Nouveaux Cahiers du socialisme Faire de la politique autrement, ici et maintenant... 2014-09-15T02:30:59Z http://www.cahiersdusocialisme.org/feed/atom/ Martin Joset <![CDATA[«La Banque du Sud est une alternative, pas celle des BRICS»]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14201 2014-09-15T02:30:59Z 2014-09-15T02:30:59Z Les enjeux financiers du développement n’ont plus de secrets pour Eric Toussaint. Fondateur en 1990 du Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM), ce politologue belge a notamment été associé par le gouvernement de l’Équateur au lancement de la Banque du Sud. Malgré la paralysie actuelle de cet organisme, M. Toussaint continue de croire à ce projet initié en 2007 par sept États sud-américains comme une alternative progressiste à la Banque mondiale. Il se montre en revanche sceptique quant au projet de banque d’investissement annoncé par les cinq principaux pays émergents.

 

Les BRICS annoncent vouloir créer une alternative à la Banque mondiale (BM). Une bonne nouvelle pour le développement?
Eric Toussaint : Vouloir créer une alternative à la BM serait en effet une excellente nouvelle, mais je ne crois pas du tout que ce soit le cas ici. Les cinq États qui constituent les BRICS sont des pays capitalistes émergents qui cherchent à préserver leurs intérêts, dans la mesure où le Fonds monétaire international (FMI) et la BM sont des instruments contrôlés par les grandes puissances traditionnelles. La Nouvelle banque de développement (NBD) se différencie, en promettant de ne pas mettre de conditionnalités, telles que des plans d’ajustements structurels, à ses prêts et d’appliquer – mais le fera-t-elle? – le principe : un pays-une voix. Ça ne suffit pas à en faire une alternative. Ce serait juste un moindre mal.

 

Si je résume : on échangerait une BM soumise à Washington par une NBD au service de l’impérialisme chinois?
On peut parler, à la suite de l’économiste brésilien Rui Mauro Marini, de sous-impérialisme, au sens que ces pays, Brésil et Chine en tête, investissent massivement dans les pays en développement pour défendre des intérêts politiques ou économiques propres, pas pour le développement des récipiendaires des fonds. Ce qui les différencie du vrai impérialisme, comme celui des États-Unis, c’est qu’ils n’emploient pas – encore? – de moyens militaires. À l’exception de la Russie.

 

Que serait, selon vous, une vraie alternative à la BM?
L’annonce en 2007 de la création de la Banque du Sud (BdS) représentait cet espoir. A la demande du président Rafael Correa, j’ai participé à la rédaction de la position équatorienne lors de la création de la Banque du Sud, puis à un conseil des ministres des sept pays fondateurs. L’Équateur et le Venezuela avaient une vision claire d’un établissement devant servir l’emploi et l’intégration continentale. Et des projets très concrets, comme une industrie pharmaceutique de produits génériques ou la reconnexion des pays d’Amérique du Sud par le rail, avec production de matériel roulant, qui aurait aussi signifié moins de pollution et des avancées industrielles et technologiques. La BdS, c’était encore une monnaie commune et alternative, « le sucre ». Ou l’idée de transférer des moyens des pays les mieux dotés en réserves de change vers les autres. C’était un projet d’intégration, qui tenait compte de l’intérêt des peuples et aurait pu s’élargir sans peine à l’Amérique centrale et à la Caraïbe, notamment car il se voulait transparent –  comptes publics, audits externes – et démocratique. Pour être alternatif à la BM, il fallait être un exemple, et donc ambitieux. Ainsi, il était exclu que les fonctionnaires de la BdS bénéficient d’une immunité judiciaire, contrairement à ceux de la BM… Malheureusement, ce projet est aujourd’hui paralysé. Sept ans après sa fondation, la banque n’a octroyé aucun prêt!

 

La Banque des BRICS connaîtra-t-elle un meilleur sort?
Parviendront-ils à se mettre d’accord sur des projets? On peut se demander si ces cinq pays ne s’associent pas surtout pour montrer aux puissances traditionnelles qu’ils pourraient le faire. En réalité, selon moi, ces cinq pays ont peu d’intérêts communs.

 

Ont-ils la surface financière pour faire vivre une telle banque?
Sans aucun doute! La Chine, à elle seule, possède plus de 3 000 milliards de dollars de réserves de change dont elle ne sait que faire. C’est énorme, presque deux fois le total des dettes publiques externes des pays en développement. Une bonne part de cet argent est placé en bons du Trésor américain : la Chine est la première créancière des États-Unis. Le Brésil et la Russie, également, ont des réserves très importantes. Seule l’Afrique du Sud aura de la peine à mettre les 10 milliards de dollars au capital de départ de l’établissement[1].

 

L’investissement du Brésil dans la NBD ne signe-t-il pas l’acte de décès de la BdS?
Celle-ci est déjà mal en point… Mais, avec ou sans le Brésil, l’Amérique du Sud possède encore les moyens financiers de démarrer ce projet. Selon moi, Brasilia est le principal responsable du blocage. Le Brésil possède sa propre banque de développement, la BNDES, qui investit énormément à l’étranger. Son poids, en Amérique du Sud, équivaut à celui de la Banque interaméricaine de développement et aux prêts de la BM dans la région! Le Brésil la privilégie. Il n’a participé à la BdS que pour freiner un concurrent potentiel.

 

Cet échec et les difficultés financières de l’Argentine et du Venezuela ne sont-ils pas le signe que le rêve d’indépendance latino-américain était hors de portée?
Au moment où Hugo Chávez a proposé la BdS, le projet était tout à fait raisonnable! L’erreur a peut-être été de penser qu’il fallait à tout prix mettre le Brésil dans le coup. La plupart des pays du continent ont quand même prouvé qu’ils pouvaient s’éloigner du consensus néolibéral. Des structures nouvelles ont commencé à fonctionner, telle que l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA). Il y a aussi la décision de l’Équateur, de la Bolivie et du Venezuela de se retirer du tribunal de la BM en matière d’investissement. Et l’augmentation des impôts payés par les entreprises étrangères qui exploitent les ressources naturelles. C’est insuffisant en regard du potentiel réel de ces pays et des défis à relever, mais il est encore temps : il faudrait une réaction forte dans les deux ans à venir. Des responsables gouvernementaux poussent dans ce sens. Sans quoi je crains que le sous-continent n’aille vers de grandes difficultés financières. Un scénario semblable à celui de la crise de la dette de 1982 est dans l’air.

 

Y-a-t-il des signes avant-coureurs?
Oui, les États-Unis se préparent à augmenter les taux d’intérêts qu’ils ont massivement baissés avec la crise de 2007–2008. Cela va renchérir le refinancement de la dette au moment même où les revenus des États sud-américains sont menacés par une baisse de la demande mondiale de matières premières. Je crains que ces pays ne se rendent compte d’ici deux à trois ans qu’ils ont raté une magnifique occasion, durant la décennie passée, de se doter d’instruments financiers alternatifs destinés à les blinder contre des décisions prises par les pays du Nord.

 

 

[1] Ces 10 milliards s’additionnent aux 5 milliards à verser au fonds de réserve. Voir http://www.lecourrier.ch/123071/des_brics_pour_le_developpement

 

Le Courrier, 16 août 2014

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Martin Joset <![CDATA[Contrôler la dette sans couper les services]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14193 2014-09-10T01:16:20Z 2014-09-12T11:06:16Z Le budget du Québec déposé le 4 juin annonce pour les prochaines années un sévère programme d’austérité. Au seul titre des dépenses publiques, des économies de 2,7 et 2,4 milliards de dollars sont visées pour 2014–2015 et 2015–2016, ce qui est énorme. Pour en mesurer l’ampleur, mentionnons qu’un montant de 2,4 milliards représente le coût de l’emploi de 60 000 salariés de l’État gagnant un salaire annuel de 40 000 $. Les conséquences seront dramatiques pour les services publics. Le gouvernement affirme que de telles économies sont motivées par la réduction prioritaire du poids de la dette.

 

Le poids de la dette

 

En vertu de la loi à cet effet adoptée en 2006, le gouvernement est tenu de réduire graduellement le rapport de sa dette au produit intérieur brut (PIB) pour qu’il atteigne 45 % en 2026. Il déposera à cette fin dans le Fonds des générations, au cours des cinq prochaines années, des versements annuels dont le montant cumulatif est de 11 milliards. Le rapport de la dette au PIB sera ainsi porté à 50 % en 2019, à partir de son niveau de 54,3 % en 2014.

À des fins de comparaison, il est facile de vérifier que, si aucun versement n’était effectué dans le Fonds des générations pendant cette période de cinq ans, le rapport de la dette au PIB serait néanmoins réduit en 2019 à 52,5 %. Cela signifie que, pour gagner 2,5 modestes points de pourcentage dans la réduction du poids de la dette, le gouvernement se sera privé de 11 milliards de dollars, qui manquent dramatiquement à l’équilibrage du budget.

Cela signifie aussi que, même dans la situation actuelle d’une faible croissance du PIB, le rapport de la dette au PIB diminuerait de lui-même, sans versements au Fonds des générations, en raison d’une croissance de la dette plus faible que celle du PIB. Il va sans dire que l’atteinte de l’objectif de 45 % serait reportée de quelques années. Mais qui pourrait prétendre que cela serait pire que de porter un grave préjudice aux services publics?

 

Faire le plein des revenus budgétaires

 

Depuis le déclenchement de la crise financière en 2007–2008, le solde budgétaire annuel du gouvernement est déficitaire, de sorte que sa dette augmente chaque année. Mais le gouvernement verse néanmoins chaque année des montants au Fonds des générations, dont l’objectif est de réduire cette dette! Il le fait grâce à des revenus désignés comme « dédiés au Fonds des générations », provenant des redevances hydrauliques payées par Hydro-Québec et des revenus des placements du Fonds, de l’indexation du prix de l’électricité patrimoniale, de l’exploitation minière et d’une taxe sur les boissons alcooliques. D’un milliard en 2013–2014, ils augmenteront graduellement pour dépasser les trois milliards annuels dans cinq ans.

Or, le gouvernement pourrait, par voie de législation, se dégager de son obligation de dédier ces revenus au Fonds des générations, voire abolir ce fonds. Il pourrait les transformer en revenus budgétaires réguliers, ce qui faciliterait l’équilibrage de son budget. Il pourrait par ailleurs contrôler la croissance de sa dette et faire en sorte qu’elle demeure inférieure à celle du PIB, et laisser ainsi son rapport au PIB diminuer de lui-même avec le temps. Cela ne l’empêcherait pas, en situation de difficultés économiques, de la laisser augmenter pour financer des investissements publics à des fins de stimulation de l’économie.

Voilà une option soucieuse du contrôle de l’évolution de la dette et garante du maintien des services publics, à opposer à celle, qui leur est gravement préjudiciable, du budget Leitao.

 

Presse-toi à gauche, 25 juin 2014

 

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Martin Joset <![CDATA[Négos front commun]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14188 2014-09-11T13:17:00Z 2014-09-10T11:25:14Z Au printemps dernier, un document de consultation1  sur nos demandes était officiellement lancé par le Front commun syndical 2015. Celui-ci réunit la Confédération des syndicats nationaux (CSN), la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé (APTS) et le Syndicat de la fonction publique du Québec (SFPQ).

 

Analyse de l’exécutif du SPECA des demandes soumises à la consultation

 

D’entrée de jeu, il faut saluer cet exercice de consultation par lequel chaque syndicat est invité à se prononcer sur nos demandes tout en disposant de plusieurs mois pour le faire. Il reste à espérer que ce processus mènera vraiment à des ajustements et à des amendements et que cette mise à contribution de la base sera aussi valorisée au fur et à mesure que les négociations avanceront.

On doit aussi souligner plusieurs éléments intéressants dans l’analyse présentée par le Front commun. Les effets de l’ouverture au privé, de la sous-traitance et des partenariats public-privé sont bien mis en évidence. De plus, la prolifération de mécanismes de contrôle minant notre autonomie professionnelle fait, à juste titre, partie de l’argumentaire et des demandes soumises à la consultation. Au collégial, nous avons déjà à lutter contre les mécanismes « d’assurance qualité » et nous pouvons constater localement l’augmentation du nombre de cadres, d’un côté, et le resserrement des budgets, de l’autre. Hélas, dans l’ensemble, le document comporte également des lacunes importantes.

 

Des arguments qui concèdent davantage qu’ils ne remettent en cause

 

L’inefficacité du néolibéralisme et des mesures d’austéritén’est plus à démontrer : trente ans de vaches maigres, à attendre que les crédits d’impôt aux entreprises et aux plus riches se traduisent en de meilleures conditions de vie pour les classes moyenne et populaire, trente ans à nous faire dire que nous vivons au-dessus de nos moyens et à voir nos acquis sociaux et démocratiques s’éroder… Or, à la lecture du document, on constate que les arguments ne s’attaquent généralement pas à la logique économique néolibérale. On appelle plutôt à de meilleures conditions salariales et de travail sur la base de la « pénurie et [de la] rareté de main-d’œuvre » (p. 5), des « coûts de l’absentéisme » (p. 6) et de notre « contribution, en tant que consommatrices et consommateurs, à la relance économique » (p. 7). De même, lorsqu’on appelle à un redressement supplémentaire de nos salaires si le produit intérieur brut (PIB) dépasse 1 % (p. 12), on invite nos membres à espérer la plus grande croissance économique possible, quitte à ce que celle-ci se fasse par l’inversement d’un pipeline, par la déforestation, voire même par une plus grande présence militaire canadienne à l’étranger…

Autrement dit, il semble qu’on tente de se soumettre au cadre économique dominant pour le tourner à notre avantage, probablement en se disant qu’il est plus facile de convaincre « l’opinion publique » – si une telle chose existe vraiment… – en ne sortant pas trop du cadre. Un des responsables du Comité de coordination des secteurs publics et parapublics (CCSPP) de la CSN a d’ailleurs affirmé dans un regroupement cégep que l’objectif était de rejoindre « les plus gênés » de nos membres. Bâtir un rapport de force en étant timides? Voilà une stratégie très étrange.

Nous croyons au contraire que des négociations combatives doivent d’abord et avant tout stimuler notre imagination politique et ouvrir le domaine des possibles. « Le progrès n’est que l’accomplissement des utopies », disait Oscar Wilde. C’est en sortant du cadre qu’on peut faire des gains. Des mobilisations massives seront possibles si elles se font en défense d’une vision des services publics, soutenue par des valeurs d’égalité et de démocratie. Pourquoi sommes-nous fiers de travailler dans les services publics? Parce que nous participons à la réalisation de droits fondamentaux tels que le droit à l’éducation et le droit à la santé. Parce que nos milieux de travail contribuent au quotidien à une plus grande justice sociale. Parce que des services publics peuvent être contrôlés démocratiquement par la population, non seulement afin d’éviter la corruption et le gaspillage, mais aussi afin de décider collectivement de leur orientation sur la base d’autres critères que ceux relevant de l’entreprise privée. C’est aussi et surtout pour cela que nos conditions de travail doivent être améliorées : pour permettre à nos services publics d’atteindre un standard de qualité digne d’une société juste et démocratique.

 

Faire de la lutte à la précarité une véritable priorité

 

Dans le document de présentation, on affirme vouloir « exiger du gouvernement des mesures concrètes pour inverser le processus de précarisation des emplois » (p. 7). Mais qu’est ce que cela signifie exactement? Difficile à dire. Alors que les demandes salariales sont chiffrées précisément, celle sur la précarité (« l’introduction de clauses de convention collective », p. 12) reste plutôt vague. Il faut nous assurer de faire de réelles avancées dans ce secteur. Le gouvernement annonce déjà que sa marge de manœuvre financière est inexistante et parle de gel des embauches. Selon Philippe Hurteau, chercheur à l’IRIS, cela pourrait se traduire par la substitution d’emplois réguliers par des emplois précaires, lors de départs à la retraite.

Il est pourtant impératif de faire des gains permettant de garantir une sécurité d’emploi à nos collègues arrivés plus récemment. Cela aussi peut être attrayant pour les travailleurs et travailleuses, d’autant plus que la précarité et la flexibilité sont des réalités de plus en plus répandues dans l’ensemble du monde du travail. Si le secteur public peut inspirer le secteur privé, c’est bien là… Une forte sécurité d’emploi protège des aléas de l’économie, des inévitables variations dans la demande des services. Elle permet de fonder une famille sans trop d’inquiétude, de mener des projets à plus long terme, de bâtir une carrière. Elle répond aux aspirations des forces vives des mouvements percutants des dernières années : qui a lancé les Indignés en Espagne, Occupy aux États-Unis, la grève étudiante au Québec? De manière générale, des diplômés sans emploi stable, qui craignent d’être une génération sacrifiée, des laissés pour compte. Notre demande principale doit les interpeller directement et fortement.

De la même manière, la demande en matière de conciliation famille-travail-études doit être plus concrète. Telle qu’elle est formulée, rien n’indique qu’elle nous permettrait d’obtenir davantage que ce que nous avons déjà, soit une annexe à notre convention collective qui invite les parties sectorielles, régionales ou locales à soutenir des mesures de conciliation, de même qu’une clause qui suggère l’aménagement de l’horaire (mais seulement lorsque les ressources disponibles et l’organisation de l’enseignement le permettent). Il s’agit pourtant d’une préoccupation croissante pour nos membres, que ceux-ci soient jeunes parents ou proches aidants.

 

Une dénonciation de l’austérité… absente de nos revendications

 

Observons à nouveau les arguments mis de l’avant par la CSN et le Front commun pour défendre l’importance des services publics. Jusqu’à présent, ceux-ci relèvent de l’économie orthodoxe (compétitivité des salaires, par exemple), ou alors de l’humanitaire : c’est ainsi que la campagne Merci à vous de la CSN met d’abord l’accent sur notre dévouement, notre patience, notre compassion… À l’exécutif du SPECA, nous croyons qu’une mobilisation large peut être obtenue par une défense des services publics sur le terrain politique. Nous ne pourrons obtenir de gains sans nous attaquer directement au discours de l’austérité; pour cela, il nous faut nous coaliser avec le plus grand nombre de mouvements possibles.

Dans le texte de présentation de nos demandes, on mentionne bien le « choix politique des gouvernements successifs […] de se priver de revenus » et on dénonce le fait de « privilégier la taxation à la consommation et la tarification » (p. 6) plutôt que l’impôt progressif. Mais cela ne se traduit nulle part dans les demandes soumises à la consultation. Pourtant, une demande axée sur la recherche de nouveaux revenus (par la restauration de la taxe sur le capital, par une plus forte imposition des très hauts revenus, ou par d’autres mesures telles que celles développées par la Coalition contre la tarification et la privatisation des services publics dans sa campagne 10 milliards de solutions) permettrait de déconstruire très concrètement les arguments sur la nécessité de se serrer la ceinture. Elle ouvrirait aussi la porte à la construction d’alliances plus larges avec des mouvements qui défendent des intérêts semblables aux nôtres. En effet, si le Front commun, qui représente plus de 400 000 travailleurs, n’émet aucune demande concrète à ce sujet, qui le fera? Le rôle des syndicats n’est-il pas aussi de porter ces revendications qui bénéficieraient à tous?

Où seront les citoyens lors de nos négociations? Laisserons-nous l’État et les grands médias les définir comme des contribuables que l’on saigne à blanc pour répondre à nos demandes ou ferons-nous le choix de les interpeller comme partenaires dans notre lutte? Allons-nous, comme le suggère le document du Front commun, « rallier » la population « à notre cause » (comme si ce n’était pas aussi la leur…) ou travaillerons-nous à élargir cette négociation à une lutte plus globale contre l’austérité et pour des services publics accessibles à tous et à toutes? Pour cela, il nous faut ouvrir des discussions le plus tôt possible avec ce que le Québec compte d’organisations progressistes, afin de réfléchir à des manières d’articuler des revendications syndicales et sociales. La Coalition contre la tarification et la privatisation des services publics et le mouvement étudiant ont déjà fait du travail exemplaire à cet égard : c’est au tour du Front commun de faire sa contribution en ce sens.

 

Au-delà du défaitisme : contrer le recours aux lois spéciales

 

La fin du texte de réflexion du Front commun souligne que « certains, parfois amers des dernières rondes de négociation, risquent de nous rappeler que peu importe l’ampleur de nos actions, le résultat risque d’être décevant face à un employeur législateur. Nous aurons à combattre cette forme de défaitisme » (p. 8). Mais d’où vient ce défaitisme?

Une telle question est complexe et les réponses sont multiples; notre époque, dans son ensemble, n’est pas rose. Néanmoins, dans le cas du mouvement syndical, un phénomène est particulièrement démobilisateur : le recours aux lois spéciales. En 2005, les négociations se sont terminées par un décret établissant de force nos conditions de travail. Plusieurs membres ayant vécu cette période se demandent donc, à juste titre : « À quoi bon se mobiliser si tout se termine par un décret? »

Nous croyons qu’une réflexion sérieuse sur cet obstacle de taille est de mise depuis longtemps. Tout le mouvement syndical est confronté à une judiciarisation croissante. Ce que nous pouvons et ne pouvons pas faire est de plus en plus encadré par des juges et des avocats. Rendons-nous à l’évidence : notre droit de grève est pratiquement inexistant. Il nous faut désormais nous battre pour améliorer les conditions dans lesquelles nous exerçons nos droits syndicaux, et cette bataille ne peut pas être seulement juridique.

La grève étudiante de 2012 est ici riche en enseignements. Lors du Printemps érable, les étudiants en grève et la population en général ont été confrontés à une loi spéciale, d’une ampleur sans précédent, qui restreignait le droit de manifester sans itinéraire préalablement annoncé aux autorités. Bien que des démarches juridiques aient été rapidement initiées, c’est une résistance politique – le mouvement des casseroles – qui a su affaiblir cette loi et sa légitimité. On a pu constater qu’une loi spéciale n’était pas un Act of God et, qu’au contraire, elle pouvait nuire au gouvernement qui l’avait fait adopter. À ce moment, le mouvement syndical a montré qu’il accusait un retard face à la partie mobilisée de la population : alors que la manifestation du 22 mai 2012 se transformait en la plus grande opération de désobéissance civile de l’histoire du pays, les centrales syndicales enjoignaient en vain les manifestants à suivre le trajet dévoilé aux autorités.

Le Front commun doit s’inspirer de ces événements et réfléchir dès maintenant aux manières de faire monter le coût politique du recours à une loi spéciale. Pour se mobiliser, les membres doivent sentir qu’il est possible d’agir pour prévenir l’adoption de ces lois et pour y résister activement advenant une adoption. Pour cela, ils doivent savoir dès le départ ce que leur centrale entend faire advenant une loi spéciale, au-delà des communiqués de presse de circonstance dénonçant un décret « inique » et « odieux ».

Le Front commun nous invite à combattre le défaitisme « en rappelant que l’histoire du mouvement syndical est marquée de grandes victoires ». À notre tour de rappeler à nos représentants syndicaux que les plus grandes victoires ont presque toujours été obtenues en défiant la loi en vigueur. Rappelons-le à nouveau : on ne fera pas de gains en étant timides.

 

SPECA-Hebdo, vol. 35, n° 01

1 CSN, FTQ, SISP, Front commun 2015 / Assurer la pérennité de nos services publics http://seeclg.files.wordpress.com/2013/09/consultationfrontcommun.pdf

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Martin Joset <![CDATA[Recolonisation des terres des Premières nations]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14179 2014-09-06T00:24:23Z 2014-09-08T11:56:06Z Visionnez le Rapport Piment n° 80 au sujet de l’atelier Recolonization of First Nations’ Lands, tenu le 21 août 2014 à l’occasion du Forum social des peuples, à Ottawa.

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Martin Joset <![CDATA[L’université populaire des NCS : mission accomplie]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14176 2014-09-05T23:53:37Z 2014-09-08T10:45:28Z L’université populaire a eu lieu comme prévu les 21, 22 et 23 août à l’Université d’Ottawa dans le cadre du Forum social des peuples (FSP). Environ 1000 personnes ont participé aux diverses sessions, ce qui, osons le dire, est tout un succès. Au FSP comme tel, il y a eu plus de 6 000 inscritEs, venant de plusieurs régions et de plusieurs secteurs. Même si on observait une prédominance québécoise, il y avait également une participation substantielle des camarades du Canada dit anglais et des Autochtones.  

 

Le tribunal populaire

Plus de 150 personnes ont participé au tribunal populaire pour juger le gouvernement Harper dans son opération de saccage de l’assurance-chômage. Ce tribunal a été coordonné par Jacques Beaudoin du Mouvement Action-Chômage de Montréal. Selon Jacques, le résultat a été très positif : « La forme utilisée s’est avérée fort efficace. Nous avons reçu par la suite de bons commentaires, y compris de la part de militants impliqués dans la coalition, mais qui nous ont dit avoir néanmoins appris plusieurs choses sur la réforme ». En plus d’atteindre un objectif pédagogique très utile, la rencontre a permis de faire la jonction entre des militantEs du Québec et de l’Ontario. 

 

« Du travail bien fait » (Stéphane Chalifour, membre des NCS) :

« Les NCS se sont démarqués par la diversité des invitéEs, la rigueur et la profondeur des exposés et des débats. L’indépendance des NCS est garante de leur crédibilité. Nous ne sommes pas à la remorque de syndicats ou de partis et il semble qu’après plusieurs années, une réputation de qualité et de professionnalisme fasse son œuvre. »  

 

« Toujours aller plus loin » (Pierre Mouterde, Presse-toi-à-gauche) :

« Il reste difficile de faire un bilan global de ce Forum social des peuples dont on peut dire néanmoins qu’il a été un véritable succès en termes de variété des débats et d’assistance provenant de tous les coins du Canada. Mais il y a encore loin de la coupe aux lèvres, et au-delà d’un optimisme, certes nécessaire bien que souvent de façade, bien des questions pourtant décisives sont restées en suspens. Notamment celles tournant autour de la crise de la représentation politique qui frappe aujourd’hui tout un chacun, et partant celles de la crise de stratégie politique dont nous ressentons à gauche si vivement les effets paralysants, en particulier au Québec à travers la question nationale. Comme si, malgré nombre de constats semblables et souvent percutants, on ne cessait pas de rester dans le flou quant aux solutions à apporter. Et comme s’il restait un énorme travail de clarification à mener. »

 

« Le leadership québécois » (Véronique Brouillette, militante de la CSQ) :

« Le Québec a été sans contredit un leader dans cet événement (même si on ne veut pas trop que ça paraisse…). Le fait que l’université d’été des NCS se tienne pendant le Forum a TRÈS FORTEMENT contribué à élever le niveau des débats. Plusieurs personnes (même parmi les « non-NCS ») l’ont souligné. Ce que j’ai particulièrement aimé des ateliers des NCS était justement de faire « converger » les groupes ou de montrer l’interdépendance des luttes, ce qui est un défi, même dans un Forum social des peuples… »   

 

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Martin Joset <![CDATA[Des tribunaux pour détrousser les États]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14174 2014-09-05T00:48:56Z 2014-09-06T11:09:09Z Des multinationales qui traînent des Etats en justice pour imposer leur loi et faire valoir leurs « droits », cela ne relève pas du fantasme : on compte déjà plus de cinq cents cas dans le monde.

Il a suffi de 31 euros pour que le groupe français Veolia parte en guerre contre l’une des seules victoires du « printemps » 2011 remportées par les Égyptiens : l’augmentation du salaire minimum de 400 à 700 livres par mois (de 41 à 72 euros). Une somme jugée inacceptable par la multinationale, qui a porté plainte contre l’Égypte, le 25 juin 2012, devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), une officine de la Banque mondiale. Motif invoqué? La « nouvelle loi sur le travail » contreviendrait aux engagements pris dans le cadre du partenariat public-privé signé avec la ville d’Alexandrie pour le traitement des déchets[1]. Le grand marché transatlantique (GMT) en cours de négociation pourrait inclure un dispositif permettant ainsi à des entreprises de poursuivre des pays – c’est en tout cas le souhait des États-Unis et des organisations patronales. Tous les gouvernements signataires pourraient alors se trouver exposés aux mésaventures égyptiennes.

Le lucratif filon du règlement des différends entre investisseurs et État (RDIE) a déjà assuré la fortune de nombreuses sociétés privées. En 2004, le groupe américain Cargill a, par exemple, fait payer 90,7 millions de dollars (66 millions d’euros) au Mexique, reconnu coupable d’avoir créé une nouvelle taxe sur les sodas. En 2010, la Tampa Electric a obtenu 25 millions de dollars du Guatemala en s’attaquant à une loi plafonnant les tarifs de l’électricité. Plus récemment, en 2012, le Sri Lanka a été condamné à verser 60 millions de dollars à la Deutsche Bank, en raison de la modification d’un contrat pétrolier[2].

Encore en cours, la plainte de Veolia a été déposée au nom du traité d’investissement conclu entre la France et l’Égypte. Signés entre deux pays ou inclus dans des accords de libre-échange, il existe plus de trois mille traités de ce type dans le monde. Ils protègent les sociétés étrangères contre toute décision publique (une loi, un règlement, une norme) qui pourrait nuire à leurs investissements. Les régulations nationales et les tribunaux locaux n’ont plus droit de cité, le pouvoir se voyant transféré à une cour supranationale qui tire sa puissance… de la démission des États.

Au nom de la protection des investissements, les gouvernements sont sommés de garantir trois grands principes : l’égalité de traitement des sociétés étrangères et des sociétés nationales (rendant impossible une préférence pour les entreprises locales qui défendent l’emploi, par exemple); la sécurité de l’investissement (les pouvoirs publics ne peuvent pas changer les conditions d’exploitation, exproprier sans compensation ou procéder à une « expropriation indirecte »); la liberté pour l’entreprise de transférer son capital (une société peut sortir des frontières avec armes et bagages, mais un État ne peut pas lui demander de partir!).

Les recours des multinationales sont traités par l’une des instances spécialisées : le CIRDI, qui arbitre le plus d’affaires, la Commission des Nations unies pour le droit commercial international (CNUDCI), la Cour permanente de La Haye, certaines chambres de commerce, etc. Les États et les entreprises ne peuvent, le plus souvent, pas faire appel des décisions prises par ces instances : à la différence d’une cour de justice, une cour d’arbitrage n’est pas tenue d’offrir un tel droit. Or l’écrasante majorité des pays ont choisi de ne pas inscrire la possibilité de faire appel dans leurs accords. Si le traité transatlantique inclut un dispositif de RDIE, ces tribunaux verront en tout cas leur emploi du temps bien garni. Il existe 24 000 filiales de sociétés européennes aux États-Unis et 50 800 succursales américaines sur le Vieux Continent; chacune aurait la possibilité d’attaquer les mesures jugées nuisibles à ses intérêts.

 

Pour qu’advienne le paradis sur terre des avocats d’affaires

 

Voilà près de soixante ans que des sociétés privées peuvent attaquer des États. Le procédé a longtemps été peu utilisé. Sur les quelque 550 contentieux recensés à travers le monde depuis les années 1950, 80 % ont été déposés entre 2003 et 2012[3]. Pour l’essentiel, ils émanent d’entreprises du Nord – les trois quarts des réclamations traitées par le CIRDI viennent des États-Unis et de l’Union européenne – et visent des pays du Sud (57 % des cas). Les gouvernements qui veulent rompre avec l’orthodoxie économique, comme ceux de l’Argentine ou du Venezuela, sont particulièrement exposés (voir carte).

Les mesures prises par Buenos Aires pour faire face à la crise de 2001 (contrôle des prix, limitation de sortie des capitaux…) ont été systématiquement dénoncées devant les cours d’arbitrage. Arrivés au pouvoir après des émeutes meurtrières, les présidents Eduardo Duhalde puis Néstor Kirchner n’avaient pourtant aucune visée révolutionnaire; ils cherchaient à parer à l’urgence. Mais le groupe allemand Siemens, soupçonné d’avoir soudoyé des élus peu scrupuleux, s’est retourné contre le nouveau pouvoir – lui réclamant 200 millions de dollars – quand celui-ci a contesté des contrats passés par l’ancien gouvernement. De même, la Saur, une filiale de Bouygues, a protesté contre le gel du prix de l’eau au motif que celui-ci « port[ait] atteinte à la valeur de l’investissement ».

Quarante plaintes ont été déposées contre Buenos Aires dans les années qui ont suivi la crise financière (1998–2002). Une dizaine d’entre elles ont abouti à la victoire des entreprises, pour une facture totale de 430 millions de dollars. Et la source n’est pas tarie : en février 2011, l’Argentine affrontait encore vingt-deux plaintes, dont quinze liées à la crise[4]. Depuis trois ans, l’Égypte se trouve sous les feux des investisseurs. Selon une revue spécialisée[5], le pays est même devenu le premier destinataire des recours de multinationales en 2013.

Pour protester contre ce système, certains pays, tels le Venezuela, l’Équateur ou la Bolivie, ont annulé leurs traités. L’Afrique du Sud songe à suivre cet exemple, sans doute échaudée par le long procès qui l’a opposée à la compagnie italienne Piero Foresti, Laura De Carli et autres au sujet du Black Economic Empowerment Act. Cette loi octroyant aux Noirs un accès préférentiel à la propriété des mines et des terres était jugée par les Italiens contraire à l’« égalité de traitement entre des entreprises étrangères et les entreprises nationales[6] ». Étrange « égalité de traitement » que ces patrons européens revendiquent alors que les Noirs sud-africains, qui représentent 80 % de la population, ne possèdent que 18 % des terres et que 45 % vivent sous le seuil de pauvreté. Ainsi va la loi de l’investissement. Le procès n’est pas allé jusqu’au bout : en 2010, Pretoria a accepté d’ouvrir des concessions aux demandeurs transalpins.

 

[1] Fanny Rey, « Veolia assigne l’Égypte en justice », Jeune Afrique, Paris, 11 juillet 2012.

[2] « Table of foreign investor-state cases and claims under NAFTA and other US “trade” deals », Public Citizen, Washington, DC, février 2014 ; « Recent developments in investor-state dispute settlement (ISDS) », Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), New York, mai 2013.

[3] Shawn Donan, « EU and US pressed to drop dispute-settlement rule from trade deal », Financial Times, Londres, 10 mars 2014.

[4] Luke Éric Peterson, « Argentina by the number : Where things stand with investment treaty claims arising out of the Argentine financial crisis », Investment Arbitration Reporter, New York, 1er février 2011.

[5] Richard Woolley, « ICSID sees drop in cases in 2013 », Global Arbitration Review (GAR), Londres, 4 février 2014.

[6] Andrew Friedman, « Flexible arbitration for the developing world : Piero Foresti and the future of bilateral investment treaties in the global South », Brigham Young University International Law & Management Review, Provo (Utah), vol. 7, n° 37, mai 2011.

 

Le Monde diplomatique, juin 2014

 

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Martin Joset <![CDATA[Élargir la lutte pour la protection de nos retraites]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14169 2014-09-01T21:42:28Z 2014-09-04T11:12:26Z La lutte contre les objectifs du projet de loi 3 sur les fonds de retraite des employéEs du secteur municipal s’amplifie. Avec raison! Car ce sont tous les régimes de retraite complémentaires qui pourront souffrir de l’adoption de cette loi telle qu’elle est libellée en ce moment. L’attitude fermée même braquée du gouvernement ne laisse rien présager de bon.

 

Pourquoi?

 

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Si on se concentre sur le déroulement de l’actuelle entreprise libérale, les vraies raisons, jamais explicitées, commencent à devenir un peu plus claires. Tout le discours pour défendre ce projet de loi a noyé le poisson et semé la confusion. Bien sur, certains aspects, gros comme des poteaux de téléphone, ne sont pas passés inaperçus et ont soulevé la contestation. Des réaménagements des structures des fonds et des coupures dans leurs prévisions qui iraient jusqu’à toucher les actuelLEs retraitéEs ne passent pas la rampe. Encore une fois, avec raison! Le gouvernement s’entête à soutenir qu’il veut ainsi protéger la capacité de payer des contribuables. M. Couillard a même osé déclarer lundi dernier, le 11 août, qu’il ne se trouvait aux tables de négociation habituelles que les syndicats et les dirigeantEs municipaux-ales, que les contribuables n’y étaient pas représentéEs. Depuis quand, dans notre société encore un tant soit peu démocratique, les édiles municipaux, dûment éluEs ne sont-ils pas les représentantEs des contribuables-électeurs-rices? Comme ineptie on aura rarement vu mieux! Donc, que vise vraiment le gouvernement?

C’est maintenant bien connu, il y a de la bonne volonté du côté syndical pour améliorer le rapport des parties payantes en regard des fonds de pension. À Montréal d’ailleurs, les employéEs cols bleus et les pompiers ont signé une entente sérieuse sur ce point lors de leurs dernières négociations. Et ils ne sont pas les seulEs. Il est de notoriété publique également que tous ces fonds ne sont pas en difficulté, loin s’en faut. Seule une minorité est dans une situation financière précaire. L’ancien gouvernement péquiste avait d’ailleurs déposé un projet de loi qui ne visait que cette minorité dans le but de la rendre solvable.

Que cherche donc l’actuel gouvernement avec le projet de loi 3, puisque ses arguments ne tiennent décidément pas la route? Créer une crise dans la foulée de ce que son prédécesseur a fait face aux étudiantEs? Quel intérêt trouve-t-il à suivre les demandes des maires de Québec, de Montréal et d’autres villes? Une réponse intéressante a été avancée par Mme Danielle Pilette de l’UQAM sur les ondes de RDI un peu plus tôt cette semaine. Selon elle, cela a à voir avec les demandes de ces municipalités pour une augmentation de leur autonomie et de leurs responsabilités. Il semble bien que ce ne soit pas le cas de toutes les membres de L’union des municipalités du Québec. La réponse aurait été positive de la part de l’actuel gouvernement ou du précédent, (cela est à voir), mais qu’il faudrait que cela se fasse à coût nul. Donc il faut trouver les sous quelque part. La participation municipale aux fonds de pension de leurs employéEs est devenue une cible de choix. Les sommes sont conséquentes. Dans ce contexte, les contribuables ont le dos large et vive la transparence!

NOUS AVONS TOUT À FAIT RAISON DE NOUS OBJECTER À FAIRE LES FRAIS D’UNE POLITIQUE NON DÉCLARÉE!

 

Une attaque de plus

 

Mais il ne faut pas se tromper. Cette attaque n’en est qu’une parmi d’autres. Le mouvement est déjà en marche et il n’a pas fini d’avancer. Les négociations du secteur public sont à l’ordre du jour pour la prochaine année et le secteur privé n’est pas en reste. En ce moment, les travailleurs-euses d’Arcelor Mital à Sorel-Tracy ont vécu un lock-out précisément sur cet enjeu.

Les règles néolibérales comportent la surexploitation de la main-d’œuvre. Les attaques contre tout ce qui avait été acquis au temps du keysianisme comme bénéfices marginaux ont commencé au cours des années soixante-dix et n’ont fait que s’amplifier depuis. La syndicalisation l’a aussi été et les idées individualistes ont été cultivées pour arriver à détruire la solidarité des travailleurs et travailleuses, cheville ouvrière des conditions de travail antérieures, [parmi lesquelles] la protection des revenus de retraite. Car les régimes de retraite sont une conquête syndicale. Aucun gouvernement au pays ne s’est jamais préoccupé de cet aspect de la vie des travailleurs-euses. Le gouvernement fédéral, sous la pression de l’ancêtre du NPD, le CCF, a introduit la pension de la Sécurité de la vieillesse et, beaucoup plus tard, sous la pression des populations et certains partis politiques, le Régime de pensions du Canada – RRQ au Québec. En 2012, le gouvernement conservateur a refusé d’y apporter des améliorations. L’effet combiné de ces deux régimes ne donne pas des revenus décents pour vivre dans nos sociétés.

Au Québec, comme ailleurs au Canada, c’est dans les entreprises syndiquées et le secteur public qu’ils sont principalement présents. Ils sont donc le fruit des négociations locales entre les syndiquéEs et les parties patronales qui y trouvaient leur compte d’ailleurs. C’est le virage vers l’augmentation de la distribution des plus-values vers les actionnaires aux dépens des travailleurs-euses, qui induit ces tentatives de captation d’un bénéfice acquis. Dans la situation qui est devant nous en ce moment, le gouvernement se comporte comme un conseil d’administration tout-puissant qui change unilatéralement les règles du jeu en cours de partie alors qu’il n’y était pas présent jusqu’à maintenant sauf dans le secteur public. C’est une pratique connue dans le secteur privé. Rappelons-nous le cas des travailleurs-euses et retraitéEs de la compagnie de papier de Québec il y a deux ou trois ans : c’est exactement ce qui leur est arrivé. On pourrait faire une longue liste de situations semblables.

