrice de la présence trop peu importante de femmes au sein d’organisations socialistes.

Pourtant, nombreuses féministes ont su démontrer au niveau conceptuel la validité d’une analyse matérialiste prenant pour objet le travail des femmes. L’erreur étonnante de plusieurs marxistes est de rejeter la pertinence d’une telle analyse en raison de la gratuité de ce travail, tellement qu’il est à se demander ce qu’il reste de Marx chez les marxistes. Il leur échappe que le caractère gratuit de ce travail n’est pas dû à la nature de celui-ci, mais au groupe social qui l’effectue et par son exclusion du marché. Il leur échappe également que le système capitaliste repose en partie sur cette reproduction gratuite de la force de travail par les femmes.

Bien qu’il soit impossible de calculer la plus-value générée par celles-ci, parce qu’exclu du marché, le travail domestique, qu’il s’agisse de la préparation des repas, l’éducation des enfants et l’entretien du logement, est indispensable à la reproduction de notre existence. Ce mode de production domestique se réalise dans l’unité familiale où les femmes, exclues du marché, assurent gratuitement l’entretien du foyer, à l’avantage du mari/conjoint qui consomme la plus grande partie des produits du travail.

Ce travail est caractérisé par sa non-rémunération : « Les prestations reçues par les femmes en retour sont indépendantes du travail fourni et ne sont pas versées en échange de celui-ci c’est-à-dire comme un salaire auquel le travail effectué donne droit, mais comme un don. » Il est en effet de l’intérêt du mari de reproduire la force de travail de sa femme pour maintenir ses privilèges. Dans ce mode de production, « le partage inégal des produits [n’est] pas médiatisé par l’argent », ce faisant, la rétribution en nature ne permet même pas aux femmes de consommer librement.

L’on doit également comprendre la reproduction sexuée en tant que rapport social dans le cadre de ce mode de production; le contrôle du corps des femmes par les hommes, notamment par la contrainte à l’hétérosexualité, le mariage et le droit à l’avortement, nous démontre le caractère productif qui ressort de ce rapport, produits rapidement appropriés par les hommes.

Il nous apparaît toutefois qu’avec l’arrivée des femmes sur le marché du travail, une actualisation du cadre d’analyse des féministes matérialistes est nécessaire, même si elles continuent d’assumer, et malgré elles, la plus grande part du travail domestique. Elles ont étendu leurs activités productives à une relation salariale : garderies, écoles primaires, cafétérias, hôpitaux, secrétariat. Elles continuent d’entretenir les enfants, maris/boss, malades, mais avec une rémunération partielle, parce que leur travail devrait être naturellement gratuit.

Les femmes entretiennent en ce sens un rapport semblable à leur reproduction, jour après jour, elles sont là pour servir. Mais l’imbrication des systèmes d’exploitation soulève certaines contradictions, alors que certains capitalistes bavent devant la possibilité de vendre des services de consommation qui auparavant étaient produits dans la sphère familiale, ce que défendent certains intellectuels, les femmes continuent d’être sous-payées et soumises à une élévation toujours plus importante des standards d’entretien domestique, ce qui a pour effet de les renvoyer au foyer. Il m’apparaît en ce sens nécessaire de travailler sur les deux fronts de lutte tout en reconnaissant l’existence séparée du capitalisme et du patriarcat.

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Le colonialisme d’hier à aujourd’hui]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14876 2015-05-10T21:53:15Z 2015-05-15T11:49:37Z Au tournant du dix-neuvième siècle, l’Afrique acquiert une nouvelle importance alors que s’accélère la course aux ressources entre les rivaux impérialistes. Réunis à Berlin en 1885, les Européens découpent le continent en zones d’influence pour mettre la main sur les riches ressources minières et agricoles. Les Africains sont soumis à une prédation de nature terroriste, comme au Congo, ce conduit à la mort des millions de personnes. Des génocides sont perpétrés un peu partout.

L’esclavage est délaissé pour être remplacé par un système de travail forcé.

