Nouveaux Cahiers du socialisme Faire de la politique autrement, ici et maintenant... 2015-08-30T14:54:25Z http://www.cahiersdusocialisme.org/feed/atom/ CAP-NCS <![CDATA[La décroissance, pour la suite du monde]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15121 2015-08-30T14:27:34Z 2015-08-30T14:27:34Z 11707688_760976020698848_5411820359293162098_n

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CAP-NCS <![CDATA[De la décroissance au Buen Vivir : Au-delà du capitalisme, vivre ou consommer?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15116 2015-08-26T00:42:27Z 2015-08-26T11:39:38Z  

Ma réflexion d’aujourd’hui est inspirée par un atelier intitulé De la décroissance au « buen vivir » : Au-delà du capitalisme, offert par l’Université populaire des Nouveaux Cahiers du socialisme.

On constate que le vocable décroissance suscite des réactions négatives dans la population en général et que beaucoup craignent de perdre énormément si on s’engage sur cette voie, oubliant en même temps que c’est la vie humaine sur la planète qu’on perdra bientôt si on ne sort pas de la surconsommation.

L’expression « buen vivir », concept développé en Amérique latine, a plus de charme et laisse entendre qu’on se dirige sereinement vers une meilleure vie. On peut faire le lien avec le concept de « simplicité volontaire », mais là encore, l’expression suscite des réticences à cause du présupposé de réduction du train de vie qu’elle implique.

Pour ma part, j’aime bien parler de « la vie bonne ». Ce concept nous renvoie à deux idées :

  1. Celle de choisir la vie qu’il convient, c’est-à-dire offrir la réponse à la question que se posent tous les philosophes : « Qu’est-ce que la vie bonne? »
  2. Celle de faire une vie qui soit bonne pour soi et les autres, donc agréable.

Dès que l’on parle de quitter le paradigme de la surconsommation et de la surexploitation des ressources naturelles, les gens s’effraient en pensant qu’ils devront mener une vie monastique. Pourtant, ce sont surtout les personnes qui vivent dans un monde outrageusement luxueux qui souffriront d’un manque. Pour la plupart du monde, ça signifie surtout refaire des priorités qui permettent de jouir davantage de la vie, par exemple être un peu plus maître de son temps.

De nombreuses personnes libérées du travail peuvent consacrer une part plus importante de leur quotidien à des activités mutuellement bénéfiques avec leur entourage, que ce soit, à un niveau d’intérêt particulier, des loisirs de plein air, de l’aide bénévole, des services communautaires, une passion commune pour la musique, la lecture, l’observation d’oiseaux ou, à un niveau d’intérêt social, les discussions politiques, l’action politique, l’intervention dans les instances de sa communauté, la création d’instances dans sa communauté, etc.

Choisir ses priorités ne signifie pas se priver, mais plutôt jouir davantage de ce qu’on fait, approfondir ses relations, être plus concentré sur ses préférences, être moins dispersé.
Pour les personnes qui sont toujours au travail, les choix sont plus difficiles, mais souvent se rapprocher de son lieu de travail et se défaire de la deuxième voiture peut être vécu comme une véritable libération. Les heures perdues chaque jour dans la boîte de tôle et de plastique sur les ponts peuvent avantageusement être remplacées par du temps passé au jardin communautaire en été et à la piscine ou à la bibliothèque du quartier en hiver.

C’est un exemple qui ne convient pas nécessairement à tout le monde, mais chacunE dans les classes moyenne et supérieure peut trouver une façon de rendre sa vie plus agréable en échangeant une pratique délétère pour une autre plus conviviale.
Il est cependant très clair qu’aucune initiative individuelle ne pourra jamais remplacer les changements nécessaires à un niveau plus global : amélioration des transports en commun, densification des quartiers, aménagement des services, transition vers une économie non extractiviste, favorisation de la production et de la consommation locales.

Pour les classes moins nanties, ce luxe de choisir « la vie bonne » n’existe pas. C’est pourquoi des changements politiques sont essentiels, et ce n’est certainement pas la privatisation des services publics qui ira dans le bon sens.

Si les centres commerciaux ont remplacé les églises, ils laissent toujours les « damnéEs de la terre » dans la même déréliction. C’est là qu’intervient l’écosocialisme, car on ne saurait être socialiste tout en prétendant continuer à épuiser et polluer nos ressources.

 

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CAP-NCS <![CDATA[Vous avez dit, « convergences »?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15095 2015-08-11T21:48:00Z 2015-08-19T11:47:06Z  

On le sait, l’unité est l’arme des peuples. « El Pueblo unido jamás será vencido », comme on le disait au Chili à l’époque d’Allende. Devant le mur des dominants, on ne peut y aller en rangs dispersés. Pour autant, cette unité, elle n’est jamais facile à réaliser, car le peuple n’est pas « unique ». Il n’est pas homogène. Il y a au sein du peuple des intérêts divers, des « contradictions » comme le disait Mao. Résoudre ces contradictions, trouver dans la complexité du réel le « fil rouge » qui relie ensemble les aspirations et les revendications, c’est tout un art que peu de mouvements populaires ont réussi à maîtriser.

Dans la période récente, il y a eu un déblocage. Des mouvements populaires ont commencé à constater qu’on ne pouvait pas unifier le peuple en confiant son sort à un seul acteur, un sauveur suprême, un peu comme on l’a pensé avant. Les grands partis de gauche qui prétendaient agir au nom de tout le peuple, ne sont pas parvenus à éviter des structures d’autorité et de verticalité entre le « centre » et les mouvements à qui on disait quoi faire. Au nom de l’unité, on a établi une culture tordue, qui occultait les différences au sein du peuple. On se laissait confondre, au nom d’une unité » mythique et proclamatrice, et on disait aux uns et aux autres, « attendez camarades, le comité central a décidé de… »

Maintenant que cet ancien modèle socialiste est passé d’âge, on voit la force et l’expansion de plusieurs mouvements populaires. Les paysans sans terre du Brésil prennent leurs initiatives eux-mêmes, ils ne dépendent pas de la gauche au Parlement. En Bolivie, les paysans autochtones ont cessé d’attendre après les partis progressistes traditionnellement urbains. À travers les divers « printemps » arabe, africain, européen, québécois qui ont surgi partout apparaît une multitude de mouvements et d’initiatives qui agissent, et en même temps qui se concertent et plus encore, qui convergent. Converger, cela ne veut pas dire se « fondre » et accepter un « centre » extérieur. Converger, cela veut dire prendre ses propres décisions et voir comment, quand et avec qui on peut se battre avec d’autres. On dit quelques fois, « nous sommes différents, mais nous marchons ensemble »…

C’est ce qui s’est passé au printemps 2012 au Québec. Les étudiantes et les étudiants, avec leurs structures décentralisées, imputables et soumises à la démocratie directe, ont expérimenté cette convergence. Ce n’était pas Gabriel Nadeau-Dubois ou l’exécutif de l’ASSÉ qui décidait, mais l’assemblée générale aux cégeps de Valleyfield, Joliette, Maisonneuve, Vieux-Montréal et dans les universités à Montréal et à Gatineau (parmi tant d’autres). En plus, le mouvement a « contaminé » des groupes citoyens, écologistes et populaires qui ont embarqué dans la défense des carrés rouges.

Certes, une telle convergence ne peut pas être « décrétée ». Ce n’est pas seulement une question technique. Il faut qu’il y ait un « moment politique », si on peut dire. Pour autant, ces « moments » ne peuvent prendre forme si les mouvements et les résistances n’acceptent pas de converger, ce qui veut dire garder leurs propres capacités autonomes tout en marchant avec les autres.

Que peut-on faire alors? Il n’y a pas d’autre départ que de construire des organisations populaires de base autogérées, aptes à élaborer des stratégies. Il n’y a pas d’autre moyen que de faciliter entre ces organisations un multidialogue, une multiexploration, sans exclusive, sans hiérarchie arbitrairement définie. Il n’y a pas d’autre tactique que d’élaborer un front commun mobile, créatif, décentralisé, capable de frapper sur les « maillons » faibles de l’adversaire. Les intellectuelLEs de gauche ont alors un gros « contrat », par les outils méthodologiques dont ils disposent et qu’ils doivent constamment développer : identifier ces « maillons » et soutenir l’intense travail d’auto organisation et d’auto formation du peuple.

 

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CAP-NCS <![CDATA[Les origines de l’antihaitianismo]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15101 2015-08-18T16:49:13Z 2015-08-18T16:46:38Z « Si le racisme […] peut être globalement compris comme un essentialisme, s’il témoigne partout d’un comportement d’exclusion et d’objectivation d’un autrui collectif, ses manifestations sont si diverses qu’elles semblent relever d’un ordre particulier1 (c’est nous qui soulignons). » Le racisme tel qu’il s’est développé dans la République dominicaine illustre bien ces propos du sociologue Adam Michel. Il est, en effet, pour le moins surprenant qu’une société composée majoritairement de Mulâtres et de Noirs puisse développer au cours de son histoire un racisme que plusieurs chercheurs ont qualifié d’antihaïtianisme (antihaitianismo), racisme qui tend à trouver chez l’Haïtien l’essence même de la race noire, qui perçoit dans son attitude, sa manière d’être, sa culture, la « barbarie », le « primitivisme » et « l’archaïsme » africain.

On sait que le racisme se manifeste sous différentes formes, en particulier « le racisme colonial impliquant la division de l’humanité en races “supérieures” et “inférieures”, “civilisées” et “barbares” [et] le préjugé de couleur lié à la ségrégation ou à l’institution de l’apartheid dans les sociétés postcoloniales qui assignent un statut inférieur aux descendants d’esclaves2. » Néanmoins ce qui caractérise le racisme dominicain c’est le fait que ses principaux tenants qui reprennent les thèses du racisme européen de la fin du XIXe siècle (infériorité biologique du Noir, son incapacité à gouverner, etc.), sont eux-mêmes descendants de Noirs et d’esclaves. C’est là un paradoxe qui peut surprendre. Toutefois, lorsqu’on connait la fluidité de l’idéologie raciste, sa grande force de propagation, sa subtilité et son pouvoir de reproduction, on ne saurait s’étonner qu’elle ait imprégné l’imaginaire collectif d’un peuple, qu’elle le pousse à voir dans un autre peuple (qui pourtant lui ressemble à plusieurs points de vue) l’étranger absolu, l’ultime représentant d’une race barbare et rétrograde.

Un contexte historique particulier

Pour arriver à ce point, il a fallu, au cours des siècles, procéder à un travail profond, lent, systématique, marquant de façon indélébile la conscience de soi et la représentation de l’autre. Mais ce travail n’est possible que dans un contexte historique particulier. Pour comprendre l’origine de l’idéologie antihaitianiste en République Dominicaine, il faut remonter au dix — septième siècle. Selon l’historien dominicain Ernesto Sagás3, à l’époque, les structures socio-économiques des deux colonies – Saint-Domingue et Santo Domingo – comportent des différences notoires. Saint-Domingue, exploitant à fond le système esclavagiste avec une main — d’œuvre de plus en plus abondante, exportant à partir du XVIIIe siècle près de la moitié de la production sucrière mondiale, devient la plus riche colonie de la France, tandis que Santo Domingo totalement laissé pour compte par la couronne espagnole, abandonnant les grandes plantations sucrières, se transforme en un territoire pauvre, relégué à l’élevage.

Ces faits, explique Sagás, transforment la situation sociale coloniale de Santo Domingo de façon importante : le nombre d’esclaves est peu élevé, la grande majorité d’entre eux est née dans la colonie et la « miscégénation particulièrement parmi les couches nombreuses des basses classes devient la norme4. » Cette réalité de la colonie espagnole, qui donne naissance à « la plus grande communauté mulâtre au monde5 », contraste de façon radicale avec celle de la colonie française de Saint-Domingue : dans cette dernière, le nombre d’esclaves atteint un niveau très élevé vers la fin du XVIIIe siècle (450 000 esclaves pour 28 000 affranchis et 40 000 colons6), et la violente exploitation économique à laquelle ces esclaves sont sujets prend une telle ampleur qu’un nombre considérable d’entre eux meurent avant même d’atteindre l’âge de quarante ans.

Mais ce nombre incalculable d’êtres humains qui mouraient sur les plantations n’inquiétait pas outre mesure les colons, car cette main-d’œuvre d’esclaves se reproduisait rapidement grâce à la traite. La prospérité de Saint-Domingue (appelé alors « perle des Antilles ») dépendait entièrement de la force de travail de l’esclave; et pour reproduire le système esclavagiste, les colons instituaient des rapports sociaux rigides, régis par une jurisprudence raciste qui considérait le Noir comme un être inférieur, se trouvant au bas de l’« échelle humaine ».

Alors que Santo Domingo, à cause de sa situation socio-économique, faisait preuve d’un certain assouplissement des lois coloniales et d’une certaine permissivité en ce qui a trait aux mœurs sociales, on assiste à Saint-Domingue au durcissement du système esclavagiste portant ainsi à l’extrême la déshumanisation de l’homme et de la femme noirs. Du point de vue idéologique, cette double réalité développe chez les colons espagnols un sentiment nationaliste et ethnocentrique qui prend à la fois la forme d’une volonté de protection de « la culture espagnole » et d’un renforcement du sentiment de supériorité de la « race » blanche. « Ces préjugés racial et culturel, explique Sagás, sont si généralisés parmi la population de la colonie de Santo Domingo que même les esclaves y croyaient. Les esclaves de l’est se considéraient supérieures des esclaves de l’ouest par le simple fait qu’ils appartenaient à la culture hispanique.7 »

Cette disparité structurelle entre les deux colonies, la disparition des grandes plantations, le nombre restreint d’esclaves, la montée d’une ethnicité « hybride » à Santo Domingo et le renforcement de l’esclavagisme ainsi que l’expansion des grandes plantations à Saint-Domingue, donne naissance graduellement chez les habitants de la colonie espagnole à une idéologie racialiste qui identifie le fait d’être noir uniquement à l’esclavage. À Santo Domingo, la faillite de l’économie de plantation et la disparition de l’esclavage qui y est lié provoquent une rupture dans l’imaginaire collectif entre « le fait d’être noir biologiquement et le fait de l’être socialement. Comme l’oligarchie raciale, originellement produite par le système de plantation, s’effrite, la pigmentation [perd de sa pertinence sociale et] détermine moins le degré de l’implication politique.8 » Désormais, le Noir devient ontologiquement l’esclave qui travaille sur les plantations de Saint-Domingue. L’esclave noir à Santo Domingo est « dépouillé » pour ainsi dire de ses « caractéristiques raciales » puisqu’il n’est plus assigné comme esclave sur les grandes plantations. Paradoxalement, cette nouvelle idéologie racialiste le pousse à se concevoir « autre qu’un Noir », et cela, malgré le fait qu’il soit noir, une conception qui lui permet de se différencier ainsi de l’esclave de Saint-Domingue à l’égard duquel il se sent supérieur.

Construction d’une identité nationale

L’identité nationale dominicaine, ce que Rafael Trujillo et ses disciples appelleront la dominicanidad, prend naissance particulièrement dans le cadre de la guerre de l’Indépendance contre les forces de l’occupation du président Boyer. Bien que cette occupation fût mal gérée et même despotique, elle aurait été voulue par une grande partie de la population dominicaine. Cette thèse, défendue principalement par Jean Price-Mars9, est encore objet de débats. Néanmoins, ce qui est certain, c’est le fait que cette occupation amena l’abolition de l’esclavage et la suspension des privilèges de l’élite dominicaine profondément hispanophile, suspension effectuée au bénéfice des classes appauvries (composée surtout de Noirs et Mulâtres). Vu la durée relativement longue de l’occupation haïtienne (1822–1844), on peut supposer que cette dernière bénéficia d’un certain support populaire (particulièrement de la part des esclaves), mais l’imposition, par le gouvernement haïtien, de « certaines lois, comme celles du Code rural de 1826, de la langue française […] d’impôts requis pour payer l’énorme indemnité à la France10 » provoqua la colère de la population. Le pays conquit son indépendance le 27 février 1844.

Cette indépendance ne constitue pas uniquement l’émancipation par rapport aux forces d’occupation haïtienne, elle est aussi le geste fondateur d’une nouvelle nation imprégnée de l’idéologie racialiste. Rappelons que tout au long du XIXe siècle, la question de la « race » occupe une place prépondérante en Europe. La race devient un critère « scientifique » ou « biologique », à partir duquel on peut juger du comportement ou du niveau de civilisation d’une société. Les conquêtes coloniales des puissances occidentales au cours du siècle renforcent et instituent l’idéologie de la suprématie blanche comme une idéologie dominante.

Le racisme se caractérise en ce sens comme « une hiérarchie internationale dans laquelle la richesse, le pouvoir et le développement sont associés généralement à la race blanche.11 ». Les élites de la jeune nation dominicaine s’inscrit d’emblée dans ce courant. Au cours du XIXe siècle, des démarches furent entreprises pour annexer le pays à l’Espagne, la France, l’Angleterre et les États-Unis. Il s’agissait de trouver une protection auprès des puissances occidentales contre Haïti, dont les multiples tentatives d’invasion de la République dominicaine constituaient aux yeux de ces élites une réelle menace et un véritable danger de tomber un jour sous la « domination des Noirs ». Invitant le gouvernement français à prendre possession du pays, le Mulâtre Báez écrit en 1852 : « l’Europe, qui est le centre de la civilisation, doit se convaincre que les Dominicains constituent les seuls obstacles à la cruauté et aux incursions de la race noire. Un mot de votre gouvernement et le pays vous appartient entièrement. » Dans une autre lettre, il ajoute : « Nous ne sommes pas des Blancs purs, mais nous ne tolérons jamais d’être gouvernés par des Noirs.12 »

Une identité nationale dominicaine se constituait en prenant la race comme élément de différenciation, qui « opposait » les Haïtiens aux Dominicains. Pour la classe dirigeante dominicaine, Haïti était devenu un contre-exemple, et l’idéologie antihaïtienne (antihaitianismo) servait d’instrument de « cohésion nationale et de domination. Ces préjugés étaient reproduits au niveau populaire, et être dominicain devenait bientôt formellement être anti-haïtien.13 » Vers la fin du siècle, la construction du mythe identitaire indio renforçait encore plus l’idéologie raciste anti-haïtienne. S’inspirant de l’indigénisme, courant littéraire qui prit pour thème les Amérindiens (particulièrement les Taïnos), le mythe du dominicain indio vise à dépeindre le peuple comme les descendants uniquement d’Espagnols et d’Indiens, l’héritage de l’ethnicité africaine étant délibérément omis et banni de la mémoire historique du peuple dominicain. « Dans le but d’effacer leur passé commun africain, explique Sagás, le peuple dominicain a laissé essentiellement tomber les mots noir et mulâtre de leur vocabulaire et les a remplacés par le mot indio, moins traumatisant et plus socialement acceptable. Les termes noir et mulâtre étaient souvent utilisés pour désigner les Haïtiens, considérés comme des Noirs véritables14. »

Ce rejet de la culture africaine, dont, pour les élites, Haïti incarnait l’essence même, prit naissance, paradoxalement, dans un pays imprégné d’habitudes langagières, de pratiques religieuses et de croyances spirituelles liées directement à l’héritage culturel africain. Cet héritage survit, en effet, non seulement dans les particularités de la langue espagnole parlée (la structure lexicale, la phonétique, la morphosyntaxe et l’intonation), mais également (et surtout) dans les expressions spirituelles du vaudou dominicain. Comme le vaudou haïtien, le vaudou dominicain constitue « une ressource cruciale pour la médecine populaire » et une importante référence pour comprendre « la psychologie du peuple dominicain.15 »

Le trujillisme

L’antihaitianismo, l’idéologie raciste qui historiquement caractérise l’Haïtien comme le Noir authentique, c’est-à-dire (dans l’imaginaire de l’élite dominicaine) comme un barbare et un primitif, imprégnait la culture populaire de façon diffuse. L’emprise de cette idéologie sur les couches sociales dominées était efficace et réelle dans la mesure où la présence haïtienne dans le pays était perçue comme une menace concrète. Les invasions successives de Toussaint (1801), de Dessalines (1805) et l’occupation du pays par l’armée de Boyer (1822–1844) y compris les tentatives répétées et infructueuses de Soulouque (1849, 1850, 1855, 1856) de réoccuper le territoire dominicain constituaient des preuves tangibles d’une volonté d’unifier l’île sous le joug des autorités haïtiennes.

