Nouveaux Cahiers du socialisme Faire de la politique autrement, ici et maintenant... 2014-08-20T12:23:24Z http://www.cahiersdusocialisme.org/feed/atom/ CAP-NCS <![CDATA[Session sur l’industrie minière canadienne 29 mai – 1er juin 2014, Montréal, Québec, Canada]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14104 2014-08-18T12:27:22Z 2014-08-20T12:23:24Z Extrait du verdict :

« Le Tribunal permanent des peuples (TPP) s’est réuni en cette occasion pour juger les sociétés minières canadiennes, qui sont accusées de porter atteinte aux droits fondamentaux des peuples en Amérique latine; et pour examiner les accusations formulées contre l’État canadien pour sa contribution à la violation des droits humains des peuples en Amérique latine, contribution qui se manifeste par son soutien, par action et omission, à l’industrie minière ainsi que par divers agissements qui favorisent un contexte d’impunité.

En ce qui concerne les impacts des entreprises minières canadiennes sur l’accès, la jouissance et le plein exercice des droits humains des nations et des peuples des pays où elles opèrent, le TPP identifie plusieurs niveaux de responsabilités.

D’une part, les entreprises elles-mêmes ont une responsabilité lorsqu’elles manquent à leur devoir de respecter et de protéger les droits humains tels qu’ils sont reconnus par le droit international des droits humains. D’autre part, l’État canadien et les États latino-américains ont aussi une responsabilité dans les violations des droits humains dénoncées. Dans les deux cas, ils sont responsables par omission à leur devoir de protéger les droits humains, qui inclue un devoir de prévention et de sanction des abus, notamment ceux causés par des entreprises minières canadiennes.

Le manquement à ce devoir comporte une responsabilité par action et par omission. Dans le cas de l’État canadien, il est responsable par action lorsqu’il stimule la présence des entreprises minières canadiennes au sein d’autres pays en appuyant politiquement, économiquement, financièrement et diplomatiquement les entreprises; lorsqu’il tolère ou couvre des violations des droits humains perpétrées par lesdites entreprises; ou lorsqu’il nie aux victimes l’accès à des recours effectifs contre des violations de leurs droits.

Il est responsable par omission lorsqu’il s’abstient de prendre des mesures ou d’exiger que les entreprises minières canadiennes ne mettent en œuvre des mesures pour éviter ou remédier aux violations des droits. Il s’agit là d’une responsabilité à laquelle l’État canadien ne peut échapper, considérant qu’entre 50 % et 70 % des activités minières en Amérique latine sont réalisées par des entreprises minières canadiennes, et que plusieurs de ces projets miniers sont à l’origine de graves conflits socio-environnementaux et de menaces aux droits humains. Il est amplement connu que ces projets miniers de grande échelle contreviennent fréquemment à l’exercice des droits à l’autodétermination des peuples et aux droits des collectivités qui les composent de définir par eux-mêmes leurs modes de vie et leur futur, occasionnant de graves bouleversements dans la vie des communautés et entraînant au sein de celles-ci des tensions, de la méfiance, des divisions et des conflits.

La responsabilité des États hôtes des investissements des compagnies minières canadiennes prend forme lorsque ces États octroient des permis d’exploitation des ressources naturelles sans tenir compte de l’impact de ces activités sur les droits humains; lorsque ces permis sont octroyés sans qu’il y ait eu consultation et/ou consentement préalable, libre et éclairé des communautés et populations autochtones qui seront touchées par ces opérations; quand les États renoncent à exiger des entreprises des normes de performance qui respectent les droits humains; quand ils assouplissent leurs normes du travail, environnementales et fiscales pour favoriser l’intérêt des entreprises minières; quand ils tolèrent ou collaborent aux opérations de celles-ci au détriment des communautés où elles opèrent.

Les États encourent la même responsabilité lorsque — minant arbitrairement les fondements de l’État démocratique et social — ils criminalisent directement l’activité des individus, des activistes, des leaders communautaires et des défenseurs des droits humains et de l’environnement qui réclament de façon légitime et pacifique le droit à l’autodétermination et qui s’opposent aux violations de leurs droits et libertés fondamentales. Les mouvements sociaux (souvent autochtones) qui sont stigmatisés et criminalisés pour leurs actions en défense du territoire des communautés affectées revendiquent un environnement sain, la protection de la nature, des écosystèmes, de leurs moyens de subsistance, de l’eau, du patrimoine culturel et du droit de décider du type de développement local à mettre de l’avant.

Ces États portent bien sûr une responsabilité par omission lorsque, comme dans le cas de l’État canadien, ils s’abstiennent de prendre des mesures – ou d’exiger que les entreprises minières canadiennes n’en adoptent – pour prévenir les risques et/ou remédier aux violations des droits humains et environnementaux causées par leurs opérations.

Le Tribunal permanent des peuples a entendu lors des audiences le témoignage de nombreuses victimes, ainsi que de spécialistes et d’experts, ce qui lui a permis d’acquérir une vision d’ensemble des enjeux et d’identifier des pratiques des entreprises minières canadiennes, de l’État canadien et des États hôtes des investissements des premiers, qui dans leurs actions ignorent la valeur humaine et sociale et, dans plusieurs occasions, la valeur de la vie même.

Les cas examinés par ce Tribunal montrent des violations manifestes des droits humains, et le Tribunal considère avéré – avec à l’appui la documentation et les témoignages reçus – que les entreprises minières canadiennes implantées au Mexique, au Honduras, au Guatemala et au Chili dont les agissements ont été examinés durant l’audience ont entraîné des violations de multiples droits qui, comme il fut exposé dans l’accusation, peuvent être regroupées dans trois domaines :

•            En premier lieu, le Tribunal constate la violation du droit à la vie, à un niveau de vie suffisant, à l’alimentation à l’eau, à la santé, au logement, à la liberté et à l’intégrité des personnes, à la sécurité et à un environnement sain et protégé.

•            En deuxième lieu, ces entreprises, conformément aux accusations qui leur ont été attribuées, ont violé le droit des peuples à l’autodétermination ainsi que le droit – associé à ce dernier – de disposer eux-mêmes de leurs ressources, terres et territoires. Il considère également qu’il a été démontré que ces entreprises ont violé le droit à la participation, à la consultation et au consentement préalable, libre et informé des communautés, de même que leur droit à leur propre modèle de développement et au plein exercice de leur culture et traditions.

•            En troisième lieu, ont été constatées des violations du droit des communautés à une citoyenneté pleine, qui comprend le droit à la dignité humaine, à l’éducation, au travail et à des conditions de travail justes et équitables, ainsi qu’à la liberté syndicale qui inclue le droit de s’associer librement et de négocier collectivement leurs conditions d’emploi. Les libertés d’expression, d’association, de réunion pacifique, d’accès à l’information, de participation et le droit à un recours effectif, simple et rapide les protégeant de violations à leurs droits humains sont également atteintes. Le Tribunal considère qu’il a été démontré qu’il y a eu violation par les entreprises imputables du droit des personnes et des communautés affectées à défendre leurs droits humains et à ne pas subir de discrimination.

Le Tribunal estime que l’expansion de l’industrie minière canadienne en Amérique latine n’aurait pas été possible sans la promotion et l’assistance directe de l’État canadien à l’industrie minière à travers des actions, politiques et programmes gouvernementaux de divers organes. L’intervention de l’État canadien s’est matérialisée de différentes manières :

—            Par un appui politique et par une ingérence indue dans les processus législatifs des États hôtes. Par exemple, par une ingérence inappropriée dans la réforme des lois minières et environnementales, un lobbying diplomatique, un appui à l’investissement social des entreprises et par la négociation d’accords commerciaux qui protègent l’investissement canadien à l’étranger.

—            Par le biais d’un appui économique et financier qui s’exprime par des prêts octroyés par Exportation et Développement Canada et l’Office d’investissement du Régime de pensions du Canada, par l’omission d’établir des règles de transparence sur les marchés financiers canadiens, par des mesures fiscales favorables et par l’appui de missions commerciales, entre autres.

—            Par le fait d’imposer ou de tolérer l’existence d’obstacles qui entravent l’accès à la justice canadienne pour les personnes et les communautés touchées par les activités minières canadiennes.

La promotion sur la scène internationale du commerce et de l’investissement par les entreprises canadiennes ne peut ignorer la primauté que le droit international accorde aux droits humains; et encore moins ne permet que l’on crée, dans le but de favoriser des intérêts privés, une situation de privilège pour l’industrie minière qui contrevient aux droits humains au Canada, en Amérique latine et partout où opère l’industrie.

Sur la base de ces considérations, le Tribunal permanent des peuples déclare responsables les entreprises Barrick Gold et sa filiale Nevada SpA; Goldcorp et sa filiale Entre Mares; Tahoe Resources et sa filiale San Rafael S.A., Blackfire Exploration et sa filiale Blackfire Exploration Mexico S. de R.L. de C.V., Excellon Resources et sa filiale Excellon de México S. A. de C. V, pour les violations des droits humains ici présentées. L’État du Canada et les États hôtes où sont exploitées les ressources naturelles par ces entreprises sont aussi responsables de ne pas avoir empêché les violations, d’avoir facilité, toléré ou dissimulé celles-ci, et d’avoir dans la pratique empêché l’accès des victimes à un recours les protégeant contre de telles violations ».

* Le jury de l’audience Amérique latine du TPP Canada était formé de : Maude Barlow (Conseil des Canadiens), Mireille Fanon-Mendès-France (Fondation Frantz Fanon, France), Nicole Kirouac (Comité de vigilance de Malartic, Québec), Gérald Larose (Université du Québec à Montréal), Viviane Michel (Femmes autochtones du Québec), Javier Mujica Petit (Centro de Políticas Públicas y Derechos Humanos, Pérou), Antoni Pigrau Solé (Universitat Rovira i Virgili, Espagne), Gianni Tognoni (Tribunal permanent des peuples, Italie).

Note : cet extrait du verdict est une version préliminaire qui a été présentée par les membres du jury le 1er juin 2014, suite à leurs délibérations. Une version complète et définitive du verdict sera disponible prochainement.

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CAP-NCS <![CDATA[Comment le Big Shift permet de repenser la question canadienne]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14096 2014-08-18T11:48:21Z 2014-08-18T11:40:04Z Les progressistes, qu’ils soient fédéralistes ou souverainistes, constatent à leur grand regret le virage conservateur du Canada depuis l’arrivée au pouvoir de Stephen Harper en 2006. Huit ans plus tard, ce changement de cap nous laisse encore pantois; tout se passe comme si nous ne pouvions pas renoncer à l’idéal canadien, au mythe d’un grand pays bilingue, pacifique, ouvert à la diversité, soucieux de l’environnement, mariant habilement équité et efficacité. Ce grand récit, imprégné profondément dans notre imaginaire collectif, évoque en nous un sentiment confus de nostalgie, d’incompréhension et d’indignation face au renversement des valeurs qui avaient jadis fondé notre représentation de l’identité canadienne.

« Le Canada a-t-il troqué les Casques bleus, la coopération et la culture pour le pétrole, les coups de force dans l’Arctique et un rôle de mauvais garçon dans les sommets internationaux? », s’interrogent les auteurs du dossier « Le Canada dont nous ne voulons pas » du dernier numéro de la revue Nouveau Projet. La réponse est évidemment oui, mais une question plus fondamentale demeure toujours en suspens : pourquoi? Malheureusement, la grande majorité de l’intelligentsia libérale, néo-démocrate, souverainiste et solidaire semble incapable d’expliquer le processus sociohistorique ayant mené à cette grande transformation économique, idéologique, culturelle et géopolitique. Nous nous contentons trop souvent de constater les dégâts du gouvernement Harper, de décrire les effets de surface de cette mutation, au lieu de chercher attentivement les causes de celle-ci. Cette attitude mène la « bonne conscience » à condamner moralement les politiques publiques conservatrices, à renforcer sa croyance en la force irrésistible du progrès, à rejeter l’irrationalité des masses devant l’évidence de la crise climatique et la montée des inégalités économiques.

Néanmoins, l’ancienne vision progressiste du Canada ne colle plus à la réalité sociale, et devient de plus en plus impuissante face aux forces foudroyantes de l’économie pétrolière, la militarisation, le démantèlement de l’État-providence et la répression systématique des contre-pouvoirs scientifiques, écologistes et citoyens. Notre analyse politique de cette situation historique est cruciale, car elle déterminera en bonne partie les conclusions pratiques et stratégiques que nous devrons tirer pour changer cet état de choses. Les politologues David Morin et Stéphane Roussel, analysant la politique étrangère du gouvernement canadien, dégagent à ce titre deux perspectives divergentes : la première considère le virage conservateur comme un phénomène conjoncturel, tandis que la seconde suggère une transformation structurelle. La nouvelle question canadienne peut être résumée dans sa plus simple expression : Harper est-il la cause première, ou plutôt l’expression d’un changement plus profond?