Malheureusement, les mouvements socialistes de l’époque ne s’engagent pas sur le terrain de la lutte anticoloniale et anti-impérialiste. En réalité, il sévit dans ces mouvements une conscience tronquée, basée sur le fait que le capitalisme représente un « progrès inévitable », une sorte de « marche irrésistible de l’histoire ». Le collaborateur de Marx, Friedrich Engels, estime que « des peuples qui n’ont jamais eu leur propre histoire, qui passent sous la domination étrangère à partir du moment où ils accèdent au stade le plus primitif et le plus barbare de la civilisation, ou qui ne parviennent à ce premier stade que contraints et forcés par un joug étranger, n’ont aucune viabilité ».

L’écrasement de la révolte en Algérie, affirme-t-il, est une chose positive, puisque les Bédouins sont une « nation de voleurs ». Plus tard, sous l’égide de la Deuxième Internationale, les socialistes collaborent à « civiliser » les nations barbares. Avec la révolution des soviets en 1917 cependant, le monde bascule. La nouvelle Union soviétique renonce à tous les traités coloniaux établis par l’ancien régime. Des liens sont créés avec les mouvements de libération en Asie. À Bakou se tient en 1920 le « Premier Congrès des peuples de l’Orient » où sont présents 2500 délégués venus de Chine, de l’Inde, de Turquie, de Perse.

Le socialiste qui, directement ou indirectement, défend la situation privilégiée de certaines nations au détriment des autres, qui s’accommode de l’esclavage colonial, qui admet des droits entre les hommes de race et de couleur différentes; qui aide la bourgeoisie de la métropole à maintenir sa domination sur les colonies au lieu de favoriser l’insurrection armée de ces colonies – ce « socialiste », loin de pouvoir prétendre au mandat et à la confiance du prolétariat, mérite sinon des balles, au moins la marque de l’opprobre.

Le rebond de l’histoire

Après la Deuxième Guerre mondiale, la révolution chinoise, à la fois anti-impérialiste et antiféodale, inaugure un cycle des grands mouvements d’émancipation sociale et nationale. Réunis à Bandung (Indonésie) en 1955, des États indépendants et des mouvements de libération nationale s’érigent en troisième pôle dans une géopolitique mondiale dominée par l’affrontement entre les États-Unis et l’Union soviétique. Au tournant des années 1960, ces mouvements se radicalisent et définissent un agenda de transformation radicale. En Amérique du Sud, cette insurrection contre le contrôle impérialiste connait un rebond imprévu à Cuba (1959).

Dans son « Message à la Tricontinentale » (une organisation fondée à Cuba pour coordonner les luttes), Che Guevara déclare qu’il faut se battre : « Le rôle qui nous revient à nous, exploités et sous-développés du monde, c’est d’éliminer les bases de subsistance de l’impérialisme : nos pays opprimés, d’où ils tirent des capitaux, des matières premières, des techniciens et des ouvriers à bon marché et où ils exportent de nouveaux capitaux des armes et toutes sortes d’articles, nous soumettant à une dépendance absolue ». Dans les années 1970, le mouvement anti-impérialiste et anticolonialiste continue d’avancer à travers les victoires marquées en Angola, au Mozambique, au Nicaragua. Le dispositif impérialiste est menacé de dislocation devant la montée des résistances. Après une période d’instabilité, les États-Unis se remettent sur un mode offensif dans les années 1980.

Le colonialisme aujourd’hui

Dans le sillon de la guerre sans fin se déploie aujourd’hui une véritable entreprise de reconquête d’un vaste « arc des crises » qui traverse l’Asie jusqu’à l’Afrique en passant par le Moyen-Orient. Au début, les États-Unis pensaient occuper militairement cette zone et procéder à une « réingénierie » politique, sociale, économique. C’était sans compter sur les résistances qui ont empêché ce plan de se réaliser, notamment en Irak, en Afghanistan, en Syrie, en Palestine. Devant tant de points de blocage, les dominants ressortent un certain nombre de vieilles recettes. Le regain d’un néonationalisme de droite couplé à l’hostilité entretenue face aux Arabes et aux musulmans s’ajoute à une remontée du racisme anti-immigrant.

