Nouveaux Cahiers du socialisme Faire de la politique autrement, ici et maintenant... 2015-02-27T13:27:00Z http://www.cahiersdusocialisme.org/feed/atom/ CAP-NCS <![CDATA[Antimilitarisme et anti-impérialisme aujourd’hui]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14612 2015-02-22T15:09:29Z 2015-02-27T13:16:30Z Toujours votre société violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand elle est en l’état d’apparent repos, porte en elle la guerre comme la nuée dormante porte l’orage.

Jean Jaurès le 7 mars 1985

Le Haut commissariat aux réfugiés de l’ONU vient de l’annoncer : avec 51 millions en 2013, le nombre de réfugiés et personnes déplacées (IDP) est, pour la première fois, plus élevé que dans l’immédiat après la Seconde Guerre mondiale. Le XXIe siècle n’est pas cet espace pacifié dont rêvaient certains après la guerre froide, mais un monde de crises, de frayeurs, de militarisation et de guerres qui s’étendent en métastases.

Qu’est-ce qui menace la paix aujourd’hui? Les menaces globales de guerre n’ont pas disparu sur fond de crise écologique, de course aux ressources et matières premières et de nouvelles rivalités planétaires. L’ingérence impériale se maquille en « guerres justes », mais la paix ne serait-elle menacée que par l’interventionnisme unique des Occidentaux? Ou par le chaos engendré par la globalisation dans un monde beaucoup plus multipolaire? Par la désintégration sociale, politique, idéologique, cause de « nouvelles guerres » face auxquelles les forces de paix et progressistes semblent paralysées… Quels sont les rapports entre lutte pour la paix et luttes pour les droits politiques, économiques, sociaux, environnementaux? Les mouvements sociaux peuvent-ils contribuer à la pacification du monde et à la sécurité des humains?

 

Sarajevo, 100 ans plus tard

 

C’est donc avec ces questions que près de 2 500 personnes (d’Europe surtout, mais aussi des Amériques, du Moyen-Orient et du reste du monde) ont participé à Sarajevo (Bosnie Herzégovine) du 6 au 9 juin 2014 au Peace Event, une rencontre internationale organisée sur le modèle des forums sociaux, avec plénières, camp de jeunes, près de 180 ateliers et activités diverses[1]. Des débats ont été organisés autour de cinq thèmes : militarisations et alternatives, justice sociale paix et sécurité, culture de paix et non-violence, images de l’ennemi, réconciliation et questions du passé, questions de genre et femmes pour la paix. Plusieurs réunions internationales avaient lieu parallèlement : conférence sur les femmes en guerre 1914–2014, séminaire sur la sécurité humaine dans les Balkans, réunion de collectivités locales pour la paix, etc. La situation dans certains points chauds du monde était abordée : Syrie, Palestine, Ukraine…

Nous étions à Sarajevo un siècle après l’attentat qui a enclenché la Première Guerre mondiale. Loin des « commémorations » abstraites commanditées par l’Union européenne et quelques-uns de ses États membres, il s’agissait pour les participants au Peace Event d’affronter les réalités. Comprendre les conflits d’hier et leurs conséquences (notamment le cas de cette ancienne Yougoslavie, théâtre des dernières guerres européennes) et les conflits d’aujourd’hui. Échanger informations et analyses sur les menaces globales et locales, les succès et les échecs des mouvements sociaux et des actions non violentes, les moyens de préserver la paix et de défendre sécurité humaine.

Mais d’abord de quelles guerres parle-t-on?

 

Guerres globales et nouvelles guerres « de dislocation »

 

Jusqu’au début des années 1990, la lutte pour la paix consistait, à l’échelle mondiale, à résister à la menace de guerre est-ouest et sa course aux armements, et combattre les guerres faites aux peuples dominés. Entre 1945 et 1989, quelles que soient les causes de conflits en cours à l’intérieur d’un pays ou d’une région, la tendance était à la « polarisation » de ces conflits selon les axes est-ouest (camp « socialiste » contre « impérialiste ») et nord-sud (la lutte « nord-sud » du peuple vietnamien contre la domination coloniale devenait aussi une bataille « est-ouest »). Après conquête des indépendances au Sud, l’effondrement du « camp socialiste », la domination de l’idéologie néolibérale, la situation a changé. Si les États-Unis sont sortis de la guerre froide comme seule hyperpuissance, l’hégémonie américaine est loin d’être totale, surtout après le fiasco des expéditions militaires en Irak et en Afghanistan.

Les conflits d’aujourd’hui ne sont pas « polarisés » comme par le passé. Les guerres en Yougoslavie ou dans le Caucase au cours des années 1990, les guerres endémiques en Afrique centrale, les conflits internes au monde arabe, etc. ont tous des causes endogènes, et les belligérants ne se trouvent pas automatiquement « enrôlés » dans des rivalités globales binaires. Ce ne sont pas simplement des champs de bataille entre les troupes supposées de « l’Empire » et combattants supposés contester son hégémonie. Ceci ne signifie pas qu’un certain « empire diffus » ne soit pour rien dans le développement des violences si l’on parle de l’emprise du néolibéralisme sur le monde. La globalisation néolibérale, provoquant la délégitimation des États, la régression sociale, l’accroissement des inégalités et la constitution de nouvelles castes prédatrices, contribue à l’insécurité globale et à l’éclatement de conflits violents, de guerres « de dislocation » (cf. ci-dessous). Bien entendu, les grandes puissances anciennes et émergentes, et pas seulement les États-Unis, restent des acteurs qui défendent leurs intérêts matériels ou politiques, interviennent parfois, directement ou indirectement, dans certains conflits régionaux et locaux.

Le nouveau type de guerre qui fait rage aujourd’hui doit être compris en termes de « dislocation globale », pour reprendre l’analyse de Mary Kaldor d’il y quelques années[2]. Des guerres qui se déroulent plus au sein des États qu’entre États, qui semblent s’articuler autour de figures « traditionnelles » ethniques ou confessionnelles, mais qui sont en fait le fruit de la crise contemporaine des structures politiques et économiques nationales dans le contexte de la globalisation, dans lesquelles une partie des belligérants (ou tous) s’apparente plus à des milices qu’à des armées nationales qui elles-mêmes ont souvent recours à des sociétés armées privées. Tous les mécanismes de décomposition ne conduisent pas à des conflits armés, mais c’est le cas quand les conditions sont réunies par exemple des failles historiques non réglées et surtout quand un ou plusieurs des protagonistes d’une crise passent à la guerre ouverte. Les belligérants se battent au nom « d’identités » qui se consolident dans le conflit lui-même, même si elles peuvent avoir des racines anciennes parfois profondes. Chrétiens contre musulmans, chi’ites contre sunnites, russophones contre ukrainophones, Serbes contre Croates, des antagonismes qui se développent pendant les crises et qui n’en sont pas les causes principales. Les civils ne sont pas des victimes collatérales, mais constituent le champ de bataille lui-même, et l’exclusion, voire la « purification ethnique », ne sont pas des « bavures », mais les buts de la guerre.

 

La lutte pour le désarmement

 

Le conflit est-ouest était lourd d’une troisième guerre mondiale nucléaire, la menace « exterministe »[3]. Cette perspective est (provisoirement) écartée, ce qui a permis une décroissance des hallucinants arsenaux, mais nous sommes encore loin du désarmement et la menace de potentiels conflits nucléaire demeure. Au forum de Sarajevo, on a donc rappelé combien la lutte pour le désarmement nucléaire demeure impérieuse, en particulier la lutte pour la dénucléarisation régionale (à commencer par le Moyen-Orient). Les campagnes pour le désarmement concernent aussi les autres armes, notamment celles interdites par les conventions de l’ONU : armes chimiques, mines antipersonnelles, armes à sous-munitions et certaines qui ne sont pas encore interdites (projectiles durcis à l’uranium appauvri). Combattre la course aux armements, c’est aussi résister à l’amplification des moyens de la guerre « intelligente », la guerre électronique, les drones et armes de « guerre virtuelle ».

 

La question du droit international

 

En apparence, loin des champs de bataille se déroule le combat du droit. Certains contestent la « naïveté » qu’il y aurait de s’en réclamer dans les domaines de la guerre ou règne le cynisme et le rapport de force. Les instruments de la justice internationale (dont la Cour pénale internationale), ne sont-ils pas instrumentalisés par les puissants? « Justice des vainqueurs », deux poids deux mesures, selon que vous soyez puissants ou misérables? Certes, mais comme tout combat pour la justice, les limites actuelles de certaines instances n’empêchent pas qu’il faille lutter pour l’incrimination des meurtriers et la qualification des crimes, pour la réparation due aux victimes. D’ailleurs, les puissances les plus militaristes, à commencer par les États-Unis, mais aussi la Chine ou la Russie, cherchent à se soustraire à toute dénonciation, à protéger leurs alliés de toute condamnation (cf. les veto [mot latin] américains au Conseil de sécurité protecteurs d’Israël ou russes protecteurs de Bachar Al-Assad). Ainsi, Israéliens et Américains ont tout fait pour empêcher la Palestine en tant qu’État d’avoir recours aux instruments du droit international (Conventions de Genève, statut de Rome de la CPI sur les crimes de guerre, d’agressions, contre l’humanité et génocides, etc.).

Le « terrorisme » est aujourd’hui présenté comme un ennemi global et menaçant à l’encontre de qui on justifie les expéditions militaires (War on Terror) et les législations liberticides (comme le Patriot Act aux États-Unis). Dénoncer les pratiques terroristes (les actions ciblant des non-belligérants et ayant pour objet de terroriser un groupe ou une population), c’est dénoncer tous les terrorismes, d’abord celui des États, qu’ils utilisent les drones pour des assassinats politiques (États-Unis et Israël) ou des armes beaucoup plus rustiques, des barils d’explosifs jetés à l’aveugle des hélicoptères de Bachar Al-Assad contre les quartiers rebelles aux dynamitages des maisons de suspects par les forces d’occupation israéliennes et cela, tout autant que les actions anti-civiles des combattants non étatiques, nationalistes ou djihadistes (tortures, viols et massacres) mis en scène aujourd’hui par les forces plus ou moins régulières sur presque tous les théâtres d’opérations. Nommer ces crimes de guerre pour ce qu’ils sont, combattre pour l’application du droit, fait partie de la lutte contre les guerres et pour la paix.

C’est dans ce contexte qu’à Sarajevo, il y a eu plusieurs échanges sur les expériences de « justice transitionnelle » post-conflit, comme moyen (ou pas) de passer du conflit ou de l’oppression à la pacification (transformative justice)…

 

Le soutien aux facteurs de paix et aux forces de résistance

 

Les opérations militaires des puissances autodésignées (« communauté internationale ») se présentent aujourd’hui comme « humanitaires », pour la « défense de la démocratie » ou la « protection de minorités », en application de la « responsabilité de protéger[4]». Bien entendu, on ne « protège » pas tout le monde de la même manière, et les bons sentiments cachent mal les intérêts géopolitiques.

Il faut combattre les expéditions impériales, et de ce point de vue, la mobilisation mondiale de 2003 contre la guerre américaine en Irak reste une référence. Faut-il pour autant condamner toute protection internationale? Les opérations sous mandats de l’ONU ou d’instances régionales se sont multipliées ces dernières années, parfois sans grands moyens et souvent avec des résultats mitigés, car si elles ont pu parfois contribuer à l’arrêt de combats, elles n’ont pas souvent débouché sur des solutions justes et durables. Les « processus » de paix ont été bloqués ou se sont limités à une « stabilisation » satisfaisante pour la « communauté internationale », sans garantir la sécurité humaine des personnes et en laissant une multitude de « conflits gelés » qui peuvent se réchauffer à tout moment.

Une paix juste et durable ne se construit pas sans mobilisation des sociétés elles-mêmes et sans défaite politique des factions qui ont provoqué la guerre. Dans les « conflits de dislocation » à l’intérieur d’un État ou d’une région, il existe presque toujours des mouvements sociaux et politiques, qui, sur place, s’opposent à la dislocation, avant que les armes ne parlent et même pendant les phases de guerre elles-mêmes. Autant faut-il dénoncer et combattre les fauteurs de guerre, autochtones et ceux qui les encouragent de l’extérieur, autant ces mouvements doivent bénéficier de soutiens matériels et moraux, et de la solidarité des mouvements de paix à l’extérieur. Qui, et comment, soutenir? Quoi, et comment, dénoncer? Sujet de débats au Peace Event Sarajevo avec des acteurs de terrain, les expériences d’hier (ex-Yougoslaves)[5], et celles d’aujourd’hui (Moyen-Orient, Sud-Caucase, Ukraine…).

 

Comment se mobiliser aujourd’hui?

 

Les discours sur la « réconciliation », les programmes financés par diverses agences internationales pour la « paix » et la « démocratie », les bureaucraties « non gouvernementales » qui en vivent, contribuent-ils au recul du militarisme et à la construction de la paix et de la justice? Ou, au contraire, au maintien des dominations en place, aux impasses dans la résolution des conflits, à la réapparition régulière des crises violentes? Les « sociétés civiles » résistent-elles au militarisme? Comment faire en sorte que les mouvements censés contribuer à la construction de la paix s’enracinent dans les mouvements des sociétés et produisent des effets? Quelques semaines avant le Peace Event, un énorme mouvement social avait balayé une majeure partie de la Bosnie, contestant la mauvaise gouvernance et l’incurie née de la combinaison du néolibéralisme et de la situation de pouvoir « d’après-guerre » et de tutelle européenne dans laquelle se trouve le pays depuis vingt ans… Une mobilisation créant une grande préoccupation des instances « d’aide » internationale et de promotion de la paix!

Ces mobilisations populaires sont aussi en elles-mêmes, forces de paix, forces de résistance sociale contestant les régimes – pas seulement les gouvernements, mais aussi les oligarchies, les mécanismes de corruption néo-libérale, d’inégalités, s’affirmant souvent explicitement comme mouvements non violents, non militarisés (le mot d’ordre Sulamya! des mouvements de 2011 à Bahreïn, au Yémen, en Égypte ou en Syrie). Selon les contextes, des Amériques au monde arabe ou à la Bosnie et la Turquie, ils ont fait – et font toujours — l’objet de répression plus ou moins brutale – quand ce n’est pas leur anéantissement par la guerre, et de tentatives plus ou moins réussies de dévoiement, de la part de nationalistes, d’intégristes radicaux et autres sectaires, mais aussi des néo-libéraux apôtres de l’inégalité. Ceci ne doit pas nous faire oublier que dans le monde entier, le combat pour la paix, c’est aussi la lutte contre les idéologies de séparation, d’exclusion, de régression, qui alimentent les mécanismes de la dislocation

 

Poursuivre débats et coopérations

 

Le Peace Event de Sarajevo a été l’un des premiers forums internationaux « thématiques » sur les questions de paix et de sécurité humaine de la période. Bien sûr, il y a régulièrement des rencontres des mouvements de paix et/ou réseaux non violents, où militants et experts échangent leurs expériences et construisent des mobilisations. Bien sûr, il y a eu des rencontres sur les questions de militarisation et de guerres dans des Forums sociaux mondiaux… Cette fois-ci, à Sarajevo — malgré d’évidentes limites notamment en termes de participation mondiale — on abordait ces questions sous leurs différentes facettes, avec des militants très divers des organisations « de paix », mais aussi de défense des droits civiques, économiques et culturels, des participants aux mouvements sociaux, etc. En examinant ensemble les moyens de résister à la militarisation et à la violence, de faire face aux guerres locales, de soutenir ceux qui luttent sur le terrain pour la sécurité humaine des personnes, bref de construire la paix… En attendant un autre prochain Forum pour prolonger les débats et développer les coopérations.

Une ardente nécessité quand le canon tonne à Gaza, Alep, Mossoul, Bangui ou Donetsk…

* Président du CEDETIM (Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale – Paris) et membre du comité organisateur du Peace Forum de Sarajevo 2014

 

[1] Le site internet du Peace Event : http://www.peaceeventsarajevo2014.eu/home.html

[2] Mary Kaldor, New and Old War, Organized Violence in a Global Era, Polity Press, Cambridge, 1998.

[3] Voir Edward P. Thompson (1924–1983), Exterminism and cold war, Verso, Londres, 1982

[4] Suite au génocide du Rwanda, l’ONU a mis en avant la notion,  d’abord comme devoir de chaque État de protéger la population du génocide, des crimes de guerre, du nettoyage ethnique et des crimes contre l’humanité. Puis comme engagement international avec la résolution 1674, sur la protection des civils, adoptée en 2006 par le Conseil de Sécurité…dont on se demande bien pourquoi elle n’est pas appliquée en 2014 pour protéger les Palestiniens par exemple…

[5] Si l’on prend le cas de la Bosnie, de tels mouvements n’ont cessé d’exister. Une exposition Zeljeli smo samo mir (Nous ne voulions que la paix), pendant le Peace Event évoquait les grandes manifestations pour la paix à Sarajevo en 1991–92. Ces mouvements ont duré pendant et après la guerre et ont bénéficié d’un certain mouvement de solidarité extérieure, mais la logique de « stabilisation » des accords de Dayton qui ont mis fin aux combats les ont marginalisés au profit des « profiteurs de la guerre », ce qui explique pourquoi aujourd’hui encore le pays est en crise.

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CAP-NCS <![CDATA[L’épopée des mouvements de libération nationale]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14623 2015-02-27T13:23:18Z 2015-02-25T12:47:17Z Au tournant du vingtième siècle, la tempête est en gestatDetour_3epartie dernier check up333ion. Des mouvements se faufilent dans le dédale des luttes, créant de nouvelles résistances. Des mobilisations anticoloniales d’une ampleur sans précédent ont lieu en Chine, au Vietnam, en Afrique et en Amérique latine. Comme le dit le révolutionnaire et poète cubain José Marti (1853–1895), c’est « l’ère des brasiers ». Avec la Deuxième Guerre mondiale, le mouvement de libération connaît un nouvel élan. Dans plusieurs autres pays asiatiques, les partis communistes créent de vastes coalitions anti-impérialistes et anticoloniales où sont amalgamées les revendications sociales (notamment celles qui concernent le vaste monde paysan) et nationales, avec au centre la revendication de l’indépendance. En Asie, ces luttes aboutissent à de gigantesques victoires en Chine (1948) où Mao Zedong propose une nouvelle stratégie. Pour Mao, l’agenda de la révolution chinoise doit réconcilier deux impératifs : mettre fin à la domination impérialiste sur la Chine et libérer le monde rural par le moyen d’une immense réforme agraire redistribuant les terres aux paysans. « Le caractère de notre révolution, affirme Mao, est celui d’une révolution démocratique bourgeoise, menée principalement contre l’impérialisme et le féodalisme, dont les forces motrices fondamentales sont le prolétariat, la paysannerie et la petite bourgeoisie urbaine »[1]. Au Vietnam, une lutte immense s’échelonne pendant trente ans, d’abord contre le colonialisme français, puis contre l’impérialiste américain. Le génial général Giap, architecte de la révolution vietnamienne, explique :

La révolution sud-vietnamienne fait partie intégrante de la révolution mondiale. Chaque grand événement qui se produit dans le monde influe sur la lutte de notre peuple; par contre, cette lutte influe de façon non négligeable sur le mouvement révolutionnaire de différents pays dans le monde… Les contradictions fondamentales de notre époque trouvent leur expression concentrée dans notre pays…[2]

Avec cette nouvelle situation en Asie, on peut littéralement dire que le monde a effectivement changé de base. En 1955, vingt-neuf nouveaux États se réunissent à Bandoeng pour annoncer la venue au monde d’un autre monde, le « tiers monde » qui réclame, plus que jamais, la fin du colonialisme et une nouvelle architecture mondiale basée sur la coopération et la paix. Certes, ce « tiers monde » continue d’entretenir des liens privilégiés avec l’Union soviétique, mais il s’articule de plus en plus sur ses propres bases. Quelques années plus tard d’ailleurs, un violent conflit éclate entre l’URSS et la Chine dont les répercussions sont immenses d’un bout à l’autre de la planète.

La polarisation au début des années 1960 prend forme en Algérie où le mouvement de libération national met à mal le pouvoir colonial français, mais révèle également les défaillances de la gauche française (et européenne) face aux enjeux anticoloniaux et anti-impérialistes. Les textes de Frantz Fanon, Martiniquais engagé dans la lutte algérienne, sont un véritable coup de tonnerre, car ils remettent en question la perspective historique des socialismes européens et annoncent la nouvelle génération de mouvements qui s’en vient dans le tiers monde, tout en ouvrant la voie à une profonde crise des gauches européennes. L’incapacité des partis socialistes et communistes à lutter vigoureusement contre les pratiques prédatrices des États capitalistes est la cible d’une « nouvelle gauche » qui cherche à retrouver le souffle des élans révolutionnaires antérieurs. Les peuples colonisés n’attendent plus d’être sauvés par le socialisme des autres. Aimé Césaire le dit, « L’heure de nous-mêmes a sonné… »

Par la suite, des révoltes éclatent au Kenya, en Angola et au Cameroun. Des leaders radicaux émergent au Ghana, au Mali et au Congo. Certes, le résultat concret est mitigé, car plusieurs insurrections sont vaincues pendant que des leaders nationalistes qui émergent à travers la décolonisation sont renversés par des militaires appuyés par les anciennes puissances coloniales (c’est le cas notamment de Patrice Lumumba au Congo). Cependant, l’appel du nationalisme radical, et en particulier de Fanon ouvre la porte à d’autres résistances dans une perspective volontariste.

De ces tournants proviennent de nouvelles explorations théoriques pour « relire » Marx, Lénine et tous les autres. L’apport des sociologies critiques, du féminisme et des nouveaux mouvements sociaux change le paysage intellectuel et politique de la gauche. Les idées dominantes sur la « marche irrésistible de l’histoire », du « triomphe inévitable du socialisme » et d’un chemin linéaires vers la libération sont refoulées par de nombreux travaux, dont ceux de Bourdieu, Foucault, Althusser, Poulantzas. En contestant l’inertie de la gauche institutionnelle sur l’Algérie et le Vietnam, ces contestataires remettent en question les concepts traditionnels de l’État sur l’État, le parti, les mouvements sociaux, la transition au socialisme et la nature même du capitalisme. Ces remises en question revoient également le rapport entre luttes nationales et luttes sociales. L’idée s’impose selon laquelle les luttes de libération nationale se trouvent en fait au centre de la problématique de la transformation, et non comme une dimension secondaire, presque collatérale. Des mouvements de revendications nationales ressurgissent un peu partout, y compris dans les pays capitalistes du « centre », notamment le Canada, l’Espagne, la Grande-Bretagne et même les États-Unis, autour des luttes des Afro-Américains.

Cette effervescence prend toutefois des dimensions énormes dans la moitié sud de l’hémisphère des Amériques. La révolution cubaine (1959) change en effet la donne. Elle est une véritable « révolution dans la révolution », selon l’expression consacrée par Régis Debray. Elle bouscule l’hégémonie de la gauche traditionnelle et par la bande, le « modèle soviétique ». Elle conteste ardemment les théorisations antérieures sur les stratégies des luttes anticapitalistes et anti-impérialistes. Plus question d’attendre, le socialisme fait intrinsèquement partie de la révolution anti-impérialiste. Quelque temps après le triomphe de la révolution cubaine, Fidel Castro affirme :

La révolution anti-impérialiste et la révolution socialiste ne sont qu’une seule révolution. Telle est la grande vérité dialectique de l’humanité : l’impérialisme n’a en face de lui que le socialisme… Il est une étape que quelques pays sous-développés pourront peut-être sauter, c’est l’édification du capitalisme[3]. »

La révolution cubaine devient alors un phare, un emblème, une inspiration, largement associée à la figure d’Ernesto « Che » Guevara, qui veut relancer la lutte révolutionnaire et créer selon son expression « deux ou trois Vietnam »[4]. La vague de luttes sociales et nationales qui emporte alors l’Amérique latine se transmet par la suite en Afrique où, à l’inspiration de précurseurs comme Patrice Lumumba, se développe une nouvelle génération, notamment dans les pays qui n’ont pas accédé à l’indépendance, comme dans les colonies portugaises de l’Angola, du Mozambique et de la Guinée. Au Moyen-Orient, cette relance est également à l’œuvre à travers la lutte de libération du peuple palestinien, également avec les résistances en Iran, au Liban, en Égypte et au Maroc.

Tout au long des années 1960 et durant la première partie des années 1970, ces luttes marquent des victoires importantes dont la plus importante est celle des Vietnamiens contre l’impérialisme américain (1975), sans compter la libération des mouvements de libération contre le colonialisme portugais en Afrique, les révolutions au Nicaragua, en Iran, en Éthiopie et ailleurs. Le Guinéen Amilcar Cabral, notamment, exprime la nécessité de « réinventer » la révolution africaine selon des schémas originaux et « déterminés et conditionnés par la réalité historique de chaque peuple »[5]. Toutefois, des défaites importantes sont également enregistrées. En Amérique du Sud par exemple, les guérillas inspirées par la révolution cubaine et le symbole du Che Guevara échouent, de même que le projet socialiste non armé du Chili. L’impérialisme américain, secoué ici et là, est loin d’avoir dit son dernier mot. Dans les années 1980, la réorganisation de l’empire permet de refouler des élans révolutionnaires dans plusieurs régions du monde, notamment en Asie et en Afrique. De grands « retournements » ont lieu au moment où des mouvements révolutionnaires, qui s’estiment près de réaliser leurs buts, se retrouvent finalement relégués, en Iran ou aux Philippines notamment. Une longue et pénible traversée du désert s’étend dans les années 1980 et 1990, au moment où le basculement du monde permet aux États-Unis de regagner leur influence, à la fois par de nouvelles agressions militaires (au Moyen-Orient et en Asie), à la fois par l’imposition d’une nouvelle architecture internationale (via les politiques dites du « consensus de Washington »), notamment en Amérique latine.

Parallèlement, on sent un certain essoufflement théorique et politique de la part des mouvements de libération, à commencer par ceux qui sont parvenus au pouvoir. D’emblée, l’arrivée au pouvoir s’avère plus complexe que ce qui avait été pensé. Les pays libérés sont dévastés. Parallèlement, les mouvements héritent de « réflexes » accumulés pendant la lutte. Sans être « militaristes », ils pensent qu’il faut agir de manière centralisée, sans tergiverser avec les oppositions, même celles qui n’ont pas été les relais des pouvoirs impériaux. Face aux masses ouvrières et paysannes, les États révolutionnaires concentrent le pouvoir au sein d’une élite où les organisations populaires sont des « courroies de transmission », selon le « modèle » soviétique, chinois ou cubain, d’où un déficit démocratique plus ou moins visible, mais qui va s’accumuler au fil des années.

Au tournant du siècle toutefois, la période « creuse » s’achève alors que se produit un nouvel élan. Le coup d’envoi, si on peut dire, est donné au Mexique avec l’insurrection organisée par les communautés autochtones du Chiapas et l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN). De manière moins spectaculaire se produisent des mouvements populaires d’une nouvelle génération au Brésil, en Argentine, en Bolivie, au Venezuela, et desquels émergent de nouvelles initiatives comme le Forum social mondial, la Via Campesina et d’autres lieux et réseaux. Ces initiatives expriment des dynamiques et des revendications citoyennes qui vont bien au-delà des considérations de partis, tout en restant ancrées sur l’espace politique, notamment en visant le pouvoir, que cela soit au niveau local, national, voire international. À quelques reprises, des mobilisations renversent des gouvernements, notamment en Argentine (2001), où se construit, selon Guillermo Almeyra, une nouvelle subjectivité issue des luttes, valorisant la pluriculturalité et la pluriethnicité, imposant la priorité au social, favorisant les expériences horizontales et démocratiques[6]. En Bolivie, une nouvelle convergence est expérimentée entre les acteurs politiques et les mouvements populaires, entre les différentes composantes de la population, et ce, dans un pays où pendant si longtemps, la majorité autochtone avait été rejetée en dehors de la citoyenneté. Sur les traces de penseurs militants comme le Péruvien José Mariátegui, des mouvements élaborent de nouveaux concepts permettant de repenser l’État et la nation et de conjuguer de nouveau les luttes sociales d’émancipation avec l’affirmation des droits des peuples.

 

[1] Mao Tsé-toung, « Pour la parution de la revue Le Communiste » (1939), Écrits choisis, op. cit., p. 177.

[2]Vo Nguyen Giap, Extraits de La guerre de libération au Sud Vietnam, 1965

[3] Fidel Castro, Discours prononcé lors de la séance inaugurale de l’université populaire, 2 décembre 1961.

[4] Ernesto Che Guevara, Message à la Tricontinentale, 1967.

[5]Amilcar Cabral, « Fondements et objectifs de la libération nationale », 1966

[6] Guillermo Almeyra, Rébellions d’Argentine, Tiers État, luttes sociales et autogestion, Paris, Syllepse, 2006.

 

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CAP-NCS <![CDATA[Lutte contre l’austérité : pour un dialogue stratégique]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14633 2015-02-22T15:08:25Z 2015-02-23T12:04:18Z « Il n’y a pas lieu de craindre ou d’espérer, mais de chercher de nouvelles armes » disait Deleuze. Face aux nombreuses attaques du gouvernement libéral, il y a lieu rapidement de trouver de nouvelles armes. Mais trouver de nouvelles armes ne signifie pas qu’il faut cesser de se battre pendant qu’on les cherche. Car parfois la récupération d’anciennes armes comme celles de l’information accompagnée des débats au sein des mouvements sociaux et syndicaux pour augmenter la mobilisation et le rapport de force peut porter des fruits. Le printemps étudiant de 2012 s’est déroulé de cette manière : s’approprier la réalité sociale, débattre sur la manière de changer le monde social et économique et se mobiliser pour obtenir ce changement en développant des alliances larges. Il s’agit en fait de restaurer de vieilles armes, mais en tenant compte cependant que nous évoluons dans un contexte politique relativement nouveau : celui de l’étatisme autoritaire.

Quand nous parlons d’étatisme autoritaire, nous pouvons parler d’une intensification autoritaire du néo-libéralisme, la nouvelle raison du capitalisme contemporain. L’étatisme autoritaire s’est bâti sur les ruines de l’État-providence, ce qui lui permet de s’inscrire dans des interstices sociaux qui échappaient autrefois aux orientations de l’État. Nous pouvons penser à l’insertion à l’emploi, au logement social, à la nouvelle philanthropie, à la criminalisation de la pauvreté, etc. L’État néo-libéral n’a pas un bon bras social et un mauvais bras économique comme certains l’ont déjà laissé entendre. Son bras social peut faire aussi mal que l’autre. C’est de cette manière, nous semble-t-il qu’il faut comprendre les nouvelles orientations dans le champ de l’aide sociale, de l’assurance-emploi, du logement social, de l’intervention dans le milieu de l’itinérance ou dans le réseau de la santé et des services sociaux avec la réforme Barrette. L’investissement étatique et privé doit donner des résultats tangibles et dans les plus brefs délais. L’intervention du bras social de l’État est mesurée et quantifiée et s’inscrit dans les règles de l’austérité économique.