Il est particulièrement odieux que le gouvernement vienne rejeter les résultats de négociations menées de bonne foi signées par les deux parties en cause. Encore une fois, travailler à rectifier les mauvaises conditions de certains fonds est une chose; vouloir mettre la main sur les revenus accumulés par les syndiquéEs pour leur retraite en est une autre. Les protestataires, quelle que soit leur catégorie, ont raison de dire qu’il s’agit de vol. On ne peut qu’espérer que la résistance donnera des résultats.

 

Élargir la lutte

 

Mais il faut que cette bataille soit le déclencheur d’une lutte plus large pour des revenus de retraite décents pour tous ceux et toutes celles qui travaillent. Il est intéressant d’entendre le secrétaire général de la FTQ, cette semaine sur les ondes d’Ici Radio-Canada, signaler que le scandale est du côté de la masse des travailleurs-euses qui sont sans régimes complémentaires et non du côté de ceux et celles qui bénéficient des régimes existants.

Intéressant également de voir des associations diverses de retraitéEs et de personnes âgées comme la FADOQ supporter les revendications des protestataires. Il faut absolument que se développe un large front de lutte sur cet enjeu. Les lois canadiennes et québécoises ne donnent aucun droit à des revenus décents pour la retraite. Les programmes en place, tels qu’ils sont, ne permettent à personne de vivre décemment. Les « véhicules » inventés par le fédéral pour soi-disant inciter les individus à épargner ne font que faire faire des bénéfices aux banques et autres institutions financières. Si les revenus des personnes âgées se sont améliorés au fil des années, il y a encore trop de gens qui survivent tout juste avec de très petits revenus. L’augmentation du chômage et les baisses de salaires qui prévalent depuis bon nombre d’années ne font rien pour améliorer les choses dans l’avenir. Une grande partie de ces personnes sont des femmes.

Il y a quelques années, dans la foulée de la révision du Régime de pensions du Canada et de la RRQ, une coalition des femmes syndiquées et du mouvement féministe demandait des améliorations majeures à ces régimes pour que les particularités des femmes soient prises en compte. Elles sont celles qui bénéficient le moins des régimes à prestations déterminées (ceux qui sont dans la mire actuellement) et même de la RRQ. Elles ont des parcours de travail moins longs, avec plus de manques, que ce soit à cause du chômage ou des charges familiales, et elles leurs revenus sont moins élevés en moyenne que ceux des hommes. Leurs rentes sont donc conséquentes : moins importantes.

Il est urgent, avec le creusement des règles néolibérales, qu’une coalition des organisations de retraitéEs, de personnes âgées et de travailleurs-euses s’empare de cet enjeu, détermine des objectifs décents à atteindre et mobilise la population pour cette lutte absolument nécessaire. Le devoir d’équité entre les générations passe par là également.

Bien des modèles de constitution de fonds pour la retraite existent. Nos orientations devraient aller vers les plus universels qui donneront des revenus raisonnables pour la dernière partie de la vie et sortiront de sa fâcheuse position la masse qui végète actuellement dans la pauvreté.

 

Presse-toi à gauche, 26 août 2014

 

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Martin Joset <![CDATA[La consultation bidon n’arrêtera pas la mobilisation citoyenne]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14164 2014-09-01T21:10:14Z 2014-09-02T11:29:13Z Au fur et à mesure que se précisent les détails de la commission parlementaire annoncée par le gouvernement péquiste sur l’oléoduc d’Enbridge, la déception se fait palpable parmi les groupes citoyens mobilisés contre les projets de pipelines visant à transporter le pétrole des sables bitumineux.

 

Un simulacre de consultation

 

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Alors que les groupes écologistes québécois souhaitaient une consultation publique en bonne et due forme sur le projet d’inversement du flux de la ligne 9 d’Enbridge, le gouvernement Marois a répondu par une simple commission parlementaire dont le mandat est tellement restreint qu’elle en est risible.

Non seulement cette commission est limitée à un dérisoire 6 jours d’audience publique mais les groupes citoyens en sont exclus, le gouvernement les contraignant à ne soumettre que des mémoires écrits. En outre, seulement cinq groupes écologistes ont été convoqués aux audiences et la durée maximale de l’exposé de chacun de ces organismes ne sera que de 10 minutes avec un maximum de 35 minutes permis pour l’échange subséquent avec les membres de la commission. La touche finale à ce simulacre de consultation est fournie par les conditions exceptionnelles accordées à Enbridge : celle-ci ne sera questionnée que par les parlementaires membres de la commission pour une durée ne dépassant pas les 90 minutes. Enbridge évitera ainsi le contre-interrogatoire serré et public que lui aurait servi une authentique contre-expertise indépendante.

Le caractère expéditif et bâclé de la commission parlementaire – elle est tenue de soumettre son rapport à l’Assemblée nationale au plus tard le 6 décembre – révèle encore une fois le parti-pris du gouvernement péquiste en faveur des pipelines traversant le territoire québécois. En effet, la politique pétrolière du gouvernement Marois s’oriente vers une intégration à double volet dans le système énergétique nord-américain : l’ouverture du territoire québécois aux pipelines transportant le pétrole des sables bitumineux en direction des ports de l’Atlantique (Ligne 9 d’Enbridge, projet Energy East de Transcanada) ET l’exploitation des réserves québécoises de pétrole non-conventionnel (Anticosti, Old Harry). Le tout, bien sûr, sous l’œil vigilant des grandes multinationales du pétrole et leurs alliés politiques à Ottawa et à Calgary.

 

Un emballage « vert » peu crédible

 

Toutefois, le double discours du gouvernement Marois passe de plus en plus mal. En effet, comment peut-on concilier deux objectifs totalement contradictoires soit, d’une part, la production et le transport accru du pétrole en sol québécois et, d’autre part, la réduction des gaz à effet de serre? La réponse est bien simple : c’est impossible et il s’ensuit que la transition énergétique dont s’époumone le Parti québécois n’est rien d’autre que de la poudre aux yeux.

Mais certains dans les rangs gouvernementaux s’activent tant bien que mal pour défendre l’indéfendable. Le dernier en ligne n’est nul autre que Scott McKay, ancien dirigeant du Parti vert mais rallié de longue date au PQ[1]. Sans l’ombre d’une gêne ce dernier (tout comme Daniel Breton, lui aussi ancien dirigeant du Parti vert), s’évertue à promettre qu’une simple régulation de l’exploitation et du transport pétrolier jumelé à l’électrification des transports serait la voie à suivre pour un Québec plus vert. Mais ce soi-disant pragmatisme, qui reprend en gros les recommandations de la Banque Mondiale, du FMI ou de la Commission européenne, ne mène qu’au cul-de-sac constaté par les grandes organisations écologistes à la Conférence internationale sur le climat de Varsovie[2]. Alors que le réchauffement de la planète s’accélère et que les gaz à effet de serre ont atteint un seuil critique, les pays développés sous l’emprise des lobbies pétroliers et financiers préfèrent se lancer dans une course folle à l’exploitation hautement toxique des hydrocarbures non-conventionnels (sables bitumineux, pétrole et gaz de schiste ainsi que, à brève échéance, le forage dans les sous-sols de l’océan Arctique) quitte à maquiller le tout d’un label « économie verte » de moins en moins crédible.

Triste à dire, mais avec ce virage pétrolier du PQ, le Québec serait en bonne voie de rejoindre les grands cancres environnementaux que sont les « dirty four » : les États-Unis, le Japon, l’Australie et le Canada.

 

Bloquer les pipelines : une bataille stratégique

 

Mais quelles que soient les manoeuvres péquistes, la mobilisation contre les pipelines, déjà bien engagée au Québec, se poursuivra. Loin de se laisser abattre, les groupes citoyens sont à peaufiner de concert avec les groupes écologistes une stratégie qui combinerait des présentations critiques devant la commission parlementaire avec des activités externes de dénonciation du caractère factice de cette consultation.

Car le cœur de la campagne visant à bloquer les pipelines en territoire québécois réside dans la poursuite des campagnes de sensibilisation et de mobilisation populaire, et non dans le lobbyisme auprès de ministres ou de parlementaires péquistes soit-disant « amis ». Le moratoire sur les gaz de schiste fut gagné de haute main par une vaste mobilisation citoyenne en dépit des manœuvres du gouvernement libéral de Charest et de ses alliés de l’industrie pétrolière. En Colombie-Britannique et aux États-Unis ce sont de vaste coalitions regroupant environnementalistes, progressistes et communautés autochtones qui ont freiné les pipelines Northern Gateway et Keystone XL, et non pas la « bonne volonté » du gouvernement libéral en CB ou celle d’Obama aux USA.

C’est précisément ce que redoute le plus l’industrie des sables bitumineux. L’expansion vers les ports de l’Atlantique lui est vitale pour surmonter l’enclavement relatif imposé par l’échec des pipelines allant vers l’ouest (Northern Gateway) ou le sud (Keystone XL). Une sourde inquiétude se répand maintenant dans la presse financière canadienne : la profitabilité des producteurs albertains ne ferait que baisser au courant des prochaines années si les projets de pipelines allant vers l’est rencontrent trop d’embûches[3]. Comme la production des sables bitumineux est appelée à plus que doubler d’ici 2020, c’est la peur de l’effondrement des prix du bitume albertain qui s’installe.

 

Pour une vraie transition environnementale et sociale

 

Le mouvement pour la justice climatique en Amérique du Nord a énormément mûri depuis trois ans. Après de nombreuses luttes perdantes contre l’augmentation de la consommation des hydrocarbures, il a frappé dans le mille avec une mobilisation massive pour garder les énergies fossiles (charbon, gaz et pétrole) dans le sol. Ces luttes ont déclenché de vastes alliances populaires, avec les communautés autochtones en pointe, et porté des coups à l’industrie pétrolière et ses alliés.

Il s’agit aujourd’hui de consolider ce vaste front populaire écologique en l’arrimant à la lutte pour la transformation radicale des structures socio-économiques responsables de cet immense gâchis environnemental et social.

À ceux comme Scott McKay qui n’ont cesse de nous abreuver de banalités du genre qu’il faut « se hisser au-delà de la partisanerie politique et du clivage gauche-droite » nous devons riposter que la vraie transition énergétique ne peut se faire qu’à gauche.

L’immense importance stratégique de la bataille contre les pipelines surgit ici dans toute sa clarté. Non seulement s’agit-il de frapper les pétrolières directement dans le portefeuille, là où cela fait le plus mal, mais il en va de la survie de la planète. Comme le dit si bien l’ancien climatologue de la NASA, James Hansen, si les sables bitumineux sont exploités au maximum de leur capacité, c’est la fin pour la planète.

 

[1] Voir « Le casse-tête pétrolier » par Scott McKay, dans Le Devoir du 19 novembre 2013.
[2] Voir « Les ONG claquent la porte de la laborieuse conférence de Varsovie », dans Le Monde du 21 novembre 2013. 
http://www.lemonde.fr/europe/article/2013/11/21/les-ong-claquent-la-porte-de-la-laborieuse-conference-de-varsovie_3518364_3214.html

[3] Voir « Analysts don’t like Gateway’s chances. Transportation issues hamper oil producers », dans le Financial Post du 25 octobre 2013.

 

Le Journal des alternatives, 22 novembre 2013

 

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CAP-NCS <![CDATA[La santé malade du capitalisme]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14155 2014-08-29T11:44:16Z 2014-08-29T11:44:16Z COUV-NCS12-C1 Catalogue Sodep

La santé malade de capitalisme

Bien qu’au Québec et au Canada le domaine des soins de santé soit, depuis plus de 40 ans, majoritairement dans le giron public, l’influence du capitalisme sur la santé se fait sentir de plusieurs manières. On la retrouve bien sûr dans la forme particulière qu’ont prise les pratiques médicales et l’organisation du système de soins à travers les époques, et elle pénètre également, jusque dans ses replis les plus intimes, le rapport plus général que nous entretenons, en tant qu’individus, mais aussi en tant que société, à la santé. Ce sont ces rapports contradictoires et complexes entre santé et capitalisme que le présent numéro des Nouveaux Cahiers du socialisme propose d’explorer.

Santé et capitalisme : à la santé du capitalisme!

Nous ouvrons ce numéro avec la traduction d’un texte de Colin Leys qui s’attaque au « mythe voulant que “‘le capitalisme améliore la santé”’ ». L’auteur n’y démontre pas seulement le rôle négligeable joué par le capitalisme et la croissance économique dans la « révolution de la mortalité » qu’ont connue les sociétés capitalistes entre 1850 et 1950. Il montre également que cette transformation majeure, favorisant un essor important de l’espérance de vie, « s’est déroulée autant en dépit du capitalisme que grâce à lui ». En effet, Leys met en relief le caractère hautement délétère du capitalisme pour la santé des populations : l’approfondissement des inégalités sociales, la détérioration des environnements et des milieux de vie, l’opposition systématique aux mesures préventives et de santé publique, la contestation de l’accès universel au système de soins et la marchandisation des soins de santé sont en effet autant de manifestations du capitalisme qui s’inscrivent au passif de la santé humaine.

Ces liens entre santé et capitalisme – dont Abby Lippman montre qu’ils sont également traversés par les rapports sociaux de sexes – sont abordés par cette auteure sous l’angle de la médicalisation et de l’individualisation des problèmes sociaux. Elle nous invite à une réflexion sur les effets du néolibéralisme et sur notre rapport à la santé qui se caractérise de plus en plus par un « individualisme consumériste » où « recouvrer la santé, être en santé ou le rester est une question individuelle, personnalisée, dépolitisée ». Cette tendance s’inscrit dans un contexte plus large de néomédicalisation, une perspective « bâtie sur la triade du corporatisme, du capitalisme et du consumérisme », où tous les aspects de la vie deviennent autant de facteurs de risque à contrôler pour une vie « saine ». On valorise ainsi une consommation individuelle en principe « responsable et verte » alors que l’on sait qu’il est illusoire, dans une société profondément inégalitaire, de prétendre que toutes et tous peuvent faire des « choix responsables ». Lippman expose comment les dimensions sociales et politiques de la santé sont ainsi occultées au profit de la « responsabilité individuelle » et comment cette situation affecte tout particulièrement la santé des femmes.

Un autre corollaire de cette société capitaliste consumériste est la logique infernale du « travail à tout prix » selon laquelle l’individu doit être fonctionnel, performant et productif. Dans ce contexte, le vieillissement de la population devient un enjeu majeur qu’explore Julien Simard. La courbe démographique nous force à « gérer » une population jugée « non productive » et « coûteuse » alors que simultanément le capitalisme contemporain transforme les personnes âgées elles-mêmes en un marché. On valorise ainsi de plus en plus le « vieillissement actif », qui s’accompagne d’une discrimination à l’égard des personnes âgées qui ne répondent pas à l’impératif du vieillissement « productif » ou du « bien vieillir ». Simard aborde, dans cette optique, la question de la gentrification à Montréal qui « affecte le droit de vieillir chez soi » et termine par une réflexion plus vaste sur « l’inclusion sociale des aînéEs et les possibilités de faire advenir un “vieillissement solidaire” dans les sociétés contemporaines ».

Une analyse des  rapports entre la santé et le capitalisme implique forcément de prendre en considération le rôle crucial des déterminants sociaux de la santé. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime qu’environ 70 % de la santé des populations relève de ces déterminants sociaux et que l’impact sur la santé des systèmes de soins se limite à environ 10–15 %. C’est à un approfondissement de cette réalité que nous convient Marie-France Raynault et Simon Tessier dans un texte qui établit clairement le lien entre inégalités socio-économiques, inégalités de pouvoir et inégalités sociales de santé, et qui insiste sur le caractère « évitable » de ces dernières. L’auteure et l’auteur présentent les bases historiques et théoriques essentielles à la compréhension du concept d’inégalités sociales de santé, puis évoquent plusieurs études d’envergure concernant les effets des interventions politiques dans ce domaine. Sur cette base, les auteurs concluent que « la problématique des inégalités sociales de santé telle qu’elle est comprise actuellement en santé publique met en cause directement le capitalisme dans sa propension à accroître les écarts de richesses entre les groupes de population ».

Souffrance psychique et capitalisme : biopouvoir, dépression et surtraitement

C’est non seulement la médecine, mais aussi les approches populationnelles typiques du domaine de la santé publique qui sont remises en question par les auteurEs qui analysent la santé dans les termes foucaldiens du « biopouvoir » et du « gouvernement des populations ». Dans un entretien qu’il nous a accordé, Miguel Benasayag décrit la crise d’une médecine qui n’a jamais été aussi puissante dans ses possibles, mais qui ne s’est jamais montrée aussi incapable de répondre à son idéal de vaincre la maladie. C’est dans ce contexte de crise qu’émerge la question du biopouvoir, c’est-à-dire d’une nouvelle forme de « gouvernementalité » où il n’y a plus de sujets singuliers, mais plutôt des populations quantifiées et profilées. Ce profilage, qui emprisonne les gens dans des modèles statistiques et dicte à chacun ce qu’il doit et ne doit pas faire, est à l’origine d’une grande souffrance psychique. Selon Benasayag, un désir enfoui d’émancipation s’exprimerait à travers cette souffrance contemporaine.

Or, si la santé des corps ne peut être pensée indépendamment du capitalisme, il en va de même en ce qui concerne la souffrance psychique. Non seulement celle-ci est-elle, du point de vue du capitalisme, une source de profit potentiellement infinie au même titre que le corps, mais le capitalisme lui-même peut en retour être compris comme l’une des sources de « l’épreuve sociale » qu’est la dépression. C’est dans ces termes que Marcelo Otero analyse la dépression. Celle-ci est saisie non pas sous l’angle d’une « maladie mentale » individuelle, mais comme un phénomène sociologique. La dépression et les antidépresseurs sont à notre époque ce que la névrose et la psychanalyse étaient à celle de Freud. La dépression parle de la société actuelle, elle emprunte son langage. Performance et tensions dans l’univers du travail, tels sont quelques éléments de la grammaire sociale de la dépression que développe l’auteur.

L’« épidémie » de dépressions et de troubles anxieux que connaît notre civilisation n’est donc pas étrangère au caractère capitaliste de nos sociétés ni à notre échec permanent à trouver la cause de ces fléaux ailleurs que dans l’individualisation des problèmes sociaux. Il n’est guère surprenant du coup que l’on tente en vain de soigner ces troubles par la multiplication des prescriptions de médicaments. Selon la psychiatrie, la dépression appartient à un ensemble plus vaste de « troubles mentaux », qui constituent autant d’opportunités d’affaires pour l’industrie pharmaceutique. Trouble déficitaire de l’attention, anxiété, etc., plus rien désormais n’échappe à « Big Pharma ». Jean-Claude St-Onge met en lumière les conséquences prévisibles des liens de l’industrie pharmaceutique avec la psychiatrie officielle et révèle comment ce complexe médico-industriel favorise toujours plus de diagnostics, toujours plus de pilules et toujours plus… de profits.

Système de santé : enjeux politiques au Québec, au Canada et ailleurs

Un accès universel au système de soins est d’autant plus vital que nous habitons un système social profondément pathogène. L’histoire des systèmes sanitaires, y compris du système de soins québécois, montre que le capitalisme est en cela aussi un adversaire de la santé des populations. Les gains sociaux réalisés en termes d’accès à la santé ont été arrachés de haute lutte et n’ont cessé depuis d’être remis en question.

La mise en place progressive d’un réseau public de santé au Québec tout au long du XXe siècle est le résultat de luttes populaires et syndicales. L’histoire de ces luttes depuis la Révolution tranquille fait voir à la fois des gains initiaux comme l’assurance-maladie et le retour en force du secteur privé à la suite de l’avènement de l’ère néolibérale. Une première vague de reculs a lieu durant les années 1980 et la décennie des années 1990 est marquée par le sous-financement du système public de santé et des services sociaux qui conduit au rétrécissement des services. Cette diminution des soins permet à certains de justifier l’intrusion du privé dès lors présenté comme une panacée pour les tares d’un système public vu comme « défaillant ». Marie-Claude Goulet, Guillaume Hébert et Cory Verbauwhede rappellent les faits saillants de cette histoire et montrent comment le concept anodin de gouvernance dissimule un processus de démantèlement de la santé conçue comme un service public. Mise en compétition des fournisseurs de soins publics et privés, mise en place de marchés internes, indicateurs de performance, recherche de compétitivité : un nouveau langage technocratique et marchand prend forme au sein du réseau en dépit de son incompatibilité avec les valeurs fondatrices du système de santé.

S’il est essentiel de comprendre comment les luttes sociales qui ont marqué l’histoire du Québec ont joué un rôle majeur dans l’émergence d’un système de soins public, il est aussi nécessaire de réfléchir à la façon dont le capitalisme a historiquement imposé des limites aux réformes en matière de santé. Anne Plourde propose d’analyser cette question à travers le cas des Centres locaux de services communautaires (CLSC), au départ considérés comme le cœur de la Réforme des affaires sociales ayant présidé à la naissance du système de soins moderne au Québec. Par le biais d’une comparaison entre le modèle initial des CLSC et celui des cliniques populaires qui émergent à la même époque, l’auteure explore les contraintes que fait peser le capitalisme sur les tentatives d’orienter le système de soins vers une médecine véritablement préventive et vers une démocratisation de ses institutions.

La problématique de l’accès universel au système de soins soulève aussi la question de l’accès pour ceux et celles qui sont les grands exclus de ce système : les migrantes et les migrants. Les services de santé se détériorent et la situation est pire encore pour les personnes qui n’ont pas le statut de « citoyen canadien » qui, de plus en plus, n’ont carrément plus accès aux soins. La contribution de Samir Shaheen-Hussain décrit les impacts des réformes des gouvernements sur la santé et la vie des personnes dont le statut (ou l’absence de statut) est précaire et qui font les frais de manœuvres et de chantages politiques honteux. À ce titre, la réforme récente de Jason Kenney contre les demandeuses et les demandeurs d’asile n’est qu’une seule des politiques injustes d’un système qui prend peu à peu les traits d’un véritable « apartheid ».

La surproduction et la surconsommation caractérisent la société capitaliste au même titre que la médecine du XXIe siècle. Le complexe pharmaco-industriel est l’un des secteurs économiques les plus lucratifs au monde : il « surproduit » de nouvelles technologies et de nouvelles molécules et soumet l’ensemble du corps médical et social à son emprise tentaculaire. De plus en plus de machines et de médicaments : toutes les phases normales de la vie sont « pathologisées », la fragilité propre à l’être humain n’est plus acceptée, on repousse les limites du vivant sans jamais remettre en question tout cet arsenal qui profite essentiellement à une poignée de grandes firmes dont le chiffre d’affaires atteint plusieurs dizaines de milliards de dollars. Marc-André Gagnon montre que le secteur privé n’a pourtant pas le monopole de l’innovation en santé, notamment en ce qui a trait au secteur pharmaceutique. Au contraire, les organisations publiques qui ne sont pas soumises à l’impératif de profits immédiats sont souvent bien davantage en mesure de penser la recherche et le développement fondamentaux nécessaires à de véritables avancées thérapeutiques et technologiques en santé.

Luttes et résistances : pour une politisation de la maladie!

Il ressort de ce qui précède que la santé, au même titre que la démocratie et les écosystèmes, n’est pas soluble dans le capitalisme. Non seulement le capitalisme, en tant que structure sociale hautement inégalitaire, est générateur de maladies, mais sa logique individualisante et consumériste contribue à médicaliser les problèmes sociaux et ainsi à masquer le caractère politique des enjeux liés à la santé. Le capitalisme génère également une souffrance psychique qui prend dans nos sociétés des proportions épidémiques. Cette logique malsaine axée sur des valeurs de performance et sur la compétition conduit à considérer les nombreux « perdantEs » (les femmes, les aînéEs, les migrantEs, etc.), comme responsables de leur sort. De manière plus morbide encore, le capitalisme se nourrit allègrement de la maladie qu’il contribue littéralement à « produire » puisqu’une nouvelle maladie à traiter, c’est aussi un nouveau traitement lucratif à offrir, sans compter les occasions d’affaires représentées par les brèches toujours plus grandes pratiquées dans le système public de soins.

En d’autres termes, l’histoire des luttes sociales autour de l’enjeu politique majeur qu’est la santé n’est pas terminée et de nouvelles luttes surgissent. En témoigne notamment la « Déclaration de résistance à la nouvelle gestion publique dans la santé et les services sociaux », initiée par le RÉCIFS, le RIOCM et Ex-aequo. Il s’agit d’un manifeste qui dénonce les effets néfastes de pratiques de gestion directement importées de l’entreprise privée. L’implantation de méthodes dites d’optimisation dans le réseau de la santé, notamment le Lean et la méthode Toyota, en est la manifestation la plus visible. En effet, ces réorganisations perpétuelles, dans lesquelles il faut « faire plus avec moins », sont à l’origine d’une dégradation des conditions de travail, d’une diminution de la qualité des soins et des services rendus aux patientes et aux patients et d’une atteinte « à la santé physique et mentale des travailleuses et travailleurs ainsi que des personnes qui utilisent les services, en particulier les personnes vulnérables et leurs proches aidants ». Face à ces nouvelles menaces, la résistance s’organise : de nombreux groupes, syndicats, organismes communautaires et citoyennes et citoyens dénoncent cette situation et revendiquent plutôt une amélioration continue du système de santé en réaffirmant l’importance des services publics comme projet solidaire, en remettant l’être humain au cœur du système et en démocratisant les lieux de travail pour y développer et expérimenter de nouvelles pratiques réellement démocratiques.

C’est le nouveau premier ministre du Québec, le Dr Philippe Couillard, ainsi que son nouveau ministre de la Santé et ancien président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec, le Dr Gaétan Barrette, qu’interpelle directement Jacques Benoît au nom de la Coalition solidarité santé. Après avoir dressé le triste bilan des années de Philippe Couillard au ministère de la Santé, l’auteur attaque de front les principales menaces qui planent sur le système public de soins. Si certaines d’entre elles sont familières et font partie du paysage québécois depuis les débuts du virage néolibéral (le recours aux privatisations, à la sous-traitance ou aux partenariats public-privé), d’autres sont apparues plus récemment : l’implantation du financement à l’activité ou celle de nouvelles méthodes de gestion du personnel inspirées du toyotisme. Prenant le contrepied des discours sur les bienfaits de ces avancées du secteur privé dans le système public de soins, l’auteur démontre leurs effets catastrophiques non seulement pour la santé des usagerEs, mais aussi pour celle des travailleuses et des travailleurs. Contre ces menaces, la lutte doit formuler et promouvoir des revendications qui débordent le système de soins et qui visent « l’amélioration des conditions de vie de la majorité de la population par le partage de la richesse déjà existante et la réduction des inégalités, dans un souci de contrer la catastrophe environnementale qui nous guette et qu’on ne doit pas léguer à nos enfants ». Le texte de Jacques Benoit se conclut par un appel à la solidarité et à l’unité essentielles à l’élaboration d’un rapport de force qui « ne se construit pas que dans les urnes, mais aussi dans la rue ».

C’est à cet appel que le présent numéro souhaite faire écho.

 

 

 

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Martin Joset <![CDATA[Comprendre la guerre civile en Ukraine – 14 août 2014]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14149 2014-08-27T23:56:25Z 2014-08-28T11:01:44Z Le conflit en Ukraine, comme la plupart des phénomènes politiques, est multidimensionnel et complexe. En tant que tel, il appelle une approche holistique-dialectique, si vous le souhaitez. Mais à en juger par les porte-paroles du gouvernement américain et de l’OTAN et des médias occidentaux, il n’y a qu’un seul facteur vraiment déterminant qui explique tout  : l’impérialisme russe, la volonté de Poutine de dominer et démembrer le reste de l’Ukraine, comme élément de son plan général pour restaurer l’empire soviétique. Selon cette vision simpliste, l’Ukraine, avec l’appui bienveillant de l’Occident, serait tout à fait capable de faire face à ses problèmes et serait bientôt en voie de devenir un pays prospère et une démocratie du type occidental.

Mon point de vue défend tout à fait le contraire  : les racines du conflit ukrainien sont domestiques et profondes; les interventions extérieures, bien que significatives, sont un facteur secondaire. Vues les limites d’espace, je vais mettre l’accent principal sur la situation interne. Mais je vais nécessairement, même si c’est plus brièvement, aborder les dimensions internationales du conflit. Cela est d’autant plus nécessaire que le gouvernement du Canada, dont je suis un citoyen, a adopté une position pro-ukrainienne et anti-russe particulièrement zélée. Mon objectif est d’offrir un cadre qui permettrait de comprendre et d’évaluer l’information que nous livrent les gouvernements et les médias.

 

Une société profondément divisée

 

L’Ukraine est une société profondément divisée par des différences de langue, de culture, d’identité historique, d’origine ethnique, de religion, d’attitudes envers la Russie, ainsi que par des intérêts économiques réels et perçus. Depuis que l’Ukraine a accédé à l’indépendance en 1991, ces divisions ont été manipulées et attisées par des élites économiques et politiques corrompues dans le but de détourner l’attention populaire de leurs activités criminelles et de tirer un avantage de la concurrence au sein de l’élite. Une telle manipulation, sur un fond de pauvreté et d’insécurité sociale de la masse de la population, a empêché les forces populaires de se mobiliser pour s’opposer à cette classe dirigeante oppressive, les soi-disant « oligarques », qui ont fait un gâchis de l’économie, tout en s’enrichissant de façon fantastique. Depuis l’indépendance, l’Ukraine a perdu plus de 13 % de sa population, évaluée maintenant à 45 millions. Et de ces 45 millions, plusieurs millions séjournent aujourd’hui à l’étranger en Russie et dans l’UE comme force de travail bon marché.

Environ la moitié de la population de l’Ukraine parle l’ukrainien dans la vie quotidienne; l’autre moitié parle le russe; et pratiquement tout le monde est capable de s’exprimer assez bien dans les deux langues. Les trois régions ukrainophones de l’Ouest n’ont rejoint le reste de l’Ukraine que sous Staline dans les années 1940, après deux siècles sous des régimes oppressifs austro-hongrois puis polonais. Les parties méridionale et orientale du pays ne sont devenues des parties de l’Ukraine qu’à la fin de la guerre civile en 1920. L’Ukraine n’a jamais existé en tant qu’État avant 1991 (sauf pour une très brève période pendant la guerre civile russe).

La population des régions occidentales est profondément nationaliste. Au centre de ce nationalisme à l’heure actuelle se trouve la peur profonde et même la haine de la Russie et, à des degrés divers, des Russes. Les régions de l’est et du sud du pays, principalement russophones, ont de fortes affinités culturelles et ethniques, ainsi que des sympathies politiques et des liens économiques, avec la Russie. La situation dans les régions centrales est mixte. Le mémoire historique joue un grand rôle dans les divisions  : les héros des régions occidentales ont collaboré avec l’occupation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale et ont participé à ses crimes; les héros des régions de l’est et du sud se sont battus contre le fascisme et pour l’Union soviétique. En fait, il n’y a guère d’événement ou de personnage historique majeur depuis des siècles sur lequel les deux pôles puissent s’entendre. Il y a également des intérêts économiques en jeu : l’Est est plus industriel et étroitement intégré à l’économie russe, de loin la partenaire commerciale la plus importante de l’Ukraine; les régions occidentales sont plus rurales et la majorité de leur population habite de petites villes.

Ces différences s’expriment dans des positions politiques opposées dans lesquelles des peurs irrationnelles jouent un rôle non négligeable. La population des régions occidentales, avec du soutien au centre, a été généralement plus mobilisée et a cherché à imposer sa culture, qu’elle considère comme la seule vraiment ukrainienne, au reste du pays. Des gens venant des régions occidentales ont constitué une partie disproportionnée des manifestants de la place « Maidan ». Les sondages d’opinion montrent régulièrement que la population ukrainienne est divisée sur des questions importantes, bien que la plupart des Ukrainiens, à l’Est comme à l’Ouest, aient considéré les gouvernements successifs comme corrompus et au service des oligarques. La question centrale de discorde a été la légitimité du gouvernement central. Celui qui a suivi le renversement de M. Ianoukovitch jouit d’un fort soutien à l’Ouest et aussi au centre, qui a connu une recrudescence important de nationalisme; la population de l’Est et du Sud méprise et craint largement ce gouvernement, qu’elle considère illégitime.

 

Que dire du mouvement de la « Maidan » ?

 

La question initiale était le sort d’un accord économique que le président Yanokovitch avait négocié avec l’Union européenne. Ianoukovitch, identifié à l’Est et au Sud, a décidé (à bon escient, à mon avis) de suspendre les négociations et d’accepter l’offre russe d’un prêt de 15 milliards de dollars. Mais quand il a eu recours à la répression contre les manifestants, la contestation s’est transformée en mouvement de protestation contre le gouvernement lui-même, contre sa nature répressive et corrompue. Des éléments néo-fascistes armés de l’Ouest s’y sont de plus en plus impliqués, radicalisant davantage la protestation, attaquant la police, occupant des bâtiments gouvernementaux, poussant finalement Ianoukovitch à fuir le 21 février.

Un gouvernement provisoire a été formé par des moyens pas tout à fait constitutionnels. Ce gouvernement était composé exclusivement d’hommes politiques identifiés avec les nationalistes et les régions occidentales, y compris certains hommes politiques néofascistes. Des personnages politiques également identifiés avec l’Occident, y compris des oligarques, ont été désignés gouverneurs des provinces orientales, dont la population percevait largement comme hostile le nouveau gouvernement.

 

L’insurrection dans le Donbass

 

Copiant la contestation de la Maidan et aussi des actions menées antérieurement par des nationalistes dans les régions occidentales et dirigées contre le gouvernement Ianoukovitch, des groupes de citoyens locaux du Donbass dès le mois de février ont occupé des bâtiments gouvernementaux, appelant à un référendum sur l’autonomie de la région et, possiblement, sa sécession et son annexion par la Russie. Ces groupes n’étaient pas au début armés ni fondamentalement séparatiste. Comme leurs compatriotes de l’Ouest avaient fait plus tôt sous Ianoukovitch, ils réclamaient de l’autonomie locale comme protection contre un gouvernement central hostile.

La réaction de Kiev a confirmé les pires craintes et les préjugés de la population du Donbass. Sous l’impression de l’annexion de la Crimée par la Russie et sous l’impulsion de son propre nationalisme fervent, le gouvernement à Kiev n’a fait aucun effort sérieux pour tendre la main à la population de l’est. Au lieu de cela, il a presque immédiatement qualifié les manifestants de « terroristes » et a lancé une soi-disante « opération anti-terroriste » contre eux. Il n’a manifesté aucune volonté sérieuse de négocier, seulement d’écraser militairement. Et puisque l’armée ukrainienne avait été négligée et pillée pendant les années d’indépendance et que les soldats avaient peu le goût de tuer leurs compatriotes, le gouvernement a créé et armé une garde nationale, composée de volontaires mal formés qui comprenait des éléments ultra-nationalistes et néo-fascistes. Comme si cela ne suffisait pas, quelque 45 manifestants anti-gouvernementaux ont été massacrés à Odessa le 2 mai, un crime pour lequel Kiev a essayé de blâmer les manifestants eux-mêmes, ainsi que de mystérieux provocateurs russes.

Rien de tout cela n’a radicalement changé après les élections présidentielles de début mai. Le président Porochenko lui non plus n’a pas fait d’efforts sérieux pour négocier une fin au conflit. Les bombardements aveugles par les forces gouvernementales de centres civils dans le Donbass ne servaient qu’à confirmer la nature illégitime et étrangère du gouvernement aux yeux de la population locale.

Il n’y a pas beaucoup de choses que l’on sait avec certitude – au moins pas moi – des relations entre la population locale dans le Donbass et les insurgés armés. En outre, ces relations ont sans doute évolué avec le temps. Mais il est clair que les insurgés étaient et sont encore dans leur majorité des gens de la place et que, au moins jusqu’à relativement récemment, ils jouissaient de divers degrés de sympathie parmi la population, dont la plupart, cependant, ne voulait pas se séparer de l’Ukraine, mais plutôt une mesure d’autonomie. J’imagine qu’aujourd’hui que la population locale ne souhaite, pour la plupart, que la fin des combats et une sécurité physique.

L’insurrection elle-même s’est radicalisée au fil du temps, surtout avec l’arrivée des nationalistes russes de la Russie. Mais de toute façon, bien que le gouvernement de Kiev ait fait l’offre d’une amnistie à ceux et à celles qui n’ont pas commis de crimes graves, les milices craignent sans doute le pire s’ils devaient se rendre.

 

Le gouvernement central à Kiev

 

Le régime politique de l’Ukraine diffère du régime russe en ceci que les oligarques dominent l’État et contrôlent les médias de masse, tandis qu’en Russie le régime est « bonapartiste », c’est-à-dire que l’élite politique domine les oligarques, tout en servant leurs intérêts. Cela est essentiellement la raison pour laquelle il y a eu plus de pluralisme politique en Ukraine. Si cela a été plus bénéfique pour la classe ouvrière de l’Ukraine est une autre question. Quant à la situation économique et sociale, l’Ukraine est essentiellement comme la Russie, mais sans pétrole ni gaz.

Un bref regard sur la carrière du président Porochenko, propriétaire milliardaire d’un empire de la confiserie et d’usines d’automobiles, offre une idée de la nature du régime. Porochenko était un membre fondateur du Parti des régions en 2000, la machine politique qui a finalement amené Ianoukovitch au pouvoir en 2010. Mais un an après la fondation du parti, Porochenko l’a quitté pour devenir l’un des principaux bâilleur de fonds de Notre Ukraine, un parti étroitement identifié aux régions occidentales et au nationalisme ukrainien. Porochenko a soutenu la soi-disant « Révolution orange » à la fin de l’année 2004 qui a porté au pouvoir Viktor Iouchtchenko, un nationaliste ukrainien pro-occidental convaincu. Porochenko est devenu ministre des Affaires étrangères de M. Iouchtchenko et a plaidé en faveur de l’adhésion à l’OTAN (une position qu’une forte majorité de la population rejetait). Mais il a perdu son poste en 2010, lorsque les élections présidentielles ont donné la victoire à Ianoukovitch. Porochenko est retourné néanmoins en 2012 pour servir Ianoukovitch comme Ministre du commerce et du développement. Mais il l’a quitté après huit mois pour retourner au Parlement comme député indépendant. Bref, c’est la carrière d’un opportuniste politique invétéré, qui, comme le reste de sa classe, souscrit à l’adage russe  : « Où se trouve ma fortune, là se trouve mon coeur. »

Porochenko, dans la mesure où il a des principes, ne fait pas partie de l’aile la plus extrême du nationalisme ukrainien. Mais il a quand même qualifié les insurgés du Donbass de « bandes d’animaux ». (Le Premier ministre Iatseniouk, bien-aimé des gouvernements occidentaux, les a qualifiés de « sous-hommes ».) Mais en tout cas, Porochenko partage le pouvoir avec un gouvernement et un Parlement qui comprennent des éléments importants de l’extrême-droite nationaliste. Et à cause de la faiblesse de l’armée, Porochenko a dû s’appuyer fortement sur ​​des forces paramilitaires ultranationalistes afin de poursuivre la guerre. Par exemple, l’accord de cessez-le-feu qu’il a accepté le 21 juin et que, semble-t-il, il aurait voulu prolonger afin de poursuivre des négociations, a été écourté par une manifestation des soi-disant « bataillons de volontaires », recrutés en grande partie à partir d’éléments de l’extrême-droite nationaliste. Ensuite, il y a des gens comme le gouverneur multi-milliardaire de la région de Dniepropetrovsk, Igor Kolomoiskii, qui finance personnellement sa propre armée, le bataillon Dnipro; ou le député parlementaire de plus en plus populaire, un populiste de droite qui se comporte en voyou, Oleg Lyachko, qui commande personnellement des bataillons dans le Donbass. Porochenko doit également tenir compte de la montée du sentiment nationaliste dans le sillage de l’annexion de la Crimée et de la campagne de propagande massive contre la Russie que mènent les médias contrôlés par des oligarques. Cette poussée nationaliste va bien au-delà des couches nationalistes habituelles de la société. Et enfin, la guerre et l’état d’urgence nationale servent de moyens pour consolider la base populaire du gouvernement et pour détourner l’attention populaire des politiques d’austérité qui ne sont qu’à leurs débuts.