L’idéologie derrière cela est de présenter la « menace » d’un ennemi à la fois « intérieur » et « extérieur », antinomique avec les « valeurs » du capitalisme et de la démocratie libérale où les zones sans droit de Gaza, Bagdad, Kaboul se combinent aux quartiers immigrants ghettoïsés dans les grandes villes capitalistes. On en vient à une autre facette de la « guerre sans fin » dans le domaine de la culture et des médias. Les lubies du politicologue conservateur Samuel Huntingdon reviennent à la mode, dans le sens d’une « guerre de civilisations » où le camp « occidental » doit se défendre dans une confrontation sans fin et sans merci.

 

 

 

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Expériences de Podemos — Pour que QS trouve son chemin]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14873 2015-05-13T23:44:43Z 2015-05-13T11:44:45Z Il n’est pas facile pour un parti comme Québec Solidaire de trouver sa voie, sa propre voix donc. À fortiori lorsqu’on vit en Amérique du Nord, au tout début du 21e siècle. Et pour nombre de ses militants et partisans, bien des questions restent en suspens, à commencer par cette interrogation de base : sur quels modèles de référence Québec solidaire devrait-il s’appuyer? La social-démocratie, ou alors puisqu’on vit au Québec » le nationalisme populaire hybride (style PQ des années 70!) ainsi que le prônent peu ou prou les partisans du réalisme? Ou peut-être, comme le rêve une petite couche de militants indignés, libertaires et révolutionnaires, la voie plus radicale de l’anticapitalisme, en s’alimentant au passage auprès d’autres expériences stimulantes comme le fut par le passé la révolution bolivarienne du Venezuela, ou plus proches de nous comme le sont les tentatives de Syriza et de Podemos? En fait, au sein de Québec solidaire tout est aujourd’hui sur la table. Formellement tout au moins!

Mais en attendant et faute de mieux, QS semble naviguer à vue, emporté par ses propres dynamiques internes et sa pratique politique quotidienne. Car le poids de son aile parlementaire et de son travail de type électoral ainsi que l’importance de la dimension « communicationnelle et médiatique » de son intervention font que tout concourt à donner l’impression que ses volontés de devenir effectivement un parti « des urnes et de la rue » ainsi qu’un un parti résolument alternatif et intervenant dans l’ensemble du champ social et politique, restent largement du domaine de l’hypothétique.

Pourrait-on faire mieux, pourrait-on faire autrement? Encore faudrait-il se clarifier les idées, dégager de grandes pistes sur le moyen et le long terme. Aujourd’hui, les exemples concrets de Syriza et de Podemos » avec tous les débats théoriques qui se sont développés alentour » ne cessent de nous interpeller en ce sens.

N’est-il pas temps que QS trouve les mots qui soient véritablement les siens et soit capable de constituer pour de larges secteurs de la population un véritable récit/discours politique de référence, original, rebelle, capable de parler à de larges secteurs de la population et de les mobiliser? Mais « sans calque ni copie », comme une « parole » en tous points adaptée à la réalité du Québec contemporain. C’est ce à quoi, avec l’horizon de la situation concrète québécoise, ce texte cherche à se faire l’écho.

Question de méthode

On ne le dira jamais assez : le propre de la période sociopolitique dans laquelle nous nous trouvons, période de transition et de crise, c’est d’amalgamer sur le mode du patchwork, éléments anciens (hérités du passé) et éléments nouveaux (portés par le devenir), mais sans que ces derniers parviennent à prendre définitivement le pas sur les premiers, la crise étant, pour reprendre la fameuse formule de Gramsci, « quand le vieux meurt et que le neuf hésite à naître ».

Il se dessine ainsi devant nous, un panorama confus et propice à bien des désorientations, tant l’on retrouve étroitement imbriqués les uns aux autres des éléments apparemment fortement contradictoires.