Des différentes formes que prit la résistance à ces incursions émergea un nationalisme particulier qui fut à la base de l’idéologie antihaitianiste. Dès 1844 (année au cours de laquelle le pays recouvre son indépendance après 22 ans d’occupation haïtienne), Juan Pablo Duarte, considéré comme le « père » de la République Dominicaine, « a façonné une vision libérale de l’État-nation dominicain, qui intégrait les masses de “couleur” tout en les différentiant des Haïtiens par l’exaltation de leur hispanité, leur allégeance au catholicisme et leur (relative) blancheur16 ». Cette idéologie qui définit l’identité nationale et culturelle dominicaine par opposition à ce que les nouvelles élites percevaient être les éléments essentiels de l’identité culturelle haïtienne (l’africanité et le vaudou, en particulier) représentait certes un atout important au maintien du statu quo, mais ne constituait pas un facteur radical de séparation des deux peuples17. Il faut attendre l’ère de Trujillo (1930–1961) pour que l’antihaitianisme se transforme en une véritable idéologie d’État.

La carrière militaire de Rafael Leónidas Trujillo débuta sous l’occupation américaine (1916 — 1924), période au cours de laquelle il reçut sa formation militaire des soldats américains. En 1930, il prit le pouvoir par le biais d’un coup d’État contre le président Horacio Vásquez, démocratiquement élu. Jusqu’en 1961 (année de son assassinat), il institua un régime dictatorial et répressif qui eut un impact important sur la vie économique et sociale du pays.

Au cours des années 1930, il renforça son pouvoir par le contrôle des institutions d’État et en élaborant une idéologie (que l’on appellera le trujillisme) qui se manifesta sur quatre formes : a) le culte de sa personnalité, en tant que leader messianique, b) la vénération de la culture hispanique et catholique, c) la campagne contre le communisme, considéré comme une idéologie violente et athée, finalement, l’antihaitianisme virulent qu’il institua comme l’un des principaux facteurs politiques de mobilisation populaire. Pour la première fois dans l’histoire de la République dominicaine, les idées diffuses et « désorganisées » de l’antihaitianisme historique se transformèrent en de véritables idées-forces divulguées par différentes institutions (l’école, la presse, etc.) qui renforçaient le mythe de l’infériorité de l’Haïtien, considérant ce dernier comme l’ennemi de la nation dominicaine. L’antihaitianisme en tant qu’élément fondamental de l’idéologie de l’État trujilliste se cristallisa vers la fin des années 1930 en une « doctrine » qui servit à justifier le massacre de milliers d’Haïtiens et de Dominicains d’origine haïtienne en 1937 et facilita la reproduction et la perpétuation du régime de Trujillo.

Au cours du long règne de Trujillo, « [l] » idéologie de l’antihaitianismo […] fonctionne sur des principes simples : les Haïtiens étaient un peuple inférieur, des purs descendants d’esclaves africains illettrés, mal nourris, infectés de maladie, et pratiquants du vaudou; les Dominicains, par contre, étaient perçus comme de fiers descendants des conquérants catholiques espagnols et les braves indiens Taíno18. »

Cette perception des Haïtiens et d’Haïti (que l’on pourrait qualifier d’haitianisme, en utilisant ce concept de façon similaire au concept d’Orientalisme d’Edward Said19), permit à Trujillo d’élaborer une politique visant à dominicaniser la partie nord-est de la frontière. Essentiellement, cette politique consiste à éradiquer la présence haïtienne dans la région. Après le massacre de 1937 (selon certaines estimations entre 20 et 30 000 personnes y ont perdu la vie), le gouvernement de Trujillo y entreprit une intense campagne religieuse et éducative, dont l’objectif est de renforcer la religion catholique et la culture hispanique. Pour y arriver, des mesures concrètes ont été mises en place : « un corps d’Agents culturels frontaliers dissémina la propagande dominicaine, et un réseau d’autoroute fut construit pour réduire l’isolement [de la zone frontalière] au reste du pays. On construisit des maisons dans les styles traditionnels dominicains et des colonies agricoles ont été établies. Pour “blanchir” la population, Trujillo encouragea l’immigration de réfugiés d’Européens de l’Est, d’Italiens et de Japonais à la frontière dominicaine.20 »

Le trujillisme fut porté à son apogée par deux idéologues du régime : Manuel Pena Battle (1902–1954) et Joaquín Balaguer (1906–2002). Le premier considéra Haïti comme une menace perpétuelle à l’existence de la République dominicaine. Reprenant le mythe des origines des deux nations, Pena Battle voit l’histoire dominicaine comme celle d’un peuple pacifique, non — violent, qui a connu un esclavage bénin. Haïti, par contre, est perçu comme une nation fondée sur le sang et la violence; elle constitue, par conséquent, dans son essence même, le contraire de la nation dominicaine. Aux yeux de Pena Battle, le massacre de 1937 était nécessaire, car l’Haïtien étant de la pure race africaine « est faible, mais très prolifique […] et il entre [dans notre pays] affligé de multiples vices, et est nécessairement affecté par des maladies et des déficiences physiologiques… 21 ».

Joaquín Balaguer, quant à lui, est sans nul doute l’intellectuel trujilliste dont les écrits et l’idéologie politique témoignent du plus profond antihaitianisme. Dans son livre La realidad dominicana, publié en 1947, Balaguer reprend à son compte tous les arguments racistes du milieu et de la fin du XIXe siècle pour justifier la politique discriminatoire et les atrocités commises par le régime de Trujillo. Pour Balaguer, le problème fondamental de la République dominicaine est celui de la « race » : ce problème prend une dimension particulière dans le pays dans la mesure où « l’existence même de la nationalité

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dépend de la lutte menée pendant plus d’un siècle contre une race plus prolifique [la race haïtienne]22. » Ici, Balaguer confond, à dessein, race et nationalité dans le but de montrer que les Haïtiens et les Dominicains ne constituent pas uniquement deux nationalités distinctes, mais également deux « races » différentes, sinon opposées. Reprenant les idées-forces de Trujillo, Balaguer perçoit la présence haïtienne comme l’unique source de problèmes qui sévissent dans son pays : « L’immigrant haïtien, écrit-il, est générateur de paresse à Santo Domingo. La race éthiopienne [c’est-à-dire la race noire] est indolente par nature et ne fera d’efforts que si elle est contrainte de gagner sa subsistance de cette façon23. »

Cette idéologie raciste, toutefois, n’empêcha ni Trujillo ni Balaguer d’entreprendre des négociations avec les Duvalier en vue de recruter des milliers de paysans haïtiens pour couper la canne dans les plantations sucrières installées en République dominicaine. François Duvalier tira grand profit d’un accord signé en 1958 avec Trujillo, accord qui lui permit de gagner 7 millions dollars par an et qui procura une main-d’œuvre esclave aux industries sucrières24. Cet accord sera renouvelé en 1966 entre Balaguer et Papa Doc, mais cette fois-ci, incluant une clause précisant que le gouvernement de Duvalier perçoive une partie du salaire des coupeurs de canne.

Cette somme ne sera jamais versée aux travailleurs et servira à grossir la fortune de la famille des Duvalier25. Balaguer signe également une entente avec Jean-Claude (Baby Doc) Duvalier en 1972, qui prévoit le libre-échange entre les deux pays et l’amélioration du système de transport. Tous ces accords ont doublement bénéficié les classes dominantes dominicaines : d’une part, une main-d’œuvre sans défense, taillable et corvéable à souhait, était disponible en grand nombre; d’autre part, les politiques néolibérales mises en place depuis le début des années 1970, plongeant l’agriculture haïtienne dans une crise sans précédent, ouvrirent la voie aux industries dominicaines à un commerce très lucratif d’exportation vers Haïti de produits agricoles et animaliers.

En guise de conclusion : lutter contre l’antihaitianisme

Aujourd’hui, l’antihaitianisme reste très prégnant dans la société dominicaine. Il traverse toutes les couches sociales et constitue sans nul doute l’expression la plus élaborée de l’idéologie dominante. Ses racines profondes et historiques ont permis aux élites dominicaines de le reproduire sans grande difficulté et l’utiliser comme instrument de domination et de cohésion sociale. Sous Trujillo, l’antihaitianisme se transforme en idéologie d’État et imprègne les institutions publiques. Comme le montre Leovigildo Pérez Saba26, les programmes d’études sociales dans les écoles élémentaires dominicaines sont imprégnés de l’idéologie de la suprématie blanche et continue de faire abstraction du rôle important de l’héritage africain dans la société et la culture dominicaine.

Si l’antihaitianisme sert avant tout à l’oppression et à la domination des Dominicains d’origine haïtienne (comme les derniers événements en font preuve), il sert également, de façon profonde et à long terme, à soumettre la classe ouvrière dominicaine, à lui faire accepter sa condition de classe exploitée et exclue du pouvoir. C’est la conscience de cette réalité qui constitue la base idéologique et politique des mouvements sociaux actuels tant en République dominicaine qu’en Haïti. La dénonciation de l’antihaitianisme et la lutte contre le racisme dans la société dominicaine, pour être efficaces, doivent prendre en compte les conditions sociales et historiques dans lesquelles cette idéologie a pris naissance. Les mouvements populaires des deux côtés de la frontière ont tout intérêt à combattre l’idéologie racialiste et construire la solidarité, tel que la perçoit l’écrivain René Philoctète dans son roman, Le peuple des terres mêlées27, c’est-à-dire la solidarité basée sur l’objectif commun, celui de réaliser la libération nationale et l’émancipation sociale.

Alain Saint-Victor

Août 2015

 

Notes

1 Adam Michel, Racisme et catégories du genre humain. In : L’Homme, 1984, tome 24 n° 2. pp. 77–96.

2 Étienne Balibar, « La construction du racisme », Actuel Marx 2005/2 (n° 38), p. 11–28

3 Ernesto Sagàs, Race and politics in the Dominican Republic, University Press of Florida, 2000

4 Ibid. p.24

5 Pérez Cabral, Pedro A. 1967 La communidad mulata : El caso socio-politico de la Republica Dominicana. Caracas : Grafica Americana.

6 Voir Jean-Claude Icart, « Retrait de la nationalité aux descendants d’Haïtiens par la cour constitutionnelle dominicaine : effets et impacts politiques », UQAM, mercredi 12 février 2014, conférence-débat du GRIPAL.

7 Ernesto Sagás, op. cit.

8 Silvio Torres-Saillant, The Tribulations of Blackness : Stages in Dominican Racial Identity, Latin American Perspectives, Vol. 25, No. 3, Race and National Identity in the Americas (May, 1998), pp. 126–146

9 Jean Price-Mars, La République d’Haïti et la République dominicaine. Tome I (1953) Port-au-Prince, 1953, 170 pp. Collection du Tricinquantenaire de l’Indépendance d’Haïti.

10 Ernesto Sagas, op. cit. p.30

11 Faye V. Harrison, The Persistent Power of « Race » in the Cultural and Political Economy of Racism, Annual Review of Anthropology 1995

12 Cité par Ernesto Sagas, op. cit. p.33. Buenaventura Báez devient président du pays de 1849 à 1853. Il sera élu également de 1876 à 1878.

13 Ibid.

14 Ibid.

15 Silvio Torres-Saillant, op. cit.

16 Candelario G. (2007). Black behind the ears : Dominican racial identity from museums to beauty shops, p.37, Durham & London: Duke University Press.

17 Les interactions entre les deux peuples (commerces, mariage et union) étaient fréquentes à la frontière (dont les tracées demeurent floues jusqu’en 1935) haitiano dominicaine)

18 Sagás, op. cit., p.47

19 Edward Said, L’Orientalisme, L’Orient créé par l’Occident. Éditions du Seuil, 1980

20 David Howard, Coloring the Nation, Race and Ethnicity in the Dominican Republic, p.157, Lynne Rienner Publishers, 2001

21 Discours prononcé par Pena Battle le 16 novembre 1942 dans la ville frontalière de Elías Pina. Cité par Sagás, op. cit.

22 Cité par Sagás, ibid.

23 Ibid.

24 Voir Heinl, R. et Heinl, N., Written in Blood : The Story of the Haitian people, 1492–1971. Houghton Mifflin, Boston 1978

25 Ces faits témoignent clairement du cynisme de Duvalier qui n’hésita pas à s’enrichir sur le dos de paysans haïtiens. Notons également que l’idéologie de couleur (le noirisme) utilisée par Papa Doc pour consolider son pouvoir ne l’arrêta nullement à « vendre » des milliers de compatriotes noirs comme esclaves travaillant dans les bateys.

26 Leovigildo Pérez Saba, Thèse de maitrise, université McGill, Faculté de l’Éducation, octobre 2009

27 René Philoctète, Le peuple des terres mêlées. Port-au-Prince : Deschamps, 1989.

 

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CAP-NCS <![CDATA[La leçon européenne]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15097 2015-08-11T21:49:51Z 2015-08-18T11:48:41Z  

Les dernières décennies ont été la scène d’un vaste soulèvement populaire aux quatre coins du monde. Au début, la vague a emporté une grande partie de l’Amérique latine. Des mouvements populaires d’une puissance inédite ont renversé des gouvernements, en Argentine, en Équateur, en Bolivie. Ils ont mis la droite au pied du mur au Brésil, au Venezuela, en Uruguay. De nouvelles configurations politiques sont apparues en défiant l’ordre impérial traditionnel.

Quelques années plus tard, la révolte a traversé l’Atlantique pour se localiser en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Le « printemps arabe » a également bousculé les dominants et inspiré une nouvelle génération de mouvements en Europe du Sud, notamment en Espagne, au Portugal et surtout, en Grèce. Tout cela a retraversé l’Atlantique pour produire le mouvement Occupy, dans plus de 70 villes états-uniennes et canadiennes. Peu après, le « printemps arabe » est devenu le « printemps africain » avec des soulèvements populaires au Burkina Faso, au Sénégal et ailleurs. Des mobilisations populaires dans précédent se sont répandues à Istanbul, Bangkok et d’autres villes du monde.

Depuis quelque temps avec la montée des gauches en Grèce, en Espagne, en Irlande, en Écosse et d’autres pays européens, le vent du changement souffle de ce côté. Pour autant, les dominants et leurs réseaux transnationaux ne lâchent pas prise. Ils préfèrent, et de loin, laisser les pays s’enfoncer dans la crise plutôt que de considérer des réformes somme toute modestes que proposent les gauches. C’est partout la politique du gros bâton manipulée par les réseaux opaques, les médias et les intellectuels de service, souvent liés aux anciennes gauches qui ont capitulé depuis des décennies.

Le dilemme en Grèce découle de ce face-à-face qui n’en finit plus. Les camarades de SYRIZA sont confrontés à cette impossibilité d’activer des réformes à l’intérieur du cadre européen et capitaliste et ils doivent accepter de liquider la souveraineté nationale, les protections sociales et les services de base en santé et en éducation. En Espagne où la montée de PODEMOS est impressionnante, c’est le même concert réactionnaire en vue de l’élection de l’automne prochain : on peut dire et faire ce qu’on veut, sauf qu’on ne peut rien changer au pouvoir actuel du 1 % et de l’oligarchie financière.

Les camarades s’interrogent alors : que faire? L’idée de revenir aux vieux schémas passés visant une improbable révolution dans un rapport de force qui est très inégal n’est pas trop attirante. Faire semblant de gouverner quand tout est décidé par les cercles fermés de la Commission européenne et du Fonds monétaire international ne semble pas non plus une alternative. Il reste le chemin long et laborieux de construire la force populaire à travers des réseaux décentralisés et des initiatives locales, où on peut retrouver la dignité et la confiance et construire un bloc populaire anti-hégémonique en profondeur, ce qui a pris quelques décennies à des mouvements de libération dans diverses parties du monde. Il n’y a pas de raccourci. Ni de recette pour sauter les étapes. C’est de cela que nous pourrons parler avec nos camarades européens dans le cadre de l’université populaire des NCS.

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Le jour où le peuple est monté à l’assaut du ciel]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15091 2015-08-30T14:50:01Z 2015-08-17T11:43:55Z  

L’histoire des luttes et des mouvements populaires n’est jamais déterminée d’avance, comme s’il y avait un « grand livre » écrit quelque part. C’est au contraire une histoire en dents de scie, pleine de virages, d’inattendu, de hasard. Des déblocages surviennent parfois parce que deux choses arrivent à un point d’intersection : d’une part, les mouvements populaires ont acquis de la force, de la confiance en soi, ils représentent un projet hégémonique. Et d’autre part les dominants sont dans une grave crise, ils ne peuvent plus, ils ne savent plus comment gouverner. C’est alors qu’il y a des avancées, comme on l’a vu dans le passé.

C’est ce qui s’est passé à Paris en 1871. Les dominants implosaient sous le poids de leur corruption. Ils avaient perdu une guerre atroce qu’ils avaient eux-mêmes déclenchée. Leur monde de luxure et de pillage s’étalait au grand jour devant les yeux du peuple. De l’autre côté, une révolution populaire germait dans les quartiers populaires de Paris, avec ses clubs, ses réseaux, ses intellectuels, ses capacités organisationnelles et militaires.

Et c’est ainsi qu’un jour, sans avertissement, le régime est tombé et un nouveau pouvoir s’est érigé, la Commune. L’expérience a duré à peine deux mois, mais quelle expérience ! La Commune en fin de compte reprenait l’utopie d’un pouvoir décentralisé, communautaire, sans pouvoir érigé sur le peuple au nom du peuple. Les élus l’étaient sur la base de leur légitimité, ils étaient révocables en tout temps, tout en étant rémunérés au salaire ouvrier moyen. Le pouvoir était « direct », c’est-à-dire qu’il était exercé par des assemblées où tout le monde, y compris élus et fonctionnaires, prenaient part, brisant ainsi l’étanchéité de cet « horrible appareil » que Marx avait identifié, l’État. La Commune, c’était également le peuple en armes, assurant sa propre sécurité, et des droits sociaux et économiques importants pour l’époque (interdiction des prêteurs du gage, du travail de nuit, etc.).

La Commune ne vécut pas assez longtemps pour mener à bien ces réformes. Les forces conjuguées de la réaction, bourgeoisies et aristocraties confondues, militaires et curés, Français comme Anglais et Allemands, se sont entendues pour écraser la Commune dans un gigantesque bain de sang. Pour autant, la plus grande victoire de la Commune, comme le disait Marx, c’est d’avoir existé, même brièvement. Les mouvements populaires ont compris qu’il ne s’agit pas de « prendre le pouvoir » tout simplement, mais de détruire un appareil de classe, ce qui est une œuvre de longue haleine. Ils ont vu aussi que des erreurs devaient être évitées. Par exemple, ancrée sur les quartiers populaires de Paris, la Commune n’a pas pu briser son isolement. Enfin, la Commune n’a pas eu la capacité d’unir les forces du changement, chacun restant plus ou moins pour soi. Les résistances qui ont suivi la Commune sont allées plus loin.

Lors de l’université populaire, il y aura une discussion sur la Commune animée par Xavier Lafrance et Thierry Drapeau, deux jeunes chercheurs qui sont les coauteurs d’une étude qui vient d’être publiée sur l’époque, 150 ans après la Commune.

 

 

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Nos amis du Canada]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15088 2015-08-11T21:50:38Z 2015-08-16T11:41:56Z Depuis la Révolution tranquille, un puissant mouvement d’émancipation sociale et nationale est venu au monde au Québec. Les mouvements populaires, en gros, ont appuyé ce projet parce qu’ils voyaient bien le lien entre la cause sociale et la cause nationale. On s’est chicanés sur le comment, mais sur le but, il y a eu un assez gros consensus.

Du côté canadien, l’évolution n’est pas allée dans le même sens. Mouvements, syndicats, intellectuels et partis de gauche n’ont jamais vraiment compris l’importance de la lutte nationale québécoise. On reconnaissait parfois, du bout des lèvres, un droit vague et abstrait à l’autodétermination, mais un droit qui ne devait pas être concrétisé. Autrement dit, on pouvait dire, « oui les Québécois ont des droits », mais à condition « qu’ils restent dans le Canada ». Derrière cette ligne de pensée subsistait selon moi une idéologie essentiellement coloniale. Le Canada ayant été conquis par les Anglais, il ne pouvait plus être remis en question. À gauche, cet argument était repris, mais occulté, derrière la « solidarité » entre les peuples et le besoin de faire échec au « vrai ennemi » tant du Québec que du Canada, en l’occurrence les États-Unis. Une poignée d’intellectualités de gauche s’est opposée à cette perspective qui empêchait tout dialogue constructif entre les deux peuples. Je pense notamment à l’infatigable Judy Rebick.