 

La dimension internationale

 

Bien que le conflit soit fondamentalement une guerre civile, les forces externes y ont joué un rôle important. « L’Occident » – les États-Unis, l’UE, l’OTAN – porte une lourde responsabilité pour son soutien indéfectible au gouvernement de Kiev dans la guerre contre les insurgés du Donbass et pour son encouragement à une orientation politique et économique exclusivement pro-occidentale. En raison des divisions internes du pays, une telle politique est fatale à l’intégrité de l’État et au développement pacifique de la société. En outre, à partir du moment où ces divisions internes ont pris la forme d’une confrontation armée, l’Occident a soutenu sans broncher les actions et la propagande du gouvernement à Kiev. Cette propagande dépeint le gouvernement russe comme le seul responsable du conflit, tout en passant sous silence sa propre intransigeance et ses crimes très graves contre la population non-combattante du Donbass.

Une analyse des intérêts et des motivations de l’Occident dépasse la portée de cette article. Mais il est bien évident que, depuis la chute de l’URSS, les États-Unis, avec le soutien plus ou moins actif de l’Europe, ont suivi un cours visant à limiter au maximum l’influence géopolitique de la Russie et à l’entourer d’États hostiles. Malgré les promesses solennelles faites à l’époque à Gorbatchev, ces états ont été intégrés dans l’OTAN, dont la Russie est exclue. Et lorsque l’intégration dans l’OTAN n’est pas possible ou souhaitable, le « changement de régime » a été activement poursuivi. C’est la politique que l’Occident a activement poursuivi en Ukraine. La proposition d’association faite par l’Union européenne et qui a été à l’origine de la crise — une proposition qui contenait également des clauses relatives à la politique de défense – visait à forcer ce pays profondément divisé à choisir entre l’Europe et la Russie. (Dans un sondage national conduit en décembre 2013, 48 % des répondants ont dit que Ianoukovitch avait raison de ne pas signer, 35 % ont dit qu’il avait tort de ne pas signer. Dans l’Ouest du pays 82 % estimaient qu’il a eu tort.).

C’est ainsi que la situation a été perçue par le gouvernement russe. Il a vu le soutien occidental très ouvert et actif aux contestataires de la Maidan et ensuite le soutien occidental indéfectible pour le gouvernement provisoire et pour ses politiques comme étant en ligne directe avec la politique visant à « endiguer » la Russie. L’annexion de la Crimée, qui ne semble pas avoir été planifié longtemps à l’avance, était, au moins en partie, un message envoyé à l’Occident : assez c’est assez ! 

En dépit des prétentions des gouvernements ukrainien et occidentaux, Poutine ne vise ni l’annexion d’autres morceaux de l’Ukraine ni la recréation de l’empire soviétique. Sans que cela soit son premier choix, Poutine accepterait la neutralité de l’Ukraine et ses liens économiques plus étroits avec l’Union européenne. Ce qu’il ne veut pas, c’est une Ukraine hostile à la Russie, exclusivement orientée vers l’Occident. La Russie européenne, là où se trouve la très grande partie de sa population et de son industrie, partage avec l’Ukraine une frontière de presque 2 500 kilomètres de longueur. Compte tenu de l’histoire du XXe siècle, la sensibilité de la Russie à cette question ne devrait pas être trop difficile à comprendre, même en dehors des liens historiques, culturels, ethniques, familiaux et économiques entre les deux pays.

Mais la Russie n’est pas sans responsabilité dans ce conflit. En cela, je conteste la position d’une partie de la gauche (y compris en Russie) qui soutient l’annexion de la Crimée et le rôle que la Russie a joué dans la guerre civile, et qu considère ces politiques comme des politiques anti-impérialistes justifiées. D’autres éléments de la gauche ont, au contraire, adopté la position opposée, en embrassant essentiellement la version de Kiev du conflit.

Il va sans le dire que la condamnation par l’Ouest de l’annexion de la Crimée est profondément hypocrite en vue de sa propre histoire, longue et continue, d’agression impérialiste et de son mépris des normes internationales. On pense au détachement du Kosovo de la Serbie et de l’invasion de l’Irak, comme deux exemples récents. En outre, il ne fait aucun doute que la grande majorité de la population de la Crimée, qui ne s’est jamais senti ukrainienne, était contente, certains même ravis, de l’annexion. C’est une chose que le gouvernement local avait souhaité déjà en 1992 avant d’être repoussé par la Russie. Il n’y a pas eu d’élection depuis l’indépendance de l’Ukraine où la population de la Crimée n’ait donné une majorité aux partis ukrainiens pro-russes.

En tant que citoyen d’un pays membre de l’OTAN qui est gouverné par un Premier ministre droitier qui a soutenu avec zèle le régime ukrainien, j’avoue que mon réflexe « instinctif » a été de soutenir le gouvernement russe comme agissant pour la défense des intérêts nationaux du pays contre l’agression occidentale. Mais une telle position est erronée.

Si l’annexion de la Crimée ne faisait pas partie d’un plan directeur visant à restaurer l’empire soviétique, elle n’a été non plus motivée principalement par un souci légitime des intérêts nationaux de la Russie. Il faut quand même se demander ce qui pourrait bien constituer un intérêt national dans une société profondément divisée en classes où d’énormes richesses sont concentrées entre les mains de si peu et qui est dominée par un régime autoritaire et corrompu.

De de toute façon, Poutine lui-même n’a pas expliqué l’annexion en termes d’intérêts géopolitiques. Dans son discours en mars consacré à la Crimée, puis au début de juillet au ministère des Affaires étrangères, il a plutôt parlé de l’obligation de la Russie à protéger les populations russes en dehors des frontières du pays. C’était un appel au nationalisme ethnique. Et cet appel a eu — au moins pour le moment — un très grand succès. La popularité de Poutine a atteint des sommets sans précédent, tandis que l’espace pour la contestation, déjà restreint, s’est réduit encore plus.

Mais même du point de vue géopolitique de la Russie, l’annexion était un geste incroyablement myope et nuisible. L’annexion et la justification offerte ont donné une impulsion majeure à la paranoïa anti-Russie en Ukraine. Dans le même temps, il a encouragé la résistance armée des forces anti-Kiev au Donbass. Ainsi, alors que la Russie, sincèrement je crois, a constamment appelé à un cessez-le-feu et un règlement négocié, l’annexion a alimenté le conflit armé. Et la Russie y contribue directement depuis, puisque la vague nationaliste a obligé Poutine à permettre la pénétration officieuse au Donbass de combattants et d’armes, même s’il n’a aucune intention d’y intervenir en force pour sauver la milice. (Je pourrais avoir tort sur ​​ce point, bien que j’en doute fortement.)

Ainsi, au lieu de protéger la population russe du Donbass, Poutine a en fait contribué à la détérioration de sa situation et a miné la capacité de la Russie à défendre les intérêts de cette population.

En même temps, l’annexion a gravement contribué à la dégradation de la situation internationale de la Russie elle-même. En donnant un coup de fouet au nationalisme anti-russe en Ukraine, ce qui a solidifié l’appui au gouvernement de Kiev, Poutine a assuré que désormais l’Ukraine sera fermement dans le camp occidental et hostile à la Russie. Il a également contribué à solidifier l’OTAN comme alliance hostile visant à contenir une Russie supposément expansionniste. Et l’annexion a privé le gouvernement de ce qui avait servi de son argument principal contre les agressions occidentales  : le respect des normes internationales de non-intervention dans les affaires intérieures des autres États et de leur intégrité territoriale.

Certains prétendent que Poutine a été forcé d’agir pour protéger la base navale russe de Sébastopol. Mais la menace n’était encore que potentielle, et la sauvegarde de cette base ne l’emporte pas sur le grave préjudice géopolitique causée par l’annexion. (Poutine semble avoir mal calculé que l’Europe, en particulier l’Allemagne, ne suivrait pas les États-Unis dans une croisade contre la Russie.) En outre, si la base avait vraiment été menacée, elle aurait pu à la limite être déplacée vers le port de la mer Noire en Russie à Novorosiisk. Le coût de cette opération n’aurait probablement pas été beaucoup plus élevé que les pertes qui seront infligées par les sanctions occidentales. 


Conclusion

 

La solution, en principe, a toujours été évidente : un cessez-le-feu surveillé par des observateurs internationaux, suivi de négociations, à la seule condition de l’acceptation de l’intégrité territoriale de l’Ukraine. L’objet des négociations serait la dévolution de pouvoirs aux gouvernements régionaux et locaux élus. C’est la fameuse « fédéralisation », soutenue par la Russie et par la majorité de la population du Donbass, mais rejetée par Kiev et l’Occident, qui prétendent que c’est simplement une couverture pour la séparation de l’est de l’Ukraine et son annexion par la Russie.

Mais dans une société si profondément divisée, le fédéralisme peut, en fait, être une mesure efficace contre le séparatisme. Si le Canada n’était pas un État fédéral, le Québec l’aurait quitté depuis longtemps. Mais les choses sont probablement déjà allées trop loin en Ukraine. Kiev, soutenu par l’Occident, ne veut pas entendre parler d’un cessez-le-feu. Il veut une capitulation inconditionnelle ou une victoire militaire. Et, bien que peu probable, les pressions intérieures en Russie pourraient finir par convaincre Poutine d’intervenir directement. Dans tous les cas, l’avenir ne semble pas très prometteur pour un État ukrainien unifié.

 

Presse-toi à gauche, 19 août 2014

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CAP-NCS <![CDATA[La dynamique de la souveraineté, comme projet émancipateur pour la classe populaire québécoise et canadienne]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14144 2014-08-26T12:57:52Z 2014-08-26T12:57:52Z À l’invitation du groupe Ideas left outside, j’ai participé à un camp de formation qui avait lieu à Elbow Lake près de Kingston du 2 au 4 août derniers, en compagnie de Molly Alexander et de Nora Loreto. Notre intervention a porté sur la situation politique au Québec, le rôle de Québec solidaire ainsi que les perspectives de collaboration entre les militantEs du Québec et ceux et celles du reste du Canada. Voici un aperçu des idées que j’y ai présentées.

Les prochaines élections fédérales placent la population et les progressistes au Canada et au Québec devant un défi gigantesque en matière de perspectives électorales et militantes. Cela nous amène à nous questionner sur l’État de la situation de la gauche et sur les conditions qui peuvent permettre la construction d’une alternative politique au fédéral.

Les perspectives de mobilisation ont historiquement été différentes au Québec par rapport au reste du Canada. Au Québec, cette lutte pour la justice sociale est intimement liée à la lutte contre la domination du capital financier canadien et également de plus en plus américain de même qu’à la domination linguistique et culturelle. Le sentiment nationaliste a donc pris au Québec la forme d’une certaine résistance au grand capital financier majoritairement anglophone.

Malgré la domination idéologique du courant péquiste sur le mouvement ouvrier, les offensives antisociales du PQ ont miné considérablement son projet et ont permis au fil des ans de créer les conditions nécessaires rassemblement des forces de gauche et à la création d’un parti politique qu’est Québec solidaire.

En termes économiques, le projet péquiste est d’ailleurs régulièrement entré en conflit avec les luttes syndicales et populaires pour des raisons évidentes. Les compagnies, fussent-elles québécoises, ne défendent pas les mêmes intérêts que les travailleurs et travailleuses, les sans-emplois, les étudiants et les étudiantes.

C’est dans cette mesure qu’il faut comprendre la défaite historique du Bloc Québécois lors de l’élection fédérale de 2011 et la victoire du NPD qui a fait élire 58 députés avec 43 % des voix. L’axe nationaliste s’est transformé en axe gauche — droite. L’offensive de Harper prédominait sur toute autre considération. Par ailleurs, les politiques de plus en plus ouvertement néolibérales du PQ, parti auquel s’est associé le Bloc Québécois de Duceppe, ont participé à ce changement de mouvement.

La récente défaite du Parti Québécois, après 18 mois de pouvoir et une campagne xénophobe et raciste, a bouclé la boucle et sonné la fin de vie utile d’une stratégie souverainiste basée sur le repli identitaire. L’entrée de Péladeau dans l’équipe du PQ a également fait ressortir la nature néolibérale du projet péquiste. La perspective d’un projet souverainiste de justice sociale est maintenant une idée qui peut s’imposer.

À court terme, la construction d’une alternative politique pour les élections fédérales relève du tour de force. Mais nous devons tirer des leçons de la situation politique actuelle afin de dresser des perspectives pour le mouvement ouvrier canadien et québécois.

L’élection du 7 avril dernier a marqué l’approfondissement de la crise du courant politique nationaliste péquiste. L’élection de Mario Beaulieu à la tête du BQ représente une tentative de pousser la stratégie identitaire afin de pallier à l’échec du Parti québécois sur cette question. La politique prônée par Duceppe visant à occuper le terrain fédéral afin de défendre les intérêts du Québec est déjà arrivée à une fin de vie utile qui explique en bonne partie son effondrement de 2011.

La construction d’une alternative politique ouvrière à l’échelle pancanadienne demeure une priorité incontournable.

Il faut d’abord apporter une réponse à la question électorale fédérale. Plusieurs questions se poseront alors; quelle attitude devrons-nous adopter face au NPD et surtout par rapport à ses militants progressistes? Au Québec, le parti libéral tentera une remontée qui n’est pas exclue, pendant que le courant nationaliste qui inclut une partie de la gauche francophone sera attiré par le BQ. Il sera difficile de tourner le dos à des militants comme Alexandre Boulerice et ne pas appuyer le NPD qui bénéficiera de l’appui de la FTQ pour la première fois depuis les années 70. Même si le NPD particulièrement sous Mulcair défend une position fédéraliste, le phénomène de l’alternative politique au gouvernement Harper demeurera encore important, certainement plus que le repli identitaire brandi par Mario Beaulieu.

Dans le reste du Canada, le NPD n’a pas le même poids et a été fortement critiqué lorsqu’il a été au pouvoir dans les gouvernements provinciaux. Le gouvernement de Bob Rae avait laissé une amertume profonde parmi ses partisans et fait reculer ses appuis dans la population. Les récentes élections ontariennes où le NPD a complètement raté la cible n’amélioreront pas la situation.La politique énergétique du NPD et l’appui de Mulcair à l’acheminement du pétrole des sables bitumineux vers l’Est heurtent aussi de front tous ceux et celles qui se préoccupent de notre avenir. La vision politique et économique du NPD en fait, se rapproche de plus en plus de celle des libéraux.

Même si l’échéancier électoral nous interpelle à court terme, il n’en demeure pas moins que la construction d’une alternative de gauche doit se poser maintenant. Cette éventualité ne pourra se construire et prendre force tant au Canada qu’au Québec sans une politique de pleine compréhension de la question nationale, de son impact et de son potentiel mobilisateur de changement social dans l’État canadien, ce qui est contraire à l’essence même du NPD.

La reconnaissance du droit à l’autodétermination du Québec

La reconnaissance et la défense du droit du Québec à l’autodétermination sera fondamentale. Plus encore, le vaste mouvement social qui pourra seul livrer la lutte pour la souveraineté du Québec sera aussi porteur d’un changement de rapport de force et d’un changement social qui remettra en question les fondements de l’État canadien. La population du Québec ne se mobilisera pas pour un changement aussi important si elle ne sent pas qu’elle prend en mains sa propre destinée à son propre bénéfice.

L’« establishment » canadien n’acceptera jamais quelques formes que ce soit de séparation du Québec sans réagir de toutes ses forces. L’euphorie des drapeaux canadiens venus au Québec lors du référendum de 1995 et les sommes faramineuses investies par le gouvernement libéral dans cette opération illégale qui visait à influencer le vote des Québécois et Québécoises ne représentent qu’une faible illustration de cette situation. En portant cette lutte, le mouvement ouvrier portera également ses propres aspirations à la création de cette nouvelle société plus juste et égalitaire.

12 août 2014

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Martin Joset <![CDATA[Des interstices à la rupture]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14116 2014-08-23T23:16:27Z 2014-08-24T11:42:50Z Introduction

 

Apparu en force au début des années 2000, l’écosocialisme est un nouveau courant politique opérant la synthèse entre un projet socialiste débarrassé de la logique productiviste et une écologie foncièrement anticapitaliste. Alors que ses premiers théoriciens (James O’Connor, John Bellamy Foster, Joel Kovel, André Gorz, Michaël Löwy) s’attelèrent à proposer une relecture critique et écologiste de Marx contre les dérives autoritaires et productivistes des « marxistes traditionnels » et du « socialisme réellement existant », une foule d’organisations radicales « rouges-vertes » européennes (Parti de Gauche), scandinaves (Alliance de la Gauche verte nordique), latino-américaines (Parti socialisme et liberté) et même québécoises (Réseau écosocialiste) tentent maintenant d’incarner ces idées à l’intérieur d’un vaste et complexe mouvement politique.

Pourtant, l’écosocialisme pourrait donner l’impression d’un mariage forcé, ou du moins d’une association contingente entre le socialisme et l’écologie. Bien que ces deux courants s’opposent à l’autonomisation de l’économie, à la prédominance de la quantité sur la qualité, au règne du profit sur les besoins humains et l’usage de l’environnement, tout se passe comme si d’anciennes idées révolutionnaires voulaient se draper de vertus écologiques à cause de la conjoncture historique actuelle. Comment répondre à ce soupçon que le « socialisme du XXIe siècle » ne serait que du vieux vin dans de nouvelles bouteilles? Y a-t-il une relation nécessaire entre le rejet du capitalisme, la prise en charge collective des besoins humains et la transition écologique? En quoi l’écosocialisme diffère-t-il fondamentalement du capitalisme et du socialisme étatique, desquels il essaie de se dissocier? Autrement dit, s’agit-il d’un simple changement de nom, ou d’un nouveau projet de société proposant une véritable rupture avec le modèle civilisationnel de la société industrielle?

Afin de répondre à ces questions, nous tenterons de définir les grandes lignes du projet écosocialiste en faisant appel au magnum opus d’Erik Olin Wright, Envisioning Real Utopias (2010)[1]. Dans cet ouvrage, le sociologue américain entreprend un large travail de reconstruction théorique du marxisme, qui dépasse largement l’analyse de notions isolées comme l’exploitation, les classes sociales ou le matérialisme historique. Bien qu’il ait été d’abord associé au courant du « marxisme analytique » (aux côtés de Gerald Cohen, Jon Elster, Philippe Van Parijs et John Roemer), Wright s’éloigne du formalisme et l’aridité conceptuelle de ses compères, sans pour autant sacrifier la clarté et la rigueur de son propos. Il délaisse ainsi les « querelles scolastiques » pour se consacrer à l’élaboration d’une « vision synoptique » permettant de tracer les contours d’une société post-capitaliste et l’évaluation des meilleurs moyens de la réaliser.

Contrairement à ce que laisse sous-entendre son titre, cet ouvrage ne consiste pas à répertorier une série d’utopies concrètes comme le budget participatif, le projet d’encyclopédie Wikipédia, le système coopératif Mondragon ou le revenu de base inconditionnel; Wright entend plutôt les replacer à l’intérieur d’un cadre théorique général qu’il nomme « science sociale de l’émancipation ». Celle-ci se divise en trois parties : 1) un diagnostic critique du capitalisme; 2) une boussole de l’émancipation qui évalue les différentes alternatives au système actuel; 3) une théorie de la transformation qui doit répertorier non seulement les mécanismes de reproduction sociale et leurs contradictions, mais les acteurs, stratégies et luttes permettant de bâtir une société post-capitaliste.

Comme il est impossible de faire la synthèse d’une œuvre aussi riche et dense, nous utiliserons uniquement les concepts et les arguments de Wright qui sont directement liés aux thèmes écosocialistes. Cet article ne consiste donc pas à proposer un survol rapide de ce courant politique[2], mais à éclairer les débats théoriques et stratégiques entourant l’articulation de la transition écologique à un projet d’émancipation sociale. Après avoir montré en quoi le capitalisme entraîne nécessairement la destruction de l’environnement (et une série d’autres problèmes qui seront traités brièvement), nous montrerons que l’écosocialisme est intimement lié à l’impératif démocratique. Enfin, nous prendrons nos distances face à la position « réformiste » de Wright en soutenant qu’une transformation sociale ne peut faire l’économie d’une rupture définitive avec le système capitaliste.

 

Pourquoi le capitalisme est-il si destructeur?

 

Erik Olin Wright se distingue de ses compères marxistes; il n’hésite pas à ancrer sa critique à l’intérieur d’une philosophie politique normative, sans pour autant se limiter à l’analyse abstraite de l’idée de justice. L’idéal moral qu’il propose, l’égalitarisme démocratique radical, requiert que tous doivent avoir un accès égal aux ressources matérielles et sociales nécessaires à une vie épanouie (justice sociale), de même que la capacité de participer de manière significative aux décisions collectives qui affectent nos vies en tant qu’individus et membres d’une communauté (justice politique). Sans nous attarder aux justifications théoriques d’une telle conception de la justice, celle-ci permet à Wright de formuler pas moins de onze objections fondamentales au capitalisme.

Par exemple, ce système économique perpétue des formes de souffrance non nécessaires, entrave l’universalisation des conditions matérielles de l’épanouissement humain, entraîne des déficits en matière de liberté individuelle et d’autonomie, viole les principes libéraux de justice sociale, favorise la marchandisation des valeurs communes, alimente le militarisme et l’impérialisme, érode la communauté et limite drastiquement la démocratie[3]. La qualité et la force des arguments de Wright pourraient presque convaincre n’importe quel rawlsien, égalitariste libéral ou démocrate de devenir anticapitaliste. Évidemment, il serait possible de rétorquer que malgré la persistance des inégalités sociales et des injustices causées par ce système économique, celui-ci demeure malgré tout le plus efficace. Or, c’est précisément là où le bât blesse : le capitalisme est non seulement injuste, mais inefficace et destructeur pour la société et l’environnement.

Pour comprendre cette défaillance structurelle, il faut d’abord définir brièvement le capitalisme. Celui-ci est une manière particulière d’organiser l’activité économique d’une société, caractérisée par une structure de classe et un mode de coordination économique spécifique. La propriété privée des moyens de production amène la division de la société entre les propriétaires et leurs représentants (capitalistes) et ceux qui doivent vendre leur force de travail (prolétaires), tandis que l’allocation des ressources s’effectue principalement à travers des échanges volontaires décentralisés entre parties privées, c’est-à-dire le marché. Ces deux caractéristiques génèrent une dynamique compétitive entre des entreprises qui doivent constamment innover, baisser leurs coûts de production et augmenter leur productivité pour maximiser leurs profits et assurer leur survie.

Sur le plan environnemental, cette pression compétitive amène les firmes capitalistes à déplacer les coûts réels de leur production et ses risques sur autrui. Ces dommages sans compensation, en termes de pollution, de santé publique et de surexploitation des ressources naturelles, représentent des « externalités négatives » qui sont systématiquement générées par le marché. Il ne s’agit pas ici d’accuser les motivations égoïstes des entreprises, mais de constater les effets globaux d’une dynamique structurelle.

« Des individus peuvent polluer l’environnement en jetant une canette par la fenêtre de leur voiture parce qu’il s’agit d’un moyen peu coûteux de s’en débarrasser s’ils sont indifférents à l’impact négatif de leur geste sur les autres; mais il n’y a pas de fortes pressions qui les poussent à agir ainsi. Les firmes capitalistes font face à des pressions compétitives pour réduire leurs coûts, et le fait d’externaliser ces coûts sur l’environnement est une bonne manière d’y parvenir. Cette pression ne peut pas être contrée par le marché lui-même; cela nécessite une forme d’intervention non-capitaliste de l’État ou de forces sociales organisées[4]. »

À cette externalisation des coûts s’ajoute une sous-évaluation des ressources non renouvelables par le marché. La valeur de ces ressources pour les générations futures n’est tout simplement pas prise en compte par la dynamique de l’offre et la demande, car l’horizon temporel de la rationalité capitaliste relève du court terme et des coûts de production actuels. Il s’en suit une allocation largement déficiente des ressources naturelles du point de vue de la rationalité écologique, sociale et économique à long terme. L’exploitation massive des hydrocarbures non-conventionnels, la surpêche, la déforestation pour l’élevage bovin intensif sont différents exemples de l’incapacité du marché et des entreprises capitalistes à s’autoréguler.

Enfin, le progrès technologique constitue une tendance inhérente au procès de production capitaliste parce qu’il permet l’augmentation de la productivité et l’accumulation du capital. En théorie, l’accroissement de la productivité peut mener à deux choses : 1) la production d’une même quantité de biens avec moins d’intrants (en termes de temps, argent, ressources, énergie); 2) la production d’un plus grand nombre de biens avec le même nombre d’intrants. Le principal problème du capitalisme est qu’il transforme chaque gain productif en nombre croissant de marchandises à consommer au lieu d’élargir la sphère du temps libre. Le but est d’accroître la production totale et d’assurer la croissance économique, généralement calculée par l’échange des biens et services sur le marché national (produit intérieur brut).

Le « productivisme » ne doit pas être confondu avec la recherche de la productivité; il s’agit plutôt d’un système d’organisation économique dans lequel la production est donnée comme objectif premier. La surproduction doit être validée par la surconsommation, qui est rendue possible par la création artificielle des besoins, des financements massifs en publicité et d’autres stratégies de marketing. La logique marchande et capitaliste amène donc une culture où la consommation devient étroitement associée à la satisfaction individuelle. Ce biais « consumériste » n’est pas un résultat fortuit mais un fondement du capitalisme avancé, qui contribue à son tour à la surexploitation des ressources naturelles et la destruction de l’environnement. L’écosocialiste André Gorz résume de manière synthétique ce processus de renversement où l’économie ne sert plus à satisfaire les besoins humains, mais à servir les besoins du capital.

« En éliminant le pouvoir des producteurs directs dans et sur la production, le capital a finalement pu émanciper la production vis-à-vis des besoins ressentis et sélectionner ou créer les besoins, ainsi que la manière de les satisfaire, en fonction du critère de la plus grande rentabilité. La production est ainsi devenue, avant tout, un moyen pour le capital de s’accroître; elle est avant tout au service des « besoins » du capital et ce n’est que dans la mesure où le capital a besoin de consommateurs pour ses produits que la production est aussi au service de besoins humains. Ces besoins, toutefois, ne sont plus des besoins ou des désirs « naturels », spontanément éprouvés, ce sont des besoins et des désirs produits en fonction des besoins de rentabilité du capital. Le capital se sert des besoins qu’il sert en vue de son propre accroissement, lequel demande en retour la croissance des besoins. Le modèle de consommation du capitalisme développé résulte ainsi de l’exigence propre au capital de créer le plus grand nombre possible de besoins et de les satisfaire par le plus grand flux possible de marchandises. La recherche de l’efficacité maximale dans la mise en valeur du capital exige ainsi l’inefficacité maximale dans la couverture des besoins : le gaspillage maximum[5]. »

Évidemment, la solution à la catastrophe écologique capitaliste ne peut se limiter à un mode de vie basé sur la simplicité volontaire, la critique culturelle du capitalisme ou la constatation que la croissance infinie est impossible dans un monde fini. Bien qu’une partie importante de la population serait prête à accepter l’idée que l’organisation de notre société repose sur un mode de production non soutenable, Frederic Jameson rappelle qu’il « est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme ». Le fatalisme formulé par la célèbre phrase de Margaret Thatcher – there is no alternative – continue d’exercer son hégémonie alors qu’il devient absolument nécessaire d’envisager une alternative radicale.

 

L’alternative écosocialiste

 

Cette tâche est d’autant plus urgente que le principal adversaire historique du capitalisme – le « socialisme réellement existant » des régimes soviétiques et chinois, s’est avéré une piètre alternative sur le plan humain et environnemental. Cela est probablement dû au fait que le socialisme fut d’abord conçu comme une opposition binaire au capitalisme, remplaçant la propriété privée des moyens de production et le marché par la propriété étatique et la planification centralisée. L’originalité de la perspective de Wright est de sortir de cette vision dualiste (marché vs État) pour épouser une conception tripartite de la société, formée de la sphère économique, politique et associative.

Chaque domaine correspond à une forme particulière de pouvoir : le pouvoir économique est basé sur le contrôle des ressources économiques, le pouvoir étatique sur la création et le renforcement des lois sur un territoire, et le pouvoir social sur la capacité de mobiliser les gens pour des actions collectives volontaires et coopératives. De manière synthétique, nous pouvons influencer les gens en les achetant, en les forçant ou en les persuadant. Bien que chaque société comprenne ces trois types de pouvoir à différents degrés, nous pouvons distinguer trois structures économiques en fonction de la forme dominante de pouvoir dirigeant l’activité économique :

  1. Le capitalisme est défini par la propriété privée des moyens de production, qui permet le contrôle des investissements, de la production et de la distribution par l’exercice du pouvoir économique.
  2. L’étatisme est caractérisé par la propriété étatique des moyens de production, l’allocation et l’usage de ressources pour différents objectifs sociaux étant réalisés à travers une forme de mécanisme administratif d’État.
  3. Le socialisme est une structure économique définie par la propriété sociale des moyens de production, l’allocation et l’usage des ressources étant effectué par le pouvoir social au sein de la société civile. Cette dernière ne doit pas être conçue comme un simple espace d’activité, de sociabilité et de communication, mais aussi comme un espace de pouvoir réel. La propriété sociale renvoie à la propriété collective d’un bien par tous les membres d’une unité sociale quelconque, qu’il s’agisse d’un kibboutz ou d’une coopérative de solidarité par exemple.

Cette grille d’analyse permet de penser à nouveau frais l’impératif démocratique. Dans son sens politique, la démocratie peut être conçue comme la subordination du pouvoir étatique au pouvoir social. L’expression du « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » ne signifie donc pas le gouvernement par des élites choisies périodiquement par l’agrégation de préférences d’individus atomisés, mais le gouvernement du peuple collectivement organisé sous diverses formes : partis, syndicats, coopératives, organisations citoyennes, associations de quartier, etc. « La démocratie est donc, en soi, un principe profondément socialiste. Si démocratie est le nom donné à la subordination du pouvoir étatique au pouvoir social, socialisme est celui de la subordination du pouvoir économique au pouvoir social[6]. » Wright reprend ainsi l’idée de Jean Jaurès, qui rappelle que « la Révolution a fait les Français rois dans la cité, mais les a laissé serfs dans l’entreprise. » Pour le dire autrement, le socialisme est la poursuite de la révolution démocratique dans la sphère économique.

Quel rapport peut-il y avoir entre la démocratisation de l’économie et l’écologie? Pourquoi le socialisme serait-il moins destructeur pour l’environnement que le capitalisme et l’étatisme? Selon Wright, ces deux systèmes économiques sont incapables d’effectuer une délibération publique large sur les tensions entre le niveau de consommation actuel, la croissance économique et la protection de l’environnement, et ne possèdent pas de mécanismes démocratiques capables de traduire ces délibérations sous forme de politiques publiques effectives. Cette situation est particulièrement vraie dans le cas des régimes soviétiques et étatistes, où ni l’État ni l’économie n’étaient sous contrôle démocratique. Pour ce qui est des pays capitalistes dotés d’une démocratie libérale, la présence d’un espace public permet une délibération sur les enjeux environnementaux, et la mobilisation des mouvements sociaux peuvent contraindre, en partie, certaines pratiques destructrices du système économique.

Néanmoins, la régulation sociale et écologique des décisions économiques est extrêmement limitée dans une société capitaliste parce qu’elle est, par définition, contrôlée par ceux qui exercent le contrôle des ressources économiques. De plus, le capitalisme limite substantiellement la démocratie et érode la communauté, c’est-à-dire les liens de solidarité, de réciprocité et de coopération nécessaires à une société civile vivante. Autrement dit, cette structure économique ne fait pas qu’augmenter la souffrance, les inégalités sociales et la destruction de l’environnement; elle neutralise les mécanismes par lesquels ces conséquences négatives pourraient être mitigées.

Cela implique que la rationalité écologique ne pourra devenir pleinement effective dans une société dominée par la logique marchande et l’impératif d’accumulation. Le développement durable est au mieux un vœu pieux, au pire un ersatz de changement qui servira à relancer l’économie capitaliste sur une base éco-efficiente, mais prisonnière des rênes du productivisme et du consumérisme. Une société réellement écologique suppose le contrôle démocratique de la production, la distribution et l’usage des ressources, soit une économie dirigée par le pouvoir social organisé. À quoi ressemblerait un tel type de société, et comment peut-on y parvenir?

D’entrée de jeu, Wright souligne que le capitalisme, l’étatisme et le socialisme représentent des modèles qui ne peuvent être parfaitement actualisés dans la réalité. Des formes pures comme le totalitarisme (hyper-étatisme), le capitalisme libertarien et le communisme (une société sans État et dans laquelle l’économie est pleinement absorbée par l’activité coopérative d’individus librement associés) ne sont pas viables, car la société civile (réciprocité), l’État (redistribution) et le marché (échange) ne peuvent être complètement éliminés. Une économie concrète est toujours une structure hybride combinant différents types de pouvoir dans laquelle l’un des pôles demeure prédominant. La typologie de Wright présente ainsi des variables permettant de déterminer si une société est plus ou moins capitaliste, étatiste ou socialiste en fonction des relations dynamiques entre ces différentes sphères. Pour rendre intelligible la pluralité des configurations de pouvoir et les chemins de l’émancipation sociale, nous ferons appel à des schémas permettant de visualiser ces articulations.

Économie capitaliste :

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Dans la configuration capitaliste, les fonctionnaires du capital (A) et l’économie de marché (1) contrôle la majeure partie des investissements, la production et la distribution des biens et services. Une certaine place est réservée pour l’économie sociale (2), les entreprises publiques (3) et la démocratie (4), mais l’État (B) et la société civile © restent subordonnées au pouvoir du capital, que ce soit par les organisations patronales et le contrôle des médias de masse (5), ou l’influence des principaux partis politiques et les lobbies (6).

Pour renverser cette structure économique, le socialisme étatiste privilégia la prise du pouvoir d’État par un parti révolutionnaire représentant démocratiquement la classe ouvrière. Celui-ci devait nationaliser les moyens de production et organiser l’économie par une planification étatique, tout en laissant une large place au pouvoir des travailleurs associés sous forme de conseils (ou soviets). Malheureusement, l’expérience historique s’avéra contraire au modèle théorique; que ce soit à cause de la concentration pouvoir au sein du parti ou des multiples contraintes historiques de la révolution, les partis communistes subordonnèrent le pouvoir de la société civile et aboutirent à une planification centralisée et bureaucratique de l’économie. La révolution déboucha ainsi sur un étatisme autoritaire sous la bannière idéologique du socialisme.

Socialisme étatiste :

socialisme-etatique

Étatisme autoritaire :

etatisme-autoritaire

La principale alternative historique au socialisme révolutionnaire est représentée par la social-démocratie. Celle-ci préconise la régulation étatique de l’économie, que ce soit par le contrôle environnemental, des normes de sécurité au travail, le salaire minimum, l’assurance-chômage, etc. La social-démocratie est généralement associée au néo-corporatisme, soit un arrangement tripartite entre les syndicats, les organisations patronales et l’État-providence qui négocient les relations de travail et gèrent ensemble l’économie nationale. Dans la mesure où ces associations sont démocratiques et représentatives des intérêts de la société civile, que les décisions procèdent d’une délibération ouverte et non d’une manipulation par les élites économiques et politiques, nous pouvons affirmer que la social-démocratie permet un réel renforcement du pouvoir social. Or, les limites de la démocratie représentative, la prédominance des intérêts économiques, la bureaucratisation des syndicats et l’impératif d’accumulation réduisent considérablement la portée des mouvements sociaux et instrumentalisent la régulation étatique de l’économie en faveur du capital. C’est pourquoi la social-démocratie s’est avérée un frein temporaire à l’exploitation capitaliste, mais a été incapable de renverser le pouvoir de classe et d’instaurer une véritable démocratie, notamment dans la sphère économique.

Social-démocratie :

social-democratie

Régulation étatique capitaliste :

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Enfin, une troisième voie consiste à redonner les lettres de noblesse à la société civile en mettant l’accent sur l’économie sociale, la création de fonds de solidarité (FTQ), la représentation des travailleurs sur les conseils d’administration des entreprises, la promotion de coopératives, le commerce équitable, etc. Que nous appelions cette perspective « capitalisme social », « troisième voie » ou « social-libéralisme », celle-ci a pour principale caractéristique l’absence d’une implication directe de l’État (bien que celui-ci demeure en arrière-plan). C’est une raison pour laquelle les adeptes du conservatisme et du libre marché apprécient également la l’autorégulation des entreprises et les initiatives de l’économie sociale qui ne menacent pas l’ordre établi. Comme ces activités occupent une place marginale dans l’économie qui reste en majeure partie contrôlée par des firmes capitalistes, leur pouvoir demeure relativement limité. Néanmoins, lorsque la société civile se mobilise en faveur d’une véritable démocratie économique qui vise à subordonner le pouvoir du capital aux mouvements sociaux, cette perspective pose un véritable défi à l’idéologie néolibérale.

Économie sociale et coopérative :

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Capitalisme social :

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Face aux impasses du marxisme révolutionnaire, la social-démocratie et la troisième voie, qui aboutirent toutes au renforcement du capitalisme et/ou de l’étatisme, le socialisme participatif représente probablement la meilleure perspective d’émancipation sociale. Dans ce modèle, l’État et la société civile organisent conjointement la production et la distribution des biens et services, le premier jouant un rôle actif dans la coordination des grands projets et infrastructures : secteurs stratégiques, finance, transports, etc. Cette approche diffère du socialisme étatiste parce que le pouvoir social ne se limite pas au contrôle démocratique des institutions étatiques, mais participe directement aux activités productives à travers l’extension de l’économie sociale et l’autogestion. Le budget participatif de Porto Alegre représente un exemple concret de socialisme participatif : les citoyens rassemblés dans les assemblées de quartier débattent des priorités budgétaires, proposent des projets et choisissent des délégués pour le conseil municipal du budget qui doit coordonner l’ensemble des propositions. Ce budget est adopté sous un mode de cogestion, donnant à la démocratie participative son sens authentique; non pas une consultation, mais une combinaison de représentation et de démocratie directe.

Socialisme participatif :

socialisme-participatif

Dans ce schéma, nous supposons que la combinaison de l’économie sociale et l’État par le biais de la planification démocratique neutralise complètement le pouvoir économique, c’est-à-dire l’organisation des activités économiques par la logique marchande et les classes dominantes. Cela nécessite évidemment de remplacer la propriété privée des moyens de production par la propriété étatique et sociale, cette dernière devant jouer un rôle prédominant afin de ne pas sombrer dans une forme d’étatisme autoritaire. De plus, nous avons vu plus haut que la rationalité écologique dépend directement du degré de démocratisation de l’économie. C’est pourquoi l’écosocialisme ne peut être apparenté au socialisme étatiste issu de la tradition marxiste révolutionnaire, mais doit absolument prendre la forme d’un socialisme démocratique et participatif. Comme l’instauration d’une telle structure économique n’a jamais été expérimentée à grande échelle et qu’elle suppose de multiples changements, cela ne peut se faire sans une réflexion préalable sur les stratégies permettant de mettre en œuvre une véritable transformation sociale.

 

Trois formes de transformation

 

Wright envisage trois grandes logiques de transformation visant à lutter contre le pouvoir capitaliste et construire une alternative socioéconomique. La première stratégie consiste à créer une rupture avec les institutions et les structures sociales actuelles grâce à l’organisation politique des classes opprimées et la saisie du pouvoir d’État. Il s’agit en quelque sorte de confronter la bourgeoisie à travers la transformation rapide des institutions politiques et économiques afin de neutraliser l’adversaire et réorganiser la production sur de nouvelles bases. Ce scénario, associé à la tradition du marxisme révolutionnaire (léninisme, trotskysme, maoïsme, etc.), peut être contrasté avec celui de la perspective anarchiste qui privilégie la construction d’alternatives à l’extérieur de l’État. Cette stratégie préfère renforcer le pouvoir social à l’intérieur de la société actuelle à travers les expérimentations collectives de divers mouvements sociaux. Enfin, l’approche symbiotique consiste à utiliser les institutions étatiques afin d’améliorer les conditions matérielles des travailleurs et groupes sociaux, même si ces réformes nécessitent parfois un « compromis de classe ». Cette voie social-démocrate cherche à mieux distribuer la richesse et étendre le pouvoir de la société civile en résolvant des problèmes pratiques.