Par exemple, on fait face à des discours politiques du passé (avec leurs dogmes, langues de bois et références traditionnelles) et en même temps à des discours nouveaux (avec leurs audaces et volontés de ruptures acharnées, mais aussi leurs naïvetés); ou encore cette fois-ci au niveau économique, on observe la persistance d’espaces de marchés nationaux et en même temps l’existence de tendances à la globalisation et à la continentalisation des échanges; ou cette fois en termes plus idéologiques, on nous renvoie aux valeurs de la modernité (humanistes) et en même temps à des valeurs post-modernes (post-humanistes), etc. Le propre des temps présents étant précisément de faire coexister dans une même temps et espace, formes anciennes et formes nouvelles sans que les unes puissent définitivement s’imposer sur les autres.

Et pourquoi cela? Justement parce que tout en n’ayant plus d’adversaire à sa taille et en s’étant renouvelé en profondeur, le « capitalisme historique » ne cesse de faire resurgir de mêmes et anciennes contradictions, mais en les présentant sous un nouveau jour et à travers de nouvelles formes (qu’on pense en particulier à la crise environnementale).

Le défi de la fragmentation

On comprend, dès lors, les difficultés que peuvent avoir ceux et celles qui aspirent à se repérer dans ce magma apparemment informe et cherchent à définir de nouveaux récits à partir desquels pourrait par exemple se dégager un sens quelconque à l’intervention politique alternative d’une collectivité!

Chaque jour, on en fait l’expérience, y compris au Québec à travers ce qu’on pourrait appeler une fragmentation ou un morcellement généralisé des sensibilités, projets et interventions de chacun : morcellement entre jeunes et générations plus anciennes; entre militants syndicaux et militants des groupes communautaires et étudiants, ou des nouveaux mouvements sociaux (féministes, écologistes, autochtones); entre militants politiques et militants sociaux; entre partisans de la cause nationale ou partisans de la cause sociale; entre marxistes et post-marxistes, etc.

En fait, nous vivons à une époque où il est difficile d’imaginer un projet social et politique globalisant où anciennes et nouvelles générations, membres du mouvement syndical et des mouvements sociaux, leaders politiques et leaders communautaires, étudiants et travailleurs (etc.), pourraient marcher d’un même pas, être liés organiquement en participant à un même projet politique de fond de transformation sociale.

Certes, il y a bien Québec solidaire. Mais, si ce parti est bien le lieu où peuvent se rencontrer toutes ces sensibilités, on doit admettre que ces dernières ont plutôt tendance à coexister côte à côte (parallèlement) sur le mode d’une tolérance bienveillante, qu’à se fondre organiquement dans une entité véritablement nouvelle et qualitativement supérieure qui sans leur faire perdre leurs spécificités particulières, permettrait d’orienter avec une force renouvelée les efforts de tous et toutes dans une même direction. D’où la question lancinante : comment passer à une autre étape qui permettrait de faire naître au sein de QS un nouveau mode d’intervention sociopolitique beaucoup plus collectif et puissant, seul capable de le faire sortir de la marginalité qui est la sienne?

Deux préoccupations majeures

En fait, pour venir à bout de cette difficulté et tenter de trouver des voies de dépassement, il serait bon de garder en tête deux préoccupations majeures : (1) tout d’abord ne pas chercher à opposer inutilement ce qui devrait être conçu comme pouvant au contraire se compléter ou s’enrichir et au bout du compte se renforcer mutuellement; (2) ensuite parier sur le pouvoir de rassemblement et d’unification propre à l’action sociopolitique, à condition cependant de la concevoir comme une « action sociopolitique intervenante, » c’est-à-dire « stratégique, propositive et globalisante ». Ainsi, et seulement ainsi, on pourra faire de la fragmentation actuelle, non pas un évident talon d’Achille, mais à l’inverse une force nouvelle, les éléments d’une puissance collective renouvelée, recomposée.

Les expériences d’affirmation politique de gauche les plus avancées que l’on retrouve ailleurs, par exemple celles effectuées dans la première décennie des années 2000 en Amérique latine (en Bolivie, Équateur ou Venezuela), peuvent dans ce sens stimuler notre réflexion et nous éclairer. Mais là encore, en prenant toutes les précautions nécessaires, car les contextes comme les héritages historiques restent bien différents et les comparaisons fécondes ne sont pas nécessairement aisées. Il s’agit donc d’interpréter ces expériences avec nuances, en les regardant comme des « laboratoires » nous aidant à prendre du recul par rapport à nos propres pratiques politiques, et plus particulièrement celles expérimentées par QS. C’est en ce sens que nous nous réfèrerons ici à l’expérience actuelle de Podemos — tout au moins telle qu’elle nous est racontée dans la revue web Ballast.