Aujourd’hui, est-ce que cette situation a changé? De plus en plus de progressistes canadiens semblent prêts à faire le bond. Plusieurs d’entre eux, notamment des syndicats comme le SCFP et le STTP, ont finalement compris que la force et la détermination du mouvement populaire québécois (par exemple lors de l’épisode de la grève étudiante et du mouvement des carrés rouges en 2012) étaient basées en fait sur le croisement des questions nationales et sociales. Ils ont finalement accepté ce que des précurseurs leur disaient depuis longtemps : « l’indépendance du Québec est une des conditions pour que le mouvement progressiste prennent son essor au Canada ».

Une fois dit cela, que peut-on faire?

Si on est déterminés, patients et réalistes, on n’a pas à baisser les bras. D’abord, il y a plusieurs « causes communes » qui peuvent faire converger, en pratique, les progressistes canadiens et québécois, si ce n’est la résistance contre Harper. Ensuite, et cela peut avoir l’air banal de le dire, il faut se découvrir. En réalité, les progressistes québécois connaissent davantage les camarades du Chili que ceux de Colombie britannique. L’inverse est également vrai. Le respect, cela passe par cela, aussi.

Finalement, il y a un certain nombre de principes qu’il faut discuter et éventuellement accepter. Le droit à l’autodétermination, qui veut dire le droit à l’indépendance, en est un. Les doivent dire, « c’est votre choix ». Sur ces quelques idées, des camarades du Québec et du Canada travaillent depuis quelques mois à élaborer ce rapprochement. Ils reprennent cette discussion dans quelques jours à l’université populaire des NCS.

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Le capitalisme peut-il être vert?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15086 2015-08-11T21:51:13Z 2015-08-15T11:40:17Z À quelques mois de la prochaine conférence de l’ONU sur les changements climatiques, on note un certain vent de pessimisme. Les « gros joueurs » comme les États-Unis et la Chine ne semblent pas disposés à céder une partie de leurs « droits » à polluer la planète et nous précipiter vers les changements climatiques qui déjà se manifestent. Ils pensent que ce sont les pays pauvres qui vont payer la note (et qui la paient déjà). Reste à voir ce que feront les vastes coalitions populaires et écologistes qui ont montré ces dernières années leurs capacités de résistance, au point où de nombreux mégaprojets ont été mis de côté devant l’opposition des gens.

Devant ce fait, les dominants créent l’impression que la gaspilleuse économie basée sur le carbone est la seule qui peut assurer le « développement » et le progrès social. C’est le langage dominant dans les enceintes du pouvoir et les médias. L’alternative écologiste, dit-on, va créer le chômage et la pauvreté. Mais cet argument passe de moins en moins.

Surgit alors une autre idée : le capitalisme, et son impitoyable volonté d’accumulation peut être « civilisés » et domptés pour devenir écologiques. Autrement dit, si c’est payant de produire vert, les entreprises vont devenir vertes. La nature devient alors une « marchandise » non seulement à protéger, mais sur laquelle on peut faire du « développement ». On pense alors à une « bourse du carbone » où on achètera et on vendra le « droit de publier ». On est d’accord avec une activité moins polluante pourvu que cela soit rentable, ce qui veut dire pourvu que vous et moi soyons prêts à acheter nos fraises deux fois plus chères. Et ainsi de suite. Certains écologistes pensent que le problème de l’environnement n’est pas « politique », ne découlent pas d’un mode d’organisation de la société (en l’occurrence, le capitalisme).

C’est une impasse méthodologique. On ne peut pas penser que tout ce qui existe dans le monde est tout simplement une « marchandise » qu’on peut acheter ou vendre au « meilleur prix ». Il ne peut y avoir de « valeur marchande » à l’eau par exemple. Son utilisation, sa production, sa redistribution doivent découler d’autres principes, qu’on peut résumer en un seul : le droit à la vie. Le capitalisme, c’est autre chose. C’est l’accumulation pour l’accumulation. Si l’eau doit échapper au capitalisme, il y en aurait d’autres choses : la terre, la forêt, l’alimentation, le logement, la santé, l’éducation, la communication, la culture.

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Imagi-nation]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15084 2015-08-11T21:51:49Z 2015-08-14T11:38:44Z  

Sous le capitalisme réellement existant, diverses fractures sociales et nationales sont entretenues pour permettre au 1 % de dominer les 99 %. Les dominants et les dominés sont « marqués » par leur classe sociale, mais aussi par leur origine, leur genre, leur culture. L’élan d’émancipation doit faire face à toutes ces contradictions et éviter, comme on le faisait avant dans la gauche, de hiérarchiser les luttes et les revendications. Par exemple, les femmes n’ont pas à « attendre » le socialisme pour obtenir leurs droits. Pas plus que les nations ou les minorités nationales.

Pour autant, l’aspiration à l’émancipation nationale est une cause noble et légitime, pourvu qu’elle puisse éviter certains pièges. On ne peut pas se libérer d’une domination si on reproduit une autre domination, c’est aussi simple que cela. La nation qui se libère doit être un levier pour la libération de la plus grande masse. C’est ainsi que les grandes luttes de libération du siècle dernier se sont distanciées du nationalisme étroit et chauvin. L’indépendance du Vietnam, de l’Inde ou de l’Algérie ne devait pas être la cause de certains groupes se drapant de la « légitimité nationale ». Pour Gandhi par exemple, tous les habitants de la colonie indienne étaient des Indiens, quelle que soit leur origine, langue ou religion. Ses successeurs malheureusement n’ont pas suivi cette voie. Pour le gouvernement de droite actuel, les seuls « vrais » indiens sont de confession hindouiste, ce qui exclut 150 millions de musulmans.

L’émancipation des nations aujourd’hui ne peut contourner ce problème, qui prend des dimensions complexes en cette période de « mondialisation », ce qui implique de vastes mouvements de population. Au Québec comme ailleurs, une partie croissante de la population n’est pas née ici. Pour les nationalistes, cela représente un angle mort. À la limite, comme cela avait déjà été suggéré, seuls les francophones « pure laine » devraient déterminer l’avenir du Québec. Un autre langage moins provocateur est celui des nationalistes pessimistes voulant que l’émancipation nationale du Québec ne soit plus à l’ordre à jour, tout simplement (c’est le point de vue de Jacques Beauchemin, l’ancien conseiller de Pauline Marois), qui blâme alors, les immigrants, pour ne pas dire les « ethniques ».

Comme ailleurs dans le monde, la nation ne peut qu’être le point de convergence de ceux et celles qui « sont là ». L’aspiration à la revendication nationale ne peut distinguer les « vrais » et les « faux » habitants du territoire. Il faut donc qu’une masse critique de tous ces habitants, qu’ils soient arrivés avant ou après les autres, soit d’accord pour « imaginer » une nouvelle nation. La « réalité » nationale n’est pas donnée d’avance, elle n’est pas déterminée par des facteurs « objectifs ». Une nation naît parce qu’en son sein, il y a un ensemble de volontés à la fois distinctes et convergentes pour que cela s’exprime. Si cette volonté devient assez forte et peut même s’opposer aux puissances, alors une nation naît, qui est toujours un assemblage pluraliste, en mouvement, et non pas une « réalité » donnée une fois pour toutes.

Dit autrement, un projet national ne peut pas être strictement national. Il doit relever d’une proposition plus vaste, plus inclusive, représentant un réel progrès pour la majorité des gens qui habitent le territoire et où une majorité visible se reconnaît. Si tel n’est pas le cas, l’affirmation nationale devient faussée, illusoire et excluante, générant d’autres fractures, d’autres obstacles.

La question est donc aujourd’hui à nouveau sur la table? Dans quelle mesure l’émancipation sociale et nationale peut-elle se « reconnaître », se ré-imaginer, se réinventer dans un projet républicain, démocratique et populaire?

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[La leçon européenne]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15093 2015-08-11T21:54:23Z 2015-08-13T21:53:31Z  

Les dernières décennies ont été la scène d’un vaste soulèvement populaire aux quatre coins du monde. Au début, la vague a emporté une grande partie de l’Amérique latine. Des mouvements populaires d’une puissance inédite ont renversé des gouvernements, en Argentine, en Équateur, en Bolivie. Ils ont mis la droite au pied du mur au Brésil, au Venezuela, en Uruguay. De nouvelles configurations politiques sont apparues en défiant l’ordre impérial traditionnel.

Quelques années plus tard, la révolte a traversé l’Atlantique pour se localiser en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Le « printemps arabe » a également bousculé les dominants et inspiré une nouvelle génération de mouvements en Europe du Sud, notamment en Espagne, au Portugal et surtout, en Grèce. Tout cela a retraversé l’Atlantique pour produire le mouvement Occupy, dans plus de 70 villes états-uniennes et canadiennes. Peu après, le « printemps arabe » est devenu le « printemps africain » avec des soulèvements populaires au Burkina Faso, au Sénégal et ailleurs. Des mobilisations populaires dans précédent se sont répandues à Istanbul, Bangkok et d’autres villes du monde.

Depuis quelque temps avec la montée des gauches en Grèce, en Espagne, en Irlande, en Écosse et d’autres pays européens, le vent du changement souffle de ce côté. Pour autant, les dominants et leurs réseaux transnationaux ne lâchent pas prise. Ils préfèrent, et de loin, laisser les pays s’enfoncer dans la crise plutôt que de considérer des réformes somme toute modestes que proposent les gauches. C’est partout la politique du gros bâton manipulée par les réseaux opaques, les médias et les intellectuels de service, souvent liés aux anciennes gauches qui ont capitulé depuis des décennies.

Le dilemme en Grèce découle de ce face-à-face qui n’en finit plus. Les camarades de SYRIZA sont confrontés à cette impossibilité d’activer des réformes à l’intérieur du cadre européen et capitaliste et ils doivent accepter de liquider la souveraineté nationale, les protections sociales et les services de base en santé et en éducation. En Espagne où la montée de PODEMOS est impressionnante, c’est le même concert réactionnaire en vue de l’élection de l’automne prochain : on peut dire et faire ce qu’on veut, sauf qu’on ne peut rien changer au pouvoir actuel du 1 % et de l’oligarchie financière.

Les camarades s’interrogent alors : que faire? L’idée de revenir aux vieux schémas passés visant une improbable révolution dans un rapport de force qui est très inégal n’est pas trop attirante. Faire semblant de gouverner quand tout est décidé par les cercles fermés de la Commission européenne et du Fonds monétaire international ne semble pas non plus une alternative. Il reste le chemin long et laborieux de construire la force populaire à travers des réseaux décentralisés et des initiatives locales, où on peut retrouver la dignité et la confiance et construire un bloc populaire anti-hégémonique en profondeur, ce qui a pris quelques décennies à des mouvements de libération dans diverses parties du monde. Il n’y a pas de raccourci. Ni de recette pour sauter les étapes. C’est de cela que nous pourrons parler avec nos camarades européens dans le cadre de l’université populaire des NCS.

 

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CAP-NCS <![CDATA[De la dignité des peuples]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15082 2015-08-11T21:55:09Z 2015-08-12T11:30:30Z Sur le territoire du Québec et du Canada vivent plusieurs peuples qui sont tous, si on me passe l’expression, copropriétaires des lieux. C’est le point de départ nécessaire pour imaginer un autre chemin vers l’émancipation. Cette question de la « copropriété » débouche sur une autre, la « cosouveraineté ». Les peuples sont par principe souverains : on appelle cela, depuis longtemps, le droit à l’autodétermination. Les mouvements populaires ont fait la preuve, mille fois plutôt qu’une, qu’un peuple qui ne respecte pas la dignité des autres peuples, qui n’accepte pas le droit à l’autodétermination, ne peut pas être libre. Une libération sociale ou nationale qui se fait sur le dos d’autres peuples est vouée à l’échec, d’une part parce que cela aboutit à violer les principes mêmes sur lesquels cette volonté de liberté est construite, d’autre part parce que les dominants finissent toujours par utiliser ces conflits intra peuples à leur avantage.

Une fois dit cela, comment faire concrètement? Comment concrétiser la cosouveraineté sur un territoire comme le Québec par exemple? La première erreur à éviter, c’est de penser que les peuples sont prêts à « troquer » leurs droits. On pense qu’on peut « acheter » ces droits, avec par exemple, plus de redevances sur les ressources. C’est traditionnellement la tactique des gouvernements. Une autre erreur est de hiérarchiser ces droits : certains peuples ont « vraiment » le droit à l’autodétermination, et d’autres ne l’ont pas, parce qu’ils sont peu nombreux, parce qu’ils ont perdu en partie leur identité, etc. Des socialistes ont souvent commis cette erreur.

Si on se reconnaît comme peuple, il n’y pas 56 manières. Il faut que cette reconnaissance aille jusqu’au bout, ce qui veut dire le droit de constituer un État souverain. Ce qui ne veut pas dire que, nécessairement, chaque peuple doit ériger des frontières et établir des barrières physiques et politiques. Des peuples souverains peuvent penser que c’est une bonne idée de partager un même territoire, si et seulement si la dignité, et donc la souveraineté, de tout un chacun soient reconnue. C’est en tout cas dans cette direction que le peuple atikamekw semble aller en Mauricie où il est établi. Reconnaître les droits des Premiers Peuples, leur accorder une pleine autonomie gouvernementale sur les questions qui concernent l’identité (comme l’éducation par exemple) serait tout à fait pensable, comme semble vouloir le dire Québec solidaire entre autres. Les Premiers Peuples devraient avoir le droit de négocier avec le pouvoir québécois sur l’utilisation de leur territoire et de ses ressources. Il faudrait aller dans le sens d’une décentralisation des pouvoirs et inventer – le mot n’est pas populaire au Québec – un « néo-fédéralisme » basé sur l’acceptation des droits nationaux, avec des statuts conséquents reconnus internationalement. C’est loin d’être utopique sachant que l’opinion a évolué, que la souveraineté québécoise ne peut aller nulle part sans le feu vert, voire l’appui explicite des Premiers Peuples. C’est un beau défi en tout cas qui reste à décortiquer…

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CAP-NCS <![CDATA[Chicane de famille : socialistes et libertaires]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15079 2015-08-11T21:55:49Z 2015-08-11T21:35:37Z Au moment des grandes révolutions du 19e siècle, les peuples cherchent leur voie. Les Empires et les classes réactionnaires sont secoués partout. De nouvelles classes urbaines apparaissent sur la scène politique, la bourgeoisie et le prolétariat, notamment. Des luttes sociales très vives se combinent avec des mobilisations pour la libération nationale. C’est également l’essor du colonialisme où des puissances de l’époque utilisent la subjugation des peuples comme arme pour diviser les dominés. Le paysage est plutôt confus.

Marx notamment, et plus tard les mouvements socialistes qui s’en inspirent, pensent à un grand mouvement d’émancipation prolétarien qui avance comme pôle contre-hégémonique. Il faut, pense-t-il, miser sur l’organisation et l’éducation populaire, éviter de tomber dans le piège des confrontations sans lendemain et imaginer une autre sorte de pouvoir politique. Mais tous ne sont pas d’accord. Des courants inspirés par Proudhon estiment qu’il faut se tenir loin des institutions. Proudhon préconise plutôt l’intervention à la base pour créer des espaces socialistes autonomes, par les coopératives par exemple. Plus tard, le Russe Bakounine veut radicaliser les luttes, pensant que le mouvement doit bousculer l’ordre établi, et ne pas attendre que le fruit mûr du capitalisme ne tombe dans les mains socialistes.

De tous ces débats apparaissent diverses propositions qui coexistent dans l’Association internationale des travailleurs (AIT), qu’on appelle parfois la Première Internationale. Plus tard, les héritiers de Marx et ceux de Proudhon et de Bakounine règlent leurs comptes durant une longue période de défaites qui suit l’échec de la Commune de Paris. Quarante ans plus tard, socialistes et libertaires se retrouvent du même côté de la barricade lors de la révolution des soviets, jusqu’à tant que les déboires du nouveau pouvoir ne polarisent à nouveau les débats.

Aujourd’hui, tout cela semble lointain, mais l’est-ce vraiment? La question de la transformation et du pouvoir se pose toujours. Quel est le chemin le plus pratique pour aboutir à l’émancipation? Faut-il « forcer » l’histoire à travers l’intervention d’une « avant-garde » éclairée? Les socialistes doivent-ils tenter de réinventer le pouvoir, ou peuvent-ils l’abolir au profit des communautés autogérées? Quelle est la place de la confrontation, voire de la violence ou de l’autodéfense, dans le développement des luttes? Autant de discussions qui sont à l’ordre du jour dans plusieurs pays où la transformation atteint un seuil critique, au Mexique, en Grèce, en Bolivie, par exemple. À une autre échelle (plus modeste), socialistes et libertaires, au Québec par exemple, peuvent-ils renforcer des mouvements populaires en favorisant l’auto organisation et l’autoformation des masses? Est-ce qu’une alimentation mutuelle et réciproque pourrait aider tout un chacun à poser davantage les vraies questions? Ce sont ces préoccupations que l’université populaire met à l’ordre du jour dans quelques semaines.

 

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CAP-NCS <![CDATA[Vladimir, Rosa et Antonio]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15077 2015-08-11T21:56:33Z 2015-08-10T21:33:19Z  

Nous héritons d’une riche tradition où des mouvements populaires un peu partout dans le monde ont cartographié les chemins multiples de l’émancipation. Ils ont essayé, ils ont parfois trouvé, ils ont parfois erré. Dans cette quête sans fin, il y a eu des débats, des controverses, des confrontations. Au début du vingtième siècle, surgit une révolution. Vladimir Illich Oulianov (qu’on connaît sous son nom de guerre, Lénine) pense qu’il faut sortir des sentiers battus et mobiliser la masse paysanne (une idée incongrue pour la gauche de l’époque), et aussi stimuler les mouvements d’indépendance nationale qui abondent dans l’Empire russe de l’époque. Il fait le pari que tout cela va converger et effectivement, ça marche! On se souvient d’un Lénine champion toutes catégories du sens politique, du sentir quand, comment et avec qui. Certes, on se souvient aussi du gars qui tournait les coins un peu ronds en pensant que peu importe les moyens, il faut avancer!

C’est là qu’entre en scène Rosa Luxembourg. C’est une dure de dure qui a fait les batailles en Pologne, en Russie, en Allemagne, qui ne craint ni Dieu ni César, même pas les chefs de son grand parti socialiste allemand. Pour Rosa, il faut appuyer l’initiative des masses et ne pas tergiverser sur les principes en ne faisant pas de compromis avec d’autres forces politiques (notamment les partisans de l’indépendance polonaise). Elle pense aussi que Lénine et les Russes font erreur en réprimant les revendications démocratiques sous prétexte de « sauver » la révolution.

Plus tard, Antonio Gramsci, du fond de sa prison italienne constate que la gauche a voulu aller trop vite et trop simplement en affaires, que la révolution n’est pas seulement une mobilisation temporaire, mais une « guerre prolongée » où l’art de la politique est de naviguer à travers plusieurs contradictions en s’efforçant de ne pas suivre de schémas établis et qui se fait dans le domaine de la culture, de l’identité, des subjectivités, ce qui va également à contre-courant d’un marxisme « officiel ».

Chacun à leur manière, ces trois personnalités ont marqué leur temps et laissé derrière eux non pas des recettes, mais des pistes, des méthodes, des explorations créatives. Aujourd’hui bien sûr, la période a changé, les protagonistes, les langages, les références, tout quoi! Pas question donc de chercher chez Vladimir, Rosa ou Antonio des « recettes ». Il s’agit d’explorer pourquoi et comment ces grandes intellectualités ont travaillé sur leur réel, leur époque, leur mouvement. Après cette épopée du vingtième siècle, les mouvements populaires ont poursuivi leur chemin, parfois en s’inspirant de ces ancêtres, parfois en bifurquant, chaque génération militante ayant à reposer les mêmes questions d’un nouvel angle.