« D’une part, si l’on estime que la politique étrangère canadienne actuelle reflète la vision du monde de l’équipe au pouvoir, ou encore qu’elle est d’abord un instrument dont se sert le Parti conservateur pour affermir sa base électorale, alors il est possible de conclure qu’un changement de gouvernement entraînera un changement de politique étrangère et que le Canada pourrait revenir à un comportement international plus conforme à ce qu’il était jusqu’en 2006.

Mais convenir à l’inverse que la politique étrangère actuelle du Canada n’est que la conséquence d’une lame de fond économique, démographique ou idéologique mène plutôt à conclure que de tels changements sont là pour de bon, et que les citoyens canadiens qui ne se reconnaissent plus dans le rôle joué par leur pays sur la scène internationale devront s’y faire. »[1]

Tout nous porte à croire que la seconde interprétation est plus proche de la réalité, ou du moins qu’elle ouvre une piste de recherche qui sera plus fructueuse que les condamnations superficielles des méchants conservateurs. « Ne pas rire, ni se lamenter, ni haïr, mais comprendre », disait Spinoza. De plus, une fine compréhension de la situation ne peut se limiter à une critique extérieure de l’adversaire, car elle reste trop souvent ancrée sur des préjugés qui évacuent des ressorts essentiels de l’action humaine. C’est pourquoi il semble plus prometteur d’investiguer la stratégie de l’ennemi de l’intérieur. Pour le meilleur et pour le pire, la droite a lu Machiavel et Gramsci, et la gauche devra relire l’Art de la guerre de Sun Tzu. « Qui connaît son ennemi comme il se connaît en cent combats ne sera point défait. Qui se connaît, mais ne connaît pas l’ennemi sera victorieux une fois sur deux. Qui ne connaît ni son ennemi ni lui-même est toujours en danger. »

Pour bien comprendre la mentalité conservatrice, il faut lire l’influent livre The Big Shift (2013) coécrit par John Ibbitson et Darrell Bricker. Malgré l’allégeance politique douteuse des auteurs et le ton triomphaliste qui célèbre les politiques de Harper, la marginalisation du Québec et le démantèlement de la CBC/Radio-Canada, il est tout à fait crucial de connaître la conception du monde dominante et les mécanismes sociaux sur lesquels elle s’appuie pour diriger la lutte idéologique dans la société civile. L’analyse qui suit n’est pas un compte-rendu objectif de leur propos, mais une lecture critique de leurs idées réfléchies à travers un prisme gramscien.

La thèse principale de leur livre se résume comme suit : depuis la seconde moitié du XXe siècle, le Canada fut dirigé par le « Consensus laurentien » composé par les élites politiques, médiatiques et économiques de Toronto, Ottawa et Montréal. Or, ce groupe a progressivement perdu son influence au profit d’une nouvelle coalition entre l’électorat rural de l’Ouest canadien et les immigrants des banlieues ontariennes. Un des pays les plus consensuels au monde est rapidement devenu polarisé entre l’Est et l’Ouest, les créatifs progressistes et les classes moyennes laborieuses, laissant les anciennes élites ébahies par ce soudain renversement. Une simple lecture des titres des chapitres montre le ton à la fois prophétique et cynique des auteurs qui considèrent que la réalité sociale canadienne a durablement changé.

 

  1.    The Death of the Laurentian Consensus : Why the people who used to matter most don’t anymore
  2. The Great Divide : Conservatives values and the Big Shift
  3. Quebec : The suns sets. The sun might just possibly rise
  4. It’s not ROC Anymore : The Ottawa River Curtain descends
  5. The Wests : Getting used to being in charge
  6. They Don’t Get It : And why they don’t
  7. The Conservatives Century : Why the Tories will rule, and how they’ll be defeated
  8. Not So Fragile : The Canada your mother never knew
  9. The Big Shift Means Business : Is yours ready ?
  10. The Decline of the Laurentian Media : Why it doesn’t matter if the press gallery doesn’t like Stephen Harper
  11. Things Will Change (1) : At home
  12. Things Will Change (2) : Abroad
  13. Conclusion : Margin of Error

 

Si le Parti conservateur a su tirer son épingle du jeu en proposant une idéologie adaptée à sa base électorale émergente, celle-ci procède d’un nouveau contexte démographique marqué par la relocalisation massive de la population canadienne vers l’Ouest et une importante immigration d’origine asiatique qui s’installe dans les banlieues des grandes métropoles. Si on ajoute à cela l’hégémonie du secteur pétrolier et la consolidation d’un modèle de développement basé sur l’exportation des ressources énergétiques, ce shift démographique et économique donnera une longueur d’avance aux forces conservatrices dans les années à venir. Autrement dit, nous n’assistons pas à un simple remaniement de surface, mais à l’apparition d’un nouveau bloc historique, c’est-à-dire à une alliance complexe entre des classes dominantes (liées au secteur pétrolier, minier et financier) et des classes dominées (populations rurales, classes moyennes immigrantes), unifiées par une même conception du monde. Cette base sociale et idéologique perdurera à travers le temps malgré le changement des partis au pouvoir. Pour le meilleur et pour le pire, le Big Shift est là pour rester.

Cette mutation historique succède à l’ancienne hégémonie des élites laurentiennes; professeurs d’université, grands politiciens, figures médiatiques, artistes des grandes villes québécoises et ontariennes formaient alors un petit groupe sélect qui élabora une conception libérale et progressiste du monde à travers le contrôle des leviers culturels et politiques à Québec, Montréal et Ottawa. Malgré les contradictions du Consensus laurentien, qui reposait sur une unité fragile entre les intérêts canadiens et la volonté d’accommoder les aspirations du peuple québécois dans certaines limites, cette alliance permettait tout de même d’assurer le leadership moral et intellectuel de l’Est sur l’Ouest, le bassin versant du Saint-Laurent représentant le pôle de gravité des grandes décisions politiques et économiques du grand rêve canadien.

La question du Québec occupait alors une place centrale dans l’espace public. La contradiction principale s’exprimait à travers les joutes constitutionnelles et idéologiques entre fédéralistes et souverainistes, tandis que la question sociale restait en arrière-plan sous la forme d’un consensus implicite en faveur de l’État-providence. À cette époque, le Canada et le Québec étaient tous deux largement « progressistes », tant sur le plan de la diplomatie internationale, la redistribution, l’ouverture sur le monde, etc. Or, l’effondrement du Consensus laurentien sur lequel reposait l’hégémonie libérale contribua également à la perte d’influence du mouvement souverainiste qui perdit son principal adversaire à Ottawa. Nous sommes passés d’un antagonisme dynamique entre l’État canadien et québécois à une sorte d’indifférence mutuelle. Le débat entre multiculturalisme et nationalisme se retrouve en arrière-plan, alors que le consensus progressiste s’effrite et fait revenir à la surface la fracture socio-économique entre l’Est et l’Ouest, la gauche et la droite. L’effondrement soudain du Bloc québécois et le surgissement du NPD au Québec représentent le symptôme de ce réalignement, qui laisse la question nationale en suspens.

Le triomphe des banlieues

Pour expliquer le Big Shift, John Ibbitson et Darrell Bricker se concentrent notamment sur les mutations démographiques et le rôle déterminant de l’urbanisation qui distribue différents groupes sociaux sur le territoire. Si dans les années 1920 50 % de la population canadienne résidait dans les villes, 70 % habitent maintenant dans les grandes régions métropolitaines. Alors que la pression conjointe de l’industrialisation et de l’urbanisation contribua à l’émergence du capitalisme fordiste et de l’État-providence (d’abord au Canada dans les années 1930 et en 1960 au Québec), les années subséquentes furent marquées par un processus de périurbanisation (ou de métropolisation) qui relocalisa les nouvelles classes moyennes dans de larges municipalités faiblement peuplées et dépendantes de l’automobile. Le triomphe des banlieues et de la vie privée permit l’accélération du processus de modernisation, l’émiettement des valeurs collectives ainsi que la consolidation de la société de consommation. La jeunesse progressiste des années 1960 et 1970 (baby-boomers) se tourna vers la sécurité économique et le confort matériel, l’épuisement des projets d’émancipation sociale (communisme, social-démocratie) et de libération nationale (indépendance du Québec) laissant largement place au triomphe de la pensée économique, individualiste et sécuritaire.

Néanmoins, cette pensée conservatrice latente ne fut pas « activée » avant le milieu des années 1990, époque où l’idéologie néolibérale se répandit aux quatre coins du globe. Le Consensus laurentien et la conscience nationale (québécoise) occupaient encore largement l’imaginaire collectif, la « superstructure » reflétant encore les grands débats des décennies précédentes. Or, l’infrastructure économique et démographique se modifiait graduellement, mais irréversiblement, la pression conjointe de la mondialisation et de l’immigration marginalisant toujours plus la nation québécoise et les peuples autochtones, la population canadienne représentant une grande mosaïque sans unité culturelle réelle. « The Canadien nation? There is no such thing, and never was. »[2]

L’unité fictive de la nation canadienne fut remplacée par la construction de nouvelles identités collectives et l’émergence d’un antagonisme géographique opposant les strivers et les créatives. Ces catégories sociales floues représentent des marqueurs idéologiques, des idéaux types sur lesquels s’appuient les conservateurs pour élaborer leur discours et leur stratégie politique. Les premiers désignent les classes moyennes qui travaillent durement pour obtenir une réussite sociale et une sécurité matérielle, tandis que les seconds s’intéressent davantage aux activités culturelles, écologiques et citoyennes. Ce portrait schématique, voire largement réducteur, exprime néanmoins une fracture sociale très visible sur le plan électoral et culturel si nous comparons par exemple des quartiers centraux comme le Plateau-Mont-Royal et Rosemont (bastion de Projet Montréal et Québec solidaire) avec les autres municipalités de la grande région de Montréal (qui votent majoritairement à droite).

« In marketing terms, middle-class suburbanistes are « strivers », upwardly mobile people seeking to own a home in a safe community while they pursue their dreams. They contrast with « creatives », who place a stronger emphasis on community supports, the environment, and international engagement. More likely to vote Liberal or New Democrat, creatives also tend to live downtown, which is where those parties remain strong, at least in English Canada. But in each election since 2004, suburban strivers have increasingly identified with the Conservatives – and immigrants are more likely to be strivers than creatives. »[3]

La force des conservateurs consiste à avoir gagné l’adhésion (conscience ou inconsciente) des couches immigrantes des banlieues ontariennes qui étaient historiquement attachées au Parti libéral du Canada. La réussite économique relative de ces groupes contribue à leur intégration dans le mode de vie américain et l’idéal multiculturel, où chaque personne peut acquérir sa propriété privée et vaquer librement à la poursuite de ses préférences individuelles et communautaires. Si le multiculturalisme fut forgé par les libéraux, ceux-ci ne semblent plus profiter du capital de sympathie des nouveaux arrivants. L’épuisement du PLC, le scandale des commandites et les problèmes de leadership représentent certes différents facteurs de ce phénomène, mais celui-ci se manifeste notamment à l’échelle municipale à Toronto avec le règne de Rob Ford qui incarne à merveille les valeurs conservatrices : taxes faibles pour plaire aux contribuables, assainissement des finances publiques, gros bon sens, etc. Si le populisme de droite est catalysé et renforcé par les élites politiques, c’est d’abord parce qu’il exprime et alimente une mentalité conservatrice largement diffuse dans la population. Il suffit de créer une alliance idéologique entre la région immédiate de la ville-centre (banlieues ontariennes), et les autres régions non urbaines (de l’Ouest canadien) et de l’opposer à l’attitude snobinarde des étudiants, écologistes, élites médiatiques, artistes et autres fainéants pour consolider les idées de droite dans les classes moyennes et populaires.