D’une manière indirecte, c’est de cette manière que nous pouvons comprendre les nouvelles règles de gestion publique dans l’organisation du travail dans le secteur privé et de plus en plus dans le secteur public. Il faut surveiller, mettre en compétition et sanctionner quand il le faut, le travailleur et la travailleuse. De cette manière, l’investissement social suscitera le meilleur rendement. L’austérité dont tout le monde parle, n’est pas qu’une mesure économique, c’est aussi une mesure sociale et politique très dommageable sur le plan de la démocratie. L’austérité n’est pas une amputation et un affaiblissement de l’État. C’est de son renforcement autoritaire qu’il s’agit.

Pour faire passer la pilule dans le champ politique, l’étatisme autoritaire utilise deux armes simples, mais efficaces : la rapidité décisionnelle et le reniement de l’interlocuteur. Depuis l’élection de Mike Harris en Ontario en 1996, on assiste périodiquement à des tsunamis politiques pendant lesquels les dirigeants néo-libéraux prennent des décisions et lancent dans l’arène politique des multitudes de projets de loi qui viennent submerger les groupes sociaux et syndicaux. On l’a vu en 2004 avec le gouvernement libéral de Jean Charest. Et une variante de cette méthode est la loi omnibus de Harper dans laquelle on inscrit une multitude de projets que nous n’avons pas fini de découvrir. C’est le même phénomène aujourd’hui qu’on retrouve avec la loi 28 sur les institutions publiques et parapubliques. Dans la même foulée, on reconnaitra qui on veut quand on veut comme interlocuteur de la société civile. On l’a vu récemment lorsque le ministre Coiteux a parlé des demandes du front commun comme étant des demandes d’une autre époque.

Pour un dialogue stratégique dans la gauche québécoise.

Le nouveau leitmotiv de la gauche québécoise pourrait être le suivant : Reprendre le temps à notre compte et chercher à se faire respecter. S’approprier le temps signifie concrètement que les batailles politiques ne sont pas terminées après l’adoption en bâillon de la loi 10 par exemple. Les luttes politiques doivent se poursuivre au sein du réseau de la santé et des services sociaux dans la mesure où les travailleurs et les travailleuses ont un mot à dire sur la gestion de ce secteur et qu’ils et elles ont le droit de réclamer une gestion démocratique du réseau de la santé et des services sociaux. La lutte contre l’étatisme autoritaire doit se faire au quotidien d’une manière avouée dans les lieux de travail que ce soit en santé, en éducation ou ailleurs au Québec.

Pour se faire respecter par le gouvernement libéral, il ne manque pas d’acteurs politiques et sociaux. Il est possible de réunir les conditions pour procéder à des changements et lutter contre l’étatisme autoritaire. Cependant, ce qui manque c’est un dialogue permanent sur les perspectives stratégiques. Qui sont ces acteurs? Nous nommons ici quatre grandes catégories : les mouvements sociaux, le mouvement syndical, la gauche intellectuelle et la gauche politique. On le voit à chaque fois que l’État québécois cherche à sévir d’une manière plus intense, cette communication entre ces acteurs devient parfois déficiente. On se rappellera que les centrales syndicales avaient décidé de créer, en 2010, l’Alliance sociale alors qu’existait déjà la Coalition contre la privatisation et la tarification des services appelée communément la coalition des mains rouges. Mais il y a des problèmes plus importants dans la mesure où la gauche québécoise, à notre sens, se prive d’un dispositif qui pourrait être puissant en créant une assemblée permanente des mouvements sociaux et syndicaux dans laquelle la gauche politique, sociale et intellectuelle pourrait mettre la main à la pâte dans la lutte sociale et théorique.

Pourquoi cet espace n’existe pas?

Nous pouvons l’expliquer par certaines hypothèses qui seront certes embryonnaires, mais qui pourraient aider au débat. Le mouvement syndical a tendance à ne voir que ce qui se passe à l’intérieur de son mouvement, en l’occurrence la négociation du secteur public. Les différents secteurs des mouvements sociaux sont traversés par les tentatives de l’État de les intégrer dans l’espace étatique. La gauche intellectuelle est également aux prises avec les transformations de l’institution universitaire.

Que peut faire un parti politique comme Québec solidaire dans le cadre de la lutte contre l’austérité? Un acteur politique comme Québec solidaire, fort de ses trois députéEs à l’Assemblée nationale peut très bien encourager la mise en place d’une assemblée permanente des mouvements sociaux et syndicaux dans laquelle il pourrait participer au même titre que les autres acteurs. On pourrait qualifier cette assemblée d’une sorte de constituante contre l’austérité et l’autoritarisme de l’État québécois. Cela pourrait être une bonne manière pour QS de vraiment devenir le parti de la rue en plus d’être le parti des urnes.

Cette proposition d’assemblée permanente des mouvements sociaux et syndicaux ne fait pas l’économie du débat sur la grève sociale. Au contraire, une grève sociale réunissant les mouvements sociaux et syndicaux et les groupes politiques peut être un formidable moyen de favoriser ce dialogue stratégique. Les défis sont nombreux pour arriver à réunir les conditions nécessaires pour une mobilisation sociale et syndicale assez forte pour ébranler les certitudes du gouvernement libéral. Nous pouvons anticiper que les luttes sectorielles seront nombreuses. Les étudiants-es vont se mobiliser, les écologistes et les féministes aussi. Le mouvement syndical va en découdre avec le gouvernement libéral sur les régimes de retraite et probablement aussi sur la négociation dans le secteur public.

Alors que tout le monde ou presque risque de se battre, une pratique de dialogue stratégique est un des moyens efficaces pour lutter contre l’étatisme autoritaire

René Charest, militant syndical

17 février 2015

 

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CAP-NCS <![CDATA[Les chemins de la liberté]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14613 2015-02-20T13:31:23Z 2015-02-20T13:12:10Z Après des siècles de luttes, l’horizon de l’émancipation semble être borné par le capitalisme contemporain, financiarisé, cybernétisé, le « sujet automate ». Les contradictions actuelles au sein de l’État ainsi que la crise économique, politique et environnementale montrent, comme une plaie béante, la crise plus globale du capitalisme en tant que tel. Pour autant, l’affaiblissement de l’État ne devrait être analysé comme une crise de domination de la bourgeoisie, car une telle lecture confond les contradictions internes à l’appareil d’État avec les contradictions internes à la fonction de l’État. En fait, il s’agit pour les dominants  de trouver une bifurcation face à la crise du bloc au pouvoir. Alors, quelle est la stratégie populaire pour défaire cette manœuvre?

 

La situation dans la plupart des pays capitalistes n’est pas une « crise révolutionnaire » de laquelle une « stratégie frontale » pourrait déboucher sur une « révolution », au sens classique. Quand nous parlons de révolution, aujourd’hui, il ne s’agit pas se focaliser essentiellement sur la question du pouvoir par la conquête exclusive de l’appareil d’État. Cette option privilégie le couple parti/pouvoir d’États de manière verticale, c’est-à-dire du haut vers le bas. Elle néglige la dynamique de l’appropriation  sociale par les masses de leur capacité d’autogestion, d’auto-organisation, d’autogouvernement. Au contraire, la construction d’un nouveau rapport de force implique de lutter pour que les classes populaires soient porteuses de leur émancipation. La lutte contre la domination, l’exploitation, l’exclusion, la marchandisation et la pauvreté, est un projet de libération et non de la mise en place d’autres formes de subordination par des bureaucrates/technocrates fussent-ils de « gauche ».

 

Contrairement, au modèle des adeptes du complotisme politique (manipulateur en quête de pouvoir personnel), des professionnels de la politique (les politiciens traditionnels), des experts et technocrates de l’ingénierie du « capital communautaire », le projet d’un monde libéré de la marchandisation, de l’impérialisme et de la dictature est une utopie d’hommes et de femmes en lutte. Aujourd’hui, notre tâche consiste à :

 

  • Offrir un cadre organisé où les femmes et les hommes pourront lutter en contribuant  aux combats contre l’exploitation, l’exclusion, la dépendance et la pauvreté.
  • Consolider le rapprochement entre les diverses organisations qui luttent pour l’émancipation.
  • Renforcer et étendre la solidarité internationale des peuples en faisant écouter la voix des sans voix à travers le monde entier.
  • Construire une alternative contre-hégémonique nationale, démocratique et populaire qui sera le produit du mouvement populaire.

 

En somme, promouvoir la transformation sociale par l’appropriation « citoyenne » en vue de construire une nouvelle réalité sociale.

 

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CAP-NCS <![CDATA[Impérialisme au XXIe siècle, Empires et confrontations]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14637 2015-02-27T13:27:00Z 2015-02-18T21:22:38Z No. 13 -Impérialisme au XXIe siècle

No. 13 –Impérialisme au XXIe siècle

Introduction au numéro

Numéro coordonné par : Flavie Achard, Pierre Beaudet, Stéphane Chalifour, Donald Cuccioletta, Francis Fortier, Philippe Hurteau, Thomas Chiasson-LeBel, Ghislaine Raymond

 

En 1914, l’histoire contemporaine basculait avec la Première Guerre mondiale. Celle-ci lançait le monde entier dans un conflit d’une violence sans précédent. Cette guerre interétatique aux accents de lutte de classes voyait s’affronter différentes puissances impérialistes dans une rivalité qui allait en éliminer plusieurs. C’est à cette époque que le marxisme s’est d’abord intéressé, avec une attention particulière, à la question de l’impérialisme.

Au moment de boucler ce numéro, cent ans plus tard, le Parlement canadien, composé d’une majorité de conservateurs, vient d’engager la participation du Canada à des bombardements aériens en Irak. L’objectif poursuivi, plutôt flou, est d’affaiblir un groupe armé qui opère dans la région, l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), qui représenterait une « menace à l’échelle mondiale »[1]. Cet objectif a été réaffirmé à la suite des incidents à Saint-Jean-sur-le-Richelieu et à Ottawa en octobre dernier dans lesquels des militaires ont été tués. Les services de sécurité affirment que les meurtriers se réclamaient d’un certain islam « radical », ce qui justifierait, selon le gouvernement, de participer encore davantage à la « guerre contre le terrorisme mondial ».

 

Les États-Unis sont au cœur de la coalition qui s’engage dans cette nouvelle offensive. Capables de mobiliser en quelques semaines les forces des pays les plus avancés contre l’ennemi désigné du jour, les Américains assument, une fois de plus, un rôle central au sein d’une dynamique de police impériale. Mais ils n’agissent pas seuls. Ils choisissent de rechercher des alliés et de créer une coalition internationale, sans toutefois s’appuyer d’abord sur les instances multilatérales existantes. Après l’Afghanistan, l’Irak et la Lybie, de telles entreprises belliqueuses ressemblent à une gestion à la pièce dans laquelle chaque nouvelle manœuvre génère, par effet d’entraînement, une crise inédite.

Les États-Unis sont aussi au coeur de la gestion du capitalisme mondial et, malgré l’importance grandissante des autres blocs capitalistes (Europe, Japon) et des pays émergents (BRICS[2]), ils demeurent le pivot central de l’articulation mondiale du capital. Or, encore là, les États-Unis ne sont pas seuls, et malgré la centralité du dollar, la Cité de Londres contrôle une très grande partie de la finance mondiale. Dans ce domaine aussi, la réponse à la plus récente crise économique ne semble guère offrir de solution[3] dans l’immédiat, et encore moins à long terme.

La centralité des États-Unis et l’étendue de l’emprise américaine constituent sans doute l’une des nouveautés de notre époque, qui lui confère son apparente unipolarité. Mais les États-Unis sont bousculés dans leur position dominante, constamment défiée, et ils doivent continuellement renouveler leurs appuis, de gré ou de force.

 

Quelle forme d’impérialisme sous le capitalisme actuel ?

Il y a cent ans, pour expliquer l’impérialisme, la littérature marxiste cherchait ce qui unit les versants économique et militaire de différentes dynamiques nationales, et visait à montrer comment, sous le capitalisme, ce lien se développe en impérialisme et en rivalités interimpériales. Dans cette perspective, la nature expansive du capitalisme atteint vite les limites de développement possible dans chaque État, et suscite des pressions portant ces derniers à conquérir de nouveaux espaces. Cela provoque des conflits internationaux et des guerres (voir le texte de Radhika Desai qui évoque ces approches).

Depuis lors, le capitalisme a évolué. Capital financier (alliance du capital bancaire et industriel selon Hilferding), il est devenu capitalisme « financiarisé » dans lequel la reproduction de la logique d’ensemble du système, bien qu’ayant absolument besoin de la protection et du soutien des États, se déploie à travers des flux continus de marchandises et de capitaux qui traversent les frontières, bien souvent en demeurant hors de la portée des États. Davantage qu’il y a cent ans, le défi de comprendre l’interaction des dimensions économiques et politiques apparaît comme un véritable casse-tête dont le nombre de pièces est dédoublé par la nécessité d’intégrer également les dimensions culturelle et idéologique à l’analyse du problème. Il apparaît donc nécessaire de présenter plusieurs approches concurrentes qui sont au cœur des débats actuels pour permettre de mieux les évaluer.

 

Quelques perspectives

Pour mieux saisir ces tensions entre la domination des États-Unis et les contre-tendances à la fragmentation de l’empire d’une part, et entre la domination économique et militaire d’autre part, il peut être utile de regrouper les différentes perspectives présentées ici en quelques courants. Selon un premier courant, inspiré par l’approche postimpérialiste de Hardt et Negri, il n’y aurait plus de rivalités interimpériales comme au temps de la Première Guerre mondiale, mais plutôt une immense entité qu’ils appellent l’Empire. Ce dernier, n’étant pas organisé autour d’un État, serait plutôt mû par une dynamique déterritorialisée et décentralisée, à la fois plus diffuse et plus profonde. La souveraineté serait disséminée dans des réseaux sans sommet, mais maintenue et animée par un tissu de dirigeants : riches PDG, chefs d’État et technocrates d’institutions internationales (voir le texte de Colette St-Hilaire). En se recentrant autour d’une perspective économique, ce courant n’identifie plus l’impérialisme comme étant le fait des États, mais plutôt comme étant celui des corporations transnationales qui dictent leurs règles aux États par des traités internationaux qui consolident leur hégémonie (voir le texte de Michel Husson). Cette déterritorialisation trouverait également son expression dans la façon dont sont menées les guerres contemporaines. Avec la prolifération des drones, les guerres ne sont plus fixées dans le temps et l’espace comme à l’époque des tranchées. Elles se déroulent en continu et un peu n’importe où, dans un champ de bataille globalisé dans lequel les soldats du camp dominant sont inatteignables (voir le texte de Stéphane Chalifour et de Judith Trudeau).

Selon une seconde perspective, l’État n’aurait, au contraire, rien perdu de son importance. Davantage encore, l’empire disposerait plus que jamais d’un sommet, les États-Unis, qui assume le fardeau de gérer le capitalisme global tout en cherchant à y assurer la position dominante de ses corporations (voir le texte de Leo Panitch). Cette position de gestionnaire du capitalisme mondialisé n’est toutefois pas directement liée à la domination militaire qu’exerce ce pays ; elle répond plutôt à une logique d’expansion territoriale (voir le texte de Maya Pal). Malgré leurs nombreux points de contact, ces deux logiques doivent être comprises comme étant autonomes l’une de l’autre.

Cette domination des États-Unis pourrait n’être que passagère, et y accorder trop d’importance risquerait, comme l’arbre, de dissimuler la forêt tout entière. C’est ce que suggère une troisième approche selon laquelle la position des États-Unis depuis la fin de la guerre froide n’est qu’une situation temporaire résultant du développement inégal et combiné du capitalisme (voir le texte de Nancy Turgeon). Les rivalités qui en découlent ne pourront faire autrement que de provoquer l’émergence d’un nouveau centre, dirigeant le camp impérialiste reconfiguré.

Finalement, il n’est pas dit que l’impérialisme soit le meilleur concept pour saisir ce qui est en jeu aujourd’hui. Il y a en effet une poursuite de dynamiques coloniales (voir le texte de Pierre Beaudet), tant internationales qu’entre différentes nations au sein d’un même pays, où l’éradication d’une culture fait partie intégrante du programme, que ce soit en Haïti (voir le texte de Denyse Côté) ou au Canada. Alors, la poursuite du colonialisme, ou son renouvellement par le néocolonialisme, pourraient être des concepts plus adéquats pour saisir les visées dominatrices.

 

Impérialisme canadien

Le Canada est aussi concerné par la problématique de l’impérialisme. Cet allié subalterne des États-Unis est un maillon de la chaîne. Membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (l’OTAN), puissance (avec un petit p) active sur divers fronts diplomatiques, militaires et économiques, l’État canadien participe à la construction d’un dispositif de contrôle toujours sous tension. L’impérialisme canadien par ailleurs ne peut être compris sans que ne soit prise en considération la conquête coloniale du territoire canadien, habité par différents peuples qui ont été soumis ou subjugués. Aujourd’hui sous gouverne néoconservatrice, l’État canadien se propose de devenir une des têtes de pont des nouvelles aventures impérialistes des États-Unis (voir le texte de Donald Cuccioletta). Cherchant à devenir une superpuissance énergétique, il multiplie les pratiques prédatrices dans le Sud global (voir le texte de Pierre Beaulne), mais également ici, notamment contre les populations autochtones (voir le texte de Jen Preston). Les dominants tentent alors de justifier leur action en s’engageant dans une soi-disant bataille des idées, agitant le danger islamiste, annonçant le péril chinois, brandissant la menace d’une invasion des réfugiéEs, etc.

 

Nouvelles confrontations, nouvelles résistances

Un profond malaise s’exprime aujourd’hui tant à l’endroit de l’impérialisme que du capitalisme, qui ne profitent jamais vraiment qu’au 1 %. La crise environnementale, conséquence d’un processus d’accumulation insatiable qui détruit la Terre, apparaît de plus en plus comme le cœur des résistances. Elle survient après le ressac qui a succédé à des années de luttes altermondialistes contre la fortification du grand marché capitaliste mondial à travers les traités de libre-échange (voir le texte de Nathalie Guay et Julien Laflamme). Par ailleurs, les manifestations mondiales contre l’invasion de l’Irak en 2003, bien qu’elles aient fait partie des plus importantes manifestations internationales contre l’impérialisme, n’ont pas réussi à freiner cette guerre dont les conséquences désastreuses n’ont cependant pas livré les fruits attendus par l’empire (voir le texte de Michael Hennessy Picard). En parallèle, la vague latino-américaine vers la gauche indique que l’extension de la domination impériale ne se fait pas sans résistances importantes, bien que le capitalisme soit loin d’être dépassé (voir le texte de Thomas Chiasson-LeBel). D’autres luttes qui s’expriment sous le drapeau de l’identité communautaire ou religieuse approfondissent également les fractures qui traversent notre monde (voir le texte de Michel Warschawski).

À l’heure où se manifeste à nouveau l’engagement belliqueux canadien et où la récente crise économique ne trouve pas de solution, ce portrait complexe et controversé de l’impérialisme vise à alimenter le débat autour de cet enjeu essentiel, sans prétendre couvrir tout le terrain. Contre le nouvel impérialisme, nous parions sur la solidarité de ceux et celles d’en bas contre les dominants d’où qu’ils soient. Ces guerres et crises périodiques viennent nous rappeler que la domination ne se déroule pas uniquement, ni peut-être même principalement, à l’intérieur des frontières, et que la solidarité pour y répondre doit s’internationaliser.


[1] Déclaration de Stephen Harper rapportée par Marie Vastel, « Le Canada en guerre contre l’EI », Le Devoir, 4 octobre 2014.

[2] BRICS : Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud.

[3] Christine Lagarde, directrice du Fonds monétaire international (FMI), notait récemment que les investissements n’ont pas repris leur cours d’avant la crise, surtout en Europe où l’utilisation des capacités productives existantes n’a pas atteint le niveau d’avant 2007. Voir Fonds monétaire international, Global Financial Stability Report. Risk Taking, Liquidity, and Shadow Banking: Curbing Excess while Promoting Growth, octobre 2014.

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CAP-NCS <![CDATA[SOS PKP !]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14608 2015-02-18T14:12:24Z 2015-02-18T14:10:28Z « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve », disait le poète allemand Hölderlin. Il en va ainsi du mouvement souverainiste, qui attendait un sauveur pour relancer le Parti québécois après l’une des pires défaites de son histoire. Comme le souligne Gramsci, « le césarisme exprime toujours la solution par “arbitrage”, confié à une grande personnalité, d’une situation historico-politique caractérisée par un équilibre des forces annonciateur            de catastrophe ». On aurait donc tort de déclarer la fin de vie utile d’un véhicule politique à cause d’un diagnostic prématuré sur l’issue d’une crise, car celle-ci peut être le signe du crépuscule d’une certaine idée de la souveraineté et l’aube d’un nouveau projet. Contre ceux qui croient naïvement que Pierre Karl Péladeau est une coquille vide qui n’a pas de stratégie, ils oublient la première leçon fondamentale de l’action politique : nos adversaires ont toujours un plan derrière la tête.

Même si la course à la chefferie du PQ est politiquement terminée, comme le souligne Jean-François Lisée, cela ne veut pas dire qu’il faille rester les bras croisés et regarder tranquillement un film dont nous connaîtrions déjà le dénouement; l’intrigue commencera réellement après la course, et c’est pourquoi nous devons nous préparer en anticipant les péripéties qui ne manqueront pas de survenir. La politique comme art stratégique doit être comprise comme un incessant travail d’anticipation, et PKP vient de dévoiler une partie de son jeu en mettant ses premières cartes sur table avec la publication de son texte Préparer le pays pour Réussir. La déduction des cartes restantes est primordiale, car le futur chef a plus d’un tour dans son sac.

Un renouveau stratégique

Première surprise : après s’être montré réticent à tenir un référendum dès le premier mandat et martelé qu’il fallait éviter les débats abstraits sur l’échéancier référendaire pour parler davantage de souveraineté, il cherche lors des prochaines élections à « obtenir le mandat de réaliser concrètement l’indépendance du Québec. » Fait intéressant à noter : il n’y a aucun engagement à déclencher une démarche référendaire, même s’il précise qu’il souhaite réaliser concrètement l’indépendance du Québec. Il n’y là aucune contradiction, car PKP vient de liquider la stratégie référendaire au profit de la stratégie des actes de rupture, théorisée notamment par Simon-Pierre Savard-Tremblay dans son livre Le souverainisme de province.

SPST critiquait la gestion provincialiste du PQ découlant de la stratégie étapiste initiée par Claude Morin en 1973, virage qui consistait à séparer l’élection d’un « bon gouvernement » et la tenue éventuelle d’un référendum. À l’origine, l’objectif du PQ était de fonder une république et considérait le référendum non pas comme la pièce centrale ou la voie obligée de l’accession à l’indépendance, mais plutôt comme un élément parmi d’autres d’une vision d’ensemble, la culmination plutôt que le début d’un processus. Paradoxalement, l’étapisme substitua la construction progressive du pays réel à l’attente d’un pays imaginaire à venir. « Nous verrons que c’est bien l’étapisme qui transforma l’indépendance en événement alors qu’il s’agissait auparavant d’un processus.

Il n’y avait, dans les documents péquistes pré-1974, aucune croyance en un providentiel “Grand Soir” où l’indépendance se réaliserait instantanément. Par contre, il n’était aucunement question de séparer l’exercice du pouvoir et la construction effective du pays québécois. […] La stratégie de l’étapisme fait plutôt reposer tous les espoirs sur la seule consultation référendaire, dont l’issue sera déterminante pour l’avenir collectif. C’est donc plutôt la croyance illusoire en l’imaginaire du “Grand Soir”, qui relève de la pensée magique. » [1]

Contre l’idéalisme de cette approche qui s’avéra perdante à deux reprises en 1980 et 1995, notamment parce qu’elle change l’action politique en une affaire de communication publique, de sondages d’opinion, de bonne gestion et de manœuvres politiciennes, il s’agit de revenir à une perspective qui entend fonder, de manière graduelle, mais décomplexée, les bases concrètes d’un nouvel État. « Tout bien considéré, l’étapisme porte très mal son nom : plutôt que de poser l’existence d’étapes concrètes dans la définition et la construction de l’État-nation, il inscrit l’indépendance dans le registre de l’Idéal. Après plusieurs années d’administration de la province, il ne suffira qu’une trentaine de journées référendaires – et d’une brillante joute oratoire – pour convaincre la majorité de voter en faveur du “oui”. Le référendum polarise autour du pays imaginaire – et se solde par son rejet – plutôt que d’inaugurer une série d’actes d’État édifiant le pays réel. […] La seule démonstration convaincante est dans l’effectif, dans l’établissement, dès l’élection, des bases de l’État indépendant, comme les premiers programmes péquistes le prônaient. »[2]

Autrement dit, le plan de PKP consiste ni plus ni moins à revenir à la stratégie initiale du PQ en remplaçant l’hystérie référendaire par l’idée de l’indépendance-processus. Comme il le souligne, « l’indépendance n’est pas une date sur le calendrier, c’est une réalité à construire, une pratique à adopter ». Il faut remarquer ici la continuité et la rupture entre l’approche de la « gouvernance souverainiste » et la perspective des actes de rupture préconisée par PKP. SPST remarque à juste titre que l’ancienne cheffe du PQ visait déjà à dépasser le carcan référendaire, sans qu’elle soit capable de dépasser le « souverainisme de province ». « Pauline Marois voulait rompre avec la chimère du référendum miraculeux et des sempiternels débats sur la mécanique qui lassent le citoyen. Elle proposait que le PQ se convertisse à la “gouvernance souverainiste”, soit une action effective de l’État en faveur du parachèvement du pays réel. Le virage n’a malheureusement été que symbolique : le PQ, sous Marois, n’a pas été différent de ce qu’il était sous ses prédécesseurs et n’a jamais su rompre avec l’horizon provincial, dans l’opposition comme au cours de son bref séjour au pouvoir. »[3]

L’indépendantisme de PKP peut donc être conçu comme une « gouvernance souverainiste » plus musclée et virile, qui dépasserait le stade symbolique pour entrer dans une logique offensive de conquête de nouveaux pouvoirs, en plantant des jalons sans attendre la « chimère du référendum miraculeux ». Pour ce faire, il faut jeter les bases d’un projet de pays en analysant minutieusement et diffusant largement les différentes dimensions d’une société à bâtir. « À cette fin, il sera utile de se doter d’un puissant instrument de recherche et de réflexion sur l’indépendance du Québec qui s’intéressera aux questions de contenu, de communication et d’organisation. De telles recherches et analyses porteront sur les multiples dimensions du projet de pays, et en particulier sur la souveraineté alimentaire, culturelle, fiscale, internationale et territoriale. »

Pourquoi un autre Institut de recherche?

Pour opérationnaliser cette préparation du projet de pays, PKP entend créer un « Institut québécois de recherche appliquée sur l’indépendance dont le mandat sera d’effectuer des études, visant à démontrer les avantages concrets de l’indépendance, à identifier les pertes causées par le régime canadien et à identifier les gestes devant conduire à l’indépendance du Québec. » On remarque encore une fois l’idée qu’il faut faire ardemment la promotion de l’indépendance avant de se mettre les pieds dans les plats référendaires, de démontrer l’avantage économique de l’indépendance pour les gens ordinaires, et de déterminer les gestes de rupture, « une série d’actes d’État édifiant le pays réel ».

La principale fonction de cet Institut de recherche consiste à consolider l’hégémonie de PKP sur les intellectuels souverainistes. Certains souligneront qu’il existe déjà des groupes de la société civile qui remplissent cette fonction de recherche fondamentale, comme Les intellectuels pour la souveraineté (IPSO), la Société Saint-Jean-Baptiste, l’Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC) et la nouvelle coalition des Organisations unies pour l’indépendance (OUI Québec), et qu’il faudrait plutôt travailler avec les forces existantes. C’est là ignorer la stratégie évidente de PKP qui consiste à ramener les intellectuels sous son giron, c’est-à-dire à faire travailler les forces idéologiques sous sa gouverne personnelle. En observant l’enthousiasme de certains professeurs et chercheurs, il ne fait pas de doute que la puissance du futur dirigeant qui sera à l’écoute de ses fidèles conseillers exercera une grande séduction sur l’intelligentsia.

« L’Institut québécois de recherche appliquée sur l’indépendance s’imposera comme un “instrument puissant de recherche au service de l’idée d’indépendance, du projet d’indépendance”, a fait valoir le directeur du contenu de la campagne de PKP, Daniel Turp. “C’est une voie intéressante pour des chercheurs qui veulent vraiment démontrer que le Québec est viable. On l’a toujours dit. On l’a toujours dit, mais là on va le prouver encore, mais de façon encore plus convaincante”, a-t-il affirmé aux journalistes. Le constitutionnaliste a l’assurance que les efforts déployés par l’équipe de chercheurs contribueront à accélérer la cadence vers le pays du Québec. “Des documents, c’est utile quand la personne qui les a commandés […] a la volonté de faire le pays. […]. Moi, je pense que c’est assez clair que Monsieur Péladeau, s’il est chef, veut faire l’indépendance”, a-t-il conclu. »[4]

Alors que le PQ était en panne d’idées depuis de nombreuses années et que la société civile commençait à prendre le relais des partis politiques dans la mobilisation, la fabrication du discours et la production des argumentaires, ce nouveau think tank permettra de concentrer dans un même laboratoire de recherche la crème des cerveaux souverainistes afin de redonner à PKP un « leadership moral et intellectuel » sur un mouvement en panne de repères. Ce cercle de réflexion ne sera évidemment pas élu démocratiquement, mais représentera une garde rapprochée de volontaires-experts qui pourront élaborer en privé les recettes magiques du parti. Autrement dit, avant de mener une guerre de mouvement qui consiste à conquérir rapidement le pouvoir d’État, PKP mènera une guerre de position, c’est-à-dire une lutte idéologique opérant au sein de la société civile par la construction du consentement populaire à son projet de pays, une « nouvelle vision du monde » élaborée par une expertocratie travaillant à son service personnel.

Recoller les morceaux du bloc historique

Le PQ se mettra donc en mode « propagande » dès 2015, et déterminera quelle sera la stratégie définitive à l’aube des élections de 2018 en fonction des suggestions des experts. PKP emprunte donc l’attitude du nouveau Bloc québécois de Mario Beaulieu qui consiste à mener une lutte idéologique permanente pour l’indépendance, mais en y ajoutant l’artillerie lourde du milliardaire, de son équipe d’experts et de son parti. « Dans cette perspective, la promotion de l’indépendance ne doit plus être pas traitée comme un enjeu distinct de l’action quotidienne du Parti Québécois, mais doit servir de grille d’analyse dans l’évaluation de l’ensemble des politiques de l’État du Québec. » Cette promotion déterminée du projet indépendantiste ne se limitera pas à l’action d’un seul parti, mais débordera du PQ pour tisser des collaborations plus étroites avec diverses organisations. Ainsi, PKP s’engage à « entreprendre un dialogue avec l’ensemble des partis et mouvements politiques et organisations de la société civile ».