 

Rupture

Interstices

Symbiose

Tradition politique Marxisme révolutionnaire Anarchisme Social-démocratie
Acteurs collectifs Classes organisées en partis politiques Mouvements sociaux Coalitions de forces sociales et ouvrières
Rapport à l’État Attaquer l’État Construire des alternatives à l’extérieur de l’État Utiliser l’État
Rapport à la classe capitaliste Confronter la bourgeoisie Ignorer la bourgeoisie Collaborer avec la bourgeoisie

 

Il faut souligner que ces trois perspectives de transformation sociale ne représentent pas des idéologies mutuellement exclusives, mais des stratégies pouvant être combinées selon les conjonctures. Une manière de rejeter une approche unidimensionnelle consiste à montrer les limites de chaque logique lorsqu’elles sont prises de manière isolée. Par exemple, la stratégie de rupture s’est avérée un échec historique quant à la réalisation d’une société socialiste, écologique et démocratique, aboutissant chaque fois à une forme d’étatisme autoritaire. La création d’interstices permet certes de créer des poches d’autonomie et des alternatives à petite échelle, mais elle est généralement incapable de détruire les relations de pouvoir capitalistes. Enfin, la social-démocratie a permis de réduire la pauvreté et les inégalités sociales, mais elle s’est butée à des limites structurelles lorsqu’elle a tenté de remettre en question le pouvoir du capital.

Devant ce constat, devons-nous conclure qu’il est impossible de dépasser le capitalisme et que nous devons nous résigner à rendre ce système « plus humain »? Évidemment, il serait facile de simplement extrapoler les expériences passées dans le futur en écartant toute réflexion sur les stratégies nous permettant d’agir lorsque les circonstances historiques se présenteront. Les utopies concrètes, comme le souligne l’écosocialiste Joel Kovel[7]préfigurent dès maintenant des alternatives qui pourront se disséminer dans le champ social et donner l’impulsion du changement. Que ce soit par des coopératives de solidarité, des monnaies locales, des fiducies foncières communautaires ou l’agriculture urbaine, la création d’interstices pourrait être combinée à des réformes radicales permettant d’élargir le domaine du pouvoir social.

Selon Wright, comme une révolution n’est pas à l’ordre du jour à court et moyen terme, la meilleure stratégie serait donc d’intégrer les stratégies interstitielles et symbiotiques afin d’approfondir les composantes socialistes à l’intérieur d’une structure capitaliste hybride. Bien que nous soyons d’accord avec l’idée d’articuler différentes stratégies afin de construire les bases d’une société postcapitaliste, nous croyons que l’abandon de l’idéal révolutionnaire par Wright ampute le projet socialiste d’une composante essentielle, à savoir le renversement du pouvoir de classe. Cela témoigne de sa perspective réformiste qui pourrait être qualifiée de « social-démocrate libertaire », parce qu’elle combine des éléments des deux perspectives tout en répudiant une rupture systémique sous prétexte qu’elle serait potentiellement antidémocratique. Après avoir exposé les limites de l’approche réformiste à l’aide des arguments de Wright, nous essayerons de réfuter ses objections concernant la rupture à partir de la question écologique, en montrant que l’écosocialisme permet de radicaliser le projet des utopies concrètes.

Tout d’abord, si nous regardons les relations entre les intérêts des capitalistes et le pouvoir des travailleurs, ceux-ci sont généralement opposés à la manière d’un jeu à somme nulle; plus la classe bourgeoise est puissante, plus la classe ouvrière est dominée. Or, l’expérience de la social-démocratie montre qu’un compromis de classe positif est possible, c’est-à-dire qu’une collaboration entre le capital et le travail permet d’assurer leur bénéfice mutuel, un système social stable, une croissance économique soutenue et une certaine redistribution de la richesse. Cependant, cette situation gagnant-gagnant est bornée par une limite structurelle constituée par le système des droits de propriété capitalistes.

Par exemple, le plan Meidner visant à socialiser progressivement les profits des entreprises par des fonds salariaux gérés par les syndicats a provoqué une opposition farouche des organisations patronales vers la fin des années 1970 en Suède[8]. Ce projet manifeste sans doute le point ultime que pouvait atteindre la social-démocratie sans menacer directement les entreprises privées d’une socialisation de l’économie en catimini. La démocratie industrielle et le néo-corporatisme ne peuvent donc pas dépasser le seuil du socialisme démocratique, dans lequel les pratiques associatives des travailleurs et la société civile permettent de neutraliser complètement le pouvoir économique.

Par ailleurs, la social-démocratie ne peut pas constituer une alternative durable au capitalisme, pour la simple et bonne raison que ce modèle suppose une croissance économique soutenue. Son âge d’or correspond à la période des Trente Glorieuses, marquée par l’augmentation substantielle du niveau de vie, la société de consommation, le pétrole à bon marché, l’étalement urbain, etc. Si on accepte la thèse qu’il n’est pas possible d’opérer le découplage matériel de l’économie, c’est-à-dire la croissance et les conséquences environnementales du développement, et qu’il n’est pas possible de substituer le capital naturel par du capital artificiel (compensation des ressources non renouvelables par un fonds des générations ou des gains de productivité), alors il faut conclure que le développement économique (qu’il soit linéaire ou exponentiel) est à long terme fondamentalement incompatible avec la préservation des écosystèmes. Ce raisonnement implique le rejet de l’idée de la croissance matérielle infinie, qu’elle soit basée sur un modèle économique inégalitaire (capitalisme libéral) ou égalitaire (social-démocratie).

Il ne s’agit pas de rejeter toute approche symbiotique en bloc, car des réformes sont nécessaires pour renforcer le pouvoir social, créer des alternatives et préparer une éventuelle rupture avec le système capitaliste. Cependant, elle est insuffisante pour instaurer progressivement une société pleinement démocratique, égalitaire et écologique, l’impératif d’accumulation restant un réquisit de l’État social et du maintien de la collaboration entre capitalistes et travailleurs. Si nous prenons au sérieux les limites de la croissance marquées par les frontières planétaires (changements climatiques, acidification des océans, réduction de la couche d’ozone, cycles de nitrogène et de phosphore, eau potable, perte de biodiversité, usage des terres, pollution chimique)[9], alors nous devons inévitablement inclure le préfixe éco– au projet socialiste.

 

Une question de rupture

 

La principale raison pour laquelle Wright reste sceptique face à une éventuelle rupture avec le système capitaliste réside dans la manière d’effectuer celle-ci. Si nous devons conquérir le pouvoir d’État et instaurer la dictature du prolétariat afin de renverser le capitalisme, il y a bien des chances que cette stratégie aboutisse à un étatisme autoritaire qui risque de se prolonger indéfiniment. La dégénérescence autoritaire de la révolution russe ne vient donc pas d’une bureaucratisation ultérieure du régime soviétique et des dérives staliniennes, mais semble inscrite dès le début à l’intérieur de la perspective léniniste :

« L’État est l’organisation spéciale d’un pouvoir; c’est l’organisation de la violence destinée à mater une certaine classe. Quelle est donc la classe que le prolétariat doit mater? Evidemment la seule classe des exploiteurs, c’est-à-dire la bourgeoisie. Les travailleurs n’ont besoin de l’État que pour réprimer la résistance des exploiteurs : or, diriger cette répression, la réaliser pratiquement, il n’y a que le prolétariat qui puisse le faire, en tant que seule classe révolutionnaire jusqu’au bout, seule classe capable d’unir tous les travailleurs et tous les exploités dans la lutte contre la bourgeoisie, en vue de la chasser totalement du pouvoir[10]. »

Si nous tirons la leçon historique du socialisme étatiste, c’est-à-dire que la forme classique d’une révolution sous la forme d’un assaut violent contre l’État ne permet pas de mettre en place un socialisme égalitaire et démocratique, alors la seule issue pour une rupture consiste à se placer sur le terrain institutionnel de la démocratie libérale. Cela ne veut pas dire qu’il faille sombrer dans le parlementarisme en pensant que tout se joue essentiellement sur la scène électorale, car l’investissement des institutions étatiques peut facilement être combiné à des actions extra-parlementaires au sein des sphères associatives et économiques : mobilisations de masse, grève générale, désobéissance civile, etc. Néanmoins, l’abandon de la stratégie de la lutte armée implique qu’une rupture démocratique nécessite une large adhésion populaire à un projet politique visant à transformer radicalement les institutions politiques et économiques pour implanter un régime écosocialiste.

Néanmoins, cette perspective se bute à un obstacle de taille, soit un « creux de transition » (transition trough) lié au bouleversement économique occasionné par une révolution. Wright reprend ici les travaux du marxiste polonais Adam Przeworski afin de représenter la trajectoire historique des intérêts matériels de la population dans le cadre d’une éventuelle transition socialiste. En prenant pour hypothèses que les conditions de vie demeurent relativement stables dans le cadre du capitalisme avancé, et qu’un parti de gauche radical prenne le pouvoir démocratiquement sans générer une opposition contre-révolutionnaire violente de la part de la bourgeoisie (à la manière du coup d’État au Chili en 1973), il s’agit d’envisager l’évolution dynamique des intérêts matériels d’une personne moyenne à travers le temps. Trois scénarios sont dès lors envisageables.

 

Trajectoires des intérêts matériels dans une rupture socialiste[11]

 

trajectoire-socialisme

La vision fantaisiste prédit qu’une rupture avec le capitalisme améliorera immédiatement le bien-être de la majorité de la population sans provoquer de bouleversement majeur. La vision pessimiste généralement endossée par les antisocialistes prévoit que le renversement du capitalisme mènera à un effondrement économique ou au mieux à un niveau de vie très inférieur à la situation actuelle. Enfin, la vision optimiste reconnaît qu’une rupture provoquerait  des perturbations économiques importantes au niveau des chaînes logistiques, systèmes de distribution, de prix et de crédit, fuite des capitaux, etc. Néanmoins, cette secousse momentanée du mode de production serait éventuellement surmontée par de nouveaux mécanismes de coordination, d’incitatifs, de normes et d’institutions capables de faire fonctionner une économie écosocialiste beaucoup plus performante que le capitalisme.

Le nerf de la guerre consiste à maintenir l’adhésion populaire durant le creux de transition afin d’éviter un éventuel retour au système capitaliste si cette période s’avère trop longue. Une rupture socialiste sous des conditions démocratiques est d’autant plus incertaine qu’elle nécessiterait une large coalition entre les classes défavorisées (groupes exclus, précaires, travailleurs) et les classes moyennes dont le niveau de vie est généralement plus élevé, ces dernières risquant de retirer leur appui dans le cas d’un bouleversement trop sévère et prolongé. Wright conclut donc qu’un gouvernement socialiste démocratiquement élu sera automatiquement défait lors des prochaines élections, ou devra recourir à des moyens non démocratiques pour poursuivre la révolution. En d’autres termes, nous avons le choix entre une rupture démocratique mais insuffisante, ou une rupture décisive mais potentiellement autoritaire; une démocratie sans socialisme nous gardant prisonnier du capitalisme, ou un socialisme sans démocratie nous menant à l’étatisme.

Cet argument présume que les conditions matérielles des classes non dominantes sous le capitalisme resteront relativement stables à travers le temps. Or, une intensification de la crise du capitalisme pourrait dégrader la qualité de vie de la population et ainsi réduire considérablement le creux de transition, rendant ainsi une rupture socialiste beaucoup plus souhaitable et bénéfique du strict point de vue des intérêts matériels. Cette idée renvoie évidemment au diagnostic marxiste de la non-soutenabilité à long terme du système capitaliste qui, en vertu de ses contradictions internes, est voué à détruire ses propres conditions de possibilité. Wright rejette cette hypothèse sous prétexte qu’elle repose sur l’idée (largement critiquée) de la baisse tendancielle du taux de profit et que la prédiction de l’effondrement du capitalisme s’est avérée fausse sur le plan historique.

Il est possible de contourner cet argument en montrant que le point d’achoppement du système capitaliste ne sera pas la contradiction entre les relations de production et les forces productives (capital/travail), mais celle entre le système de production et les conditions de production (capital/nature). Cette seconde contradiction du capitalisme, théorisée par James O’ Connor[12], montre que les conditions de production (terre, eau, énergie, système d’éducation, infrastructures de transport, etc.) tendent à se dégrader ou à être surexploitées par le système économique, faisant ainsi augmenter les coûts de production et menaçant même les conditions d’existence de la vie sur Terre. Le mur écologique, situé autour de 2025–2030 selon les prédictions du Club de Rome (dont les données ont été corroborées depuis les trente dernières années)[13], représente l’horizon temporel auquel l’humanité doit faire face pour modifier radicalement son modèle de développement.

Il ne s’agit pas ici de prédire précisément le moment de l’effondrement du système économique, ni même d’affirmer que le capitalisme s’écroulera spontanément par lui-même du fait des limites naturelles de la croissance. Ce déterminisme historique fort, visant à définir la trajectoire temporelle du système économique mondial, peut tout de même laisser place à un « matérialisme écologique » prenant au sérieux la « rupture métabolique » (metabolic rift) entre l’humain et la nature initiée par l’émergence du capitalisme industriel[14]. Cette perspective permet d’anticiper l’intensification systémique de nombreuses crises (alimentaires, énergétiques, sociales, politiques, climatiques, militaires, financières, etc.) rendant le système économique de plus en plus vulnérable. La thèse écosocialiste affirme que le capitalisme est non seulement indésirable du point de vue de la justice sociale, politique et environnementale, mais qu’il détruit ses conditions matérielles de reproduction à moyen et long terme.

Évidemment, la non-soutenabilité écologique et sociale du capitalisme n’implique pas ipso facto l’émergence d’une classe consciente capable de renverser le système par une transformation révolutionnaire, et ne prédit que cette rupture mènera nécessairement au socialisme puis à une société sans classes et sans État (communisme). Si ces différentes composantes constituaient la prédiction historique du marxisme classique[15], les questions relatives au sujet révolutionnaire, à la prise du pouvoir ou à la forme générale d’une société postcapitaliste restent encore ouvertes. L’écosocialisme doit se départir de la conception téléologique de l’histoire du marxisme traditionnel, sans pour autant abandonner la nécessité d’une rupture compte tenu des contraintes écologiques et de la trajectoire générale du système économique mondial à l’aube du XXIe siècle. La nécessité n’est pas d’ordre descriptif mais prescriptif; la rupture ne va peut-être pas se produire, mais elle doit survenir pour assurer les conditions de reproduction de la vie humaine et de l’environnement.

 

Conclusion

 

Enfin, la tâche éminente d’une stratégie écosocialiste consiste à examiner de plus près les institutions permettant de démocratiser l’économie, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la société actuelle. Ces interstices doivent ensuite être liés à réformes radicales, tels le revenu de base inconditionnel, la gratuité des transports collectifs et d’autres mesures symbiotiques capables de modifier les rapports de forces et la dynamique de classes à l’intérieur du système capitaliste. Si Wright considère que les utopies concrètes et le renforcement de la social-démocratie constituent l’horizon des luttes anticapitalistes à court et moyen terme, il faut néanmoins articuler ces stratégies partielles à l’objectif d’une rupture systémique, et donc d’une révolution. Celle-ci est rendue nécessaire non à cause d’une prédiction de l’effondrement imminent de ce système par le jeu de ses contradictions internes, mais à cause de l’ultime contradiction externe représentée par les limites écologiques de la croissance.

Or, la question est de savoir comment nous pouvons opérer une rupture démocratique, c’est-à-dire une transformation globale des institutions étatiques et économiques qui ne tomberait pas dans les dérives autoritaires du socialisme du XXe siècle. L’écosocialisme ne peut être dissocié d’une perspective de démocratie radicale, et il ne pourra sans doute naître qu’en consolidant le pouvoir social par une sorte de « socialisme par en bas[16] ». Cette perspective ne doit pas pour autant se contenter d’expériences locales autogérées, mais poser sérieusement le problème du pouvoir, et donc du rapport à l’État.

Une stratégie écosocialiste suppose que l’intensification de la crise du capitalisme dégradera progressivement les conditions matérielles de la majorité de la population, et réduira donc le « creux de transition » d’une éventuelle rupture socioéconomique. Évidemment, la dégradation des conditions de vie n’est pas suffisante pour postuler l’adhésion automatique d’une majorité populaire à un projet de transformation radicale des rapports sociaux. Pour cela, il faut qu’un ensemble de conditions soient réunies, dont l’existence d’un projet politique cohérent, c’est-à-dire une alternative désirable, viable et atteignable, capable de saisir la balle de la transition écologique au bond de l’histoire afin de réaliser une véritable émancipation sociale.

 

 

[1] Erik Olin Wright, Envisioning Real Utopias, Verso, London, 2010

[2] En guise d’introduction, nous suggérons l’ouvrage pédagogique, incisif et concis de Michael Löwy, Écosocialisme. L’alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste, Mille et une nuits, Paris, 2011.

[3] Envisioning Real Utopias, p. 34–85

[4] Ibid., p.69

[5] André Gorz, « L’écologie politique entre expertocratie et autolimitation », Écologica, Galilée, Paris, 2008

[6] Erik Olin Wright, En quête d’une boussole de l’émancipation. Vers une alternative socialiste, Contretemps
http://www.contretemps.eu/interventions/en-quête-dune-boussole-émancipation-vers-alternative-socialiste-0

[7] Joel Kovel, The Enemy of Nature: The End of Capitalism or the End of the World?, Zed Books, London, 2002

[8] Rudolf Meidner, Why did the Swedish Model Fail?, Socialist Register, 1993
http://socialistregister.com/index.php/srv/article/view/5630/2528#.Ukwuoha3KXo

[9] Johan Rockström, Will Steffen et al., « Planetary Boundaries : Exploring the Safe Operating Space for Humanity », Ecology and Society, vol. 14, n° 2, 2009

[10] Vladimir Ilitch Lénine, L’État et la révolution, Les classiques des sciences sociales, UQAC, 1917, p. 33
http://classiques.uqac.ca/classiques/lenine/Etat_et_revolution/lenine_Etat_et_revolution.pdf

[11] Envisioning real utopias, p. 314

[12] James O’ Connor, Natural Causes: Essays in Ecological Marxism, The Guilford Press, New York, 1998

[13] Dennis Meadows et al., Les limites à la croissance, Écosociété, Montréal, 2013

[14] John Bellamy Foster, Marx écologiste, Éditions Amsterdam, Paris, 2011

[15] Pour voir une reconstruction complète et élégante de cette théorie, voir Envisioning Real Utopias, p. 89–109

[16] Cette expression a été formulée pour la première fois par Hal Draper dans The Two Souls of Socialism, New Politics, vol. 5, n° 1, 1966, p. 57–84.
http://www.anu.edu.au/polsci/marx/contemp/pamsetc/twosouls/twosouls.htm

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Martin Joset <![CDATA[Empire : joyaux et pacotilles]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14111 2014-08-23T01:06:02Z 2014-08-23T01:06:02Z Pour un livre abscons et dont les options sont ouvertement révolutionnaires, l’Empire de Hardt et Negri a fait l’objet d’un intérêt exceptionnel, tant de la part de commentateurs se rattachant à la pensée dominante que des radicaux[1]. Bien que rien ne nous incite à voir dans ce livre un objet de curiosité culturelle, cette simple constatation souligne l’importance d’un examen sérieux de son contenu. Empire est finalement un livre important, parce que la volonté de s’en prendre sérieusement à la richesse contradictoire de ses idées concernant la nature de l’empire, du capitalisme et des résistances de notre temps, est susceptible de contribuer au projet « libérateur » que nous partageons avec ses auteurs. Seul un commentaire bien avare de compliments pourrait manquer d’admirer l’ambition de cette tentative d’intégration de l’histoire, de la philosophie, de la sociologie, de la culture et de l’économie dans une démarche politique venue d’en bas. Pourtant, le résultat est frustrant : un livre plein de promesses, mais aussi d’incohérences, de contradictions, d’exagérations et d’apories.

Aux côtés des joyaux qui parsèment le livre, on trouve trop de verroterie – de fades babioles qu’on ne peut simplement écarter, car elles occupent une place fondamentale dans l’argumentation. La poésie qui imprègne le livre est peut-être rafraîchissante et stimulante, mais elle sert d’alibi à une forme d’obscurantisme qui bloque toute envolée d’imagination analytique. La sensibilité politique des auteurs est digne d’admiration, en particulier, mais pas uniquement, dans le passage final du livre qui évoque avec émotion la figure du « militant » (« les combattants communistes et de la libération des révolutions du XXe siècle, les intellectuels poursuivis dans les luttes antifascistes, les républicains de la guerre civile espagnole et les mouvements de résistance européens, […] les combattants de la liberté de toutes les guerres anticoloniales et anti-impérialistes, […] le militant agitateur des travailleurs industriels du monde »). Il s’agit là d’un antidote au défaitisme régnant dans une grande partie de la gauche. Pourtant, quelque bienvenu que soit cet optimisme concernant les perspectives qui s’ouvrent aujourd’hui à un tel militantisme, il ne fournit pas les bases – et ne peut les fournir compte tenu de l’analyse où il s’enracine – d’une politique du changement social.

Le premier objectif analytique d’Empire, comme celui de tant de livres récents sur la globalisation, est d’expliquer la genèse et la nature d’un nouveau type d’ordre capitaliste, « qui règne sur l’ensemble du monde “civilisé” » (XIX). Ce qui fait la spécificité d’Empire, n’est pas seulement le parcours sauvage où Hardt et Negri nous entraînent au fil d’une démarche tendant à concilier ce qu’ils considèrent comme le meilleur des pensées, à la fois, marxistes et postmodernes, susceptible de contribuer à leur objectif. Cette spécificité réside, en fait, dans la manière dont ils utilisent cette totalité théorique hybride, pour identifier la globalisation à un nouveau régime politique capitaliste. Pour ce faire, ils se fondent sur la distinction entre les impérialismes du passé (l’extension de la souveraineté territoriale au moyen de colonies) et ce qu’ils appellent le nouvel « empire » (la pénétration supranationale des frontières). La globalisation est définie comme « la rupture ou le déplacement au sein des rapports capitalistes et des relations globales de pouvoir [qui] rendent parfaitement transparent et possible aujourd’hui le projet capitaliste de rassembler les pouvoirs économique et politique, et de réaliser […] un ordre proprement capitaliste » (8–9). Au sein de ce nouvel empire capitaliste, les États-nations (y compris les anciennes puissances impérialistes elles-mêmes) et leurs relations de pouvoir internes sont « pénétrés » par « un nouveau pouvoir mondial souverain et supranational ». Ainsi, « le conflit et la concurrence entre divers empires s’est trouvé, dans une grande mesure, remplacé par un pouvoir unique qui les surdétermine, qui les structure de manière unitaire, et qui les situe au sein d’une même conception du droit, clairement postcoloniale et postimpérialiste » (9–10). C’est justement parce que ces intuitions sont si importantes pour qui veut comprendre le monde contemporain, que tout lecteur sérieux en viendra à juger le livre insupportable. Il ne l’est pas simplement du fait de l’absence de détails factuels dans un ouvrage de plusieurs centaines de pages, mais par ses manquements théoriques et la confusion conceptuelle régnante.

Au cœur de l’argumentation de Hardt et Negri, on trouve un vaste tableau du passage de la modernité à la postmodernité. La modernité est présentée comme un processus de sécularisation, qui, comme tout ce que l’histoire a produit depuis le Moyen Âge, procède de la « réappropriation » par la multitude de son potentiel « libératoire » (les auteurs semblent emprunter le terme multitude à la formule « Ecclesia est multitudo fidelium » de Guillaume d’Occam) (73). Cependant, après le renversement de l’ordre ancien par le pouvoir de la multitude, opérant prétendument sans médiation et de manière spontanée, la révolution de la modernité fit l’objet d’un « Thermidor » généralisé. La multitude fut ainsi reconstruite en tant que « peuple » de l’État-nation – « un appareil transcendant capable d’imposer l’ordre à la multitude et d’éviter qu’elle s’organise et exprime sa créativité spontanément » (83). Dans le monde des idées, le développement de la conception moderne de la souveraineté atteignit son paroxysme contre-révolutionnaire dans l’affirmation par Hegel que « la libération de l’humanité moderne ne peut procéder que de la domination, de sorte que l’objectif immanent de la multitude se transforme dans le pouvoir nécessaire et transcendant de l’État ». Ce trait est, pourtant, inséparable du capitalisme : « La souveraineté moderne européenne est la souveraineté capitaliste : une forme de commandement qui surdétermine la relation entre individualité et universalité, en fonction du développement du capital » (87). La transition de l’agriculture à l’industrie, puis la diffusion des rythmes culturels propres à l’industrialisation et l’incapacité du nouveau prolétariat à consommer tout ce qu’il produit dans son pays suscitèrent la dynamique qui poussa les États européens à étendre leur souveraineté vers d’autres formations sociales, c’est-à-dire à devenir des États impérialistes.

Selon Hardt et Negri, c’est l’effondrement de l’impérialisme après la Seconde Guerre mondiale et la généralisation à l’échelle de la planète, par l’État américain, de son New Deal après la crise de 1929, qui introduisit la postmodernité. Mais, encore une fois, c’est la recherche par la multitude de son pouvoir « libératoire » sans médiation au cours des années 1960 (dont témoignèrent la révolte des travailleurs de la base, les nouveaux mouvements sociaux et les révoltes postcoloniales) qui déterminèrent le cours du monde postimpérialiste. Ce monde fut remplacé par l’« empire », l’expression du « pouvoir en réseau », sans centre et en expansion, unique fondement de la souveraineté de l’État américain à l’époque moderne. Ce nouvel « empire » non impérialiste, transcendant le mouvement spontané de la multitude vers la liberté, surgit « au-dessus » des frontières, en réponse à la révolte venue d’en bas, moyennant la mise en place d’un appareil disciplinaire de maintien de l’ordre. À la suite de la crise capitaliste du début des années 1970, l’imposition de l’empire prit appui sur une attaque contre toutes les barrières à l’accumulation du capital, transformant la nature de la production et de la création du surplus et, finalement, écartant l’État-nation de la scène de l’histoire.

Ces transformations reposèrent sur le passage du mode de production capitaliste de sa phase industrielle à celle de l’« informationalisation » et de la communication, et sur la transition corrélative de la production matérielle à la production « immatérielle ». D’autres transformations économiques, culturelles et politiques, liées aux précédentes, introduisirent finalement à l’ordre global « lisse » du marché mondial et à une souveraineté disciplinaire d’un nouveau type : un pouvoir central dénué de centre étatique. Les nouvelles formes de la production et du travail, ainsi que la nouvelle relation immédiate entre le capital et le travail (puisque l’État s’est évanoui ou, au moins, a fusionné avec le capital), ont ainsi créé la possibilité d’un contre-empire – un mouvement révolutionnaire, également dénué de centre, surgi de la base.

Ce panorama de l’histoire du monde, de la modernité à la postmodernité, repose, tout d’abord, sur un ensemble articulé de récits, tous problématiques, que Hardt et Negri donnent de la relation contradictoire de la multitude à la souveraineté de l’État jusqu’à son aboutissement dans le pouvoir virtuel de l’« empire ». D’un bout à l’autre du livre, les auteurs ne se lassent pas de souligner la nécessité de fonder toute interprétation sur une base matérielle. En dépit de toutes les péripéties de l’analyse, le grand labyrinthe des narrations politiques, culturelles et métaphysiques où nous entraînent Hardt et Negri, est supposé nous ramener à l’univers de la production et de l’économie politique, où la multitude prend la forme du « prolétariat ». Ayant salué explicitement dans leur préface, la descente décisive de Marx au « séjour obscur de la production » (xvi), Hardt et Negri affirment que leur concept d’empire, comme nouvel ordre, demeurerait une « coquille vide s’[ils] n’identifiaient pas également un nouveau régime de production » (205). Et c’est aussi dans le « royaume de la production […] que les résistances et alternatives les plus efficaces au pouvoir de l’empire se manifestent » (xvii). Bien que le thème de l’économie politique ne soit pas sérieusement abordé avant la page 200, c’est là que tout compte-rendu conséquent d’Empire doit commencer.

L’économie politique de Hardt et Negri s’appuie sur la tendance à la sous-consommation propre au capitalisme. Le point culminant de la modernité dans la poussée impérialiste qui précéda la Première Guerre mondiale aurait été l’expression de cette contradiction. Cette conception économique assez grossière de l’histoire en termes de sous-consommation, découle de leur lecture de Lénine et de Luxemburg.

Outre le caractère inadéquat de la notion de sous-consommation pour appréhender le passé, cette analyse nous distrait des outils – concepts, questions et thèmes – indispensables à ceux qui veulent comprendre le présent. Les forces motrices du capitalisme, de ses classes et de la concurrence, sont laissées à l’écart : les classes parce que la classe ouvrière est réduite – à la grande époque de sa formation en classe – à une victime dénuée de pouvoir; la concurrence parce que la centralisation du capital est supposée la limiter plutôt que l’accroître. Aucune exploration sérieuse n’est faite du développement inégal du capitalisme – à l’intérieur de chaque formation sociale tout comme entre diverses formations – compte tenu des pressions que le capitalisme suscite à l’investissement national et à l’étranger, en vue de la défense des marchés et afin de se protéger contre la classe ouvrière. Il en va de même de l’impact des restructurations technologiques autour de nouvelles opportunités, de nouveaux produits et de nouveaux entrants. En outre, le rôle de la finance est ignoré, et celui de l’État est présenté de manière grossière. L’analyse des relations entre États impériaux, y compris les intuitions suggestives de Kautsky concernant la possibilité d’une alliance « ultra-impériale », reste subordonnée à des considérations stratégiques prédéterminées par une perspective léniniste étroite[2].

Hardt et Negri prolongent cette référence à la sous-consommation un demi-siècle après la Première Guerre mondiale. Le New Deal est largement réduit à une réponse à la sous-consommation qui aurait causé la dépression des années 1930, et les auteurs voient dans l’après-guerre une globalisation du New Deal. Peut-être du fait de la reconnaissance implicite des limitations de cette analyse, elle est discrètement mise à l’écart à l’approche de la crise du début des années 1970. Pour comprendre ce qui se met alors en place dans le livre en matière d’économie politique, il nous faut d’abord appréhender la théorie politique de l’empire de Hardt et Negri.

 

La théorie politique de l’empire : la domination de l’État?

 

En dépit de la reconnaissance de son importance, l’économie politique n’est pas un des points forts de Hardt et Negri. Aussi la plupart des commentateurs se sont-ils focalisés sur la théorie postmoderne de l’empire. Hardt et Negri insistent sur le fait que le système capitaliste serait complètement invivable s’il reposait sur le vieil ordre impérialiste. C’est bien un pouvoir central qui garantit son intégrité, mais un pouvoir qui ne repose plus sur un État impérialiste.

Qu’est exactement ce nouvel empire? Quelle relation entretient-il avec la superpuissance américaine que même la pensée dominante est disposée à décrire en termes d’impérialisme? Hardt et Negri soutiennent avec insistance que « les États-Unis, de même qu’aucun autre État-nation aujourd’hui, ne sauraient former le centre d’un projet impérialiste » (xiv, souligné dans le texte) :

« Seul un pouvoir établi, surdéterminé vis-à-vis des États-nations souverains et relativement autonomes à leur égard, peut fonctionner en tant que centre du nouvel ordre mondial, exerçant sur lui un contrôle efficace et, lorsque c’est nécessaire, recourant à la contrainte. L’empire ne repose pas sur la force en elle-même, mais sur la capacité de présenter la force en tant que paix » (14–15).

Antérieurement à cette affirmation, les auteurs ont défini la souveraineté comme un « pouvoir policier », non seulement vis-à-vis de tout pouvoir politique extérieur, mais aussi vis-à-vis du « peuple », soutenant que les États-nations européens ont conduit la multitude, non pas « sur la route de la république », mais vers « la surcodification totalitaire de la vie sociale » (87,113). Mais l’État américain fait exception à cette définition. À l’inverse, Hardt et Negri soutiennent que l’ordre constitutionnel de ce pays a originellement semé la graine des « nouvelles structures et logiques de pouvoir qui règlent le monde contemporain ». Ils mettent à mal les argumentations de ceux qui, tel édouard Said, affirment que « les États-Unis ont reproduit les tactiques des grands empires après leur démantèlement à la suite de la Première Guerre mondiale », et insistent sur le fait que « l’empire n’est pas un faible écho des impérialismes modernes, mais une forme de pouvoir fondamentalement nouvelle » (146).

La nouvelle souveraineté actuelle, dont l’« espace est toujours ouvert », s’est mise en place par étapes depuis la Déclaration d’indépendance, à travers la guerre de Sécession, les présidences de Théodore Roosevelt et de Woodrow Wilson, le New Deal et la Seconde Guerre mondiale, la guerre froide, jusqu’aux mouvements sociaux des années 1960 et finalement la dissolution du bloc soviétique – autant d’étapes au fil desquelles « la liberté est rendue souveraine et la souveraineté est définie comme radicalement démocratique selon un processus d’expansion, ouvert et continu » (169).

Hardt et Negri pensent que cette nouvelle forme de pouvoir s’enracine dans la Révolution américaine de 1776, « un moment de grande innovation et de rupture dans la généalogie de la souveraineté moderne ». On aurait ainsi assisté à la création d’une authentique république. Le système de contrôles et d’équilibres y exprime et soutient le pouvoir central au sein d’une « configuration interne à la multitude […] une structuration des pouvoirs liés en réseau » (160–1). Seul parmi tous les autres, cet État américain ne dépossède pas la société de son pouvoir, mais « s’intègre dans la société et la complète […]. La souveraineté américaine ne consiste donc pas en un contrôle de la multitude, mais résulte plutôt des synergies productives de la multitude » (164). Prenant Madison au mot, et laissant de côté Beard ou tout autre analyste de la révolution et de la constitution américaines en termes de classe, les auteurs poursuivent, faisant leur la thèse de la frontière. L’expansion de l’État américain (qu’ils admirent en ce qu’elle s’inspira directement de Rome) est aussi l’expression de cette « nouvelle souveraineté », qui « ne s’annexe pas ou ne détruit pas les autres pouvoirs, mais, à l’inverse, s’ouvre à eux, les incorporant dans son propre réseau […] [une] expansion impériale qui n’a rien de commun avec l’impérialisme, ou avec des organismes étatiques conçus en vue du pillage, de la colonisation ou de l’esclavage » (166–7). De façon surprenante, ils se débarrassent en à peine plus d’une page de la manière dont ces processus « cachent, en fait, une forme brutale de subordination » des Indiens d’Amérique et des Africains-Américains. La « déflation des prétentions idéologiques » que cela impliquait fut résolue, à leurs yeux, par Lincoln qui « redéfinit » la nouvelle nation et son peuple, et réalisa « une configuration de l’espace en matière de gestion politique et culturelle d’identités hybrides » (172).

Dans la version que Hardt et Negri donnent de l’histoire américaine, les classes apparaissent pour la première fois à la fin du XIXe siècle, marqué, d’une part, par la montée des « grands trusts du capital » et, d’autre part, par le « grand mouvement ouvrier américain » engagé dans une lutte de classe dont résultèrent la « fermeture de l’espace constitutionnel de médiation, et l’impossibilité du déplacement spatial des conflits » (173). La lutte des classes est ainsi introduite pour expliquer les tendances impérialistes américaines de l’époque, même si cette lutte en Europe ne joue pratiquement aucun rôle dans la présentation donnée de l’impérialisme européen. À cette époque, le mouvement ouvrier européen a mis en place – pour la première fois dans l’histoire – des organisations politiques permanentes des classes dominées. Cependant, Hardt et Negri laissent cela de côté, tout en faisant grand cas des tendances « autonomistes » du prolétariat américain. Bien qu’ils soulignent la grande force de la résistance de la classe ouvrière américaine à la répression, Hardt et Negri ignorent complètement, d’une part, la vaste littérature consacrée au corporatisme de la Progressive Era, où se trouva absorbé l’AFL, et, d’autre part, le large soutien dont jouit l’impérialisme de Théodore Roosevelt parmi les travailleurs américains.

Quoi qu’il en soit, Hardt et Negri soutiennent que, compte tenu des conditions de la lutte des classes, l’État américain ne pouvait sauvegarder sa forme unique de souveraineté et sa démocratie propre, que par le biais de « l’utopie politique concrète » de Woodrow Wilson (aucune excuse n’est présentée ici à Ernst Bloch), impliquant l’« extension internationale du pouvoir en réseau de la constitution […] l’idée de la paix comme produit d’un nouveau réseau mondial de pouvoir » (176).

La révolution bolchevique, la dépression des années 1930, la Seconde Guerre mondiale et la guerre froide poussèrent les États-Unis à adopter certains des éléments majeurs de la souveraineté européenne et de l’impérialisme, devenant ainsi les promoteurs de « projets impérialistes directs et brutaux » (que Hardt et Negri relient incidemment aux « origines mêmes du pays », dans la réduction en esclavage des noirs et le massacre des Indiens d’Amérique). Mais à l’« étape ultime de cette tendance impérialiste » que représenta la guerre du Vietnam (qui « une fois pour toutes interrompit la marche de l’impérialisme de style européen »), l’« utopie concrète » de l’esprit de la constitution américaine se trouva reconstituée par la nouvelle gauche : les nouveaux mouvements contre la guerre, pour les droits civils, le pouvoir noir, et les mouvements étudiant et féministe représentèrent « une énorme et vigoureuse affirmation du pouvoir constituant et la déclaration de réouverture de nouveaux espaces sociaux » (179).

Ainsi, les circonstances étaient créées pour que l’État américain entraîne le monde entier dans son « utopie concrète » de pouvoir en réseau dans l’empire. Sur la base de la maîtrise des anciens pouvoirs impériaux acquise pendant la guerre froide, de l’internationalisation du « gouvernement disciplinaire des usines » propre au New Deal (le Fordisme), et temporairement, quoique de manière non équivoque, de « l’adoption du vêtement impérial », les États-Unis rejetèrent leur projet impérialiste et s’engagèrent dans celui, bien distinct, de l’« empire » – projet global de pouvoir en réseau.

La version compacte de l’histoire américaine que Hardt et Negri ont offerte au lecteur jusqu’à ce point laisse désormais la place à un récit encore moins minutieux, qui fait l’économie de toute analyse concrète du processus contradictoire et complexe de restructuration stratégique globale et de gestion, où l’État américain s’est effectivement engagé depuis les années 1970. Bien qu’ils survolent ces questions, Hardt et Negri ne manquent pas d’intuitions concernant la manière dont les États-Unis ont utilisé « leur hégémonie comme ultime ressort d’exploitation et de commandement capitaliste » pour faire supporter à d’autres pays le poids de l’effondrement des accords de Bretton Woods (266). Ils n’ont également pas tort de souligner la place occupée dans ce mouvement par l’utilisation des organismes et des traités internationaux, tendant à promouvoir dans chaque pays les changements requis en vue de l’établissement du néolibéralisme global. Mais cette vision de ce qui est encore « interne » aux États est obscurcie par la chaîne des hyperboles relatives à « la fin des États-nations », ainsi que par l’argumentation extravagante qui veut que « ce qui a changé dans le passage au monde de l’empire […] est que de telles frontières n’existent plus » (184). Encore plus frustrant est le fait que cette capacité du pouvoir à l’américaine à pénétrer les autres États, à n’en pas douter un des aspects les plus frappants du monde où nous vivons, est simplement affirmée et réaffirmée, sans que les pratiques concrètes de l’État de la classe dirigeante des États-Unis soient explicitées.