L’impasse de la gauche canadienne

Devant ce phénomène de polarisation, où l’idéologie conservatrice s’étend à des couches plus larges de la population, est-il possible de réanimer le Consensus laurentien, l’idéal libéral et progressiste qui avait guidé les institutions politiques canadiennes jusqu’à la fin du XXe siècle? Autrement dit, le rêve d’une social-démocratie dans l’unité canadienne est-il encore possible? Malheureusement, ce scénario devient de moins en probable dans le contexte historique actuel. Le premier problème renvoie à la séparation croissante entre les aspirations et les attentes de la population, c’est-à-dire entre les grands enjeux sociaux et la croyance en la capacité effective des dirigeants à les résoudre. John Ibbitson et Darrell Bricker montrent par des sondages intéressants que la population canadienne s’intéresse encore aux enjeux transformateurs (transformatives issues) comme la santé publique, le vieillissement de la population, l’éducation et l’environnement, mais qu’un nombre croissant de personnes ont peu confiance dans le fait que les gouvernements pourront sérieusement régler ces problèmes de grande ampleur. À l’inverse, une majorité d’électeurs considère que des enjeux de moindre importance pourront être pris en charge, ce qui permettrait d’améliorer légèrement leur situation matérielle.

« Respondents placed a lower priority on « transactional issues », incremental improvements that could make things modestly better. These include developing Canada’s natural resources, policing the border, trading with other nations, and improving infrastructures such as roads and bridges. But on these issues, there was much greater confidence that governments could actually get something done. […] You may have noticed something. The big transformative issues are embraced by socially progressive parties that rightly assume that they are championing the values that matter most to voters. What they don’t understand is that most voters have little confidence in their ability to deliver. »[4]

Les partis « progressistes » comme le Parti Vert, le PLC et le NPD se retrouvent alors dans une situation inconfortable, caractérisée par la perte de légitimité des institutions politiques, la crise de confiance envers les élus, l’affaissement des projets collectifs et l’atrophie de la vie publique. Le problème réside dans le fait que les gens ne croient plus en leurs capacités d’action ni à la possibilité de changer radicalement la société, et encore moins au pouvoir des politiciens à réaliser les changements qu’ils promettent lors de leurs campagnes électorales. Les conservateurs misent sur « les vraies affaires » qui touchent à la sécurité physique et matérielle d’une population inquiète, comme la lutte contre le crime et la croissance économique. Leur mot d’ordre frappe par sa simplicité : des prisons et des jobs.

Admettons à titre d’hypothèse que la population canadienne se lasse progressivement du discours conservateur et commence à s’inquiéter davantage des enjeux environnementaux, de la montée des inégalités sociales et de la guerre. Pour que ce changement idéologique se traduise en projet de société, il faudrait créer une alliance progressiste pancanadienne qui propose une alternative politique à l’hégémonie conservatrice.

« Let’s quickly remind ourselves of what’s at stake here. The current values and priorities of Harper government emphasize a tough approach to law and order that punishes criminals and rewards gun owners, that play’s up Canada’s connection to the monarchy as well as other elements of the British colonial past, that is pro-military and anti-peacekeeping, that takes the side of Big Oil, that considers the CBC and other cultural institutions elitist and contemptuous of conservative values, that minimizes the role of the federal government in redistributing income and enforcing national standards for social programs, including health care.

Just listing that agenda suggests its polar opposite : giving new life to the federal power as a means of enforcing equity both vertically, among classes, and horizontally, among regions ; protecting and advancing a national culture that spans regions and languages ; reviving a vision of Canada that transcends its colonial past ; promoting a pan-national strategy for renewable energy. That might be something worth voting for. »[5]

Qui pourrait bien incarner ce projet politique d’envergure? Un NPD qui reviendrait à ses sources sociales-démocrates (avant le recentrement opéré par Mulcair), un PLC qui miserait réellement sur la justice sociale, une coalition des deux partis? Dans tous les cas, Bricker et Ibbitson considèrent que l’émergence d’une telle alternative ne peut venir que du Québec, qui demeure le dernier bastion de solidarité au Canada. « From Quebec could come the invitation to the surburban Ontario middle class to abandon its alliance with the Conservative Pacific West and embrase a progressive Central Canadian future. From Quebec could come a new alliance within the manufacturing heartland combining against the resource-based hinterlands. From Quebec in conjonction with Ontario could come the twenty-first-century equivalent of Robert Baldwin and Louis-Hippolyte Lafontaine. »

Évidemment, un tel scénario est extrêmement peu probable pour l’instant, notamment à cause des divergences politiques entre le NPD et le PLC, de la présence du Bloc québécois qui s’oppose a priori au renforcement du pouvoir fédéral et au projet d’unification canadienne, et de la timidité de Québec solidaire concernant la question fédérale. Les défis qu’une telle coalition devra relever sont redoutables, et il est presque impossible que ces obstacles puissent être surmontés par les partis existants.

Un autre projet politique pour une nouvelle situation historique

Par ailleurs, les nombreuses transformations institutionnelles imposées par les conservateurs, que ce soit sur le plan des institutions politiques, économiques, environnementales, culturelles et sociales, ne pourront pas être renversées par un parti progressiste à l’intérieur d’un ou deux mandats. Il faudrait sans doute des décennies avant de pouvoir recréer ce que les conservateurs ont détruit en quelques années. De plus, il faut reconnaître que le Canada est devenu un État pétrolier, militaire et sécuritaire, favorisant le colonialisme et l’oligarchie financière via ses législations de complaisance et son paradis fiscal pour les compagnies minières. Le visage sombre du Canada ne pourra pas être effacé par le sourire candide de Justin Trudeau, et il ne semble pas que la social-démocratie libérale ait un grand avenir politique. Les Trente Glorieuses sont terminées depuis quarante ans, et le XXIe siècle sera marqué par la fin de la croissance, l’austérité et la crise climatique.

Seule une grande transition écologique accompagnée d’une redistribution massive de la richesse et l’instauration d’une démocratie digne de ce nom pourra assurer l’avenir des générations futures. Pour l’instant, aucun parti politique ne porte un tel projet d’émancipation, et seule la convergence des mouvements sociaux pourrait favoriser l’émergence d’une alternative. Le Forum social des peuples qui aura lieu du 20 au 24 août à Ottawa sera sans doute l’occasion de réfléchir à cette douloureuse question : comment rallier la gauche québécoise, les organisations progressistes canadiennes et le mouvement Idle No More dans une même direction? Quelle place donner au droit à l’autodétermination des peuples, à la question de l’indépendance du Québec et à la question coloniale qui touche les Premières Nations?

Somme toute, le plus grand défi réside dans l’élargissement des luttes écologistes, citoyennes et sociales à de plus larges secteurs de la population. La gauche doit enlever ses œillères et analyser sérieusement le nouveau contexte politique, en prenant à bras le corps la transformation structurelle de l’État canadien. Le même discours souverainiste ou progressiste, élaboré dans le sillage de la Révolution tranquille, ne peut plus être martelé compulsivement auprès des classes moyennes et populaires, conquises par la simplicité de l’idéologie conservatrice. Il faut réaliser une fois pour toutes que le peuple n’est plus spontanément progressiste. Il faut briser l’alliance sur laquelle repose le Big Shift, recréer de nouveaux liens entre la ville et les régions, et dépasser le réflexe anti-institutionnel des mouvements sociaux qui empêchent trop souvent l’émergence d’une unité populaire. Il faut arrêter de penser que les militants pourront changer le monde en restant entre progressistes, et commencer à couper l’herbe sous le pied des conservateurs par la conquête démocratique des classes populaires. Telle est la leçon stratégique du Big Shift conservateur qui offre, par le dévoilement des mécanismes de son hégémonie, des munitions à son adversaire.

« Our only point is this : This Big Shift is real and permanent. The coalition of suburban middle-class voters in Ontario and voters in the West is powerful. If the Conservatives are to be defeated, progressives must take the Big Shift into account. They must take the changing attitudes of immigrants into account. They must take the the West into account. If the Conservatives are to be defeated, they must be defeated on their own turf. Rallying the votes of students and faculty at the University of Toronto, bringing Montreal’s student protestors onside, recruiting labour leaders (without actually recruiting factory workers), and co-opting the Occupy movement will not elect a government. By talking to one another about one another and then convincing one another that they are the majority, downtown progressives delude themselves. Get into the suburbs. Go west. Win your arguments there. And then you’ll be in government again. »[6]

 

Lundi 28 juillet 2014

 

 

 

 

 

 

 

[1] David Morin, Stéphane Roussel, Harper a-t-il vraiment tout changé?, Le Devoir, 19 juillet 2014.

 

http://www.ledevoir.com/politique/canada/413830/politique-etrangere-du-canada-harper-a-t-il-vraiment-tout-change

 

[2]John Ibbitson, Darrell Bricker, The Big Shift. The seismic change in canadian politics, business, and culture and what it means for our future, HarperCollins, Toronto, 2013, p.15

 

[3] Ibid., p.34

 

[4] Ibid., p.44

 

[5] Ibid., p.66–67

 

[6] Ibid., p.245

 

 

big+shift

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CAP-NCS <![CDATA[“Le Forum social mondial et le renouveau de la contestation sociale: de l’alliance Nord-Sud à la solidarité Sud-Nord.”]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14091 2014-08-16T16:06:05Z 2014-08-16T16:06:05Z Le Forum social mondial (FSM) est né en 2001 d’une collaboration transatlantique entre les mouvements sociaux du Nord et du Sud, principalement de France et du Brésil, afin de construire une autre mondialisation, émancipée du modèle néolibéral hégémonique imposé par les puissances occidentales, comme le G8 et ses relais, notamment le Forum économique mondial de Davos. Il incarnait, et incarne toujours, une nouvelle forme de contestation de cette idéologie dominante. Il se présentait comme l’espace de convergence de toutes les luttes sociales, sporadiques et locales tout d’abord, puis de plus en plus organisées et transnationales, qui n’ont cessé de se développer dès l’imposition plus ou moins brutale des réformes néolibérales dans les pays du Sud, puis du Nord.

Aujourd’hui, le FSM est à un nouveau carrefour. En stimulant les débats sociaux, en favorisant l’émergence de propositions alternatives et en interpellant les gouvernements sur leurs actions et engagements, les mouvements sociaux qui participent aux FSM ont remporté plusieurs batailles et ont profondément modifié la dynamique politique de plusieurs pays, principalement en Amérique latine. Cette efficacité politique est-elle exportable sur d’autres continents ? Comment cette innovation politique qui a émergé d’un contexte socioculturel bien spécifique, peut-elle renforcer les luttes sociales dans les pays du Nord ? Est-il possible d’établir un lien entre les dynamiques sociopolitiques qui ont porté le printemps arabe, le mouvement des Indignés en Europe, le mouvement Occupy Wall Street aux États-Unis et la mouvance altermondialiste ? En somme, qu’avons-nous aujourd’hui à apprendre des luttes sociales au Sud et des innovations politiques qui en sont issues pour progresser vers des modèles de société plus justes, plus solidaires et plus durables à l’échelle de la planète ?

Afin de prendre la mesure du lien entre le FSM et, plus largement, de la mouvance altermondialiste et le renouvellement des formes de contestation de l’ordre existant, il est nécessaire de revenir sur la genèse de ce mouvement. Nous proposons une analyse en trois temps qui repose sur notre lecture des trente dernières années de luttes plurielles contre le néolibéralisme. C’est une perspective de recherche activiste, produite de l’intérieur du mouvement et qui entend contribuer à son développement.

L’alliance Nord-Sud (1996–2001)

Les peuples se sont opposés au néolibéralisme dès qu’ils ont pris conscience des conséquences sociales et, finalement, des incidences directes sur leur vie quotidienne que ce modèle économique imposait. Il faut donc chercher les premiers signes de cette contestation sociale dans les pays qui furent les premiers touchés par les réformes néolibérales et qui ne disposaient pas de filets sociaux pour en atténuer temporairement (ou plutôt pour en différer) les conséquences drastiques pour leurs populations. Il s’agit essentiellement des pays du Sud qui ont été soumis dès la fin des années 1970 aux fameux plans d’ajustement structurel (PAS) du Fonds monétaire international (FMI), imposés comme conditionnalités à de nouveaux prêts devant leur permettre de faire face à leur crise de la dette publique.

Ces premières formes de contestation ont éclaté un peu partout dans le Sud global, en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Elles se manifestaient sous formes d’actions localisées, contextuelles, avec des revendications très précises touchant des secteurs directement menacés par les réformes économiques fondamentales qui étaient imposées. Dans plusieurs cas, il était pratiquement question de survie. Prenons l’exemple du Pérou qui a adopté en 1977 un PAS lui imposant de réduire de 33 % le budget de l’État. Cela s’est notamment traduit par la suppression des aides publiques sur le carburant, les transports et l’alimentation, ce qui a directement conduit à l’explosion des prix, touchant ainsi les populations les plus défavorisées. En 1979, le pays fut en proie aux émeutes et à la grève générale, que le gouvernement réprima en votant la loi martiale et en emprisonnant les chefs syndicaux. La Tunisie est un autre cas intéressant. En 1983, le FMI a recommandé au gouvernement de hausser les prix des céréales afin d’augmenter ses revenus et ainsi rembourser sa dette publique. En décembre de la même année éclatèrent les émeutes du pain. Ce sont les premières émeutes de la faim de la période néolibérale. Elles se solderont par plus de 150 morts et la proclamation de l’état d’urgence.