De quelques leçons possibles à tirer de Podemos

Quelles leçons pourrions-nous tirer de cette expérience? En tout premier lieu, il faut le dire et le redire, comme le texte de Ballast en rend bien compte, Podemos nait et prend sa force et son dynamisme, d’un mouvement social, le mouvement des indignés (M15), lui-même surgissant et acquérant sa radicalité anti-système dans le sillage de la crise économique espagnole.

En fait, Podemos a réussi à offrir une traduction politique et électorale à ce mouvement social, nous faisant peut-être mieux voir au passage que si en ce début de 21e siècle l’on veut renouveler l’action politique, on ne peut le faire qu’en la pensant toute en même temps comme « action sociale et politique », comme action « sociopolitique ».

Et pour Québec solidaire, cela pourrait nous aider à comprendre toute l’importance qu’il y aurait à se doter d’une véritable politique en direction des mouvements sociaux. Ne serait-ce que pour savoir par exemple et bien prosaïquement ce que nous ferons comme parti à l’automne prochain? Resterons-nous de simples spectateurs, alors que nous avons tant de militantEs qui sont aussi mililtantEs syndicaux dans les secteurs de la santé et de l’éducation?

L’actuel succès de Podemos nous indique aussi que, contrairement aux a priori libertaires, la politique (y compris dans sa dimension électorale) a une vertu propre qui relève de sa capacité de rassembler, de réunir, en somme d’aller au-delà de revendications qui, parce que sociales, restent toujours partielles et spécifiques. La politique, prise au sens fort du terme, c’est toujours ce qui remet les êtres humains ensemble, leur permet de se constituer en une force collective agissante et « constituante ».

Certes il y a politique et politique. Mais justement, en pensant la politique, dans le sillage de Gramsci, comme l’organisation d’une puissance collective agissant dans l’ici et maintenant, comme le pouvoir de changement, comme l’art de « rendre l’impossible possible », Podemos joue sur les rapports de force réellement existant et s’ouvre à la possibilité de regrouper, à travers l’arène électorale, tout un peuple autrefois fragmenté, ou pour le moins de larges secteurs de celui-ci. Et s’il y est en partie parvenu (en sachant que rien n’est cependant joué à l’heure qu’il est!), c’est qu’il a su aussi adapter cet art de la politique intervenante aux exigences de l’univers médiatique contemporain en parvenant à se servir du pouvoir de persuasion qu’il véhicule et en le retournant contre ses adversaires (voir notamment l’émission télé culte, La Tuerka de Pablo Iglesias).

C’est aussi parce qu’il a su contrecarrer en partie l’hégémonie culturelle des classes dominantes contemporaines en mettant de l’avant un nouveau langage de la rébellion, un nouveau récit collectif d’émancipation capable de coller aux réalités concrètes d’une Espagne en crise (notamment en mettant l’accent sur l’opposition entre « ceux d’en bas et ceux d’en haut », entre le peuple et les élites », etc.). Et dans le contexte qui est le sien, cela lui a permis d’apparaître comme pouvant gagner, remporter des victoires (ne serait-ce qu’électoral) et donc faire entrer de larges secteurs de la population en luttes dans un processus possible de « transition » politique effective, c’est-à-dire dans un processus à la fois dynamique et graduel, bousculant favorablement les rapports de force entre pouvoir hégémonique et pouvoir contre-hégémonique et ouvrant la possibilité d’un approfondissement réel du changement social devenant chaque fois plus radical.