Ce faisant, le PQ cherche à redevenir le « navire amiral du combat pour faire du Québec un pays » qu’il « a été, est et devra demeurer ». Si la crise de leadership de Pauline Marois en 2011 amena la création de différentes initiatives citoyennes et politiques qui ont essayé de porter le projet indépendantiste hors du navire amiral pendant un certain temps, par exemple le Nouveau mouvement pour le Québec (NMQ), les États généraux sur la souveraineté et Option nationale, ces derniers seront invités à participer à une « stratégie commune et mettre en œuvre une campagne immédiate et permanente du Parti Québécois et de l’opposition officielle en faveur de l’indépendance. » Autrement dit, alors qu’une pluralité de groupes de la société civile était en train de prendre le lead politique et idéologique du mouvement souverainiste que le PQ avait perdu ces dernières années, la situation sera maintenant renversée. Les flottilles seront appelées à opérer la grande « convergence nationale » dans un parti unique, sous la bonne gouverne d’un nouveau capitaine qui saura amener le navire amiral à bon port. L’hégémonie de PKP sur le Bloc, le NMQ, le OUI Québec et Option nationale permettra de recoller les morceaux du « bloc historique » du mouvement souverainiste qui entra en crise en 2011.

Des acteurs déstabilisés

Devant cette reconfiguration des forces souverainistes qui prendra forme dans les prochains mois, comment se positionneront les autres joueurs? À l’interne, les autres candidat(e) s de la course à la chefferie auront peu de minutions face à leur adversaire. PKP devancera Bernard Drainville sur son propre terrain en parlant d’indépendance non pas dans un premier mandat, mais avant 2018, en réalisant concrètement l’indépendance du Québec sans s’engager à tenir un référendum. Tour de force. PKP répliquera ensuite aux attaques de Martine Ouellet et Alexandre Cloutier qui lui reprochent son flou artistique sur sa démarche en les accusant de s’embourber dans la mécanique référendaire et d’attendre le « Grand soir », alors que lui posera les jalons du pays réel dès son arrivée au pouvoir. Il sera certes critiqué pour ses élans antisyndicaux et les problèmes éthiques soulevés par l’Empire Québecor, mais il aura le consentement d’une horde d’intellectuels qui voudront travailler pour lui à son Institut de recherche; le Prince a maintenant ses conseillers.

Ainsi, PKP ne va pas gagner la course à la chefferie du PQ uniquement parce qu’il aura été l’homme jouissant du plus grand capital économique et médiatique, mais parce qu’il aura en sa possession la meilleure stratégie politique pour mettre ses adversaires K.O. et aspirer sérieusement à gouverner le Québec en 2018. La course à la chefferie du PQ est idéologiquement terminée.

De son côté, Couillard essaie déjà de montrer que PKP fait un cadeau aux libéraux en s’engageant fermement à faire l’indépendance dans un premier mandat. « C’est un concours entre les candidats pour savoir lequel est le plus radical pour la séparation du Québec, a-t-il dit. La question c’est : référendum, souveraineté, séparation, ça va être ça. Là, ils vont dire : “Non, non, non, non. Ce ne sera pas ça, ça va être autre chose.” Non, non. C’est ça la question déjà pour 2018. Alors, formidable! »[5] Or, même si le PLQ prétendra que le PQ s’engage à tenir un référendum, PKP aura toute la facilité du monde à montrer qu’il ne tiendra pas de référendum, mais essayera de donner de nouveaux pouvoirs au Québec dans une foule de domaines consensuels, comme la souveraineté alimentaire, culturelle et fiscale. Comme une large partie de la société québécoise n’endosse pas un fédéralisme militant, mais plutôt un nationalisme autonomiste et un certain conservatisme fiscal, le « projet de pays » élaboré par les experts de l’Institut de recherche sera taillé sur mesure pour faire plaisir aux Québécois. Une réaction forte aux mesures d’austérité du gouvernement libéral – qui affecteront gravement l’économie québécoise dans les années à venir – poussera sans doute une partie de la population à endosser des projets de relance économique visant à combler l’insécurité des classes moyennes.

De son côté, la CAQ aura beaucoup de difficulté à se démarquer de la nouvelle mouture du PQ et à contrer l’influence médiatique de PKP. Le réflexe de François Legault sera peut-être d’attaquer l’intégrité morale de son adversaire, mais sa position de faiblesse le poussera peut-être à essayer de négocier une entente électorale. Comme il a été souligné dans un article précédent, l’idée de saucissonner la souveraineté en de multiples morceaux permettrait de créer de nouvelles institutions publiques, d’exiger de nouvelles compétences sur des secteurs particuliers comme les télécommunications et même de créer des alliances entre la CAQ et PKP qui aura décidé de laisser de côté le casse-tête référendaire. En effet, même s’il est trop tôt pour déterminer le degré de probabilité d’une alliance potentielle entre les deux formations nationalistes sur les bases de la souveraineté culturelle par exemple, l’abandon du référendum ouvre la porte à des négociations avec des partenaires sur des points précis. Comme « la démarche visant à conduire le Québec à l’indépendance nationale » reste à « définir au terme des travaux de recherche et de réflexion et avant la prochaine élection générale », PKP peut nous réserver une suite banale, une main pleine ou une flush royale à l’aube des élections de 2018.

De son côté, Québec solidaire se retrouvera dans une situation délicate. S’il refuse abruptement de participer à une stratégie commune et à mettre en œuvre une campagne immédiate et permanente avec le Parti Québécois et les autres organisations indépendantistes de la société civile, il sera ipso facto marginalisé au sein du mouvement souverainiste en refusant une campagne pluraliste pour le « OUI ». S’il accepte d’y participer, alors il se retrouvera comme une flottille au sein d’une armée enthousiaste sous la direction du capitaine du navire amiral. Il devra se positionner par rapport aux différentes études de l’Institut de recherche appliquée sur l’indépendance, et répondre plus rapidement et efficacement au PQ qui élaborera son propre projet de pays d’ici les prochaines élections, avec de puissantes ressources intellectuelles et financières. QS n’aura pas réussi à capter les forces progressistes et indépendantistes d’Option nationale, qui retourneront en majorité au sein du vaisseau mère. Comment élaborer une stratégie de gauche indépendantiste efficace devant une telle situation?

À qui le Québec?

On peut certes attaquer PKP sur le fait qu’il s’agit d’un grand patron antisyndical qui demeure propriétaire d’un grand empire médiatique, ou qu’il appliquera sans doute des mesures d’austérité une fois au pouvoir parce qu’il ne remet pas en question la logique néolibérale. Bien qu’il soit nécessaire d’attaquer le PQ sur son flanc gauche, il n’en demeure pas moins que plusieurs progressistes seront encore fascinés par la puissance du leader et voudront un pays même s’il faut encore faire quelques « sacrifices » pour la bonne cause. L’autre stratégie consiste à attaquer PKP sur la question nationale. Or, comment proposer un contre-discours indépendantiste dans un contexte où le PQ est en voie de redevenir le navire amiral du mouvement souverainiste en proposant une campagne permanente pour l’indépendance et même un projet de pays en prime?

Une piste d’action consiste à poser la question suivante : qui élaborera le projet de société, et à qui appartiendra le Québec? Aux gens du pays ou bien à PKP? Aux Québécois et Québécoises, travailleurs et travailleuses, gens des régions, citoyens et citoyennes, membres des communautés culturelles et Premières Nations, ou bien aux élites politiques et économiques? Le talon d’Achille de la stratégie de PKP réside précisément dans le mandat de l’Institut de recherche appliquée sur l’indépendance dont les travaux « porteront sur la définition du pays, par l’élaboration d’une Constitution québécoise provisoire et sur les modalités d’établissement et de fonctionnement d’une Commission spéciale chargée de rédiger la Constitution d’une République québécoise indépendante, de langue française et laïque. » Ainsi, PKP ne proposera pas une simple Charte des valeurs québécoises version Drainville, mais une Constitution provisoire élaborée en vase clos par les conseillers de son groupe de réflexion privé, puis confiera la rédaction de la Constitution d’une République indépendante à un comité spécial d’experts dont il restera l’ultime maître.

Or, la République repose sur le principe de la souveraineté populaire, le peuple devant être l’unique auteur de sa propre Constitution. Ce n’est pas à une petite élite de technocrates et de politiciens professionnels de rédiger les bases du projet de pays, mais à une Assemblée constituante citoyenne et indépendante des partis qui devra définir, à travers une large démarche de démocratie participative, le statut politique du Québec, les valeurs, droits et principes sur lesquels doit reposer la vie commune, ainsi que la définition de ses institutions, les pouvoirs, les responsabilités et les ressources qui leur sont délégués. Pour faire simple, ce n’est pas à un chef ou à un think tank privé de définir le projet de pays que nous voulons, mais aux gens qui vont l’habiter. À qui le Québec? À nous ou au 1 %? Comme PKP a déjà commencé à employer le langage de la souveraineté populaire et de la république, il est urgent que la gauche ne laisse pas ses adversaires récupérer ces thèmes en les vidant de leur sens. Le projet de pays doit être élaboré directement par les citoyens et citoyennes, et non par un petit groupe d’intellectuels au service d’un Prince.

 

[1]Simon-Pierre Savard-Tremblay, Le souverainisme de province, Boréal, Montréal, 2014, p.131

[2]Ibid., p.139–140

[3] Ibid., p.208

[4] http://www.ledevoir.com/politique/quebec/431636/2018-pkp-solliciterait-un-mandat-pour-le-pays

[5] http://www.ledevoir.com/politique/quebec/431662/referendum-pkp-fait-un-cadeau-inespere-aux-liberaux-croit-couillard

 

 

 

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Le capitalisme canadien soluble dans l’impérialisme]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14604 2015-02-16T12:51:34Z 2015-02-16T12:50:39Z De prime abord, le Canada ne semble guère se qualifier comme pays impérialiste. Il ne domine aucun autre pays politiquement ou économiquement. Il n’a pas la capacité militaire et diplomatique pour protéger les intérêts des multinationales canadiennes à l’étranger. Son économie est structurellement liée à celle des États-Unis, tant par les débouchés pour ses produits que par l’interconnexion des conseils d’administration d’entreprises, dont bon nombre sont des filiales. Tout au long de son histoire, le Canada a plutôt subi les pressions des impérialismes britannique et étatsunien.

Malgré cela, une classe capitaliste autochtone désireuse de poursuivre ses propres intérêts est parvenue à se constituer. Assez rapidement, ses activités ont débordé les frontières nationales, appliquant les modèles d’affaires utilisés par les autres puissances économiques. L’expansion à l’étranger de ces capitaux s’est surtout orientée dans les finances, avec l’implication des banques canadiennes dans les Caraïbes, mais aussi dans les utilités publiques, parallèlement à leur développement à domicile. Le cas de Brascan, une entreprise canadienne implantée pendant plusieurs années au Brésil, vient à l’esprit. Ce conglomérat, surnommé « la pieuvre canadienne » par les Brésiliens, contrôlait la production d’électricité et de gaz, les transports urbains, les téléphones. Il avait un pied dans la plupart des branches industrielles avant son désengagement et ne se gênait pas pour collaborer avec la dictature militaire alors en place au Brésil.

Plus récemment, les transformations affectant l’environnement économique, un processus qu’on peut condenser sous le vocable de mondialisation néolibérale, ont fourni au capital canadien un tremplin pour une expansion extérieure sans précédent. Cette expansion se fait dans des domaines aussi variés que les télécommunications, le commerce de détail, mais aussi les ateliers de misère en Amérique centrale. Pour l’essentiel, ces investissements directs canadiens se concentrent dans trois domaines : les finances et assurances, les industries extractives et la gestion des sociétés. En termes de valeur marchande, ces investissements directs totalisent plus de 1 258 milliards de dollars, auxquels il faut ajouter les investissements de portefeuille (1 273 milliards). Tant et si bien que le Canada commence à afficher depuis la fin de 2013 une position d’actif net dans son bilan des investissements internationaux. Dit autrement, le Canada est en passe de devenir un pays rentier.

Les gouvernements successifs à Ottawa, libéraux ou conservateurs, ont mis l’épaule à la roue pour appuyer ce mouvement. Outre les mesures de déréglementation, ils ont aboli les restrictions sur les placements à l’étranger des fonds de pension au début des années 2000, multiplié les accords bilatéraux de libre circulation des biens et des capitaux, encouragé « l’inversion fiscale » à l’avantage des multinationales américaines en abaissant à 15 % le taux d’imposition des profits, facilité l’évasion fiscale en signant plusieurs conventions avec des îles antillaises reconnues comme paradis fiscaux. Est-il normal que trois de ces localités (la Barbade, les îles Caïmans et les Bermudes) absorbent plus de 100 milliards de placements canadiens? Doit-son s’interroger sur le fait que le Luxembourg, avec 30 milliards d’investissements, se classe au second rang derrière la Grande-Bretagne comme principale destination européenne des investissements directs canadiens? Au moment où le gouvernement se dit pénalisé par la perte de revenus, comment se fait-il qu’on permette ce détournement de fonds sur une aussi grande échelle?

Parallèlement, le Canada s’est constitué comme un relais privilégié pour les capitaux d’un peu partout en offrant aux sociétés minières une législation de complaisance, comme le Panama pour l’enregistrement des navires. En effet, en raison du laxisme dans la détermination du statut de compagnie canadienne et de la défaillance du gouvernement canadien concernant des activités à l’étranger de ses citoyens corporatifs, les capitaux miniers du monde entier transitent par le Canada. En effet, 60 % de la capitalisation boursière mondiale de l’industrie passe par les places financières canadiennes. Les trois quarts des sociétés d’exploration et d’exploitation minière de la planète transigées en bourse ont leur siège social au Canada. Sans doute, cela fait mousser les indices boursiers, mais cela débouche aussi, dans de nombreux cas, sur des comportements délinquants qui sont condamnés et condamnables : destruction de l’environnement et de terres agricoles, déracinement de populations, mépris des populations locales, complicité dans des activités qui violent les droits humains, utilisation de milices paramilitaires pour protéger les sites miniers, exactions de tout genre, etc.

De nos jours, l’impérialisme s’apparente davantage à un système mondial de rapports de domination et d’exploitation. Les capitalistes canadiens, tout en poursuivant leurs intérêts propres, profitent de ce système, tout en contribuant à sa consolidation, au point de tendre à s’y dissoudre.

Février 2015

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[L’Afrique devant l’impérialisme]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14588 2015-02-08T15:56:36Z 2015-02-13T12:49:37Z On a l’impression que ça bouge en Afrique actuellement. Comment comprendre les événements actuels en regard avec l’irruption des mouvements populaires?

Il n’y a pas si longtemps, les médias nous montraient des milliers de Tunisiens et de Tunisiennes en liesse, ravis d’avoir renversé le régime. Peu après, l’insurrection égyptienne forçait le départ du dictateur Moubarak, au pouvoir depuis 30 ans. Un peu partout sur le continent, de Johannesburg à Lagos en passant par Addis-Abeba, la colère des masses a fait irruption. Pour faire échec à ce mouvement populaire, les pays occidentaux ont planifié l’invasion de la Libye, sous le couvert de l’humanitarisme. L’OTAN, ce dispositif au service de l’oligarchie financière de la planète, tente d’éradiquer cette montée de l’anti-impérialisme en Afrique, mais en réalité, la vague de résistance est loin d’être terminée[1].

Pourquoi l’Afrique est-elle dans l’épicentre de la résistance?

L’idée de se tenir debout pour défendre ses droits est profondément enracinée en Afrique; on l’a constaté lors de la lutte contre l’apartheid, une lutte qui continue encore aujourd’hui. L’apartheid représentait le capital impérial sous sa forme raciste. Aujourd’hui, alors que les structures formelles du pouvoir de la minorité blanche ont été brisées, la réalité de l’Afrique australe, c’est qu’elle est un espace où se pratique une immense exploitation. Dans un sens, c’est en Afrique que sont en place les pires formes d’exploitation capitaliste. Le pillage des ressources humaines et matérielles, la biopiraterie, l’apartheid médical, la surexploitation des travailleurs et des femmes, la manipulation et la violence exercée sur les jeunes, les agressions militaires et plusieurs autres formes d’oppression sociale interagissent dans une spirale de crises. Les Africains subissent également le choc de la destruction environnementale et des changements climatiques. Toutes les résistances à ces assauts constituent la base sur laquelle se développe le front anti-impérialiste africain.

Quel est le lien entre la vague de résistance actuelle et celle des années 1950–60? 

Déjà en 1966, Amilcar Cabral avait décrit l’impérialisme comme « la piraterie transplantée des océans à la terre ferme, piraterie réorganisée, consolidée et adaptée à l’objectif de l’exploitation des ressources matérielles et humaines de nos peuples »[2]. Pour lui, l’impérialisme était essentiellement un phénomène de pillage et de vol mis en place dans la course pour le contrôle de l’Afrique. Cette situation, amorcée avec l’implantation des comptoirs commerciaux et le trafic des esclaves au 16e siècle, provoqua une sérieuse saignée démographique, dont le résultat fut l’affaiblissement de l’Afrique au moment où le capitalisme européen prenait son envol. Lors de la conférence de Berlin (1885), les grandes puissantes découpèrent le continent en zones d’influences. Plus tard cependant, les contradictions interimpérialistes firent en sorte que des guerres en Afrique furent le prélude aux guerres européennes du vingtième siècle, prévues par ailleurs par Lénine. Walter Rodney, un chercheur-militant guyanais, a démontré comment l’impérialisme « moderne » s’est transformé sur une base raciste pseudo-scientifique, religieuse et culturelle[3]. Jusqu’à aujourd’hui, cette réalité se perpétue via des interventions militaires, comme on le constate au Tchad, en République centrafricaine, au Mali, en Côte d’Ivoire. Dans la résistance anti-impérialiste actuelle, de nouveaux mouvements ont repris le combat des mouvements de libération nationale. Ils émergent des luttes pour la justice réparatrice, la paix, la vie, la santé et le sauvetage de l’environnement naturel. Certes, celles-ci s’inspirent de la résistance qu’ont incarnée Nelson Mandela, Wangari Mathaai et Patrice Lumumba. Partout en Afrique et particulièrement en Afrique du Sud, les militants et les intellectuels se sont mobilisés pour condamner l’intervention de l’OTAN en Libye et l’établissement des bases du US Africa Command (AFRICOM), une structure militaire dédiée à contrôler le continent africain, dénoncée par plusieurs leaders africains tels Mandela et Desmond Tutu[4].

Quelle est la place du racisme dans le déploiement impérialiste en Afrique?

Selon Rodney, dès la traite des esclaves, de nouvelles « théories » justifiaient la hiérarchie entre les êtres humains, relayés par les philosophes des Lumières et grandes découvertes scientifiques et techniques qui affirmaient la suprématie blanche. Lénine a bien vu que l’impérialisme changeait la donne, en intégrant une partie du prolétariat dans le dispositif de la domination. Il appelait cette couche l’« aristocratie ouvrière ». En Allemagne à l’époque, l’idéologie réactionnaire de la race prit de l’importance. Le « Volk » (le peuple) allemand était supérieur aux autres. D’ailleurs, le colonialisme allemand a « expérimenté » le génocide en Namibie au début des années 1900, avant de le mettre en pratique en Europe. Le même phénomène était à l’œuvre en Angleterre. On avait inculqué aux classes populaires l’idée que certains territoires et certains peuples avaient « besoin » d’être dominés. C’est alors que le vocabulaire de la culture impérialiste s’est « raffiné » : « races inférieures », « peuples subalternes », etc. En réalité, la philosophie de la suprématie blanche a codifié les idées du darwinisme social (la « survie des plus forts »), l’individualisme abrasif, le sexisme, l’inviolabilité du marché, la propriété privée et le credo que « tout le monde peut s’en sortir ».

N’est-ce pas l’héritage d’Edward Saïd que d’avoir expliqué le rôle de la culture dans cette entreprise de domination?

Il avait en effet bien expliqué l’impact de cette culture impériale sur la conscience des peuples[5]. Dans le même sens qu’Amilcar Cabral, Saïd décrivait l’impérialisme comme un système qui définit ce que l’on pense, ce que l’on imagine, au point où il devient normal d’envahir, de déposséder et de contrôler la vie des autres. Sa contribution a été d’expliquer le rôle de la culture dans la mise en place du système contemporain de dominations impériales et dans ce que j’appelle maintenant la culture globale des armements qui lie ensemble les barons de Wall Street et leur financiarisation de l’économie mondiale aux fabricants d’armes, aux faiseurs d’images, aux gestionnaires de l’information, aux contractants de l’armée, aux entrepreneurs politiques, au système de financement des universités et aux experts humanitaires.   

Comment expliquer la perpétuation de la domination malgré la décolonisation?

Après 1945, les États-Unis sont devenus dominants. Ils ont établi une série d’alliances pour maintenir sous une forme moderne le colonialisme, parfois en collusion avec les anciens empires coloniaux (France et Angleterre), parfois via des dictatures locales, celle de l’apartheid en Afrique du Sud par exemple. Quand ce dispositif a faibli au tournant des années 1980, les États-Unis se sont retrouvés dans l’eau chaude. Les Africains leur reprochaient beaucoup le fait qu’ils avaient permis la prolongation du régime de l’apartheid. Par la suite, les États-Unis ont promu l’idée que l’Afrique était « instable », qu’il fallait la « sécuriser ».

Que s’est-il passé en Libye en 2012?

Les États-Unis n’avaient pas confiance dans le leadership libyen. Dans le contexte des insurrections populaires en Tunisie et en Égypte, ils ont pensé qu’il était nécessaire d’intervenir via l’OTAN, qui est un outil des États-Unis. L’OTAN a envahi la Libye sous prétexte de sauver la population, mais depuis l’invasion, 20 fois plus de Libyens sont morts que durant le règne de Kadhafi. La société est gérée par 1 700 milices appuyées sur 250 000 d’hommes armés partout dans le pays. La forme de cette intervention a toutefois été différente de celle utilisée en Afghanistan, en misant sur l’utilisation systématique de bombardements aériens, les attaques par des drones, l’utilisation de supplétifs locaux, de contracteurs militaires privés et de milices armées. En Libye, ces nouvelles manières de faire la guerre étaient nécessaires vu l’hostilité des citoyens en Europe et en Amérique du Nord face aux aventures militaires. Parallèlement, les médias font campagne pour propager l’image du « danger terroriste », pour justifier d’autres interventions militaires.

Les impérialismes sont-ils en train de préparer un nouvel assaut contre l’Afrique?

La rivalité interimpérialiste entre les Européens et les États-Unis s’accentue depuis la crise financière de 2008. Il y a aussi le fait que les « vieux » impérialismes sont en déclin devant la montée de certains États d’Asie et d’Amérique latine. Ces États deviennent plus puissants économiquement. Ils construisent leurs propres structures régionales. Ils n’ont cependant pas les moyens militaires capables de faire face à la puissance des États-Unis. Lors de la mise en place de l’AFRICOM, les objectifs explicites étaient de protéger les ressources stratégiques dont l’Afrique dispose en abondance, et qui sont convoitées par des puissances émergentes comme la Chine, l’Inde et la Russie[6].

Que dire de la Chine? 

Les médias occidentaux parlent beaucoup d’une « offensive » chinoise en Afrique. On les dénonce pour l’accaparement des terres, les investissements et de l’utilisation massive de main– d’œuvre africaine. En réalité, c’est exagéré. La Chine est davantage investie en Europe et aux États-Unis qu’en Afrique. Certes, l’Afrique devient une puissance, mais en gros, elle reste subordonnée en tant que réservoir de main-d’œuvre à bon marché pour les entreprises occidentales. En Afrique par ailleurs, la Chine est souvent (et justement) critiquée pour la manière dont elle traite les travailleurs et pour son indifférence devant les impacts environnementaux des projets d’infrastructures.

Qu’en est-il de l’anti-impérialisme en Afrique?

Depuis la Ligue anti-impérialiste de 1927 jusqu’au projet de Bandoeng et au Mouvement des pays non-alignés[7], les peuples africains ont été à l’avant-garde de la lutte contre le colonialisme, le racisme et l’apartheid. Des résistances de Soweto contre l’apartheid jusqu’aux manifestations massives qui ont forcé le renversement de Moubarak en Égypte, les luttes n’ont jamais cessé. Tout cela envoie un fort message au reste du monde. Selon Desmond Tutu, le concept africain de l’Ubuntu doit être intégré dans la culture de la résistance à l’échelle mondiale. L’Ubuntu dit que l’humanité de chacun est celle de tous. Seule la solidarité peut sauver la planète. C’est d’ailleurs dans ce contexte que la participation africaine à la lutte pour la justice climatique devient de plus en plus importante. On le voit au Nigeria où les populations du delta combattent les entreprises rapaces et le gouvernement. L’impérialisme se sent menacé et tente de bloquer le mouvement, notamment via les interventions militaires. L’un des défis des forces anti-impérialistes dans le monde est de résister au chauvinisme et au racisme qui dressent les peuples les uns contre les autres sur la base de la religion, de la race, du sexe ou de la nationalité. La lutte pour la paix et la reconstruction, en Afrique comme ailleurs, pose les jalons d’un autre monde.

Comment la gauche a-t-elle résisté à ce racisme institutionnel?

Les socialistes ont mis du temps à se détacher de cette vision, car eux-mêmes pensaient que l’histoire du monde était linéaire et que l’Afrique, comme l’Europe, devait passer à travers des étapes inévitables, « universelles », passant du communalisme, de l’esclavage, du féodalisme, du capitalisme, avant d’avancer vers le socialisme. Tout cela s’est effrité entre la Première et la Deuxième Guerre mondiale. Encore aujourd’hui cependant, le racisme reste prédominant dans le système de domination occidentale et entrave le développement de la solidarité internationale entre les luttes en Europe et en Amérique du Nord et celles des peuples opprimés en Afrique. Certaines composantes de la gauche restent encore à l’écart, notamment pour exiger la justice réparatrice face aux crimes du colonialisme et de l’esclavage. Pourtant, le nouvel internationalisme qui ressort des mouvements environnementaux, des organisations contre les ateliers de misère et d’autres initiatives en cours fait en sorte, au-delà de l’afropessimisme des médias d’information, que les travailleurs et les étudiants d’Europe et d’Amérique du Nord prennent conscience de ce que d’aucuns qualifient de renaissance africaine »[8]. Comme chacun le sait, les États-Unis sont présentement en déclin. Des citoyens américains en nombre croissant s’élèvent contre l’impérialisme qui est en même temps raciste et masculiniste et qui devient une sorte de « super impérialisme »[9]. Le défi est de placer la classe dominante face à ses responsabilités, de la rendre imputable, un peu comme cela a été fait dans les années 1960 avec le mouvement pour les droits civiques. Une nouvelle alliance militante avec l’Afrique est nécessaire, inspirée des progressistes et révolutionnaires des décennies précédentes, tels Martin Luther King Jr., Malcolm X, C.L.R. James et Leonard Pelletier[10]. La gauche doit capitaliser sur et approfondir ces traditions anti-impérialistes

Février 2015

Horace G. Campbell a publié en 2013 Global NATO and the Catastrophic failure in Libya, Lessons for Africa in the Forging of African Unity, Monthly Review Press. D’origine jamaïcaine, il est professeur de science politique à l’Université de Syracuse (État de New York).

 

[1] Horace G. Campbell, Global NATO and the Catastrophic failure in Libya, Lessons for Africa in the Forging of African Unity, Monthly Review Press, New York, 2013

[2] Amilcar Cabral, L’arme de la théorie, Paris, Maspéro, 1975. Cabral était le dirigeant de la lutte de libération nationale en Guinée-Bissau. Il a été assassiné par les colonialistes portugais en 1973.

[3] Walter Rodney, “The Imperialist Partitioning of Africa, ”Monthly Review, Avril 1970. Rodney, un leader populaire en Guyane, a été assassiné en 1980 à la suite de son implication dans le mouvement démocratique et anti-impérialiste.

[4] L’AFRICOM est responsable des opérations militaires américains dans 53 États africains. Elle dispose de forces terriennes, navales et aériennes et d’un réseau de bases militaires sur le continent.

[5] Edward W. Saïd, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, éditions du Seuil, 1978. Palestinien d’origine et citoyen des États-Unis, Saïd est décédé en 2003 après une intense vie littéraire et politique en faveur des droits des Palestiniens.

[6] Allison Ayers, « Beyond Myths, Lies and Stereotypes: The Political Economy of a new– Scramble for Africa », New Political Economy, 18(2), 2013.

[7] La ligue anti-impérialiste résulta d’un congrès convoqué à Bruxelles en 1927 par la Troisième Internationale avec l’appui d’intellectuels prestigieux dont Albert Einstein, Félicien Challaye, Henri Barbusse et Romain Roland. La conférence de Bandoeng en 1955 réunit les représentants de 29 pays africains et asiatiques à l’appel des leaders de l’Égypte, de l’Inde, de la Chine, de l’Indonésie. De cette conférence est né le Mouvement des pays non-alignés dans le but d’assurer  « l’indépendance nationale, la souveraineté, l’intégrité territoriale et la sécurité des pays non alignés dans leur lutte contre l’impérialisme, le colonialisme, le néocolonialisme, la ségrégation, le racisme, et toute forme d’agression étrangère, d’occupation, de domination, d’interférence ou d’hégémonie de la part de grandes puissances ou de blocs politiques » et de promouvoir la solidarité entre les peuples du tiers monde. Il regroupe actuellement 120 États.

[8] Firoze Manjii and Sokari Ekine, The African Awakening: Emerging Revolutions, Fahamu Books, Oxford 2012.

[9] David Harvey, The New imperialism, Oxford University Press, 2003.

[10] Martin Luther King (né en 1929) a mené la campagne pour les droits civiques aux États-Unis et est mort assassiné en 1968. Malcom X a commencé son activité politique avec les « Black Muslims » (une secte religieuse) pour devenir l’inspirateur des mouvements afro-américains des années 1960. Il a été assassiné en 1965. Né à Trinidad en 1901, Cyril Lionel Robert James a organisé des mouvements anticapitalistes aux États-Unis et écrit de nombreux ouvrages, dont le plus connu est les Jacobins noirs (1938). Pelletier, un leader du American Indian Movement qui lutte pour les droits des autochtones, a été condamné à la prison à vie en 1977 à la suite d’affrontements entre autochtones et policiers sur la réserve de Pine Ridge au Dakota. Une campagne est en cours aux États-Unis et dans le monde pour exiger sa libération.

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CAP-NCS <![CDATA[De l’hydre chancelante à l’aveuglement d’Héphaïstos]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14581 2015-02-08T16:01:02Z 2015-02-11T12:39:30Z Comment un rapport gouvernemental sans couleur, sans odeur et sans saveur, neutralisé jusqu’à l’émasculation, peut-il susciter une position politique aux accents poétiques? Je n’en sais rien, mais c’est plus fort que moi! En route contre le Rapport Demers…

Les Barbares contre la cité

We are under attack ! Et les Barbares ne sont plus aux portes de la cité, ils sont désormais en son centre. Au pouvoir. Contre elle. Contre la cité. Dans leur stratégie de choc visant à tout ébranler, l’objectif est partout le même et sans ambiguïté : rendre effectives, dans le concret de la réalité, les prémisses abstraites à partir desquelles leur position est assurée; une société sans passé, sans avenir, tout entière ici et maintenant engagée dans une guerre de tous contre tous – traduction sociologique de l’idée économique de la concurrence insufflée dans tous les pores d’une économie de marché.