Ainsi, dès le début des années 1980, les réformes néolibérales s’imposent de manière très brutale dans les pays du Sud, déstructurant des systèmes sociaux déjà fragiles. En Jamaïque, le PAS appliqué de 1981 à 1985 conduit à couper de 40 % les dépenses en éducation et de 33 % celles en santé. En Bolivie, les dépenses de santé chutent de 72 % entre 1980 et 1982, et les salaires réels de 75 % entre 1980 et 1984. Au Brésil, le PAS de 1983 imposant notamment de limiter les subventions agricoles conduit à un recul de 13 % de la production vivrière. Le gouvernement en vient à estimer, en 1985, que les deux tiers de la population de ce pays souffrent de la faim1. Devant de telles situations, les peuples se soulèvent, protestent, manifestent. Mais le plus souvent, les régimes plutôt autoritaires répriment… jusqu’à la prochaine révolte. Le scénario se reproduit aux quatre coins de ce Sud global soumis et accablé par la crise de la dette. Crise de la dette, plans d’ajustement drastiques, révoltes sociales. On le retrouve aux Philippines, en Zambie, au Kenya, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, en Haïti….

Ces événements ont été peu documentés et surtout, le lien entre toutes ces révoltes a été assez peu souvent établi. Au Nord, où on ne se souciait pas vraiment de toutes ces crises, les rapports Nord-Sud étaient souvent occultés par les relations Est-Ouest et l’attention se concentrait surtout sur les tentatives de réformes menées par Gorbatchev en URSS. Ce n’est qu’avec la naissance de la mondialisation néolibérale et l’imposition du marché mondial au début des années 1990 que, paradoxalement, le Nord a redécouvert le Sud. L’insurrection zapatiste au Mexique, le 1er janvier 1994, a causé le premier émoi, d’autant plus surprenant qu’il provenait d’une région du monde où on l’attendait le moins. Des autochtones du Sud-Est mexicain prenaient les armes pour dénoncer le libre-échange et la « barbarie techno-marchande » qui mettaient en péril leurs communautés2. Pour la première fois, le néolibéralisme était directement dénoncé, une pensée critique synthétique s’élaborait, un besoin de se rassembler prenait forme. Le mouvement zapatiste trouva beaucoup d’écho en France, pays qui allait vivre, en novembre et décembre 1995, son plus vaste mouvement de grève depuis mai 1968. La population se soulevait contre un plan de réforme drastique de la sécurité sociale et des retraites visant à hausser la cote du pays sur les marchés financiers mondiaux. Là encore, le néolibéralisme fut dénoncé, mais cette fois-ci non par la critique des armes, mais plutôt par les armes de la critique. En effet, le mouvement de novembre-décembre 1995 en France a permis de raviver la flamme de l’intellectuel, ce penseur engagé qui sort de sa tour d’ivoire pour mettre son savoir et sa capacité d’analyse au service de la lutte sociale3. C’est alors que, dans un regard transatlantique, les Français ont par exemple commencé à se demander ce qu’ils pouvaient bien avoir en commun avec les Indiens du Chiapas.

C’est dans le but de faciliter l’émergence d’une compréhension commune des conséquences sociales du néolibéralisme globalisé et d’articuler les actions de résistance au-delà des espaces nationaux que sont nées les grandes rencontres internationales altermondialistes. La première du genre, sorte d’ancêtre du FSM, fut la Rencontre intercontinentale pour l’humanité et contre le néolibéralisme(la première Rencontre intergalactique), organisée par les Zapatistes au Mexique durant l’été 1996. Il faut voir dans cette première rencontre un réveil à la fois des conceptions et des pratiques internationalistes dans le champ des luttes sociales4. Commence dès lors à se tisser une alliance entre le Nord et le Sud afin de construire un monde émancipé du néolibéralisme.

Plusieurs étapes jalonnent cette riche et intense histoire de la convergence transnationale des mouvements d’opposition à la mondialisation néolibérale. Pensons tout d’abord à la lutte contre l’Accord multilatéral sur les investissements (AMI) en 19985. Ce traité commercial, visant à consacrer mondialement le droit des investisseurs contre les pouvoirs publics et les populations qu’ils représentent, était négocié en catimini depuis 1995 au sein de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Il fut publiquement dénoncé par des organisations de la société civile américaine et canadienne, avec l’aide du périodique français Le monde diplomatique, en 19985, ce qui a conduit au blocage des négociations puis au retrait du projet.

L’autre événement marquant de la période, véritable onde de choc pour les élites politiques et financières qui n’avaient jusqu’à alors prêté que très peu d’attention à ces mobilisations, fut ce que nous appelons désormais la bataille de Seattle6. Il s’agit des grandes manifestations qui ont entouré la tenue de la Conférence de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) dans l’État de Washington aux Etats-Unis, en novembre 1999. Cette étape fut importante sous plusieurs aspects. Elle a permis une convergence inédite de différentes organisations de la société civile américaine, notamment les grands syndicats de l’automobile et les environnementalistes, permettant ainsi de dépasser des clivages internes traditionnels souvent démobilisateurs. Seattle fut aussi un laboratoire d’expérimentation de nouvelles pratiques d’action collective (grands déploiements de rue, actions théâtrales, stratégie médiatique, mise en scène, guerre d’image, articulation des actions inside et oustide, etc.). Cette conférence fut enfin l’occasion pour les organisations de la société civile du Nord, spécialisées dans les questions relatives au commerce international et à ses échanges inégaux, d’agir auprès des gouvernements des pays du Sud, afin de leur faire comprendre que leurs intérêts n’étaient pas toujours garantis dans ce genre d’accord, bien au contraire. Ce lent travail d’information et de conscientisation portera ses fruits en conduisant au blocage des négociations du cycle de Doha suite aux Conférences de l’OMC tenue à Cancún, en 2003, à et Hong Kong à 20057.

Une autre illustration très marquante de cette alliance Nord-Sud, déployée à l’échelle des Amériques cette fois-ci, fut la campagne contre la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) et la création de l’Alliance sociale continentale (ASC). Le projet de créer une vaste zone de libre-échange qui s’étendrait du « Labrador à la Terre de feu » a été lancé par l’administration Clinton dès 1994, à Miami. Le projet fut négocié par étape, au cours de ce qui était appelé les sommets des Amériques, réunissant 34 chefs d’État, soit tous les pays du continent à l’exception de Cuba. Le projet consistait essentiellement en l’élargissement de l’Accord de libre-échange Nord-Américain (ALENA), l’accord économique régissant les relations entre les États-Unis, le Canada et le Mexique à l’ensemble des Amériques8. Très vite, les mouvements sociaux des Amériques, du Nord au Sud, se sont organisés pour faire face à l’initiative. Dès 1997, ils se sont regroupés dans une large coalition, l’ASC, qui avait pour fonction de permettre l’articulation d’actions communes, de campagnes de mobilisation à l’échelle du continent et surtout, de faciliter l’organisation des sommets des peuples qui se tiendraient en parallèle des sommets des chefs d’État où se négociaient les termes de l’accord. Le premier Sommet des peuples a été organisé au Chili, en 1998, et le second à Québec, en avril 2001. Le Sommet de Québec a constitué une étape importante dans la consolidation de la mouvance altermondialiste dans l’hémisphère Nord. Il a rassemblé près de 40 000 manifestants dans une ville transformée en citadelle assiégée. C’est ici que, pour la première fois, des barrières de sécurité ont été employées à grande échelle afin de compartimenter la ville et de faire le vide autour de l’hôtel où se rencontraient les chefs d’État. Cette pratique de ségrégation urbaine deviendra par la suite monnaie courante, incarnant ainsi symboliquement la fracture grandissante entre les élites politiques et les populations qu’ils sont censés représenter. Québec 2001 fut l’occasion pour les mouvements sociaux de démontrer leur capacité de mobilisation, et surtout d’exprimer à la face du monde que la mondialisation néolibérale et ses projets économiques libre-échangistes ne faisaient consensus ni au Nord, ni au Sud.

En somme, depuis 1996, nous assistons à l’émergence d’une sorte d’Internationale de la contestation qui profite de chaque réunion au sommet des instances de la mondialisation néolibérale (OMC, FMI, Banque mondiale, ZLEA, G8, Davos…) pour manifester sa dissidence sous la forme de démonstrations de rue sans cesse plus importantes9. La plus massive de toutes sera la manifestation contre le G8, de juillet 2007, à Gênes en Italie. Près de 300 000 personnes prendront part aux différentes actions qui seront alors menées pour dénoncer la fracture du monde entre une poignée de pays qui s’arrogent le droit de dominer les autres et les peuples du monde entier. Nous touchons là à l’apogée des mobilisations visant à faire entrave à la marche inexorable vers l’imposition d’un marché mondial libéralisé. Gênes, ce fut aussi le premier mort altermondialiste au Nord, Carlo Giuliani, tombé sous les balles de la police italienne. Gênes clôt ainsi un cycle, celui des mobilisations de masse au Nord, là où se concentrent les centres de pouvoir, en solidarité avec des mouvements du Sud, pour bâtir tous ensemble un monde différent. Ces vastes mobilisations ont permis une certaine inflexion de la mondialisation. Dès lors, il ne sera plus possible de négocier des accords commerciaux et financiers en catimini ou d’imposer des accords de libre-échange sans débat public. L’esprit critique s’est développé et demande à présent des comptes. Mais face à cette bouffée d’espoir et d’expression citoyenne, le pouvoir ébranlé a fait le choix de la répression. Québec et Gênes sont de tristes illustrations de cette surenchère de la violence. Plutôt que le dialogue et l’ouverture, les gouvernements ont choisi la ligne dure. Combien de temps les mouvements sociaux pourront-ils continuer à demeurer le grain de sable dans l’engrenage de la mondialisation néolibérale sans se faire broyer ?

La grande bifurcation :
la peur au Nord et l’espoir au Sud (2001–2008)

 Le 11 septembre 2001 va constituer une formidable opportunité pour des gouvernements sur la défensive, ayant perdu la bataille de l’opinion publique et qui font face à des mouvements sociaux de plus en plus structurés et articulés. La lutte contre le terrorisme va leur permettre de balayer toutes les considérations portant sur les conséquences sociales de la mondialisation. Nous assistons alors à la grande bifurcation. Alors que la peur s’installe au Nord, porteuse de démobilisation et de repli sur soi, au Sud, au contraire, l’espoir poursuit son chemin et débouche sur de nouveaux projets de société, audacieux et volontaires.

En effet, la guerre au terrorisme menée par le gouvernement américain et ses alliés en Afghanistan, puis en Irak, au lendemain des attentats du World Trade Center, va créer un climat de peur où l’obsession sécuritaire va peu à peu occulter toute dimension critique. Certes, les mouvements sociaux vont tenter de s’organiser pour dénoncer ce retour à une forme d’impérialisme, mais la mobilisation ne suivra pas. Notons toutefois que, dans ce marasme, les immenses marches de février 2003 contre la guerre en Irak semblent s’inscrire en faux contre notre argument. En effet, les 15 millions de personnes qui sont descendues dans les rues de plus de 600 villes du monde le même jour, le 15 février 2003, ont produit la première véritable manifestation mondiale. Mais la guerre a pourtant eu lieu et l’effet fut dévastateur. Si une démonstration mondiale aussi massive n’a pas pu faire reculer l’administration Bush fils, malgré le caractère très partial et non fondé de son argumentation sur les supposées armes de destruction massives10, alors nombre de gens se sont demandés à quoi bon se mobiliser.

Cette même tendance au cynisme et à la résignation se retrouve dans des parcours nationaux. Pensons, en Europe et en France, à la campagne de 2005 sur la constitution européenne. Le « non » français au référendum sur la constitution européenne, alors que pratiquement l’ensemble de la classe politique et médiatique était partisan du « oui », aurait pu susciter un fort mouvement d’adhésion aux idées alternatives. Ce ne fut malheureusement pas le cas et très vite cet élan citoyen contre une Europe jugée trop libérale et pas assez sociale, porteur d’un projet de société différent à construire, s’est brisé devant la violence déchainée des banlieues qui, à l’automne 2005, se sont une fois de plus embrasées11. Là encore, la violence aveugle et gratuite, la peur et la répression ont balayé le débat d’idée et la construction en commun d’un véritable projet de société. Plutôt que de s’interroger sur les causes de ce malaise français, les pouvoirs publics ont une fois de plus stigmatisé ses conséquences.