Plusieurs de ces débats ont traversé les âges : comment s’organiser? Comment réconcilier la nécessité de confronter des systèmes puissants tout en respectant la démocratie interne? Quels liens positifs peuvent être construits entre luttes sociales et nationales? Il faut réfléchir à cela, pas pour se complaire dans un passé révolu, mais pour appréhender comment nos « ancêtres » ont développé de nouvelles méthodologies. Le passé, c’est aussi le présent et parfois même l’avenir.

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[L’enjeu derrière les élections fédérales]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15067 2015-08-05T13:23:09Z 2015-08-07T13:20:14Z Dans un article paru dans l’édition du Devoir du 29 juillet dernier, Michel Roche et Louis Gill appellent l’électorat québécois à se donner les moyens de sortir du Canada afin de s’opposer aux politiques néolibérales du gouvernement Harper en appuyant le Bloc québécois. C’est une logique un peu courte d’autant plus qu’ils évacuent, étonnamment, des questions fondamentales comme la lutte contre les politiques d’austérité et la solidarité des peuples, ainsi que l’autonomie de classe des mouvements sociaux.

Ces questions sont pourtant essentielles au succès de la lutte pour la souveraineté du Québec. Résumer ainsi la lutte que mènent les syndicats et les mouvements sociaux contre le gouvernement Harper à une simple question de consigne électorale, c’est évacuer les enjeux réels auxquels nous faisons face.

Nous aborderons ici la question de l’alliance des peuples dans l’État canadien dans sa riposte à l’offensive néolibérale ainsi que la place de la question nationale. Dans cette optique nous nous attarderons à démontrer le rôle joué par le Bloc québécois qui consiste fondamentalement à être le bras politique du Parti québécois sur la scène fédérale.

Une offensive anti sociale et anti ouvrière

L’ensemble de la population non seulement au Québec, mais également dans le reste du Canada subit les conséquences des politiques conservatrices qui ont approfondi dans plusieurs domaines ce qui avait été amorcé sous les libéraux comme c’est le cas avec la réforme de l’assurance emploi.

La reconnaissance syndicale est maintenant remise en question avec l’adoption du projet de loi C-377 qui discrimine les syndicats en les obligeant à divulguer leurs dépenses et par le projet de loi présenté par le ministre Poilievre en 2012 qui visait à éliminer la formule Rand laquelle est au cœur de la plupart des conventions collectives au Canada.

Faut-il rajouter que le droit de grève dans le secteur public fédéral n’existe plus pratiquement (comme au Québec d’ailleurs). La complicité du gouvernement a dépassé toute mesure lorsque le gouvernement conservateur a forcé le retour au travail des syndiqués de Poste Canada en 2011 au moyen d’une loi spéciale alors que la société d’État dont il avait nommé le PDG avait elle-même mis les employéEs en lock-out. Peut-on être surpris que les syndiquéEs cherchent maintenant une autre issue?

On ne peut dans ces circonstances s’en tenir à un débat académique. Je propose d’ailleurs aux auteurs d’aller expliquer à ces syndiquéEs, dont certainement une bonne partie est souverainiste, qu’ils doivent voter BLOC au Québec pendant que leurs confrères et consœurs du reste du Canada voteront NPD, lequel est de l’avis même de messieurs Roche et Gill leur seule alternative.

L’alliance des peuples dans la reconnaissance du Québec

Le combat de l’heure n’est pas la construction d’un Canada de gauche qui met en veilleuse l’indépendance. Bien au contraire, la question de la souveraineté doit être au cœur des liens qui unissent les forces sociales du reste du Canada et du Québec. L’indépendance du Québec ne pourra se réaliser que dans un projet de société émancipateur et inclusif où la population sentira qu’elle est appelée à prendre le contrôle de sa destinée, de ses ressources naturelles, de son environnement. Nous l’avons répété à maintes reprises, pour gagner la majorité de la population du Québec à l’idée de faire l’indépendance, nous avons besoin d’un projet mobilisateur dans lequel la population voit des perspectives de vivre mieux, d’améliorer sa qualité de vie et d’en obtenir le contrôle. Cette mobilisation citoyenne pour un Québec souverain aura aussi un impact en dehors de nos frontières.

Il est dans le propre intérêt du mouvement social canadien de nous appuyer parce que cela changera aussi leur rapport de force envers l’État canadien. En retour leur appui sera aussi un élément important pour nous contre la réaction canadienne. Objectivement nos intérêts sont les mêmes, mais nos dynamiques sociales sont différentes. L’exemple de la Grèce nous indique qu’un pays ne peut compter seulement sur ses seules forces, surtout devant la centralisation du contrôle économique dont les banques, les multinationales et les agences de notations comptent parmi les plus importants bénéficiaires.

La gouvernance fédéraliste, un projet néolibéral

À ce chapitre le BLOC dresse un mur entre les forces sociales du Québec et du reste du Canada qui empêche toute possibilité de tisser ces liens et d’établir des rapports d’appui et de compréhension mutuels dont nous avons grandement besoin.

Au plan politique il est en faveur du libre-échange qui est la négation même du droit souverain d’un gouvernement de décider de ses politiques économiques et environnementales. Les poursuites contre le gouvernement canadien en vertu de l’ALENA l’ont déjà largement prouvé. Les récents accords commerciaux Canada Europe qui favorisent la production du bœuf de l’Ouest au détriment du fromage québécois constituent également un recul quant au contrôle de nos leviers économiques.

Même si à la limite il ne faisait pas de gains au niveau électoral, l’utilité du Bloc est avant tout de servir de porte-voix politique au PQ sur la scène fédérale comme en fait foi la tournée à vélo de Duceppe en tandem avec Péladeau. Ce n’est pas tant une campagne contre le gouvernement en place qui lui importe ni contre l’État fédéral. Sinon la nécessité de faire des alliances avec les mouvements sociaux du reste du Canada et d’élargir la portée de son parti lui apparaîtrait évidente. Non la raison fondamentale de l’existence du Bloc est de combler le vide politique de la stratégie péquiste en ce qui concerne la réalisation de la souveraineté. Vide qui a été comblé en partie par la stratégie de gouvernance souverainiste à laquelle s’est arrimée la stratégie de « défense des intérêts du Québec » à Ottawa.

Amplifié par l’impossibilité de modifier l’issue électorale, cela revient au mieux à un statu quo constitutionnel, et à un recul au plan politique parce que cette stratégie fait régresser les perspectives de riposte. Mario Beaulieu reprochait à Duceppe cette contradiction de représentativité à Ottawa qu’il considérait contraire au processus d’accès à la souveraineté. À l’inverse il voulait rompre avec ce principe, en mettant l’accent sur le travail pour la souveraineté. Mais ce faisant il retirait au Bloc toute prétention comme acteur sur la scène fédérale. Cette contradiction ne date pas d’hier, à l’origine la création du Bloc devait être un « one shot » comme le disait Lucien Bouchard, qui devait servir à préparer le terrain pour le référendum de 1995.

Le rôle du BQ, défendre avant tout l’hégémonie politique du PQ

Cependant cette stratégie politique a connu son premier revers important en 2011 lors de l’élection des députés NPD au Québec suivi du revers plus important encore lors de l’élection d’avril 2014 où le PQ a mené lui-même à l’abattoir sa propre stratégie référendaire. En ostracisant les minorités culturelles et en particulier musulmanes, il a profondément déchiré la population du Québec. Même Bernard Drainville ne prévoyait plus de possibilité de référendum avant au moins un deuxième mandat.

L’existence du BQ ne se situe plus dans une phase ascendante du courant péquiste, ou à tout le moins de sa stratégie d’accès à la souveraineté, bien au contraire. Sa politique a pour principal objectif non pas d’avoir une influence sur les enjeux politiques fédéraux, mais surtout d’influer la politique au Québec afin de conserver l’hégémonie politique du PQ. Cela devrait être aussi évident à voir que le nez au milieu du visage. La souveraineté sera décidée au Québec par le peuple du Québec, pour l’heure nous ne sommes pas encore souverains et nous devons trouver une solution aux attaques frontales du gouvernement Harper.

Ce dernier a d’ailleurs démontré qu’il pouvait gouverner sans le Québec. Afin de s’en assurer de façon durable, il a apporté des modifications à la carte électorale qui viendront diminuer la représentation du Québec au parlement fédéral. À la prochaine élection, il y a aura 3 sièges de plus au Québec, mais 15 de plus en Ontario, 6 de plus en Alberta et 6 de plus en Colombie-Britannique. La stratégie bloquiste qui consiste à prendre la place au Québec pour faire pression sur le gouvernement fédéral devient ainsi de moins en moins efficace sinon obsolète. Paradoxalement un grand nombre de votes au Bloc augmentera les chances des conservateurs de se maintenir au pouvoir et d’approfondir cette iniquité. Il est difficile de voir dans toute cette stratégie un avantage, à moins de croire à la politique du pire.

Le mythe du BLOC-PQ défenseurs des intérêts du Québec

La majorité de la population du Québec, il ne faut pas l’oublier, cherche avec raison à se débarrasser de Harper. À cette question importante, Duceppe place libéraux et néo-démocrates sur le même pied et les invite à régler la question dans le reste du Canada alors que lui s’occupera des intérêts du Québec. Mais de quels intérêts au juste?

Contrairement à ce que prétendent Louis Gill et Michel Roche, les positions du Bloc ne sont pas plus fermes que celles du NPD en ce qui concerne le transport et l’exploitation pétrolière. Gilles Duceppe ne s’y oppose pas, il affirme seulement que cette décision appartient aux Québécois. Il ne peut en effet mentir complètement et nier l’enthousiasme que Pauline Marois avait affiché à l’annonce du projet Énergie est en 2013 et oublier son refus de demander une audience du BAPE. Le Bloc était évidemment avare de commentaires sur cette question à l’époque.

Selon Gilles Duceppe rien ne devrait pouvoir se faire « tant qu’il n’y a pas un feu vert environnemental, et ça comprend l’acceptabilité sociale et la rentabilité. »(1) Il faut se rappeler que c’est sous le couvert de la rentabilité que le PQ a voulu nous vendre l’idée de l’exploitation pétrolière à l’ile d’Anticosti et dans le golfe du St-Laurent avec le projet Old Harry, en contradiction avec ses promesses électorales de développement d’une stratégie verte.

En effet le ministère des Ressources naturelles sous le gouvernement Marois, affirmait que la Gaspésie pourrait renfermer 429 millions de barils de pétrole; la portion québécoise du gisement Old Harry, dans le golfe du Saint-Laurent, 7 milliards de barils; et l’île d’Anticosti, près de 46 milliards de barils. Pauline Marois ajoutait : « C’est une priorité d’exploiter nos ressources naturelles. On ne se substituera pas aux entreprises pour exploiter nos ressources, mais on va s’assurer que la création de la richesse revient aux Québécois. »(2) Jamais les dangers environnementaux causés par les 10 000 puits nécessaires à la fracturation hydraulique sur l’île d’Anticosti n’ont été pris en compte pas plus que les études indiquant que ce pétrole coûterait plus cher à extraire que ce qu’il pouvait rapporter et ne servirait qu’à enrichir les entreprises d’extraction.

Dans un article publié dans les pages d’Équiterre en 2013 au sujet de la position du PQ concernant les oléoducs, le chroniqueur Hugo Séguin affirmait : « Dans la défense des intérêts de sa province dans un dossier complexe qui nécessite un fort niveau de leadership et une vision claire, la première ministre du Québec, Pauline Marois, pourtant censée incarner la « gouvernance souverainiste », ne souffre pas la comparaison avec son homologue Christy Clark. En tout cas, pas dans le dossier du renversement de Ligne 9 b d’Enbridge. Et tout indique qu’il en sera de même dans celui d’Énergie Est de TransCanada.

Le gouvernement Marois ne s’est même pas donné la peine, comme l’a fait celui de la Colombie-Britannique, de faire valoir les intérêts du Québec auprès de l’Office. Ce sera à l’ONÉ et au gouvernement fédéral, en définitive, de déterminer ce qui constitue les intérêts du Québec dans ce dossier. La plaidoirie finale du gouvernement du Québec auprès de l’Office, déposée le 3 octobre, tient en quelques lignes : le projet comporte des avantages économiques; il faut que la sécurité des Québécois et de l’environnement soit prise en compte dans la décision finale. C’est tout. » (3)

Décision lourde de conséquences surtout en considérant la politique pétrolière du gouvernement Harper comme en fait foi l’annonce faite vendredi dernier par le ministre des Ressources naturelles Greg Rickford de nommer Steven Kelly, un consultant de la firme pétrolière Kinder Morgan de Calgary, comme membre à plein temps de l’Office National de l’Énergie.

Construire des alternatives

Louis Gill et Michel Roche affirment que « Les luttes ouvrières, syndicales et populaires, ne peuvent progresser que par une mobilisation soutenue axée sur un projet politique et social libérateur. […]

Mais pour y arriver, il faudra aussi se libérer de l’emprise péquiste relayée par le BQ qui a trop longtemps dominé la scène politique québécoise et conduit le mouvement ouvrier et les mouvements sociaux à la défaite après leur avoir imposé recul après recul. Il faudra s’inspirer d’initiatives comme le Forum social des peuples tenu l’été dernier à Ottawa afin de construire une alliance des peuples en lutte contre l’austérité et qui saura reconnaître le rôle central de changement social que pourra constituer la souveraineté du Québec.

4 août 2015

Notes

(1) La Presse 26 juillet 2015

(2) Le Devoir 25 mars 2013 Alec Castonguay

(3) Équiterre 17 octobre 2013

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Lutter ensemble]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15075 2015-08-11T21:33:00Z 2015-08-06T21:31:43Z Héritier de l’Empire britannique, l’État canadien a été construit comme un rempart contre les peuples habitant le territoire, dont les Québécois-es et les autochtones, utilisant une vaste panoplie de moyens pour reproduire son contrôle. D’emblée, la classe dominante canadienne n’a cessé d’approfondir les bonnes vieilles techniques du « divide and rule » en aggravant et en créant des contradictions entre les peuples. Au départ la colonisation européenne (française et anglaise) a relégué les Premiers Peuples aux marges de l’État. Sous la « confédération », ils ont été confinés dans des réserves et écrasés militairement lorsqu’ils se sont révoltés, comme durant les rébellions animées par Louis Riel.

Parallèlement, l’État colonial et postcolonial a vaincu le mouvement républicain et progressiste de 1837–1838, alors que les francophones étaient pratiquement les seuls à vouloir se battre. Par la suite, les privilèges consentis à l’élite réactionnaire et cléricale canadienne-française ont confiné ces populations dans un espace de domination et d’exploitation inédit, faisant du Québec une sorte de colonie intérieure du Canada.

Mais dans les années 1960, le vent a tourné. Un nouveau mouvement d’émancipation sociale et nationale s’est mis en place au Québec. Des tentatives ont été faites pour créer des alliances avec les secteurs progressistes du Canada anglais, mais cela n’a pas fonctionné. Le nationalisme frileux des élites francophones était un obstacle, comme le sentiment généralisé parmi les couches populaires et moyennes du Canada anglais voulant que le peuple québécois était demi-civilisé et qu’on ne pouvait pas lui faire confiance.

Parallèlement à cette polarisation, les Premiers Peuples se sont retrouvés seuls pour s’opposer à la « modernisation » imposée pour accélérer le pillage de leurs ressources. Quelques épisodes positifs (comme la Convention de la Baie-James entre le Québec et les Cris) ont été les exceptions confirmant la règle à travers des luttes et des revendications autochtones restées sans écho tant du côté québécois que du côté canadien.

 

Nous voilà donc plusieurs décennies plus tard. L’élan d’émancipation québécois essaie de réinventer après les multiples déboires du PQ. De nouvelles luttes autochtones à la suite du réveil d’Idle no more pourraient également relancer les résistances. Quant au Canada dit anglais, de vastes secteurs de la population prennent conscience des dangers que représente le projet des (néo) conservateurs. Est-ce que tout cela pourrait mener à quelque chose?

 

Il serait logique et rationnel se briser cette fragmentation et de lutter ensemble. Pour cela, il faut surmonter des préjugés, l’ignorance et la méfiance. Également, identifier des chemins, des stratégies et des convergences pour résister. Le Forum social des peuples, réalisé à Ottawa à l’été 2014, a ouvert le dialogue dans ce sens. Dans quelques jours à l’université populaire des NCS, cette recherche va continuer…

 

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CAP-NCS <![CDATA[« Big brother » est dans l’eau chaude]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15073 2015-08-11T21:30:56Z 2015-08-05T21:29:52Z Tout au long du siècle dernier, les dominants ont cherché à établir leur suprématie sur le monde. Sous les formes du colonialisme direct et de l’esclavage, ou sous les formes de la domination économique, l’impérialisme a pris forme autour de grandes puissances. Celles-ci se sont alors affronté les unes aux autres, d’une guerre à l’autre. Plus tard, à mi-chemin dans le siècle dernier, la résistance des peuples contre ces impérialismes a marqué de grands coups. En Europe, le fascisme allemand a été battu. Dans les colonies, les luttes anti-impérialistes ont vaincu l’impérialisme américain, au Vietnam, à Cuba, en Angola et ailleurs. Plus récemment, l’infâme « guerre sans fin » lancée par le président Bush au Moyen-Orient a connu de retentissants échecs en Irak, en Afghanistan, en Palestine, précipitant les États-Unis et leurs alliés-subalternes comme le Canada, dans la plus grande crise économique depuis 1929.

Quel est le bilan de ces grands affrontements? Pour certains, l’Empire américain est entré dans un déclin irrésistible. Pour autant, la bête reste dangereuse, un peu comme un ours blessé qui, avant d’agoniser, devient encore plus violent. À ce déclin correspond la montée de nouvelles puissances, la Chine par exemple. Également en Amérique latine, la poussée des luttes populaires a eu un impact sur l’équilibre entre les régimes progressistes et la droite traditionnelle appuyée par Washington. De ce chaos émerge un monde multipolaire où des espaces d’autonomie peuvent être arrachés par les peuples. Pour d’autres, l’Empire reste encore au poste de commande d’un capitalisme mondialisé, par le biais d’un système financier globalisé, la maîtrise des nouvelles technologies et, au bout du compte, la suprématie militaire. Dans un tel scénario, les options sont plus limitées. Il faut s’attendre à ce que la confrontation aboutisse à davantage de militarisation, pour ne pas dire à davantage de guerres.

Ce ne sont pas des situations simples. Il importe donc de peser les conséquences politiques pour nous. Voisins de et dans une large mesure subordonnés aux États-Unis, l’État du Québec et l’État du Canada appartiennent à la « sphère d’influence » américaine. Les dominants dans notre pays acceptent ce rôle subalterne, en secondant le dispositif militaire via l’OTAN, notamment. Le Canada est une sorte de mini puissance impérialiste agissant contre les peuples qui résistent. Or aujourd’hui dans le sillon du déclin de l’Empire, l’État canadien se retrouve passablement déstabilisé. Le Canada pétrolier et militarisé dont rêvait Harper est sur la sellette. C’est le temps de voir comment on peut utiliser ces fractures pour changer le rapport de forces et mettre ces néoconservateurs au rencart. (Il y aura plusieurs discussions sur cette question lors de l’université populaire des NCS)

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CAP-NCS <![CDATA[Crise et dettes en Europe : 10 fausses évidences, 22 mesures en débat pour sortir de l’impasse]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15064 2015-08-04T15:38:37Z 2015-08-05T11:27:11Z INTRODUCTION

La reprise économique mondiale, permise par une injection colossale de dépenses publiques dans le circuit économique (des États-Unis à la Chine), est fragile, mais réelle. Un seul continent reste en retrait, l’Europe. Retrouver le chemin de la croissance n’est plus sa priorité politique. Elle s’est engagée dans une autre voie : celle de la lutte contre les déficits publics.

Dans l’Union européenne, ces déficits sont certes élevés – 7 % en moyenne en 2010 –, mais bien moins que les 11 % affichés par les États-Unis. Alors que des États nord-américains au poids économique plus important que la Grèce, la Californie par exemple, sont en quasi-faillite, les marchés financiers ont décidé de spéculer sur les dettes souveraines de pays européens, tout particulièrement ceux du Sud. L’Europe est de fait prise dans son propre piège institutionnel : les États doivent emprunter auprès d’institutions financières privées qui obtiennent, elles, des liquidités à bas prix de la Banque Centrale Européenne. Les marchés ont donc la clé du financement des États. Dans ce cadre, l’absence de solidarité européenne suscite la spéculation, d’autant que les agences de notation jouent à accentuer la défiance.