Un objectif, un seul moyen, aussi : déconstruire les institutions. Parce que les institutions portent en elles, sédimentées, comme des traces toujours réactivées, les luttes et les espoirs du passé. Parce que les institutions recueillent en elles un projet de société, le projet de faire société, d’être une société, non un strict marché. Parce que les institutions incarnent en elles un idéal de civilisation, une chose à inventer, à ériger, à… instituer! Les Barbares contemporains, cravatés et cotés en bourse, n’opposent plus une institution à une institution : ils proposent, ils imposent la destruction de toutes institutions, conditions de possibilité d’un « faire-société », d’un projet de société, d’un idéal de civilisation. Ils ne proposent pas la fin d’un monde, ils imposent la fin du monde.

We are under attack, et tant que dans nos quiétudes feutrées nous n’aurons pas la conscience claire de cette menace, les Barbares gagneront du terrain. Et de ce terrain miné, ils en tireront les conséquences : leurs prémisses abstraites étaient justes, la preuve, nous nous entretuons…

Le Cégep, un fabuleux monstre à trois têtes

On nous disait naguère « instituteurs » et « institutrices » parce que notre tâche consistait précisément à instituer, à inventer, à ériger quelque chose; ériger l’enfant au statut de membre de la collectivité selon l’idéal de civilisation qui la guide. Le Rapport Parent, socle constitutionnel de notre système d’éducation, était empreint de cette idée : « À l’école, chaque nouvelle génération recueille l’héritage de connaissances et de vertus intellectuelles et morales que lui lègue la civilisation humaine; l’enfant s’y forme aussi en vue de la société de demain. (…) L’éducation doit donc à la fois s’enraciner dans la tradition et se projeter dans l’avenir », peut-on y lire dans le chapitre intitulé L’humanisme contemporain et l’éducation. Et de là, l’assignation aux institutions scolaires de la mission de faire advenir un « type humain » à la mesure des enjeux de la société moderne. Mais quels enjeux?

Le Rapport Parent constate : le monde moderne est fragmenté en une pluralité d’univers culturels. À la « culture classique », humaniste en son sens ancien, lieu de la philosophie, des arts et des lettres, et à la « culture de masse », populaire et largement dominée par l’industrie culturelle, s’est ajouté au fil des deux derniers siècles tout un univers de « culture scientifique » et de « culture technique ». Ce sont les domaines de la connaissance issue des sciences (de la nature et humaines) et de leurs applications éventuelles (techniques et technologiques). Chacun de ces univers renvoie à et stimulent des facultés humaines particulières, nous dit en substance le Rapport Parent. Ce qui nous attend pour l’avenir, c’est le projet de les concilier.

Pourquoi les concilier? Parce que penser d’une manière distincte la spécialisation technique et la culture générale n’a pas de sens. Parce que, si la culture générale est « le garde-fou qui peut protéger la culture moderne contre les excès de la spécialisation », la spécialisation elle-même « s’appuie sur la culture générale, qu’elle enrichit et approfondit en retour ». Parce que « la civilisation ne repose pas que sur des fondements économiques, politiques et techniques, elle dépend tout autant d’une unité culturelle et spirituelle à laquelle doit contribuer l’enseignement ». Parce que, enfin, il en va de l’élargissement maximal de « l’horizon intellectuel » de l’être humain moderne : sans une initiation aux divers domaines de l’esprit, l’être humain n’habite plus que d’une manière partielle et partiale le monde qui est le sien. Un monde qui lui échappe.

Véritable monstre à trois têtes, l’institution collégiale est sans doute celle qui a hérité avec le plus de clarté de ce projet grandiose, de cet idéal invraisemblable. Monstre à trois têtes, en effet, car elle doit tout à la fois garantir une scolarisation menant au monde du travail et élargir l’horizon intellectuel en y conciliant la culture humaniste, la culture scientifique et la culture technique. Tout à la fois, permettre à la spécialisation d’être encadrée par les acquis de la civilisation et de se nourrir d’eux pour les approfondir. Tout à la fois, s’inscrire dans une société menacée par des forces désintégratrices et instituer un « type humain » capable, par ses actions autonomes, de produire les conditions de l’intégration sociale. C’est là, nous le savons d’expérience, l’effort titanesque et quotidien que nous devons déployer pour que les formations spécifique, générale et contributive se rencontrent à la croisée d’une mission commune : ériger l’étudiant au statut de membre de la collectivité à laquelle il appartient.

Bien sûr, cet idéal hérité du Rapport Parent n’a pas attendu la prise du pouvoir par nos Barbares pour commencer à s’éroder. A-t-on oublié que, dans l’acronyme CÉGEP, par exemple, le G du général ne renvoyait pas initialement aux seules disciplines de ce que nous nommons aujourd’hui la « formation générale »? Que tout ce qui n’était pas d’emblée professionnel, les disciplines de la culture scientifique, tant des sciences de la nature que des sciences humaines, notamment, était pensé comme des éléments devenus essentiels d’une culture générale dans une société moderne? Que s’il est juste que la « science sans conscience » ne soit que « ruine de l’âme », selon la formule rabelaisienne bien connue, l’esprit critique moderne, désormais indissociable du déploiement des sciences, notamment humaines, nécessite un effort de synthèse de ces « deux cultures », selon l’expression de C.P. Snow, en 1959, déjà – l’humaniste et la scientifique? À voir l’affaiblissement de la formation complémentaire qui devait précisément ouvrir à l’univers culturel scientifique, il semble que nous l’ayons oublié.

Ainsi, le Cégep s’est révélé dans le cours de son histoire être ce qu’il est vraiment : un monstre à trois têtes fabuleux, fabulé, peut-être même, et problématique; une hydre chancelante, tiraillée, oscillant jusqu’à vaciller, mais néanmoins, et justifiée par sa mission de faire advenir un « type humain » à la mesure des enjeux de la société moderne. Nous sommes les héritiers de ce projet, les porteurs de cet idéal. Toute attaque contre nous est une attaque contre ce projet, contre cet idéal.

Le Rapport Demers ou l’aveuglement d’Héphaïstos

Cette attaque contre nous a un nouveau nom. Hier, c’était Robillard, qui nous a affaiblis. Aujourd’hui, c’est Demers, qui, entre les lignes de son rapport ennuyeux, sous ses mots fades de technocrate, tente d’asséner le coup fatal. Face à notre monstre à trois têtes, fabuleux et problématique, et dans le même geste, le Rapport Demers tranche les deux premières têtes et crève les yeux de la troisième. Voilà Héphaïstos, le dieu artisan, déjà claudiquant, menacé d’aveuglement.

Qu’est-ce qui reste? Le Rapport Demers est sans pudeur : « (…) la formation de la future main-d’œuvre est un enjeu prioritaire de la société québécoise à court et à moyen terme » (p. 35). C’est le seul enjeu qui demeure une fois qu’on a passé sous silence tout le reste!

Qu’est-ce qui reste? De l’impudeur à l’indécence, le Rapport Demers franchit le pas : « Le réseau des collèges constitue un levier incontournable permettant aux organisations et aux entreprises du Québec de pouvoir recruter la main-d’œuvre dont elles auront besoin, et à la population de pouvoir se doter des compétences appropriées en lien avec l’évolution du marché québécois de l’emploi » (p. 42). C’est la seule mission qui demeure une fois qu’on a fait l’impasse sur tout le reste!

Qu’est-ce qui reste? Un marché, ses organisations et ses impératifs en lieu et place d’institutions. Des individus adaptés aux conditions de leur soumission aux aléas du marché en lieu et place d’êtres humains à même d’orienter le cours du monde. La confusion entre les intérêts (locaux, régionaux, nationaux, internationaux, qu’importe) d’une élite économique et l’orientation d’ensemble d’une collectivité donnée.

Ce qui reste? Rien. Rien d’une société. Rien d’un projet de société. Rien d’un idéal de civilisation.

Trancher les deux premières têtes? À preuve, pas un mot sur les disciplines de la formation préuniversitaire et générale, en elles-mêmes et pour elles-mêmes. C’est le tout à la formation professionnelle. L’idéal d’une alliance improbable de la culture générale et de la spécialisation est abandonné : c’est la limitation au plus strict de l’horizon intellectuel qui agit comme moteur de la proposition. Exit la culture classique; exit la culture scientifique. Ce faisant, entre les lignes, c’est exit aussi la critique de la « sélection socio-économique des élèves » qui traversait l’idéal d’une conciliation de la culture générale et de la spécialisation dans le Rapport Parent. Car les élites contemporaines, aussi barbares soient-elles, ne se priveront pas, elles, d’abreuver leurs enfants à ces univers culturels. La physique, la philosophie, la littérature ou la sociologie à Princeton, Harvard, Oxford, Cambridge, etc. Et pour les autres, invitation à l’alternance travail-études.

Trancher la première des têtes? À preuve, l’anthropologie philosophique qui se découvre au détour du rapport : l’être humain n’est pas pensé comme un être qui nécessite formation. On ne se conçoit pas un être humain qui doit, pour être humain, le devenir. On ne se représente pas l’être humain comme un « type humain » à faire advenir. Avec ce que cela implique d’humilité et d’effort d’appropriation des formes du passé dont il faut s’emparer pour les renouveler. Pour créer l’avenir. Non. Le passé est péremptoirement déclaré « déphasé » et l’avenir, corseté dans les mailles des études prévisionnistes d’Emploi Québec. Aussi conçoit-on l’être humain comme un être toujours déjà là, tout formé, avec ses besoins, ses désirs, ses délires. Là, déjà, tout formé, avec ses goûts, ses aspirations, ses aptitudes. Là, déjà, tout formé, en quête de compétences à acquérir et éventuellement à monnayer sur le marché. Là, déjà, tout formé, comme hier Dionysos sortant de la cuisse de Zeus.

Rien d’étonnant. C’est dans l’esprit du temps. Au cœur du Rapport Demers, l’individu doté de besoins, de désirs et de délires, postulat théorique abstrait essentiel à la modélisation du fonctionnement du marché par les « sciences économiques », est pensé comme un fait de nature, une donnée implacable à partir de laquelle orienter l’offre de formation. Une société? Non, des individus. Ces individus-marchandises livrés en pâture aux « organisations » et « entreprises » – les « partenaires » dans le langage d’un État qui ne veut plus Être –, véritables acteurs de ce « milieu socioéconomique auquel ils se destinent » (p. 42)! Les institutions, dans ce contexte, doivent « relever le défi de l’adaptation » (p. 130), c’est-à-dire, comme il se doit, s’« arrimer », par « ajustement continu », au « marché du travail ». D’où le clientélisme dégoulinant proposé comme horizon du système d’éducation : offrir des formations à la carte selon les volontés des individus-clients. Et surtout, selon les volontés de leurs maîtres incontestés, les seigneurs de la guerre – économique, au quotidien, militaire, lorsqu’il le faut.

Résultat? Non seulement des études non complétées qui aboutissent à une attestation ou à un certificat, mais aussi la mise en concurrence des programmes et des collèges eux-mêmes, pour attirer la « clientèle étudiante » et, par-dessus tout, satisfaire le « client final » qu’est l’entreprise régionale. Quand le « milieu socioéconomique » se décline sous le mode du « destin »…

Rien d’étonnant, encore une fois. C’est dans l’esprit du temps. Lorsque, avec l’OCDE, on réduit la connaissance à une compétence et la compétence à une « monnaie » donnant accès au travail (p. 38), on a tôt fait de se mettre en route vers la réalisation intégrale de l’essence de la monnaie : sa liquéfaction. On ne compte plus dès lors les occurrences des termes « souplesse », « flexibilité » et « adaptation » dans le Rapport Demers. Règne en maître, ici, le lexique de la fluidité. C’est que rien ne doit s’opposer aux flux du capital – fut-il du « capital humain ». Circulez, il n’y a rien à voir.

Trancher les deux premières têtes? Si ce n’était que ça! Non, il faut aussi crever les yeux de la troisième. Au cas où il y aurait encore quelque chose à voir…

Le Rapport Parent était clair et nous devons l’être à sa suite : pas question de considérer de haut la formation technique sous prétexte de la grandeur autoproclamée de la culture classique ou scientifique. Mais pas question, non plus, d’en faire une finalité en elle-même, comme si le technicien cessait d’être humain aux portes de l’usine, du bureau, du service dont il a la charge.

Le Rapport Demers aussi est clair et nous devons continuer de l’être à sa suite : ce n’est pas la « formation générale » qui est menacée, c’est le Cégep lui-même. Formation en entreprise, collège technique, extension de la formation professionnelle secondaire : la déqualification se profile à l’horizon. Quelle sera la « valeur ajoutée » des formations techniques, pour user des borborygmes de nos Barbares, si on leur arrache leur supplément d’âme qui hisse l’individu-marchandise, voué aux aléas des rapports de force économiques, au statut d’être humain-travailleur, dédié à l’autonomie? Que restera-t-il de l’idéal d’un enrichissement de la culture générale par les apports de la culture technique si on laisse à ceux qui ne pensent pas, mais comptent, le soin de fixer les normes des programmes? Que pourra bien forger Héphaïstos si, dans la nuit de son atelier, on le prive du feu sacré? Purgée de sa substance, la coquille vide de l’institution ne tiendra pas sous le poids des mythomanes de la finance. Et nous serons tous broyés.

Pour la suite du monde

En somme, le Rapport Demers ne nous propose rien de ce qui fait un monde. C’est ça, sous ses airs lyriques, grandiloquents, insoutenables pour la prose technocratique, la fin du monde : la fin des conditions par lesquelles un monde peut être un monde; un passé, un avenir; une culture, un projet. Du temps, surtout, tant sur le plan individuel qu’institutionnel, pour murir. Avec sa rhétorique de l’urgence, de l’adaptation immédiate aux transformations économiques anticipées et de la désynchronisation des durées de formation, du temps, c’est ce que ne nous offre pas le Rapport Demers. La fin du monde, sans plus ni moins, parce qu’on nous impose la destruction de l’une des institutions dans lesquelles s’était cristallisé le projet de faire un monde.

En 2012, rappelons-nous, nos étudiants nous ont servi une leçon de démocratie. Alors que le pouvoir ne se disait attentif qu’à ceux qui se taisent, tout entier à l’écoute de la majorité dite silencieuse, c’est-à-dire tout entier à l’écoute des ventripotents ventriloques qui, retirant le pain, encombrent de mots la bouche des sans-voix, ils ont osé parler, scander, hurler la défense de leur accès à l’institution. Peut-être est-il temps que nous leur montrions que nous avons appris la leçon, cette fois, pour défendre l’institution elle-même. Contre le Rapport Demers et pour la suite du monde.

Jean-François Fortier Professeur de sociologie, Cégep de Sherbrooke

Février 2015

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CAP-NCS <![CDATA[Lancement du no. 13, forum social mondial et université d’été 2015]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14593 2015-02-27T13:16:51Z 2015-02-10T01:44:34Z NCS-13-couverture

Nouveaux Cahiers du socialisme — No. 13

Lancement du numéro 13 des NCS

Les Nouveaux Cahiers du socialisme vous invitent au lancement du numéro 13 : Impérialisme au XXIe siècle. Empires et confrontations. C’est une excellente compilation de textes de Michel Husson, Maya Pal, Donald Cuccioletta, Nathalie Guay, Pierre Beaulne, Pierre Beaudet, Denyse Côté, Leo Panitch, Thomas Chiasson-LeBel, Colette St-Hilaire et bien d’autres !

Le jeudi 26 février 2015, c’est un double rendez-vous.

  • À Montréal, à 17 h 30, au Bar Les Pas Sages, 951 rue Rachel Est, pour un co-lancement avec la revue À bâbord!  
  • Du côté de Québec, un 5 à 7 avec Donald Cuccioletta comme invité, à la Librairie La Liberté, 2360 chemin Ste-Foy.  

Soyez-y pour rencontrer des auteur-es, débattre et en apprendre davantage. N’oubliez pas de transmettre l’information de l’événement à vos ami-es !

NCS-lancement-13

Forum social mondial 2015 — Tunis

En mars prochain, les NCS ont également la chance de se rendre à Tunis pour le Forum social mondial (FSM). On y présentera, au sein de l’Intellectuel collectif international des mouvements sociaux (Intercoll) un programme ambitieux divisé en trois grands points :

  • les nouveaux habits de l’impérialisme,
  • AlterChine : la Chine des résistances
  • l’avenir du Forum social mondial dans cette ère de montée des luttes.

Parmi nos invité-es et intervenant-es : Christophe Aguiton, Pierre Beaudet, Nicola Bullard, Raphaël Canet, Mouhieddine Cherbib, Josette Cole, Donald Cuccioletta, Nicolas Haeringer, Michel Husson, Widia Larivière, Kamal Lahbib, Lin Shengjing, Carminda Lorain, Gustave Massiah, Patrick Rondeau, Maristella Svampa, Moussa Tchangari, Immanuel Wallerstein, Michel Warshavsky et Chico Whitaker. Allez-vous y être ? Pour en savoir plus sur notre programmation à Tunis, contactez Élise Vaillancourt à elise.vaillancourt.ev@gmail.com.

Université populaire 2015

C’est avec beaucoup d’enthousiasme que nous préparons notre université populaire 2015 qui aura lieu du 27 au 30 août prochain à l’UQAM. Encore une fois, nous vous organisons une série d’ateliers, de conférences, de plénières et de discussions sur des sujets chauds, avec des intervenantes et des intervenants des différents coins du Québec et du Canada. Pour tout savoir des développements de notre programmation, suivez-nous sur notre site Web et sur les médias sociaux :

Finalement, il est toujours temps de vous abonner à la revue et de recevoir le numéro 13 à votre domicile : nous avons de très bons tarifs pour les étudiantes et les étudiants et des rabais pour les abonnements de deux ans.

Abonnement en ligne

À noter également : il est possible de vous procurer nos anciens numéros en nous écrivant à cap@cahiersdusocialisme.org ou encore en passant à la Coop-UQAM qui tient tous les numéros. De plus, les numéros 1 à 7 sont disponibles gratuitement en format PDF sur notre site, pourquoi s’en passer ?

Bon printemps, en espérant qu’il soit mouvementé!

L’équipe des NCS

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CAP-NCS <![CDATA[La destruction de la Grèce : un modèle pour l’Europe]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14585 2015-02-08T15:57:37Z 2015-02-09T12:04:06Z Mémoire des luttes reproduit ici la préface d’Alexis Tsipras à l’ouvrage Sauvons nous de nos sauveurs de Srećko Horvat et Slavoj Žižek, paru en 2013. Lors de cette sortie, notre site avait réalisé un grand entretien (« Européanisation des Balkans ou Balkanisation de l’Europe? ») avec l’un des coauteurs, Srećko Horvat. Dans son texte intitulé « La destruction de la Grèce : un modèle pour l’Europe », Alexis Tispras décrit de quelle manière la Grèce est devenue le laboratoire du néolibéralisme austéritaire en Europe et expose la stratégie et le programme de Syrisa pour empêcher la destruction – nommée « plan de sauvetage » dans la novlangue orwellienne de la « troïka » – de la Grèce. Le désormais premier ministre grec rappelle que pour les marchés financiers et l’Union européenne, « la Grèce n’est ainsi qu’une première étape ». Pour lui, « deux stratégies opposées de sortie de crise proposent deux approches différentes à l’économie mondiale : la stratégie de l’expansion financière, par l’augmentation de la masse monétaire, la nationalisation des banques et la hausse des impôts des riches; et celle de l’austérité, du transfert du fardeau de la dette bancaire aux États – puis sur les épaules des couches moyennes et populaires, surtaxées pour permettre aux plus riches de frauder le fisc. Les dirigeants européens ont choisi la seconde stratégie; mais ils sont déjà confrontés aux impasses auxquelles elle conduit, et au conflit historique qu’elle provoque en Europe. Cet affrontement prend une apparence géographique – Nord contre Sud –, mais c’est au fond un affrontement de classe, qui renvoie aux deux stratégies opposées décrites ci-dessus. La seconde stratégie, en effet, promeut la domination absolue et inconditionnelle, du capital, sans se soucier de la cohésion sociale ni du bien-être de tous; la première défend l’Europe de la démocratie et des besoins sociaux ». Et d’annoncer, prémonitoire : « L’affrontement a déjà commencé ».

Préface dʼAlexis Tsipras

Dès le milieu des années 1990, et pendant presque toutes les années 2000, la Grèce était en plein essor. Cette croissance économique avait comme principales caractéristiques, pour les riches, un enrichissement gigantesque et non imposable; et, pour les pauvres, le surendettement et un chômage toujours croissant. L’argent public a été pillé de diverses manières, et le système économique s’est contenté, pour l’essentiel, de favoriser la consommation de biens importés depuis les pays européens riches. Le modèle « argent bon marché, main-d’œuvre bon marché » a été présenté par les agences de notation comme l’exemple à suivre pour toute économie émergente un tant soit peu dynamique.

Mais la crise de 2008 a tout bouleversé. Les banques, suite à leurs paris spéculatifs, se sont retrouvées dangereusement endettées, et n’ont dû leur salut qu’à l’argent public; mais c’est sur leurs sociétés que les États ont alors fait peser le poids du sauvetage de ces banques. Le modèle biaisé de développement de la Grèce s’est effondré, et le pays, ne pouvant plus emprunter sur les marchés, s’est retrouvé dépendant des prêts du FMI et de la Banque centrale européenne, qui se sont accompagnés de mesures draconiennes.

Ce programme, que les gouvernements grecs ont adopté sans broncher, comprend deux volets : celui de la « stabilisation », et celui des « réformes ». Des termes dont la connotation positive est destinée à masquer la catastrophe sociale qu’ils provoquent. Ainsi, le volet « stabilisation » prévoit une fiscalité indirecte dévastatrice; des coupes dans les dépenses publiques d’une ampleur inégalée; le démantèlement de l’État-providence, notamment dans le domaine de la santé, de l’éducation et de la sécurité sociale; ainsi que de nombreuses privatisations, jusqu’à celles des biens publics fondamentaux, comme l’eau ou l’énergie. Le volet « réformes » signifie libéralisation des licenciements, suppression des conventions collectives, création de « zones économiques spéciales », et, de manière générale, mise en place de réglementations censées permettre à de puissants intérêts économiques d’investir en Grèce de façon proprement coloniale, dignes du Sud Soudan. Tout cela n’est qu’une infime partie de ce que prévoit le « mémorandum » grec, à savoir l’accord signé par la Grèce avec le FMI, l’Union européenne et la Banque centrale européenne.

Ces mesures étaient censées ouvrir la voie à une sortie de crise. Le programme rigoureux de « stabilisation » devait conduire à des excédents budgétaires – permettant à la Grèce de se passer de l’emprunt, mais aussi de rembourser sa dette publique; et les « réformes » devaient permettre de regagner la confiance des marchés – qui, voyant l’État-providence démantelé et le marché du travail rempli de travailleurs à bas coûts, désespérés et sans protection, se précipiteraient pour investir leurs capitaux en Grèce. Ainsi devait advenir une nouvelle « croissance » – celle qui n’existe nulle part, si ce n’est dans les Livres saints nés des cerveaux les plus pervers du néolibéralisme mondial.

Ce programme était censé s’appliquer de manière immédiate, pour permettre à la Grèce de retrouver très vite le chemin de la croissance; mais, trois ans après la signature du mémorandum, la situation va de mal en pis. L’économie s’enfonce dans la crise, et, bien évidemment, les impôts ne sont pas payés – tout simplement parce que les gens n’ont pas de quoi les payer. Les réductions dans les dépenses atteignent désormais le cœur même de la cohésion sociale, créant les conditions d’une véritable crise humanitaire. Soyons plus précis : il est question ici de gens mangeant dans les poubelles et dormant sur les trottoirs, de retraités ne pouvant même acheter leur pain, de ménages privés d’électricité, de malades n’ayant accès ni aux médicaments ni aux soins; et tout cela, au sein même de la zone euro.

Les investisseurs, évidemment, ne sont pas venus, puisqu’un « défaut désordonné » du pays reste possible. Et les concepteurs de ce mémorandum, à chaque échec tragique, reviennent imposer toujours davantage d’impôts et de réductions dans les dépenses. L’économie grecque est entrée dans le cercle vicieux de la récession incontrôlée, celle qui ne mène nulle part, si ce n’est à la destruction totale.

Le plan de « sauvetage » grec (encore un terme plaisant pour décrire la destruction en cours) ignore un principe de base : l’économie est comme une vache. Elle mange de l’herbe et produit du lait. Il est impossible de réduire sa portion d’herbe des trois quarts tout en exigeant qu’elle produise quatre fois plus de lait. La vache en mourrait, tout simplement. Et c’est exactement ce qui arrive aujourd’hui à l’économie grecque.

La gauche [1] en Grèce a compris dès le début que l’austérité aggraverait la crise au lieu d’y remédier. Lorsque quelqu’un se noie, on ne lui met pas des poids aux pieds. Quant aux talibans du néolibéralisme, ils persistent à dire, aujourd’hui encore, que tout va bien se passer. Ils mentent, et ils le savent – à l’exception des plus stupides d’entre eux, naturellement. Mais il ne s’agit pas de stupidité ou de dogmatisme. Des cadres haut placés du FMI lui-même ont parlé d’« erreur » dans la conception du programme de rigueur grec : il ne peut mener nulle part, puisque la récession qu’il génère est tout simplement incontrôlable. Et cependant, on poursuit l’application du programme, avec un entêtement inouï, et celui-ci se durcit toujours davantage. C’est donc d’autre chose qu’il s’agit.

La réalité est que la sortie de crise de l’économie grecque n’est pas ce qui intéresse l’Europe – ni, d’ailleurs, le FMI. Leur principal objectif est de faire du programme imposé à la Grèce le modèle à suivre pour toutes les économies européennes en situation de crise. Ce programme met définitivement fin à ce qui, dans l’Europe de l’Après-Guerre, est connu sous le nom de « contrat social ». Peu importe si la Grèce finit par faire défaut et s’enfonce dans la misère. Ce qui compte, c’est que, dans un pays de la zone euro, on discute désormais ouvertement de salaires à la chinoise, de suppression du droit du travail, de destruction de la sécurité sociale et de l’État — providence, et de privatisation intégrale des biens publics. Sous prétexte de combattre la crise, le rêve des cerveaux néolibéraux les plus pervers – lequel, après les années 1990, s’est heurté à la résistance très vive des sociétés européennes – devient enfin réalité.

La Grèce n’est ainsi qu’une première étape. Déjà la crise de la dette s’est étendue à d’autres pays du Sud européen et pénètre toujours plus avant au cœur même de l’Union européenne. Voilà donc ce que signifie le magnifique exemple grec : la seule chose dont sont capables ceux qui font face aux attaques spéculatives des marchés, c’est de détruire de fond en comble tout vestige de l’État — providence, comme c’est aujourd’hui le cas en Grèce. En Espagne et au Portugal, les mémorandums promeuvent déjà des changements de ce type. Mais c’est dans le « Traité européen de stabilité », que l’Allemagne souhaite voir appliquer à l’ensemble de l’Union européenne, que cette stratégie est la plus visible : les pays membres ne sont plus libres de choisir leur politique économique; les principales institutions de l’Union ont désormais le droit d’intervenir dans les choix budgétaires et d’imposer des mesures fiscales drastiques, afin de réduire les déficits publics. Tant pis pour les écoles, les crèches, les universités, les hôpitaux publics, les programmes sociaux. Et si les peuples se servent de la Démocratie comme bouclier face à l’austérité, comme récemment en Italie, tant pis pour la Démocratie elle-même.

Soyons clairs. Ce modèle européen généralisé n’est pas le sauvetage de la Grèce, mais bien sa destruction. L’avenir européen, fait de banquiers heureux et de sociétés malheureuses, est déjà planifié. Dans ce modèle de développement, le capital constitue le cavalier, et les sociétés le cheval. C’est là un projet ambitieux – mais qui n’ira pas bien loin, parce qu’aucun projet ne peut s’accomplir sans le consentement de la société ni des garanties offertes aux plus faibles. Cela, l’élite dirigeante européenne actuelle semble l’avoir oublié. Elle y sera pourtant confrontée beaucoup plus rapidement qu’elle ne le croit.

La fin du « capitalisme néolibéral réel » – c’est-à-dire du capitalisme le plus agressif qu’ait jamais connu l’humanité, et qui triomphe depuis deux décennies – a déjà commencé. Depuis le naufrage de Lehman Brothers, deux stratégies opposées de sortie de crise proposent deux approches différentes à l’économie mondiale : la stratégie de l’expansion financière, par l’augmentation de la masse monétaire, la nationalisation des banques et la hausse des impôts des riches; et celle de l’austérité, du transfert du fardeau de la dette bancaire aux États – puis sur les épaules des couches moyennes et populaires, surtaxées pour permettre aux plus riches de frauder le fisc. Les dirigeants européens ont choisi la seconde stratégie; mais ils sont déjà confrontés aux impasses auxquelles elle conduit, et au conflit historique qu’elle provoque en Europe. Cet affrontement prend une apparence géographique – Nord contre Sud –, mais c’est au fond un affrontement de classe, qui renvoie aux deux stratégies opposées décrites ci-dessus. La seconde stratégie, en effet, promeut la domination absolue et inconditionnelle, du capital, sans se soucier de la cohésion sociale ni du bien-être de tous; la première défend l’Europe de la démocratie et des besoins sociaux. L’affrontement a déjà commencé.

 

Face à la crise, il existe donc bien un autre choix : que les sociétés européennes se protègent contre la spéculation du capital boursier; que l’économie réelle s’émancipe de l’impératif du profit; que le monétarisme et la politique fiscale autoritaire prennent fin; que l’on repense la croissance, avec pour premier critère l’intérêt de la société; qu’un nouveau modèle productif soit inventé, fondé sur un travail décent, l’élargissement des biens publics, et la protection de l’environnement. Cette optique, de toute évidence, ne figure pas dans l’agenda de discussions des dirigeants européens. Il revient aux peuples, aux travailleurs européens, aux mouvements des « indignés », de marquer de leur sceau le cours de l’histoire, et d’éviter le pillage et le fiasco à grande échelle.

L’expérience des années passées conduit à la conclusion suivante : il y a une éthique de la politique, et une éthique de l’économie. Après 1989, l’éthique de l’économie s’est mise à dominer l’éthique de la politique et de la démocratie. Tout ce qui était dans l’intérêt de deux, cinq, dix groupes économiques puissants a été considéré comme légitime, même si cela se révélait contraire aux droits humains les plus fondamentaux. Aujourd’hui, notre devoir est de rétablir l’hégémonie des principes éthiques politiques et sociaux, contre la logique du profit.

Comment y parviendrons-nous? Grâce à la dynamique des luttes sociales. Avant tout, en détruisant une bonne fois pour toutes, le carcan de la passivité sociale sur lequel s’est fondée la construction européenne, après 1989. L’intervention active des masses dans les affaires politiques est précisément ce que redoutent les élites dominantes, en Europe comme dans le reste du monde. Faisons en sorte que leurs peurs deviennent réalité.