Comme l’affirme très justement Edgar Morin, « la répression peut combattre les symptômes, mais elle ne saurait combattre les causes, et elle peut surtout les entretenir »12. Cela vaut pour le terrorisme international comme pour les violences urbaines. Trop souvent, la peur légitime la répression étatique et agit comme un anesthésiant pour la pensée critique.

Un tel climat a favorisé, en Europe et en Amérique du Nord, une montée de ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler le néoconservatisme13. Ce concept entend traduire un certain glissement dans l’idéologie et le discours des classes dominantes. L’impératif de libéralisation des marchés et d’approfondissement sans cesse plus poussé du commerce mondial au nom de l’idéal de la liberté d’entreprendre et des effets vertueux de la richesse tend à s’effacer devant l’obsession sécuritaire, le contrôle des risques devenus multiples et la défense de valeurs jugées menacées. Le discours de la sécurité s’impose sur celui de la liberté. Nous ne sommes plus dans une dynamique de dépassement des frontières et de construction d’une « mondialisation heureuse »(le commerce mondial va conduire à la paix sur terre), mais bien dans une logique de renforcement des contrôles aux frontières (bien plus en ce qui concerne les humains que les marchandises cependant), et d’une vision du monde fragmentée, en proie au choc des cultures, voire des civilisations14. Cela ne veut pas dire que les élites se détournent de la logique libre-échangiste portée par la mondialisation néolibérale. Bien au contraire, ils continuent à pousser pour une libéralisation du commerce mondial. Cependant, elles mettent en place, en parallèle, des politiques axées sur le contrôle des migrants, le renforcement des normes de sécurité, l’augmentation des dépenses militaires qui sont justifiées par un discours moralisateur et profondément idéologique n’hésitant pas à s’appuyer sur des soubassements religieux et à jouer sur les divisions sociales. La tendance est clairement perceptible au États-Unis et au Canada, mais aussi en Europe.

Cette montée du néoconservatisme au Nord accentue encore davantage la fracture entre les gouvernements et leurs populations, et coïncide avec une certaine volonté politique de contrôler davantage les organisations de la société civile et les mouvements sociaux contestataires à l’intérieur même de leur territoire. On le constate au Canada depuis l’arrivée au pouvoir du parti conservateur de Stephen Harper, en 2006, et encore davantage depuis l’obtention d’un mandat majoritaire lors des élections de mars 2011. De nombreuses organisations de la société civile (organisations de femmes, organisations de coopération internationales, etc.) ont vu leur financement public largement amputé, voire annulé, lorsque celles-ci n’allaient pas dans le sens des orientations idéologiques du gouvernement. Les dépenses faramineuses mises au compte de la sécurité (près d’un milliard de dollars) durant la tenue du Sommet du G20 à Toronto, en juin 2010, et surtout la vague d’arrestation massive (autour de mille personnes) qui a suivi, une première dans l’histoire du pays, témoignent aussi de cette radicalisation du gouvernement canadien, qui se prolonge sous bien d’autres aspects15.

La tendance est inverse dans les pays du Sud, notamment en Amérique latine. La création du FSM, puis la vague de gouvernements dits progressistes qui ont pris le pouvoir dans de nombreux pays de la région, contrastent fortement avec le complexe obsidional qui semble avoir frappé les pays du Nord. Attardons-nous un peu sur ces différents éléments.

Invention du Sud (son berceau est brésilien16), le FSM a émergé comme une innovation dans les formes de mobilisations sociopolitiques, notamment en mettant de l’avant une vision horizontale des rapports de pouvoir et une conception positive de la diversité des mouvements17. Il rompt ainsi avec la logique verticale et hiérarchisante plus traditionnelle impliquant la définition d’une ligne d’action commune portée par une avant-garde sur laquelle devraient s’aligner les stratégies d’action des différents mouvements sociaux18. Plutôt que de créer un nouvel acteur social surplombant et incarnant la contestation mondiale, le FSM a ouvert un espace de dialogue et de convergence des multiples acteurs sociaux globaux, régionaux et locaux déjà en lutte pour la construction de l’Autre monde.

La formule fut gagnante. Le FSM a très vite attiré des milliers de participants et d’organisations. Il faut dire que son apparition, en 2001, s’inscrivait dans la continuité d’une série de manifestations massives et médiatisées organisées au Nord (Seattle, Québec et Gênes) afin d’enrayer le processus de construction d’un marché mondial libre et peu soucieux des conséquences sociales et environnementales de son extension et de son approfondissement. Les circonstances étaient propices et le FSM s’est vite imposé comme un rendez-vous militant incontournable. Il répondait au besoin de créer un espace d’échange au niveau global entre toutes les forces engagées dans la lutte contre la mondialisation néolibérale afin de partager les visions et les analyses, de faire converger les stratégies et surtout de sortir les mouvements de leur routine afin de dépasser la compartimentation des luttes (rassembler les syndicats d’un côté et les environnementalistes de l’autre, les féministes d’un bord et les jeunes ailleurs, etc.). Le FSM est ainsi devenu à la fois le symbole et le lieu de rassemblements périodiques de tous les mouvements sociaux, organisations, associations diverses et simples citoyens qui se réunissaient autour du slogan « Un autre monde est possible », et que l’on regroupe aujourd’hui sous l’appellation de mouvance altermondialiste19.

L’essor des forums sociaux en Amérique latine s’est accompagné d’un virage à gauche de la plupart des pays de la région20. On pense bien sûr à l’élection de Lula au Brésil (2002), d’Evo Morales en Bolivie (2005) ou encore de Rafael Correa en Équateur (2006). Mais il y avait aussi eu Chavez au Venezuela (1998), qui a radicalisé son orientation suite à la tentative de coup d’État le visant, en 2002, pour miser désormais sur la révolution bolivarienne, Ricardo Lagos (2000), puis Michelle Bachelet (2006), au Chili, Nestor Kirchner (2003), puis Cristina Fernandez (2007), en Argentine, Tabaré Vazquez (2004), puis José Mujica (2009), en Uruguay, Daniel Ortega (2006), au Nicaragua, Fernando Lugo (2008), au Paraguay, Mauricio Funes (2009), au Salvador et, récemment, Ollanta Humala (2011), au Pérou. Comment interpréter cette évolution du continent latino-américain à contre-courant de la logique néolibérale qui s’impose partout dans le monde ? Pourquoi l’Amérique latine est-elle aujourd’hui porteuse d’espoir ?

Si l’on suit l’analyse de Negri et Cocco21, le modèle néolibéral qui s’est imposé en Amérique latine dans les années 1980–90 est venu réaffirmer l’interdépendance entre le centre et la périphérie. Le problème de ce modèle, c’est qu’il n’a pas su innover sur le terrain productif et qu’il a échoué dans sa tentative d’imposer le marché comme espace de mobilisation sociale. Cependant, paradoxalement, le néolibéralisme a eu des effets positifs en Amérique latine. Les politiques néolibérales ont, en quelque sorte, précipité la rupture avec l’État autoritaire national-développementaliste et l’oligarchie corporatiste. En créant une nouvelle dépendance, le néolibéralisme a ouvert de nouveaux espaces pour la participation populaire et il a finalement stimulé l’innovation productive des forces sociales. L’Argentine, au lendemain de la crise de 2001, fut un terreau très fertile de créativité sociale (Piqueteros, usines récupérées, assemblées de quartier, etc.). De la même manière, le Brésil de Cardoso a pavé la voie au Brésil de Lula. Le même phénomène s’est produit entre Menem et Kirchner en Argentine et il s’en est fallu de peu pour que le scénario ne se reproduise aussi au Mexique, entre Fox et Obrador22.

Les victoires de la gauche en Amérique latine ont permis l’affirmation de nouvelles politiques, et ce, à deux niveaux. À l’intérieur des territoires nationaux tout d’abord s’est affirmée une nouvelle dynamique démocratique reposant sur le rapprochement entre les gouvernements et les mouvements sociaux. Ces derniers sont conçus comme une source féconde d’innovation institutionnelle et politique, et même la source première. Ils doivent être conviés au processus de réinvention de la démocratie afin de la tirer de l’impasse dans laquelle elle se trouve actuellement, engluée dans une forme représentative résultant du triomphe de l’individualisme démocratique. À l’échelle continentale ensuite se sont mis en place des instruments autonomes de coopération permettant la construction d’une forme d’interdépendance solidaire entre les différents États de la région (Union des nations sud-américaines, Banque du Sud et TéléSur, par exemple).

Ainsi, cette nouvelle génération de leaders progressistes en Amérique latine a redonné un contenu au projet de société (n’hésitant d’ailleurs pas pour cela à réécrire la constitution du pays comme ce fut le cas en Équateur, en Bolivie et au Venezuela), en travaillant avec les mouvements sociaux au niveau local, national et régional, et surtout en étant à l’écoute de leurs revendications. En ce sens, ils n’ont pas reproduit l’échec de la social-démocratie en Europe et en Amérique du Nord qui, dans les années 1980 et 1990, avait succombé aux sirènes de la pensée unique néolibérale, semant le désarroi chez ses partisans23.

Avec l’apparition du FSM il y a maintenant plus de 10 ans, les mouvements sociaux et organisations de la société civile mondiale ont voulu passer du stade de l’opposition au modèle dominant à celui de la proposition et de la construction de modèles alternatifs. Le projet s’est concrétisé en Amérique latine, comme nous venons de le voir, dans un partenariat fécond entre des gouvernements progressistes et des mouvements sociaux innovants. Par contre, en Amérique du Nord et en Europe, la tendance fut inverse. Les gouvernements se sont radicalisés dans une posture néoconservatrice, en confrontant les mouvements sociaux, en s’isolant de la population et en justifiant le statu quo par un discours sécuritaire.

La nécessaire solidarité Sud-Nord
(2008–2011)

Depuis 2001, le FSM a parcouru le monde majoritaire (Sud global), quittant son berceau latino-américain pour l’Asie et l’Afrique, ce qui lui a permis de nouer de multiples formes de solidarité Sud-Sud qui se sont matérialisées dans de nombreux projets locaux et campagnes internationales. Cela a aussi permis à la mouvance altermondialiste de prendre conscience du caractère à la fois systémique et polymorphe de la mondialisation et des défis humains, sociaux et environnementaux qu’elle pose. L’année 2008 fut à cet égard un moment clé. L’éclatement simultanée des crises financière, économique et alimentaire, sur fond de crise environnementale, énergétique et sécuritaire, a permis de tisser des liens entre ces différents phénomènes et de comprendre qu’ils n’étaient en fait que les conséquences inter-reliées d’une crise plus profonde et plus globale. Comme nous le font remarquer les peuples autochtones des Amériques, nous vivons une profonde crise de civilisation, la nôtre, industrielle et productiviste, individualiste et consommatrice24. Nous sommes aujourd’hui confrontés à l’impasse d’un modèle de développement fondé sur l’exploitation à outrance des ressources naturelles et humaines25. Nous en sommes là car nous avons collectivement abdiqué face à une oligarchie toute puissante qui s’est accaparée nos institutions politiques pour nous imposer sa conception du monde et transformer la société en conséquence26.

Susan George nous décrit très bien comment le monde de la finance a entièrement refaçonné nos sociétés en fonction de ses intérêts, notamment en s’attaquant aux fondements de l’État-providence27. Observant l’évolution de la fiscalité aux États-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale, Susan George note que le modèle de répartition a été profondément remanié. Alors que dans les années 1950 la tranche la plus élevée des revenus était taxée à 90 %, elle ne l’était plus, en 2009, qu’à 35 %. Non seulement les riches paient de moins en moins d’impôts, mais ils peuvent aussi, avec la libération du capital que suppose la mondialisation, investir où les salaires sont bas et les droits économiques et sociaux inexistants. Nous assistons ainsi à la désindustrialisation des nations jadis considérées comme développées, mais aussi à un processus plus insidieux selon lequel la valeur ajoutée de l’activité économique est de plus accaparée par les propriétaires du capital au détriment du monde du travail. Nous voilà ainsi plongés dans un cercle vicieux où la machine productiviste alimentée par l’activité asiatique s’emballe, inondant les marchés européen et nord-américain de produits qui doivent être consommés par des populations qui ne peuvent que recourir à l’endettement pour soutenir une tel niveau de vie, car les salaires y stagnent et le chômage y progresse. Pour éviter la crise de surproduction et rentabiliser ses investissements, l’oligarchie financière favorise l’endettement des ménages, mais aussi des États. C’est cette fuite en avant morbide, stimulée par la libéralisation du secteur financier et ses innovations délirantes – les titrisations en tous genres –, qui a conduit à la crise des subprimes sur le marché immobilier américain en 2008, et qui se prolonge aujourd’hui dans la crise de la dette des pays Européens et des États-Unis28.