En définitive, on pourrait ne voir dans Hardt et Negri que des théoriciens de l’idéologie, de la légitimation du pouvoir. La conception du « droit de l’État » comme « pouvoir en réseau » madisonien, que ce soit dans la société américaine ou projetée à l’échelle globale, se justifie plus par son attrait idéologique que par son utilité dans l’analyse des pratiques et mécanismes concrets du pouvoir de l’État et de la classe dirigeante. La capacité historique d’une telle conception qui fait de la classe ouvrière américaine le « prisonnier du rêve américain » (selon le titre du célèbre livre de Mike Davis) fait l’objet d’une projection globale vers le présent. En de rares occasions, Hardt et Negri disent au lecteur ce dont il s’agit vraiment, en particulier lorsqu’ils soutiennent que la légitimation du nouvel ordre impérial repose effectivement sur « sa capacité à présenter la force comme l’agent du droit et de la paix […] afin d’accroître le consensus qui soutient son pouvoir » (15). De ce point de vue, Hardt et Negri ont raison de noter que même les organisations supranationales humanitaires attendent « des États-Unis qu’ils assument un rôle central au sein du nouvel ordre mondial » (181). On saisit le sens de cette analyse lorsque Hardt et Negri parlent des États-Unis comme d’un nouvel État impérial, quoique non colonialiste, qui à travers son appel à des valeurs universelles, affirme son « droit d’intervention » dans d’autres États, et exige d’eux qu’ils supportent ces interventions ou y participent à l’intérieur de leurs propres « droits et devoirs » (18). Mais la question de qui définit ces « droits et devoirs », n’est pas posée. Ils le reconnaissent eux-mêmes en une occasion (lors de la formulation d’un jugement général relatif aux fondements de la guerre du Golfe) :

« […] les États-Unis [sont] le seul pouvoir capable de prendre en charge la justice internationale, non pas en fonction de leurs motivations nationales, mais au nom du droit global. Sans aucun doute, de nombreux pouvoirs ont prétendu abusivement agir au nom de l’intérêt universel dans le passé, mais ce nouveau rôle des États-Unis est différent. Peut-être serait-il plus exact de dire que cet appel à l’universel est faux, mais il l’est d’une nouvelle manière. La police mondiale américaine agit non pas selon des intérêts impérialistes, mais dans un intérêt impérial » (180).

Ce que devrait étudier un livre vraiment sérieux traitant de ce « nouvel ordre mondial » que Hardt et Negri ont baptisé empire, c’est la mesure véritable de cette transformation de l’État américain qui lui a permis d’agir comme État global, celui dont le capitalisme a besoin pour maintenir l’ordre, pour gérer les crises et pour remédier aux contradictions entre les États-nations et les diverses forces sociales. Mais ce livre reste à écrire. En ses lieux et places, Hardt et Negri nous servent un ensemble d’affirmations qui ajoutent à la confusion.

En une occasion unique, ils tentent de présenter un schéma du pouvoir impérial (309–13). Ils décrivent une pyramide dont le sommet est la superpuissance américaine, puisqu’elle « jouit d’une hégémonie concernant l’usage de la force globale – une superpuissance qui peut agir seule, mais préfère le faire en collaboration, sous le couvert des Nations Unies ». Ces « autres », placés au deuxième niveau de la pyramide, sont des États-nations (ce qui semble paradoxal compte tenu de la thèse de la mort des États), surtout ceux d’entre eux qui « contrôlent les instruments monétaires globaux » et que relient le G7 et les forums des élites (comme celui de Davos), ainsi que « des ensembles hétérogènes d’associations » non spécifiées, et qui déploient à l’échelle globale un pouvoir « culturel et biopolitique ». Le « réseau des sociétés multinationales capitalistes » n’apparaît qu’à la base de cette pyramide; mais alors qu’il vient de nous être dit que ces sociétés se situent sous « le premier et plus haut niveau », elles sont ensuite décrites comme « structurant le pinacle du commandement mondial » (310, souligné par les auteurs de ce commentaire). Peu soucieux de la confusion qui envahit inévitablement le lecteur à ce point, Hardt et Negri s’empressent vers le « troisième et plus large étage de la pyramide [qui] décrit les groupes représentant les intérêts populaires dans le système du pouvoir global » – un ensemble bigarré désignant la « société civile globale » (des ONG aux médias ou aux églises) aux côtés d’« États subordonnés et mineurs ». Mais cette pyramide d’États, grands et petits, aux clivages marqués, fait ensuite l’objet d’un processus de déterritorialisation – pas tant du fait de la pénétration du réseau de pouvoir constitutionnel américain que par l’argent et, surtout, les communications.

Au terme « communication », les auteurs donnent un sens distinct du sens usuel, assez difficile à définir : ils veulent dire « le pouvoir de tous ceux qui contribuent aux processus interactifs de communication », et ajoutent : « Ici, dans ce domaine en circulation de la domination impériale sur les nouvelles formes de la production, la communication est très diffuse, sous des formes capillaires ». Pour donner un sens à ces analyses, il faut en revenir à l’économie politique de Hardt et Negri.

 

L’économie politique de l’empire : l’immatérialité de la production immatérielle

 

À la base de l’économie politique du nouvel empire, se trouve l’idée simpliste, que Hardt et Negri empruntent à Robert Reich, que le développement du marché mondial au cours du dernier quart du XXe siècle « a détruit toutes les frontières nationales » et « vidé de leur sens » les notions de société d’une certaine nationalité, ainsi que d’économie et de force de travail nationales (151). Mais Hardt et Negri adoptent également, avec beaucoup de conviction, une notion, déjà de seconde main chez Reich : celle du « postfordisme » (qu’ils appellent « l’émancipation salariale »). Ils relient maintenant « l’esprit de réseau » du constitutionnalisme américain à un nouveau régime productif disciplinaire, dont « découle le désir [de libération], et qui suscite tendanciellement l’émergence d’une multitude de travailleurs aspirant à la liberté ». L’empire, lui-même, se construit à partir de la combinaison de ces deux éléments.

Le problème est alors que, se rapprochant du présent, Hardt et Negri non seulement abandonnent la notion de sous-consommation, mais écartent toute théorie alternative du capitalisme dans son ensemble, de ses déséquilibres macroéconomiques et de ses crises systémiques : la sous-consommation n’est remplacée par aucune théorie alternative des crises. Comme l’a dit Alex Callinicos, en dépit de la répétition du terme « crise », Empire « offre très peu d’indications à quiconque souhaite savoir dans quelle mesure les mécanismes de la crise capitaliste sont encore en action de nos jours[3] ». Ne reste qu’une économie politique dont le champ est réduit à l’atelier et qui tend vers un déterminisme technologique rudimentaire. Les contradictions économiques de l’empire sont maintenant directement localisées au sein de la sphère de la production, dans les changements technologiques et institutionnels que résume la notion d’« informatisation », dans la révolution de la communication et dans la nouvelle force de travail qui découlerait de ces changements.

Les nouveaux postes sont « hautement mobiles et impliquent des compétences flexibles ». Une de leurs caractéristiques générales est « le rôle central qu’y jouent le savoir, l’information, les affects et la communication » (285). Tout cela définit « une nouvelle manière d’être humain » (289). La stabilité du système est désormais uniquement menacée par la subjectivité révolutionnaire que ces changements suscitent. Il va sans dire que de nombreuses modifications sont intervenues dans les structures du travail et dans les systèmes d’information-communication. Ils ont évidemment eu des effets profonds sur les travailleurs et les relations de travail, que toute analyse sérieuse de notre époque doit prendre en considération, quant à sa nature et sa politique. Mais la précipitation folle des auteurs dans leur volonté de présenter ce qui est partiellement nouveau comme constitutif d’un paradigme révolutionnaire, tant par son contenu que par le potentiel de changement qu’il recèle, s’avère d’une superficialité extrême.

Hardt et Negri traitent, en premier lieu, du secteur industriel dit ancien, ce qui constitue un point de départ constructif. La gauche a souvent fait peu de cas du dynamisme propre au capitalisme, en soutenant que les secteurs industriels traditionnels sont entrés dans une phase de déclin final, tout en dessinant les contours d’une « nouvelle économie » dans certaines sphères. Ce qui a surtout donné au capitalisme américain la base matérielle de sa reproduction élargie aujourd’hui (matériellement et culturellement) est très largement la diffusion des nouvelles technologies dans l’ensemble de l’économie – pas en tant que force indépendante, mais au sein d’autres stratégies managériales mues par la concurrence et les conflits de classe. Dans l’automobile, par exemple, la nouvelle technologie de l’information a joué un rôle clef dans la transformation du design, de l’outillage, de la comptabilité, de la coordination, de la sous-traitance, de la mise à disposition just-in-time, de la définition des tâches, ainsi que des relations entre production et consommation. Hardt et Negri s’attachent particulièrement à ce dernier élément. Ils soutiennent que, du fait des nouveaux modes de l’information et de la communication, les consommateurs « en sont venus à jouer un nouveau rôle dans la production » (290). Bien qu’il soit vrai que la production est maintenant plus finement ajustée au marché, le monde n’en est pas bouleversé. L’industrie était devenue plus « sensible » au marché dès les années 1920 (à General Motors, Alfred Sloane avait souligné l’importance du renouvellement des modèles face à la production de masse de Ford), et – de manière encore plus importante – peu d’ouvriers de l’automobile perçurent, à cette occasion, une transformation de leur travail, supposé être devenu moins matériel. De la même manière, Hardt et Negri mettent en lumière la relation entre la croissance de la maîtrise de l’information et la décentralisation spatiale de la production (tout en notant, à juste titre, une capacité accrue à gérer centralement et contrôler la production décentralisée). Mais avec le just-in-time, une grande partie de la sous-traitance reste régionale ou même locale, et, de plus en plus, met en jeu des fournisseurs bénéficiant de conventions collectives plus « flexibles », réalisant leur production sur le même site que l’usine d’assemblage principale[4]. De toute manière, et en parfaite illustration, de la confusion qu’engendre constamment le livre, Hardt et Negri, après avoir noté (et exagéré) les transformations que la révolution de l’information et des ordinateurs provoqua dans un secteur ancien tel que l’automobile en y « redéfinissant et rajeunissant le processus de production » (285), font tout à coup volte-face. Ils affirment alors que « les usines automobiles occupent au cours des années 1990 une place subordonnée dans l’économie globale – subordonnée vis-à-vis de la production à haute valeur ajoutée des services » (287).

C’est dans le secteur des services que Hardt et Negri identifient la transformation la plus spectaculaire de la production, y compris et surtout, l’émergence du « nouveau travail immatériel des tâches analytiques et symboliques », ainsi que « la production et la manipulation des affects, exigeants en matière de contacts humains » (293). Quelques chiffres, dont Hardt et Negri fournissent fort peu, seront ici utiles. Les projections les plus récentes du Ministère du Travail des États-Unis pour la décennie 2000–2010 montrent qu’une partie importante de ce que l’étude appelle « les emplois relatifs à la technologie de l’information » vont effectivement représenter la fraction du marché du travail qui croîtra le plus vite, avec un doublement (un accroissement de 1,8 million de postes). Cependant, en 2010 ces emplois représenteront moins de 2,4 % du total pour l’ensemble de l’économie. Les employés financiers, les services de protection (policiers, pompiers, gardiens) et les caissiers représenteront, chacun pris séparément, davantage d’emplois que ces emplois relatifs à la technologie d’information. Le nombre des chauffeurs de bus, de camions et de taxis sera un peu supérieur. L’entretien des bâtiments et le nettoyage du sol emploiera 60 % de travailleurs de plus, de même que les cafés et la restauration. La construction requerra le double de ces effectifs, et le nombre des secrétaires sera de deux fois et demie supérieur. De nombreux travaux nécessiteront des formations au-delà des études secondaires, mais trois postes sur cinq demanderont un niveau inférieur; et plus de la moitié des postes, des formations courtes ou moyennes.

On peut évidemment discuter sans fin autour de la définition des tâches liées à « l’information », mais aucune argutie ne pourra faire surgir l’image d’un changement paradigmatique quasi général. Il est vrai que la nouvelle technologie digitale a un impact dans tous les secteurs énumérés ci-dessus. Mais enfin, peut-on soutenir que la plus grande partie du travail est aujourd’hui un travail « immatériel, même si ces travaux sont corporels et porteurs d’affects, au sens où les produits sont intangibles »? Le travail provoque-t-il principalement « un sentiment d’aise, de bien-être, de satisfaction, d’intérêt ou de passion » (293)? Est-ce vrai du technicien de radiographie? Où se trouve la révolution pour les caissiers et les employés de commerce, s’ils utilisent des scanneurs optiques pour enregistrer les prix et faire l’inventaire, ou pour les dépanneurs s’ils remplacent des modules électroniques au lieu de réparer des fours ou des thermostats. Quelles sont les implications du fait que davantage de personnes exécutent « le travail chargé d’affect du contact humain et des relations » (290), dans des soins hospitaliers, du travail social, des tâches d’éducation ou de restauration?

Les observations relatives aux trois décennies dont datent ces changements suggèrent-elles l’émergence d’un militantisme radicalement nouveau et d’une prise de conscience de ces travailleurs? Ces évolutions soutiennent-elles les considérations révolutionnaires stratégiques de Hardt et Negri? Nous reviendrons ultérieurement sur ces questions, et nous nous contenterons pour l’instant de noter que l’« anthropologie du cyberespace » des auteurs repose sur une économie politique extrêmement superficielle de la révolution de la communication, en dépit de son rôle central dans l’enracinement de l’empire dans la production.

 

La théorie de la révolution contre l’empire : une multitude d’évasions

 

La distinction que Hardt et Negri veulent établir entre le nouvel empire d’aujourd’hui (« ses intérêts impériaux ») et le vieil impérialisme (« ses intérêts impérialistes ») est effectivement très importante. Mais on ne peut l’appréhender qu’au moyen d’une analyse du capitalisme contemporain allant bien au-delà de ce que Hardt et Negri présentent. Une telle démarche implique la mise en évidence des processus de globalisation économique, politique et militaire, par lesquels l’État américain, nommément, et non l’« empire » désincarné qui est à la base de l’analyse théorique de Hardt et Negri, « jette son très large filet afin d’y envelopper toutes les relations de pouvoir dans l’ordre mondial qui lui est propre » (20). Les auteurs reconnaissent que cet empire et les processus qui le sous-tendent « sont et resteront contradictoires ». Par cette formule, ils veulent surtout dire qu’en dépit de sa légitimation en termes de valeurs universelles de paix et de justice, cet ordre ne fera pas l’objet d’un consensus au sein de la multitude à l’échelle globale. Mais simultanément cette observation fait l’objet d’une extrapolation conduisant Hardt et Negri à affirmer que « l’empire est né en crise et se montre en crise » – ce qu’ils font dériver de leur idée que tous les ordres établis « sont toujours en crise » (4). Il s’agit d’une extravagance conceptuelle qui traverse l’ensemble du livre – une confusion entre contradiction et instabilité, d’une part, et crises systémiques récurrentes, d’autre part. Elle contredit également leur propre argumentation concernant la manière dont les crises sont prévenues et contenues au sein du nouvel ordre impérial, et ne fait aucun cas du degré de légitimité que la multitude reconnaît à l’empire, un élément qu’on ne peut négliger, comme Hardt et Negri, on va le voir, tendent à le faire.

Ayant consacré tant d’espace dans le livre aux louanges de la créativité constitutionnelle de l’État américain et de la classe dominante, il s’avère que la compréhension du passé et la détermination de l’avenir reposent, en fait, sur le prolétariat américain. Cette argumentation est, en particulier, développée dans un passage surprenant du livre, à l’occasion de la présentation de l’ascension de l’empire (268–9). Les auteurs y prétendent que le nouvel ordre mondial est, en réalité, déterminé par « le pouvoir et la créativité du prolétariat des États-Unis », qui est supposé « exprimer pleinement les désirs et besoins des travailleurs internationaux ou multinationaux ». Contrairement à ce qui est fait généralement, la classe ouvrière américaine n’est pas perçue comme « faible » du fait du « bas niveau de sa représentation par les partis et syndicats ». Du fait même de cette faible représentation, Hardt et Negri décrivent cette classe comme « forte », d’une manière grossièrement exagérée même pour les autonomistes qu’ils sont. Ils semblent imaginer que le grand avantage que les travailleurs tirent du fait de rester ou de devenir inorganisés (aussi bien « dans les usines » que « hors d’elles ») leur permet de manifester leur « conflictualité » au plus haut degré, faisant ainsi planer « de sérieuses menaces » et définissant des « alternatives créatives ». Rien n’est mis en avant en termes événementiels ou d’authentiques pratiques pour soutenir une telle affirmation.

En l’absence de toute preuve substantielle de cette thèse originale, les auteurs mettent en avant un principe méthodologique (ils semblent y voir une excuse pour le temps considérable consacré à la présentation minutieuse « du génie des hommes politiques et des capitalistes américains » dans la pratique de l’empire, comme ils s’étaient montrés enclins à le faire concernant la période allant de 1776 au milieu du XIXe siècle) :

« […] nous devons regarder au-delà de la logique immédiate de la stratégie capitaliste et de ses plans […]. Pour en saisir le processus du point de vue de ses éléments actifs, nous devons adopter la perspective de l’autre versant – c’est-à-dire le point de vue du prolétariat et de la fraction encore existante du monde non capitaliste, graduellement entraînée dans les rapports capitalistes. Le pouvoir du prolétariat impose des limites au capital et non seulement détermine la crise, mais aussi la nature de la transformation. En réalité, le prolétariat invente les formes sociales et productives que le capital adoptera dans l’avenir » (268).

Nous applaudissons normalement aux efforts tendant à placer la lutte des classes au cœur de l’analyse du développement du capitalisme (et nous pouvons saluer dans la tentative de prendre en compte cette lutte, un antidote bienvenu au travail récent de Robert Brenner, même si Hardt et Negri adoptent une attitude symétrique extrême, ignorant purement et simplement la portée de la concurrence capitaliste au sein de leur analyse[5]).

Mais le pouvoir sans médiation qu’ils veulent donner au prolétariat américain et, avec et à travers lui, aux multitudes du monde, ne résiste pas au moindre examen; cette analyse ne nous aide guère, non plus, dans la définition de stratégies révolutionnaires. Comment pourrait-on fonder l’élaboration d’une quelconque politique de changement social sur un monde fait d’un empire et d’un prolétariat virtuels?

Que faut-il entendre par « prolétariat virtuel »? On peut, certes, adopter une définition de la classe ouvrière plus large que la catégorie des travailleurs de l’industrie et allant au-delà du monde du travail lui-même (bien que ces deux amendements ne puissent être considérés aujourd’hui comme originaux), et on applaudira à la préoccupation de situer le nouveau noyau stratégique au sein de ce prolétariat redéfini. Mais peut-on suivre Hardt et Negri dans la foi qu’ils placent en la nouvelle résistance et confiance des travailleurs des services actuels? Ces travailleurs ont-ils appris de nouvelles leçons, contrôlent-ils davantage ce qui se passe sur leur lieu de travail, ont-ils des relations réciproques de nature différente, rentrent-ils chez eux caressant de nouveaux rêves? Voient-ils nécessairement dans leurs clients des alliés potentiels? Leurs expériences les introduisent-elles à une nouvelle perception de la collectivité? Leur travail est-il intrinsèquement plus social que la coopération qu’implique la production de marchandises? Ou inversement, comme pour le prolétariat industriel, leur humanité est-elle figée par le moule où la technologie coule les rapports humains, à moins que et jusqu’à ce qu’ils découvrent par leurs luttes leur propre potentiel comme acteur social?

Il y a bien davantage de problèmes dans la manière dont les auteurs relient ce noyau stratégique du prolétariat à la multitude d’aujourd’hui. Les deux termes renvoient à de très vastes systèmes d’oppression (de genre, de race, ethnonationale et ainsi de suite), mais ce qui caractérise plus spécialement la multitude est « la nouvelle mobilité et hybridité des sujets », où « le nomadisme et le métissage apparaissent comme des éléments vertueux » et où le « pouvoir de circuler » à travers les frontières est « la force la plus créative » du processus de libération actuel (362–3). Les auteurs ont raison de se demander « ce que les grands secteurs innovateurs de la production immatérielle, du design à la mode, et de l’électronique à la science [seraient] sans le travail illégal des grandes masses, que l’horizon radieux de la richesse et de la liberté capitalistes a mobilisées ». Mais qu’est-ce qui les rend plus révolutionnaires que les générations précédentes? Faut-il penser que leur désir de libération – suffisamment réel compte tenu de toutes les souffrances et défaites qui suscitent cette migration – leur permet de « s’approprier de nouveaux espaces, autour desquels se construisent de nouvelles libertés… de nouvelles formes de vie et de coopération », et cela de manière presque aussi autonome vis-à-vis de l’État et du capital que le suggèrent Hardt et Negri? Ayant largement surestimé ce dont la multitude a fait la preuve en cette matière, ils dressent un tableau soudainement plus sobre :

« Cependant, la reconnaissance de l’autonomie potentielle de la multitude ne permet guère plus que d’identifier la nature du problème. Ce qu’il nous faut saisir, c’est la manière dont la multitude se voit redéfinie positivement comme pouvoir politique… Cela nous ramène à la question fondamentale : comment les actes de la multitude peuvent-ils acquérir un caractère politique? Comment concentre-t-elle son énergie contre la répression et les segmentations territoriales incessantes de l’empire? » (398).

Il s’agit là des vraies questions. Cependant, lorsque Hardt et Negri se demandent « quelle tâche spécifique et concrète animera ce projet politique » (pp. 399–400), ce qu’ils répondent est révélateur de leur démarche. Ayant admis que la manière dont il pose la question reste « assez abstraite », ils reconnaissent qu’ils « ne peuvent pas dire à ce point » quelles « pratiques spécifiques et concrètes animeront ce projet » (400). Au lieu de cela, ils concluent par la formulation d’un programme en trois points : la citoyenneté globale, un revenu annuel garanti et le droit à la réappropriation. Le premier de ces éléments, « la citoyenneté globale » met essentiellement en jeu l’universalisation de l’égalité libérale promise au sein de l’État-nation. Cette requête est historiquement progressiste, et certainement vitale vis-à-vis de la lutte immédiate tendant à limiter l’exploitation des travailleurs sans-papiers en leur octroyant une protection légale. Mais il ne s’agit guère d’une revendication réellement transformatrice. Sur le plan national, la persistance des inégalités de classe soulève la vieille question de la transformation de la citoyenneté en droits substantiels (comme la sécurité de l’emploi et une dose de démocratie sur le lieu de travail); de toute manière, nous en revenons ainsi à une revendication adressée aux États nationaux. Sur le plan international, cette exigence conduit à se demander si l’objectif d’assurer le développement des communautés/régions pauvres que les migrants quittent, se voit compromis par l’attention portée au projet de faciliter la mobilité géographique (qui est inévitablement biaisé en faveur de certains individus et certaines classes). En outre, la formulation et le contenu d’une telle revendication soulèvent certains problèmes. Quelles normes et gammes de droits Hardt et Negri proposent-ils? Comment seront-ils garantis entre États? Au bénéfice de qui sont-ils même revendiqués?

La seconde revendication renvoie à la manière de mettre en œuvre un droit substantiel à l’égalité des conditions à l’intérieur du libéralisme – un salaire social et une garantie de revenu minimum pour tous. Mais si l’on peut y voir une avancée par rapport au libéralisme, cette revendication demeure bien ancrée dans la tradition sociale-démocrate qui se focalise sur la répartition plutôt que sur les relations de production dans la société (en fait, l’idée d’un revenu minimum garanti fut mise en avant dans les années 1970 par des intellectuels de la droite libertaire, comme Milton Friedman, qui y vit une manière de rationaliser la protection sociale, et, simultanément, de la dépolitiser). Cette idée peut, bien entendu, être radicalisée en fixant le minimum à un niveau si élevé qu’il enlève à la force de travail son caractère de marchandise et corrompe le fonctionnement du marché du travail capitaliste. L’ensemble laisse, cependant, de côté la question épineuse des implications d’une telle mesure pour la fraction employée de la classe ouvrière : dans les conditions actuelles du capitalisme, ceux qui travaillent ne feront pas l’objet d’une pression disciplinaire suffisante et n’auront pas la capacité de produire assez pour payer à tous ce « minimum » élevé. Mais si ce problème conduit à la revendication d’éléments visant à mettre fondamentalement fin au pouvoir du capital et à l’abolition du capitalisme, pourquoi présenter ce revenu garanti comme une mesure susceptible de contribuer à une telle transition?

Nous parvenons ainsi à la troisième revendication : « la réappropriation des moyens de production […] et le libre accès au savoir, à l’information, aux communications et aux affects, et à leur contrôle » (406–407). Comme Hardt et Negri le reconnaissent, il s’agit là de l’exigence socialiste traditionnelle. Elle est, en effet, radicale, et c’est cette radicalité même qui la situe sur un terrain si différent de celui qu’occupent les deux précédentes. En tant que telle, elle soulève de nouveau les interrogations que Hardt et Negri ont évoquées sans leur donner de réponse : quels types de mouvements pourraient effectivement développer les aptitudes idéologiques et organisationnelles que requiert la réappropriation des moyens de production et de communication? Quel mouvement serait susceptible de s’emparer du pouvoir d’État et d’en assurer la démocratisation, c’est-à-dire d’assurer une transformation du pouvoir en en faisant le vecteur d’une mobilisation des « multitudes » en vue de démocratiser l’économie et les communications?

En dépit de toutes les déclarations contraires, le « contre-empire » de Hardt et Negri a trait à la résistance à l’empire et non à sa transformation. La résistance est évidemment la bienvenue : elle ouvre des espaces à l’espoir et à la maturation de cet espoir en politiques susceptibles de perpétuation. Mais la résistance érigée en finalité est dangereuse. Ce n’est pas seulement qu’elle ne va pas assez loin, mais qu’elle risque de venir à bout de ce qui a été réalisé. En outre, dans la mesure où elle encourage l’aventurisme, la seule résistance peut couper le militantisme de sa base au lieu de consolider ses liens avec la base, avec tout ce que cela implique en termes d’isolement puis de répression. Il ne s’agit pas là d’abstractions. L’incapacité à construire à partir des luttes, à leur donner un caractère cumulatif plutôt que sporadique, à limiter le champ de la répression étatique a hanté la gauche depuis les luttes étudiantes et ouvrières de la fin des années 1960 et du début des années 1970. Cette incapacité est tout aussi préoccupante pour quiconque s’interroge sur l’avenir du mouvement antiglobalisation[6].

Bien entendu, on ne saurait faire grief aux seuls Hardt et Negri, ou aux autonomes sur lesquels Negri a une influence, de l’incapacité à dépasser l’horizon de la résistance; cet échec est collectif. Que Hardt et Negri défient cette histoire des luttes et sa politique n’est pas le problème; la déception est qu’ils n’aillent pas assez loin. Il y a une différence entre reconnaître les erreurs du passé dans le but de progresser, et métamorphoser ces défaites en victoires comme Hardt et Negri le font dans leur discussion de la classe ouvrière américaine. Cela équivaut non seulement à ne pas apprendre du passé et à bloquer des questions cruciales, mais à barrer la route aux tentatives de définir de meilleures stratégies. On ne peut, même, s’empêcher de se demander dans quelle mesure le penchant à métamorphoser la résistance en stratégie a affecté les paramètres de l’investigation théorique d’Empire. On détecte ici de troublants éléments de prédétermination : un théoricien majeur de l’autonomie ouvrière, tel Negri, dont la foi dans la spontanéité de la classe ouvrière a été démentie par les faits, redécouvre de nos jours de nouvelles justifications pour ses conceptions politiques! Qu’on nous comprenne bien : le point ici n’est pas de savoir si notre engagement en faveur de la libération humaine est bien à l’origine de notre implication dans des études théoriques, car on peut le tenir pour acquis. Le problème est plutôt que nous ne saurions contribuer à un tel engagement et de telles perspectives, que si, comme Marx l’a souligné, notre travail théorique se situe au plus haut niveau d’exigence dans son appréhension du monde, et si nous nous interrogeons sans relâche sur notre théorie et notre pratique, comme condition d’une praxis efficace en dernier ressort.

Hardt et Negri ont raison, en ces matières, dans leur critique des faux prophètes du fondamentalisme religieux et du postmodernisme académique. En dépit de l’opposition polaire apparente entre ces deux discours, les auteurs les perçoivent comme paradoxalement « mariés » du fait « qu’ils sont apparus, non seulement au même moment, mais en réponse à la même situation », et du fait qu’ils se sont avérés tous deux incapables d’identifier clairement les « structures et logiques du pouvoir dans le monde contemporain ». Il en est ainsi parce que ces discours appréhendent ce pouvoir dans des termes binaires : « hybridité contre pureté, différence contre identité, mobilité contre immobilité [stasis] » (149–150). « La perspective [de Hardt et Negri, qui] saisit la nécessité d’une véritable déconstruction idéologique et matérielle de l’ordre impérial » est évidemment bien préférable (47–8). Il en est d’autant plus regrettable que le livre ne soit pas, pour les raisons que nous avons signalées, à la hauteur des critères que ses auteurs ont avancés, ceux d’une investigation critique, qui doit, selon leurs propres termes, « tendre à concentrer son pouvoir analytique sur la nature des événements et les déterminations réelles des processus impériaux à l’œuvre aujourd’hui ».

 

 

[1] Michael Hardt et Antonio Negri, Empire, (London, England and Cambridge, Mass : Harvard University Press. 2000) a été classé récemment comme une des 5 premières meilleures ventes d’Amazon. Les références sont données à cette édition, et traduites directement.

[2] Kautsky avait bien vu que les États capitalistes ne devaient pas inévitablement se faire la guerre. Lénine objecta que laisser entendre que les rivalités interimpérialistes pourraient aboutir à un capitalisme « paisible », allait, dans la conjoncture politique de la Première Guerre mondiale, diminuer la portée politique de l’appel à la révolution comme unique issue. On peut voir dans la réfutation de l’analyse de Kautsky par un argument polémique lié aux circonstances, l’expression d’un problème plus général : celui de la politisation excessive de la théorie.

[3] Alex Callinicos « Tony Negri in Perspective », International Socialism, #92, Septembre, 2001, p. 51.

[4] General Motors, par exemple, peut bien être plus globale que jamais, mais plus de 95 % des composantes et du travail dans les véhicules qu’elle monte en Amérique du Nord, en provient.

[5] Voir Robert Brenner, « The Economics of Global Turbulence », New Left Review, May/June, 1998; et Sam Gindin « Turning Points and Starting Points: Brenner, Left Turbulence and Class Politics » in L. Panitch and C. Leys, Working Classes/Global Realities : Social Register 2001 (London, Merlin : 2000).

[6] Ce fait de s’en tenir à la résistance explique, peut-être, la popularité de Empire tant à gauche que dans la pensée dominante. À gauche, le fait que Empire n’aille pas au-delà de la résistance est directement le bienvenu pour certains (dans le contexte de notre histoire récente, leur appel énergique aux armes est, au moins, encourageant) et perçu avec soulagement par d’autres (des questions difficiles et inconfortables ne sont pas creusées). Pour la pensée dominante, Empire représente une aventure émoustillante, mais finalement sans risques : la globalisation est et restera là, l’impérialisme américain appartient au passé, l’empire est trop éphémère pour qu’on s’en préoccupe, et la perspective d’une éruption spontanée, qu’elle soit le fait des travailleurs de l’information ou d’une vague multitude, ne saurait empêcher personne de dormir. Que chacun trouve ainsi sa pitance dans Empire apparaît nettement dans ses tout derniers mots, lorsque Hardt et Negri mentionnent l’« illumination et le bonheur d’être communiste » (413). Quel gauchiste ne serait pas saisi d’émoi en lisant de tels propos à la fin d’un livre qui connaît une telle diffusion? Pourtant, ces mots concluent un paragraphe proposant saint François d’Assise en exemple du militantisme communiste. S’agit-il de neutraliser ou de diffuser le communisme?

 

Traduit de l’anglais par Gérard Duménil

 

Cairn.info, 2003

 

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CAP-NCS <![CDATA[Session sur l’industrie minière canadienne 29 mai – 1er juin 2014, Montréal, Québec, Canada]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14104 2014-08-18T12:27:22Z 2014-08-20T12:23:24Z Extrait du verdict :

« Le Tribunal permanent des peuples (TPP) s’est réuni en cette occasion pour juger les sociétés minières canadiennes, qui sont accusées de porter atteinte aux droits fondamentaux des peuples en Amérique latine; et pour examiner les accusations formulées contre l’État canadien pour sa contribution à la violation des droits humains des peuples en Amérique latine, contribution qui se manifeste par son soutien, par action et omission, à l’industrie minière ainsi que par divers agissements qui favorisent un contexte d’impunité.

En ce qui concerne les impacts des entreprises minières canadiennes sur l’accès, la jouissance et le plein exercice des droits humains des nations et des peuples des pays où elles opèrent, le TPP identifie plusieurs niveaux de responsabilités.

D’une part, les entreprises elles-mêmes ont une responsabilité lorsqu’elles manquent à leur devoir de respecter et de protéger les droits humains tels qu’ils sont reconnus par le droit international des droits humains. D’autre part, l’État canadien et les États latino-américains ont aussi une responsabilité dans les violations des droits humains dénoncées. Dans les deux cas, ils sont responsables par omission à leur devoir de protéger les droits humains, qui inclue un devoir de prévention et de sanction des abus, notamment ceux causés par des entreprises minières canadiennes.

Le manquement à ce devoir comporte une responsabilité par action et par omission. Dans le cas de l’État canadien, il est responsable par action lorsqu’il stimule la présence des entreprises minières canadiennes au sein d’autres pays en appuyant politiquement, économiquement, financièrement et diplomatiquement les entreprises; lorsqu’il tolère ou couvre des violations des droits humains perpétrées par lesdites entreprises; ou lorsqu’il nie aux victimes l’accès à des recours effectifs contre des violations de leurs droits.

Il est responsable par omission lorsqu’il s’abstient de prendre des mesures ou d’exiger que les entreprises minières canadiennes ne mettent en œuvre des mesures pour éviter ou remédier aux violations des droits. Il s’agit là d’une responsabilité à laquelle l’État canadien ne peut échapper, considérant qu’entre 50 % et 70 % des activités minières en Amérique latine sont réalisées par des entreprises minières canadiennes, et que plusieurs de ces projets miniers sont à l’origine de graves conflits socio-environnementaux et de menaces aux droits humains. Il est amplement connu que ces projets miniers de grande échelle contreviennent fréquemment à l’exercice des droits à l’autodétermination des peuples et aux droits des collectivités qui les composent de définir par eux-mêmes leurs modes de vie et leur futur, occasionnant de graves bouleversements dans la vie des communautés et entraînant au sein de celles-ci des tensions, de la méfiance, des divisions et des conflits.

La responsabilité des États hôtes des investissements des compagnies minières canadiennes prend forme lorsque ces États octroient des permis d’exploitation des ressources naturelles sans tenir compte de l’impact de ces activités sur les droits humains; lorsque ces permis sont octroyés sans qu’il y ait eu consultation et/ou consentement préalable, libre et éclairé des communautés et populations autochtones qui seront touchées par ces opérations; quand les États renoncent à exiger des entreprises des normes de performance qui respectent les droits humains; quand ils assouplissent leurs normes du travail, environnementales et fiscales pour favoriser l’intérêt des entreprises minières; quand ils tolèrent ou collaborent aux opérations de celles-ci au détriment des communautés où elles opèrent.

Les États encourent la même responsabilité lorsque — minant arbitrairement les fondements de l’État démocratique et social — ils criminalisent directement l’activité des individus, des activistes, des leaders communautaires et des défenseurs des droits humains et de l’environnement qui réclament de façon légitime et pacifique le droit à l’autodétermination et qui s’opposent aux violations de leurs droits et libertés fondamentales. Les mouvements sociaux (souvent autochtones) qui sont stigmatisés et criminalisés pour leurs actions en défense du territoire des communautés affectées revendiquent un environnement sain, la protection de la nature, des écosystèmes, de leurs moyens de subsistance, de l’eau, du patrimoine culturel et du droit de décider du type de développement local à mettre de l’avant.

Ces États portent bien sûr une responsabilité par omission lorsque, comme dans le cas de l’État canadien, ils s’abstiennent de prendre des mesures – ou d’exiger que les entreprises minières canadiennes n’en adoptent – pour prévenir les risques et/ou remédier aux violations des droits humains et environnementaux causées par leurs opérations.

Le Tribunal permanent des peuples a entendu lors des audiences le témoignage de nombreuses victimes, ainsi que de spécialistes et d’experts, ce qui lui a permis d’acquérir une vision d’ensemble des enjeux et d’identifier des pratiques des entreprises minières canadiennes, de l’État canadien et des États hôtes des investissements des premiers, qui dans leurs actions ignorent la valeur humaine et sociale et, dans plusieurs occasions, la valeur de la vie même.

Les cas examinés par ce Tribunal montrent des violations manifestes des droits humains, et le Tribunal considère avéré – avec à l’appui la documentation et les témoignages reçus – que les entreprises minières canadiennes implantées au Mexique, au Honduras, au Guatemala et au Chili dont les agissements ont été examinés durant l’audience ont entraîné des violations de multiples droits qui, comme il fut exposé dans l’accusation, peuvent être regroupées dans trois domaines :

•            En premier lieu, le Tribunal constate la violation du droit à la vie, à un niveau de vie suffisant, à l’alimentation à l’eau, à la santé, au logement, à la liberté et à l’intégrité des personnes, à la sécurité et à un environnement sain et protégé.

•            En deuxième lieu, ces entreprises, conformément aux accusations qui leur ont été attribuées, ont violé le droit des peuples à l’autodétermination ainsi que le droit – associé à ce dernier – de disposer eux-mêmes de leurs ressources, terres et territoires. Il considère également qu’il a été démontré que ces entreprises ont violé le droit à la participation, à la consultation et au consentement préalable, libre et informé des communautés, de même que leur droit à leur propre modèle de développement et au plein exercice de leur culture et traditions.

•            En troisième lieu, ont été constatées des violations du droit des communautés à une citoyenneté pleine, qui comprend le droit à la dignité humaine, à l’éducation, au travail et à des conditions de travail justes et équitables, ainsi qu’à la liberté syndicale qui inclue le droit de s’associer librement et de négocier collectivement leurs conditions d’emploi. Les libertés d’expression, d’association, de réunion pacifique, d’accès à l’information, de participation et le droit à un recours effectif, simple et rapide les protégeant de violations à leurs droits humains sont également atteintes. Le Tribunal considère qu’il a été démontré qu’il y a eu violation par les entreprises imputables du droit des personnes et des communautés affectées à défendre leurs droits humains et à ne pas subir de discrimination.

Le Tribunal estime que l’expansion de l’industrie minière canadienne en Amérique latine n’aurait pas été possible sans la promotion et l’assistance directe de l’État canadien à l’industrie minière à travers des actions, politiques et programmes gouvernementaux de divers organes. L’intervention de l’État canadien s’est matérialisée de différentes manières :

—            Par un appui politique et par une ingérence indue dans les processus législatifs des États hôtes. Par exemple, par une ingérence inappropriée dans la réforme des lois minières et environnementales, un lobbying diplomatique, un appui à l’investissement social des entreprises et par la négociation d’accords commerciaux qui protègent l’investissement canadien à l’étranger.

—            Par le biais d’un appui économique et financier qui s’exprime par des prêts octroyés par Exportation et Développement Canada et l’Office d’investissement du Régime de pensions du Canada, par l’omission d’établir des règles de transparence sur les marchés financiers canadiens, par des mesures fiscales favorables et par l’appui de missions commerciales, entre autres.

—            Par le fait d’imposer ou de tolérer l’existence d’obstacles qui entravent l’accès à la justice canadienne pour les personnes et les communautés touchées par les activités minières canadiennes.

La promotion sur la scène internationale du commerce et de l’investissement par les entreprises canadiennes ne peut ignorer la primauté que le droit international accorde aux droits humains; et encore moins ne permet que l’on crée, dans le but de favoriser des intérêts privés, une situation de privilège pour l’industrie minière qui contrevient aux droits humains au Canada, en Amérique latine et partout où opère l’industrie.

Sur la base de ces considérations, le Tribunal permanent des peuples déclare responsables les entreprises Barrick Gold et sa filiale Nevada SpA; Goldcorp et sa filiale Entre Mares; Tahoe Resources et sa filiale San Rafael S.A., Blackfire Exploration et sa filiale Blackfire Exploration Mexico S. de R.L. de C.V., Excellon Resources et sa filiale Excellon de México S. A. de C. V, pour les violations des droits humains ici présentées. L’État du Canada et les États hôtes où sont exploitées les ressources naturelles par ces entreprises sont aussi responsables de ne pas avoir empêché les violations, d’avoir facilité, toléré ou dissimulé celles-ci, et d’avoir dans la pratique empêché l’accès des victimes à un recours les protégeant contre de telles violations ».

* Le jury de l’audience Amérique latine du TPP Canada était formé de : Maude Barlow (Conseil des Canadiens), Mireille Fanon-Mendès-France (Fondation Frantz Fanon, France), Nicole Kirouac (Comité de vigilance de Malartic, Québec), Gérald Larose (Université du Québec à Montréal), Viviane Michel (Femmes autochtones du Québec), Javier Mujica Petit (Centro de Políticas Públicas y Derechos Humanos, Pérou), Antoni Pigrau Solé (Universitat Rovira i Virgili, Espagne), Gianni Tognoni (Tribunal permanent des peuples, Italie).