L’orientation choisie par les milieux économiques dominants est évidente; élaborons donc notre propre orientation politique et sociale. Et défendons-la par tous les moyens, aussi bien à l’échelle de l’Union européenne qu’à l’échelle locale. Depuis les lieux de travail, les universités, les quartiers, jusqu’à l’action commune et coordonnée dans tous les pays européens. C’est une lutte de résistance, qui ne sera victorieuse que si elle aboutit à un programme alternatif pour l’Europe. Aujourd’hui, ce ne sont pas les pays déficitaires qui s’opposent aux pays excédentaires ni les peuples disciplinés aux peuples irascibles. L’opposition se trouve entre l’intérêt des sociétés européennes et l’exigence du capital de réaliser constamment des profits.

Nous devons défendre l’intérêt social européen. L’avenir, sinon, pour nous et nos enfants, se révélera sinistre, incertain, et dépassera toutes nos craintes des décennies précédentes. Le modèle de développement construit sur le « libre marché » a fait faillite. Désormais, les puissances dominantes s’attaquent à la société, à ses acquis comme à sa cohésion. C’est ce qui se passe en ce moment même en Grèce; et c’est l’orientation voulue pour le reste de l’Europe. Défendons-nous donc par tous les moyens nécessaires. Et transformons les résistances sociales, qui ne cessent d’émerger et de croître, en une affaire de solidarité et de stratégie collective, pour tous les peuples d’Europe.

L’avenir n’appartient pas au néolibéralisme, ni aux banquiers, ni à quelques dizaines de puissantes multinationales. L’avenir appartient aux peuples et aux sociétés. Il est temps d’ouvrir la voie à une Europe démocratique, sociale et libre. Car il s’agit là de la seule solution durable, réaliste, et réalisable, pour que nous puissions sortir de la crise actuelle.

Grèce, mars 2013

Copyright © « Lignes, 2013 » : http://www.editions-lignes.com/ZIZEK-HORVAT-SAUVONS– NOUS.html

(Texte traduit du grec par Christakis Georgiou)

[1] La « gauche », en grec, renvoie aux forces politiques se situant à la gauche de la social — démocratie. (NdT) entretien avec Srećko Horvat, coauteur de Sauvons nous de nos sauveurs.

 

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CAP-NCS <![CDATA[Front politique alternatif, double crise de l’État haïtien et pistes de stratégie]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14577 2015-02-08T15:59:11Z 2015-02-06T12:33:18Z Dans une déclaration commune intitulée : « Yon nouvo konplo kont mas popilè yo ak nasyon an (Un nouveau complot contre les masses populaires et la nation) », 5 organisations de la « gauche progressiste » semblent s’engager dans un « Front politique pour dire NON » (1). C’est un pas. Il apparait comme un acte unitaire dans lequel les signataires proposeraient de s’engager, dans le champ politique, sur une voie alternative aux dominants. Mais, ce n’est qu’un pas (2).

Ce « front politique alternatif » émerge dans un contexte où la lutte nationale, démocratique et populaire coïncide avec l’« amplification » de la double crise de l’État : crise de la fonction de l’État, crise des appareils de l’État et qui aboutit à une forme d’« État d’exception », de négation de l’« État de droit » de la part de l’exécutif. Double crise qui met à nu, encore une fois,  le président « dictateur » Michel Martelly qui dirige par décrets, ses nouveaux alliés : le parti Convention de l’unité démocratique du premier ministre de facto Evans Paul  non ratifié par le parlement;  le parti Unité de l’ancien président René Préval; le parti Fusion des sociaux-démocrates de l’ancienne sénatrice Edmonde Beauzile etc. et leurs tuteurs de ladite « communauté internationale » commandée par les USA à travers l’ambassadrice White.

Ainsi, se pose, d’emblée, la question ouverte par la crise du capitalisme globalisé : comment la prise en compte de la spécificité de cette double crise de l’État haïtien permet et appelle à une stratégie démocratique, non réformiste, qui puisse transformer le caractère de classe de l’État sans faire de sa dislocation un préalable?

Si cette vieille forme d’État traditionnel et capitaliste dominé haïtien ne s’est pas effondrée, comme l’affirmait une certaine sociologie fonctionnaliste et technocratique qui priorise la fonction bureaucratique de l’État pour masquer sa fonction de classe, elle n’est pas non plus en dehors de la dynamique interne de cette formation sociale, c’est-à-dire des rapports de classes qui l’engendrent et la parcourent.

Pour preuve, le poids de la fraction hégémonique du capital transnational, à dominance états-unienne, sans oublier les capitalistes dominicains et les narcos trafiquants, au sein du bloc au pouvoir et des « institutions haïtiennes », dont, entre autres, l’exécutif et le parlement. Le rapport de force entre les représentants de la classe politique pour la conquête du pouvoir, au nom des dominants, accélère la politisation des couches moyennes pauvres et des masses urbaines cantonnées dans les villes, particulièrement à Port-au-Prince. Mais, les petits et moyens paysans, hésitants, n’ont pas encore apporté leur soutien à la résistance confrontée à de grands défis. Et pourtant, leur mobilisation est, en fait, le moteur, la force déterminante, principale, de tout projet alternatif, anti-hégémonique et émancipateur. Un travail immense sous le plan des idées, de l’organisation, de la diffusion théorique d’analyse critique du capitalisme contemporain est incontournable.

Autrement dit, appeler les masses à la mobilisation devrait confronter cette forme d’État capitaliste dominé comme « exploiteur collectif ». En effet, ces luttent installeraient dans la longue durée, essentiellement, la question de la nature des relations entre l’économique et le politique ainsi que du rôle des masses populaires dans celle-ci et par rapport à la « nation », à sa souveraineté.

L’ensemble de ces luttes pourrait articuler, dialectiquement, un Programme postcolonial anti-néolibéral, antifasciste, de transition nationale, démocratique et populaire : combat sur le plan politique, social, économique, culturel et écologique. Un tel programme socialiste du XXIe siècle placerait au rencart les divergences secondaires. Il prioriserait d’une part la convergence qualitative des diverses forces sociales et politiques de la gauche radicale et d’autre part l’élaboration d’axes d’orientations construites en dialogue permanent avec les masses autour de leurs revendications et de leurs actions collectives autonomes. Cette dynamique amènerait le front à se constituer non en tant qu’opposition conjoncturelle, mais plutôt comme force politique radicale en ralliant les autres « groupes de la gauche radicale » au sein d’un commandement unifié. Bien sûr, en respectant la diversité de la multitude qui constitue aujourd’hui l’originalité du mouvement populaire et démocratique.

En ce sens, toute interprétation technocratico-bourgeoise de cette double crise comme dysfonctionnement du système, comme blocage de la société; toute analyse mécaniste des rapports entre crise et domination est incapable de comprendre la double crise de l’État comme moment spécifique de la crise structurelle du capitalisme tant en Haïti que mondial.

Enfin, cette double crise ne saurait être pensée ni sur le modèle de 1915 ni ceux de 1986 et 2004. Sa spécificité ouvre la voie vers une stratégie, ni frontale ni réformiste, qui met l’accent sur la durée du combat démocratique prolongé du peuple. « Guerre de positions » dans sa dynamique du « juste rapport de l’État et de la “société civile” (Gramsci)  ainsi que du développement, à tous les niveaux de la formation sociale, d’une dialectique permanente entre les masses et la construction d’alternatives sociales, économiques, politiques, culturelles et écologiques autonomes. Pour nous, la transition ne débute pas après la prise du pouvoir d’État, mais en expérimentant et en implémentant des formes sociales d’appropriation des forces productives respectueuses de la vie et de la nature.

2015/01

Notes 

1-Yon nouvo konplo kont mas popilè yo ak nasyon an.

http://www.alterpresse.org/spip.php?article17623

 

2– Cinq organisations politiques appellent les masses à ne rien lâcher

http://www.alterpresse.org/spip.php?article17626

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[L’ESPOIR EST EN ROUTE: LA GRECE AVANCE L’EUROPE CHANGE]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14572 2015-02-01T18:47:26Z 2015-02-04T12:16:04Z CADRE DE PROGRAMME GOUVERNEMENTAL

Nous ne promettons pas.
Nous nous engageons.
Et nous n’avons ni l’intention ni la possibilité de vous tromper.
De soustraire aujourd’hui votre vote et l’utiliser après les élections comme chèque en blanc. Et nous n’avons pas la possibilité de vous tromper parce que SYRIZA c’est vous.
Et vous êtes notre unique soutien.
Nous ne nous appuyons ni sur des entrepreneurs ni sur des banquiers ni sur des propriétaires de médias.
Nous nous appuyons sur vous.
Ni sur l’oligarchie, ni sur les grandes familles.
Sur le peuple souverain.
Sur votre confiance.
Sur votre appui quotidien et constant.
Sur l’appui de votre gouvernement.
Du gouvernement de SYRIZA.

C’est pourquoi, pour nous, la majorité parlementaire ne signifie ni irresponsabilité ni arrogance, comme c’était, par le passé, la pratique des gouvernements de la Nouvelle Démocratie et du PASOK. Cela signifie encore plus d’engagement. Cela signifie responsabilité.

Alexis Tsipras.
Agrinio 17/01/2015

SYRIZA
www.syriza.gr

  1. RENEGOCIATION DES CONTRATS DE PRETS ET DE LA DETTE

Avec pour objectifs :

L’annulation de la majeure partie de la valeur nominale de la dette publique, de sorte qu’elle devienne viable, dans le contexte d’une « Conférence sur la Dette Européenne ». Cela s’est produit pour l’Allemagne à 1953. Que cela se répète pour la Grèce, en 2015.

L’instauration d’une « clause de croissance » dans le remboursement de la part restante de la dette, de façon à ce qu’il soit financé par la croissance et non par le budget.

Que soit accordé un délai de grâce, c’est-à-dire un « moratorium » pour son paiement et ainsi économiser des ressources pour la croissance et la relance de l’Economie.

L’exclusion de l’investissement public des restrictions prévues par le Pacte de Croissance et de Stabilité pour une période précise.

L’accord pour un « New Deal Européen » d’investissements publics pour la croissance.

L’obtention d’un assouplissement quantitatif de la part de la Banque Centrale Européenne.

  1. PLAN NATIONAL DE RECONSTRUCTION IMMEDIATE

A. Lutte immédiate contre la crise humanitaire et soutien des petits retraités

1. Electricité gratuite pour au moins 300.000 foyers pauvres.
2. Tickets-repas pour celles et ceux qui en ont besoin.
3. Programme d’accès au logement.
4. Prime de Noël en tant que 13ème mois, à des retraités de moins de 700 euros.
5. Soins médicaux et pharmaceutiques gratuits – Diminution de la participation de l’assuré au prix du médicament.
6. Carte spéciale de transport.
7. Annulation de l’impôt spécial sur le fuel domestique.

B. Des mesures immédiates pour le redémarrage de l’économie et la reconquête de l’emploi.

(But : le soutien des petites et des moyennes entreprises, ainsi que l’accroissement des recettes publiques).

  1. Réglementation favorable aux citoyens pour le remboursement de leurs dettes envers l’Etat.
  • Institution de commissions régionales spéciales de règlement extrajudiciaire des dettes, en faveur des citoyens, qui faciliterait les recettes publiques et celles des caisses d’assurance.
  • Les versements ne dépasseront pas le 30% du revenu annuel du débiteur.
  • A tous ceux qui seront admis au programme, sera accordé automatiquement, par les services fiscaux et les assurances sociales, licence pour l’exercice de leurs activités professionnelles.
  • Il sera donné immédiatement fin aux saisies-confiscations et aux poursuites pénales pour tous ceux qui s’intégreront au programme et suspension de paiement pour ceux qui n’ont aucun revenu.
  • Est abrogé le flagrant délit pour dettes à l’état.
  1. Régulation des créances bancaires précaires par l’application du programme de « ΝΕΑ ΣΕΙΣΑΧΘΕΙΑ »[1]

- Institution d’un organisme public de gestion de la dette privée, gestionnaire de tous types d’arriérés auprès des banques et contrôleur de celles-ci en ce qui concerne l’application des modalités adoptées. Nous l’instituons pour assurer un traitement égal et juste de tous les emprunteurs.

- Pour les entreprises surendettées nous matérialisons une solution d’application urgente qui sauvegardera l’emploi et visera à la continuité de leur fonctionnement, pour éviter la concentration oligopolistique du marché.

- Nous interdisons les rachats des créances en souffrance par des fonds internationaux qui ont pour but la spéculation sur le dos des citoyens grecs et de l’Economie grecque.

  1. Sera aboli l’impôt-guillotine, l’ENFIA (Impôt Unifié sur la Propriété Immobilière). Et sera institué l’impôt, socialement équitable, sur la grande fortune immobilière.

Cet impôt aura un échelonnement progressif et son seuil d’exception sera élevé. Il ne concernera pas la résidence principale à l’exception des résidences de très grand luxe. Il ne concernera pas la petite et moyenne propriété.

  1. Nous protégeons la résidence principale des saisies-ventes aux enchères.
  2. Seuil de revenu annuel non imposé : 12.000 euros pour tous/toutes.
  3. Reconquête de l’emploi, ayant pour but le soutien des travailleurs et le renforcement de leur pouvoir de négociation.
  • a. Rétablissement du salaire mensuel minimum à 751 euros, pour tous/toutes.
  • b. Réinstauration des conventions collectives du travail et rétablissement de la prolongation de validité de celles-ci, validité face à tous les employeurs, validité des avantages salariaux acquis et retour de l’arbitrage.
  • c. Abolition de la réglementation autorisant les licenciements collectifs.
  • d. Programme National, biennal, pour la création de 300.000 emplois dans tous les secteurs le l’Economie, privé, public et social.
  1. Reconstruction institutionnelle et démocratique de l’Etat.

SYRIZA n’est pas responsable du népotisme et du clientélisme d’Etat qui ont été installés par les partis qui ont gouverné et détruit le pays. Nous avons connaissance des pathogénies de l’administration publique ! Mais nous insistons sur le fait que les gouvernements des mémorandums n’ont en rien entrepris de les éliminer. Au contraire, l’administration publique grecque est au seuil de l’effondrement. Nous appliquons un plan achevé de reformes démocratiques et de rationalisation de l’administration publique, de l’Etat et du système politique.

  1. Nous changeons la structure du Gouvernement.
  • Nous changeons la structure du Gouvernement pour une meilleure planification, coordination et matérialisation de la restructuration du pays.
  • Au gouvernement de SYRIZA le conseil des ministres ne sera pas décoratif mais un puissant instrument collectif de planification politique et de coordination.
  • Nous supprimons les nombreuses institutions gouvernementales qui agissent en pépinières de corruption et de dilution de la responsabilité politique.
  • Nous décongestionnons le secteur public des armées de conseillers et de fonctionnaires révocables. Nous encadrons les cabinets des ministres, secrétaires généraux et administrateurs avec des employés actuels de la fonction publique.
  1. Nous promouvons la notation objective de la valeur des fonctionnaires.
  • Nous annulons la législation des mémorandums et le droit disciplinaire pour les fonctionnaires.
  • Nous abolissons l’institution de disponibilité dans le cadre de la mobilité pour la rationalisation de la répartition du personnel entre les services et les ministères.
  • Nous réhabilitons les, inconstitutionnellement licenciés, fonctionnaires.
  • Nous annulons la loi anticonstitutionnelle pour la notation des fonctionnaires. La notation des employés et des services se fera sur la base d’indications objectives.
  1. Nous affrontons avec détermination la bureaucratie et la plaie que constitue la multitude de lois et décrets.
  • Nous limitons le contact direct entre administration et administré pour combattre la petite corruption.
  • Nous améliorons les ΚΕΠ (Centres au Service des Citoyens) et nous les connectons avec les bureaux respectifs de tout le secteur public.
  • Nous introduisons la carte électronique pour chaque citoyen qui contient toutes les informations nécessaires pour ses relations avec l’Administration.
  • Nous simplifions la délivrance des permis de construire et des autorisations d’exercer des activités commerciales, par la diminution drastique des pièces justificatives et le renforcement substantiel des contrôles durant la réalisation.
  • Nous constituons un bureau spécial de codification de la législation sous la responsabilité du Parlement grec.
  1. Nous détruisons le triangle d’interdépendance entre partis politiques-oligarchie économique-banques.
  • Partis politiques
    • Nous reformons le cadre des emprunts bancaires des partis, par l’instauration d’un plafond d’emprunt, interdiction d’emprunts à long terme et interdiction générale d’emprunter plus d’une petite partie de la dotation de l’Etat.
    • Nous assurons le contrôle total et la transparence des comptabilités des partis.
  • Médias

Nous activons sur le champ les ordonnances des lois, lesquelles :

  • a) Permettent à la Banque de Grèce et aux autorités judiciaires (procureurs) compétentes d’effectuer les contrôles sur le financement des entreprises de médias.
  • b) Sont valables pour toutes les Sociétés Anonymes et prévoient qu’une entreprise ne peut fonctionner indéfiniment à perte, sans être recapitalisée.

Nous lançons un appel d’offre public à base zéro pour les fréquences de radiotélévision.

  • Marchés publics
    • Nous revoyons le cadre juridique qui régit les marchés publics, sur la base de la législation européenne correspondante.
    • Nous renforçons les institutions de contrôle social, de transparence et de publication à tous les stades.
    • Nous rendons plus rigoureuses les clauses de planifications et d’exécution des marchés publiques.
    • Nous établissons un cadre institutionnel objectif et transparent pour les appels d’offre publics.
    • Nous mettons un terme aux appels d’offre publics photographiques.
  • Rendre justice
    • Nous systématisons le rassemblement de données et informations qui concernent des marchés publics obscurs, en cours de réalisation, ou qui ont été exécutés les cinq dernières années.
    • Nous assurons la réparation immédiate des préjudices ou autres dommages aux biens et effets publics, dans les cas de conventions scandaleuses.
    • Nous abolissons les ordonnances anticonstitutionnelles et offensantes pour la démocratie qui accordent l’immunité aux conseils d’administration du ΤΧΣ (Fonds Européen de Stabilité Financière) et du ΤΑΙΠΕΔ (caisse de mise en valeur et d’exploitation des biens publics grecs).
  1. Nous assurons la légitimité et l’Etat de droit partout. Nous réunissons tous les mécanismes de contrôle, en un corps unifié, qui relève directement du Premier ministre. Dans cette orientation, les premières mesures concernent :
  • Le renforcement et le soutien au ΣΔΟΕ (section fiscale pour la poursuite judiciaire des crimes économiques) et du Corps des Inspecteurs du Travail, de sorte que soit observée la loi au sein de l’économie privée et l’administration publique, mais aussi, que soit assaini le marche du travail, loin des pratiques d’exploitation sauvage des travailleurs et du travail au noir.
  • Le soutien de la très réussie Autorité pour la lutte contre le blanchiment de revenus provenant d’activités criminelles.
  • La remise en action de la commission de recherche de la provenance des revenus.

LE FINANCEMENT DU PLAN NATIONAL DE RECONSTRUCTION IMMEDIATE

  1. Les 4 ressources principales pour l’augmentation des recettes publiques

a) Lutte contre l’interdépendance argent-politique et la fraude fiscal.

  • Contrôle immédiat et résolu des sociétés off-shore et de tous ceux qui se trouvent cités sur « la liste Lagarde » [2].
  • Mesures efficaces contre la contrebande de produits pétroliers, produits du tabac et autres.

b) Stimulation de la demande

Les mesures contre la crise humanitaire et le rétablissement du salaire minimum garanti, stimuleront l’activité économique et renforceront les recettes publiques.

c) Liquidations et réglementation des arriérés auprès du fisc et des caisses d’assurance en prenant en compte les revenus des citoyens.

d) Accroissement et valorisation du patrimoine national, au lieu des privatisations des mémorandums et des cessions pour un plat de lentilles.

2.Redistribution des dépenses publiques

Nous aspirons au soutien des efforts de croissance et de l’Etat social. Ainsi, nous planifions des interventions, tel un nouveau système objectif et transparent pour les marchés publics et les travaux publics.

3. CONSTRUCTION D’UN ETAT SOCIAL MODERNE

Nous lançons progressivement la construction d’un État social moderne qui garantira l’accès de tous les citoyens à un niveau de revenus, de biens et de services, qui s’appuiera sur les piliers principaux :

- UN SYSTÈME D’ÉDUCATION NATIONALE, PUBLIQUE ET GRATUITE, organisé démocratiquement qui cultive la pensée critique et instruit tous les citoyens.

- UN SYSTÈME UNIVERSEL ET ACHEVÉ DE SANTÉ PUBLIQUE dont nous commençons l’édification par les soins de santé fondamentaux, administrés par des médecins de famille et des centres de santé urbains et ruraux.

- SOUTIEN AUX CATÉGORIES SOCIALES LES PLUS VULNÉRABLES comme les familles nombreuses, les handicapés ou ceux qui souffrent d’affections chroniques, les victimes d’abus divers, etc.

- UN SYSTÈME ACHEVÉ D’ASSURANCES PUBLIQUES que nous commençons à édifier en affrontant progressivement les problèmes énormes que les mémorandums ont créés au système actuel.

4. S’OUVRE LA VOIE POUR LA RECONSTRUCTION PRODUCTIVE

SECTEURS-CLES

  • Production agricole
  • Énergie
  • Nouvelles technologies
  • Tourisme
  • Transport maritime
  • Construction

CHANGEMENT DU MODÈLE DE DÉVELOPPEMENT

  • Participation du peuple
  • Défense de l’emploi
  • Réforme de l’État
  • Soutien à la science et la recherche scientifique
  • Protection et mise en valeur du patrimoine public

OBJECTIFS

  • Couverture sociale
  • Industrialisation
  • Protection de l’environnement
  • Équilibrage de la balance des transactions courantes

Par des moyens immédiats pour relancer l’économie nous ouvrons la route pour la reconstruction productive du pays.

Au moyen de la reconstruction productive, nous recherchons :

- La garantie des besoins sociaux de base :

  • Par la production de produits agricoles, d’élevage, alimentaires et industriels à haute valeur ajoutée de savoir et de main d’œuvre.
  • Par la production de biens et de services pour le logement, le vêtement, les transports et la santé
  • Par l’amélioration de la qualité de standardisation, de la compétence technologique et de l’innovation.

- L’équilibrage viable de la balance des transactions courantes par la permutation dans la gamme des denrées produites en Grèce, mettant en avant les possibilités de bien de secteurs de l’économie grecque qui sont orientés vers l’exportation.

- L’industrialisation par le biais d’une politique industrielle démocratiquement décidée, globale et à long terme.

- Le développement multidimensionnel du pays mettant en avant les avantages spécifiques de chaque région.

- La protection de l’environnement et la transformation de l’économie par des critères sociaux et écologiques. L’environnement constitue un avantage fondamental pour des secteurs comme l’agriculture, l’élevage et la nourriture, la production d’énergie, le tourisme, etc.

La reconstruction productive exige un nouveau modèle de croissance et de productivité. Où dominent :

  • La participation et l’initiative populaires
  • La revalorisation du travail humain
  • Le savoir et la recherche scientifiques, la technologie et l’innovation
  • La protection et la mise en valeur du patrimoine public et non sa liquidation.
  • Un État institutionnellement reconstruit, favorable au développement, au moyen d’une forte majoration des investissements publics.
  • Un système économique mis en place conjointement par un secteur public restructuré et un secteur privé régi par des réglementations transparentes, les petites et moyennes entreprises et un nouveau secteur social sain, orienté vers les principes de solidarité et de coopération.

La restructuration productive exige des changements des structures de l’État.

Une profonde reforme démocratique qui inversera les rôles entre l’État central et les institutions régionales et locales où :

  • L’Administration centrale définira les directives en matière d’Economie et de croissance, d’environnement, de politique sociale, etc.
  • Les Régions se transformeront en institutions prioritaires du développement. Leur objectif sera d’assumer une responsabilité accrue au Plan d’investissements publics.
  • Les nouvelles institutions d’inspection sociale et de participation populaire rendront les citoyens facteurs actifs de la restructuration productive, sociale et environnementale de notre partie.
  • La reconstruction productive se concentre principalement aux domaines suivants :
    1. Production agricole – Industries des aliments et des boissons Assurance de suffisance nutritionnelle et accès de tous aux aliments de haute qualité à des prix abordables.
    2. Système énergétique productif.

Suffisance énergétique pour la production et la consommation et affranchissement progressif des combustibles fossiles.

    1. Nouvelles technologies et matériaux nouveaux.

Développement de la recherche et de la production nationale pour la modernisation de l’industrie et production de produits de haute valeur ajoutée et de moindre empreinte environnementale.

    1. Tourisme.

Développement touristique viable dans et par de nouvelles formes de tourisme alternatif. Diffusion du bénéfice à toute la société.

2. Transport maritime

Couverture complète de la desserte par la voie maritime de toutes les iles grecques. Un organisme industriel pour la construction et la réparation navale. Renforcement de l’emploi des ouvriers de la mer aux droits de travail établis. Augmentation des recettes provenant des transports maritimes.

3. Constructions et matériaux de construction

Orientation vers des interventions de qualité à des bâtiments déjà existants. Habitations et bâtiments publics antisismiques et favorables à l’environnement. Fin aux privatisations des infrastructures et relèvement du Programme d’Investissement public. Développement de l’industrie des matériaux de construction mettant l’accent sur l’innovation.

LE FINANCEMENT=DE LA RECONSTRUCTION PRODUCTIVE

1) L’État exercera pleinement ses droits de propriété et nommera des conseils d’administration aux banques qui ont été recapitalisées avec l’argent de l’État.

2) Nous créons une banque publique de développement, laquelle se changera du financement de la reconstruction de la production.

3) Nous créons des banques spécialement pour les petites et moyennes entreprises et la production agricole.

4) Nous soutenons le développement de banques coopératives locales, qui auront un rôle particulier au développement régional.

5) Nous créons une Caisse des Avoirs de l’État, dont le capital initial sera constitué de ces mêmes biens publics.

6) Nous retraçons le nouveau ΕΣΠΑ (Cadre de Référence stratégique nationale), de sorte que ses interventions servent à promouvoir le plan de reconstruction productive.

7) Négociation décisive avec nos associes européens pour :

- La diminution de la dette publique et du coût lié à son service.

- L’existence d’un plan de développement européen du type plan Marshall, duquel la Grèce tirera bénéfice.

8) Nous explorons les possibilités de développer des rapports paritaires avec des pays autres que ceux de l’Union européenne (Chine, Russie, pays du monde arabe et de l’Amérique latine), qui conduiraient à d’éventuels accords interétatiques, conventions entre organismes publics et contrats entre entreprises publiques, dans la perspective d’un essor commun de croissance.

La peur a changé de camp

Les lèvres serrées se sont transformées en poings serrés.
Et c’est un sentiment unique
quand le peuple se met debout.
C’est un sentiment unique
quand la peur s’en va et vient l’espoir.
Viennent la dignité, la justice, la démocratie.
La Grèce est enfin prête
pour le grand pas vers le lendemain.
La Grèce, tourmentée et humiliée
par les mémorandums, lève la tête
et se tient à nouveau sur ses jambes.
La Grèce avance.
Et avec elle, l’Europe change.

Alexis Tsipras

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Traduction de l’original : Marina Moutafidou, Section de Politique européenne de Syriza (Athènes)

L’original en grec : http://syriza.net.gr/index.php/el/programm/2015–01-08–11-53–38/254‑2015-01–18-12–58-54

[1] « Nouvelle sissahthia » loi d’Athènes antique, selon laquelle la dette de ceux incapables de l’honorer, était annulée.

[2] liste de comptes bancaires grecs en Suisse, divulguée par Hervé Falciani et livrée au gouvernement grec par Christine Lagarde.

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[La radio-poubelle : le populisme de droite en action[1]]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14564 2015-02-01T18:48:02Z 2015-02-02T16:46:10Z La radio-poubelle, aussi connue sous les expressions « radio de confrontation » ou « radio parlée de droite », est un acteur politique et médiatique important. Présente dans plusieurs régions, elle est l’un des éléments incontournables du « mystère de Québec », de la force de la droite politique dans la grande région de Québec[2]. Héritière d’André Arthur, la radio-poubelle de Québec a pris le devant de la scène après l’achat de CHOI-FM par Genex Communication, en 1997, et la venue de Jeff Fillion qui s’est distingué par un discours juvénile à caractère ordurier et misogyne. Depuis, la radio-poubelle a pris de l’expansion et est devenue de plus en plus politique. CHOI Radio X s’est multiplié avec CKIK, au Saguenay, Radio X, à Montréal pendant un temps et Radio X 2 à Québec, plus adolescent et musical. L’émission du matin de FM 93 avec Sylvain Bouchard est également devenue une émission phare de la radio-poubelle de Québec. En 2014, l’expansion du phénomène passe par NRJ. Jeff Fillion, qui s’était réfugié dans sa radio-pirate sur le Web, devient animateur du midi NRJ. Il est rejoint à l’émission du matin par un ancien animateur de Radio X[3].

Historiquement et étymologiquement, si l’on se réfère à l’Office de la langue française, on apprend ceci :« L’expression radio-poubelle, son nom est associé à des propos orduriers et provocateurs. …Phénomène plutôt récent, la radio-poubelle a fait son apparition dans le paysage audiovisuel dans les années 60, d’abord aux États-Unis, où l’on parle notamment de trash radio ou de talk radio; la formule a été reprise, depuis, un peu partout 4 ».

La radio-poubelle est un acteur politique qui se distingue par sa forme, la radio, par son discours, populiste de droite hargneux et diffamatoire, et par sa capacité à mobiliser certains segments de la population. En son cœur, on retrouve des animateurs vedettes entourés de coanimateurs ou de coanimatrices « faire valoir », la seule place qui est d’ailleurs réservée aux femmes. Ces animateurs s’adressent à un auditoire fidèle en lui dictant quoi penser et quoi faire politiquement, entre deux commentaires sur le sport ou la culture commerciale états-unienne. On y maintient par ailleurs une confusion des genres : les animateurs se présentent comme des journalistes pour obtenir des entrevues, puis comme des chroniqueurs pour dénigrer les personnes interviewées, particulièrement après l’entrevue, et enfin comme des clowns, lorsqu’ils sont accusés de dépasser les bornes.

Plusieurs analyses ont été effectuées sur la radio-poubelle. Certaines, juridiques, ont mis l’accent sur son caractère diffamatoire et sur les enjeux reliés à la liberté d’expression. D’autres l’ont traitée comme un phénomène de communication. On y présente le caractère grossier[4] et dénigrant de cette information spectacle et l’utilisation d’effets rhétoriques pour contrôler le discours. Enfin, certaines études ajoutent une analyse de contenu et démontrent la logique des discours employés[5].

Dans cet article, nous tenterons de poursuivre ces analyses de contenu avec une analyse sociopolitique de cet acteur ayant une influence sur plus de 300 000 auditeurs et, dans une moindre mesure, auditrices. Quels intérêts sont défendus par le discours et la pratique des radios-poubelles de la grande région de Québec? Quels secteurs de la population sont mobilisés? Quels secteurs de la population sont attaqués? Dans cet article, nous traiterons de ces aspects qui sont également résumés dans le schéma « Le discours de la radio-poubelle ». Ce discours populiste de droite s’oppose au discours de gauche, à sa lutte aux inégalités de classe et de genre, à sa promotion de l’égalité, de la justice sociale, de la démocratie économique et à sa conception de la liberté. Notre analyse sociopolitique prend en compte les questions de classe, de genre, de génération, d’urbanité, de nationalité et de culture en proposant parfois une vision renouvelée de ces catégories.