Cette montée en puissance du monde de la finance a conduit à une concentration de la richesse qui a pour conséquence directe un approfondissement des inégalités et de la pauvreté. Les chiffres cités par Susan George parlent d’eux-mêmes : « Parmi les habitants adultes de la planète, les 10 % les plus riches possèdent 85 % du patrimoine mondial des ménages et, parmi eux les 2 % les plus riches en captent plus de la moitié. La moitié la plus pauvre de la population mondiale en dispose d’à peine 1 % »29. Et la tendance ne va pas en s’améliorant car l’auteure démontre que depuis le début de l’emprise du régime néolibéral sur les pays dominants (aux États-Unis et en Europe), il y a maintenant plus de 30 ans, les plus nantis ne cessent de concentrer la richesse : « Quand Ronald Reagan a été élu président en 1980, le 1 % [179] supérieur des Américains recevait 9 % du revenu [national]. Trente ans plus tard, il en reçoit 22 % »30. Ainsi, l’étude annuelle de Merrill Lynch/Cap Gemini nous révèle qu’il y avait en 2007 près de 10 millions de personnes sur notre planète qui détenaient chacune au moins un million de dollars d’actifs liquides. Tous ensemble, ces nouveaux princes de la terre monopolisent 40 000 milliards de dollars (G$) en liquide, soit trois fois le PIB des États-Unis, six fois celui de la Chine. Autre fait intéressant, la moitié de ces super-riches se situent désormais dans les nouveaux pays dits « émergents ».

Cette concentration de la richesse engendre logiquement un approfondissement de l’écart des revenus. Là encore, les chiffres sont éloquents : « Dans les États-Unis des années 1960, l’écart salarial entre le PDG et le travailleur moyen d’une grande entreprise atteignait 60 à 70 contre 1 […]. Aujourd’hui, l’écart est de 450 à 500 contre 1 »31. Alors que les riches sont de plus en plus riches et paient de moins en moins d’impôt, les classes moyennes disparaissent et le chômage structurel s’installe dans les économies dites développées. Il touchait en 2009 près de 50 millions de personnes dans l’Union européenne (UE), soit une augmentation de 60 % en deux ans, et continue de progresser… En somme, ce que démontre clairement Susan George, c’est que cette élite a fait le choix de l’enrichissement à outrance au détriment du bien-être de ses propres concitoyens, en masquant son pur égoïsme derrière la sacro-sainte liberté individuelle de prospérer. La solidarité nationale, notamment par le biais d’une fiscalité redistributive, a été sacrifiée sur l’autel de la cupidité de l’oligarchie.

Ironiquement, maintenant que les pays du Nord sont aux prises avec une très grave crise de leur dette publique, nos élites embouchent à nouveaux les trompettes de la solidarité et du sursaut national pour appeler le petit peuple à se serrer la ceinture et accepter des plans drastiques d’austérité qui vont balayer près d’un demi-siècle d’acquis sociaux en terme de qualité de vie et d’humanisation du travail. L’argument de la lutte au déficit légitime aujourd’hui toutes les régressions sociales. Nous n’avons pas d’autre choix que de remplir les caisses vides de nos gouvernements. Il en va de notre devoir de citoyen. Pourtant, nous n’avons pas été consultés quand, au plus fort de la crise, en 2008, nos mêmes gouvernements, ont déboursé 14 000 G$ (soit le quart du PIB mondial) pour sauver les institutions financières32.

Nous sommes donc loin de la « mondialisation heureuse » louangée par les chantres du néolibéralisme dans les années 1990. Et le tableau s’assombrit encore lorsque l’on aborde la crise des ressources (dans l’alimentation et sur la question de l’eau). Car si au Nord les gens craignent pour leur emploi et leur bien-être, dans les pays du Sud, ils craignent carrément pour leur survie. Si 2008 fut assurément l’année de la crise économique et financière, elle fut aussi celle de la crise alimentaire durant laquelle plus d’un milliard de personnes ont souffert de la faim dans le monde, déclenchant des émeutes dans plus de trente pays.

Ce climat de crise renforce donc le cycle de la contestation sociale, mais aussi celui de la répression. L’augmentation actuelle des budgets consacrés à la défense dans la plupart des pays n’est pas pour nous rassurer. Au niveau global c’est 1 500 G$ qui sont dédiés chaque année aux armées et les États-Unis, première puissance militaire mondiale, consacrent 5 % de son PIB à la défense, soit 636 G$ pour l’année 2010. Outre cette nouvelle course aux armements, Susan George identifie quatre sources des conflits à venir. Tout d’abord, l’accroissement des inégalités qui, au niveau mondial, exacerbe le ressentiment et crée un climat de violence latente qui n’attend qu’un prétexte pour exploser. Pensons aux révoltes arabes, bien-sûr, mais aussi aux émeutes urbaines dans les banlieues françaises et, depuis peu, en Angleterre. Ensuite, les pressions que vont exercer les réfugiés climatiques, qui sont estimés par l’Organisation des Nations Unies à environ 200 à 250 millions à l’horizon 2050. Il va bien falloir accueillir quelque part les victimes des sécheresses, inondations et autres aléas dûs aux dérèglements du climat que notre système économique génère. Il n’y a qu’à se remémorer les dernières inondations au Pakistan, ou encore la vague de sécheresse qui plonge dans la famine des millions de personnes dans la Corne de l’Afrique. Face à cette reconfiguration de la problématique migratoire, l’attitude adoptée par l’UE constitue une autre source des conflits à venir. Plutôt que de travailler sur les causes économiques et environnementales des migrations, l’Europe, tout comme l’Amérique du Nord d’ailleurs, se replie dans une obsession sécuritaire et construit une Europe forteresse.

Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à observer le budget de l’Agence de l’Union européenne chargée d’en surveiller les frontières, nommée l’agence Frontex qui a été multiplié par 13 ces cinq dernières années. Finalement, la dernière source de conflit, qui est reliée à toutes les autres, ce sont les politiques mises en œuvre par les institutions financières internationales dans les pays endettés qui ne se cantonnent plus désormais aux pays du Sud. Les fameux programmes d’ajustements structurels, rebaptisés cyniquement Cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté (CSLP) par le FMI et la Banque mondiale au tournant des années 2000, et aujourd’hui Plans d’austérité au Nord, continuent à s’appliquer et à transformer les structures économiques et productives des pays pour les rendre conformes aux impératifs du capitalisme mondialisé, sans aucunes considérations pour le bien-être des populations et le respect de l’environnement. Devant un tel tableau, est-il encore possible de voir la lumière au bout du tunnel ? « La plus haute forme d’espérance, c’est le désespoir surmonté », écrivait Georges Bernanos33. Aussi, l’aiguillon du renouveau de la contestation sociale a surgit là encore où on l’attendait le moins, dans le monde arabe.

2011 fut l’année de l’indignation et de la révolte. Tout à commencé en Tunisie, à la fin décembre 2010, avec l’immolation volontaire de Mohamed Bouazizi. Le jeune homme est devenu le symbole de toute une génération sacrifiée, étouffée, bafouée, condamnée à l’exclusion sociale, peu importe ses compétences ou ses diplômes, pour la seule raison de ne pas faire partie du sérail. Comme le note très justement Bertrand Badie :

au centre des mobilisations fondatrices se trouve bien sûr des revendications matérielles, plus évidentes au sein d’une population jeune, sans emplois, bénéficiant au mieux d’une éducation qui ne mène à rien dans la vie active, comptant sur de faibles ressources et même victime d’insécurité alimentaire. Mais il y avait plus profond et plus déterminant : ces mobilisations étaient clairement axées autour du thème de la dignité, de l’honneur et de la volonté de mettre un terme à l’humiliation34.

 

Le printemps arabe était né et un vent de révolte ébranla les autocraties de la région, emportant quelques dictateurs (Ben Ali, Moubarak, Kadhafi), déstabilisant des régimes (Yémen, Jordanie, Bahreïn, Koweït) et poussant de nombreux autres à concéder des réformes (Maroc, Algérie, Oman, Arabie Saoudite). Le processus est toujours vivant au moment d’écrire ces lignes, notamment en Syrie. Les images de ces peuples arabes déstabilisant leurs oligarchies ont fait le tour du monde, abreuvé les médias occidentaux et couvert tous les écrans. Au point où certains, au Nord, ont commencé à se dire que s’ils sont capables dans le monde arabe de renverser des dictatures établies par la force des armes, alors pourquoi ne pourrions-nous pas renverser chez nous la dictature des banques et des marchés financiers ? Le « printemps arabe » a ainsi précipiter l’« été européen », puis l’« automne américain ».

Reprenant le mot d’ordre lancé par Stéphane Hessel dans son opuscule35, les premiers Indignés sont apparus en Espagne, suite à l’appel du 15 mai 2011 lancé via Internet et les réseaux sociaux par l’organisation Democracia Real Ya !. L’Espagne se trouvait alors dans un contexte électoral, puisque des élections municipales étaient prévues le 22 mai, et s’était vu imposée de profondes mesures d’austérité. Le terrain était donc propice pour un débat de fond sur les limites réelles de la démocratie dans ce pays fortement touché par la crise économique, subissant les diktats des marchés financiers, mais aussi un pays où la jeunesse est frappée de plein fouet par le chômage (plus de 46 % des jeunes sont au chômage36) et qui s’installe dans une situation précaire37. Suite à une manifestation de plusieurs dizaines de milliers de personnes organisée à Madrid le 15 mai, les Indignés décident d’occuper l’espace public et s’installent sur la place Puerta del Sol. S’inspirant ainsi des occupations spontanées des places publiques dans le monde arabe, dont le symbole demeure la place Tahrir, au Caire, les Indignés entendent démontrer leur détermination à rejeter des élites dirigeantes qui ont, à leur yeux, perdu toute légitimité, et surtout à être eux-mêmes des artisans du changement. L’initiative fait des émules et le mouvement se répand en Europe (Portugal, France, Grèce, Grande-Bretagne, Italie, Belgique…) et au-delà [184] (notamment en Israël, puis en Amérique du Nord). La dimension planétaire de ce mouvement de contestation se concrétise, le 15 octobre 2011, lors de la journée mondiale des indignés, qui a donné lieu à des manifestations dans plus de 950 villes réparties dans 82 pays, où résonnaient des slogans tels que « unis pour un changement global », « un autre monde est possible » et, à l’égard de la classe politique, « vous ne nous représentez plus »38.

Ainsi, tout comme au moment de la création du FSM en 2001, la formule semble susciter les mobilisations. En fait, la recette est assez similaire : éloge de l’ouverture, de l’horizontalité des rapports sociaux et de la diversité constitutive du mouvement, innovations et créativité spontanée des actions politiques, rejet des formes traditionnelles d’encadrement des mobilisations sociales (partis politiques, syndicats) et des leaders, importance accordées aux débats collectifs et à la pratique d’une réelle démocratie participative à l’intérieur du mouvement, etc. C’est cette proximité dans la conception du changement social qui nous permet d’insister sur le lien entre le mouvement des Indignés et la mouvance altermondialiste. Ils partagent une même vision du politique qui nourrie toute une génération de jeunes activistes. Comme l’analysait très clairement, dès 2004, Geoffrey Pleyers :

Plutôt que par l’arrivée au pouvoir d’un autre parti ou de grands changements institutionnels, la transformation du monde passe pour eux par une multitude de voies centrées autour de la participation, de la citoyenneté active et de la vie quotidienne. […] Désenchantés face aux formes actuelles de la démocratie, les jeunes libertaires et alter-activistes créent de nouveaux espaces permettant davantage de participation. Pour eux, l’« autre monde possible » commence hic et nunc, dans la construction même du mouvement. Très attachés à la [185] continuité entre les moyens et les fins, ils entendent y créer des espaces qui permettent d’expérimenter d’autres formes de vie en commun et de relations sociales, d’autres modes d’engagement et d’organisation davantage en phase avec le monde qu’ils souhaitent : « Nous ne dissocions pas nos pratiques de nos objectifs. Nous choisissons un fonctionnement horizontal, antisexiste, auto– et éco-gestionnaire à partir de regroupements affinitaires »39.