Il a fallu la dégradation, le 15 juin, de la note de la Grèce par l’agence Moody’s, pour que les dirigeants européens retrouvent le terme d’« irrationalité » qu’ils avaient tant employé au début de la crise des subprimes. De même, on découvre maintenant que l’Espagne est bien plus menacée par la fragilité de son modèle de croissance et de son système bancaire que par son endettement public.

Pour « rassurer les marchés », un Fonds de stabilisation de l’euro a été improvisé, et des plans drastiques et bien souvent aveugles de réduction des dépenses publiques ont été lancés à travers l’Europe. Les fonctionnaires sont les premiers touchés, y compris en France, où la hausse des cotisations retraites sera une baisse déguisée de leur salaire. Le nombre de fonctionnaires diminue partout, menaçant les services publics. Les prestations sociales, des Pays-Bas au Portugal en passant par la France avec l’actuelle réforme des retraites, sont en voie d’être gravement amputées. Le chômage et la précarité de l’emploi se développeront nécessairement dans les années à venir. Ces mesures sont irresponsables d’un point de vue politique et social, et même au strict plan économique.

Cette politique, qui a très provisoirement calmé la spéculation, a déjà des conséquences sociales très négatives dans de nombreux pays européens, tout particulièrement sur la jeunesse, le monde du travail et les plus fragiles. À terme, elle attisera les tensions en Europe et menacera de ce fait la construction européenne elle-même, qui est bien plus qu’un projet économique. L’économie y est censée être au service de la construction d’un continent démocratique, pacifié et uni. Au lieu de cela, une forme de dictature des marchés s’impose partout, et particulièrement aujourd’hui au Portugal, en Espagne et en Grèce, trois pays qui étaient encore des dictatures au début des années 1970, il y a à peine quarante ans.

Qu’on l’interprète comme le désir de « rassurer les marchés » de la part de gouvernants effrayés, ou bien comme un prétexte pour imposer des choix dictés par l’idéologie, la soumission à cette dictature n’est pas acceptable, tant elle a fait la preuve de son inefficacité économique et de son potentiel destructif au plan politique et social. Un véritable débat démocratique sur les choix de politique économique doit donc être ouvert en France et en Europe. La plupart des économistes qui interviennent dans le débat public le font pour justifier ou rationaliser la soumission des politiques aux exigences des marchés financiers. Certes, les pouvoirs publics ont dû partout improviser des plans de relance keynésiens et même parfois nationaliser temporairement des banques. Mais ils veulent refermer au plus vite cette parenthèse. Le logiciel néolibéral est toujours le seul reconnu comme légitime, malgré ses échecs patents. Fondé sur l’hypothèse d’efficience des marchés financiers, il prône de réduire les dépenses publiques, de privatiser les services publics, de flexibiliser le marché du travail, de libéraliser le commerce, les services financiers et les marchés de capitaux, d’accroître la concurrence en tout temps et en tous lieux…

En tant qu’économistes, nous sommes atterrés de voir que ces politiques sont toujours à l’ordre du jour et que leurs fondements théoriques ne sont pas remis en cause. Les arguments avancés depuis trente ans pour orienter les choix des politiques économiques européennes sont pourtant mis en défaut par les faits. La crise a mis à nu le caractère dogmatique et infondé de la plupart des prétendues évidences répétées à satiété par les décideurs et leurs conseillers. Qu’il s’agisse de l’efficience et de la rationalité des marchés financiers, de la nécessité de couper dans les dépenses pour réduire la dette publique, ou de renforcer le « pacte de stabilité », il faut interroger ces fausses évidences et montrer la pluralité des choix possibles en matière de politique économique. D’autres choix sont possibles et souhaitables, à condition d’abord de desserrer l’étau imposé par l’industrie financière aux politiques publiques.

Nous faisons ci-dessous une présentation critique de dix postulats qui continuent à inspirer chaque jour les décisions des pouvoirs publics partout en Europe, malgré les cinglants démentis apportés par la crise financière et ses suites. Il s’agit de fausses évidences qui inspirent des mesures injustes et inefficaces, face auxquelles nous mettons en débat vingt-deux contre-propositions. Chacune d’entre elles ne fait pas nécessairement l’unanimité entre les signataires de ce texte, mais elles devront être prises au sérieux si l’on veut sortir l’Europe de l’impasse.

FAUSSE ÉVIDENCE N° 1 :

LES MARCHÉS FINANCIERS SONT EFFICIENTS

Aujourd’hui, un fait s’impose à tous les observateurs : le rôle primordial que jouent les marchés financiers dans le fonctionnement de l’économie. C’est là le résultat d’une longue évolution qui a débuté à la fin des années soixante-dix. De quelque manière qu’on la mesure, cette évolution marque une nette rupture, aussi bien quantitative que qualitative, par rapport aux décennies précédentes. Sous la pression des marchés financiers, la régulation d’ensemble du capitalisme s’est transformée en profondeur, donnant naissance à une forme inédite de capitalisme que certains ont nommée « capitalisme patrimonial », « capitalisme financier » ou encore « capitalisme néolibéral ».

Ces mutations ont trouvé dans l’hypothèse d’efficience informationnelle des marchés financiers leur justification théorique. En effet, selon cette hypothèse, il importe de développer les marchés financiers, de faire en sorte qu’ils puissent fonctionner le plus librement possible, parce qu’ils constituent le seul mécanisme d’allocation efficace du capital. Les politiques menées avec opiniâtreté depuis trente ans sont conformes à cette recommandation. Il s’est agi de construire un marché financier mondialement intégré sur lequel tous les acteurs (entreprises, ménages,

États, institutions financières) peuvent échanger toutes les catégories de titres (actions, obligations, dettes, dérivés, devises) pour toutes les maturités (long terme, moyen terme, court terme). Les marchés financiers en sont venus à ressembler au marché « sans friction » des manuels : le discours économique est parvenu à créer la réalité. Les marchés étant de plus en plus « parfaits » au sens de la théorie économique dominante, les analystes ont cru que le système financier était désormais bien plus stable que par le passé. La « grande modération » — réduction simultanée de la volatilité du PIB et de l’inflation qu’ont connue les USA de 1990 à 2007 — a semblé le confirmer.

Aujourd’hui encore le G20 persiste dans l’idée que les marchés financiers sont le bon mécanisme d’allocation du capital. La primauté et l’intégrité des marchés financiers demeurent les objectifs finaux que poursuit sa nouvelle régulation financière. La crise est interprétée non pas comme un résultat inévitable de la logique des marchés dérégulés, mais comme l’effet de la malhonnêteté et de l’irresponsabilité de certains acteurs financiers mal encadrés par les pouvoirs publics.

Pourtant, la crise s’est chargée de démontrer que les marchés ne sont pas efficients, et qu’ils ne permettent pas une allocation efficace du capital. Les conséquences de ce fait en matière de régulation et de politique économique sont immenses. La théorie de l’efficience repose sur l’idée que les investisseurs recherchent et trouvent l’information la plus fiable possible sur la valeur des projets qui sont en concurrence pour trouver un financement. À en croire cette théorie, le prix qui se forme sur un marché reflète les jugements des investisseurs et synthétise l’ensemble de l’information disponible : il constitue donc une bonne estimation de la vraie valeur des titres. Or, cette valeur est supposée résumer toute l’information nécessaire pour orienter l’activité économique et ainsi la vie sociale. Ainsi, le capital s’investit dans les projets les plus rentables et délaisse les projets les moins efficaces.

Telle est l’idée centrale de cette théorie : la concurrence financière produit des prix justes qui constituent des signaux fiables pour les investisseurs et orientent efficacement le développement économique.

Mais la crise est venue confirmer les différents travaux critiques qui avaient mis en doute cette proposition. La concurrence financière ne produit pas nécessairement des prix justes. Pire : la concurrence financière est souvent déstabilisante et conduit à des évolutions de prix excessifs et irrationnels, les bulles financières.

L’erreur majeure de la théorie de l’efficience des marchés financiers consiste à transposer aux produits financiers la théorie habituelle des marchés de biens ordinaires. Sur ces derniers, la concurrence est pour partie autorégulatrice en vertu de ce qu’on nomme la « loi » de l’offre et de la demande : lorsque le prix d’un bien augmente, alors les producteurs vont augmenter leur offre et les acheteurs réduire leur demande; le prix va donc baisser et revenir près de son niveau d’équilibre. Autrement dit, quand le prix d’un bien augmente, des forces de rappel tendent à freiner puis inverser cette hausse. La concurrence produit ce qu’on appelle des « feedbacks négatifs », des forces de rappel qui vont dans le sens contraire du choc initial. L’idée d’efficience naît d’une transposition directe de ce mécanisme à la finance de marché.

Or, pour cette dernière, la situation est très différente. Quand le prix augmente, il est fréquent d’observer, non pas une baisse, mais une hausse de la demande! En effet la hausse du prix signifie un rendement accru pour ceux qui possèdent le titre, du fait de la plus-value réalisée. La hausse du prix attire donc de nouveaux acheteurs, ce qui renforce encore la hausse initiale. Les promesses de bonus poussent les traders à amplifier encore le mouvement. Jusqu’à l’incident, imprévisible, mais inévitable, qui provoque l’inversion des anticipations et le krach. Ce phénomène digne des moutons de Panurge est un processus à « feedbacks positifs », qui aggrave les déséquilibres.

C’est la bulle spéculative : une hausse cumulative des prix qui se nourrit elle-même.

Ce type de processus ne produit pas des prix justes, mais au contraire des prix inadéquats.

La place prépondérante occupée par les marchés financiers ne peut donc conduire à une quelconque efficacité. Plus même, elle est une source permanente d’instabilité, comme le montre clairement la série ininterrompue de bulles que nous avons connue depuis 20 ans : Japon, Asie du Sud-Est, Internet, Marchés émergents, Immobilier, Titrisation. L’instabilité financière se traduit ainsi par de fortes fluctuations des taux de change et de la Bourse, manifestement sans rapport avec les fondamentaux de l’économie. Cette instabilité, née du secteur financier, se propage à l’économie réelle par de nombreux mécanismes.

Pour réduire l’inefficience et l’instabilité des marchés financiers, nous suggérons quatre mesures :

Mesure n° 1 : cloisonner strictement les marchés financiers et les activités des acteurs financiers, interdire aux banques de spéculer pour leur compte propre, pour éviter la propagation des bulles et des krachs.

Mesure n° 2 : Réduire la liquidité et la spéculation déstabilisatrice par des contrôles sur les mouvements de capitaux et des taxes sur les transactions financières.

Mesure n° 3 : limiter les transactions financières à celles répondant aux besoins de l’économie réelle (ex. : CDS uniquement pour les détenteurs des titres assurés, etc.)

Mesure n° 4 : plafonner la rémunération des traders.

FAUSSE ÉVIDENCE N° 2 :

LES MARCHÉS FINANCIERS SONT FAVORABLES À LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE

L’intégration financière a porté le pouvoir de la finance à son zénith par le fait qu’elle unifie et centralise la propriété capitaliste à l’échelle mondiale. Désormais c’est elle qui détermine les normes de rentabilité exigées de l’ensemble des capitaux.

Le projet était que la finance de marché se substitue au financement bancaire des investissements. Projet qui a d’ailleurs échoué, puisqu’aujourd’hui, globalement, ce sont les entreprises qui financent les actionnaires au lieu du contraire. La gouvernance des entreprises s’est néanmoins profondément transformée pour atteindre les normes de rentabilité du marché. Avec la montée en puissance de la valeur actionnariale s’est imposée une conception nouvelle de l’entreprise et de sa gestion, pensées comme étant au service exclusif de l’actionnaire. L’idée d’un intérêt commun propre aux différentes parties prenantes liées à l’entreprise a disparu. Les dirigeants des entreprises cotées en Bourse ont désormais pour mission première de satisfaire le désir d’enrichissement des actionnaires et lui seul. En conséquence, ils cessent eux-mêmes d’être des salariés, comme le montre l’envolée démesurée de leurs rémunérations. Comme l’avance la théorie de « l’agence », il s’agit de faire en sorte que les intérêts des dirigeants soient désormais convergents avec ceux des actionnaires.

Le ROE (Return on Equity, ou rendement des capitaux propres) de 15 % à 25 % est désormais la norme qu’impose le pouvoir de la finance aux entreprises et aux salariés. La liquidité est l’instrument de ce pouvoir, permettant à tout moment aux capitaux non satisfaits d’aller voir ailleurs. Face à cette puissance, le salariat comme la souveraineté politique apparaissent de par leur fractionnement en état d’infériorité.

Cette situation déséquilibrée conduit à des exigences de profit déraisonnables, car elles brident la croissance économique et conduisent à une augmentation continue des inégalités de revenu. D’une part les exigences de profitabilité inhibent fortement l’investissement : plus la rentabilité demandée est élevée, plus il est difficile de trouver des projets suffisamment performants pour la satisfaire. Les taux d’investissement restent historiquement faibles en Europe et aux États-Unis. D’autre part, ces exigences provoquent une constante pression à la baisse sur les salaires et le pouvoir d’achat, ce qui n’est pas favorable à la demande. Le freinage simultané de l’investissement et de la consommation conduit à une croissance faible et à un chômage endémique. Cette tendance a été contrecarrée dans les pays anglo-saxons par le développement de l’endettement des ménages et par les bulles financières qui créent une richesse fictive, permettent une croissance de la consommation sans salaires, mais se terminent par des krachs.

Pour remédier aux effets négatifs des marchés financiers sur l’activité économique, nous mettons en débat trois mesures :

Mesure n° 5 : renforcer significativement les contre-pouvoirs dans les entreprises pour obliger les directions à prendre en compte les intérêts de l’ensemble des parties prenantes.

Mesure n° 6 : accroître fortement l’imposition des très hauts revenus pour décourager la course aux rendements insoutenables.

Mesure n° 7 : réduire la dépendance des entreprises vis-à-vis des marchés financiers, en développant une politique publique du crédit (taux préférentiels pour les activités prioritaires au plan social et environnemental).

FAUSSE ÉVIDENCE N° 3 :

LES MARCHES SONT DE BONS JUGES DE LA SOLVABILITÉ DES ÉTATS

Selon les tenants de l’efficience des marchés financiers, les opérateurs de marché prendraient en compte la situation objective des finances publiques pour

évaluer le risque de souscrire à un emprunt d’État. Prenons le cas de la dette grecque : les opérateurs financiers et les décideurs s’en remettent aux seules évaluations financières pour juger la situation. Ainsi, lorsque le taux exigé de la Grèce est monté

à plus de 10 %, chacun en a déduit que le risque de défaut était proche : si les investisseurs exigent une telle prime de risque, c’est que le danger est extrême.

C’est là une profonde erreur si l’on comprend la vraie nature de l’évaluation par le marché financier. Celui-ci n’étant pas efficient, il produit très souvent des prix totalement déconnectés des fondamentaux. Dans ces conditions, il est déraisonnable de s’en remettre aux seules évaluations financières pour juger d’une situation.

Évaluer la valeur d’un titre financier n’est pas une opération comparable à la mesure d’une grandeur objective, par exemple à l’estimation du poids d’un objet. Un titre

financier est un droit sur des revenus futurs : pour l’évaluer, il faut prévoir ce que sera ce futur. C’est affaire de jugement, pas de mesure objective, parce qu’à l’instant t, l’avenir n’est aucunement prédéterminé. Dans les salles de marché, il n’est que ce que les opérateurs imaginent qu’il sera. Un prix financier résulte d’un jugement, une croyance, un pari sur l’avenir : rien n’assure que le jugement des marchés ait une quelconque supériorité sur les autres formes de jugement.

Surtout l’évaluation financière n’est pas neutre : elle affecte l’objet mesuré, elle engage et construit le futur qu’elle imagine. Ainsi les agences de notation financières contribuent largement à déterminer les taux d’intérêt sur les marchés obligataires en attribuant des notes empruntes d’une grande subjectivité voire d’une volonté d’alimenter l’instabilité, source de profits spéculatifs. Lorsqu’elles dégradent la notation d’un État, elles accroissent le taux d’intérêt exigé par les acteurs financiers pour acquérir les titres de la dette publique de cet État, et augmentent par là même le risque de faillite qu’elles ont annoncé.

Pour réduire l’emprise de la psychologie des marchés sur le financement des États nous mettons en débat deux mesures :

Mesure n° 8 : les agences de notation financière ne doivent pas être autorisées à peser arbitrairement sur les taux d’intérêt des marchés obligataires en dégradant la note d’un État : on devrait réglementer leur activité en exigeant que cette note résulte d’un calcul économique transparent.

Mesure n° 8bis : affranchir les États de la menace des marchés financiers en garantissant le rachat des titres publics par la BCE.

FAUSSE ÉVIDENCE N° 4 :

L’ENVOLÉE DES DETTES PUBLIQUES RÉSULTE D’UN EXCÈS DE DÉPENSES

Michel Pébereau, l’un des « parrains » de la banque française, décrivait en 2005 dans l’un de ces rapports officiels ad hoc, une France étouffée par la dette publique et sacrifiant ses générations futures en s’adonnant à des dépenses sociales inconsidérées. L’État s’endettant comme un père de famille alcoolique qui boit au-dessus de ses moyens : telle est la vision ordinairement propagée par la plupart des éditorialistes. L’explosion récente de la dette publique en Europe et dans le monde est pourtant due à toute autre chose : aux plans de sauvetage de la finance et surtout à la récession provoquée par la crise bancaire et financière qui a commencé en 2008 : le déficit public moyen dans la zone euro n’était que de 0,6 % du PIB en 2007, mais la crise l’a fait passer à 7 % en 2010. La dette publique est passée en même temps de 66 % à 84 % du PIB.

Cependant, la montée de la dette publique, en France et dans de nombreux pays européens a d’abord été modérée et antérieure à cette récession : elle provient largement non pas d’une tendance à la hausse des dépenses publiques – puisqu’au contraire celles-ci, en proportion du PIB, sont stables ou en baisse dans l’Union européenne depuis le début des années 1990 –, mais de l’effritement des recettes publiques, du fait de la faiblesse de la croissance économique sur la période, et de la contre-révolution fiscale menée par la plupart des gouvernements depuis vingt-cinq ans. Sur plus long terme, la contre-révolution fiscale a continûment alimenté le gonflement de la dette d’une récession à l’autre. Ainsi en France, un récent rapport parlementaire chiffre à 100 milliards d’euros en 2010 le coût des baisses d’impôts consenties entre 2000 et 2010, sans même inclure les exonérations de cotisations sociales (30       milliards) et d’autres « dépenses fiscales »Faute d’harmonisation fiscale, les États européens se sont livrés à la concurrence fiscale, baissant les impôts sur les sociétés, les hauts revenus et les patrimoines. Même si le poids relatif de ses déterminants varie d’un pays à l’autre, la hausse quasi générale des déficits publics et des ratios de dette publique en Europe au cours des trente dernières années ne résulte pas principalement d’une dérive coupable des dépenses publiques. Un diagnostic qui ouvre évidemment d’autres pistes que la sempiternelle réduction des dépenses publiques.

Pour restaurer un débat public informé sur l’origine de la dette et donc les moyens d’y remédier, nous mettons en débat une proposition :

Mesure n° 9 : Réaliser un audit public et citoyen des dettes publiques, pour déterminer leur origine et connaître l’identité des principaux détenteurs de titres de la dette et les montants détenus.

FAUSSE ÉVIDENCE N° 5 :

IL FAUT RÉDUIRE LES DÉPENSES POUR RÉDUIRE LA DETTE PUBLIQUE

Même si l’augmentation de la dette publique résultait en partie d’une hausse des dépenses publiques, couper dans ces dépenses ne contribuerait pas forcément à la solution. Car la dynamique de la dette publique n’a pas grand-chose à voir avec celle d’un ménage : la macroéconomie n’est pas réductible à l’économie domestique. La dynamique de la dette dépend en toute généralité de plusieurs facteurs : le niveau des déficits primaires, mais aussi l’écart entre le taux d’intérêt et le taux de croissance nominal de l’économie.