 

Radio-pou 6 publication web janv15.cmap

  1. A) Défendre les intérêts de l’élite économique

Les animateurs de la radio-poubelle de la région de Québec commentent l’actualité au quotidien à partir d’une analyse politique cohérente. Dans quelle mesure adhèrent-ils au projet de la bourgeoisie régionale et canadienne?

La mondialisation capitaliste et les politiques néolibérales ont mené à une désindustrialisation partielle du Canada qui s’est combinée à sa financiarisation et au développement de l’extractivisme (priorité à l’exploitation des ressources naturelles). Dominant cette économie, la grande bourgeoisie canadienne et la fraction de la bourgeoisie étatsunienne qui est présente au Canada ont défendu leurs intérêts en orientant les politiques de l’État canadien. Sur le plan interne, elles visent l’application de politiques néolibérales dans un Canada centralisé. Sur le plan international, l’impérialisme financier et minier se combine à une soumission importante aux États-Unis, autant sur le plan économique (libre-échange) que sur le plan militaire. Dans les différentes régions et provinces, une petite et moyenne bourgeoisie développe des intérêts plus ou moins convergents avec le grand capital canadien, y compris la moyenne bourgeoisie québécoise. C’est en fonction de ces intérêts que se structurera le discours et l’action politique (la praxis) de la radio-poubelle.

Les différents animateurs défendent les orientations du Pentagone et de ses alliés canadiens et israéliens dans leurs nombreuses invasions et agressions militaires (Afghanistan, Irak, Liban, Gaza, etc.). Logiquement, on soutient tout ce qui est militaire et on dénonce le mouvement pacifiste. Les événements du 11 septembre 2001 ouvrent la porte à toutes les dérives. À Québec, une journaliste du Soleil a été harcelée et menacée par des auditeurs de Jeff Fillion, car l’animateur avait dénigré avec virulence un vox pop dans lequel cette journaliste rapportait les propos de personnes qui s’interrogeaient sur le rôle de la politique des États-Unis dans les attentats. C’est le début d’une longue dénonciation de ceux qui critiquent l’impérialisme américain. Cette dénonciation s’accompagnera, au fil des guerres, par une dénonciation du manque de glorification que les Québécois feraient de nos militaires, contrairement aux Américains, qui seraient un modèle dans le genre. Une campagne de soutien pour le changement de nom de l’autoroute Henri IV en « autoroute de la Bravoure » (2009–2012) remportera un relatif succès relatif, la portion de cette route passant près de la base militaire de Valcartier ayant maintenant reçu cette appellation, tout comme un centre commercial qui est à bâtir dans le secteur.

Malgré sa critique quotidienne des dépenses gouvernementales, la radio-poubelle soutiendra la croissance des dépenses liées au domaine militaire, dont l’achat de F-35 sous-performants pour des coûts pouvant dépasser les 90 milliards de dollars[6]. Ajoutons que les discours anti-Arabes et anti-musulmans qui accompagnent les positions militaristes de la radio-poubelle ne mettront pas en relief le soutien économique et politique du gouvernement canadien auprès des dictatures intégristes du Golfe, notamment l’Arabie Saoudite, d’où les terroristes du 11 septembre sont pourtant originaires.

Le puissant secteur financier canadien (banques, assurances, fonds spéculatifs, etc.) et ses économistes sont parmi les principaux promoteurs et bénéficiaires des politiques néolibérales. Ces politiques prennent la forme de compressions de programmes sociaux, de privatisation des services publics, de dérèglementation sociale et environnementale et de diminutions d’impôts sur les hauts revenus et sur le capital. Ce discours présente les intérêts de la bourgeoisie comme le point de vue des consommateurs, sans égards aux inégalités sociales ni aux conditions de travail. La radio-poubelle fait du discours néolibéral le cœur de son discours économique et elle multiplie les invités d’organisations partisanes tel l’Institut économique de Montréal (IEDM) et son communicateur vedette, Éric Duhaime. La radio-poubelle est même un moteur de construction de la frange radicale de ce courant, le mouvement libertarien Réseau Liberté-Québec et, aujourd’hui, le Parti conservateur du Québec (PCQ). En convergence avec la campagne Le Québec dans le rouge de l’empire Quebecor, la radio-poubelle monte en épingle quasi quotidiennement les dépenses gouvernementales pour les présenter comme du gaspillage.

La prise du pouvoir par le Parti conservateur consacre le virage extractiviste canadien qui s’organise autour des sables bitumineux et de l’impérialisme minier. Malgré les désastres écologiques et humains que l’on constate ici et ailleurs dans le monde, les conséquences de cette orientation canadienne sont peu abordées par la radio-poubelle. Lorsque l’actualité l’oblige, on dénonce les écologistes en insinuant « qu’ils sont contre tout », que « tout coûte cher à cause de leurs règlements », que les changements climatiques ne sont pas un problème. Les jours suivant la catastrophe de Lac-Mégantic, Éric Duhaime défendra à CHOI la « piste de l’écoterrorisme » comme explication de cette tragédie pourtant causée par l’incurie de MMA et de Transport Canada. Toutes les occasions sont bonnes pour souligner que « le recyclage est envoyé dans la même “dump” que le reste » ou qu’il est donné aux Chinois. Par contre, les profits pompés à l’extérieur du Québec et les faibles redevances de ces entreprises extractivistes sont peu mentionnés, sauf pour souligner qu’ils sont nécessaires à la création d’emplois. Plus généralement, on souligne régulièrement que le Québec « vit aux crochets de l’Alberta », qui est considérée comme la province modèle. On ne prend cependant pas la peine d’indiquer l’effet négatif de la hausse « pétrolière » du dollar canadien sur l’industrie et les exportations québécoises. Les crises manufacturière et forestière au Québec font d’ailleurs l’objet de peu de discussions. Dans la région, les animateurs soutiennent l’orientation du Parti conservateur dans l’exclusion des contrats fédéraux du chantier naval de la Davie, à Lévis, jugé trop subventionné et trop syndiqué.

Le Québec n’est pas un producteur pétrolier ni automobile. Il dispose par contre d’une expertise reconnue mondialement en production d’électricité et de transports collectifs. Le territoire québécois a pourtant été planifié en fonction des autoroutes et de l’étalement urbain. En faveur des multinationales du pétrole et de l’automobile établies à l’étranger, cette orientation a permis la constitution d’une petite bourgeoisie régionale de la vente de pétrole, de réparation et de vente de voitures. Les concessionnaires automobiles sont d’ailleurs parmi les principaux publicitaires de la radio-poubelle. Une « industrie de la corruption » s’est aussi bâtie autour des travaux de voirie et de construction et de la spéculation immobilière, ce qui a été mis au grand jour durant les dernières années. Pourtant, la radio-poubelle, toujours prompte à dénoncer le gaspillage de fonds publics, est plutôt limitée dans ses commentaires sur le sujet. On met plutôt l’accent sur l’aspect montréalais et syndical de ce scandale, sans mener d’enquêtes sur la situation dans la région de Québec. La banlieue et ses automobilistes permettent de s’approcher de l’idéal capitaliste du consommateur et du travailleur flexible et sans attache à une communauté, prêts à traverser la ville pour acheter au prix le moins cher, pour travailler et pour déposer leurs enfants dans une école privée. La promotion du modèle auto-pétrole-autoroute-banlieue sera un sujet développé dans la prochaine section.

En croissance importante, le secteur de l’assurance prend une place importante dans la bourgeoisie de la région de Québec. Cette croissance est favorisée par la privatisation des services publics, particulièrement de la santé. En toute cohérence avec son discours néolibéral, la radio-poubelle soutient le développement de l’offre privée de santé et d’éducation sans mettre en relief le surcoût engendré pour les familles et encore moins la discrimination sociale que cette orientation politique suppose.

Sauf exception, la radio-poubelle soutient les revendications patronales au détriment des revendications syndicales et sociales. La création de la vraie richesse et de vrais emplois serait le fruit du privé (et non du public) et les syndicats y seraient un obstacle. On y ajoute une part de darwinisme social avec le discours élitiste sous-entendu dans le « mythe du self-made-man ». La richesse serait le résultat de l’effort, sans lien avec l’origine sociale, et il faudrait donc respecter le travail et le talent des riches, même en ce qui concerne les héritiers. Paradoxalement, on dénonce aussi les syndicats en tant que membres de l’élite qui domine le Québec et l’on propose de les combattre.

La question nationale est un enjeu politique structurant au Québec. Les différents animateurs vedettes des radios-poubelles à Québec sont ouvertement fédéralistes. Ils rejettent le projet d’indépendance et les valeurs de gauche qui y sont associées depuis la Révolution tranquille. Sans reprendre le côté monarchiste, on défend l’unité du Canada et le projet conservateur, pour la loi et l’ordre, l’armée et la prison. Les discours nationalistes progressistes issus de la Révolution tranquille, qui prônent la libération du Québec de sa domination par le capitalisme anglo-saxon, sont remplacés ici par un discours patriotique urbain qui se bâtit contre Montréal. La métropole détestée et particulièrement le Plateau Mont-Royal concentre plusieurs types de boucs émissaires de la radio-poubelle : les artistes, les urbains et la gauche. Le Québec et son économie, son modèle social et sa culture sont constamment dévalorisés, au profit du modèle étatsunien ou albertain. Tout en rejetant la culture québécoise et en glorifiant la culture commerciale états-unienne, on invite des chroniqueurs indépendantistes de droite pour faire la promotion d’un nationalisme ethnique, parfois duplessiste, où l’ennemi de la nation est souvent l’immigrant.

Les animateurs de la radio-poubelle peuvent être qualifiés d’intellectuels organiques de la frange la plus radicale de la bourgeoisie en traduisant, en langage populaire, les idées et les projets de cette dernière dans une perspective libertarienne et néoconservatrice. Ils reprennent les campagnes de la bourgeoisie et de ses organes politiques (IEDM, CPQ, ADQ-CAQ, PLQ, PCC) et invitent régulièrement leurs porte-paroles ou en font carrément des chroniqueurs ou des animateurs. La radio-poubelle est un espace de réflexion et d’élaboration des arguments, mais aussi un espace d’élaboration d’actions individuelles et collectives à mettre en œuvre pour soutenir ces campagnes.

 

  1. B) Mobiliser les travailleurs par un discours populiste de droite

 

Pour se maintenir au pouvoir, la minorité dominante doit s’appuyer sur de vastes secteurs de la population. Elle doit développer une « ligne de masse », un discours et une pratique qui visent la majorité de la population. C’est dans ce cadre que la radio-poubelle devient un acteur politique important : par sa capacité à mobiliser des couches significatives de la population pour défendre les intérêts de la bourgeoisie.

Le discours et la pratique de la radio-poubelle sont qualifiés de populistes, car les animateurs qui y travaillent affirment parler au nom du peuple atomisé, désorganisé. Ainsi, les références au « monde ordinaire », au « vrai monde », au « Québécois moyen », à « l’homme de la rue », à « la majorité silencieuse » ou, plus précisément, aux cols rouges (FM 93) ou aux « X » (Radio X) ne supposent pas d’aider ces personnes à s’organiser démocratiquement pour faire entendre leur voix. D’une masse d’auditeurs se forme un groupe d’appartenance prêt à reprendre les propos et à suivre les actions annoncées par les animateurs. Les mobilisations en ce qui concerne la survie de CHOI-FM, le Budget Bachand, la « Nordique Nation », tout comme les activités promotionnelles des stations, deviennent des moments de rassemblement, mais sans ouvrir d’espace démocratique de débat. Dans une société de consommation où l’implication politique et l’organisation collective et démocratique sont dévalorisées, le citoyen spectateur et passif espère la venue d’un chef, d’un justicier pour confronter l’élite et la remettre à sa place. Ce même citoyen n’a pas conscience que la véritable élite, sujet de son admiration, est précisément celle qui le maintient dans son rôle de consommateur. Les animateurs jouent en partie ce rôle, tout en maintenant un discours d’espérance d’un futur grand meneur ou chef qui ferait le ménage. Pour susciter l’adhésion, l’animateur interpelle les auditeurs en reprenant les préjugés populaires (non scientifiques ou journalistiques) pour dire que ce sont « les vraies affaires », le « gros bon sens », et ainsi donner du poids à sa propagande.

Ce populisme peut être qualifié de droite lorsqu’on prend en compte les définitions sociale, nationale et politique qui sont données au peuple. Une définition sociale du peuple qui fait référence aux travailleurs ou à la classe moyenne, qui n’est pas placé en opposition avec la bourgeoisie, mais plutôt en opposition avec les pauvres, les marginaux et les personnes assistées. Une définition nationale qui définit le peuple sur une base ethnique (Québécois de souche) en opposition avec les immigrants et non pas en opposition avec la domination économique, politique et culturelle des Anglo-saxons du Canada et des États-Unis. Enfin, une définition politique d’un peuple étant naturellement à droite, alors que les personnes et les acteurs ayant des idées progressistes ou différentes ne peuvent être du « monde ordinaire ». En plus de ces trois dimensions, la radio-poubelle de Québec va plus loin en mobilisant certains secteurs plus perméables à ses idées : la génération X, les petits entrepreneurs, les travailleurs non syndiqués, les jeunes hommes et les banlieusards.

Le discours populiste de droite de la radio-poubelle propose une nouvelle identité de culturelle de classe sociale, qui se réfère non pas aux intérêts objectifs concrets et matériels des travailleurs, mais plutôt au mode de vie, à la culture, à l’accent et au style. On propose un modèle culturel de « virilité » basé sur la loi du plus fort, la pollution motorisée, le sport en tant que spectacle et la musique rock. La promotion de la musique et du sport, tout à fait naturelle pour une radio, prendra un caractère politique à plus d’une reprise. En 2005, CHOI-FM réussit à mobiliser des milliers de personnes pour la sauvegarde de l’Agora de Québec, qui est d’ailleurs sous la gestion de Genex communication, le propriétaire de CHOI. Ce n’est pourtant rien devant la mobilisation pour le retour des Nordiques et la construction d’un coûteux deuxième amphithéâtre à partir de fonds publics. En 2010, on assiste à la création de la « Nordique Nation » (expression à prononcer en anglais), par les animateurs du matin de CHOI-FM. Plusieurs dizaines de milliers de personnes se rassembleront lors de la Marche bleue, en 2010, et lors de l’événement « J’ai ma pelle », en 2013. Des voyages en autobus pour assister à des matchs au Canada et aux États-Unis ont lieu, et la vente de chandail financera, pour 100 000 $, l’organisation « J’ai ma place ». L’ampleur de ces mobilisations est à mettre en relief avec la faiblesse relative des mobilisations régionales sur les enjeux sociaux et environnementaux. On développe donc un discours qui survalorise la culture populaire, souvent comprise comme commerciale et États-Unienne, pour mieux défendre les intérêts de l’élite financière et détruire les acquis sociaux des familles de travailleurs et travailleuses.

Le livre intitulé Pourquoi les pauvres votent à droite reprend bien cette dynamique[7]. On y explique le cas du Kansas, un État au cœur de l’Amérique et ayant un historique de gauche. À partir des années 1970, l’application des politiques néolibérales et la polarisation entre les riches et les pauvres s’est doublée de la croissance du populisme de droite conservateur. En préface, Serge Halimi souligne comment les médias et les politiciens de droite en viennent à « embourgeoiser l’identité de la gauche, perçue comme laxiste, efféminée, intellectuelle », « friande d’innovations sociales, sexuelles et raciales » et à « prolétariser celle de la droite, jugée plus déterminée, plus masculine, moins “naïve” ». La bataille est engagée, « celle du stock-car contre les sushis, du café latte contre [le café filtre], de la bière contre le vin, de la Bible contre la perversion des grandes villes ». Le tout est encouragé par un Parti républicain qui carbure au refus de l’avortement et à la dénonciation abstraite de la finance dont il est le principal porte-parole. La naissance du Tea Party, financé par les frères Koch, milliardaires du pétrole, sera la quintessence de ce populisme de droite libertarien et raciste. La radio-poubelle de Québec reprend cette opposition prolos-bobos. Par contre, les acquis de la Révolution tranquille les distinguent en ne mettant pas l’accent sur des questions comme l’avortement et des valeurs religieuses, sauf pour Sylvain Bouchard du FM 93.

Le développement de la radio-poubelle de Québec avec CHOI 98.1 et Jeff Fillion durant les années 1990 a été fortement marqué par un discours de haine générationnelle des « X » contre les baby-boomers. La Radio X, propriété de Genex (génération X en anglais) interpelle les auditeurs comme les « X ». On impute aux baby-boomers la dette publique, le chômage des jeunes et, plus globalement, le coût des acquis sociaux du modèle québécois. On ne relève par contre pas que les baby-boomers ont été fortement minoritaires en tant qu’électeurs jusqu’à la fin des années 1970 et donc absents des décisions prises durant la Révolution tranquille.

Nous ne pourrons ici développer sur la nécessaire analyse matérialiste de la génération X. Notons toutefois que la génération qui est entrée dans le monde du travail des années 1980 au début des années 1990 s’est retrouvée devant des portes closes en raison des crises économiques (1975, 1982, 1990–1992) et par la fin de l’embauche dans la fonction publique et parapublique (santé, éducation). Le surdéveloppement du secteur public et la faiblesse du tissu industriel dans la région de Québec ont accentué cette difficulté générationnelle d’accès à l’emploi. La Radio X, dans un registre plus acerbe que le discours aussi véhiculé par les jeunes du PQ et du PLQ et par l’ensemble de l’ADQ, expliquera cette situation non pas par les crises économiques ou par le début des coupures budgétaires. Ce sont plutôt l’ancienneté syndicale et l’égoïsme de la génération précédente qui seront visés. Le mouvement syndical et la gauche en général ne prendront pas la pleine mesure de cet enjeu qui sera accentué durant les années 1990 par l’inclusion, sous pression patronale, d’une clause orphelin dans certaines conventions collectives qui défavorise les derniers embauchés. La lutte contre la précarité sera tout de même un élément important de la lutte syndicale pour les jeunes à partir de cette époque. L’actualisation de la revendication historique de « baisse du temps de travail sans baisse de salaire » comme moyen de lutter contre le chômage dans une perspective intergénérationnelle aurait pu donner une orientation stratégique pour répondre à cette situation. Dans les années 2000, c’est la hausse des coûts de la santé et des pensions de vieillesse qui viennent compléter le portrait des critiques à l’égard des baby-boomers, discours qui tend tout de même à s’atténuer.

Par extension, le « X » devient le travailleur autonome, le travailleur à statut précaire ou le petit entrepreneur qui s’insurge contre le pouvoir des syndicats et de l’État. Les animateurs de la radio-poubelle ne mettront pas en relief tous les avantages que représentent les normes du travail, le RQAP, la pension de vieillesse et les autres services publics gratuits pour les familles de la classe moyenne. On ne soulignera pas non plus comment ces acquis sont le fruit de la lutte continue des syndicats pour un État social pour tous. La radio-poubelle s’oppose à la hausse du salaire minimum et met plutôt l’accent sur les revenus des « BS » qui sont trop élevés par rapport à ceux des travailleurs à faible revenu. On reconnaît aussi dans le « X » le « angry white man » qui paye pour tout le monde et qui se croit lésé par les discriminations positives à l’égard des femmes ou des personnes immigrantes, des handicapées et Autochtones. Le quasi-monopole du rock et la présence importante du sport commercial sur les ondes de la radio-poubelle attirera aussi ce type de public.

Sylvain Bouchard, l’animateur-vedette du matin au FM 93, interpelle un auditoire plus âgé par les vocables de cols rouges. On parle ici de « ceux qui travaillent et qui sont dans le rouge parce qu’ils payent pour les autres », « qui n’ont pas le temps de manifester, qui sont pris à la gorge par tous les groupes corporatistes et les lobbys ». L’expression « cols rouges » fait aussi référence aux « rednecks », réactionnaires ruraux des États-Unis. L’émergence de cette deuxième radio-poubelle à Québec atténue l’aspect intergénérationnel du discours pour mettre l’accent sur un discours néoconservateur.

Sur le plan économique, l’auditeur est régulièrement identifié comme un contribuable, un payeur de taxes. Ce discours mobilise la classe moyenne pour réduire les impôts des plus riches et des grandes entreprises et pour faire des coupures dans les programmes sociaux, sans prendre en compte les effets redistributifs au bénéfice de la majorité de la population. Les personnes syndiquées, les étudiants, les retraités, les pauvres et les fonctionnaires deviennent alors les ennemis des contribuables. Le mouvement des cols rouges contre le Budget Bachand et sa hausse des tarifs, une initiative du FM 93, permettra de rassembler au Parlement des milliers de personnes en 2010. Ce mouvement donnera à la grande région de Québec un débouché de droite sur un enjeu politique qui a été canalisé le même jour par la gauche à Montréal, plus précisément par les groupes qui fonderont la Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics. Dans le même sens, Radio X reprendra la campagne Écœuré de payer (2013) lancée par son pendant du Saguenay CKYK-FM, qui vise aussi la réduction des impôts et des dépenses sociales de l’État. Par contre, les profits records des banques, les salaires de leurs PDG et les milliards de dollars détournés dans les paradis fiscaux, tout comme la crise économique mondiale et ses effets sur les pays modèles que sont les États-Unis, le Royaume-Uni ou l’Irlande, seront peu mentionnés. Lorsque le sujet s’impose, on fait de la surenchère par la droite du type : « le problème, ce n’est pas les paradis fiscaux, c’est l’enfer fiscal que l’on vit », ou en défendant carrément les privilèges que les riches méritent, en précisant que l’on devrait les suivre comme modèles au lieu de les critiquer.

La radio-poubelle interpelle aussi ses auditeurs comme des automobilistes « pognés dans le trafic », ce qui correspond à la situation réelle de plusieurs auditeurs durant les heures de grande écoute. Notons que les concessionnaires sont parmi les principaux acheteurs de publicité de ces stations. Plus globalement, c’est le banlieusard, majoritaire dans la grande région de Québec, qui est visé par un discours faisant la promotion du modèle auto-pétrole-banlieue et de ses autoroutes, stationnements et centres commerciaux. Les mobilisations autour des fusions municipales ont été un moment fort où le grand-père de la radio-poubelle, André Arthur, a joué un rôle politique important. Il faut ici souligner la fracture politique importante entre deux sous-régions ayant des comportements politiques opposés. À l’inverse du centre-ville, les deux rives de la banlieue de la grande région de Québec sont devenues, au fil des élections, un bastion de la droite au Québec (ADQ, CAQ, Parti conservateur du Canada).

À l’encontre des études sur le sujet, on défend l’expansion du réseau d’autoroutes (autoroutes à six voies et plus de ponts) comme solution aux problèmes de circulation. Pourtant, Québec est l’une des villes avec le plus d’autoroutes par habitant. Leur rénovation comme leur développement coûtent une fortune au Trésor public. L’expansion du réseau d’autoroutes sera pourtant le thème central de la campagne électorale de Jeff Fillion aux élections municipales de 2009. Il terminera d’ailleurs en 2e position, avec 8,5 % des voix, derrière le raz-de-marée Labeaume qui a obtenu 80 % des voix et qui fut lui-même soutenu par les deux principales radios-poubelles. Ce discours se combine à une attaque constante contre les projets de voies réservées aux autobus, d’autobus électriques et de tramway. Les cyclistes seront présentés comme nuisibles et l’on ira même jusqu’à proposer aux auditeurs de les agresser en les klaxonnant afin de leur rappeler que « la rue, c’est pour les autos ». Sans considération pour les piétons, le trop grand nombre d’interdictions de tourner à droite sur un feu rouge devient un moment un enjeu important. Le ton monte lors de la Semaine du transport en commun et des transports alternatifs et lors du Jour de la Terre. En 2013, l’expansion montréalaise de Radio X avait organisé un concours pour récompenser celui qui possédait la voiture avec la plus grosse cylindrée. En plus du transport en commun et des bicyclettes, l’ennemi sera aussi l’urbain qui est souvent associé à l’artiste, à l’intellectuel ou au « bobo » du Plateau Mont-Royal roulant en Bixi.

 

  1. C) Créer et attaquer des boucs émissaires

 

Traditionnellement, la droite conservatrice défend un nationalisme chauvin, militariste (monarchiste au Canada) et religieux. La droite libérale défend plutôt une « égalité de droit » entre tous, dans le cadre d’un capitalisme qui ferait émerger par la concurrence les plus compétents et qui éliminerait les plus faibles. Ces postulats de droite ont habituellement été complétés par des aspects racistes, sexistes et homophobes et par la dénonciation de la gauche politique et des mouvements sociaux. Tout en reprenant ces discours, la nouvelle droite populiste incarnée au Québec par la radio-poubelle ajoute une lutte de classes des travailleurs contre une nouvelle élite, un ennemi culturel : l’urbain, artiste ou intellectuel, symbolisé par le Plateau-Mont-Royal. On assiste à la mobilisation du prolétaire marxien aujourd’hui enrichi, consommateur, individualiste, actionnaire et banlieusard contre le détenteur de capital culturel bourdieusien, avec ses diplômes, sa culture et son habitus de l’élite ( et ce souvent malgré ses faibles revenus).

Le discours raciste de la radio-poubelle se déploie à plusieurs occasions. Les événements du 11 septembre et les guerres en Afghanistan et en Irak serviront de tribunes pour exprimer le discours sur « l’Arabe ou le musulman terroriste », ce qui n’a pas cessé depuis. En 2002, l’opération Scorpion contre la prostitution juvénile permettra le démantèlement d’un réseau. Les mobilisations pour la poursuite des enquêtes seront alors une bonne occasion de faire un amalgame entre certains proxénètes et clients et l’ensemble des personnes de couleur noire et des Arabes de la région. Claude Roy, le candidat aux élections provinciales de 2012 du Rassemblement des cols rouges, encouragé par le FM 93, quittera au milieu de la campagne après les vagues créées par son affirmation soutenant que « ça prend plus d’Asiatiques et moins d’Arabes ». Rappelons que la Ville de Québec retient moins d’immigrants que les villes canadiennes comparables.

À son tour, le débat sur les accommodements raisonnables permettra aux animateurs d’exprimer leur crainte de l’immigration et des autres cultures, au diapason de l’ADQ. Sylvain Bouchard, du FM 93, ira plus loin sur l’importance de « défendre notre patrimoine catholique » en alléguant que l’Église a libéré les femmes et a été un facteur important pour limiter les guerres dans l’histoire. Par contre, la reprise de ce discours xénophobe par le PQ et sa « Charte des valeurs » québécoises, à l’automne 2013, poussera les animateurs dans leurs contradictions. Les animateurs proclameront fermement leur opposition au PQ, donc à la charte. Par contre, ils oscilleront, parfois dans la même phrase, entre la position multiculturaliste des partis fédéralistes (pour dire que le PQ est raciste), leurs discours xénophobes et la dénonciation des immigrantEs, principalement Arabes et musulmans.

Nous devons ici noter que le discours de « défense de notre culture contre les étrangers » se combine à la promotion de la culture états-unienne et la dénonciation des quotas de musique francophone et québécoise du CRTC. En 2010, le FM 93 ira jusqu’à lancer la campagne Merry Christmas qui proposait de boycotter la musique québécoise, afin de dénoncer ceux qui souhaitaient une plus grande présence d’artistes francophones au Festival d’été. Loin du nationalisme triomphaliste de la droite de la plupart des pays, on reprend ici le discours du collaborateur colonisé, dont Elvis Gratton est l’archétype. On peut aussi noter que le rejet de la musique québécoise et francophone, imposé par les quotas du CRTC, nourrira la croissance de la radio parlée et la diminution des plages musicales.

La radio-poubelle a un auditoire majoritairement masculin et ses animateurs-vedettes sont tous des hommes. Jeff Fillion de CHOI FM change le ton par un discours souvent obscène sur les femmes considérées comme des objets sexuels. Le concours Vendredi-seins était basé sur le témoignage de femmes qui devaient expliquer en onde l’importance d’avoir des gros seins dans l’espoir de gagner des implants mammaires. La revue Summum de Genex communication et le calendrier Dreamteam de CHOI-FM reproduisent aussi cette vision de la femme-objet. Les revues Summum girl et surtout Adorable, toujours de Genex, soutiennent l’hypersexualisation des filles, entre autres en proposant à un public mineur des trucs pour satisfaire sexuellement les hommes. Jeff Fillion a été condamné à verser 300 000 $ à l’animatrice Sophie Chiasson, entre autres pour avoir affirmé que son cerveau était inversement proportionnel à la grosseur de ses seins et pour avoir sous-entendu qu’elle avait usé de ses charmes pour obtenir certains emplois dans les médias. Le juge indiquera que « les propos visant madame Chiasson sont sexistes, haineux, malicieux, non fondés, blessants et injurieux. Ils portent atteinte à la dignité, à l’honneur et à l’intégrité de l’être humain en général et de madame Chiasson en particulier ». La démission de Jeff Fillion précédera de peu sa condamnation, ce qui n’empêchera pas la station NRJ de le recruter comme animateur vedette quelques années plus tard.

Des politiciennes seront aussi dénigrées en tant que femmes. La mairesse Boucher perdra ses élections en 2001 alors qu’André Arthur la décrivait comme « une folle » en précisant qu’une femme ne peut diriger la ville. Finalement, en 2005, il se ralliera à celle qu’il surnomme « Moppe Boucher » pour qu’elle fasse le ménage. Elle gagnera d’ailleurs les élections sans programme ni pancartes, forte de l’appui des médias et, en premier lieu, des radios-poubelles. A. Arthur sera député fédéral indépendant de Portneuf de 2006 à 2011. Il est défait par le NPD, ce qu’il explique en déclarant sur les ondes du FM 93 : « Je sais pas ce que j’aurais pu faire pour empêcher les gens de voter pour une grosse fille qui a les dents pas propres. » Toujours sur le plan de la politique municipale à Québec, une étude a démontré que, lors de la campagne municipale de 2007, CHOI et le FM 93 ont multiplié les entrevues avec Régis Labeaume (huit entrevues) et les personnalités qui le soutiennent (sept entrevues) avec seulement 20 % de commentaires négatifs. Son opposante, Anne Guérette, n’aura que trois entrevues, défavorables sinon agressives, avec 86 % d’opinions défavorables pour CHOI et 77 % pour le FM 93[8]. En 2009, Sylvain Bouchard du FM 93 lançait le concours Déchirer Françoise David. Il organisera alors le tirage d’un jeu de Guitar Hero pour les écoliers qui déchireraient la page d’un manuel scolaire faisant mention de Françoise David en tant que féministe contemporaine. Les femmes militantes qui se retrouvent en ondes sont régulièrement sujettes à être rabaissées par des questions du type : « Est-ce que tu es laide pour défendre cette cause là? » comme ce fut le cas de la porte-parole de la Coalition contre la publicité sexiste.