Le mouvement s’est prolongé en Amérique du Nord, à partir des États-Unis, notamment autour de l’initiative Occupy Wall Street. S’inspirant des mobilisations européennes, des manifestants occupent le parc Zuccotti à New York, proche de la bourse, à partir du 17 septembre 2011. Le mouvement cible spécifiquement « le pouvoir corrosif des grandes banques et des entreprises multinationales sur les processus démocratiques, ainsi que le rôle joué par Wall Street dans l’effondrement économique mondial qui a causé la pire récession depuis des générations ». Le mouvement se revendique explicitement des révoltes arabes et entend s’attaquer « au 1 % des personnes les plus riches qui dictent les lois d’une économie mondiale injuste qui hypothèque notre avenir à tous »40. Le mouvement, né à New York, s’est ensuite propagé à plus de 100 villes américaines, mais aussi au Canada (Vancouver, Toronto, Ottawa, Montréal). À Montréal, le mouvement Occupons Montréal s’est installé au Square Victoria, en plein quartier financier, durant plusieurs semaines. Même après avoir été délogé par les autorités municipales, le mouvement n’en continue pas moins d’exister, de publier son journal 99 %, de tenir des assemblées populaires et d’appeler à des mobilisations en liens avec des luttes sociales en cours, notamment les grèves étudiantes41.

Quel avenir ?

On aurait tort d’interpréter le mouvement des indignés comme un phénomène conjoncturel sans grande profondeur. Certes, ce mouvement fut en grande partie spontané, mais cela ne veut pas dire qu’il ne s’inscrit pas dans la continuité de luttes et de mobilisations qui se manifestent à travers la planète depuis des décennies. Bien au contraire, le mouvement des indignés ne constitue qu’une forme innovante de lutte contre le néolibéralisme et, en ce sens, il participe de la mouvance altermondialiste dont il partage à la fois les valeurs et son combat pour un monde plus juste, solidaire et durable.

Il existe cependant une différence fondamentale entre les révoltes sociales des années 1980 dans les pays du Sud et ce que nous observons actuellement à travers le monde. Alors que les premières apparaissaient comme des événements localisés, contextuels, sans lien entre elles, les secondes ont en revanche clairement une dimension mondiale. Le printemps arabe a inspiré les indignados espagnols, qui ont inspirés les protagonistes d’Occupy Wall Street, qui ont inspirés ceux d’Occupons Montréal, etc. Depuis trente ans, la pensée critique a évolué et nous assistons à une prise de conscience générale de ce que signifie le triomphe du capitalisme mondialisé. La naissance du FSM, il y a 10 ans, a fortement contribué à cette compréhension collective du monde dans lequel nous vivons, notamment en créant un espace de convergence pour toutes les forces sociales qui souhaitent construire un monde durable, juste et solidaire.

Véritable innovation politique visant à faire progresser la mouvance altermondialiste du stade de l’opposition à celui de la proposition en misant sur la diversité des initiatives, des tactiques, des acteurs et des projets de société, le forum social s’est disséminé à travers le monde porteur d’une nouvelle culture politique d’engagement citoyen. C’est un peu cela aussi que nous retrouvons aujourd’hui dans le mouvement des indignés, cette prise de conscience que nous sommes aussi des acteurs du changement social et que notre voix compte.

Il semblerait donc que la mondialisation néolibérale ait engendré une mondialisation de la résistance. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre le mouvement des indignés. Il est l’héritier de l’insurrection zapatiste, de la lutte contre l’AMI, des marches contre la guerre et des manifestations contre l’OMC, la ZLEA, le FMI, le G8, le G20 et autant de mobilisations populaires d’envergure, raillées par les médias et les élites économiques et politiques, stigmatisées comme des anomalies rétrogrades opposées au progrès et à la marche inexorable de l’Histoire, mais qui pourtant révèlent les dissensions croissantes entourant le processus de mondialisation financière à l’œuvre. Révoltés arabes, indignés européens ou occupants américains, tous se sont rassemblés une fois de plus derrière le même message d’espoir, contre la pensée unique néolibérale, un autre monde est possible ! Contre les élites politiques et financières qui n’ont aucune considération pour leurs populations et monopolisent le pouvoir, indignez-vous !

De 2001 à 2011, la mouvance altermondialiste, alimentée par les mouvements de contestation globale, a aussi vu son discours évoluer progressivement, devenir plus ciblé. De la critique de la mondialisation néolibérale et de ses mécanismes complexes, elle en est venue à dénoncer la crise de civilisation et plus spécifiquement les oligarchies. Ainsi, au Maghreb, en Europe et en Amérique du Nord des gens se sont levés pour dire qu’ils ne souhaitaient plus vivre dans un monde d’injustice, d’oppression et de corruption où le pouvoir est accaparé par quelques-uns au détriment du plus grand nombre. En Tunisie, en Égypte, en Libye, en Espagne, en Grèce, en Grande-Bretagne, aux États-Unis, au Sénégal, en Russie, les gens se sont réappropriés le seul espace qui leur restait, la rue et les places publiques, pour crier « Kifaya, ça suffit ! », « Y’en a marre » ou, comme les Zapatistes il y a plus de 15 ans au Chiapas mexicain, « ya Basta ! ». Certains ont pris pour cible leur dictateur, d’autres leur gouvernement illégitime, d’autres encore les bourses et la finance internationale, mais tous ont dénoncé le pouvoir exorbitant de l’oligarchie, ce 1 % qui ne cesse d’exploiter les humains et les ressources pour leur unique profit. Ainsi, de la critique de l’emprise des impératifs économiques sur nos vies, le discours et la pratique des luttes sociales se sont déplacés sur le terrain du politique.

Certes, l’indignation n’est pas une politique. Mais elle apparaît aujourd’hui comme un élément essentiel pour le renouvellement du politique. Le mouvement des indignés dénonce la dérive oligarchique, réactionnaire et conservatrice qui dénature nos démocraties. Nos élites, la « classe de Davos » comme l’interpelle Susan George, se sont complètement coupées de la réalité des peuples. Plutôt que de rechercher le dialogue, elles choisissent la confrontation. L’impératif de solidarité a cédé le pas devant l’obsession sécuritaire. Dans un tel contexte, l’avenir semble annoncer de nouvelles mobilisations sociales pour exiger le retour de la démocratie dans nos sociétés, portées par l’espoir des peuples qui se rassemblent pour refonder un nouveau contrat social qui fasse une place aux générations futures. Cela passera sûrement par un renouvellement complet de notre classe politique et une mise au pas du monde de la finance. Certains gouvernements progressistes ont déjà, depuis plusieurs années, compris le message et tendu la main et l’oreille aux mouvements sociaux. Les exemples sont nombreux en Amérique latine et se traduisent par l’adoption de constitutions très avant-gardistes comme en Equateur et en Bolivie. Sur ce chemin de la compréhension des enjeux globaux et de notre nouvelle réalité sociétale du XXI siècle, nous avons tout à apprendre du Sud.

Les solutions alternatives au néolibéralisme sont connues et la mouvance altermondialiste ne cesse de les mettre de l’avant depuis plus de dix ans. Ne manque que le courage politique de les mettre en application. Cela passe par une rupture avec le régime oligarchique qui nous gouverne et la reconnexion entre les gouvernements et les mouvements sociaux et citoyens, à l’instar de ce qui se passe depuis dix ans en Amérique latine. Espérons que l’énergie du mouvement des indignés, de concert avec l’ensemble des luttes contre le néolibéralisme qui se développent à travers le monde, saura faire naître une réelle volonté politique de changement chez des dirigeants qu’il nous reste encore à trouver. 2012 sera une année électorale dans bon nombre pays. Allons-nous voir éclore un nouveau printemps des peuples ?

1 Richard Bergeron, L’anti-développement : le prix du libéralisme, Paris, L’Harmattan, 1992, p. 131.

2 Sur ce thème, voir Collectif, Depuis les montagnes du Sud Est mexicain : Textes relatifs à la guerre indienne au Chiapas, vol. 2, Paris, L’Insomniaque, 1996, 123 p.

3 Julien Duval et al, Le « décembre » des intellectuels français, Paris, Liber-Raisons d’agir, 1998, 124 p.

4 Sur le phénomène du zapatisme, voir Jérôme Baschet, L’étincelle zapatiste. Insurrection indienne et résistance planétaire, Paris, Denoël, 2002, 286 p.

5 Lire l’article de Lori Wallach, « Le nouveau manifeste du capitalisme mondial » Le monde diplomatique, février 1998, p. 22.

6 Maude Barlow et Tony Clarke, La bataille de Seattle. Sociétés civiles contre mondialisation marchande¸ Paris, Fayard, 2002, 385 p. Il existe aussi désormais un long métrage qui relate, de manière romancée, ces événements : Stuart Townsend, Bataille à Seattle, 2008, Metropolitan FilmExport, 1h40min.

7 Sur ce point, voir Raphaël Canet et René Audet, « La société civile à l’OMC : vers une gouvernance plus équitable ? » Autrepart, 2005, vol. 35,no36,pp.161–76 René Audet, Raphaël Canet et Jules Duchastel, « Le dragon à plusieurs têtes : stratégies de la société civile à l’OMC » dans Raphaël Canet et Jules Duchastel, dir, Crise de l’État, revanche des sociétés, Montréal, Éditions Athéna, 2006, pp. 331–59.

8 Christian Deblock et Dorval Brunelle, « De l’ALE à la ZLEA : régionalisme et sécurité économiques dans les Amériques » Études internationales, 1997, vol. 28,no2, pp. 313–44.

9 Pour une chronique de ces années de mobilisation (1999–2001), voir Naomi Klein, Journal d’une combattante : nouvelles du front de la mondialisation, Paris, Actes Sud, coll. Babel, 2005, 223 p.

10 Jocelyn Coulon, L’agression : les États-Unis, l’Irak et le monde, Montréal, Éditions Athéna, 2004, 274 p.

11 Gérard Mauger, L’émeute de novembre 2005 : une révolte protopolitique, Broissieux, éditions du Croquant, 2006, 160 p.

12 Edgar Morin, « Au-delà de la globalisation et du développement, société-monde ou empire-monde ? » Revue du MAUSS, 2002, vol. 20no2, p. 47.

13 Le terme n’est cependant pas nouveau, il parcourt la pensée politique américaine depuis le milieu des années 1960 pour qualifier un courant de pensée structuré autour du rejet d’une certaine forme de modernité héritée de l’État-providence. Voir Lizette Jalbert et Laurent Lepage, dir, Néo-conservatisme et restructuration de l’État. Canada — États-Unis — Angleterre, Montréal, Presses de l’Université du Québec, 1986, 274 p.

14 Samuel Huntington, Le choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 1997, 545p

15 Pour prolonger l’analyse critique, voir Christian Nadeau, Contre Harper : bref traité philosophique sur la révolution conservatrice, Montréal, éditions du Boréal, 2010, 166 p.

16 Chico Withaker, Changer le monde : nouveau mode d’emploi, Paris, Éditions de l’Atelier, 2006, 255 p. et Bernard Cassen, Tout a commencé à Porto Alegre, Paris, Mille et une nuits, 2003, 220 p.

17 Raphaël Canet, « L’intelligence en essaim. Stratégie d’internationalisation des forums sociaux et régionalisation de la contestation mondiale » Culture et conflits, 2008, vol. 70 no 2, pp. 33–56.

18 Raphaël Canet, « Altermondialistes de tous les pays, unissez-vous ! Le Forum social mondial et le projet contre-hégémonique » Nouveaux Cahiers du socialisme, 2010,no3, pp. 216–28.

19 Pour bien comprendre la logique des forums sociaux et la dynamique de l’altermondialisme, voir Pierre Beaudet, Raphaël Canet et Marie-Josée Massicotte, L’altermondialisme  Forums sociaux, résistances et nouvelle culture politique, Montréal, Écosociété, 2010, 478 p.

20 Centre tricontinental, « Mouvements et pouvoir de gauche en Amérique latine » Alternatives Sud, 2005, vol. 12no2 ; Observatoire des changements en Amérique latine/Institut des hautes études de l’Amérique latine, Amérique latine : une Amérique latine toujours plus diverse, Paris, La Documentation française, 2010, 206 p.

21 Antonio Negri et Giuseppe Cocco, GlobAL Luttes et biopouvoir à l’heure de la mondialisation : le cas exemplaire de l’Amérique latine, Paris, éditions Amsterdam, 2007, 217 p.

22 Raphaël Canet, « Le peuple contre la nation. Mobilisations sociales et démocratie au Mexique » Chronique des Amériques, janvier 2007,no 2. En ligne : www.ieim.uqam.ca.