Note : cet extrait du verdict est une version préliminaire qui a été présentée par les membres du jury le 1er juin 2014, suite à leurs délibérations. Une version complète et définitive du verdict sera disponible prochainement.

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CAP-NCS <![CDATA[Comment le Big Shift permet de repenser la question canadienne]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14096 2014-08-18T11:48:21Z 2014-08-18T11:40:04Z Les progressistes, qu’ils soient fédéralistes ou souverainistes, constatent à leur grand regret le virage conservateur du Canada depuis l’arrivée au pouvoir de Stephen Harper en 2006. Huit ans plus tard, ce changement de cap nous laisse encore pantois; tout se passe comme si nous ne pouvions pas renoncer à l’idéal canadien, au mythe d’un grand pays bilingue, pacifique, ouvert à la diversité, soucieux de l’environnement, mariant habilement équité et efficacité. Ce grand récit, imprégné profondément dans notre imaginaire collectif, évoque en nous un sentiment confus de nostalgie, d’incompréhension et d’indignation face au renversement des valeurs qui avaient jadis fondé notre représentation de l’identité canadienne.

« Le Canada a-t-il troqué les Casques bleus, la coopération et la culture pour le pétrole, les coups de force dans l’Arctique et un rôle de mauvais garçon dans les sommets internationaux? », s’interrogent les auteurs du dossier « Le Canada dont nous ne voulons pas » du dernier numéro de la revue Nouveau Projet. La réponse est évidemment oui, mais une question plus fondamentale demeure toujours en suspens : pourquoi? Malheureusement, la grande majorité de l’intelligentsia libérale, néo-démocrate, souverainiste et solidaire semble incapable d’expliquer le processus sociohistorique ayant mené à cette grande transformation économique, idéologique, culturelle et géopolitique. Nous nous contentons trop souvent de constater les dégâts du gouvernement Harper, de décrire les effets de surface de cette mutation, au lieu de chercher attentivement les causes de celle-ci. Cette attitude mène la « bonne conscience » à condamner moralement les politiques publiques conservatrices, à renforcer sa croyance en la force irrésistible du progrès, à rejeter l’irrationalité des masses devant l’évidence de la crise climatique et la montée des inégalités économiques.

Néanmoins, l’ancienne vision progressiste du Canada ne colle plus à la réalité sociale, et devient de plus en plus impuissante face aux forces foudroyantes de l’économie pétrolière, la militarisation, le démantèlement de l’État-providence et la répression systématique des contre-pouvoirs scientifiques, écologistes et citoyens. Notre analyse politique de cette situation historique est cruciale, car elle déterminera en bonne partie les conclusions pratiques et stratégiques que nous devrons tirer pour changer cet état de choses. Les politologues David Morin et Stéphane Roussel, analysant la politique étrangère du gouvernement canadien, dégagent à ce titre deux perspectives divergentes : la première considère le virage conservateur comme un phénomène conjoncturel, tandis que la seconde suggère une transformation structurelle. La nouvelle question canadienne peut être résumée dans sa plus simple expression : Harper est-il la cause première, ou plutôt l’expression d’un changement plus profond?

« D’une part, si l’on estime que la politique étrangère canadienne actuelle reflète la vision du monde de l’équipe au pouvoir, ou encore qu’elle est d’abord un instrument dont se sert le Parti conservateur pour affermir sa base électorale, alors il est possible de conclure qu’un changement de gouvernement entraînera un changement de politique étrangère et que le Canada pourrait revenir à un comportement international plus conforme à ce qu’il était jusqu’en 2006.

Mais convenir à l’inverse que la politique étrangère actuelle du Canada n’est que la conséquence d’une lame de fond économique, démographique ou idéologique mène plutôt à conclure que de tels changements sont là pour de bon, et que les citoyens canadiens qui ne se reconnaissent plus dans le rôle joué par leur pays sur la scène internationale devront s’y faire. »[1]

Tout nous porte à croire que la seconde interprétation est plus proche de la réalité, ou du moins qu’elle ouvre une piste de recherche qui sera plus fructueuse que les condamnations superficielles des méchants conservateurs. « Ne pas rire, ni se lamenter, ni haïr, mais comprendre », disait Spinoza. De plus, une fine compréhension de la situation ne peut se limiter à une critique extérieure de l’adversaire, car elle reste trop souvent ancrée sur des préjugés qui évacuent des ressorts essentiels de l’action humaine. C’est pourquoi il semble plus prometteur d’investiguer la stratégie de l’ennemi de l’intérieur. Pour le meilleur et pour le pire, la droite a lu Machiavel et Gramsci, et la gauche devra relire l’Art de la guerre de Sun Tzu. « Qui connaît son ennemi comme il se connaît en cent combats ne sera point défait. Qui se connaît, mais ne connaît pas l’ennemi sera victorieux une fois sur deux. Qui ne connaît ni son ennemi ni lui-même est toujours en danger. »

Pour bien comprendre la mentalité conservatrice, il faut lire l’influent livre The Big Shift (2013) coécrit par John Ibbitson et Darrell Bricker. Malgré l’allégeance politique douteuse des auteurs et le ton triomphaliste qui célèbre les politiques de Harper, la marginalisation du Québec et le démantèlement de la CBC/Radio-Canada, il est tout à fait crucial de connaître la conception du monde dominante et les mécanismes sociaux sur lesquels elle s’appuie pour diriger la lutte idéologique dans la société civile. L’analyse qui suit n’est pas un compte-rendu objectif de leur propos, mais une lecture critique de leurs idées réfléchies à travers un prisme gramscien.

La thèse principale de leur livre se résume comme suit : depuis la seconde moitié du XXe siècle, le Canada fut dirigé par le « Consensus laurentien » composé par les élites politiques, médiatiques et économiques de Toronto, Ottawa et Montréal. Or, ce groupe a progressivement perdu son influence au profit d’une nouvelle coalition entre l’électorat rural de l’Ouest canadien et les immigrants des banlieues ontariennes. Un des pays les plus consensuels au monde est rapidement devenu polarisé entre l’Est et l’Ouest, les créatifs progressistes et les classes moyennes laborieuses, laissant les anciennes élites ébahies par ce soudain renversement. Une simple lecture des titres des chapitres montre le ton à la fois prophétique et cynique des auteurs qui considèrent que la réalité sociale canadienne a durablement changé.

 

  1.    The Death of the Laurentian Consensus : Why the people who used to matter most don’t anymore
  2. The Great Divide : Conservatives values and the Big Shift
  3. Quebec : The suns sets. The sun might just possibly rise
  4. It’s not ROC Anymore : The Ottawa River Curtain descends
  5. The Wests : Getting used to being in charge
  6. They Don’t Get It : And why they don’t
  7. The Conservatives Century : Why the Tories will rule, and how they’ll be defeated
  8. Not So Fragile : The Canada your mother never knew
  9. The Big Shift Means Business : Is yours ready ?
  10. The Decline of the Laurentian Media : Why it doesn’t matter if the press gallery doesn’t like Stephen Harper
  11. Things Will Change (1) : At home
  12. Things Will Change (2) : Abroad
  13. Conclusion : Margin of Error

 

Si le Parti conservateur a su tirer son épingle du jeu en proposant une idéologie adaptée à sa base électorale émergente, celle-ci procède d’un nouveau contexte démographique marqué par la relocalisation massive de la population canadienne vers l’Ouest et une importante immigration d’origine asiatique qui s’installe dans les banlieues des grandes métropoles. Si on ajoute à cela l’hégémonie du secteur pétrolier et la consolidation d’un modèle de développement basé sur l’exportation des ressources énergétiques, ce shift démographique et économique donnera une longueur d’avance aux forces conservatrices dans les années à venir. Autrement dit, nous n’assistons pas à un simple remaniement de surface, mais à l’apparition d’un nouveau bloc historique, c’est-à-dire à une alliance complexe entre des classes dominantes (liées au secteur pétrolier, minier et financier) et des classes dominées (populations rurales, classes moyennes immigrantes), unifiées par une même conception du monde. Cette base sociale et idéologique perdurera à travers le temps malgré le changement des partis au pouvoir. Pour le meilleur et pour le pire, le Big Shift est là pour rester.

Cette mutation historique succède à l’ancienne hégémonie des élites laurentiennes; professeurs d’université, grands politiciens, figures médiatiques, artistes des grandes villes québécoises et ontariennes formaient alors un petit groupe sélect qui élabora une conception libérale et progressiste du monde à travers le contrôle des leviers culturels et politiques à Québec, Montréal et Ottawa. Malgré les contradictions du Consensus laurentien, qui reposait sur une unité fragile entre les intérêts canadiens et la volonté d’accommoder les aspirations du peuple québécois dans certaines limites, cette alliance permettait tout de même d’assurer le leadership moral et intellectuel de l’Est sur l’Ouest, le bassin versant du Saint-Laurent représentant le pôle de gravité des grandes décisions politiques et économiques du grand rêve canadien.

La question du Québec occupait alors une place centrale dans l’espace public. La contradiction principale s’exprimait à travers les joutes constitutionnelles et idéologiques entre fédéralistes et souverainistes, tandis que la question sociale restait en arrière-plan sous la forme d’un consensus implicite en faveur de l’État-providence. À cette époque, le Canada et le Québec étaient tous deux largement « progressistes », tant sur le plan de la diplomatie internationale, la redistribution, l’ouverture sur le monde, etc. Or, l’effondrement du Consensus laurentien sur lequel reposait l’hégémonie libérale contribua également à la perte d’influence du mouvement souverainiste qui perdit son principal adversaire à Ottawa. Nous sommes passés d’un antagonisme dynamique entre l’État canadien et québécois à une sorte d’indifférence mutuelle. Le débat entre multiculturalisme et nationalisme se retrouve en arrière-plan, alors que le consensus progressiste s’effrite et fait revenir à la surface la fracture socio-économique entre l’Est et l’Ouest, la gauche et la droite. L’effondrement soudain du Bloc québécois et le surgissement du NPD au Québec représentent le symptôme de ce réalignement, qui laisse la question nationale en suspens.

Le triomphe des banlieues

Pour expliquer le Big Shift, John Ibbitson et Darrell Bricker se concentrent notamment sur les mutations démographiques et le rôle déterminant de l’urbanisation qui distribue différents groupes sociaux sur le territoire. Si dans les années 1920 50 % de la population canadienne résidait dans les villes, 70 % habitent maintenant dans les grandes régions métropolitaines. Alors que la pression conjointe de l’industrialisation et de l’urbanisation contribua à l’émergence du capitalisme fordiste et de l’État-providence (d’abord au Canada dans les années 1930 et en 1960 au Québec), les années subséquentes furent marquées par un processus de périurbanisation (ou de métropolisation) qui relocalisa les nouvelles classes moyennes dans de larges municipalités faiblement peuplées et dépendantes de l’automobile. Le triomphe des banlieues et de la vie privée permit l’accélération du processus de modernisation, l’émiettement des valeurs collectives ainsi que la consolidation de la société de consommation. La jeunesse progressiste des années 1960 et 1970 (baby-boomers) se tourna vers la sécurité économique et le confort matériel, l’épuisement des projets d’émancipation sociale (communisme, social-démocratie) et de libération nationale (indépendance du Québec) laissant largement place au triomphe de la pensée économique, individualiste et sécuritaire.

Néanmoins, cette pensée conservatrice latente ne fut pas « activée » avant le milieu des années 1990, époque où l’idéologie néolibérale se répandit aux quatre coins du globe. Le Consensus laurentien et la conscience nationale (québécoise) occupaient encore largement l’imaginaire collectif, la « superstructure » reflétant encore les grands débats des décennies précédentes. Or, l’infrastructure économique et démographique se modifiait graduellement, mais irréversiblement, la pression conjointe de la mondialisation et de l’immigration marginalisant toujours plus la nation québécoise et les peuples autochtones, la population canadienne représentant une grande mosaïque sans unité culturelle réelle. « The Canadien nation? There is no such thing, and never was. »[2]

L’unité fictive de la nation canadienne fut remplacée par la construction de nouvelles identités collectives et l’émergence d’un antagonisme géographique opposant les strivers et les créatives. Ces catégories sociales floues représentent des marqueurs idéologiques, des idéaux types sur lesquels s’appuient les conservateurs pour élaborer leur discours et leur stratégie politique. Les premiers désignent les classes moyennes qui travaillent durement pour obtenir une réussite sociale et une sécurité matérielle, tandis que les seconds s’intéressent davantage aux activités culturelles, écologiques et citoyennes. Ce portrait schématique, voire largement réducteur, exprime néanmoins une fracture sociale très visible sur le plan électoral et culturel si nous comparons par exemple des quartiers centraux comme le Plateau-Mont-Royal et Rosemont (bastion de Projet Montréal et Québec solidaire) avec les autres municipalités de la grande région de Montréal (qui votent majoritairement à droite).

« In marketing terms, middle-class suburbanistes are « strivers », upwardly mobile people seeking to own a home in a safe community while they pursue their dreams. They contrast with « creatives », who place a stronger emphasis on community supports, the environment, and international engagement. More likely to vote Liberal or New Democrat, creatives also tend to live downtown, which is where those parties remain strong, at least in English Canada. But in each election since 2004, suburban strivers have increasingly identified with the Conservatives – and immigrants are more likely to be strivers than creatives. »[3]

La force des conservateurs consiste à avoir gagné l’adhésion (conscience ou inconsciente) des couches immigrantes des banlieues ontariennes qui étaient historiquement attachées au Parti libéral du Canada. La réussite économique relative de ces groupes contribue à leur intégration dans le mode de vie américain et l’idéal multiculturel, où chaque personne peut acquérir sa propriété privée et vaquer librement à la poursuite de ses préférences individuelles et communautaires. Si le multiculturalisme fut forgé par les libéraux, ceux-ci ne semblent plus profiter du capital de sympathie des nouveaux arrivants. L’épuisement du PLC, le scandale des commandites et les problèmes de leadership représentent certes différents facteurs de ce phénomène, mais celui-ci se manifeste notamment à l’échelle municipale à Toronto avec le règne de Rob Ford qui incarne à merveille les valeurs conservatrices : taxes faibles pour plaire aux contribuables, assainissement des finances publiques, gros bon sens, etc. Si le populisme de droite est catalysé et renforcé par les élites politiques, c’est d’abord parce qu’il exprime et alimente une mentalité conservatrice largement diffuse dans la population. Il suffit de créer une alliance idéologique entre la région immédiate de la ville-centre (banlieues ontariennes), et les autres régions non urbaines (de l’Ouest canadien) et de l’opposer à l’attitude snobinarde des étudiants, écologistes, élites médiatiques, artistes et autres fainéants pour consolider les idées de droite dans les classes moyennes et populaires.

L’impasse de la gauche canadienne

Devant ce phénomène de polarisation, où l’idéologie conservatrice s’étend à des couches plus larges de la population, est-il possible de réanimer le Consensus laurentien, l’idéal libéral et progressiste qui avait guidé les institutions politiques canadiennes jusqu’à la fin du XXe siècle? Autrement dit, le rêve d’une social-démocratie dans l’unité canadienne est-il encore possible? Malheureusement, ce scénario devient de moins en probable dans le contexte historique actuel. Le premier problème renvoie à la séparation croissante entre les aspirations et les attentes de la population, c’est-à-dire entre les grands enjeux sociaux et la croyance en la capacité effective des dirigeants à les résoudre. John Ibbitson et Darrell Bricker montrent par des sondages intéressants que la population canadienne s’intéresse encore aux enjeux transformateurs (transformatives issues) comme la santé publique, le vieillissement de la population, l’éducation et l’environnement, mais qu’un nombre croissant de personnes ont peu confiance dans le fait que les gouvernements pourront sérieusement régler ces problèmes de grande ampleur. À l’inverse, une majorité d’électeurs considère que des enjeux de moindre importance pourront être pris en charge, ce qui permettrait d’améliorer légèrement leur situation matérielle.

« Respondents placed a lower priority on « transactional issues », incremental improvements that could make things modestly better. These include developing Canada’s natural resources, policing the border, trading with other nations, and improving infrastructures such as roads and bridges. But on these issues, there was much greater confidence that governments could actually get something done. […] You may have noticed something. The big transformative issues are embraced by socially progressive parties that rightly assume that they are championing the values that matter most to voters. What they don’t understand is that most voters have little confidence in their ability to deliver. »[4]

Les partis « progressistes » comme le Parti Vert, le PLC et le NPD se retrouvent alors dans une situation inconfortable, caractérisée par la perte de légitimité des institutions politiques, la crise de confiance envers les élus, l’affaissement des projets collectifs et l’atrophie de la vie publique. Le problème réside dans le fait que les gens ne croient plus en leurs capacités d’action ni à la possibilité de changer radicalement la société, et encore moins au pouvoir des politiciens à réaliser les changements qu’ils promettent lors de leurs campagnes électorales. Les conservateurs misent sur « les vraies affaires » qui touchent à la sécurité physique et matérielle d’une population inquiète, comme la lutte contre le crime et la croissance économique. Leur mot d’ordre frappe par sa simplicité : des prisons et des jobs.

Admettons à titre d’hypothèse que la population canadienne se lasse progressivement du discours conservateur et commence à s’inquiéter davantage des enjeux environnementaux, de la montée des inégalités sociales et de la guerre. Pour que ce changement idéologique se traduise en projet de société, il faudrait créer une alliance progressiste pancanadienne qui propose une alternative politique à l’hégémonie conservatrice.

« Let’s quickly remind ourselves of what’s at stake here. The current values and priorities of Harper government emphasize a tough approach to law and order that punishes criminals and rewards gun owners, that play’s up Canada’s connection to the monarchy as well as other elements of the British colonial past, that is pro-military and anti-peacekeeping, that takes the side of Big Oil, that considers the CBC and other cultural institutions elitist and contemptuous of conservative values, that minimizes the role of the federal government in redistributing income and enforcing national standards for social programs, including health care.

Just listing that agenda suggests its polar opposite : giving new life to the federal power as a means of enforcing equity both vertically, among classes, and horizontally, among regions ; protecting and advancing a national culture that spans regions and languages ; reviving a vision of Canada that transcends its colonial past ; promoting a pan-national strategy for renewable energy. That might be something worth voting for. »[5]

Qui pourrait bien incarner ce projet politique d’envergure? Un NPD qui reviendrait à ses sources sociales-démocrates (avant le recentrement opéré par Mulcair), un PLC qui miserait réellement sur la justice sociale, une coalition des deux partis? Dans tous les cas, Bricker et Ibbitson considèrent que l’émergence d’une telle alternative ne peut venir que du Québec, qui demeure le dernier bastion de solidarité au Canada. « From Quebec could come the invitation to the surburban Ontario middle class to abandon its alliance with the Conservative Pacific West and embrase a progressive Central Canadian future. From Quebec could come a new alliance within the manufacturing heartland combining against the resource-based hinterlands. From Quebec in conjonction with Ontario could come the twenty-first-century equivalent of Robert Baldwin and Louis-Hippolyte Lafontaine. »

Évidemment, un tel scénario est extrêmement peu probable pour l’instant, notamment à cause des divergences politiques entre le NPD et le PLC, de la présence du Bloc québécois qui s’oppose a priori au renforcement du pouvoir fédéral et au projet d’unification canadienne, et de la timidité de Québec solidaire concernant la question fédérale. Les défis qu’une telle coalition devra relever sont redoutables, et il est presque impossible que ces obstacles puissent être surmontés par les partis existants.

Un autre projet politique pour une nouvelle situation historique

Par ailleurs, les nombreuses transformations institutionnelles imposées par les conservateurs, que ce soit sur le plan des institutions politiques, économiques, environnementales, culturelles et sociales, ne pourront pas être renversées par un parti progressiste à l’intérieur d’un ou deux mandats. Il faudrait sans doute des décennies avant de pouvoir recréer ce que les conservateurs ont détruit en quelques années. De plus, il faut reconnaître que le Canada est devenu un État pétrolier, militaire et sécuritaire, favorisant le colonialisme et l’oligarchie financière via ses législations de complaisance et son paradis fiscal pour les compagnies minières. Le visage sombre du Canada ne pourra pas être effacé par le sourire candide de Justin Trudeau, et il ne semble pas que la social-démocratie libérale ait un grand avenir politique. Les Trente Glorieuses sont terminées depuis quarante ans, et le XXIe siècle sera marqué par la fin de la croissance, l’austérité et la crise climatique.

Seule une grande transition écologique accompagnée d’une redistribution massive de la richesse et l’instauration d’une démocratie digne de ce nom pourra assurer l’avenir des générations futures. Pour l’instant, aucun parti politique ne porte un tel projet d’émancipation, et seule la convergence des mouvements sociaux pourrait favoriser l’émergence d’une alternative. Le Forum social des peuples qui aura lieu du 20 au 24 août à Ottawa sera sans doute l’occasion de réfléchir à cette douloureuse question : comment rallier la gauche québécoise, les organisations progressistes canadiennes et le mouvement Idle No More dans une même direction? Quelle place donner au droit à l’autodétermination des peuples, à la question de l’indépendance du Québec et à la question coloniale qui touche les Premières Nations?

Somme toute, le plus grand défi réside dans l’élargissement des luttes écologistes, citoyennes et sociales à de plus larges secteurs de la population. La gauche doit enlever ses œillères et analyser sérieusement le nouveau contexte politique, en prenant à bras le corps la transformation structurelle de l’État canadien. Le même discours souverainiste ou progressiste, élaboré dans le sillage de la Révolution tranquille, ne peut plus être martelé compulsivement auprès des classes moyennes et populaires, conquises par la simplicité de l’idéologie conservatrice. Il faut réaliser une fois pour toutes que le peuple n’est plus spontanément progressiste. Il faut briser l’alliance sur laquelle repose le Big Shift, recréer de nouveaux liens entre la ville et les régions, et dépasser le réflexe anti-institutionnel des mouvements sociaux qui empêchent trop souvent l’émergence d’une unité populaire. Il faut arrêter de penser que les militants pourront changer le monde en restant entre progressistes, et commencer à couper l’herbe sous le pied des conservateurs par la conquête démocratique des classes populaires. Telle est la leçon stratégique du Big Shift conservateur qui offre, par le dévoilement des mécanismes de son hégémonie, des munitions à son adversaire.

« Our only point is this : This Big Shift is real and permanent. The coalition of suburban middle-class voters in Ontario and voters in the West is powerful. If the Conservatives are to be defeated, progressives must take the Big Shift into account. They must take the changing attitudes of immigrants into account. They must take the the West into account. If the Conservatives are to be defeated, they must be defeated on their own turf. Rallying the votes of students and faculty at the University of Toronto, bringing Montreal’s student protestors onside, recruiting labour leaders (without actually recruiting factory workers), and co-opting the Occupy movement will not elect a government. By talking to one another about one another and then convincing one another that they are the majority, downtown progressives delude themselves. Get into the suburbs. Go west. Win your arguments there. And then you’ll be in government again. »[6]

 

Lundi 28 juillet 2014

 

 

 

 

 

 

 

[1] David Morin, Stéphane Roussel, Harper a-t-il vraiment tout changé?, Le Devoir, 19 juillet 2014.

 

http://www.ledevoir.com/politique/canada/413830/politique-etrangere-du-canada-harper-a-t-il-vraiment-tout-change

 

[2]John Ibbitson, Darrell Bricker, The Big Shift. The seismic change in canadian politics, business, and culture and what it means for our future, HarperCollins, Toronto, 2013, p.15

 

[3] Ibid., p.34

 

[4] Ibid., p.44

 

[5] Ibid., p.66–67

 

[6] Ibid., p.245

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[“Le Forum social mondial et le renouveau de la contestation sociale: de l’alliance Nord-Sud à la solidarité Sud-Nord.”]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14091 2014-08-16T16:06:05Z 2014-08-16T16:06:05Z Le Forum social mondial (FSM) est né en 2001 d’une collaboration transatlantique entre les mouvements sociaux du Nord et du Sud, principalement de France et du Brésil, afin de construire une autre mondialisation, émancipée du modèle néolibéral hégémonique imposé par les puissances occidentales, comme le G8 et ses relais, notamment le Forum économique mondial de Davos. Il incarnait, et incarne toujours, une nouvelle forme de contestation de cette idéologie dominante. Il se présentait comme l’espace de convergence de toutes les luttes sociales, sporadiques et locales tout d’abord, puis de plus en plus organisées et transnationales, qui n’ont cessé de se développer dès l’imposition plus ou moins brutale des réformes néolibérales dans les pays du Sud, puis du Nord.

Aujourd’hui, le FSM est à un nouveau carrefour. En stimulant les débats sociaux, en favorisant l’émergence de propositions alternatives et en interpellant les gouvernements sur leurs actions et engagements, les mouvements sociaux qui participent aux FSM ont remporté plusieurs batailles et ont profondément modifié la dynamique politique de plusieurs pays, principalement en Amérique latine. Cette efficacité politique est-elle exportable sur d’autres continents ? Comment cette innovation politique qui a émergé d’un contexte socioculturel bien spécifique, peut-elle renforcer les luttes sociales dans les pays du Nord ? Est-il possible d’établir un lien entre les dynamiques sociopolitiques qui ont porté le printemps arabe, le mouvement des Indignés en Europe, le mouvement Occupy Wall Street aux États-Unis et la mouvance altermondialiste ? En somme, qu’avons-nous aujourd’hui à apprendre des luttes sociales au Sud et des innovations politiques qui en sont issues pour progresser vers des modèles de société plus justes, plus solidaires et plus durables à l’échelle de la planète ?

Afin de prendre la mesure du lien entre le FSM et, plus largement, de la mouvance altermondialiste et le renouvellement des formes de contestation de l’ordre existant, il est nécessaire de revenir sur la genèse de ce mouvement. Nous proposons une analyse en trois temps qui repose sur notre lecture des trente dernières années de luttes plurielles contre le néolibéralisme. C’est une perspective de recherche activiste, produite de l’intérieur du mouvement et qui entend contribuer à son développement.

L’alliance Nord-Sud (1996–2001)

Les peuples se sont opposés au néolibéralisme dès qu’ils ont pris conscience des conséquences sociales et, finalement, des incidences directes sur leur vie quotidienne que ce modèle économique imposait. Il faut donc chercher les premiers signes de cette contestation sociale dans les pays qui furent les premiers touchés par les réformes néolibérales et qui ne disposaient pas de filets sociaux pour en atténuer temporairement (ou plutôt pour en différer) les conséquences drastiques pour leurs populations. Il s’agit essentiellement des pays du Sud qui ont été soumis dès la fin des années 1970 aux fameux plans d’ajustement structurel (PAS) du Fonds monétaire international (FMI), imposés comme conditionnalités à de nouveaux prêts devant leur permettre de faire face à leur crise de la dette publique.

Ces premières formes de contestation ont éclaté un peu partout dans le Sud global, en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Elles se manifestaient sous formes d’actions localisées, contextuelles, avec des revendications très précises touchant des secteurs directement menacés par les réformes économiques fondamentales qui étaient imposées. Dans plusieurs cas, il était pratiquement question de survie. Prenons l’exemple du Pérou qui a adopté en 1977 un PAS lui imposant de réduire de 33 % le budget de l’État. Cela s’est notamment traduit par la suppression des aides publiques sur le carburant, les transports et l’alimentation, ce qui a directement conduit à l’explosion des prix, touchant ainsi les populations les plus défavorisées. En 1979, le pays fut en proie aux émeutes et à la grève générale, que le gouvernement réprima en votant la loi martiale et en emprisonnant les chefs syndicaux. La Tunisie est un autre cas intéressant. En 1983, le FMI a recommandé au gouvernement de hausser les prix des céréales afin d’augmenter ses revenus et ainsi rembourser sa dette publique. En décembre de la même année éclatèrent les émeutes du pain. Ce sont les premières émeutes de la faim de la période néolibérale. Elles se solderont par plus de 150 morts et la proclamation de l’état d’urgence.

Ainsi, dès le début des années 1980, les réformes néolibérales s’imposent de manière très brutale dans les pays du Sud, déstructurant des systèmes sociaux déjà fragiles. En Jamaïque, le PAS appliqué de 1981 à 1985 conduit à couper de 40 % les dépenses en éducation et de 33 % celles en santé. En Bolivie, les dépenses de santé chutent de 72 % entre 1980 et 1982, et les salaires réels de 75 % entre 1980 et 1984. Au Brésil, le PAS de 1983 imposant notamment de limiter les subventions agricoles conduit à un recul de 13 % de la production vivrière. Le gouvernement en vient à estimer, en 1985, que les deux tiers de la population de ce pays souffrent de la faim1. Devant de telles situations, les peuples se soulèvent, protestent, manifestent. Mais le plus souvent, les régimes plutôt autoritaires répriment… jusqu’à la prochaine révolte. Le scénario se reproduit aux quatre coins de ce Sud global soumis et accablé par la crise de la dette. Crise de la dette, plans d’ajustement drastiques, révoltes sociales. On le retrouve aux Philippines, en Zambie, au Kenya, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, en Haïti….

Ces événements ont été peu documentés et surtout, le lien entre toutes ces révoltes a été assez peu souvent établi. Au Nord, où on ne se souciait pas vraiment de toutes ces crises, les rapports Nord-Sud étaient souvent occultés par les relations Est-Ouest et l’attention se concentrait surtout sur les tentatives de réformes menées par Gorbatchev en URSS. Ce n’est qu’avec la naissance de la mondialisation néolibérale et l’imposition du marché mondial au début des années 1990 que, paradoxalement, le Nord a redécouvert le Sud. L’insurrection zapatiste au Mexique, le 1er janvier 1994, a causé le premier émoi, d’autant plus surprenant qu’il provenait d’une région du monde où on l’attendait le moins. Des autochtones du Sud-Est mexicain prenaient les armes pour dénoncer le libre-échange et la « barbarie techno-marchande » qui mettaient en péril leurs communautés2. Pour la première fois, le néolibéralisme était directement dénoncé, une pensée critique synthétique s’élaborait, un besoin de se rassembler prenait forme. Le mouvement zapatiste trouva beaucoup d’écho en France, pays qui allait vivre, en novembre et décembre 1995, son plus vaste mouvement de grève depuis mai 1968. La population se soulevait contre un plan de réforme drastique de la sécurité sociale et des retraites visant à hausser la cote du pays sur les marchés financiers mondiaux. Là encore, le néolibéralisme fut dénoncé, mais cette fois-ci non par la critique des armes, mais plutôt par les armes de la critique. En effet, le mouvement de novembre-décembre 1995 en France a permis de raviver la flamme de l’intellectuel, ce penseur engagé qui sort de sa tour d’ivoire pour mettre son savoir et sa capacité d’analyse au service de la lutte sociale3. C’est alors que, dans un regard transatlantique, les Français ont par exemple commencé à se demander ce qu’ils pouvaient bien avoir en commun avec les Indiens du Chiapas.

C’est dans le but de faciliter l’émergence d’une compréhension commune des conséquences sociales du néolibéralisme globalisé et d’articuler les actions de résistance au-delà des espaces nationaux que sont nées les grandes rencontres internationales altermondialistes. La première du genre, sorte d’ancêtre du FSM, fut la Rencontre intercontinentale pour l’humanité et contre le néolibéralisme(la première Rencontre intergalactique), organisée par les Zapatistes au Mexique durant l’été 1996. Il faut voir dans cette première rencontre un réveil à la fois des conceptions et des pratiques internationalistes dans le champ des luttes sociales4. Commence dès lors à se tisser une alliance entre le Nord et le Sud afin de construire un monde émancipé du néolibéralisme.

Plusieurs étapes jalonnent cette riche et intense histoire de la convergence transnationale des mouvements d’opposition à la mondialisation néolibérale. Pensons tout d’abord à la lutte contre l’Accord multilatéral sur les investissements (AMI) en 19985. Ce traité commercial, visant à consacrer mondialement le droit des investisseurs contre les pouvoirs publics et les populations qu’ils représentent, était négocié en catimini depuis 1995 au sein de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Il fut publiquement dénoncé par des organisations de la société civile américaine et canadienne, avec l’aide du périodique français Le monde diplomatique, en 19985, ce qui a conduit au blocage des négociations puis au retrait du projet.

L’autre événement marquant de la période, véritable onde de choc pour les élites politiques et financières qui n’avaient jusqu’à alors prêté que très peu d’attention à ces mobilisations, fut ce que nous appelons désormais la bataille de Seattle6. Il s’agit des grandes manifestations qui ont entouré la tenue de la Conférence de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) dans l’État de Washington aux Etats-Unis, en novembre 1999. Cette étape fut importante sous plusieurs aspects. Elle a permis une convergence inédite de différentes organisations de la société civile américaine, notamment les grands syndicats de l’automobile et les environnementalistes, permettant ainsi de dépasser des clivages internes traditionnels souvent démobilisateurs. Seattle fut aussi un laboratoire d’expérimentation de nouvelles pratiques d’action collective (grands déploiements de rue, actions théâtrales, stratégie médiatique, mise en scène, guerre d’image, articulation des actions inside et oustide, etc.). Cette conférence fut enfin l’occasion pour les organisations de la société civile du Nord, spécialisées dans les questions relatives au commerce international et à ses échanges inégaux, d’agir auprès des gouvernements des pays du Sud, afin de leur faire comprendre que leurs intérêts n’étaient pas toujours garantis dans ce genre d’accord, bien au contraire. Ce lent travail d’information et de conscientisation portera ses fruits en conduisant au blocage des négociations du cycle de Doha suite aux Conférences de l’OMC tenue à Cancún, en 2003, à et Hong Kong à 20057.

Une autre illustration très marquante de cette alliance Nord-Sud, déployée à l’échelle des Amériques cette fois-ci, fut la campagne contre la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) et la création de l’Alliance sociale continentale (ASC). Le projet de créer une vaste zone de libre-échange qui s’étendrait du « Labrador à la Terre de feu » a été lancé par l’administration Clinton dès 1994, à Miami. Le projet fut négocié par étape, au cours de ce qui était appelé les sommets des Amériques, réunissant 34 chefs d’État, soit tous les pays du continent à l’exception de Cuba. Le projet consistait essentiellement en l’élargissement de l’Accord de libre-échange Nord-Américain (ALENA), l’accord économique régissant les relations entre les États-Unis, le Canada et le Mexique à l’ensemble des Amériques8. Très vite, les mouvements sociaux des Amériques, du Nord au Sud, se sont organisés pour faire face à l’initiative. Dès 1997, ils se sont regroupés dans une large coalition, l’ASC, qui avait pour fonction de permettre l’articulation d’actions communes, de campagnes de mobilisation à l’échelle du continent et surtout, de faciliter l’organisation des sommets des peuples qui se tiendraient en parallèle des sommets des chefs d’État où se négociaient les termes de l’accord. Le premier Sommet des peuples a été organisé au Chili, en 1998, et le second à Québec, en avril 2001. Le Sommet de Québec a constitué une étape importante dans la consolidation de la mouvance altermondialiste dans l’hémisphère Nord. Il a rassemblé près de 40 000 manifestants dans une ville transformée en citadelle assiégée. C’est ici que, pour la première fois, des barrières de sécurité ont été employées à grande échelle afin de compartimenter la ville et de faire le vide autour de l’hôtel où se rencontraient les chefs d’État. Cette pratique de ségrégation urbaine deviendra par la suite monnaie courante, incarnant ainsi symboliquement la fracture grandissante entre les élites politiques et les populations qu’ils sont censés représenter. Québec 2001 fut l’occasion pour les mouvements sociaux de démontrer leur capacité de mobilisation, et surtout d’exprimer à la face du monde que la mondialisation néolibérale et ses projets économiques libre-échangistes ne faisaient consensus ni au Nord, ni au Sud.

En somme, depuis 1996, nous assistons à l’émergence d’une sorte d’Internationale de la contestation qui profite de chaque réunion au sommet des instances de la mondialisation néolibérale (OMC, FMI, Banque mondiale, ZLEA, G8, Davos…) pour manifester sa dissidence sous la forme de démonstrations de rue sans cesse plus importantes9. La plus massive de toutes sera la manifestation contre le G8, de juillet 2007, à Gênes en Italie. Près de 300 000 personnes prendront part aux différentes actions qui seront alors menées pour dénoncer la fracture du monde entre une poignée de pays qui s’arrogent le droit de dominer les autres et les peuples du monde entier. Nous touchons là à l’apogée des mobilisations visant à faire entrave à la marche inexorable vers l’imposition d’un marché mondial libéralisé. Gênes, ce fut aussi le premier mort altermondialiste au Nord, Carlo Giuliani, tombé sous les balles de la police italienne. Gênes clôt ainsi un cycle, celui des mobilisations de masse au Nord, là où se concentrent les centres de pouvoir, en solidarité avec des mouvements du Sud, pour bâtir tous ensemble un monde différent. Ces vastes mobilisations ont permis une certaine inflexion de la mondialisation. Dès lors, il ne sera plus possible de négocier des accords commerciaux et financiers en catimini ou d’imposer des accords de libre-échange sans débat public. L’esprit critique s’est développé et demande à présent des comptes. Mais face à cette bouffée d’espoir et d’expression citoyenne, le pouvoir ébranlé a fait le choix de la répression. Québec et Gênes sont de tristes illustrations de cette surenchère de la violence. Plutôt que le dialogue et l’ouverture, les gouvernements ont choisi la ligne dure. Combien de temps les mouvements sociaux pourront-ils continuer à demeurer le grain de sable dans l’engrenage de la mondialisation néolibérale sans se faire broyer ?

La grande bifurcation :
la peur au Nord et l’espoir au Sud (2001–2008)

 Le 11 septembre 2001 va constituer une formidable opportunité pour des gouvernements sur la défensive, ayant perdu la bataille de l’opinion publique et qui font face à des mouvements sociaux de plus en plus structurés et articulés. La lutte contre le terrorisme va leur permettre de balayer toutes les considérations portant sur les conséquences sociales de la mondialisation. Nous assistons alors à la grande bifurcation. Alors que la peur s’installe au Nord, porteuse de démobilisation et de repli sur soi, au Sud, au contraire, l’espoir poursuit son chemin et débouche sur de nouveaux projets de société, audacieux et volontaires.

En effet, la guerre au terrorisme menée par le gouvernement américain et ses alliés en Afghanistan, puis en Irak, au lendemain des attentats du World Trade Center, va créer un climat de peur où l’obsession sécuritaire va peu à peu occulter toute dimension critique. Certes, les mouvements sociaux vont tenter de s’organiser pour dénoncer ce retour à une forme d’impérialisme, mais la mobilisation ne suivra pas. Notons toutefois que, dans ce marasme, les immenses marches de février 2003 contre la guerre en Irak semblent s’inscrire en faux contre notre argument. En effet, les 15 millions de personnes qui sont descendues dans les rues de plus de 600 villes du monde le même jour, le 15 février 2003, ont produit la première véritable manifestation mondiale. Mais la guerre a pourtant eu lieu et l’effet fut dévastateur. Si une démonstration mondiale aussi massive n’a pas pu faire reculer l’administration Bush fils, malgré le caractère très partial et non fondé de son argumentation sur les supposées armes de destruction massives10, alors nombre de gens se sont demandés à quoi bon se mobiliser.

Cette même tendance au cynisme et à la résignation se retrouve dans des parcours nationaux. Pensons, en Europe et en France, à la campagne de 2005 sur la constitution européenne. Le « non » français au référendum sur la constitution européenne, alors que pratiquement l’ensemble de la classe politique et médiatique était partisan du « oui », aurait pu susciter un fort mouvement d’adhésion aux idées alternatives. Ce ne fut malheureusement pas le cas et très vite cet élan citoyen contre une Europe jugée trop libérale et pas assez sociale, porteur d’un projet de société différent à construire, s’est brisé devant la violence déchainée des banlieues qui, à l’automne 2005, se sont une fois de plus embrasées11. Là encore, la violence aveugle et gratuite, la peur et la répression ont balayé le débat d’idée et la construction en commun d’un véritable projet de société. Plutôt que de s’interroger sur les causes de ce malaise français, les pouvoirs publics ont une fois de plus stigmatisé ses conséquences.

Comme l’affirme très justement Edgar Morin, « la répression peut combattre les symptômes, mais elle ne saurait combattre les causes, et elle peut surtout les entretenir »12. Cela vaut pour le terrorisme international comme pour les violences urbaines. Trop souvent, la peur légitime la répression étatique et agit comme un anesthésiant pour la pensée critique.