En août 2013, le même animateur soulignait qu’il avait une nouvelle à faire connaître : les femmes sont de plus en plus majoritaires à l’éducation supérieure, ce qui causerait plus de divorces, car les hommes comme lui ne tolèrent pas que leur femme gagne plus qu’eux dans cette société où c’est « Power femelle ». Cette thèse a été fréquemment reprise, entre autres sous cette forme en janvier 2015 :

« Le gars il a un petit côté chevalier, pourvoyeur, hey l’histoire de l’humanité, pendant à peu près 4000 ans on vous a protégées. L’homme protégeait la femme, s’en occupait, allait chasser (…) C’ta moi à chauffer. J’ai de la misère avec ça m’asseoir à droite. (…) J’aurais de la misère à sortir avec une fille qui gagne plus cher que moi parce que mon côté pourvoyeur de mâle serait affecté (…) Le char c’est le cheval d’aujourd’hui. (…) C’est moi qui chauffe le cheval, la fille s’en va en arrière. (…) On peut plus être des hommes en 2014 et la journée où les femmes vont gagner plus cher que nous, dans 10, 15 ans selon moi, les mâles dans leur nature vont mal se sentir. Ça fait depuis trop longtemps. (…) On a ça en nous, c’est dans nos gênes, 3500 ans d’histoire à peu près. (…) Les GPS c’est une affaire de fille. »

Pour plusieurs animateurs, les difficultés scolaires des garçons proviendraient du fait qu’il y a trop de femmes dans l’enseignement. Comme alternative, on propose un modèle masculin, qui glorifie la brutalité. On dénonce le discours « féminin » contre le harcèlement et le « bullying » à l’école, car ce serait la responsabilité des parents de bien préparer les jeunes à répondre à la violence par la violence. Ajoutons que Sylvain Bouchard, en mai 2014, émet une longue réflexion sur le meurtre de 6 personnes par Elliot Roger en Californie en se demandant si la légalisation de la prostitution aurait pu les empêcher.

Les « X » et les cols rouges seraient aussi victimes des lobbys, entre autres des syndicats et des groupes de défense des minorités. Ces groupes seraient tenus responsables du gaspillage de l’État et donc de la croissance de la dette publique et des impôts. En fonction de ce discours libertarien, les mobilisations sociales et environnementales et la gauche en général sont constamment critiquées sur leur fond et sur leur forme. Sommet des Amériques, mobilisation contre la guerre en Irak, grèves syndicales et étudiantes, mouvement des indignés et des casseroles, luttes féministes, communautaires et écologistes seront autant de moments pour dénigrer personnellement les leaders et leurs revendications. Des appels, parfois violents, à l’action directe contre les mobilisations sont envoyés sur les ondes, entre autres contre le mouvement Occupons Québec (2011), la grève étudiante (2012) et les syndicats municipaux (2014).

Enfin, ce sont les pauvres qui sont dénoncés, principalement reconnus sous le vocable « BS », mais aussi sous celui d’« itinérants ». On cultive en effet le ressentiment envers ces personnes. Par exemple, l’animateur Carl Monette propose ceci : » « on fait un mur […] puis on les enferme là-dedans. Tous les itinérants […] tu les castres avant […]. C’est un investissement à long terme ». Tout comme les personnes handicapées, les personnes pauvres sont présentées comme bénéficiant de grands privilèges. Les travailleurs et travailleuses pauvres sont interpelés par les animateurs, mais non pas pour améliorer leurs conditions (salaire minimum, avantages sociaux, droits aux services publics, etc.). On invoque plutôt leur situation pour dénoncer ceux et celles qui ont de meilleures conditions qu’eux, particulièrement les employés de l’État « qui nous coûtent trop cher ».

Croisement entre la gauche organisée, les assistés sociaux et les Montréalais, on retrouve un ennemi de taille, les artistes du Plateau-Mont-Royal. Le discours véhiculé à ce sujet par la radio-poubelle a un réel impact lorsqu’on apprend que 55 % de la population de la région sont d’accord avec l’affirmation que « la clique du Plateau-Mont-Royal contrôle les médias montréalais » et que 41 % estiment que « les artistes québécois sont des BS de luxe[9]».

 

  1. D) Un phénomène politique qui demande une réponse politique

 

La radio-poubelle de la région de Québec est un acteur bien établi. Elle n’est pas une exception régionale. Des animateurs comme P. Pascaux, Doc. Mailloux, S. Gendron et G. Proulx étaient établis à l’extérieur de la région de Québec. Par contre, par un habile travail de communication et même de mobilisation, la radio-poubelle a su profiter d’un contexte sociologique favorable pour enraciner les idées de la droite et devenir un acteur politique important. Son discours néolibéral (sinon libertarien), fédéraliste (avec une porte ouverte sur le nationalisme ethnique), militariste, élitiste, raciste et sexiste a su s’implanter dans la région idéologiquement la plus à droite du Québec. Cette nouvelle version du populisme de droite interpelle le peuple à travers ses référents culturels, mais à partir des revendications de la bourgeoisie, c’est-à-dire le néolibéralisme, ce qui consacre le caractère hégémonique de ce discours sur une partie de la population. Le tout profite d’une confusion entre liberté et capitalisme, le principe de liberté étant avant tout exprimé comme liberté de consommer.

Historiquement, le populisme radiophonique de la droite radicale a joué un rôle important dans des pays comme l’Allemagne dans les années 1930 et le Rwanda dans les années 1990. À Québec, ce populisme de droite se distingue du fascisme qui est une forme de populisme extrême qui mélange racisme, haine de la gauche, mais aussi antilibéralisme, sinon anticapitalisme de façade, pour séduire le peuple en période de crise. Malgré la faiblesse de ce mouvement au Québec, les deux grandes radios-poubelles de Québec prendront la peine de soutenir explicitement le groupe de musique néonazi Légitime violence en 2011[10]. Dans le même sens, on défendra une lettre ouverte publiée par le Soleil puis retirée avec excuses de la direction de l’éditorial. Écrite et envoyée par Bernard Guay, un haut fonctionnaire suspendu par la suite, elle prônait la création d’une milice fasciste, comme dans les années 30, pour mater la grève étudiante en 2012. Ainsi, les appels indirects à la violence sont fréquents, et dans certains cas, ils mènent à des actes de la part d’auditeurs contre des opposants à la station ou, par exemple, contre des cyclistes, des chauffeurs d’autobus ou des militantEs. Jean-François Jacob, qui tenait la page Facebook « Québec s’excuse de sa radio-poubelle », verra brisées par un acte de vandalisme une vitre et la porte de son appartement en 2013. Plus tard, il perdra son travail suite à des menaces de la direction de la station auprès de son employeur.

Enfin, en 2014, Sylvain Bouchard propose d’organiser « un autodafé » du livre de Gabriel Nadeau-Dubois, car une professeure du cégep de Limoilou aurait choisi son essai afin de développer la pensée critique de ses étudiants. Il suggère aux étudiantEs : « Tu te réunis dans la cour du cégep, une quarantaine de livres de Nadeau-Dubois, tu crisses le feu dedans! ».

Lors des élections, les animateurs deviennent très actifs et conseillent les auditeurs. En plus d’un rejet de tout parti de gauche ou souverainiste, on en vient même à critiquer régulièrement la CAQ, le PLQ et le maire Labeaume parce qu’ils ne sont pas assez à droite. Des alternatives sont même proposées avec le Parti conservateur du Québec, la candidature de Jeff Fillion aux élections municipales et la candidature « cols rouges » au provincial (2012).

La radio-poubelle exerce son influence sur la propagation d’une nouvelle norme de discours et de pratique admises dans l’espace public, malgré ses faussetés et son caractère discriminatoire et dénigrant. En réaction à cette situation, les mouvements sociaux et les institutions publiques en viennent à éviter certains sujets. Plusieurs décident de laisser courir des mensonges de la radio-poubelle par peur, s’ils répliquent, de subir plus de tort. On craint aussi d’être déstabilisé par le dénigrement ou la vulgarité en entrevue, ou pire, d’être victime de la violence d’auditeurs chauffés à bloc.

La radio-poubelle a cumulé plusieurs victoires politiques. Notons par exemple les mobilisations massives pour l’opération Scorpion, pour la sauvegarde de CHOI, pour la construction d’un deuxième amphithéâtre et contre le Budget Bachand. Autre fait marquant, la « radio-poubellisation » des médias de l’empire Quebecor qui embauchent comme chroniqueurs plusieurs animateurs de la radio-poubelle. Les victoires de l’ADQ, de la CAQ, du Parti conservateur, de la mairesse Boucher et du maire Labeaume sont d’autres exemples de l’influence de la radio-poubelle. À l’opposé, elle a également subi plusieurs échecs : défaites judiciaires de Jeff Fillion, son renvoi et la vente de CHOI, la vague orange du NPD sur la Rive-Nord, le virage au centre droit de la CAQ (alors que l’ADQ était devenue complètement libertarienne) et la candidature avortée d’un col rouge aux élections provinciales de 2012. Entre autres limites de son influence, notons les grandes mobilisations régionales contre le Sommet des Amériques, contre la guerre en Irak et en appui au mouvement des casseroles contre la loi 78. En revanche, la non-participation des cégeps de Québec au mouvement étudiant de 2012 reflète en partie l’influence de la radio-poubelle.

 

  1. E) Lutter contre la radio-poubelle

 

Pour lutter contre la radio-poubelle, il faut d’abord faire connaître ses propos diffamants, comme le font certaines émissions humoristiques et plusieurs plateformes web. Le site le plus systématique est sortonslespoubelles.com. Les plaintes au CRTC, au Conseil de presse du Québec et devant les tribunaux ont un effet certain, surtout lorsqu’elles s’accompagnent de poursuites avec ordonnance de dédommagement. À cet égard, plusieurs des principaux groupes sociaux et politiques de la région, réunis dans la Coalition pour la justice sociale, décident à partir de 2012 d’intégrer la question de la radio-poubelle à leur plan d’action : journée de réflexion collective, activité de sensibilisation et conception d’un « guide d’autodéfense » marquent une première phase d’actions qui risquent d’avoir des suites[11].

Une autre stratégie proposée par certains est de sensibiliser des annonceurs aux propos auxquels ils sont associés. La Coalition sortons les radio-poubelles de Québec en fera d’ailleurs la promotion à partir de son site web alimenté de façon anonyme. Comme exemple de résultat souhaité de cette stratégie, citons la SAQ qui, sur pression du syndicat, a cessé de faire de la publicité à CHOI-FM. En réaction, en 2013, deux personnes responsables de deux pages Facebook dénonçant la radio-poubelle, Jean-François Jacob et Érik Beaudry, qui ont eu droit à une poursuite-bâillon de 250 000 $. C’est Radio Nord, actuelle propriétaire de CHOI Radio X, la « radio pour la liberté d’opinion », qui a mené cette poursuite. Malgré les menaces juridiques et physiques, les accusés ont fait preuve de courage et refusé tout compromis, ce qui a mené Radio-Nord (CHOI, RNC média) à retirer ses accusations.

Plus globalement, la principale réponse au populisme est de sortir les individus de l’isolement et de permettre leur auto-organisation démocratique. Pour atteindre le public visé par la radio-poubelle, il est nécessaire que le mouvement syndical et la gauche politique :

  1. retrouvent une pratique offensive et mobilisante de lutte de classes en confrontant les exploiteurs et pollueurs qui profitent des écarts de richesses.
  2. déploient un discours qui construit une conscience de classe des travailleurs et des travailleuses, de leurs intérêts, de leurs opposants;

Une remise en question des discours et des pratiques sera nécessaire[12]. Cela passera par :

  1. une démocratisation et la politisation des mouvements sociaux;
  2. la multiplication des collectifs citoyens autour de luttes ponctuelles et
  3. l’unification de la gauche dans la construction d’une alternative politique, ici Québec solidaire.

Se pose enfin le défi de l’émergence de médias de masse alternatifs qui sauraient combiner sport, culture populaire et analyse politique progressiste. La présence de radios communautaires et de médias alternatifs ou internes aux mouvements sociaux, incluant le web, est un début. Les lock-out du journal de Québec puis de Montréal et la création d’un quotidien soutenu par le mouvement syndical auraient pu permettre de créer une nouvelle voie. Il faut toutefois reconnaître que la construction d’un média de masse progressiste sera facilitée par une montée des luttes et la politisation des mouvements sociaux, qui elle-même sera facilitée par le développement de médias alternatifs. Ce sont les mobilisations sociales, rarement prévisibles, qui détermineront les priorités conjoncturelles de luttes pour la construction d’un projet de société émancipateur.

Sébastien Bouchard, militant syndical et ex-candidat de Québec solidaire

Bibliographie

Collectif Emma Goldman (2013). Radio X : Les vendeurs de haine, Les Éditions Ruptures, 70 p.

LEMIEUX, Olivier (2012). « L’affaire CHOI-FM… Construction identitaire ou prédisposition sociologique? » Cahier de recherche en politique appliquée, Vol. IV, no 3, (automne), 18 p.

VINCENT Diane, et Olivier TURBIDE (2004). Fréquence limites : La radio de confrontation au Québec, Québec, Éditions Nota bene, 207 p. 

VINCENT Diane, Olivier Turbide et Marty Laforest (2008). La radio X, les médias et les citoyens. Dénigrement et confrontation sociale, Québec, Éditions Nota Bene, 206 p.

MARCOUX Jean-Michel et Jean-François TREMBLAY (2005). Le néopopulisme de CHOI-FM : de l’expansion de la logique consumériste; profil socioéconomique et sociopolitique des auditeurs mobilisés, Québec, Université Laval (non édité), 79 p.

GIROUX Daniel et Florian SAUVAGEAU (2009). « Radio parlée, élections et démocratie », Centre d’études sur les médias, Cahier‑médias, no 18 (septembre), 50 p.

FRANK Thomas (2008). Pourquoi les pauvres votent à droite, Préface de Serge Halimi « Résonances françaises », Paris, Éditions Agone, 448 p.

 

Médiagraphie

La principale référence en extraits commentés de la radio-poubelle :

http://sortonslespoubelles.com

http://coalitionsaguenay.blogspot.ca/

Top 10 de la radio-poubelle

http://youtu.be/MjkFsYZCIG

Page Facebook

  • Québec s’excuse pour sa radio-poubelle
  • Eriku contre Radio X

[1] Une version courte de ce texte a été publiée sous le titre « La radio poubelle : le populisme de droite en action » dans le livre Médias, journalisme et société, numéro 11 des Nouveaux Cahiers du socialisme, Hiver 2014. Il est possible de retracer les propos des animateurs mentionnés dans cet article sur ce site web : www.sortonslespoubelles.com . Ce texte a été relu par Carmen Duplain, Ariane Leblanc-Gauthier et Élisabeth Cyr que je tiens à remercier.

[2] Nous ne pourrons ici développer sur l’histoire de la droite dans la région de Québec et de Chaudière-Appalaches, dont les secteurs ruraux ont été des bastions créditistes à une certaine époque.

[3]     Le temps nous dira s’il faut ajouter à cette liste le duo improbable Éric Duhaime – Nathalie Normandeau,

maintenant le midi au FM 93.

[4] Les trois radios utilisant le plus de jurons au Québec sont, dans l’ordre, CHOI Radio X, CKYK-FM Radio X (Alma) et FM 93. La région où les jurons sont les plus utilisés sur les ondes est Québec. Influence Communication (2013). Analyse de l’utilisation des jurons dans les médias québécois, (septembre), 16 p.

[5] Voir particulièrement les travaux de Vincent, Turbide et Laforest (2004, 2008).

[6] Michael Byers, The Plane That Ate the Canadian Military Life-Cycle Cost of F-35 Fleet Could Reach $126 Billion, Canadian Centre for Policy Alternatives, April 2014.

[7] FRANK, Thomas (2008). « Pourquoi les pauvres votent à droite », préface de Serge Halimi, Résonances françaises, Agone, Paris, 448 p.

[8] GIROUX Daniel et Florian SAUVAGEAU (2009). « Radio parlée, élections et démocratie », Centre d’études sur les médias, Cahier‑médias, no 18, (septembre), 50 p.

[9] Voir à ce sujet l’article du Soleil du 4 janvier 2011 : «Québec, capitale de la droite ? Le mythe déboulonné.» Les données sont tirées d’un sondage Segma–Le Soleil et ne font pas de distinction ville-banlieue.

[10] Voir youtube.com/watch?v=5nnXDf79FZM concernant le traitement différencié de CHOI et du FM 93 sur le groupe néonazi Légitime violence et sur le groupe anarchiste Mise en demeure.

[11] Voir à ce sujet : http://coalitionjusticesociale.tumblr.com

[12] Voir entre autres à ce sujet : BOUCHARD, Sébastien (2009). « Réflexions sur le mouvement syndical et la crise », Nouveaux cahiers du socialisme, no 2, (décembre), 6 p. www.lagauche.com/spip.php?article2696

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CAP-NCS <![CDATA[Retour sur la question nationale]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14553 2015-02-20T15:13:49Z 2015-01-30T12:15:11Z a54ab7_7fd2ec615c1d48b9ae400467e772489f.png_srz_p_232_304_75_22_0.50_1.20_0Au début avec Marx et la Deuxième Internationale, les socialistes mettent au jeu, à une échelle qui se veut internationaliste, le grand programme de l’émancipation sociale. On se souvient de la fameuse phrase du Manifeste du parti communiste, « Les prolétaires n’ont pas de patrie ». Mais peu à peu à travers les luttes en Europe, on s’aperçoit que ce n’est pas si « simple », que l’histoire n’est pas un long chemin tranquille menant au socialisme, mais un sentier plein de trous, d’aspérités, de murs.

Dans plusieurs États en effet, notamment en Europe centrale et en Russie, il y a plusieurs peuples, plusieurs nationalités, qui ont des revendications nationales qui portent sur toutes sortes de choses : contre la discrimination sur la base de la nationalité, contre l’interdiction de la langue dans l’espace public et à l’école, racisme, etc. Le problème est 1000 fois pire, si on peut dire, dans les colonies en Afrique, en Asie, dans les Amériques, conquises à coups de canon par les puissances impérialistes de l’époque comme l’Angleterre, la France, les États-Unis. Le pouvoir colonial exclut, discrimine, écrase des peuples pour mieux les exploiter. Évidemment, ces peuples se révoltent et demandant aux socialistes européens : et bien qu’est-ce qu’on peut faire pour mettre fin au massacre?

Plus tard au début du vingtième siècle, ce débat continue. Des socialistes « tranquilles » répondent qu’il ne faut pas s’en faire, qu’un jour, le socialisme va tout régler. D’autres, plus réalistes, voient bien que les peuples ne sont pas d’accord pour attendre la semaine des quatre jeudis. Et c’est ainsi que des personnalités comme Lénine, notamment, en vient à conclure que les socialistes, par définition internationalistes, doivent également appuyer les revendications nationales et en fin de compte, reconnaître le droit des peuples à l’autodétermination. En Russie sous le joug du terrible système monarchique, 55 % de la population n’est pas russe. Les Polonais, Finlandais, Géorgiens et autres veulent leur indépendance, tout en aspirant à en finir avec le capitalisme. S’esquisse alors une possible convergence entre luttes nationales et luttes sociales.

Quelques années plus tard, le capitalisme entre dans une crise (qui va durer 50 ans). C’est la guerre mondiale (1914), le crash, le chaos. Des États tombent en morceaux : en Russie, en Autriche-Hongrie, en Allemagne et ailleurs. Un peu partout on se met à rêver : et si l’heure de l’émancipation avait sonné? En Russie, non seulement le vieux système tombe, mais une nouvelle proposition apparaît sous la forme des soviets, qui promeut l’auto-organisation des masses. À côté des ouvriers qui prennent leurs usines et des paysans qui prennent leurs terres, les nationalités s’éveillent. Elles demandent la fin du système de discrimination, autoritaire et méprisant. Certaines participent au changement de pouvoir et contribuent à édifier ce qui devient la nouvelle Union des républiques socialistes soviétiques, qui, comme son nom l’indique, est une structure décentralisée, fédérative, où divers territoires se constituent en États tout en demeurant dans une union. D’autres populations veulent cependant un État indépendant purement et simplement, notamment les Polonais.

À ce moment, les socialistes, en Russie et ailleurs, ont une seconde d’hésitation. Certains comme l’Allemande Rosa Luxemburg craignent la montée du nationalisme et pensent qu’au nom des droits des peuples, on divise encore plus les nations au profit de nouvelles élites qui vont essentiellement changer un système de domination par un autre. Lénine pour sa part à une autre idée. Entre le danger du nationalisme conservateur des peuples dominés et le nationalisme chauvin des grandes puissances, il pense que c’est le deuxième danger qui est le plus grand. Il parie que l’indépendance et la mise sur pied de nouveaux États (c’est finalement ce qui arrive avec la Pologne) permettra d’affaiblir les systèmes de domination et donnera aux peuples l’idée que les relations entre diverses nationalités peuvent être basées sur la coopération plutôt que sur la force.

En plus estime-t-il, la situation est pressante en dehors de l’Europe, dans les colonies. Il constate avec ses camarades de la Troisième Internationale que la révolte des peuples colonisés s’en vient comme une tempête, comme en Chine, en Afrique du Sud, en Égypte. Dans ces pays, des socialistes qui voient loin comme l’Indien M.N. Roy et le Tatar Sultan Galiev, le disent aussi, l’émancipation sociale, –la grande utopie socialiste-, sera possible si et seulement si les mouvements socialistes se mettent ensemble avec les mouvements de libération nationale. Et c’est ainsi que le vingtième siècle démarre avec ce grand élan.

Dans cette deuxième partie du Détour irlandais, c’est cette période tumultueuse (1913–1933) qui est abordée, avec ces débats, parfois houleux, parfois constructifs, où s’animent des socialistes de partout dans le monde qui résistent et construisent, dans des conditions de grande adversité, une alternative au dispositif du pouvoir capitaliste et impérialiste. Pendant que se lève cette immense lutte animée par toute une ribambelle de projets regroupés autour de la Troisième Internationale, d’autres obstacles surgissent. Malgré des efforts, de cuisantes défaites sont enregistrées, dans cette URSS qui prend forme, aussi dans plusieurs pays où le projet socialiste s’enlise, souvent au profit de fausses solutions promues au nom de la « nation ». C’est pourquoi cette deuxième partie de l’ouvrage fait appel au grand penseur Antonio Gramsci pour nous aider à déchiffrer ce qui se passe. De cette réflexion critique naîtra une autre vague, une autre époque, qui sera celle abordée dans la troisième partie du Détour irlandais.

 

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CAP-NCS <![CDATA[Le monde sociopolitique autochtone au Québec d’avril à octobre 2014]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14544 2015-02-01T18:49:44Z 2015-01-28T12:01:06Z Cette période est marquée par le jugement William suivi de la Déclaration de souveraineté territoriale du Conseil de la Nation atikamekw, et par une forte mobilisation en faveur de la mise sur pied d’une commission d’enquête sur les femmes autochtones disparues et assassinées. D’autre part, le dépôt de la loi controversée sur l’éducation des Premières Nations, qui a suscité beaucoup de débats internes, a mené à la démission du chef national de l’Assemblée des Premières Nations (APN), Shawn Atleo. Finalement, les communautés autochtones sont toujours très actives pour ce qui est de la protection de leur territoire, et de nombreuses actions légales, médiatiques, politiques et citoyennes sont en cours.

Jugement William et déclaration de souveraineté des Atikamekw

Le 27 juin, la Première Nation de Tsilhqot’in gagne son procès contre la Colombie-Britannique et obtient le droit de gestion de son territoire ancestral à la Cour suprême (jugement William). Ce jugement apporte un « vent d’espoir » dans toutes les communautés autochtones du Canada qui luttent pour obtenir les outils nécessaires au développement économique et au développement de l’emploi pour leurs membres, ainsi que pour la protection de l’environnement sur leur territoire en fonction de leurs valeurs et pratiques culturelles. Au Québec, le 8 septembre, la Nation atikamekw affirme ses droits ancestraux et déclare sa souveraineté sur son territoire en Haute-Mauricie.

Éducation

Le bras de fer continue entre le gouvernement Harper et les Premières Nations (PN) concernant le projet de loi sur l’éducation, un enjeu crucial pour les communautés autochtones en            pleine croissance démographique. La pression est forte et l’Assemblée des Premières Nations du Canada est très divisée, ce qui entraîne la démission du chef national Shawn Atleo le 2 mai 2014. Le chef régional du Québec Labrador, Ghislain Picard, nommé chef par intérim, entre dans la course à la chefferie. Entretemps, certains chefs autochtones se font traiter de « chefs voyous » par le ministre des Affaires autochtones Bernard Valcourt, car ils menacent de « paralyser l’économie canadienne s’il n’y a pas plus de consultations » (Rennie 2014). Le gouvernement s’appuie ensuite sur une étude de l’Institut Fraser pour justifier sa position, laquelle est immédiatement décriée par le Conseil en éducation des Premières Nations qui en déplore le manque de sérieux (CEPN 2014). Pendant ce temps, les programmes d’études autochtones universitaires « explosent » à Montréal (Hele 2014).

Femmes autochtones disparues et assassinées

D’avril à octobre, de nombreuses organisations de différentes allégeances politiques [1] demandent au gouvernement fédéral de mettre sur pied une commission d’enquête sur les femmes autochtones disparues et assassinées, et deux campagnes de pétition sont organisées [2]. Du 30 septembre au 4 octobre, plusieurs marches et vigiles sont organisées dans différentes villes du Québec. « Ce n’est pas un problème autochtone, mais un problème canadien », déclare Kiera Ladner, professeur de sciences politiques à l’Université du Manitoba (Davis 2014).

Unité politique et gouvernance

En mai, les chefs des neuf communautés innues se rencontrent pour un présommet de la nation et, le 27 juin (Tremblay 2014), ils con viennent de la création d’un forum permanent avec le gouvernement du Québec. En juin également, la présidente de l’Association des femmes autochtones du Canada, Michèle Audette, devient candidate pour le Parti libéral du Canada.

Le 31 juillet, la mise en vigueur de la Loi sur la transparence financière des Premières Nations occasionne des débats publics plutôt antipathiques sur le salaire des élus autochtones, dont le travail est incorrectement comparé à celui des élus municipaux. Le chef national de l’APN par intérim, Ghislain Picard, rétorque que le gouvernement

fédéral devrait lui aussi faire preuve de transparence et « rendre compte de ses dépenses et des résultats qui en découlent – ou de l’absence de résultats » (Picard 2014).

Agrandissement des « territoires réservés »

En mai, les Cris d’Oujé Bougoumou obtiennent une reconnaissance d’existence longuement attendue et deviennent membres de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois. D’autre part, de nombreuses communautés espèrent agrandir le territoire de leur réserve, car ils sont trop à l’étroit. C’est ce que tente de faire le Conseil de bande de Mashteuiatsh, ce qui entraîne des débats houleux à Roberval, et le chef Gilbert Dominique doit lancer un appel au calme. Les Hurons Wendats, de leur côté, réfléchissent à ce qu’ils vont faire de leur nouveau territoire récemment cédé, alors qu’à Kahnawake, le Conseil de bande essaie de résoudre le problème en expulsant les « non autochtones », ce qui est loin de faire consensus (voir Gabriel 2014).

Exploitation des ressources naturelles Foresterie

En mai, les Cris d’EeyouItschee organisent une conférence de concertation sur la foresterie durable avec des représentants du gouvernement et de l’industrie. En août, les Malécites de Viger annoncent un accord de partenariat avec la MRC des Basques (Bas-Saint-Laurent) pour la création d’un nouveau parc récréotouristique interrégional. En septembre, les Atikamekw, après leur déclaration de souveraineté, exaspérés par l’attitude de non-consultation des compagnies forestières (et ce, malgré leur attestation aux normes du Forest Stewardship Council), lèvent le ton et déclarent qu’aucune entreprise forestière ne pourra exercer d’activités sur leur territoire sans leur consentement

Uranium, fer et apatite

En août, les Cris d’EeyouItschee, après une large consultation de leurs communautés, décident unanimement de refuser l’exploration de l’uranium sur leur territoire, et la compagnie Strateco Resources doit démanteler ses installations préliminaires au nord de Mistassini (Nicholls 2014). En septembre, les chefs de l’APNQL adoptent une résolution similaire pour l’ensemble de leurs territoires (APNQL 2014). De leur côté, les Innus d’Uashat makManiUtenam et de Schefferville revendiquent des sommes importantes auprès de plusieurs grosses compagnies qui exploitent les ressources sur le territoire ancestral depuis plusieurs années sans avoir signé d’entente avec eux comme… ex., l’Iron Ore (poursuite en cour), l’IOC/Rio Tinto Alcan (action des « Pierres de la honte »), sans oublier l’enjeu de l’installation de la mine Arnaud (apatite) en plein cœur de Sept-Îles.

Électricité

Du côté d’Hydro-Québec, deux ententes sont signées : l’une avec le Conseil de bande d’Uashat makManiUtenam (entente de principe qui ne fait pas l’unanimité) pour l’achèvement du projet de La Romaine (ITUM 2014), et l’autre avec les trois communautés micmaques pour le développement d’un parc éolien.

Pêcheries

En avril à Mashteuiatsh, des mesures d’harmonisation sont nécessaires pour aménager la cohabitation entre les pêcheurs sportifs et les pêcheurs traditionnels sur le lac Piékuagami (lac Saint-Jean). En juin, les Hurons-wendat exercent leurs droits de pêche sur la rivière Malbaie sans attendre l’autorisation officielle gouvernementale. En août, les Abénaquis d’Odanak lancent le projet Perchaude en collaboration avec le ministère de la Faune, des Forêts et des Parcs du Québec et réaménagent un cours d’eau afin de faciliter l’accès des perchaudes du lac Saint-Pierre à l’une de leurs frayères; la perchaude étant dans un état critique, un moratoire sur la pêche est en vigueur jusqu’en 2017.

Pétrole

Alors qu’en Colombie-Britannique, les communautés autochtones semblent avoir eu raison – du moins temporairement – du projet d’oléoduc Northern Gateway, les communautés mohawks du Québec accumulent les actions contre les deux projets d’oléo ducs pour l’Est canadien (construction du pipeline Transcanada Est et inversion du pipeline Enbridge). Le 14 juin, les membres de la communauté de Kahnawake reçoivent officiellement les marcheurs de la « Marche des peuples pour la Terre-Mère », une marche citoyenne contre les oléoducs et les hydrocarbures, partie de Cacouna le 10 mai, 700 km plus loin. Le 28 juin, une « marche de solidarité avec la Marche pour la guérison des sables bitumineux en Alberta » est organisée à Montréal par trois femmes : Denise Nadeau (Salish/Mohawk), Rita Wong (Salish) et Cecilia Chen (Mohawk). Le 3 septembre, le « People’s Climate Tour » fait un arrêt à Montréal et invite l’activiste mohawk Ellen Gabriel à prendre la parole. La protection de l’eau du fleuve Saint-Laurent et de ses habitants en préoccupe plusieurs. En avril, les Malécites exigent publiquement d’être consultés dans le projet du port pétrolier. En juillet, lorsque le Grand Chef de Wendake déclare s’opposer à un moratoire sur l’exploitation pétrolière dans le golfe du Saint-Laurent, les chefs des communautés innues et micmaques, réunies dans une nouvelle alliance pour la protection de l’eau, lui envoient un « message de prudence » public (Les Nations innue et mi’gmaq 2014).