Car si ce dernier est plus faible que le taux d’intérêt, la dette va s’accroître mécaniquement du fait de « l’effet boule de neige » : le montant des intérêts explose, et le déficit total (y compris les intérêts de la dette) aussi. Ainsi, au début des années 1990, la politique du franc fort menée par Bérégovoy et maintenue malgré la récession de 1993–94 s’est traduite par un taux d’intérêt durablement plus élevé que le taux de croissance, expliquant le bond de la dette publique de la France pendant cette période. C’est le même mécanisme qui expliquait l’augmentation de la dette dans la première moitié des années 1980, sous l’impact de la révolution néolibérale et de la politique de taux d’intérêt élevés menée par Ronald Reagan et Margaret Thatcher.

Mais le taux de croissance de l’économie lui-même n’est pas indépendant des dépenses publiques : à court terme, l’existence de dépenses publiques stables limite l’ampleur des récessions (« stabilisateurs automatiques »); à long terme les investissements et dépenses publiques (éducation, santé, recherche, infrastructures…) stimulent la croissance. Il est faux d’affirmer que tout déficit public accroît d’autant la dette publique, ou que toute réduction du déficit permet de réduire la dette. Si la réduction des déficits plombe l’activité économique, la dette s’alourdira encore plus. Les commentateurs libéraux soulignent que certains pays (Canada, Suède, Israël) ont réalisé de très brutaux ajustements de leurs comptes publics dans les années 1990 et connu immédiatement après un fort rebond de la croissance. Mais cela n’est possible que si l’ajustement concerne un pays isolé, qui regagne rapidement de la compétitivité sur ses concurrents. Ce qu’oublient évidemment les partisans de l’ajustement structurel européen, c’est que les pays européens ont pour principaux clients et concurrents les autres pays européens, l’Union européenne étant globalement peu ouverte sur l’extérieur. Une réduction simultanée et massive des dépenses publiques de l’ensemble des pays de l’Union ne peut avoir pour effet qu’une récession aggravée et donc un nouvel alourdissement de la dette publique.

Pour éviter que le rétablissement des finances publiques ne provoque un désastre social et politique, nous mettons en débat deux mesures :

Mesure n° 10 : Maintenir le niveau des protections sociales, voire les améliorer (assurance-chômage, logement…).

Mesure n° 11 : accroître l’effort budgétaire en matière d’éducation, de recherche, d’investissements dans la reconversion écologique… pour mettre en place les conditions d’une croissance soutenable, permettant une forte baisse du chômage.

FAUSSE ÉVIDENCE N° 6 :

LA DETTE PUBLIQUE REPORTE LE PRIX DE NOS EXCÈS SUR NOS PETITS-ENFANTS

Il est une autre affirmation fallacieuse qui confond économie ménagère et macroéconomie, celle selon laquelle la dette publique serait un transfert de richesse au détriment des générations futures. La dette publique est bien un mécanisme de transfert de richesses, mais c’est surtout des contribuables ordinaires vers les rentiers.

En effet, se fondant sur la croyance rarement vérifiée selon laquelle baisser les impôts stimulerait la croissance et accroîtrait in fine les recettes publiques, les États européens ont depuis 1980 imité les USA dans une politique de moins-disant fiscal systématique. Les réductions d’impôt et de cotisations se sont multipliées (sur les bénéfices des sociétés, sur le revenu des particuliers les plus aisés, sur les patrimoines, sur les cotisations patronales…), mais leur impact sur la croissance économique est resté très incertain. Ces politiques fiscales anti-redistributives ont donc aggravé à la fois, et de façon cumulative, les inégalités sociales et les déficits publics.

Ces politiques fiscales ont obligé les administrations publiques à s’endetter auprès des ménages aisés et des marchés financiers pour financer les déficits ainsi créés. C’est ce qu’on pourrait appeler « l’effet jackpot » : avec l’argent économisé sur leurs impôts, les riches ont pu acquérir les titres (porteurs d’intérêts) de la dette publique émise pour financer les déficits publics provoqués par les réductions d’impôts… Le service de la dette publique en France représente ainsi 40 milliards d’euros par an, presque autant que les recettes de l’impôt sur le revenu. Tour de force d’autant plus brillant qu’on a ensuite réussi à faire croire au public que la dette publique était la faute des fonctionnaires, des retraités et des malades.

L’accroissement de la dette publique en Europe ou aux USA n’est donc pas le résultat de politiques keynésiennes expansionnistes ou de politiques sociales dispendieuses, mais bien plutôt d’une politique en faveur des couches privilégiées : les « dépenses fiscales » (baisses d’impôts et de cotisations) augmentent le revenu disponible de ceux qui en ont le moins besoin, qui du coup peuvent accroître encore davantage leurs placements notamment en Bons du Trésor, lesquels sont rémunérés en intérêts par l’impôt prélevé sur tous les contribuables. Au total se met en place un mécanisme de redistribution à rebours, des classes populaires vers les classes aisées, via la dette publique dont la contrepartie est toujours de la rente privée.

Pour redresser de façon équitable les finances publiques en Europe et en France, nous mettons en débat deux mesures :

Mesure n° 12 : redonner un caractère fortement redistributif à la fiscalité directe sur les revenus (suppression des niches, création de nouvelles tranches et augmentation des taux de l’impôt sur le revenu…)

Mesure n° 13 : supprimer les exonérations consenties aux entreprises sans effets suffisants sur l’emploi.

FAUSSE ÉVIDENCE N° 7 :

IL FAUT RASSURER LES MARCHÉS FINANCIERS POUR POUVOIR FINANCER LA DETTE PUBLIQUE

Au niveau mondial, la montée des dettes publiques doit être analysée corrélativement à la financiarisation. Durant les trente dernières années, à la faveur de la totale libéralisation de la circulation des capitaux, la finance a accru considérablement son emprise sur l’économie. Les grandes entreprises recourent de moins en moins au crédit bancaire et de plus en plus aux marchés financiers. Les ménages aussi voient une part croissante de leur épargne drainée vers la finance pour leurs retraites, via les divers produits de placement ou encore dans certains pays via le financement de leur logement (prêts hypothécaires). Les gestionnaires de portefeuille cherchant à diversifier les risques, ils recherchent des titres publics en complément de titres privés. Ils les trouvaient facilement sur les marchés, car les gouvernements menaient des politiques similaires conduisant à un essor des déficits : taux d’intérêt élevés, baisses d’impôts ciblées sur les hauts revenus, incitations massives à l’épargne financière des ménages pour favoriser les retraites par capitalisation, etc.

Au niveau de l’UE, la financiarisation de la dette publique a été inscrite dans les traités : depuis Maastricht les Banques centrales ont interdiction de financer directement les États, qui doivent trouver prêteurs sur les marchés financiers. Cette « répression monétaire » accompagne la « libération financière » et prend l’exact contrepied des politiques adoptées après la grande crise des années 1930, de « répression financière » (restrictions drastiques à la liberté d’action de la finance) et de « libération monétaire » (avec la fin de l’étalon-or). Il s’agit de soumettre les États, supposés par nature trop dépensiers, à la discipline de marchés financiers supposés par nature efficients et omniscients.

Résultat de ce choix doctrinaire, la Banque centrale européenne n’a ainsi pas le droit de souscrire directement aux émissions d’obligations publiques des États européens. Privés de la garantie de pouvoir toujours se financer auprès de la Banque Centrale, les pays du Sud ont ainsi été les victimes d’attaques spéculatives. Certes depuis quelques mois, alors qu’elle s’y était toujours refusée au nom d’une orthodoxie sans faille, la BCE achète des obligations d’État au taux d’intérêt du marché pour calmer les tensions sur le marché obligataire européen. Mais rien ne dit que cela suffira, si la crise de la dette s’aggrave et que les taux d’intérêt de marché s’envolent. Il pourrait alors être difficile de maintenir cette orthodoxie monétaire dénuée de fondements scientifiques sérieux.

Pour remédier au problème de la dette publique, nous mettons en débat deux mesures :

Mesure n° 14 : autoriser la Banque centrale européenne à financer directement les États (ou à imposer aux banques commerciales de souscrire à l’émission d’obligations publiques) à bas taux d’intérêt, desserrant ainsi le carcan dans lequel les marchés financiers les étreignent.

Mesure n° 15 : si nécessaire, restructurer la dette publique, par exemple en plafonnant le service de la dette publique à un certain % du PIB, et en opérant une discrimination entre les créanciers selon le volume des titres qu’ils détiennent : les très gros rentiers (particuliers ou institutions) doivent consentir un allongement sensible du profil de la dette, voire des annulations partielles ou totales. Il faut aussi renégocier les taux d’intérêt exorbitants des titres émis par les pays en difficulté depuis la crise.

FAUSSE ÉVIDENCE N° 8 :

L’UNION EUROPÉENNE DÉFEND LE MODÈLE SOCIAL EUROPÉEN

La construction européenne apparaît comme une expérience ambiguë. Deux visions de l’Europe coexistent, sans oser s’affronter ouvertement. Pour les sociaux — démocrates l’Europe aurait dû se donner l’objectif de promouvoir le modèle social européen, fruit du compromis social de l’après-Seconde Guerre mondiale, avec sa protection sociale, ses services publics et ses politiques industrielles. Elle aurait dû constituer un rempart face à la mondialisation libérale, un moyen de protéger, de faire vivre et progresser ce modèle. L’Europe aurait dû défendre une vision spécifique de l’organisation de l’économie mondiale, la mondialisation régulée par des organismes de gouvernance mondiale. Elle aurait dû permettre aux pays membres de maintenir un niveau élevé de dépenses publiques et de redistribution, en protégeant leur capacité de les financer par l’harmonisation de la fiscalité sur les personnes, les entreprises, les revenus du capital.

Cependant l’Europe n’a pas voulu assumer sa spécificité. La vision dominante actuellement à Bruxelles et au sein de la plupart des gouvernements nationaux est au contraire celle d’une Europe libérale, dont l’objectif est d’adapter les sociétés européennes aux exigences de la mondialisation : la construction européenne est l’occasion de mettre en cause le modèle social européen et de déréguler l’économie. La prééminence du droit de la concurrence sur les réglementations nationales et sur les droits sociaux dans le Marché unique permet d’introduire plus de concurrence sur les marchés des produits et des services, de diminuer l’importance des services publics et d’organiser la mise en concurrence des travailleurs européens. La concurrence sociale et fiscale a permis de réduire les impôts, notamment sur les revenus du capital et des entreprises (les « bases mobiles »), et de faire pression sur les dépenses sociales. Les traités garantissent quatre libertés fondamentales : la libre circulation des personnes, des marchandises, des services et des capitaux. Mais loin de se limiter au marché intérieur, la liberté de circulation des capitaux a été accordée aux investisseurs du monde entier, soumettant ainsi le tissu productif européen aux contraintes de valorisation des capitaux internationaux. La construction européenne apparaît comme un moyen d’imposer aux peuples des réformes néolibérales.

L’organisation de la politique macroéconomique (indépendance de la Banque Centrale européenne vis-à-vis du politique, Pacte de stabilité) est marquée par la méfiance envers les gouvernements démocratiquement élus. Il s’agit de priver les pays de toute autonomie en matière de politique monétaire comme en matière budgétaire. L’équilibre budgétaire doit être atteint, puis toute politique discrétionnaire de relance bannie, pour ne plus laisser jouer que la « stabilisation automatique ». Aucune politique conjoncturelle commune n’est mise en œuvre au niveau de la zone, aucun objectif commun n’est défini en termes de croissance ou d’emploi. Les différences de situation entre les pays ne sont pas prises en compte, puisque le pacte ne s’intéresse ni aux taux d’inflation ni aux déficits extérieurs nationaux; les objectifs de finances publiques ne tiennent pas compte des situations économiques nationales.

Les instances européennes ont tenté d’impulser des réformes structurelles (par les grandes orientations de politiques économiques, la Méthode ouverte de coordination, ou l’Agenda de Lisbonne) avec un succès très inégal. Leur mode d’élaboration n’était ni démocratique ni mobilisateur, leur orientation libérale ne correspondait pas obligatoirement aux politiques décidées au niveau national, compte tenu des rapports de forces existant dans chaque pays. Cette orientation n’a pas connu d’emblée les succès éclatants qui l’auraient légitimée. Le mouvement de libéralisation économique a été remis en cause (échec de la directive Bolkestein); certains pays ont été tentés de nationaliser leur politique industrielle tandis que la plupart s’opposaient à l’européanisation de leurs politiques fiscales ou sociales. L’Europe sociale est restée un vain mot, seule l’Europe de la concurrence et de la finance s’est réellement affirmée.

Pour que l’Europe puisse promouvoir véritablement un modèle social européen, nous mettons en débat deux mesures :

Mesure n° 16 : remettre en cause la libre circulation des capitaux et des marchandises entre l’Union européenne et le reste du monde, en négociant des accords multilatéraux ou bilatéraux si nécessaire.

Mesure n° 17 : au lieu de la politique de concurrence, faire de « l’harmonisation dans le progrès » le fil directeur de la construction européenne. Mettre en place des objectifs communs à portée contraignante en matière de progrès social comme en matière macroéconomique (des GOPS, grandes orientations de politique sociale).

FAUSSE ÉVIDENCE N° 9 :

L’EURO EST UN BOUCLIER CONTRE LA CRISE

L’euro aurait dû être un facteur de protection contre la crise financière mondiale. Après tout, la suppression de toute incertitude sur les taux de change entre monnaies européennes a éliminé un facteur majeur d’instabilité. Pourtant, il n’en a rien été : l’Europe est plus durement et plus durablement affectée par la crise que le reste du monde. Cela tient aux modalités mêmes de construction de l’union monétaire.

Depuis 1999 la zone euro a connu une croissance relativement médiocre et un accroissement des divergences entre les États membres en termes de croissance, d’inflation, de chômage et de déséquilibres extérieurs. Le cadre de politique économique de la zone euro, qui tend à imposer des politiques macroéconomiques semblables pour des pays dans des situations différentes, a élargi les disparités de croissance entre les États membres. Dans la plupart des pays, en particulier les plus grands, l’introduction de l’euro n’a pas provoqué l’accélération promise de la croissance. Pour d’autres, il y a eu croissance, mais au prix de déséquilibres difficilement soutenables. La rigidité monétaire et budgétaire, renforcée par l’euro, a permis de faire porter tout le poids des ajustements sur le travail. On a promu la flexibilité et l’austérité salariale, réduit la part des salaires dans le revenu total, accru les inégalités.

Cette course au moins-disant social a été remportée par l’Allemagne qui a su dégager d’importants surplus commerciaux au détriment de ses voisins et surtout de ses propres salariés, en s’imposant une baisse du coût du travail et des prestations sociales, ce qui lui a conféré un avantage commercial par rapport à ses voisins qui n’ont pu traiter leurs travailleurs aussi durement. Les excédents commerciaux allemands pèsent sur la croissance des autres pays. Les déficits budgétaires et commerciaux des uns ne sont que la contrepartie des excédents des autres… Les États membres n’ont pas été capables de définir une stratégie coordonnée.

La zone euro aurait du être moins touché que les États-Unis ou le Royaume — Uni par la crise financière. Les ménages sont nettement moins impliqués dans les marchés financiers, qui sont moins sophistiqués. Les finances publiques étaient dans une meilleure situation; le déficit public de l’ensemble des pays de la zone était de 0,6 % du PIB en 2007, contre près de 3 % aux États-Unis, au Royaume-Uni ou au Japon. Mais la zone euro souffrait d’un creusement des déséquilibres : les pays du Nord (Allemagne, Autriche, Pays-Bas, Pays scandinaves) bridaient leurs salaires et leurs demandes internes et accumulaient des excédents extérieurs, alors que les pays du Sud (Espagne, Grèce, Irlande) connaissaient une croissance vigoureuse impulsée par des taux d’intérêt faibles relativement au taux de croissance, tout en accumulant des déficits extérieurs.

Alors que la crise financière est partie des États-Unis, ceux-ci ont tenté de mettre en œuvre une réelle politique de relance budgétaire et monétaire, tout en initiant un mouvement de rerégulation financière. L’Europe au contraire n’a pas su s’engager dans une politique suffisamment réactive. De 2007 à 2010, l’impulsion budgétaire a été de l’ordre de 1,6 point de PIB dans la zone euro; de 3,2 points au Royaume-Uni; de 4,2 points aux États-Unis. La perte de production due à la crise a été nettement plus forte dans la zone euro qu’aux États-Unis. Le creusement des déficits dans la zone a été subi plutôt que le résultat d’une politique active.

En même temps, la Commission a continué de lancer des procédures de déficit excessif contre les États membres de sorte qu’à la mi-2010 pratiquement tous les États de la zone y étaient soumis. Elle a demandé aux États membres de s’engager à revenir avant 2013 ou 2014 sous la barre de 3 %, indépendamment de l’évolution économique. Les instances européennes ont continué de réclamer des politiques salariales restrictives et des remises en cause des systèmes publics de retraite et de santé, au risque évident d’enfoncer le continent dans la dépression et d’accroître les tensions entre les pays. Cette absence de coordination, et plus fondamentalement l’absence d’un vrai budget européen permettant une solidarité effective entre les États membres, ont incité les opérateurs financiers à se détourner de l’euro, voire à spéculer ouvertement contre lui.

Pour que l’euro puisse réellement protéger les citoyens européens de la crise, nous mettons en débat deux mesures :

Mesure n° 18 : assurer une véritable coordination des politiques macroéconomiques et une réduction concertée des déséquilibres commerciaux entre pays européens

Mesure n° 19 : compenser les déséquilibres de paiements en Europe par une Banque de règlements (organisant les prêts entre pays européens)

Mesure n° 20 : si la crise de l’euro mène à son éclatement, et en attendant la montée en régime du budget européen (cf. infra), établir un régime monétaire intraeuropéen (monnaie commune de type bancor) qui organise la résorption des déséquilibres des balances commerciales au sein de l’Europe.

FAUSSE ÉVIDENCE N° 10 :

LA CRISE GRECQUE A ENFIN PERMIS D’AVANCER VERS UN GOUVERNEMENT ÉCONOMIQUE ET UNE VRAIE SOLIDARITÉ EUROPÉENNE

À partir de la mi-2009, les marchés financiers ont commencé à spéculer sur les dettes des pays européens. Globalement, la forte hausse des dettes et des déficits publics à l’échelle mondiale n’a pas (encore) entrainé de hausses des taux longs : les opérateurs financiers estiment que les banques centrales maintiendront longtemps les taux monétaires réels à un niveau proche de zéro, et qu’il n’y a pas de risque d’inflation ni de défaut d’un grand pays. Mais les spéculateurs ont perçu les failles de l’organisation de la zone euro. Alors que les gouvernements des autres pays développés peuvent toujours être financés par leur Banque centrale, les pays de la zone euro ont renoncé à cette possibilité, et dépendent totalement des marchés pour financer leurs déficits. Du coup, la spéculation a pu se déclencher sur les pays les plus fragiles de la zone : Grèce, Espagne, Irlande.

Les instances européennes et les gouvernements ont tardé à réagir, ne voulant pas donner l’impression que les pays membres avaient droit à un soutien sans limites de leurs partenaires et voulant sanctionner la Grèce, coupable d’avoir masqué – avec l’aide de Goldman Sachs – l’ampleur de ses déficits. Toutefois, en mai 2010, la BCE et les pays membres ont dû créer dans l’urgence un Fonds de stabilisation pour indiquer aux marchés qu’ils apporteraient ce soutien sans limites aux pays menacés. En contrepartie, ceux-ci ont dû annoncer des programmes d’austérité budgétaire sans précédent, qui vont les condamner à un recul de l’activité à court terme et à une longue période de récession. Sous pression du FMI et de la Commission européenne la Grèce doit privatiser ses services publics et l’Espagne flexibiliser son marché du travail. Même la France et l’Allemagne, qui ne sont pas attaquées par la spéculation, ont annoncé des mesures restrictives.

Pourtant, globalement, la demande n’est aucunement excessive en Europe. La situation des finances publiques est meilleure que celle des États-Unis ou de la Grande-Bretagne, laissant des marges de manœuvre budgétaire. Il faut résorber les déséquilibres de façon coordonnée : les pays excédentaires du Nord et du centre de l’Europe doivent mener des politiques expansionnistes – hausse des salaires, des dépenses sociales… — pour compenser les politiques restrictives des pays du Sud. Globalement, la politique budgétaire ne doit pas être restrictive dans la zone euro, tant que l’économie européenne ne se rapproche pas à une vitesse satisfaisante du plein-emploi.