Un tel climat a favorisé, en Europe et en Amérique du Nord, une montée de ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler le néoconservatisme13. Ce concept entend traduire un certain glissement dans l’idéologie et le discours des classes dominantes. L’impératif de libéralisation des marchés et d’approfondissement sans cesse plus poussé du commerce mondial au nom de l’idéal de la liberté d’entreprendre et des effets vertueux de la richesse tend à s’effacer devant l’obsession sécuritaire, le contrôle des risques devenus multiples et la défense de valeurs jugées menacées. Le discours de la sécurité s’impose sur celui de la liberté. Nous ne sommes plus dans une dynamique de dépassement des frontières et de construction d’une « mondialisation heureuse »(le commerce mondial va conduire à la paix sur terre), mais bien dans une logique de renforcement des contrôles aux frontières (bien plus en ce qui concerne les humains que les marchandises cependant), et d’une vision du monde fragmentée, en proie au choc des cultures, voire des civilisations14. Cela ne veut pas dire que les élites se détournent de la logique libre-échangiste portée par la mondialisation néolibérale. Bien au contraire, ils continuent à pousser pour une libéralisation du commerce mondial. Cependant, elles mettent en place, en parallèle, des politiques axées sur le contrôle des migrants, le renforcement des normes de sécurité, l’augmentation des dépenses militaires qui sont justifiées par un discours moralisateur et profondément idéologique n’hésitant pas à s’appuyer sur des soubassements religieux et à jouer sur les divisions sociales. La tendance est clairement perceptible au États-Unis et au Canada, mais aussi en Europe.

Cette montée du néoconservatisme au Nord accentue encore davantage la fracture entre les gouvernements et leurs populations, et coïncide avec une certaine volonté politique de contrôler davantage les organisations de la société civile et les mouvements sociaux contestataires à l’intérieur même de leur territoire. On le constate au Canada depuis l’arrivée au pouvoir du parti conservateur de Stephen Harper, en 2006, et encore davantage depuis l’obtention d’un mandat majoritaire lors des élections de mars 2011. De nombreuses organisations de la société civile (organisations de femmes, organisations de coopération internationales, etc.) ont vu leur financement public largement amputé, voire annulé, lorsque celles-ci n’allaient pas dans le sens des orientations idéologiques du gouvernement. Les dépenses faramineuses mises au compte de la sécurité (près d’un milliard de dollars) durant la tenue du Sommet du G20 à Toronto, en juin 2010, et surtout la vague d’arrestation massive (autour de mille personnes) qui a suivi, une première dans l’histoire du pays, témoignent aussi de cette radicalisation du gouvernement canadien, qui se prolonge sous bien d’autres aspects15.

La tendance est inverse dans les pays du Sud, notamment en Amérique latine. La création du FSM, puis la vague de gouvernements dits progressistes qui ont pris le pouvoir dans de nombreux pays de la région, contrastent fortement avec le complexe obsidional qui semble avoir frappé les pays du Nord. Attardons-nous un peu sur ces différents éléments.

Invention du Sud (son berceau est brésilien16), le FSM a émergé comme une innovation dans les formes de mobilisations sociopolitiques, notamment en mettant de l’avant une vision horizontale des rapports de pouvoir et une conception positive de la diversité des mouvements17. Il rompt ainsi avec la logique verticale et hiérarchisante plus traditionnelle impliquant la définition d’une ligne d’action commune portée par une avant-garde sur laquelle devraient s’aligner les stratégies d’action des différents mouvements sociaux18. Plutôt que de créer un nouvel acteur social surplombant et incarnant la contestation mondiale, le FSM a ouvert un espace de dialogue et de convergence des multiples acteurs sociaux globaux, régionaux et locaux déjà en lutte pour la construction de l’Autre monde.

La formule fut gagnante. Le FSM a très vite attiré des milliers de participants et d’organisations. Il faut dire que son apparition, en 2001, s’inscrivait dans la continuité d’une série de manifestations massives et médiatisées organisées au Nord (Seattle, Québec et Gênes) afin d’enrayer le processus de construction d’un marché mondial libre et peu soucieux des conséquences sociales et environnementales de son extension et de son approfondissement. Les circonstances étaient propices et le FSM s’est vite imposé comme un rendez-vous militant incontournable. Il répondait au besoin de créer un espace d’échange au niveau global entre toutes les forces engagées dans la lutte contre la mondialisation néolibérale afin de partager les visions et les analyses, de faire converger les stratégies et surtout de sortir les mouvements de leur routine afin de dépasser la compartimentation des luttes (rassembler les syndicats d’un côté et les environnementalistes de l’autre, les féministes d’un bord et les jeunes ailleurs, etc.). Le FSM est ainsi devenu à la fois le symbole et le lieu de rassemblements périodiques de tous les mouvements sociaux, organisations, associations diverses et simples citoyens qui se réunissaient autour du slogan « Un autre monde est possible », et que l’on regroupe aujourd’hui sous l’appellation de mouvance altermondialiste19.

L’essor des forums sociaux en Amérique latine s’est accompagné d’un virage à gauche de la plupart des pays de la région20. On pense bien sûr à l’élection de Lula au Brésil (2002), d’Evo Morales en Bolivie (2005) ou encore de Rafael Correa en Équateur (2006). Mais il y avait aussi eu Chavez au Venezuela (1998), qui a radicalisé son orientation suite à la tentative de coup d’État le visant, en 2002, pour miser désormais sur la révolution bolivarienne, Ricardo Lagos (2000), puis Michelle Bachelet (2006), au Chili, Nestor Kirchner (2003), puis Cristina Fernandez (2007), en Argentine, Tabaré Vazquez (2004), puis José Mujica (2009), en Uruguay, Daniel Ortega (2006), au Nicaragua, Fernando Lugo (2008), au Paraguay, Mauricio Funes (2009), au Salvador et, récemment, Ollanta Humala (2011), au Pérou. Comment interpréter cette évolution du continent latino-américain à contre-courant de la logique néolibérale qui s’impose partout dans le monde ? Pourquoi l’Amérique latine est-elle aujourd’hui porteuse d’espoir ?

Si l’on suit l’analyse de Negri et Cocco21, le modèle néolibéral qui s’est imposé en Amérique latine dans les années 1980–90 est venu réaffirmer l’interdépendance entre le centre et la périphérie. Le problème de ce modèle, c’est qu’il n’a pas su innover sur le terrain productif et qu’il a échoué dans sa tentative d’imposer le marché comme espace de mobilisation sociale. Cependant, paradoxalement, le néolibéralisme a eu des effets positifs en Amérique latine. Les politiques néolibérales ont, en quelque sorte, précipité la rupture avec l’État autoritaire national-développementaliste et l’oligarchie corporatiste. En créant une nouvelle dépendance, le néolibéralisme a ouvert de nouveaux espaces pour la participation populaire et il a finalement stimulé l’innovation productive des forces sociales. L’Argentine, au lendemain de la crise de 2001, fut un terreau très fertile de créativité sociale (Piqueteros, usines récupérées, assemblées de quartier, etc.). De la même manière, le Brésil de Cardoso a pavé la voie au Brésil de Lula. Le même phénomène s’est produit entre Menem et Kirchner en Argentine et il s’en est fallu de peu pour que le scénario ne se reproduise aussi au Mexique, entre Fox et Obrador22.

Les victoires de la gauche en Amérique latine ont permis l’affirmation de nouvelles politiques, et ce, à deux niveaux. À l’intérieur des territoires nationaux tout d’abord s’est affirmée une nouvelle dynamique démocratique reposant sur le rapprochement entre les gouvernements et les mouvements sociaux. Ces derniers sont conçus comme une source féconde d’innovation institutionnelle et politique, et même la source première. Ils doivent être conviés au processus de réinvention de la démocratie afin de la tirer de l’impasse dans laquelle elle se trouve actuellement, engluée dans une forme représentative résultant du triomphe de l’individualisme démocratique. À l’échelle continentale ensuite se sont mis en place des instruments autonomes de coopération permettant la construction d’une forme d’interdépendance solidaire entre les différents États de la région (Union des nations sud-américaines, Banque du Sud et TéléSur, par exemple).

Ainsi, cette nouvelle génération de leaders progressistes en Amérique latine a redonné un contenu au projet de société (n’hésitant d’ailleurs pas pour cela à réécrire la constitution du pays comme ce fut le cas en Équateur, en Bolivie et au Venezuela), en travaillant avec les mouvements sociaux au niveau local, national et régional, et surtout en étant à l’écoute de leurs revendications. En ce sens, ils n’ont pas reproduit l’échec de la social-démocratie en Europe et en Amérique du Nord qui, dans les années 1980 et 1990, avait succombé aux sirènes de la pensée unique néolibérale, semant le désarroi chez ses partisans23.

Avec l’apparition du FSM il y a maintenant plus de 10 ans, les mouvements sociaux et organisations de la société civile mondiale ont voulu passer du stade de l’opposition au modèle dominant à celui de la proposition et de la construction de modèles alternatifs. Le projet s’est concrétisé en Amérique latine, comme nous venons de le voir, dans un partenariat fécond entre des gouvernements progressistes et des mouvements sociaux innovants. Par contre, en Amérique du Nord et en Europe, la tendance fut inverse. Les gouvernements se sont radicalisés dans une posture néoconservatrice, en confrontant les mouvements sociaux, en s’isolant de la population et en justifiant le statu quo par un discours sécuritaire.

La nécessaire solidarité Sud-Nord
(2008–2011)

Depuis 2001, le FSM a parcouru le monde majoritaire (Sud global), quittant son berceau latino-américain pour l’Asie et l’Afrique, ce qui lui a permis de nouer de multiples formes de solidarité Sud-Sud qui se sont matérialisées dans de nombreux projets locaux et campagnes internationales. Cela a aussi permis à la mouvance altermondialiste de prendre conscience du caractère à la fois systémique et polymorphe de la mondialisation et des défis humains, sociaux et environnementaux qu’elle pose. L’année 2008 fut à cet égard un moment clé. L’éclatement simultanée des crises financière, économique et alimentaire, sur fond de crise environnementale, énergétique et sécuritaire, a permis de tisser des liens entre ces différents phénomènes et de comprendre qu’ils n’étaient en fait que les conséquences inter-reliées d’une crise plus profonde et plus globale. Comme nous le font remarquer les peuples autochtones des Amériques, nous vivons une profonde crise de civilisation, la nôtre, industrielle et productiviste, individualiste et consommatrice24. Nous sommes aujourd’hui confrontés à l’impasse d’un modèle de développement fondé sur l’exploitation à outrance des ressources naturelles et humaines25. Nous en sommes là car nous avons collectivement abdiqué face à une oligarchie toute puissante qui s’est accaparée nos institutions politiques pour nous imposer sa conception du monde et transformer la société en conséquence26.

Susan George nous décrit très bien comment le monde de la finance a entièrement refaçonné nos sociétés en fonction de ses intérêts, notamment en s’attaquant aux fondements de l’État-providence27. Observant l’évolution de la fiscalité aux États-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale, Susan George note que le modèle de répartition a été profondément remanié. Alors que dans les années 1950 la tranche la plus élevée des revenus était taxée à 90 %, elle ne l’était plus, en 2009, qu’à 35 %. Non seulement les riches paient de moins en moins d’impôts, mais ils peuvent aussi, avec la libération du capital que suppose la mondialisation, investir où les salaires sont bas et les droits économiques et sociaux inexistants. Nous assistons ainsi à la désindustrialisation des nations jadis considérées comme développées, mais aussi à un processus plus insidieux selon lequel la valeur ajoutée de l’activité économique est de plus accaparée par les propriétaires du capital au détriment du monde du travail. Nous voilà ainsi plongés dans un cercle vicieux où la machine productiviste alimentée par l’activité asiatique s’emballe, inondant les marchés européen et nord-américain de produits qui doivent être consommés par des populations qui ne peuvent que recourir à l’endettement pour soutenir une tel niveau de vie, car les salaires y stagnent et le chômage y progresse. Pour éviter la crise de surproduction et rentabiliser ses investissements, l’oligarchie financière favorise l’endettement des ménages, mais aussi des États. C’est cette fuite en avant morbide, stimulée par la libéralisation du secteur financier et ses innovations délirantes – les titrisations en tous genres –, qui a conduit à la crise des subprimes sur le marché immobilier américain en 2008, et qui se prolonge aujourd’hui dans la crise de la dette des pays Européens et des États-Unis28.

Cette montée en puissance du monde de la finance a conduit à une concentration de la richesse qui a pour conséquence directe un approfondissement des inégalités et de la pauvreté. Les chiffres cités par Susan George parlent d’eux-mêmes : « Parmi les habitants adultes de la planète, les 10 % les plus riches possèdent 85 % du patrimoine mondial des ménages et, parmi eux les 2 % les plus riches en captent plus de la moitié. La moitié la plus pauvre de la population mondiale en dispose d’à peine 1 % »29. Et la tendance ne va pas en s’améliorant car l’auteure démontre que depuis le début de l’emprise du régime néolibéral sur les pays dominants (aux États-Unis et en Europe), il y a maintenant plus de 30 ans, les plus nantis ne cessent de concentrer la richesse : « Quand Ronald Reagan a été élu président en 1980, le 1 % [179] supérieur des Américains recevait 9 % du revenu [national]. Trente ans plus tard, il en reçoit 22 % »30. Ainsi, l’étude annuelle de Merrill Lynch/Cap Gemini nous révèle qu’il y avait en 2007 près de 10 millions de personnes sur notre planète qui détenaient chacune au moins un million de dollars d’actifs liquides. Tous ensemble, ces nouveaux princes de la terre monopolisent 40 000 milliards de dollars (G$) en liquide, soit trois fois le PIB des États-Unis, six fois celui de la Chine. Autre fait intéressant, la moitié de ces super-riches se situent désormais dans les nouveaux pays dits « émergents ».

Cette concentration de la richesse engendre logiquement un approfondissement de l’écart des revenus. Là encore, les chiffres sont éloquents : « Dans les États-Unis des années 1960, l’écart salarial entre le PDG et le travailleur moyen d’une grande entreprise atteignait 60 à 70 contre 1 […]. Aujourd’hui, l’écart est de 450 à 500 contre 1 »31. Alors que les riches sont de plus en plus riches et paient de moins en moins d’impôt, les classes moyennes disparaissent et le chômage structurel s’installe dans les économies dites développées. Il touchait en 2009 près de 50 millions de personnes dans l’Union européenne (UE), soit une augmentation de 60 % en deux ans, et continue de progresser… En somme, ce que démontre clairement Susan George, c’est que cette élite a fait le choix de l’enrichissement à outrance au détriment du bien-être de ses propres concitoyens, en masquant son pur égoïsme derrière la sacro-sainte liberté individuelle de prospérer. La solidarité nationale, notamment par le biais d’une fiscalité redistributive, a été sacrifiée sur l’autel de la cupidité de l’oligarchie.

Ironiquement, maintenant que les pays du Nord sont aux prises avec une très grave crise de leur dette publique, nos élites embouchent à nouveaux les trompettes de la solidarité et du sursaut national pour appeler le petit peuple à se serrer la ceinture et accepter des plans drastiques d’austérité qui vont balayer près d’un demi-siècle d’acquis sociaux en terme de qualité de vie et d’humanisation du travail. L’argument de la lutte au déficit légitime aujourd’hui toutes les régressions sociales. Nous n’avons pas d’autre choix que de remplir les caisses vides de nos gouvernements. Il en va de notre devoir de citoyen. Pourtant, nous n’avons pas été consultés quand, au plus fort de la crise, en 2008, nos mêmes gouvernements, ont déboursé 14 000 G$ (soit le quart du PIB mondial) pour sauver les institutions financières32.

Nous sommes donc loin de la « mondialisation heureuse » louangée par les chantres du néolibéralisme dans les années 1990. Et le tableau s’assombrit encore lorsque l’on aborde la crise des ressources (dans l’alimentation et sur la question de l’eau). Car si au Nord les gens craignent pour leur emploi et leur bien-être, dans les pays du Sud, ils craignent carrément pour leur survie. Si 2008 fut assurément l’année de la crise économique et financière, elle fut aussi celle de la crise alimentaire durant laquelle plus d’un milliard de personnes ont souffert de la faim dans le monde, déclenchant des émeutes dans plus de trente pays.

Ce climat de crise renforce donc le cycle de la contestation sociale, mais aussi celui de la répression. L’augmentation actuelle des budgets consacrés à la défense dans la plupart des pays n’est pas pour nous rassurer. Au niveau global c’est 1 500 G$ qui sont dédiés chaque année aux armées et les États-Unis, première puissance militaire mondiale, consacrent 5 % de son PIB à la défense, soit 636 G$ pour l’année 2010. Outre cette nouvelle course aux armements, Susan George identifie quatre sources des conflits à venir. Tout d’abord, l’accroissement des inégalités qui, au niveau mondial, exacerbe le ressentiment et crée un climat de violence latente qui n’attend qu’un prétexte pour exploser. Pensons aux révoltes arabes, bien-sûr, mais aussi aux émeutes urbaines dans les banlieues françaises et, depuis peu, en Angleterre. Ensuite, les pressions que vont exercer les réfugiés climatiques, qui sont estimés par l’Organisation des Nations Unies à environ 200 à 250 millions à l’horizon 2050. Il va bien falloir accueillir quelque part les victimes des sécheresses, inondations et autres aléas dûs aux dérèglements du climat que notre système économique génère. Il n’y a qu’à se remémorer les dernières inondations au Pakistan, ou encore la vague de sécheresse qui plonge dans la famine des millions de personnes dans la Corne de l’Afrique. Face à cette reconfiguration de la problématique migratoire, l’attitude adoptée par l’UE constitue une autre source des conflits à venir. Plutôt que de travailler sur les causes économiques et environnementales des migrations, l’Europe, tout comme l’Amérique du Nord d’ailleurs, se replie dans une obsession sécuritaire et construit une Europe forteresse.

Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à observer le budget de l’Agence de l’Union européenne chargée d’en surveiller les frontières, nommée l’agence Frontex qui a été multiplié par 13 ces cinq dernières années. Finalement, la dernière source de conflit, qui est reliée à toutes les autres, ce sont les politiques mises en œuvre par les institutions financières internationales dans les pays endettés qui ne se cantonnent plus désormais aux pays du Sud. Les fameux programmes d’ajustements structurels, rebaptisés cyniquement Cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté (CSLP) par le FMI et la Banque mondiale au tournant des années 2000, et aujourd’hui Plans d’austérité au Nord, continuent à s’appliquer et à transformer les structures économiques et productives des pays pour les rendre conformes aux impératifs du capitalisme mondialisé, sans aucunes considérations pour le bien-être des populations et le respect de l’environnement. Devant un tel tableau, est-il encore possible de voir la lumière au bout du tunnel ? « La plus haute forme d’espérance, c’est le désespoir surmonté », écrivait Georges Bernanos33. Aussi, l’aiguillon du renouveau de la contestation sociale a surgit là encore où on l’attendait le moins, dans le monde arabe.

2011 fut l’année de l’indignation et de la révolte. Tout à commencé en Tunisie, à la fin décembre 2010, avec l’immolation volontaire de Mohamed Bouazizi. Le jeune homme est devenu le symbole de toute une génération sacrifiée, étouffée, bafouée, condamnée à l’exclusion sociale, peu importe ses compétences ou ses diplômes, pour la seule raison de ne pas faire partie du sérail. Comme le note très justement Bertrand Badie :

au centre des mobilisations fondatrices se trouve bien sûr des revendications matérielles, plus évidentes au sein d’une population jeune, sans emplois, bénéficiant au mieux d’une éducation qui ne mène à rien dans la vie active, comptant sur de faibles ressources et même victime d’insécurité alimentaire. Mais il y avait plus profond et plus déterminant : ces mobilisations étaient clairement axées autour du thème de la dignité, de l’honneur et de la volonté de mettre un terme à l’humiliation34.

 

Le printemps arabe était né et un vent de révolte ébranla les autocraties de la région, emportant quelques dictateurs (Ben Ali, Moubarak, Kadhafi), déstabilisant des régimes (Yémen, Jordanie, Bahreïn, Koweït) et poussant de nombreux autres à concéder des réformes (Maroc, Algérie, Oman, Arabie Saoudite). Le processus est toujours vivant au moment d’écrire ces lignes, notamment en Syrie. Les images de ces peuples arabes déstabilisant leurs oligarchies ont fait le tour du monde, abreuvé les médias occidentaux et couvert tous les écrans. Au point où certains, au Nord, ont commencé à se dire que s’ils sont capables dans le monde arabe de renverser des dictatures établies par la force des armes, alors pourquoi ne pourrions-nous pas renverser chez nous la dictature des banques et des marchés financiers ? Le « printemps arabe » a ainsi précipiter l’« été européen », puis l’« automne américain ».

Reprenant le mot d’ordre lancé par Stéphane Hessel dans son opuscule35, les premiers Indignés sont apparus en Espagne, suite à l’appel du 15 mai 2011 lancé via Internet et les réseaux sociaux par l’organisation Democracia Real Ya !. L’Espagne se trouvait alors dans un contexte électoral, puisque des élections municipales étaient prévues le 22 mai, et s’était vu imposée de profondes mesures d’austérité. Le terrain était donc propice pour un débat de fond sur les limites réelles de la démocratie dans ce pays fortement touché par la crise économique, subissant les diktats des marchés financiers, mais aussi un pays où la jeunesse est frappée de plein fouet par le chômage (plus de 46 % des jeunes sont au chômage36) et qui s’installe dans une situation précaire37. Suite à une manifestation de plusieurs dizaines de milliers de personnes organisée à Madrid le 15 mai, les Indignés décident d’occuper l’espace public et s’installent sur la place Puerta del Sol. S’inspirant ainsi des occupations spontanées des places publiques dans le monde arabe, dont le symbole demeure la place Tahrir, au Caire, les Indignés entendent démontrer leur détermination à rejeter des élites dirigeantes qui ont, à leur yeux, perdu toute légitimité, et surtout à être eux-mêmes des artisans du changement. L’initiative fait des émules et le mouvement se répand en Europe (Portugal, France, Grèce, Grande-Bretagne, Italie, Belgique…) et au-delà [184] (notamment en Israël, puis en Amérique du Nord). La dimension planétaire de ce mouvement de contestation se concrétise, le 15 octobre 2011, lors de la journée mondiale des indignés, qui a donné lieu à des manifestations dans plus de 950 villes réparties dans 82 pays, où résonnaient des slogans tels que « unis pour un changement global », « un autre monde est possible » et, à l’égard de la classe politique, « vous ne nous représentez plus »38.

Ainsi, tout comme au moment de la création du FSM en 2001, la formule semble susciter les mobilisations. En fait, la recette est assez similaire : éloge de l’ouverture, de l’horizontalité des rapports sociaux et de la diversité constitutive du mouvement, innovations et créativité spontanée des actions politiques, rejet des formes traditionnelles d’encadrement des mobilisations sociales (partis politiques, syndicats) et des leaders, importance accordées aux débats collectifs et à la pratique d’une réelle démocratie participative à l’intérieur du mouvement, etc. C’est cette proximité dans la conception du changement social qui nous permet d’insister sur le lien entre le mouvement des Indignés et la mouvance altermondialiste. Ils partagent une même vision du politique qui nourrie toute une génération de jeunes activistes. Comme l’analysait très clairement, dès 2004, Geoffrey Pleyers :

Plutôt que par l’arrivée au pouvoir d’un autre parti ou de grands changements institutionnels, la transformation du monde passe pour eux par une multitude de voies centrées autour de la participation, de la citoyenneté active et de la vie quotidienne. […] Désenchantés face aux formes actuelles de la démocratie, les jeunes libertaires et alter-activistes créent de nouveaux espaces permettant davantage de participation. Pour eux, l’« autre monde possible » commence hic et nunc, dans la construction même du mouvement. Très attachés à la [185] continuité entre les moyens et les fins, ils entendent y créer des espaces qui permettent d’expérimenter d’autres formes de vie en commun et de relations sociales, d’autres modes d’engagement et d’organisation davantage en phase avec le monde qu’ils souhaitent : « Nous ne dissocions pas nos pratiques de nos objectifs. Nous choisissons un fonctionnement horizontal, antisexiste, auto– et éco-gestionnaire à partir de regroupements affinitaires »39.

Le mouvement s’est prolongé en Amérique du Nord, à partir des États-Unis, notamment autour de l’initiative Occupy Wall Street. S’inspirant des mobilisations européennes, des manifestants occupent le parc Zuccotti à New York, proche de la bourse, à partir du 17 septembre 2011. Le mouvement cible spécifiquement « le pouvoir corrosif des grandes banques et des entreprises multinationales sur les processus démocratiques, ainsi que le rôle joué par Wall Street dans l’effondrement économique mondial qui a causé la pire récession depuis des générations ». Le mouvement se revendique explicitement des révoltes arabes et entend s’attaquer « au 1 % des personnes les plus riches qui dictent les lois d’une économie mondiale injuste qui hypothèque notre avenir à tous »40. Le mouvement, né à New York, s’est ensuite propagé à plus de 100 villes américaines, mais aussi au Canada (Vancouver, Toronto, Ottawa, Montréal). À Montréal, le mouvement Occupons Montréal s’est installé au Square Victoria, en plein quartier financier, durant plusieurs semaines. Même après avoir été délogé par les autorités municipales, le mouvement n’en continue pas moins d’exister, de publier son journal 99 %, de tenir des assemblées populaires et d’appeler à des mobilisations en liens avec des luttes sociales en cours, notamment les grèves étudiantes41.

Quel avenir ?

On aurait tort d’interpréter le mouvement des indignés comme un phénomène conjoncturel sans grande profondeur. Certes, ce mouvement fut en grande partie spontané, mais cela ne veut pas dire qu’il ne s’inscrit pas dans la continuité de luttes et de mobilisations qui se manifestent à travers la planète depuis des décennies. Bien au contraire, le mouvement des indignés ne constitue qu’une forme innovante de lutte contre le néolibéralisme et, en ce sens, il participe de la mouvance altermondialiste dont il partage à la fois les valeurs et son combat pour un monde plus juste, solidaire et durable.

Il existe cependant une différence fondamentale entre les révoltes sociales des années 1980 dans les pays du Sud et ce que nous observons actuellement à travers le monde. Alors que les premières apparaissaient comme des événements localisés, contextuels, sans lien entre elles, les secondes ont en revanche clairement une dimension mondiale. Le printemps arabe a inspiré les indignados espagnols, qui ont inspirés les protagonistes d’Occupy Wall Street, qui ont inspirés ceux d’Occupons Montréal, etc. Depuis trente ans, la pensée critique a évolué et nous assistons à une prise de conscience générale de ce que signifie le triomphe du capitalisme mondialisé. La naissance du FSM, il y a 10 ans, a fortement contribué à cette compréhension collective du monde dans lequel nous vivons, notamment en créant un espace de convergence pour toutes les forces sociales qui souhaitent construire un monde durable, juste et solidaire.

Véritable innovation politique visant à faire progresser la mouvance altermondialiste du stade de l’opposition à celui de la proposition en misant sur la diversité des initiatives, des tactiques, des acteurs et des projets de société, le forum social s’est disséminé à travers le monde porteur d’une nouvelle culture politique d’engagement citoyen. C’est un peu cela aussi que nous retrouvons aujourd’hui dans le mouvement des indignés, cette prise de conscience que nous sommes aussi des acteurs du changement social et que notre voix compte.

Il semblerait donc que la mondialisation néolibérale ait engendré une mondialisation de la résistance. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre le mouvement des indignés. Il est l’héritier de l’insurrection zapatiste, de la lutte contre l’AMI, des marches contre la guerre et des manifestations contre l’OMC, la ZLEA, le FMI, le G8, le G20 et autant de mobilisations populaires d’envergure, raillées par les médias et les élites économiques et politiques, stigmatisées comme des anomalies rétrogrades opposées au progrès et à la marche inexorable de l’Histoire, mais qui pourtant révèlent les dissensions croissantes entourant le processus de mondialisation financière à l’œuvre. Révoltés arabes, indignés européens ou occupants américains, tous se sont rassemblés une fois de plus derrière le même message d’espoir, contre la pensée unique néolibérale, un autre monde est possible ! Contre les élites politiques et financières qui n’ont aucune considération pour leurs populations et monopolisent le pouvoir, indignez-vous !

De 2001 à 2011, la mouvance altermondialiste, alimentée par les mouvements de contestation globale, a aussi vu son discours évoluer progressivement, devenir plus ciblé. De la critique de la mondialisation néolibérale et de ses mécanismes complexes, elle en est venue à dénoncer la crise de civilisation et plus spécifiquement les oligarchies. Ainsi, au Maghreb, en Europe et en Amérique du Nord des gens se sont levés pour dire qu’ils ne souhaitaient plus vivre dans un monde d’injustice, d’oppression et de corruption où le pouvoir est accaparé par quelques-uns au détriment du plus grand nombre. En Tunisie, en Égypte, en Libye, en Espagne, en Grèce, en Grande-Bretagne, aux États-Unis, au Sénégal, en Russie, les gens se sont réappropriés le seul espace qui leur restait, la rue et les places publiques, pour crier « Kifaya, ça suffit ! », « Y’en a marre » ou, comme les Zapatistes il y a plus de 15 ans au Chiapas mexicain, « ya Basta ! ». Certains ont pris pour cible leur dictateur, d’autres leur gouvernement illégitime, d’autres encore les bourses et la finance internationale, mais tous ont dénoncé le pouvoir exorbitant de l’oligarchie, ce 1 % qui ne cesse d’exploiter les humains et les ressources pour leur unique profit. Ainsi, de la critique de l’emprise des impératifs économiques sur nos vies, le discours et la pratique des luttes sociales se sont déplacés sur le terrain du politique.

Certes, l’indignation n’est pas une politique. Mais elle apparaît aujourd’hui comme un élément essentiel pour le renouvellement du politique. Le mouvement des indignés dénonce la dérive oligarchique, réactionnaire et conservatrice qui dénature nos démocraties. Nos élites, la « classe de Davos » comme l’interpelle Susan George, se sont complètement coupées de la réalité des peuples. Plutôt que de rechercher le dialogue, elles choisissent la confrontation. L’impératif de solidarité a cédé le pas devant l’obsession sécuritaire. Dans un tel contexte, l’avenir semble annoncer de nouvelles mobilisations sociales pour exiger le retour de la démocratie dans nos sociétés, portées par l’espoir des peuples qui se rassemblent pour refonder un nouveau contrat social qui fasse une place aux générations futures. Cela passera sûrement par un renouvellement complet de notre classe politique et une mise au pas du monde de la finance. Certains gouvernements progressistes ont déjà, depuis plusieurs années, compris le message et tendu la main et l’oreille aux mouvements sociaux. Les exemples sont nombreux en Amérique latine et se traduisent par l’adoption de constitutions très avant-gardistes comme en Equateur et en Bolivie. Sur ce chemin de la compréhension des enjeux globaux et de notre nouvelle réalité sociétale du XXI siècle, nous avons tout à apprendre du Sud.

Les solutions alternatives au néolibéralisme sont connues et la mouvance altermondialiste ne cesse de les mettre de l’avant depuis plus de dix ans. Ne manque que le courage politique de les mettre en application. Cela passe par une rupture avec le régime oligarchique qui nous gouverne et la reconnexion entre les gouvernements et les mouvements sociaux et citoyens, à l’instar de ce qui se passe depuis dix ans en Amérique latine. Espérons que l’énergie du mouvement des indignés, de concert avec l’ensemble des luttes contre le néolibéralisme qui se développent à travers le monde, saura faire naître une réelle volonté politique de changement chez des dirigeants qu’il nous reste encore à trouver. 2012 sera une année électorale dans bon nombre pays. Allons-nous voir éclore un nouveau printemps des peuples ?

1 Richard Bergeron, L’anti-développement : le prix du libéralisme, Paris, L’Harmattan, 1992, p. 131.

2 Sur ce thème, voir Collectif, Depuis les montagnes du Sud Est mexicain : Textes relatifs à la guerre indienne au Chiapas, vol. 2, Paris, L’Insomniaque, 1996, 123 p.

3 Julien Duval et al, Le « décembre » des intellectuels français, Paris, Liber-Raisons d’agir, 1998, 124 p.

4 Sur le phénomène du zapatisme, voir Jérôme Baschet, L’étincelle zapatiste. Insurrection indienne et résistance planétaire, Paris, Denoël, 2002, 286 p.

5 Lire l’article de Lori Wallach, « Le nouveau manifeste du capitalisme mondial » Le monde diplomatique, février 1998, p. 22.

6 Maude Barlow et Tony Clarke, La bataille de Seattle. Sociétés civiles contre mondialisation marchande¸ Paris, Fayard, 2002, 385 p. Il existe aussi désormais un long métrage qui relate, de manière romancée, ces événements : Stuart Townsend, Bataille à Seattle, 2008, Metropolitan FilmExport, 1h40min.

7 Sur ce point, voir Raphaël Canet et René Audet, « La société civile à l’OMC : vers une gouvernance plus équitable ? » Autrepart, 2005, vol. 35,no36,pp.161–76 René Audet, Raphaël Canet et Jules Duchastel, « Le dragon à plusieurs têtes : stratégies de la société civile à l’OMC » dans Raphaël Canet et Jules Duchastel, dir, Crise de l’État, revanche des sociétés, Montréal, Éditions Athéna, 2006, pp. 331–59.

8 Christian Deblock et Dorval Brunelle, « De l’ALE à la ZLEA : régionalisme et sécurité économiques dans les Amériques » Études internationales, 1997, vol. 28,no2, pp. 313–44.

9 Pour une chronique de ces années de mobilisation (1999–2001), voir Naomi Klein, Journal d’une combattante : nouvelles du front de la mondialisation, Paris, Actes Sud, coll. Babel, 2005, 223 p.

10 Jocelyn Coulon, L’agression : les États-Unis, l’Irak et le monde, Montréal, Éditions Athéna, 2004, 274 p.

11 Gérard Mauger, L’émeute de novembre 2005 : une révolte protopolitique, Broissieux, éditions du Croquant, 2006, 160 p.

12 Edgar Morin, « Au-delà de la globalisation et du développement, société-monde ou empire-monde ? » Revue du MAUSS, 2002, vol. 20no2, p. 47.

13 Le terme n’est cependant pas nouveau, il parcourt la pensée politique américaine depuis le milieu des années 1960 pour qualifier un courant de pensée structuré autour du rejet d’une certaine forme de modernité héritée de l’État-providence. Voir Lizette Jalbert et Laurent Lepage, dir, Néo-conservatisme et restructuration de l’État. Canada — États-Unis — Angleterre, Montréal, Presses de l’Université du Québec, 1986, 274 p.

14 Samuel Huntington, Le choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 1997, 545p

15 Pour prolonger l’analyse critique, voir Christian Nadeau, Contre Harper : bref traité philosophique sur la révolution conservatrice, Montréal, éditions du Boréal, 2010, 166 p.

16 Chico Withaker, Changer le monde : nouveau mode d’emploi, Paris, Éditions de l’Atelier, 2006, 255 p. et Bernard Cassen, Tout a commencé à Porto Alegre, Paris, Mille et une nuits, 2003, 220 p.

17 Raphaël Canet, « L’intelligence en essaim. Stratégie d’internationalisation des forums sociaux et régionalisation de la contestation mondiale » Culture et conflits, 2008, vol. 70 no 2, pp. 33–56.

18 Raphaël Canet, « Altermondialistes de tous les pays, unissez-vous ! Le Forum social mondial et le projet contre-hégémonique » Nouveaux Cahiers du socialisme, 2010,no3, pp. 216–28.

19 Pour bien comprendre la logique des forums sociaux et la dynamique de l’altermondialisme, voir Pierre Beaudet, Raphaël Canet et Marie-Josée Massicotte, L’altermondialisme  Forums sociaux, résistances et nouvelle culture politique, Montréal, Écosociété, 2010, 478 p.

20 Centre tricontinental, « Mouvements et pouvoir de gauche en Amérique latine » Alternatives Sud, 2005, vol. 12no2 ; Observatoire des changements en Amérique latine/Institut des hautes études de l’Amérique latine, Amérique latine : une Amérique latine toujours plus diverse, Paris, La Documentation française, 2010, 206 p.

21 Antonio Negri et Giuseppe Cocco, GlobAL Luttes et biopouvoir à l’heure de la mondialisation : le cas exemplaire de l’Amérique latine, Paris, éditions Amsterdam, 2007, 217 p.

22 Raphaël Canet, « Le peuple contre la nation. Mobilisations sociales et démocratie au Mexique » Chronique des Amériques, janvier 2007,no 2. En ligne : www.ieim.uqam.ca.

23 Voir tout le débat entourant la « troisième voie », théorisée par Anthony Giddens (La Troisième voie : Le renouveau de la social-démocratie, Paris, Seuil, 2002, 266 p.) et qui a inspiré de nombreux gouvernements se proclamant de gauche, des travaillistes britanniques aux socialistes français, en passant par les sociaux-démocrates allemands. Pour une introduction riche et incisive à ce débat, voir Philippe Marlière, « La social-démocratie telle qu’elle est », Contretemps, mai 2009. En ligne : www.contretemps.eu.

24 Lire l’Appel des peuples indigènes face à la crise de civilisation, Forum social mondial, 1er février 2009, Brésil. En ligne.

25 Sur ce thème, il faut lire les riches réflexions issues du mouvement pour la décroissance, notamment Serge Latouche, Le pari de la décroissance, Paris, Fayard, 2006, 320p. ; Paul Ariès, Désobéir et grandir : vers une société de décroissance, Montréal, Écosociété, 2009, 211 p. Pour une approche percutante et moins spécialisée de la problématique, consulter les livres d’Hervé Kempf, notamment Comment les riches détruisent la planète, Paris, Seuil, 2007, 147 p. ; Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, Paris, Seuil, 2009, 168 p

26 Jean Ziegler, Les nouveaux maîtres du monde, Paris, Fayard, 2002, 360p. Plus récemment Hervé Kempf, L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie, Paris, Seuil, 2011, 192 p.

27 Susan George, Leurs crises, nos solutions, Paris, Albin Michel, 2010, 368 p.

28 Paul Jorion, La crise : Des subprimes au séisme financier planétaire, Paris, Fayard, 2008, 343 p. Voir aussi le documentaire très bien construit et pédagogique pour comprendre la crise de l’intérieur de Charles H. Ferguson, Inside Job, 2010, Sony Picture Classics, 108 min.

29  George, supra note 28, p. 113.

30 Ibid., p. 115.

31 Ibid., p. 137.

32 Ce chiffre outrancier, cité par Susan George dans son livre, est tiré d’une étude menée par deux économistes de la banque d’Angleterre.

33 Cette idée est développée dans George Bernanos, La liberté pour quoi faire ?, Paris, Gallimard, 1995, 244 p.

34 Bertrand Badie, « Quand le social défie le politique et fait trembler l’international » dans Bertrand Badie et Dominique Vidal, L’état du monde 2012 : nouveaux acteurs, nouvelle donne, Paris, La Découverte, 2011, pp. 18–19.

35 Stépane Hessel, Indignez-vous !, Montpellier, éditions Indigène, 2010, 32 p.

36 Anne Rodier, « La zone euro n’arrive pas à faire refluer le chômage » Le Monde, 1er septembre 2011. En ligne : www.lemonde.f

37 Sur ce thème de plus en plus pertinent pour rendre compte des rapports sociaux en reconstruction, voir « Du prolétariat au précariat : le travail dans l’ombre du capitalisme contemporain », Nouveaux Cahiers du Socialisme, hiver 2012,no7, 255 p.

38 Benoît Hopquin, « L’appel international des indignés à manifester a été très diversement suivi », Le monde, 18 octobre 2011, p. 1

39 Geoffrey Pleyers, « Des black blocks aux alter-activistes : pôles et formes d’engagement des jeunes altermondialistes » Lien social et Politiques, 2004,no51, p.130.

40 Occupy Wall Street, « About Occupy Wall Street », 2002. En ligne : [traduction libre].

41 Occupons Montréal, « À propos d’Occupons Montréal », 2002. En ligne.

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CAP-NCS <![CDATA[Succès de la première assemblée d’Offensive syndicale (OS)]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14074 2014-08-11T16:19:48Z 2014-08-14T11:02:34Z Le 5 mars dernier s’est tenu la première assemblée publique d’Offensive syndicale, un rassemblement de militant-e-s syndicaux. L’objectif de cette première assemblée était de tâter le pouls des militant-e-s et d’y mesurer leur appétit pour un retour à une pratique syndicale plus combative. Le collectif n’a pas été déçu !