Forum social des peuples 2014

Plus de 5000 personnes du Québec, du Canada et des Premiers Peuples se sont rassemblées au Forum social des peuples à l’Université d’Ottawa du 21 au 24 août. La majorité des participants étaient issus de la société civile, soit des mouvements sociaux, des groupes écologistes, des associations étudiantes ou des syndicats. On estime qu’entre 200 et 300 personnes étaient issues des Premières Nations de différentes provinces et territoires, certains en tant que membres de leur conseil de bande, d’autres en tant que membres d’organisations militantes*.

Une trentaine d’ateliers ont été présentés par des membres des Premières Nations sur des sujets très variés : Arbre de vie/protection des sites sacrés/spiritualité; conditions de vie/logement/violence dans les communautés/femmes disparues et assassinées; décolonisation/anti-oppression/réappropriation culturelle; enjeux de la recherche autochtone/histoire coloniale; introduction à la solidarité autochtone; protection de l’environne– ment/Terre-Mère /luttes contre les pipelines.

Plusieurs grandes conférences ont été consacrées aux enjeux de protection de l’eau et de la Terre devant le développement accéléré de l’industrie pétrolière au Canada, conférences au sein desquelles les Mélissa Mollen-Dupuis (Innue, Québec, Idle No More), Clayton Thomas Muller (Cri, Manitoba, Defenders of the Land) et Ben Powless (Mohawk, Ontario, Indigenous Environmental Network) se sont illustrés à quelques reprises. L’événement n’a malheureusement presque pas été couvert par les grands médias.

Pour plusieurs, l’événement aura été une première occasion de discuter avec des militants du Canada et des Premières Nations. Selon le militant de longue date en justice sociale François Saillant : « Si les mouvements sociaux étaient un train, les Premières Nations devraient en être la locomotive. Ce sont eux qui ont les moyens légaux pour arrêter les projets d’oléoducs » (voir Aubin Côté 2014).

* Two Row Wampum Society, Assembly of Se7en Generations, Barriere Lake Solidarity, Caucus autochtone du Forum social des peuples, Commission de la santé, des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador, Defenders of the Land, Families of Sisters in Spirit, Femmes autochtones du Québec, Indigenous Environmental Network, Indigenous Peoples » Solidarity Movement of Ottawa.

Geneviève Beaudet

Tiré de RECHERCHES AMÉRINDIENNES AU QUÉBEC, XLIV NO 1, 2014

Médiagraphie

APNQL (Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador), 2014 : « Les Premières Nations au Québec sont unies dans leur opposition à l’exploitation minière de l’uranium ». Communiqué de presse CNW Telbec, 25 septembre. <http://www.newswire.>.

AUBIN CÔTÉ, Marie-Christine, 2014 : « Forum social des peuples : l’heure du bilan. Le Journal des alternatives, 29 août. <http://journal.alternatives.>.

CEPN (Conseil en éducation des Premières Nations), 2014 : “Le Conseil en éducation des Premières Nations remet en question la crédibilité des résultats d’une étude de l’Institut Fraser”. Communiqué de presse CNW Telbec, 14 août. <http://www.newswire.ca/fr/>

DAVIS, Austin M., 2014 : “Professors united in call for public inquiry into missing and murdered aboriginal women”. Leader-Post, 28 août. <http://www.lea>

GABRIEL, Ellen, 2014 : “‘Sometimes the law is an ass’”. Warrior Publications, 17 août. <http://warriorpublications.>.

HELE, Carl, 2014 : « Indigenous Studies explode in Montreal : More than            a decade in coming            ».            Anishinabeknews.ca. <http://anishinabeknews.ca/2014/>.

ITUM (Innu Takuaikan Uashat mak Mani Utenam), 2014 : “Consultations sur l’Entente de principe ITUM /Hydro Québec 2014 : ‘Oui’ à l’entente avec Hydro-Québec, mais ‘Non’ au Plan Nord sans notre consentement”. Communiqué de presse CNW Telbec, 1 er avril. <http://www.newswire.ca/fr/>.

NATIONS INNUE ET MI’GMAQ, LES, 2014 : “Les Nations Innue et Mi’gmaq envoient un message de prudence au Grand Chef huron-wendat Konrad Sioui sur le dossier de l’exploitation pétrolière dans le golfe du Saint-Laurent”. Communiqué de presse CNW Telbec, 18 juillet. <http://www.newswire.ca/fr/>.

NICHOLLS, Will, 2014 : « Cree perseve rance ». The Nation, 4 juillet. <>.

PICARD, Ghislain, 2014 : “Les Premières Nations sont transparentes”. Le Devoir, 28 août. <http://www.ledevoir.com/>.

RENNIE, Steve, 2014 : “Autochtones : le Ministre refuse de parler aux ‘chefs voyous’”. La Presse, 15 mai. <>.

TREMBLAY, Jean, 2014 : “Rencontre historique entre Québec et les communautés            innues            ».            Journal            de            Québec,            27            juin. <http://www.journaldequebec.>.

Notes

[1] Tous les partis politiques fédéraux (à l’exception du Parti conservateur); l’Assemblée nationale du Québec, à l’unanimité, à la suite d’une motion déposée le 25 septembre par la députée de Québec solidaire Manon Massé; l’Association des femmes autochtones du Canada (AFAC); Inuit Tapiriit Kanatami ; Femmes autochtones du Québec; la Fédération des femmes du Québec; Amnistie internationale Canada, et plusieurs autres.

[2] Une pétition traditionnelle sur papier est organisée par l’AFAC, et une autre est mise en ligne par le Congrès du travail du Canada : http://www.congresdu travail.ca/centredaction/ justice pour les femmes autochtones disparues et assassines

 

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CAP-NCS <![CDATA[Pourquoi relire Lénine : vidéos]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14532 2015-01-27T20:33:31Z 2015-01-27T20:00:40Z couverture_au-dela-de-LenineTrois vidéos en complément de l’ouvrage numérique Lénine au-delà de Lénine par Pierre Beaudet.

VIDEOS

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CAP-NCS <![CDATA[À la défense du droit à la FTQ de faire une campagne politique]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14547 2015-01-27T19:50:20Z 2015-01-26T12:07:16Z Le ministre Denis Lebel a fait une sortie contre la FTQ l’accusant de dépenser l’argent des travailleurs dans une campagne politique en embauchant huit personnes pour travailler à défaire les conservateurs dans des circonscriptions ciblées, dont la sienne. Il estime qu’il s’agit dans ce cas d’un détournement des cotisations syndicales à d’autres fins que celles de la défense des travailleurs.

Selon Denis Lebel, une majorité de députés NPD sont d’ex-leaders syndicaux. Il questionne l’éthique de ces députés qui auraient à faire le choix entre représenter les contribuables canadiens ou représenter les intérêts syndicaux dans une négociation avec les employés de l’État.

C’est pour le moins un affront à l’intelligence. Les lois présentées au parlement par les conservateurs au cours des dernières années ont eu pour objet de favoriser et d’enrichir les sociétés pétrolières, d’enlever les contraintes à l’enrichissement et au profit des sociétés par des lois qui enlèvent de plus en plus de rapport de force aux organisations ouvrières et sociales et féministes. C’est son parti qui a effectué des appels frauduleux automatisés pour empêcher des gens de voter et qui a utilisé scandaleusement les malheureux événements de Charlie Hebdo pour solliciter des dons. Le Parti conservateur est un parti sans aucun sens moral et Denis Lebel n’a de leçons à donner à personne.

Il est important de souligner que le domaine des rapports entre le monde de la finance et les autorités politiques d’un côté et celui des rapports entre le syndicalisme et les mêmes autorités politiques de l’autre ne sont pas de même nature. Pour le monde de la finance ce rapport ne repose pas tant sur les contributions aux caisses électorales, mais sur les pressions que le système financier et les entreprises exercent sur l’État et ses budgets combinés au passage des grands commis de l’État au secteur privé qui font souvent des aller-retour, de même que le passage de hauts responsables du secteur privé à la direction d’agences et de ministères de l’État. Tout cela garantit une conduite des affaires publiques proche des conceptions du monde de la finance. (1)

On assiste au même phénomène dans les sociétés d’État où les dirigeants, nommés par le gouvernement, défendent plus les intérêts des corporations que celui du public qu’ils sont censés représenter. À titre d’exemple Deepak Chopra, PDG de Postes Canada, a appliqué exactement la même position que celle du Conference Board du Canada. Pas étonnant puisqu’il y siège en tant que membre exécutif. En effet dans son rapport « L’avenir du service postal au Canada » le Conference Board proposait des restrictions salariales, la fin du service à domicile et la conversion des comptoirs postaux au secteur privé pour ne nommer que quelques éléments.

Pour ajouter à cette odieuse complicité, le gouvernement conservateur a adopté une loi de retour au travail alors que c’est Postes Canada avec à sa tête Deepak Chopra qui avait mis les employéEs en lock-out. Il enlevait par conséquent tout moyen de pression au syndicat. Les employéEs d’Air Canada ont subi le même sort alors qu’ils et elles ont été confrontéEs à la menace de se voir imposer une convention collective par la décision d’un arbitre. Peut-on être surpris que les syndiquéEs cherchent maintenant une autre issue?

Le droit à un service postal équitable pour toutes les régions du Canada, le droit à un travail décent, à un régime de retraite après avoir travaillé toute sa vie, à une vie décente lorsqu’on perd son emploi, à un environnement qui assurera l’avenir aux futures générations sont des principes de justice naturelle que les syndicats défendent et qui concernent toute la population. D’ailleurs au début des années 1990 la Cour suprême du Canada avait débouté le syndiqué ontarien Lavigne qui avait intenté une poursuite contre son syndicat parce qu’il était opposé à ses positions sociopolitiques et électorales et demandait à soustraire la part de cotisations relatives à toute action extérieure aux relations de travail. La Cour avait indiqué que les politiques économiques mises en avant par les gouvernements constituaient des objets légitimes d’intervention du syndicalisme. (2)

Le gouvernement conservateur a multiplié les législations afin d’enlever tout rapport de force au mouvement ouvrier. Les modifications apportées à l’assurance-emploi par exemple, non seulement réduisent drastiquement la contestation possible des prestataires, mais obligent les travailleurs et travailleuses à accepter des emplois moins rémunérateurs. Ce faisant il permet au patronat d’augmenter la pression à la baisse sur les salaires et les conditions de travail de l’ensemble des salariéEs, syndiquéEs ou non.

De telles offensives contre la population travailleuse ne peuvent se régler uniquement en négociation. Dans le cas de l’assurance-emploi, cela ne peut en être l’objet. Et même pour les questions relatives aux négociations, les interventions gouvernementales contre l’exercice du droit de grève sont devenues quasi permanentes. La lutte doit donc être politique ne serait-ce que pour rétablir un rapport de force.

La création du NPD en 1960 avec l’appui du mouvement syndical représentait une augmentation importante de ce rapport de force pour le mouvement ouvrier et populaire au Canada qui considérait ce parti comme son bras politique. Le syndicalisme engageait par là une action pouvant servir à la cohésion politique du salariat et à son influence. À l’époque les syndicats y étaient formellement représentés et participaient à son financement. (3)

Mais en juin 2003, le gouvernement libéral de Jean Chrétien, aux prises avec le scandale des commandites, faisait adopter le projet de loi C-24 afin de tenter de se refaire une crédibilité. Le Parlement interdisait ainsi le financement des partis par les associations syndicales et patronales. Cela a constitué un premier recul pour la classe travailleuse d’assurer collectivement la défense de leurs intérêts dans la gouverne de la société. (4) Même s’il a été relativement restreint dans ses contributions aux caisses électorales, le patronat n’a pas été véritablement affecté puisqu’il ne fait pas face aux mêmes contraintes. Il bénéficie d’entrées « naturelles » directes au sein des grands partis et au sein du gouvernement.

La FTQ a donc tout à fait raison d’investir ses énergies afin de dénoncer les conservateurs et de mener une campagne sur le plan politique même si nous croyons qu’il est erroné d’appeler à voter dans certains cas pour les libéraux. Une chose est certaine, malgré la différence d’opinions sur la stratégie, nous devons défendre le droit fondamental de la FTQ de mener ce combat.

Notes

(1) Mes remerciements à Serge Denis dont cet article est largement inspiré.
Le capitalisme au Canada et la « révolution » Harper, L’assaut contre le monde du travail, Serge Denis, M Éditeur 2014, pp 63 à 100.
(2) O.C.
(3) O.C.
(4) O.C.

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Nations et prolétaires (1843–1912)]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14529 2015-02-20T15:10:05Z 2015-01-23T12:58:01Z a54ab7_766eface74d74391a71a39dc14a91b1c.png_srz_p_327_425_75_22_0.50_1.20_0Depuis longtemps, les socialistes s’interrogent sur les luttes nationales. Leur projet « fondamental »reste social, l’émancipation des couches populaires et prolétariennes. On se souvient de la phrase lapidaire de Marx, « les ouvriers n’ont pas de patrie ».

Au fil des luttes durant la première période du socialisme cependant, il devient clair que le chemin de l’émancipation n’est pas aussi « droit » qu’on l’avait pensé au début. La complexité des systèmes de domination structurés autour des États et de grands empires fait en sorte que toutes sortes de contradictions s’imbriquent les unes dans les autres. Même si la lutte des classes produit un effet polarisant entre bourgeois et prolétaires, d’autres fractures prolifèrent entre la ville et la campagne, entre les genres, les groupes ethnolinguistiques et des protonations qui naissent avec les transformations induites par le capitalisme.

Dans les grandes capitales européennes dont Londres, Paris, Berlin et ailleurs, Marx radiographie ces luttes multidimensionnelles. Progressivement, il sort des schémas linéaires dont les socialistes avaient hérité des philosophes classiques. En réalité, il constate notamment qu’en Angleterre où il réside, le capitalisme dans ce pays, le plus avancé à cette époque, se maintient malgré les assauts des prolétaires. La classe dominante joue habilement sur les contradictions au sein des couches populaires. Elle réussit même à inculquer à ces couches le sentiment qu’elles ont des intérêts « communs » et qu’elles doivent les protéger en s’associant aux dominants. C’est alors qu’apparaît au début, dans un débat sur la place de l’Irlande et du peuple irlandais dans les luttes pour l’émancipation, ce qui est une « anomalie » dans la pensée socialiste.

En effet, l’Irlande, un petit pays pauvre colonisé par l’Angleterre, constitue une pièce essentielle dans le dispositif du pouvoir de l’État. L’Irlande coloniale, explique Marx, est la « forteresse » de la réaction, car les grandes propriétés foncières qui ont envahi l’espace et chassé les paysans sont un des socles importants du capitalisme anglais. Par ailleurs, ces paysans irlandais affamés affluent dans les villes anglaises pour s’engouffrer dans les manufactures où ils sont surexploités et discriminés. Ouvriers irlandais et ouvriers anglais, au lieu de s’unir pour combattre la bourgeoisie, se battent les uns contre les autres. Enfin en Irlande même, des mouvements d’émancipation nationale resurgissent sans cesse contre la machine de l’État militarisée, ce qui renforce les capacités de coercition du pouvoir. En tout et pour tout, la subjugation coloniale de l’Irlande constitue un obstacle à l’élaboration d’un projet prolétarien et à son avancée à travers les luttes sociales devant mener à un projet post-capitaliste.

De cette conflictualité complexe, Marx conclut que le mouvement socialiste doit faire un « détour ». Sans laisser tomber les objectifs de l’émancipation sociale, il doit, dans le contexte anglais en tout cas, converger avec la lutte des Irlandais pour la libération nationale. Au début, ce détour semble une « diversion » pour plusieurs socialistes qui estiment que les luttes nationales sont plutôt un vestige du passé tout en étant une stratégie pour les bourgeoisies nationales de consolider leur pouvoir. Peu à peu cependant, la réflexion de Marx s’infiltre dans le mouvement. En fin de compte, le « problème national » n’est pas unique à l’Angleterre. Dans plusieurs pays d’Europe, des peuples se révoltent contre des États et des empires qui les oppriment. Les divisions nationales jouent un rôle fondamental dans l’articulation des luttes des classes. C’est évident notamment en Europe centrale où plusieurs empires (tsariste, austro-hongrois, ottoman) affrontent de multiples nationalités qui aspirent dans ce qu’ils considèrent comme un seul combat, l’émancipation sociale et l’émancipation nationale.

Au tournant du dix-neuvième siècle, ce débat s’approfondit. En effet, c’est à cette époque que le capitalisme devient impérialiste et réorganise le vaste monde colonial qui ne s’appelle pas encore le « tiers-monde ». Confrontés à ces nouvelles réalités, les socialistes européens sont interpelés davantage. Dans quelle mesure le mouvement socialiste peut-il intégrer la lutte des peuples dominés dans une perspective de transformation socialiste et démocratique? Comment faire converger l’émancipation sociale et les aspirations nationales dans un grand mouvement anticapitaliste?

Au vingtième siècle à l’ère des grands soulèvements prolétariens et populaires, les stratégies socialistes évoluent, notamment sous l’impact de la révolution soviétique. Le « détour irlandais » devient une grande affaire mondiale, au premier plan de l’agenda des mouvements. La révolution se déplace vers l’« est », constate Lénine et de ce fait, déplace le centre de gravité des luttes sociales vers les peuples dominés. Plus tard dans le siècle, les grandes luttes de libération nationale prennent leur envol et expriment un projet anti-impérialiste et anticapitaliste à géométrie variable.

De cette aventure époustouflante ressortent des débats contemporains. La nécessité de « relire » les explorations antérieures n’est donc pas simplement académique. C’est dans ce sens que vous trouverez trois compilations ou anthologies, qui constituent un ensemble et qui suivent en gros un ordre chronologique :

La première partie, Nations et prolétaires (1843–1912) présente les premières réflexions de Marx et des penseurs de l’époque regroupés autour de la Première et de la Deuxième Internationale. On y aborde évidemment les débats autour de l’Irlande et de la Pologne qui sont alors stratégiques pour le socialisme européen, de même que les premiers questionnements sur l’impérialisme et l’anti-impérialisme.

Révolutions et résistances (1913–1933), la deuxième partie de l’ouvrage, expose les discussions et les recherches impulsées par la vague révolutionnaire, à travers notamment la révolution soviétique et l’avènement de la Troisième Internationale, et où se produisent les premières convergences entre socialistes européens et luttes d’émancipation nationale dans le monde non européen.

Enfin, la troisième partie, L’heure des brasiers (1927–1978), se concentre sur l’essor des grandes révolutions anti-impérialistes du tiers-monde, desquelles s’inspirent plusieurs mouvements d’émancipation contemporains.

En fin de compte, le but de cet ouvrage est non pas de présenter des « recettes » ou des « formules », mais des méthodologies, des explorations théoriques et des élaborations stratégiques qui sont par ailleurs présentées dans leur contexte historique et qui aboutissent à la fin en un certain nombre d’éléments de réflexion permettent de situer ces débats à la lumière des recherches et des luttes contemporaines.

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Frantz Fanon : contre le colonialisme]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14521 2015-01-25T18:04:46Z 2015-01-21T12:17:55Z Comment guérir le colonisé de son aliénation? Telle est la question à laquelle n’aura de cesse de répondre le psychiatre martiniquais Frantz Fanon. Source d’inspiration pour les « postcolonial studies », son œuvre est mal connue en France. Cinquante ans après sa mort, retour sur une pensée aussi dérangeante qu’actuelle.

« Nous ne tendons à rien de moins qu’à libérer l’homme de couleur de lui-même. » Tel est l’objectif que poursuivra Frantz Fanon à travers toute son œuvre intellectuelle. Elle puise dans son expérience comme il l’explique dès son premier ouvrage, Peau noire, masques blancs (1952) : « L’objectivité scientifique m’était interdite, car l’aliéné, le névrosé, était mon frère, était ma sœur, était mon père. »

Né en 1925 à Fort-de-France, dans une famille de la petite bourgeoisie martiniquaise, le jeune Fanon s’engage dans les Forces françaises libres durant la Seconde Guerre mondiale et fait l’expérience du racisme des Français envers les Noirs. Démobilisé en 1945, il repart vers la Martinique, où il passe son baccalauréat. En 1946, il part étudier la médecine à Lyon, avant de s’orienter vers la psychiatrie. C’est après sa thèse, soutenue en 1951, qu’il publie Peau noire, masques blancs.

Dans ce livre, qu’il décrit comme une « étude clinique », il analyse « l’aliénation » du colonisé, et plus particulièrement du Noir antillais. Pour le jeune psychiatre martiniquais, cette aliénation est inhérente au système colonial. « Le colonialisme exerce une violence psychique, son discours : le colonisé est “laid”, “bête”, “paresseux”, a une sexualité “maladive”, explique la politologue Françoise Vergès. Et pour Fanon, le colonisé finit par intégrer ces discours de stigmatisation, le sentiment d’être inférieur, il finit par mépriser sa culture, sa langue, son peuple, il ne veut plus alors qu’imiter, ressembler au colonisateur. »

Décoloniser les esprits

Cette volonté du colonisé de ressembler au colonisateur, Fanon l’observe chez les siens mis en contact avec la métropole. Ils adoptent le français, langue du colonisateur, rejetant le créole. Voulant se rapprocher le plus possible du Blanc, les Antillais se mettent même à distance des Noirs africains, qu’ils n’hésitent pas à considérer comme inférieurs, comme les « véritables nègres ». Selon Fanon, cette « négrophobie » des Noirs envers d’autres Noirs est caractéristique de l’aliénation qui s’est emparée de ses frères. Ces derniers ont intériorisé ce système colonial qui place le Blanc tout en haut de l’échelle des races. Ainsi « le Noir n’est pas un homme », « le Noir est un homme noir » qui « veut être blanc », et c’est bien là le signe de son aliénation. Pour Fanon, le Noir ne sera pleinement homme que lorsqu’il sera débarrassé de cette aliénation qui le déshumanise.

Cette aliénation qu’il décrit chez le Noir antillais, Fanon l’observe également chez les colonisés d’Afrique du Nord à partir de 1953, alors qu’il occupe le poste de médecin-chef à l’hôpital psychiatrique de Blida, en Algérie. Désormais, toute son énergie et sa pensée seront consacrées à cette question : comment guérir le colonisé de son aliénation, lui permettre de devenir libre, d’accomplir son humanité ?

Sa réponse ne tarde pas. Le seul moyen de sortir de l’aliénation est la décolonisation, pas seulement celle du territoire, mais aussi celle des esprits. Elle doit permettre au colonisé d’accomplir pleinement son humanité. Cette idée, déjà en germe dans Peau noire, masques blancs, est pleinement explicitée dans Les Damnés de la Terre (1961) : « La décolonisation est très simplement le remplacement d’une “espèce” d’hommes par une autre “espèce” d’hommes ». La décolonisation doit ainsi créer une nouvelle espèce d’hommes, en supprimant le clivage de la race, socle du système colonial.

Il faut dépasser l’antagonisme entre colons et colonisés, entre Blancs et Noirs, afin que l’humanité soit une. Cette universalité de la condition humaine est chère au jeune psychiatre. Au nom de celle-ci, il dit prendre garde tout autant aux Noirs qui veulent devenir blancs qu’aux Noirs qui exaltent des valeurs noires supérieures. « Pour nous, celui qui adore les nègres est aussi “malade” que celui qui les exècre », écrit-il dans Peau noire, masques blancs, estimant que « le Noir qui veut blanchir sa race est aussi malheureux que celui qui prêche la haine du Blanc. » Exalter la race noire contre le Blanc, n’est-ce pas encore pour le Noir s’enfermer « dans sa noirceur », alors que le but est justement d’en sortir ?

Fanon et la négritude

Si Fanon émet des réserves sur l’exaltation par les Noirs de leur culture, d’un passé noir, il ne néglige pas pour autant le courant de la négritude (encadré ci-dessous). Fanon s’oppose à Jean-Paul Sartre qui considérait la négritude comme une simple étape, un simple « passage » vers l’accomplissement de l’humanité (1). Mais faire de la négritude le « temps faible » d’une progression vers une société sans races, comme le fait Sartre, n’est-ce pas de facto ôter au Noir la possibilité d’y recourir ? Le discours sartrien « détruit l’enthousiasme noir », écrit ainsi Fanon dans Peau noire, masques blancs. Le penseur martiniquais dit au contraire avoir « besoin de (se) perdre dans la négritude absolument » avant de la dépasser. C’est là que pointe la complexité de la pensée de Fanon.

Si Fanon estime que les Noirs ont besoin de se reconnaître dans un passé commun, il affirme qu’aucun homme ne doit pour autant être prisonnier de son passé. Les hommes doivent plutôt chercher à construire leur avenir. Il ne faut pas « fixer l’homme » – sous-entendu le fixer dans son histoire, dans sa situation de colonisé, ou d’ancien esclave pour les Noirs – mais « lâcher l’homme (2) ».

Apôtre de la violence?

La sortie de l’aliénation passe par la décolonisation, et une décolonisation nécessairement violente qui « laisse deviner à travers tous ses pores des boulets rouges, des couteaux sanglants », explique-t-il dans Les Damnés de la Terre. Fanon se ferait-il l’« apôtre de la violence (3) ».

La violence révolutionnaire est certes l’un des thèmes centraux des Damnés de la Terre. Mais la pensée de Fanon fut quelque peu déformée par Sartre, qui signa la préface du livre, explique la philosophe Magali Bessone (4) : « La préface de Sartre radicalise le discours de Fanon et pose la violence comme fin en soi. » Or, chez Fanon, la violence des colonisés n’est pas une fin en soi. Elle est plutôt un moyen de sortir de l’aliénation. Elle est en outre une « contre-violence » en ce qu’elle est une réponse à celle exercée par le système colonial. Dans l’esprit de Fanon, la violence est ainsi l’unique moyen pour le colonisé de se libérer d’un système colonial lui-même violent.

Le colonisé doit conquérir lui-même son émancipation. Il ne doit pas se voir accorder sa liberté, il doit l’obtenir par la force, sinon la désaliénation n’aura pas lieu. Pour Fanon, qui écrit Les Damnés de la Terre en pleine guerre d’Algérie, « l’homme se libère dans et par la violence », une violence qui « désintoxique » et « débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité ».

Fanon l’Algérien

Les textes militants de Fanon, la véhémence des Damnés de la Terre, lui ont valu d’être longtemps marginalisé en France. Fanon, qui avait rejoint le Front de libération nationale (FLN) en Algérie en 1955, démissionne de son poste à l’hôpital psychiatrique de Blida l’année suivante. En retour, il reçoit un arrêté d’expulsion. Il part alors pour Paris, puis pour Tunis, où il devient l’une des plumes du journal du FLN, El Moudjahid, à partir de 1957. Convaincu de la nécessité d’une solidarité panafricaine en vue de la décolonisation du continent, il voyage aussi dans plusieurs pays d’Afrique, notamment au Ghana, en Guinée ou au Congo, en tant que représentant itinérant du gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) en 1960. Entre-temps, son œuvre est censurée par les autorités françaises. L’An V de la révolution algérienne est saisi dès sa sortie en 1959. Rédigé quelques mois avant sa mort, alors qu’il se sait atteint d’une leucémie, Les Damnés de la Terre est imprimé dans des conditions de semi-clandestinité, puis interdit lors de sa diffusion en 1961, pour « atteinte à la sécurité intérieure de l’État ». Mais ses textes sont abondamment commentés après sa mort, survenue en décembre 1961, et dans la décennie suivante.

L’amnésie française

La véritable éclipse de Fanon se produit à partir des années 1970. Il devient alors « un philosophe maudit » en France, « pays pour lequel la guerre d’Algérie n’a pas eu lieu », note sa biographe Alice Cherki (5). Mais si Fanon est marginalisé en France pour sa participation à la lutte du FLN, c’est, parallèlement, de son vécu algérien qu’il tire son universalité. Il n’est ainsi pas seulement un penseur de la question noire, il a pensé les dérives du système colonial dans son ensemble.

Et c’est bien pour sa condamnation radicale du colonialisme français qu’il est demeuré longtemps occulté en France. « En redonnant à la colonie son rôle dans la construction de la nation, de l’identité nationale et de la République française, Fanon fait apparaître comment la notion de “race” n’est pas extérieure au corps républicain et comment elle le hante », remarque ainsi F. Vergès. Dévoilant le clivage racial au fondement du système colonial, Fanon gêne le républicanisme d’une France qui se dit indifférente aux différences, mais qui, dans son propre empire colonial, a dénié des droits à des populations au motif de leur « race » dite inférieure.

Un retour en France?

Alors qu’en France elle sombre dans l’oubli, la pensée voyageuse de Fanon parcourt le monde. Elle imprègne ainsi la réflexion de chercheurs anglophones via le courant des « postcolonial studies »*. Après ce détour anglophone (encadré ci-dessous), un retour de Fanon s’observe en France depuis un peu plus d’une décennie. La biographie de F. Fanon par A. Cherki a permis la redécouverte de l’auteur martiniquais au début des années 2000. L’essor des études postcoloniales à la française, les travaux sur l’esclavage et la colonisation de certains chercheurs français remettent à l’honneur l’analyse du texte fanonien (6).

Cependant le retour de Fanon en France apparaît incomplet. Il y est rarement abordé comme un théoricien, estime ainsi le philosophe politique Matthieu Renault. La publication d’œuvres biographiques sur Fanon, au détriment d’essais sur sa pensée, semble un symptôme de la difficulté française à le lire autrement que comme un militant, comme si « l’homme d’action ne saurait être en même temps homme de pensée (7) ».

Fanon reste donc encore et toujours à relire (8). Le cinquantième anniversaire de sa mort montre paradoxalement à quel point il demeure largement ignoré en France, alors même que certaines de ses pages, sur le racisme ou sur le devenir des pays africains après les indépendances, sont d’une surprenante actualité.

03/01/2012

 NOTES

(1) Jean-Paul Sartre, « Orphée noir », préface, in Léopold Sédar Senghor, Anthologie de la poésie nègre et malgache de langue française, 1948, rééd. Puf, 2011. Dans ce texte, que Frantz Fanon critique dans Peau noire, masques blancs, Sartre définit notamment la négritude comme « un passage et non un aboutissement » et comme « le temps faible d’une progression dialectique (…) (visant) à préparer la synthèse ou réalisation de l’humain dans une société sans races ».

(2) Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, 1952, rééd. Seuil, coll. « Points », 2011. Dans sa conclusion, Fanon écrit : « Il ne faut pas essayer de fixer l’homme puisque son destin est d’être lâché. »

(3) David Macey, Frantz Fanon. Une vie, La Découverte, 2011. Le biographe explique que Fanon a pu être considéré comme « l’apôtre de la violence » dans ses liens avec les leadersde la lutte de libération algérienne et lorsqu’il promeut l’usage de la violence dans Les Damnés de la Terre.

(4) Magali Bessonne, « Frantz Fanon, en équilibre sur la color line », introduction à Frantz Fanon, Œuvres, 
La Découverte, 2011.

(5) Alice Cherki, Frantz Fanon. Portrait, Seuil, 2000.

(6) Voir Françoise Vergès, « “Le Nègre n’est pas. Pas plus que le Blanc”. Frantz Fanon, esclavage, race et racisme », Actuel Marx, n° 38, 2005/2.

(7) Matthieu Renault, Frantz Fanon. De l’anticolonialisme à la critique postcoloniale, Amsterdam, 2011.

(8) Voir Jean-François Bayart, « Relire Fanon », en ligne sur Mediapart, 18 octobre 2011

 

 

 

 

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