Mais les partisans des politiques budgétaires automatiques et restrictives en Europe sont malheureusement aujourd’hui renforcés. La crise grecque permet de faire oublier les origines de la crise financière. Ceux qui ont accepté de soutenir financièrement les pays du Sud veulent imposer en contrepartie un durcissement du Pacte de Stabilité. La Commission et l’Allemagne veulent imposer à tous les pays membres d’inscrire l’objectif de budget équilibré dans leur constitution, de faire surveiller leur politique budgétaire par des comités d’experts indépendants. La Commission veut imposer aux pays une longue cure d’austérité pour revenir à une dette publique inférieure à 60 % du PIB. S’il y a une avancée vers un gouvernement économique européen, c’est vers un gouvernement qui, au lieu de desserrer l’étau de la finance, va imposer l’austérité et approfondir les « réformes » structurelles au détriment des solidarités sociales dans chaque pays et entre les pays.

La crise offre aux élites financières et aux technocraties européennes la tentation de mettre en œuvre la « stratégie du choc », en profitant de la crise pour radicaliser l’agenda néolibéral. Mais cette politique a peu de chances de succès :

— La diminution des dépenses publiques va compromettre l’effort nécessaire à l’échelle européenne pour soutenir les dépenses d’avenir (recherche, éducation, politique familiale), pour aider l’industrie européenne à se maintenir et à investir dans les secteurs d’avenir (économie verte).

— La crise va permettre d’imposer de fortes réductions des dépenses sociales, objectif inlassablement recherché par les tenants du néolibéralisme, au risque de compromettre la cohésion sociale, de réduire la demande effective, de pousser les ménages à épargner pour leur retraite et leur santé auprès des institutions financières, responsables de la crise.

— Les gouvernements et les instances européennes se refusent à organiser l’harmonisation fiscale qui permettrait la hausse nécessaire des impôts sur le secteur financier, sur les patrimoines importants et les hauts revenus.

— Les pays européens instaurent durablement des politiques budgétaires restrictives qui vont lourdement peser sur la croissance. Les recettes fiscales vont chuter. Aussi, les soldes publics ne seront guère améliorés, les ratios de dette seront dégradés, les marchés ne seront pas rassurés.

— Les pays européens, du fait de la diversité de leurs cultures politiques et sociales, n’ont pas pu se plier tous à la discipline de fer imposée par le traité de Maastricht; ils ne se plieront pas tous à son renforcement actuellement organisé. Le risque d’enclencher une dynamique de repli sur soi généralisé est réel.

Pour avancer vers un véritable gouvernement économique et une solidarité européenne nous mettons en débat deux mesures :

Mesure n° 21 : développer une fiscalité européenne (taxe carbone, impôt sur les bénéfices…) et un véritable budget européen pour aider à la convergence des économies et tendre vers une égalisation des conditions d’accès aux services publics et sociaux dans les divers États membres sur la base des meilleures pratiques.

Mesure n° 22 : lancer un vaste plan européen, financé par souscription auprès du public à taux d’intérêt faible, mais garanti, et/ou par création monétaire de la BCE, pour engager la reconversion écologique de l’économie européenne.

Conclusion

Mettre en débat la politique économique, tracer des chemins pour refonder l’Union européenne

L’Europe s’est construite depuis trois décennies sur une base technocratique excluant les populations du débat de politique économique. La doctrine néolibérale, qui repose sur l’hypothèse aujourd’hui indéfendable de l’efficience des marchés financiers, doit être abandonnée. Il faut rouvrir l’espace des politiques possibles et mettre en débat des propositions alternatives et cohérentes, qui brident le pouvoir de la finance et organisent l’harmonisation dans le progrès des systèmes économiques et sociaux européens. Cela suppose la mutualisation d’importantes ressources budgétaires, dégagées par le développement d’une fiscalité européenne fortement redistributrice. Il faut aussi dégager les États de l’étreinte des marchés financiers. C’est seulement ainsi que le projet de construction européenne pourra espérer retrouver une légitimité populaire et démocratique qui lui fait aujourd’hui défaut.

Il n’est évidemment pas réaliste d’imaginer que 27 pays décideront en même temps d’opérer une telle rupture dans la méthode et les objectifs de la construction européenne. La Communauté économique européenne a commencé avec six pays : la refondation de l’Union européenne passera elle aussi au début par un accord entre quelques pays désireux d’explorer des voies alternatives. À mesure que deviendront évidentes les conséquences désastreuses des politiques aujourd’hui adoptées, le débat sur les alternatives montera partout en Europe. Des luttes sociales et des changements politiques interviendront à un rythme différent selon les pays. Des gouvernements nationaux prendront des décisions innovantes. Ceux qui le désireront devront adopter des coopérations renforcées pour prendre des mesures audacieuses en matière de régulation financière, de politique fiscale ou sociale. Par des propositions concrètes, ils tendront la main aux autres peuples pour qu’ils rejoignent le mouvement.

C’est pourquoi il nous semble important d’ébaucher et de mettre en débat dès maintenant les grandes lignes de politiques économiques alternatives qui rendront possible cette refondation de la construction européenne.

Philippe Askenazy (CNRS), Thomas Coutrot (Conseil scientifique d’Attac), André Orléan (CNRS, EHESS) Henri Sterdyniak (OFCE)

Novembre 2010

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CAP-NCS <![CDATA[Cherchez les communs]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15071 2015-08-11T21:29:42Z 2015-08-04T21:28:31Z Depuis que l’humanité est l’humanité, on sait que se mettre ensemble, c’est mieux que d’être tout seul. On sait aussi que l’on doit défendre un patrimoine commun, qui est la fondation de la vie, et qu’on appelle souvent la « nature » : les formes de vie, l’eau, l’air, la terre, la lumière, etc. Les communs, c’est aussi nos capacités de communication, de réflexion, d’échanges, bref ce qui fait la collectivité.

Quand l’humanité s’est divisée en classes sociales, la bataille pour le commun a commencé. Les dominants ont fini par dire : « la terre, l’eau, la nature, c’est à ceux qui peuvent l’acheter ». Les dominés ont résisté. De ces confrontations sont nées les grandes révolutions comme en France (1789), en Russie (1917), en Chine (1948). Ça n’a jamais cessé…

Aujourd’hui, la chose se complique du fait que le « commun » s’est élargi aux dispositifs du savoir et de la production de connaissances qui permettent la reproduction de la vie. Les dominants ne cherchent plus seulement à prendre possession de la nature, mais d’en privatiser la structure même. L’important dans un capitalisme informatisé est de posséder les codes et les langages. Le capitalisme cherche finalement à établir un contrôle « biopolitique ». Cela veut dire que ce ne sont plus les choses matérielles qui sont accaparées, mais les processus qui permettent de penser, de concevoir et d’organiser ces choses. Par exemple, ce n’est plus seulement le riz, le blé ou le soja qui sont expropriés par les grands agro-industriels, mais la structure génétique des plantes.

Devant cela, les gens résistent. Dans les forêts de l’Amazonie et du Mexique, des communautés bloquent l’agrobusiness. Dans les Andes, les paysans quechuas affirment que Pachamama n’est pas à vendre, car entre l’humanité et toutes les formes de vie, et même avec toutes les formes de non-vie, il y a complémentarité : c’est un bien commun, cela ne peut être privatisé, acheté, vendu. Dans les métropoles, de nouveaux rebelles court-circuitent les barrières qui veulent posséder les données. La prolifération des médias sociaux met à mal les systèmes de censure et de contrôle qui veulent empêcher les gens de parler aux gens.

Bref, partout, une nouvelle bataille pour le commun éclate pour préserver les droits et finalement, la dignité humaine. Ce n’est pas un petit combat. L’offensive des dominants est massive, derrière un gigantesque dispositif politique et juridique, enveloppé derrière les notes en bas de page des traités de libre-échange, répercuté par des médias-mercenaires et des institutions complaisantes. De l’autre côté, la résistance est dispersée, mais par ailleurs, elle atteint des seuils inédits. De cela émerge un espace créatif, plein de valeurs et d’utopies. Le commun devient une perspective qu’on associe à un mot qui a été bien galvaudé, le commun-isme qui vient au monde, comme le papillon qui sort de son cocon. Parlant papillons, il y en aura plusieurs à l’université populaire des NCS, qui commence le 20 août prochain.

 

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Vers la décolonisation du savoir]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15069 2015-08-11T21:26:47Z 2015-08-03T21:25:21Z Pendant longtemps, l’université a été un lieu de formation des élites par les élites. On inculquait la vérité absolue, celle de l’autorité : Dieu-famille-patrie-papa. En plus, on préparait les jeunes à combattre les méchants athées, les « communiss », les « féminisss » et d’autres affreux dissidents. C’était un système fermé bien qu’ici et là, il y avait des intellectualités exceptionnelles qui osaient braver le pouvoir.

Plus tard, au début des années 1960, les jeunes ont brisé les barricades. Profs et étudiants, on s’est retrouvés à Paris, Berlin, Los Angeles, Mexico, Prague, Beijing, Santiago, Montréal, à crier, à fêter, à inventer. On en avait marre, on refusait l’inacceptable. Appelons cela, pour simplifier, la révolution 1968…

Depuis, le capitalisme, y compris celui que l’on connaît aujourd’hui sous le label du néolibéralisme, n’a cessé de vouloir briser cet élan. Mais comment faire? Nous sommes des millions, et en plus, on a pris le goût de la liberté. Et plus encore, une majorité dans notre société s’est attachée à l’idée d’une éducation postsecondaire réveillée, critique, alerte. Les élites, les intellectuels-mercenaires, les médias-poubelles, disent : « ça ne sert à rien ». Mais maintenant qu’on s’est organisés, on ne va pas se laisser faire juste comme cela.

Et ainsi, les batailles sur l’éducation se succèdent les unes après les autres. On en perd. On en gagne. La résistance qui produit une insatiable soif de liberté s’exprime à travers l’infinité des réseaux et des alliances. Au-delà d’un « dire non » apparaît de plus en plus un « dire oui » à une autre éducation, une autre science, qui transgressent les modèles pleins de poussière hérités du passé. Une méthodologie « décoloniale » est l’objet de nos recherches et de nos expérimentations où les frontières entre « ceux qui savent » et « ceux qui ne savent pas » explosent comme des feux d’artifice.

Regardons bien : la nouvelle approche sort de l’université, elle s’infiltre partout dans la société. Ce savoir émerge des pratiques sociales et scientifiques. C’est un corps à 1000 têtes, à 1000 abordages, à 1000 positionnements, où ceux qui étaient exclus prennent la parole : femmes, autochtones, paysans, travailleurs, réfugiés. Bref, les subalternes en tout genre.

Qui mène les débats sur les droits, la santé, le travail, la misère? De plus en plus, ce n’est plus dans les limites étroites des institutions que cela se passe.

Et ainsi émergent de nouvelles convergences entre des mondes autrefois séparés. C’est exactement ce qui va se passer à l’université populaire des NCS (20–23 août)…

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Économie verte : marchandiser la planète pour la sauver ?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15061 2015-08-03T01:20:12Z 2015-08-03T11:09:12Z Définie par l’ONU comme « une manière écologique de faire des affaires », l’économie verte entend réconcilier croissance et nature. Le troisième pilier du développement durable (le social) mis entre parenthèses, le temps de rebooster le premier (l’économique) en valorisant le deuxième (l’environnemental) ? A défaut de protéger les ressources et de partager les richesses, le capitalisme, désormais vert, y sauverait sa peau. La controverse clive les États du Nord et du Sud.

La « Green Economy » fait florès. Elle est de pratiquement tous les grands rapports internationaux et forums onusiens depuis 2008. Avec comme principal point culminant à ce jour, le Sommet de la Terre « Rio+20 », tenu en 2012 au Brésil. C’est le nouveau leitmotiv, la nouvelle panacée, le moteur écologique d’une croissance économique à maintenir ou à relancer. C’est aussi la nouvelle appellation trendy du déjà ancien « développement durable », prescrit deux décennies plus tôt, en 1992, à Rio également. Ou plutôt le moyen, cette fois, d’y aboutir, car les engagements pris alors par la communauté internationale n’ont été que très partiellement respectés. Pas de « développement durable » sans « économie verte ». C’est la voie « naturelle » à privilégier. Le troisième pilier du développement durable (« le social ») mis entre parenthèses, le temps de rebooster le premier (« l’économique ») en valorisant le deuxième (« l’environnemental ») ?

« Une manière écologique de faire des affaires »

Le contexte d’émergence du concept d’« économie verte » parle de lui-même. La crise écologique et, avec elle, la conscience des limites physiques d’une exploitation irresponsable des ressources naturelles ont pris une telle dimension « climatique » ces dernières années que même les acteurs les plus productivistes ont fini par comprendre l’importance cruciale — et l’intérêt — des stratégies d’« atténuation », d’« adaptation », voire d’« anticipation » ou de « précaution ». Mais si l’urgence du « sauvetage de la planète » s’avère nécessaire pour expliquer l’engouement supranational pour un verdissement de l’économie, elle ne suffit pas à épuiser ses ressorts. A l’évidence, les récentes crises financières puis économiques et, au-delà, les aléas structurels des taux de croissance des grandes puissances n’y sont pas étrangers. Ils fonctionnent à plein dans la justification d’une impérieuse « transition » vers un modèle de développement qui aurait la double vertu de relancer la « production de richesses » tout en allégeant son « empreinte environnementale », ou à tout le moins, de « découpler » les deux termes, l’essor économique et la consommation des ressources.

De cette idée, la Banque mondiale, l’OCDE, le Global Green Growth Institute (GGGI) [1], le G20, le Forum de Davos, l’International Chamber of Commerce (ICC)… jusqu’au géant transnational de l’audit et de l’« optimisation fiscale » PwC [2], parmi bien d’autres encore, s’en sont faits les chantres, en parlant d’ailleurs plus de « croissance verte » que d’« économie verte ». De la « Green Growth Strategy » de l’OCDE (2011) à l’ « Inclusive Green Growth » de la Banque mondiale (2012), en passant par le rapport « More with Less : Scaling Sustainable Consumption and Resource Efficiency » du Forum économique mondial (2012) ou la « Green Economy Roadmap » de l’ICC (2012), une même conviction : le « découplage » de la croissance du PIB et de la dégradation de l’environnement — concomitant dans le « business as usual » — est possible ! La « croissance verte » rendra compatible, par l’innovation et l’efficience de ses outils, hausse de la production et baisse des impacts environnementaux.

Avec son rapport de plus de 600 pages intitulé «Towards a Green Economy:Pathways to Sustainable Development and Poverty Eradication », véritable pièce maîtresse du processus mondial de conceptualisation de l’économie verte, le Programme des Nations unies pour l’environnement entend lui aussi « démontrer que l’écologisation de l’économie n’est pas un frein à la croissance, mais plutôt un nouveau moteur de la croissance » (PNUE, 2011). Un moteur vert « qui génère de nouveaux emplois et qui favorise l’élimination de la pauvreté », ajoute le rapport qui réactualise de la sorte la dimension « cohésion sociale » du « développement durable », tel qu’il avait été objectivé dès 1992 à Rio. « Une économie verte peut se définir comme une économie qui apporte une amélioration du bien-être et l’équité sociale, tout en réduisant considérablement les risques environnementaux et les risques de pénuries de ressources naturelles » (PNUE, 2011). Et de conclure : « le nouveau concept propose une manière écologique de faire des affaires »…

C’est donc assez naturellement que courant 2012, la Banque mondiale, l’OCDE, le GGGI et le PNUE se sont retrouvés, sur la base de la proximité de leur vision, pour établir une nouvelle initiative commune de promotion de l’économie verte : la « Green Growth Knowledge Platform ». A l’agenda de cette plateforme internationale de poids, comme à celui de bien d’autres institutions déjà citées ou non, la diffusion auprès des États, mais aussi d’acteurs privés, d’un flot impressionnant de recommandations, de « feuilles de route », de « bonnes pratiques », d’appels à l’action, d’offres de services, de conseils politiques, d’assistance technique, etc., visant tous, à des degrés et des niveaux d’élaboration divers, à « créer les conditions propices aux investissements écologiques » et à jeter les bases d’environnements économiques à moindre émission de carbone, plus efficaces, efficients et raisonnables dans la gestion des ressources naturelles.

À ce jour, un nombre non négligeable de pays et d’entreprises ont peu ou prou emboîté le pas, en adoptant la « croissance verte » comme objectif politique explicite, en s’engageant dans sa stimulation par la création d’outils, de mécanismes ou d’incitants « éco », en expérimentant de nouvelles technologies « propres », en privilégiant des techniques de production, de construction, de transport, de commercialisation, de consommation « plus respectueuses de l’environnement »… Simple greenwashing opportuniste, verdissement progressif du capitalisme ou transformations systémiques plus fondamentales, la « transition » semble amorcée… même si, en matière d’engagements internationaux, le dernier « Sommet de la Terre » en date a laissé l’ensemble des participants sur leur faim ! L’échec de « Rio+20 » met en réalité au grand jour non seulement le caractère hautement discutable du projet d’économie verte (« panacée, pis-aller ou placebo ? »), mais aussi les stratégies et intérêts divergents des pays développés, émergents et en développement sur cet enjeu crucial (« pays riches versus pays pauvres ? »).

Économie verte : panacée, pis-aller ou placebo ?

Bien que proches et à première vue convergents, les différents appels mainstream à plus d’économie verte ne mobilisent pas tous la même argumentation théorique pour en justifier la nécessité et ne prescrivent pas systématiquement les mêmes politiques. L’influent analyste Michael Jacobs, du Grantham Research Institute on Climate Change and the Environment, distingue deux niveaux de justification. Le premier — « standard » — établit une compatibilité entre protection environnementale et poursuite de la croissance économique. En cela, il rend d’emblée l’idée du verdissement moins dissuasive au sein de la communauté pragmatique des décideurs économiques que ne l’avait réussi le concept de « développement durable », davantage porté par le mouvement environnementaliste et inspiré par l’argument idéologique des « limites de la croissance » (Jacobs, 2013). La thèse est limpide : les coûts d’une meilleure protection de l’environnement sont gérables ; ils n’hypothéqueront pas la croissance économique ; au contraire, ces coûts sont en-deçà de ce qu’ils seront si l’on ne fait rien.

Le second niveau de justification — « fort » — utilisé par les promoteurs mainstream de l’économie verte prétend, plus hardiment, que la politique environnementale est non seulement compatible avec la croissance, mais qu’elle peut aussi en être le moteur. Trois registres d’arguments économiques sont revisités pour convaincre (Ibidem, 2013). Le premier est l’argument keynésien d’une « relance verte » de court terme en périodes de récession, par la création d’une demande en produits environnementaux. Pour le deuxième, une révision de la théorie classique de la croissance suffit à identifier la contribution bénéfique de l’investissement dans le « capital naturel » et les diverses défaillances de marché qu’une politique de l’environnement pourra corriger. Pour le troisième, l’importance de l’innovation technologique, en l’occurrence « verte », pour générer de la croissance n’est plus à démontrer ; elle émane des théories des « avantages comparatifs » et des mouvements longs du capitalisme.

Reste que, toujours selon Michael Jacobs, en dépit de l’évidence (plus alarmante qu’il y a vingt ans) des problèmes causés par la dégradation de l’environnement d’une part, et de l’intérêt croissant d’importants secteurs économiques pour une transition verte d’autre part, l’idée est loin de faire l’unanimité. Dans la plupart des pays — du Nord et du Sud — comme dans l’industrie lourde aux intérêts toujours très puissants, l’opinion dominante ne croit pas en la possibilité d’une croissance verte. Les politiques environnementales ambitieuses continuent à y être perçues bien davantage comme un frein à la croissance (hausse des coûts, des restrictions, des régulations, baisse de la compétitivité…) que comme un moteur. Et si elles devaient malgré tout finir par générer de la croissance, ce serait nécessairement par le biais de telles transformations dans la structure des économies nationales que le processus créerait des perdants et des gagnants. Le rapport entre forces politiques et économiques actuel laisse à penser que les premiers tiennent encore le haut du pavé (Jacobs, 2013).