C’est plus de 80 personnes, syndicalistes de toutes allégeances, jeunes et moins jeunes, qui se sont massées dans le Centre Saint-Pierre à Montréal pour entendre Charles Ste-Marie, vice-président à l’éducation et mobilisation et information pour le Syndicat des employé-e-s du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (SECHUM-CSN) et Ghislaine Raymond, militante de la Centrale des syndicats du Québec (anciennement la CEQ) et auteure de l’ouvrage Le « partenariat social », Sommet socio-économique de 1996, syndicats et groupes populaires. Le tout a été présidé par l’ancienne porte-parole de l’ASSÉ, aujourd’hui militante syndicale pour UNIFOR, Jeanne Reynolds.

Les conséquences du « partenariat social »

Lors de son intervention, Ghislaine Raymond a remis en cause la stratégie du « partenariat social » prônée par les centrales syndicales à partir des années 90. Cette approche consiste à favoriser une politique de concertation et de dialogue avec les différents acteurs politiques et économiques, plutôt que de miser sur l’instauration d’un rapport de forces avec le gouvernement et les employeurs pour faire avancer les revendications des travailleur-euses.

Elle a raconté comment cette approche s’est révélée désastreuse lors du Sommet socio-économique de 1996, à l’époque des politiques du « déficit zéro » de Lucien Bouchard. Les directions des centrales ont préféré miser sur le dialogue plutôt que sur la mobilisation. Le patronat et le gouvernement n’ont donc eu aucun mal à imposer leur agenda néolibéral. Ses politiques ont eu des conséquences terribles sur les conditions de travail, notamment la coupure de 50 000 postes, et ont été l’une des causes directes de la décrépitude des services publics aujourd’hui. L’autre grande conséquence de cette politique de conciliation a été la « désappropriation » du syndicat par la direction des centrales. À quoi bon militer, si les directions font ce qu’elles veulent? Il faut donc que les militant-e-s de la base se réapproprient leurs organisations.

« Pour un retour au travail de terrain »

Charles Ste-Marie milite depuis 12 ans pour le SECHUM, le plus gros syndicat local au Québec avec ses 4500 membres. Le CHUM « incorporated » réunit sous un même toit toutes les dérives de la gestion néolibérale du système public et des partenariats publics privés (PPP); mal-financement, corruption, collusion, dépassements de coût et surcharge de travail. Tout cela se résume, selon le militant, à une « socialisation des pertes et à une privatisation des profits ». La situation au CHUM démontre bien la liaison étroite entre les luttes locales et les grands enjeux sociaux, et prouve l’urgente nécessité de redonner vie concrètement au « deuxième front [1] ».

Le militant a également parlé du décalage entre les membres et le syndicat. Selon lui, cela s’explique par une accumulation de tâches administratives qui amène les représentants syndicaux à négliger le travail de terrain. Mais il n’y pas de solution miracle, la priorité doit rester la mobilisation de la base, c’est la seule porte de sortie si le mouvement syndical veut survivre.

Construire Offensive syndicale

Après les présentations s’en est suivi une longue période de discussions avec les gens de l’assistance. Malgré les divergences, l’ensemble des interventions témoignait d’une volonté ferme de se battre pour de meilleures conditions de travail et un syndicalisme plus combatif. Le premier test d’Offensive syndicale est donc réussi, mais il reste beaucoup de travail à faire. Il faut maintenant élaborer des perspectives concrètes d’action dans l’immédiat et élaborer des stratégies d’interventions dans le mouvement syndical. C’est à cela que doivent servir les prochaines assemblées publiques.

Les assemblées d’Offensive syndicale sont le seul lieu au Québec où les miliant-e-s des différentes centrales peuvent échanger et élaborer collectivement des perspectives communes. Dans cette optique, le collectif a décidé de mener une première assemblée publique durant le mois d’avril à Québec et une autre à Montréal le 14 mai prochain. Offensive syndicale sera également présent lors de la manifestation du 3 avril contre l’austérité. Pour ne pas que cette initiative reste sans lendemain, il faut construire Offensive syndicale. N’hésitez pas à prendre contact avec nous pour nous aider dans cette tâche, parce que, comme le déclarait Ghislaine Raymond, « s’il y a une volonté de résister, il y a une possibilité de changement ».

Travailleurs-euses… organisons notre offensive!

2014-03-16

Notes

[1] Au congrès de la CSN de 1968, Marcel Pépin, le président de l’époque, soutient dans son rapport que les syndicats ne doivent pas se borner uniquement à l’action syndicale (le premier front), mais également s’impliquer dans les grands enjeux de société (le deuxième front); « C’est la population laborieuse elle-même qui doit s’imposer dans l’histoire et bâtir la société qu’elle veut », déclarait-il à l’époque.

 

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Elise Vaillancourt <![CDATA[La fin de la tour d’ivoire]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14086 2014-08-12T19:54:44Z 2014-08-12T19:50:21Z Les 21–24 août prochain aura lieu le Forum social des peuples, une vaste expérimentation mise en mouvement par des centaines de mouvements sociaux du Québec, du Canada et des Premières nations. À cette occasion, la revue Les nouveaux cahiers du socialisme, organise un programme d’échanges et de débats, comme elle le fait depuis quelques années.

On le sait encore plus maintenant qu’hier, l’université comme institution constituante de notre société est questionnée. Certains voudraient l’instrumentaliser pour des impératifs économiques et techniques, au moment où le capitalisme nord-américain fait face aux essoufflements que l’on connaît. C’est un peu le projet de l’« université inc », comme l’ont expliqué Éric Martin et Maxime Ouellet. Les grands perdants d’une telle réforme risquent être une pensée libre, capable de critiquer, de sortir des sentiers battus et d’exprimer les valeurs de solidarité et de justice qui sont pourtant celles de la majorité de la population.

Pour autant, le monde universitaire peine à répondre à cette menace. Il est impossible de résister au projet de l’université par un discours nostalgique, comme si l’époque des « détenteurs du savoir » du haut de leur grandeur n’était pas révolue. Le temps est passé où l’idée était d’imposer un discours de « maître » à « élève ». De toutes les manières, les jeunes générations ne voudraient rien savoir d’un projet construit sur les valeurs éculées de l’« autorité » et d’une conception atrophiée du savoir comme si celui-ci était l’apanage des universitaires.

On voit donc le dilemme et on comprend mieux la recherche d’une voie alternative entre l’université « inc » et le terrain de jeu des « maîtres du savoir » héritiers de la Sorbonne de l’an 1000. Une chance que beaucoup de monde se sont mis les mains à la pâte, dans une grande diversité d’approches, de visions, d’expérimentations.

Parmi les nouvelles pistes explorées est celle d’établir de nouveaux rapports dans l’appareil universitaire lui-même, notamment entre les profs, la population étudiante et l’ensemble des acteurs qui œuvrent dans ce milieu. Évidemment, cela remet aussi en question les rapports entre l’institution et la société. Ce n’est pas totalement une nouvelle idée. Bien longtemps avant mai 1968, des penseurs d’avant-garde comme le philosophe Antonio Gramsci avaient élargi le concept d’intellectuels et de producteurs de connaissances à un répertoire beaucoup plus vaste d’acteurs sociaux. Ils encourageaient l’interaction entre chercheurs et mouvements citoyens dans un mouvement de fertilisation mutuelle. Plus tard, cette tradition a été reprise par Pierre Bourdieu en France. On la voit s’épanouir maintenant dans toutes sortes de milieux et de régions, notamment en Amérique latine. Le monde universitaire et ses acteurs deviennent une partie composante d’un processus beaucoup plus vaste, et non le « soleil » rayonnant sur d’autres entités sans capacité.

Les traditions et l’accumulation des savoirs sont des ressources à préserver, mais cela n’est pas la fin de l’histoire. La science est évidemment non seulement en constante évolution, mais un « construit » influencé par et influençant sur la société, les luttes sociales, les grands enjeux. Ce n’est pas un objet désincarné. Également, les éléments de scientificité ne sont pas l’apanage des habitants de la « tour d’ivoire ». Ils émergent des pratiques scientifiques, techniques, organisationnelles, politiques d’un grand nombre d’acteurs. Des gens de toutes les conditions créent des connaissances, parfois en réussissant à les synthétiser, à en faire des sentiers sur lesquels se développent d’autres connaissances. Des disciplines comme la science politique ou la sociologie (j’en parle car je les connais un peu mieux) sont construites dans les luttes politiques et sociales, par des mouvements décentralisés et des expérimentations fragmentées. Dire cela n’est pas dénigrer le travail des universitaires, au contraire, car leurs capacités d’analyser « à tête froide » ces expérimentations insufflent à celles-ci de nouvelles énergies et permettent de construire de nouvelles connaissances.

Au moment où l’université doit se renouveler, ce sont des idées qui non seulement apparaissent comme pertinentes, mais qui sont au cœur de plusieurs processus en cours. Des universités « populaires », des réseaux organisés de chercheurs et de praticiens, des projets de grande ou de petite échelle sont en marche à l’échelle locale et internationale.

Dans quelques jours se réunira à Ottawa le Forum social des peuples, une initiative de plusieurs mouvements sociaux du Québec, du Canada et des Premières Nations, en collaboration avec des centaines d’universitaires et de chercheurs, jeunes et jeunes de cœur. Au programme, il y a un vaste « diagnostic » des principaux défis actuels au moment où les enjeux deviennent cruciaux en matière d’économie, d’environnement, de droits humains, de justice sociale et de paix. Des travaux seront exposés, questionnés, débattus, en profitant des expériences diverses, des capacités multiples de comprendre et d’aller plus loin.

Parallèlement, le Forum sert de tremplin pour identifier, décortiquer, questionner les alternatives en construction de la plus petite à la plus grande échelle. Sur cela, il est attendu que l’apport des Premières Nations sera probablement un élément fort du Forum. Comme on le sait, la vision du monde qui a prévalu au cours de la modernité et de la domination des peuples a éliminé des savoirs et des capacités d’appréhender et de changer le réel. Aujourd’hui, les Premières Nations les redécouvrent et par conséquent, elles veulent briser le rapport paternaliste qui a sévi entre elles et nous, au détriment de la justice et de la solidarité, au détriment aussi d’une réelle compréhension de notre monde, de « Pachamama », comme le disent les autochtones du sud des Amériques.

Une immense tempête des idées va traverser ces 21–24 août prochain le campus de l’université d’Ottawa. De ce processus émergeront des pistes pour construire les outils et les réseaux de production du savoir nécessaires au moment où l’humanité se retrouve devant des défis inédits.

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CAP-NCS <![CDATA[« Si nous ne faisons pas l’impossible, nous devrons faire face à l’impensable »]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14068 2014-08-12T19:52:11Z 2014-08-12T12:03:15Z  

Jamais une cause écologique n’avait autant mobilisé et suscité une opposition si déterminée que le projet de construction du pipeline Keystone XL. Supposé compléter un réseau de canalisations existant, ce pipeline vise à faciliter et décupler l’acheminement du pétrole issu des sables bitumineux du Canada vers les raffineries du golfe du Mexique. Au fil des années, un véritable bras de fer s’est constitué autour de ce pipeline de la discorde (voir notre précédent article). Alors qu’Obama doit prochainement rendre son arbitrage final, Alter-Echos (www.alter-echos.org) a décidé de faire le point en interrogeant Arlo Comfrey, du groupe Tar Sand blockade, organisateur d’actions de blocage contre les pipelines et le pétrole issu des sables bitumineux.

Pouvez-vous nous expliquer où en est la lutte contre le pipeline Keystone XL?

Suite au sit-in organisé par 350.org devant la Maison-Blanche en août 2011, les inquiétudes devant le développement des sables bitumineux, jusqu’ici assez marginales, sont soudainement apparues dans le débat public aux États-Unis. Depuis, la résistance citoyenne au pipeline Keystone XL de l’entreprise TransCanada n’a cessé d’augmenter. Les déclarations de James Hansen, climatologue de la Nasa et maintenant tristement célèbre pour sa citation sur le « game over », ont alerté de nombreux Américains : Afin d’apaiser une colère citoyenne grandissante envers ce projet qui n’est rien d’autre qu’un écocide, tout en conservant de bonnes relations avec l’industrie extractive aux poches bien remplies, Obama a temporairement refusé d’accorder le permis pour le pipeline. Puis il a tranquillement fait accélérer la branche sud du pipeline, partant de Cushing (Oklahoma) jusqu’aux raffineries meurtrières de Houston et Port Arthur (Texas). Ce segment, connu sous le nom de projet Gulf Coast, a été approuvé il y a maintenant deux ans par Obama lors d’un déplacement sur place, avec une phrase sans équivoque : « Aujourd’hui, je demande à mon administration de réduire les formalités administratives, de faciliter le passage des obstacles bureaucratiques pour faire de ce projet une priorité, pour aller de l’avant et le mener à bien ». Bien que certaines ONG comme 350.org aient accompli un précieux travail de sensibilisation du grand public sur le développement des sables bitumineux, leur relation intime avec le Président les a empêchées de critiquer trop vivement l’approbation du projet Gulf Coast, qui plus est en pleine année électorale. Néanmoins, ces ONG continuent d’utiliser la citation de James Hansen sur le game-over dans leur campagne contre la branche nord du pipeline, celle à propos de laquelle Obama doit prochainement statuer. Se sentant trahis par les politiques, les organismes de régulation étatiques et les ONG environnementales, une coalition de propriétaires terriens du Texas et des militants écologistes ont commencé à préparer en cachette une série de barrages afin de stopper la construction et d’attirer l’attention sur le projet Gulf Coast qui avait été oublié. Près d’un an plus tard, nous nous battons toujours contre la construction de ce pipeline alors que beaucoup ont concentré leur attention sur le Nord.

Pourquoi le blocage de projets de pipeline aux États-Unis et au Canada est un moyen de lutter contre la production de pétrole issu des sables bitumineux?

« Si le Président Obama approuve le projet de pipeline Keystone XL, c’est “game over” pour le climat, car cela signifierait qu’Obama ne fait que du “greenwashing”, comme les autres politiques qui sont au service de l’industrie fossile, et sans réelle intention de résoudre notre dépendance aux fossiles. » Les sables bitumineux d’Alberta sont totalement enclavés. Les pipelines sont les principaux moyens de l’industrie pétrolière pour évacuer ses productions vers le marché mondial. En voyant les goulets d’étranglement inhérents à ces dispositifs, les militants écologistes et les populations indigènes de Turtle Island — le terme utilisé pour nommer la zone colonisée que constitue l’Amérique du Nord — ont commencé à bloquer la construction de ces infrastructures comme un moyen stratégique visant à faire apparaître les sables bitumineux comme risqués et défavorables pour les investisseurs potentiels. Le tout en attirant l’attention du public sur le mégaprojet dévastateur que constituent les sables bitumineux. En raison de la surabondance de pétrole issu des sables bitumineux en Alberta, et maintenant à Cushing — merci au pipeline Keystone 1 construit en 2010 — il semble que cette stratégie s’avère efficace puisque les prix mondiaux du pétrole lourd canadien de référence — le Canadian Heavy Crude selon son nom industriel — ont chuté à la fin 2012, en raison des difficultés à accéder aux raffineries des côtes. L’angoisse de l’industrie de se retrouver par conséquent en surproduction et sous-raffinement des sables bitumineux fut certainement la raison qui a poussé Obama à faciliter le projet Gulf Coast. Avec le pipeline Keystone 1 existant, ce nouveau projet va relier les sables bitumineux aux raffineries du golfe du Mexique, et réduire significativement les engorgements d’approvisionnement qui ont fait baisser les prix tout en décourageant des investisseurs.

Quelles sont les différentes actions que vous organisez?

Au cours des 8 derniers mois, nous avons organisé 18 actions importantes — qu’il s’agisse de villages dans les arbres, de grèves de la faim ou d’occupations de pipelines — pour lesquelles TransCanada prétend avoir supporté 5 millions de dollars de dommages. Cependant, en raison d’un récent procès intenté contre notre campagne, nous ne sommes plus en mesure d’empiéter sur les propriétés Keystone XL sans risquer des accusations très graves; mais, heureusement, nous commençons à en voir d’autres mener des actions que nous ne pouvons plus prendre. Il y a peu, nous avons contribué à coordonner une semaine de 50 actions à travers les États-Unis comme un effort concerté pour cibler les profiteurs des sables bitumineux et les rendre méfiants quant à leurs investissements. Concernant les prochaines étapes, j’espère que nous allons arriver à coordonner des mobilisations de masse similaires à la très inspirante occupation des terres par la ZAD sur les lieux de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, ou les mobilisations antinucléaires à Gorleben (Allemagne). Un prolongement évident du travail que nous avons mené jusqu’ici serait de s’appuyer sur l’énergie déployée lors de la mobilisation en face de la Maison-Blanche pour se retourner contre la construction du pipeline lui-même et dire « Si vous ne le stoppez pas, nous ne le ferons pas ». Qu’attendez-vous d’Obama? Bien que nous ayons tous notre avis sur ce qu’Obama pourrait décider, la plupart ne sont que de la spéculation. Cela dit, le mois dernier, nous avons vu une série de signes défavorables démontrant que le gouvernement américain a très peu d’égards pour l’opinion publique concernant ce pipeline. Après un énorme rassemblement anti-Keystone XL avec environ 50 000 personnes en face de la Maison-Blanche en février, il a été découvert que Obama était en Floride pour jouer avec des cadres du pétrole en même temps. Quelques semaines plus tard, le Département d’État a publié un rapport sur l’impact environnemental du pipeline qui a conclu qu’il n’y aurait « vraisemblablement pas d’effets environnementaux négatifs importants ». Depuis, dans un sinistre rappel de la trahison des électeurs américains, le Sénat américain a voté par 62 voix contre 37 pour symboliquement entériner l’approbation du pipeline. Bien qu’il serait évidemment favorable pour lui de refuser le pipeline afin de maintenir la paix sociale, Obama est peut-être assez fou pour l’approuver et ainsi libérer la colère des populations qui ont perdu la foi en leurs dirigeants. Dès lors, nous devons continuer à combattre comme si nous n’avions pas le choix, parce que nous ne l’avons tout simplement pas. Comme Murray Bookchin(1) l’a dit un jour : « Si nous ne faisons pas l’impossible, nous devrons faire face à l’impensable! » Propos recueillis par Alter-Echos Post-scriptum : Voir l’original sur le site Alter-Echos.

21 avril 2013

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CAP-NCS <![CDATA[Politique de la rue contre politique des urnes ?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14029 2014-08-09T12:51:19Z 2014-08-10T12:39:38Z Dans son discours inaugural de la récente campagne électorale, le Premier ministre libéral Jean Charest a déclaré : « Ces derniers mois, nous avons beaucoup entendu parler les dirigeants des étudiants, les gens dans la rue, nous avons entendu ceux qui ont frappé sur leurs casseroles. C’est maintenant à la majorité silencieuse de parler » (Jean Charest, 4 août 2012).

Tout au long du conflit social qui a opposé durant six mois le gouvernement aux associations étudiantes, le cadrage du débat se fera notamment autour de cet enjeu : quelle est la légitimité des représentants étudiants, les militants manifestant dans la rue et devant les établissements scolaires et universitaires, dans une démocratie représentative, reposant sur la délégation de pouvoir du peuple votant aux élus et aux acteurs institutionnels? Pour le gouvernement libéral, la réponse est clairement négative et il n’a eu de cesse d’opposer « les minorités agissantes » à « la majorité silencieuse ». Dans cet article, nous aimerions revenir sur les significations de ce cadrage. En effet, et bien qu’il ne soit pas nouveau, il pose toute une série de questions qui nous permettent non seulement d’éclairer le cas du Québec, mais qui font également écho à des mutations plus larges des démocraties représentatives.

Rappelons brièvement les faits. En mars 2010, dans son plan budgétaire, le gouvernement libéral de Jean Charest annonce son intention d’augmenter les frais de scolarité à l’université afin de répondre au besoin de financement des universités et de convoquer une « rencontre des partenaires de l’éducation ». Celle-ci se tient à Québec en décembre 2010 et réunit des représentants des administrations universitaires, du milieu des affaires, des organisations syndicales et des associations d’étudiants (sauf une qui la boycotte) 1. La rencontre ne dure qu’une demi-journée : vers 14 h, les centrales syndicales et les fédérations d’étudiants quittent les lieux, refusant le cadre des discussions imposé par le gouvernement.

Le 17 mars 2011, celui-ci annonce les modalités de l’augmentation des droits d’inscription qui entreront en vigueur à l’automne 2012. La hausse est de 75 % (soit 1625 dollars canadiens) sur 5 ans. À terme, la facture, uniquement en termes de frais de scolarité, serait de 3793 dollars par an. L’objectif affiché est de rattraper le niveau, après indexation, de 1968, première année du gel du montant de ces frais. Une partie de cette majoration (+35 %) sera récupérée pour le programme de prêts et de bourses. Concrètement, un quart des étudiants inscrits à temps plein2 verront la hausse compensée par des prêts et des bourses, un étudiant sur huit verra son endettement augmenter et le reste, soit 60 % des étudiants, devra absorber la hausse par ses propres moyens financiers.

Cette décision, qui devait entrer en vigueur en septembre 2012, a déclenché un mouvement de contestation qu’il est difficile de ne pas qualifier d’historique, au vu de son ampleur, de sa durée et de son intensité.

Plusieurs mobilisations contre la politique gouvernementale ont précédé la mobilisation étudiante3, qui commence avec la manifestation conjointe des quatre fédérations étudiantes citées en novembre 2011. Suite à cette mobilisation réussie, une nouvelle coalition temporaire a vu le jour : la Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ), la CLASSE. Elle représente environ la moitié des étudiants en grève. La rumeur d’une grève au printemps prend forme4. Le 13 février 2012, les premières associations votent une grève générale illimitée et elles sont suivies par des centaines d’autres.

Le 22 mars, alors que 300 000 étudiants sont en grève à travers le Québec, une des manifestations les plus importantes de l’histoire de Montréal se déroule dans le centre-ville où 200 000 personnes défilent. Cette mobilisation demeure dans les semaines suivantes extrêmement stable oscillant entre 170 000 et 200 000 étudiants en grève jusqu’en juin 2012.

À partir de la mi-avril, le conflit déborde largement la population étudiante et les enjeux de la hausse des frais de scolarité : les grandes manifestations nationales (22 avril, 22 mai, 22 juin) ainsi que les formes créatives d’action collective mises en œuvre (dont les concerts de casseroles tous les soirs à 20 heures à partir de début juin et durant une partie de l’été) dénoncent clairement les politiques du gouvernement en place et sa gestion de la crise. Devant l’impossibilité de régler le conflit, et après le report de la session d’hiver 2012 à l’automne, le gouvernement organise des élections le 4 septembre. Défait, Jean Charest cède la place à Pauline Marois, dirigeante du parti québécois (PQ), désormais à la tête d’un gouvernement minoritaire5.

Une lecture superficielle de cette crise politique pourrait conduire à la décrire comme l’éviction d’un gouvernement par des protestataires; c’est d’ailleurs le cadrage dominant qui a prévalu durant toute la durée du conflit. Toutefois, cette opposition entre politique de la rue et politique des urnes est fallacieuse. Pourquoi?

D’abord parce qu’elle présuppose un raisonnement en termes d’alternative alors qu’il faut plutôt voir l’action politique comme un continuum. Les manifestants sont aussi des votants et l’action politique protestataire s’inscrit dans un répertoire faisant partie intégrante de la démocratie représentative.

Ensuite, parce qu’elle soulève la question de la légitimité des représentants étudiants et de leurs associations. Dans le contexte particulier du Québec, la médiation collective des identités et des intérêts est une pratique politique usuelle.

Le continuum de l’action politique

Depuis plusieurs décennies déjà, la sociologie politique tente de dépasser l’opposition entre action protestataire d’un côté et action politique institutionnelle ou conventionnelle de l’autre. Il ne s’agit pas d’un choix normatif, mais d’une conséquence tirée de l’analyse des comportements des citoyens.

Premier constat, relativement partagé dans ce champ de recherche : les manifestants sont aussi des votants. En fait, la majorité des manifestants dans les démocraties représentatives sont des « super citoyens », engagés sur tous les fronts et souvent multimilitants (dans un parti politique, un syndicat, une association de quartier). L’engagement militant crée l’engagement politique.

Dans le cas des jeunes, l’analyse pourrait être un peu différente dans la mesure où comparés au reste de la population, les jeunes ont moins tendance à voter. Ainsi, la politique de la rue pourrait être perçue comme l’action politique privilégiée de la jeunesse. Il convient pourtant de nuancer cette idée : certes les jeunes se rendent moins aux urnes que leurs aînés (mais ce n’est pas nouveau) et sont plus présents et visibles dans des formes d’action politique directe comme la manifestation (mais pas uniquement); mais comme les autres classes d’âge, les jeunes engagés représentent une très petite minorité de citoyens (entre 1 et 5 %) 6.

Deuxième constat : la jeunesse n’a pas le monopole des actions protestataires. Au contraire, depuis le début des années 1990, les travaux en sociologie politique ont noté un regain de ces actions autour de plusieurs enjeux : luttes contre la mondialisation, conflits environnementaux, conflits du travail, manifestations anti-austérité dans les dernières années. Dans certains cas, comme dans le mouvement altermondialiste français, c’est plutôt l’absence des jeunes qu’il faut souligner7. Autrement dit, d’après ces analyses, depuis les années 1970, les démocraties représentatives auraient connu une extension progressive du répertoire d’action politique, sous la forme d’un continuum incluant clairement les mobilisations de rue. Ce changement est d’ailleurs perceptible à travers un encadrement législatif et réglementaire spécifique, traduisant cette institutionnalisation de l’action collective protestataire, ou tout au moins sa routinisation (pensons, notamment aux pratiques existantes entre les policiers et les manifestants dans la négociation des trajets des manifestations) 8. Ces actions collectives se déroulent dans le cadre de la démocratie représentative; les manifestants ne cherchent généralement pas à faire basculer le régime politique en place. Il s’agirait d’une tendance lourdeavec laquelle tous les acteurs politiques doivent maintenant compter : le gouvernement, les élus, mais aussi les représentants des groupes (comme les syndicats souvent dépassés par leur base militante).

Dans le cas des étudiants québécois, on ne connait pas encore avec précision les profils sociaux des étudiants engagés en comparaison avec ceux qui ne l’étaient pas. On a néanmoins quelques pistes avec les données concernant la population étudiante.

Ce sont environ 50 % des étudiants du Québec, dans les collèges d’enseignement général et professionnel (Cégeps10) et les universités, qui ont été en grève durant la majeure partie du conflit. Les grévistes étaient généralement francophones et plutôt inscrits dans les disciplines artistiques ou les sciences sociales et humaines. Ils fréquentaient surtout des établissements de la grande région de Montréal ainsi que quelques régions (dont le Bas-Saint-Laurent, l’Abitibi-Témiscamingue et l’Estrie). Dans les établissements francophones, plus de 70 % des étudiants de Cégep, et un peu moins de la moitié des étudiants universitaires ont fait au moins une journée de grève alors que très peu d’établissements anglophones ont été touchés par la grève (sauf l’université Concordia à Montréal, où plusieurs départements étaient en grève).

Les données concernant le vote des jeunes sont encore parcellaires et on ne sait pas s’ils ont voté davantage en septembre 2012 qu’aux scrutins précédents. Néanmoins, selon les sondages, pour les 18–24 ans, dont près de la moitié fréquentent un établissement d’enseignement post-secondaire11, près de 60 % des intentions de vote allaient à des partis favorables à la souveraineté du Québec et à gauche du spectre politique (Parti québécois, Québec solidaire ou Option nationale). Le vote étudiant a aussi été encouragé explicitement : la FEUQ et la FECQ ont mis en place une campagne de mobilisation incluant du porte-à-porte, une tournée régionale, une campagne web et une campagne de publicité radio ciblant particulièrement les jeunes et appelant à la défaite des candidats de la Coalition Avenir Québec et des libéraux dans une vingtaine de circonscriptions où les résultats étaient serrés lors des dernières élections.

Par ailleurs, comme signalé plus haut, il n’y avait pas que des étudiants dans la rue. Circonscrite au départ à l’enjeu du financement des études universitaires (et la revendication du gel des frais de scolarité), la lutte étudiante a rapidement élargi ses enjeux à l’accès aux études universitaires, à la marchandisation de l’éducation, aux questions de service public. Plus globalement, ce mouvement est devenu un symbole de l’opposition au gouvernement en place, pour dénoncer sa gestion de la crise, mais aussi son arrogance vis-à-vis de l’action politique protestataire et de la jeunesse mobilisée du Québec. Cet élargissement des causes a permis à de nombreux autres acteurs de joindre leur voix à celles des étudiants.

L’enjeu de la médiation collective

Au début des années 1980, les gouvernements conservateurs britanniques et états-uniens ont activement travaillé à détruire la légitimité de la représentation syndicale. Au nom de la liberté individuelle et du soi-disant pouvoir abusif des syndicats dans la conduite des affaires économiques, une série de lois ont été votées pour littéralement casser les syndicats. Par exemple, à partir du milieu des années 1970, sous les gouvernements conservateurs de Thatcher et Major, plusieurs règles sont introduites pour limiter le recours à la grève (comme la diminution de la compensation salariale pour les grévistes) et son efficacité (comme la législation restreignant l’usage des piquets de grève). Certaines dispositions visaient clairement à limiter l’action politique des syndicats. Ailleurs, ce changement s’est opéré plus en douceur et s’est concrétisé par un glissement progressif de la reconnaissance de la médiation collective comme un mécanisme légitime de représentation des intérêts et des identités (dans le domaine du travail, mais aussi des femmes, des étudiants, etc.) vers une délégitimation de ces médiations, réduites à la poursuite d’intérêts privés.

Cette transformation est particulièrement intéressante à analyser au Québec, dans le cas du mouvement étudiant. Les associations d’étudiants sont des organisations à but non lucratif, au sens de la loi. Depuis les années 1980, elles sont encadrées par la loi sur l’accréditation des associations d’élèves et d’étudiants. Elle leur confère un statut très particulier au sein du monde occidental dans la mesure où elles fonctionnent selon une logique semblable au modèle syndical en place au Québec, où tous les travailleurs d’une unité d’accréditation doivent généralement cotiser à leur syndicat, ce qu’on surnomme la « formule Rand » 12.

À l’université, on peut retrouver des associations au niveau départemental, de la faculté, du campus et de l’ensemble de l’université. Le mouvement étudiant fonctionne de manière très décentralisée (dans une même faculté, il peut y avoir des départements où les étudiants ont voté en faveur de la grève et d’autres où la vie universitaire normale s’est poursuivie), mais avec un argument de poids du point de vue démocratique : les associations étudiantes organisent des élections où tous les étudiants réguliers ont le droit de vote; la décision finale, par vote majoritaire, est donc présentée comme légitime. Deux des fédérations étudiantes actives aujourd’hui ont été créées au tournant des années 1990, dans le contexte du dégel des frais de scolarité imposé par le gouvernement libéral de Bourassa, la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) (125 000 étudiants universitaires) et la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) (80 000 étudiants de Cégep). La CLASSE est une coalition temporaire formée autour de l’ASSÉ, l’association pour une solidarité syndicale étudiante, née au tournant des années 2000, dans un contexte de fortes mobilisations contre la zone de libre-échange des Amériques discuté au Sommet de Québec en avril 2001. La Table de concertation étudiante du Québec (TaCEQ) a, quant à elle, été fondée en 2009 par des associations qui avaient quitté la FEUQ. Elle regroupe 65 000 étudiants, mais a été peu présente dans le conflit. Divisées en 2005, lors du dernier conflit étudiant, ces organisations ont été remarquablement solidaires en 2012.

La gestion du conflit par le gouvernement Charest a très clairement mis en lumière son refus de reconnaître les associations d’étudiants comme des acteurs légitimes. Plusieurs signes ne trompent pas. Le gouvernement n’a pas répondu à la grève avant le 5 avril (soit plus d’un mois après le début du conflit), malgré une mobilisation sans précédent sur le plan quantitatif (étudiants en grève et personnes dans la rue). De plus, il a refusé de reconnaître la grève comme une action collective légitime, parlant de « boycott des cours ». Très vite, le conflit s’est transformé en une bataille juridique qui a mis à mal le fonctionnement même des universités et des institutions scolaires touchées par la grève. À la différence des autres conflits étudiants des dernières années, celui-ci a été marqué par la présence d’un « mouvement des étudiants socialement responsables », proche des cercles libéraux, opposés à la grève et favorable à la hausse des frais de scolarité. Peu organisés sur le plan collectif, ces étudiants ont eu recours aux tribunaux, faisant jouer leur droit individuel d’avoir des cours et l’obligation pour les universités et les cégeps de les dispenser. Les injonctions ordonnées n’ont généralement pas été respectées et se sont accompagnées de fortes tensions au sein des établissements. Dans certains cas, les forces de police et de sécurité sont intervenues pour tenter d’imposer la reprise des cours et le respect des injonctions, plaçant les professeurs, les étudiants (grévistes et non grévistes) et les dirigeants dans des situations extrêmement difficiles. On le voit, des enjeux majeurs se sont joués ici : la légitimité collective du mouvement de grève versus les droits individuels de consommateurs; le danger de régler par le droit un conflit social sans égard aux conditions mêmes de la pratique de la fonction d’enseignement; la banalisation du délit d’insubordination (ou l’outrage en termes juridiques). Devant l’impasse et face au principe de réalité, le gouvernement dépose le projet de loi 78 (qui deviendra la Loi 12) à la mi-mai, « Loi permettant aux étudiants de recevoir l’enseignement dispensé par les établissements de niveau postsecondaire qu’ils fréquentent », une loi spéciale d’une année restreignant fortement le droit d’association et de manifestation.

Cette loi spéciale constitue sans doute le plus grand affront fait non seulement au mouvement étudiant, mais à tous les acteurs politiques collectifs non partisans par le pouvoir en place dans les dix dernières années. Et pourtant, les représentants syndicaux ont été particulièrement silencieux sur cet aspect. Au-delà de la lutte symbolique autour du langage (faire reconnaître la grève versus le boycott), s’est joué un enjeu majeur sur la reconnaissance de la possibilité et de la légitimité de la médiation collective dans une démocratie. Nous avons assisté à un affrontement entre, d’un côté, une conception de la démocratie pluraliste où les regroupements se font sur la base des intérêts particuliers partagés (des associations de consommateurs), en compétition dans l’espace public pour influencer les décisions des décideurs via la pratique du lobbying, encadrée aux États-Unis et au Canada, et, de l’autre, une conception de la démocratie néocorporatiste où on reconnaît la structuration des identités et des intérêts sur la base d’entités collectives, différentes de la somme des intérêts particuliers – représentant les intérêts de tous les travailleurs ou ici tous les étudiants – et travaillant à la médiation de ces intérêts en les articulant avec le bien commun dans le système politique.

Au Québec, le néocorporatisme n’est pas institutionnalisé, mais certaines pratiques politiques qui s’y apparentent existent et, depuis les années 1960, plusieurs gouvernements se sont appuyés sur ces pratiques pour faire avancer leurs politiques. La pratique des sommets socio-économiques notamment, réunissant les acteurs syndicaux, patronaux et des milieux associatifs, a permis de créer des consensus quant au développement économique et social souhaitable pour le Québec. Dans une certaine mesure, la place des syndicats, des associations étudiantes et du milieu associatif dans le jeu politique avant 2003, est le résultat de ces pratiques néocorporatistes (qui elles-mêmes sont liées, au moins partiellement, à la présence structurante du débat autour du statut politique du Québec et la question de la souveraineté).

L’année 2003, avec l’arrivée des libéraux de Jean Charest au pouvoir, marque un tournant important dans les manières de faire de la politique au Québec : par volonté politique de casser les routines en place – comme Thatcher et Reagan dans les années 1980 – de nombreuses décisions gouvernementales sont prises sans consultation préalable des représentants des groupes concernés. À chaque fois, une vive résistance collective voit le jour, qui oblige le gouvernement à reculer sur plusieurs dossiers importants, notamment dans le domaine de l’environnement. Le conflit étudiant et les enjeux autour de la reconnaissance de la légitimité des associations comme acteurs politiques capables de négocier sont directement liés à cette histoire politique récente.

Aujourd’hui, la situation politique a radicalement changé : le gouvernement de Pauline Marois a annulé la hausse des frais de scolarité initialement prévue et abrogé la Loi 12, mettant un terme au conflit. Sur le terrain, les effets de cette lutte se font encore sentir. Les administrateurs, les étudiants et les professeurs travaillent à un retour à la normale et pansent leurs plaies.

Au final, l’opposition factice entre la rue et les urnes nous ramène à notre capacité collective à gérer les conflits politiques. Quelles sont les voies acceptables de la prise de parole et des médiations collectives dans l’espace public?

 Notes

1 La Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ), la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), la Table de concertation étudiante du Québec (TaCEQ) sont présentes. Seule l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) a boycotté la rencontre.

2 L’année universitaire comporte 3 sessions de cours : automne, hiver et été. Les étudiants à temps plein suivent un minimum de 12 crédits de cours par session (environ 4 cours) alors que les étudiants à temps partiel suivent moins de 12 crédits de cours. Les aides financières varient en fonction du statut des étudiants.

3 Mentionnons, par exemple, la manifestation du 12 mars 2011 de l’Alliance sociale (regroupant les centrales syndicales du Québec, la FECQ et la FEUQ) et de la Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics (regroupant des représentants du milieu associatif, des syndicats, l’ASSÉ et la FECQ). Plusieurs milliers d’étudiants étaient présents lors de cette manifestation comme dans les manifestations du 17 mars au moment du dépôt du budget par le gouvernement du Québec.

4 La grève étudiante est pratiquée depuis les années 1950, bien qu’elle n’ait pas de cadre légal strict (puisqu’il ne s’agit pas du droit du travail). Elle se traduit par la suspension des cours pour l’ensemble des étudiants membres de l’association en grève. Cette suspension est obtenue par plusieurs moyens : soit par entente négociée avec la direction de l’établissement, soit avec des moyens plus directs comme des piquets de grève devant les établissements, l’absence aux cours, le chahut dans les cours afin d’annuler la séance, etc.

5 Selon le système politique en vigueur (mode de scrutin majoritaire uninominal à un tour), c’est le parti détenant le plus grand nombre de sièges aux élections provinciales qui forme le gouvernement, même s’il ne détient pas la majorité de ces sièges. Aux élections générales du 4 septembre 2012, le Parti québécois (PQ) a fait élire 54 députés sur 125, le Parti libéral 50 députés, la Coalition avenir Québec (CAQ) 19 députés et Québec solidaire 2 députés. Le gouvernement péquiste actuel est donc minoritaire.

6 Voir notamment Muxel Anne (2001). L’expérience politique des jeunes, Presses de sciences Po, Paris.

7 Sommier Isabelle, Fillieule Olivier, Agrikoliansky Éric (2008). Généalogie des mouvements altermondialistes en Europe, Karthala, Paris.

8 Fillieule Olivier et Tartakowsky Danielle (2008). La manifestation, Presses de Sciences Po, Paris. Tartakowsky Danielle (1998). Le pouvoir est dans la rue. Crises politiques et manifestations en France, Aubier, Paris.

9 Mathieu Lilian (2011). La démocratie protestataire, Presses de Sciences Po, Paris.

10 Les Cégeps sont des établissements spécifiques se situant entre les enseignements secondaire et universitaire, avec un cycle pré-universitaire de deux ans et un cycle technique de trois ans, qui conduit aussi à la vie active.

11 Statistique Canada. « Tableau E.1.2.2. Taux de fréquentation en éducation des 18 à 34 ans, selon le groupe d’âge et le type d’institution fréquentée, Canada, provinces et territoires, 1995–1996, 2000–2001 et 2005–2006 à 2009– 2010 »,http://www. statcan.gc.ca/pub/81– 582-x/2010004/tbl/ tble1.2.2-fra.htm

12 Les lois sur les relations de travail au Canada et aux États-Unis accordent généralement l’exclusivité de la représentation des salariés (par unité de négociation) à un syndicat s’il obtient l’appui de la majorité de ces employés. La formule Rand est une clause de la convention collective qui permet à un syndicat qui représente les salariés dans une unité donnée d’exiger que l’employeur prélève à la source les cotisations syndicales obligatoires pour l’ensemble des salariés, même ceux qui ne font pas partie du syndicat. Transposé au monde étudiant, cela signifie que l’association étudiante d’une unité reçoit un financement de tous les étudiants membres de cette unité, prélevé comme partie des frais de scolarité.

 

 

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