À ce niveau, bien de ces éléments pourraient être repris et adaptés par Québec solidaire, à commencer par cette conception stratégique du politique : la politique est d’abord un art de la stratégie, un art de s’insérer dans les rapports de force sociopolitique pour les modifier en sa faveur dans une conjoncture donnée. Mais il y a plus : QS aurait besoin de nouveaux mots, de nouveaux récits capables de l’aider à constituer cette synthèse mobilisante et attrayante qui serait la sienne — dans le contexte qui est le sien » et qui lui permettrait d’être avec beaucoup plus de force, tout à la fois féministe, indépendantiste altermondialiste, écologiste et préoccupée de la question sociale. Mais ces nouveaux mots et récits, en phase avec la réalité du Québec contemporain, ne pourront être trouvés que si Québec solidaire parvient à unir toutes ces aspirations si diversifiées dans une conception stratégique et intervenante de la politique pensée clairement autour de l’accession à l’indépendance du Québec.

D’indéniables limites

Certes le discours de l’actuelle direction de Podemos (incarnée dans la figure de Pablo Iglesias, mais aussi celle du numéro 2 Inigo Errejon) n’est pas exempt d’ambiguïtés et le virage qu’elle a pris l’automne dernier (au congrès de Vistalegre) est à plus d’un titre inquiétant, notamment en termes de représentation pluraliste et démocratique (voir la mise à l’écart des « cercles » de Podemos), mais aussi en termes de stratégies ordonnées autour de seules priorités électoralistes pensées sur le très court terme [1].

Par ailleurs ses volontés à faire rupture avec la gauche plus traditionnelle l’ont amenée à trop souvent — en termes idéologiques et théoriques » à avoir tendance à jeter le bébé avec l’eau du bain. Par exemple, on peut bien vouloir renouveler le discours de la contestation sociale sans pour autant être obligé d’envoyer ballader tout de la distinction gauche/droite. On peut aussi utiliser Gramsci et son concept d’hégémonie, sans pour autant le traduire dans les seuls termes post-modernes et grandement réducteurs de Laclau et Mouffe.

Une fois encore il n’y a pas lieu d’opposer ce qui devrait pouvoir se combiner et s’enrichir. Walter Benjamin déjà l’avait indiqué en son temps (il est mort en 1940) : « la politique prime l’histoire ». Ce qui veut dire par exemple qu’il existe un courant ouvert du marxisme — dont Walter Benjamin a été avec Gramsci une des figures importantes » qui a continué à faire de l’action politique et stratégique un de ses axes centraux.

Un courant qui peut parfaitement s’enrichir et se bonifier des interrogations contemporaines (féministes, écologistes, etc.) ou des meilleurs apports de la science sociale d’aujourd’hui (la théorie des « champs » de Bourdieu, le « biopouvoir » de Foucault, etc.). Tout en permettant au passage de ne pas oublier que la société est un tout, et que si tous les phénomènes sociaux ne se réduisent pas aux seules déterminations de l’économie capitaliste, ils n’en sont cependant jamais exempts. La crise de 2008 et les implacables logiques du profit poussant à un retour à « l’extractivisme » au Canada et en Amérique latine sont là pour nous le rappeler comme jamais.

C’est là pour tous ceux et celles qui aspirent non seulement à interpréter le monde, mais aussi à le changer, le grand défi posé par ces « temps présents » : comment trouver le fil qui permettrait de retrouver « cette force collective » qui à l’heure actuelle manque tant au « peuple d’en bas », aux classes subalternes du Québec? C’est tout au moins ce que — dans le contexte du Québec et de la présence de Québec solidaire » ce texte cherche à explorer. Manière de lancer ou poursuivre le débat!

 

Pierre Mouterde, sociologue, essayiste

Québec, le 2 mai 2015

 

Note :

[1] La récente démission (début mai 2015) du numéro 3 de l’organisation, Monedero, est symptomatique de ces difficultés. Puisqu’il critique justement l’idée d’un « Podemos transversal », qui s’adresserait plus à l’ensemble des électeurs, de droite comme de gauche, qu’à tous ceux qui ancrés à gauche veulent lutter contre la « caste ». Il questionne aussi le discours « populiste » au sens de Laclau, c’est-à-dire un type de discours conçu comme délibérément vague pour parler à l’ensemble du spectre politique.

 

 

]]>
0