L’autre opposition forte au projet mainstream d’économie verte tel que promu par le PNUE, la Banque mondiale, les banques multilatérales de développement, l’OCDE et bien d’autres, émane de secteurs de gauche, d’organisations écologistes, de mouvements sociaux critiques du modèle économique dominant, d’ONG de développement, de syndicats, d’associations de peuples indigènes et de quelques très rares gouvernements, comme celui du président Evo Morales en Bolivie. C’est, pour l’essentiel, ces multiples acteurs « altermondialistes » que l’on a retrouvés en 2012 au sein du « Sommet des peuples pour la justice sociale et environnementale », en marge de la Conférence officielle « Rio+20 ». Tous sont en réalité favorables à une « économie verte », mais une « économie verte » en rupture réelle avec l’actuel modèle de production et de consommation à l’origine même de l’aggravation des déséquilibres sociaux et environnementaux.

Avant même de questionner la logique fondamentale du paradigme mainstream d’économie verte, un premier niveau de critique épingle deux biais inhérents au projet porté par les organisations internationales : la surestimation de l’argument du « trickle-down » et la sous-estimation de « l’effet rebond ». En clair : d’un côté, les mouvements sociaux dénoncent l’ineffectivité de la théorie libérale éculée du trickle-down (ruissellement), sur laquelle s’appuie une nouvelle fois l’argumentation dominante pour justifier la priorité donnée à la croissance « verte » des richesses qui, à terme, par « ruissellement » donc ou redistribution, sont censées finir par faire reculer la pauvreté et les inégalités [3]. De l’autre côté, les associations écologistes signalent les hausses de consommation et de… pollution sur lesquelles débouche paradoxalement souvent, par « effet rebond », une économie verte qui table essentiellement sur une relance de la croissance par l’innovation et l’efficience technologiques [4].

Plus fondamentalement, c’est la logique même du projet dominant en matière d’économie verte qui pose problème. Une logique qui tend bien davantage à consolider le modèle capitaliste réellement existant, en le verdissant, qu’à le changer ou même à le réformer. Pour le « Sommet des peuples », le virage « écoresponsable » de certaines agences onusiennes et entreprises multinationales renvoie de facto à une « nouvelle phase de recomposition et de développement capitalistes », motivée d’abord par « le sauvetage du système économique et financier », et qui a déjà comme principal incidence de « renforcer le contrôle du grand capital privé sur les biens communs de l’humanité ».

Dans les mesures préconisées en effet, la nouvelle panacée verte s’impose résolument à rebours de tout renversement d’orientations. Priorité à la croissance, à la productivité, à l’innovation, à l’efficience, à la sécurisation de l’approvisionnement en ressources naturelles… par des programmes d’investissements dans des technologies propres, la confirmation du libre-échangisme et de la financiarisation de l’économie, la mise sur le marché du « capital naturel », la « valorisation » des « services écosystémiques », la privatisation des ressources, le brevetage du vivant, l’appropriation privative des sols, de l’eau, de l’air, des forêts, de la biodiversité… et la prétendue « gestion efficace et responsable » induite.

« Économie verte : le nouvel ennemi » (IPS, 2012), « cheval de Troie des grand lobbys industriels et financiers » (Rigot, 2012), « nouveau Consensus de Washington » (WSF, 2012), « néocolonialisme écologique » (Gouvernement bolivien, 2012), « fausses solutions » (Sommet des peuples, 2012), « eldorado vert pour le capital»(Tanuro,2012),« loup déguisé en agneau»(Lander,2011)…la critique de ce qui aux premiers abords avait pu apparaître aux yeux de l’opinion comme l’expression d’une saine prise de conscience mondiale, est sans ambages. Démasquée, la Green Economy est analysée comme « une offensive visant à créer de nouvelles sources de profit et de croissance », en étendant la portée du capital financier et en intégrant au marché cette immense part de la nature trop longtemps non « valorisée ». Et cela, précisément, en attribuant une valeur, un prix – le coût de conservation – à la biomasse, à la biodiversité, aux rivières, aux forêts, aux fonctions des écosystèmes – stockage du carbone, pollinisation des cultures, filtrage de l’eau… –, « de façon à convertir ces ’services’ en unités commercialisables sur les marchés financiers » (WSF, 2012).

Le credo est ultralibéral : les États sont invités – par le PNUE (2011) notamment – à ouvrir la voie à la croissance verte (« financement public », « déverrouiller le potentiel de production… »), à créer les incitants et les conditions favorables à la valorisation et à la privatisation des ressources (les sortir de leur « invisibilité économique », « sous-évaluation » ou « mauvaise gestion ») et à laisser libre cours à un marché mieux à même d’assurer la durabilité d’un « capital naturel » dont dépendent ses taux de profit. « Marché du carbone » , « mécanisme REDD [5] » et « rétributions pour déforestation évitée » sont ainsi régulièrement convoqués comme exemples d’instruments miracles, déjà partiellement opérationnels. Et pourtant. Ces derniers, visant entre autres à compenser les émissions de CO2 d’entreprises ou de régions industrielles par le financement — public ou privé — de projets de reforestation ou de « réduction de déforestations »… dans le Sud, nourrissent des craintes légitimes : faisabilité et fiabilité contestées, réductions fictives d’émissions, bulles spéculatives, conflits de souveraineté et green grabbing, exonération des pollueurs à bas coûts, concentration des bénéfices, etc. (CETRI, 2008 ; Duterme, 2008 ; Karsenty et al., 2012).

Plus loin dans ce volume d’Alternatives Sud, l’ETC Group analyse comment les plus grandes entreprises privées mondiales – des secteurs énergétique, biotechnologique, agrochimique… – sont occupées à jeter les bases d’un futur post-pétrochimique, en s’appropriant un accès sécurisé à la biomasse et aux technologies associées, annonciateur d’un nouvel âge de l’exploitation des ressources naturelles et de la bio-ingénierie. Les nouveaux gisements de profit que la Green Economy laisse entrevoir reconfigurent ainsi le jeu d’alliances entre groupes multinationaux, les « biomassters [6] » de demain.

Ce qui fait dire en substance à Edgardo Lander, dans ce même Alternatives Sud, que le projet mainstream d’économie verte, loin de remettre en question le capitalisme industriel à l’origine même de l’aggravation des crises écologiques, tente au contraire de faire croire qu’une solution est possible sans modifier la structure du pouvoir ni les mécanismes du libre marché en vigueur. Le passé récent enseigne pourtant que cette vision monopolistique, techniciste et productiviste du développement est lourde de risques et de déconvenues sociales et environnementales (CETRI, 2010, 2011 et 2012).

Si dans le camp du « Sommet des peuples », on lit donc majoritairement le concept d’économie verte porté par le PNUE et consorts comme une démarche de colonisation de l’écologie par la logique de l’accumulation, reste qu’au sein des ONG et des syndicats des dissensions existent entre réformistes et radicaux. « Mieux que rien » pour les uns, « plus du même » pour les autres, le projet onusien n’est pas d’emblée rejeté par les premiers, qui s’attachent à y valoriser celles des propositions onusiennes qui de fait peuvent participer à une meilleure régulation sociale et environnementale de l’économie internationale ou aboutir effectivement sur la création d’emplois « verts et décents » (www.ituc-csi.org ; www.oxfam.org.uk). Tandis que les seconds y voient pour l’essentiel, on l’a dit, une nouvelle étape dans la « marchandisation » de la nature au nom de sa sauvegarde, à base d’innovations technologiques et de marchés efficients… là où ils attendaient une réelle alternative aux politiques axées sur le marché et au pouvoir démesuré du capital privé, responsables des crises économiques, écologiques et sociales à surmonter.

Pays riches versus pays pauvres ?

L’autre controverse mise au grand jour par l’échec en 2012 du Sommet « Rio+20 » est celle qui divise les États nationaux ou groupes de pays entre eux, et pas toujours d’ailleurs ou pas exclusivement selon une « simple » ligne de fracture Nord-Sud. Les stratégies et intérêts divergents des « pays développés », « émergés/émergents » et « en développement » sur cet enjeu crucial, ajoutés au scepticisme qui continue à prévaloir chez la plupart d’entre eux à l’égard de régulations vertes qui ne seraient pas synonymes de freins à la croissance et à la lutte contre la pauvreté, complexifient le panorama et hypothèquent singulièrement la dynamique normative des Nations unies.

Dans les discours, avec plus ou moins de sincérité, et parfois dans les actes, avec plus ou moins de priorité, plusieurs États et gouvernements n’ont pourtant pas attendu Rio+20 pour afficher leur propres efforts politiques, déjà enclenchés ou planifiés à moyen terme, en matière de « durabilité ». D’après la Green Economy Coalition, les pionniers en la matière seraient la Corée du Sud, le Danemark, les Émirats arabes unis, le Mexique et l’Allemagne, premiers engagés à consacrer des moyens significatifs (un certain pourcentage de leur PNB, des incitants fiscaux…) à la croissance verte, au développement des énergies renouvelables, à la construction d’habitats basse énergie, à des réformes agricoles, à des partenariats public-privé écologiques, etc. (Benson et Greenfield, 2012).

L’Union européenne n’est pas en reste, elle qui a défini sa propre stratégie « Europe 2020 » de « croissance intelligente, durable et inclusive » ; stratégie assortie d’actions concrètes qui visent à créer des emplois, à réduire la pauvreté, à diminuer les émissions de gaz à effet de serre, à augmenter la part des énergies renouvelables [7] dans la consommation, à booster la recherche et le développement, etc. C’est encore le cas des pays d’Europe du Nord, de l’Afrique du Sud, de la Tanzanie, de l’Indonésie, du Brésil, de la Colombie… ou bien sûr de la Chine, leader mondial dans la production de panneaux solaires, dont le Plan quinquennal 2011–2015 consacre un chapitre entier au « développement vert » et aux énergies renouvelables comme moteur de la croissance.

Et pourtant, c’est bien à reculons que la plupart de ces pays et les autres ont participé au dernier « Sommet de la Terre », et du bout des lèvres qu’ils se sont à peine engagés sur un début d’agenda commun minimaliste, sans réel pouvoir contraignant. En cela, l’Union européenne et une grande partie des pays africains ont perdu leur bras de fer engagé contre les États-Unis et les grands pays émergents. Tandis que les premiers plaidaient en faveur de mécanismes collectifs et d’engagements coordonnés, précis et contraignants (pas toujours les mêmes d’ailleurs…), les seconds, drapés dans leur défense de la souveraineté des États, mais moins fiers de leur statut actuel de principaux pollueurs de la planète, privilégiaient la voie nationale des initiatives volontaires.

Dans deux longues analyses rédigées avant et après « Rio+20 » et publiées dans cet Alternatives Sud, Martin Khor, directeur du South Centre [8], se fait l’avocat équilibriste du « Sud », d’acteurs aussi différents donc que le Niger et la Chine, le Burkina Faso et le Brésil… A ses yeux, la transition des « pays en développement » vers un modèle productif respectueux de l’environnement ne pourra s’opérer que si les « pays développés » n’abusent pas du concept d’« économie verte » pour à la fois protéger leurs marchés et pénétrer davantage ceux du Sud, ainsi qu’accessoirement conditionner l’aide, les financements, les transferts de technologies à de nouveaux ajustements.

Dit autrement : la crainte est grande au « Sud » que, d’une part, le « Nord » instrumentalise le concept pour développer un nouveau protectionnisme écologique (normes, subsides, barrières douanières…), préjudiciable aux produits en provenance du « Sud » ; et que, d’autre part, les États-Unis et l’Union européenne imposent, au nom de l’impératif vert, plus de contraintes internes aux pays en développement et, en revanche, moins de freins à la libre circulation et à la diffusion, du Nord vers le Sud, des nombreux biens, services et nouvelles technologies « respectueux du climat et de l’environnement »… Peu de mise en cause donc, dans le chef du South Centre, des fondamentaux du modèle conventionnel de développement tiré par les exportations, mais une copie inversée du plaidoyer du Nord pour « plus de libéralisation chez eux et moins chez nous ».

Pour le justifier, l’asymétrie Nord-Sud est mobilisée, à juste titre. Comme à l’OMC, les pays pauvres ne peuvent être soumis aux mêmes règles que les pays riches… Et même, selon Martin Khor, « il n’est pas juste de demander aux pays émergents de contribuer autant que les pays développés. (…) Le PNB par habitant de l’Inde et de la Chine est bien en deçà de celui des pays riches. » (Folha de Sao Paulo, 13 juin 2012). Les principes clés du « Sommet de la Terre » de 1992 — le sommet du « développement durable » -, plutôt délaissés dans le projet initial d’« économie verte », sont appelés à la rescousse. Singulièrement celui des « responsabilités communes mais différenciées » dans l’état du monde actuel, entre pays riches d’ancienne industrialisation et pays du Sud [9] , mais aussi les principes du « pollueur/payeur », de « précaution », etc.

Globalement donc, dans les débats sur l’économie verte, au nom des pays du Sud, le South Centre plaide pour une réactualisation pressante des principes et engagements — en souffrance — de « Rio ’92 » ; pour une approche complète du « développement durable » incluant son « pilier » social, la lutte contre la pauvreté et les inégalités ; pour le respect et l’application des financements et des transferts technologiques convenus, du Nord vers le Sud, pour résorber « les écarts construits historiquement » ; et enfin, plus vaguement, pour la régulation du commerce et des marchés financiers mondiaux.

En cela, comme l’analyse aussi l’ONG asiatique Focus on the Global South, plus loin dans cet Alternatives Sud, les négociations Nord-Sud autour du concept d’économie verte renforcent, davantage qu’elles ne questionnent, le modèle de libéralisation du commerce et des investissements. Bien qu’ils revendiquent l’idée de « marges de manœuvre nationales », en s’opposant au « protectionnisme vert » des « pays développés », les gouvernements du Sud dans leur globalité n’échappent pas au consensus néolibéral ni au paradigme du libre-échange (Purugganan, 2012)… A quelques rares exceptions près toutefois, dont celle de membres de l’ALBA (Alliance bolivarienne des Amériques) comme la Bolivie et l’Équateur, politiquement opposés à ce « modèle monoculturel », à cette « dernière incarnation du colonialisme » qu’est l’économie verte, et discursivement engagés en faveur d’un changement radical de perspective, pour un monde juste et durable.

« Démarchandiser » la planète pour la sauver

A quelles conditions dès lors la « Green Economy » pourrait-elle devenir le nouveau paradigme de développement à même de répondre aux crises climatiques, alimentaires, financières… que le monde traverse ? Quelles seraient les voies d’un modèle de prospérité écologique et équitable, alternatif au capitalisme globalisé ? D’une sortie par le haut des impasses sociales et environnementales du productivisme et du consumérisme ? Les travaux très documentés du PNUE démontrent, preuves à l’appui, que le système dominant d’exploitation des ressources naturelles et de l’environnement ne peut plus perdurer dans ses formes actuelles. Mais la batterie de mesures proposées n’est pas à la hauteur du renversement de logique que son diagnostic appelle.

Les conditions d’une véritable « transition » sont aujourd’hui étudiées, revendiquées ou déjà expérimentées par une multitude d’acteurs individuels et collectifs, scientifiques, sociaux, politiques, économiques… de par le monde. Théoriques ou pratiques, elles passent nécessairement tant par une réélaboration du rapport à la nature des sociétés contemporaines, que par un questionnement des rationalités, des rapports sociaux et des pratiques politiques intimement liés au modèle économique dominant à changer.

Les notions de « bien(s) commun(s) », au singulier et au pluriel, mais aussi de « prospérité sans croissance », de « durabilité », de « transition écologique et sociale »… structurent bon nombre d’entre elles. Il s’agit, par les voies d’un développement respectueux de l’environnement, qui privilégie la valeur d’usage à la valeur d’échange, le partage public à l’appropriation privée, la redistribution à l’accumulation, les processus démocratiques aux rapports de dominations, la diversité et l’interculturalité à l’uniformisation, d’assurer l’accès de tous et de chacun au bien commun (Daiber et Houtart, 2012), au bien– être (Stiglitz, 2012), au buen vivir, à la prospérité (Jackson, 2009).

La « démarchandisation » des ressources, du vivant, de la planète, de la vie sociale, de l’éducation, des cultures, des biens communs… revient comme un leitmotiv. Reste à se compter, c’est-à-dire à identifier – au-delà des théorisations en chambre, des appels affectés à l’action et de la multiplication des initiatives alternatives locales – les acteurs sociaux et politiques capables de peser dans les principaux rapports de force, sur les enjeux fondamentaux et les orientations de l’économie mondiale. Ce n’est pas gagné. « Le système économique et la gouvernance globale actuelle sont fondés sur la coexistence d’une souveraineté des États, d’une toute puissance des forces du marché et sur un droit international inadapté, créant les conditions d’une irresponsabilité généralisée. Malgré les crises multiples, toute remise en cause structurelle d’un tel modèle est restée à ce jour dans l’impensé politique » (Collectif Rio+20, juillet 2012).

La mise en œuvre de la déclaration minimaliste du Sommet « Rio+20 » et la probable formulation par l’ONU de nouveaux « Objectifs de développement durable » pour l’après-2015 permettront-elles de s’extraire de cet « impensé politique » ? Si ces « Objectifs de développement durable » tirent réellement les leçons de l’échec des « Objectifs du millénaire pour le développement », intègrent véritablement les trois dimensions économique, sociale et environnementale, visent objectivement l’universalisation des droits humains, l’équité dans le partage des ressources, le respect des limites de la planète, et sont assortis d’une instance d’opérationnalisation et de suivi dotée de pouvoirs contraignants, d’un engagement ferme des États membres, et, au-delà, d’une refonte de l’organisation du commerce international, des systèmes financiers public et privé, des modèles de production et de consommation dominants…, dans ce cas-là (illusoire à ce stade, c’est entendu), dans ce cas-là seulement, la « transition » structurelle sera bien amorcée.

Bernard Duterme

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Notes

[1] Fondé en 2010, le Global Green Growth Institute (GGGI) est « un nouveau type d’organisation internationale — interdisciplinaire, multi-acteurs et tirée par des pays émergents et en développement » (www.gggi.org), qui compte parmi ses initiateurs, bailleurs ou partenaires, la Corée du Sud, le Brésil, l’Australie, le Japon, le Vietnam, le Danemark, l’Indonésie, le Qatar, le Paraguay, le Kazakhstan…, mais aussi la Banque asiatique de développement, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, le Forum économique de Davos, etc.

[2] En 2012, PwC (pour « PricewaterhouseCoopers », lire Évasion fiscale et pauvreté, CETRI, 2006) a publié l’étude Assurer le développement tout en ménageant les ressources : la nécessaire co-construction du développement durable. A cette occasion, PwC est allé jusqu’à appeler à un « changement radical du fonctionnement de l’économie mondiale ».

[3] « Les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain qui font les emplois d’après-demain. »

[4] C’est par exemple « le paradoxe du moteur propre » qui, plus sobre et moins polluant, n’incite pas à rouler moins… L’effet rebond est défini par François Schneider, membre du Sustainable Europe Research Institute, comme « l’augmentation de consommation liée à la réduction des limites à l’utilisation d’une technologie, ces limites pouvant être monétaires, temporelles, sociales, physiques, liées à l’effort, au danger, à l’organisation… » (The Ecologist, octobre 2003).

[5] REDD pour « Réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts ». Voirwww.un-redd.org : « The UN-REDD Programme is the United Nations collaborative initiative on Reducing Emissions from Deforestation and forest Degradation (REDD) in developing countries. The Programme was launched in 2008 and builds on the convening role and technical expertise of the Food and Agriculture Organization of the United Nations (FAO), the United Nations Development Programme (UNDP) and the United Nations Environment Programme (UNEP). »

[6] Fusion des mots anglais « biomass » et « masters » : les maîtres de la biomasse.

[7] Dont notamment les agrocarburants… aux impacts sociaux et environnementaux pourtant si décriés (cf. CETRI, 2011 ; Polet, 2012).

[8] Think tank intergouvernemental de 51 « pays en développement », conseiller du Groupe des 77 et du Mouvement des non-alignés. Le « Groupe des 77 » est une coalition, constituée en 1964, qui rassemble aujourd’hui 132 « pays en développement ».

[9] « Selon ce principe, les pays développés ont une plus grande responsabilité passée et présente dans le saccage de l’environnement, détiennent davantage de ressources du fait des déséquilibres de l’économie mondiale et ont un plus grand devoir de résolution des problèmes environnementaux. » (Khor, 2011).

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