23 Voir tout le débat entourant la « troisième voie », théorisée par Anthony Giddens (La Troisième voie : Le renouveau de la social-démocratie, Paris, Seuil, 2002, 266 p.) et qui a inspiré de nombreux gouvernements se proclamant de gauche, des travaillistes britanniques aux socialistes français, en passant par les sociaux-démocrates allemands. Pour une introduction riche et incisive à ce débat, voir Philippe Marlière, « La social-démocratie telle qu’elle est », Contretemps, mai 2009. En ligne : www.contretemps.eu.

24 Lire l’Appel des peuples indigènes face à la crise de civilisation, Forum social mondial, 1er février 2009, Brésil. En ligne.

25 Sur ce thème, il faut lire les riches réflexions issues du mouvement pour la décroissance, notamment Serge Latouche, Le pari de la décroissance, Paris, Fayard, 2006, 320p. ; Paul Ariès, Désobéir et grandir : vers une société de décroissance, Montréal, Écosociété, 2009, 211 p. Pour une approche percutante et moins spécialisée de la problématique, consulter les livres d’Hervé Kempf, notamment Comment les riches détruisent la planète, Paris, Seuil, 2007, 147 p. ; Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, Paris, Seuil, 2009, 168 p

26 Jean Ziegler, Les nouveaux maîtres du monde, Paris, Fayard, 2002, 360p. Plus récemment Hervé Kempf, L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie, Paris, Seuil, 2011, 192 p.

27 Susan George, Leurs crises, nos solutions, Paris, Albin Michel, 2010, 368 p.

28 Paul Jorion, La crise : Des subprimes au séisme financier planétaire, Paris, Fayard, 2008, 343 p. Voir aussi le documentaire très bien construit et pédagogique pour comprendre la crise de l’intérieur de Charles H. Ferguson, Inside Job, 2010, Sony Picture Classics, 108 min.

29  George, supra note 28, p. 113.

30 Ibid., p. 115.

31 Ibid., p. 137.

32 Ce chiffre outrancier, cité par Susan George dans son livre, est tiré d’une étude menée par deux économistes de la banque d’Angleterre.

33 Cette idée est développée dans George Bernanos, La liberté pour quoi faire ?, Paris, Gallimard, 1995, 244 p.

34 Bertrand Badie, « Quand le social défie le politique et fait trembler l’international » dans Bertrand Badie et Dominique Vidal, L’état du monde 2012 : nouveaux acteurs, nouvelle donne, Paris, La Découverte, 2011, pp. 18–19.

35 Stépane Hessel, Indignez-vous !, Montpellier, éditions Indigène, 2010, 32 p.

36 Anne Rodier, « La zone euro n’arrive pas à faire refluer le chômage » Le Monde, 1er septembre 2011. En ligne : www.lemonde.f

37 Sur ce thème de plus en plus pertinent pour rendre compte des rapports sociaux en reconstruction, voir « Du prolétariat au précariat : le travail dans l’ombre du capitalisme contemporain », Nouveaux Cahiers du Socialisme, hiver 2012,no7, 255 p.

38 Benoît Hopquin, « L’appel international des indignés à manifester a été très diversement suivi », Le monde, 18 octobre 2011, p. 1

39 Geoffrey Pleyers, « Des black blocks aux alter-activistes : pôles et formes d’engagement des jeunes altermondialistes » Lien social et Politiques, 2004,no51, p.130.

40 Occupy Wall Street, « About Occupy Wall Street », 2002. En ligne : [traduction libre].

41 Occupons Montréal, « À propos d’Occupons Montréal », 2002. En ligne.

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CAP-NCS <![CDATA[Succès de la première assemblée d’Offensive syndicale (OS)]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14074 2014-08-11T16:19:48Z 2014-08-14T11:02:34Z Le 5 mars dernier s’est tenu la première assemblée publique d’Offensive syndicale, un rassemblement de militant-e-s syndicaux. L’objectif de cette première assemblée était de tâter le pouls des militant-e-s et d’y mesurer leur appétit pour un retour à une pratique syndicale plus combative. Le collectif n’a pas été déçu !

C’est plus de 80 personnes, syndicalistes de toutes allégeances, jeunes et moins jeunes, qui se sont massées dans le Centre Saint-Pierre à Montréal pour entendre Charles Ste-Marie, vice-président à l’éducation et mobilisation et information pour le Syndicat des employé-e-s du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (SECHUM-CSN) et Ghislaine Raymond, militante de la Centrale des syndicats du Québec (anciennement la CEQ) et auteure de l’ouvrage Le « partenariat social », Sommet socio-économique de 1996, syndicats et groupes populaires. Le tout a été présidé par l’ancienne porte-parole de l’ASSÉ, aujourd’hui militante syndicale pour UNIFOR, Jeanne Reynolds.

Les conséquences du « partenariat social »

Lors de son intervention, Ghislaine Raymond a remis en cause la stratégie du « partenariat social » prônée par les centrales syndicales à partir des années 90. Cette approche consiste à favoriser une politique de concertation et de dialogue avec les différents acteurs politiques et économiques, plutôt que de miser sur l’instauration d’un rapport de forces avec le gouvernement et les employeurs pour faire avancer les revendications des travailleur-euses.

Elle a raconté comment cette approche s’est révélée désastreuse lors du Sommet socio-économique de 1996, à l’époque des politiques du « déficit zéro » de Lucien Bouchard. Les directions des centrales ont préféré miser sur le dialogue plutôt que sur la mobilisation. Le patronat et le gouvernement n’ont donc eu aucun mal à imposer leur agenda néolibéral. Ses politiques ont eu des conséquences terribles sur les conditions de travail, notamment la coupure de 50 000 postes, et ont été l’une des causes directes de la décrépitude des services publics aujourd’hui. L’autre grande conséquence de cette politique de conciliation a été la « désappropriation » du syndicat par la direction des centrales. À quoi bon militer, si les directions font ce qu’elles veulent? Il faut donc que les militant-e-s de la base se réapproprient leurs organisations.

« Pour un retour au travail de terrain »

Charles Ste-Marie milite depuis 12 ans pour le SECHUM, le plus gros syndicat local au Québec avec ses 4500 membres. Le CHUM « incorporated » réunit sous un même toit toutes les dérives de la gestion néolibérale du système public et des partenariats publics privés (PPP); mal-financement, corruption, collusion, dépassements de coût et surcharge de travail. Tout cela se résume, selon le militant, à une « socialisation des pertes et à une privatisation des profits ». La situation au CHUM démontre bien la liaison étroite entre les luttes locales et les grands enjeux sociaux, et prouve l’urgente nécessité de redonner vie concrètement au « deuxième front [1] ».

Le militant a également parlé du décalage entre les membres et le syndicat. Selon lui, cela s’explique par une accumulation de tâches administratives qui amène les représentants syndicaux à négliger le travail de terrain. Mais il n’y pas de solution miracle, la priorité doit rester la mobilisation de la base, c’est la seule porte de sortie si le mouvement syndical veut survivre.

Construire Offensive syndicale

Après les présentations s’en est suivi une longue période de discussions avec les gens de l’assistance. Malgré les divergences, l’ensemble des interventions témoignait d’une volonté ferme de se battre pour de meilleures conditions de travail et un syndicalisme plus combatif. Le premier test d’Offensive syndicale est donc réussi, mais il reste beaucoup de travail à faire. Il faut maintenant élaborer des perspectives concrètes d’action dans l’immédiat et élaborer des stratégies d’interventions dans le mouvement syndical. C’est à cela que doivent servir les prochaines assemblées publiques.

Les assemblées d’Offensive syndicale sont le seul lieu au Québec où les miliant-e-s des différentes centrales peuvent échanger et élaborer collectivement des perspectives communes. Dans cette optique, le collectif a décidé de mener une première assemblée publique durant le mois d’avril à Québec et une autre à Montréal le 14 mai prochain. Offensive syndicale sera également présent lors de la manifestation du 3 avril contre l’austérité. Pour ne pas que cette initiative reste sans lendemain, il faut construire Offensive syndicale. N’hésitez pas à prendre contact avec nous pour nous aider dans cette tâche, parce que, comme le déclarait Ghislaine Raymond, « s’il y a une volonté de résister, il y a une possibilité de changement ».

Travailleurs-euses… organisons notre offensive!

2014-03-16

Notes

[1] Au congrès de la CSN de 1968, Marcel Pépin, le président de l’époque, soutient dans son rapport que les syndicats ne doivent pas se borner uniquement à l’action syndicale (le premier front), mais également s’impliquer dans les grands enjeux de société (le deuxième front); « C’est la population laborieuse elle-même qui doit s’imposer dans l’histoire et bâtir la société qu’elle veut », déclarait-il à l’époque.

 

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Elise Vaillancourt <![CDATA[La fin de la tour d’ivoire]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14086 2014-08-12T19:54:44Z 2014-08-12T19:50:21Z Les 21–24 août prochain aura lieu le Forum social des peuples, une vaste expérimentation mise en mouvement par des centaines de mouvements sociaux du Québec, du Canada et des Premières nations. À cette occasion, la revue Les nouveaux cahiers du socialisme, organise un programme d’échanges et de débats, comme elle le fait depuis quelques années.

On le sait encore plus maintenant qu’hier, l’université comme institution constituante de notre société est questionnée. Certains voudraient l’instrumentaliser pour des impératifs économiques et techniques, au moment où le capitalisme nord-américain fait face aux essoufflements que l’on connaît. C’est un peu le projet de l’« université inc », comme l’ont expliqué Éric Martin et Maxime Ouellet. Les grands perdants d’une telle réforme risquent être une pensée libre, capable de critiquer, de sortir des sentiers battus et d’exprimer les valeurs de solidarité et de justice qui sont pourtant celles de la majorité de la population.

Pour autant, le monde universitaire peine à répondre à cette menace. Il est impossible de résister au projet de l’université par un discours nostalgique, comme si l’époque des « détenteurs du savoir » du haut de leur grandeur n’était pas révolue. Le temps est passé où l’idée était d’imposer un discours de « maître » à « élève ». De toutes les manières, les jeunes générations ne voudraient rien savoir d’un projet construit sur les valeurs éculées de l’« autorité » et d’une conception atrophiée du savoir comme si celui-ci était l’apanage des universitaires.

On voit donc le dilemme et on comprend mieux la recherche d’une voie alternative entre l’université « inc » et le terrain de jeu des « maîtres du savoir » héritiers de la Sorbonne de l’an 1000. Une chance que beaucoup de monde se sont mis les mains à la pâte, dans une grande diversité d’approches, de visions, d’expérimentations.

Parmi les nouvelles pistes explorées est celle d’établir de nouveaux rapports dans l’appareil universitaire lui-même, notamment entre les profs, la population étudiante et l’ensemble des acteurs qui œuvrent dans ce milieu. Évidemment, cela remet aussi en question les rapports entre l’institution et la société. Ce n’est pas totalement une nouvelle idée. Bien longtemps avant mai 1968, des penseurs d’avant-garde comme le philosophe Antonio Gramsci avaient élargi le concept d’intellectuels et de producteurs de connaissances à un répertoire beaucoup plus vaste d’acteurs sociaux. Ils encourageaient l’interaction entre chercheurs et mouvements citoyens dans un mouvement de fertilisation mutuelle. Plus tard, cette tradition a été reprise par Pierre Bourdieu en France. On la voit s’épanouir maintenant dans toutes sortes de milieux et de régions, notamment en Amérique latine. Le monde universitaire et ses acteurs deviennent une partie composante d’un processus beaucoup plus vaste, et non le « soleil » rayonnant sur d’autres entités sans capacité.

Les traditions et l’accumulation des savoirs sont des ressources à préserver, mais cela n’est pas la fin de l’histoire. La science est évidemment non seulement en constante évolution, mais un « construit » influencé par et influençant sur la société, les luttes sociales, les grands enjeux. Ce n’est pas un objet désincarné. Également, les éléments de scientificité ne sont pas l’apanage des habitants de la « tour d’ivoire ». Ils émergent des pratiques scientifiques, techniques, organisationnelles, politiques d’un grand nombre d’acteurs. Des gens de toutes les conditions créent des connaissances, parfois en réussissant à les synthétiser, à en faire des sentiers sur lesquels se développent d’autres connaissances. Des disciplines comme la science politique ou la sociologie (j’en parle car je les connais un peu mieux) sont construites dans les luttes politiques et sociales, par des mouvements décentralisés et des expérimentations fragmentées. Dire cela n’est pas dénigrer le travail des universitaires, au contraire, car leurs capacités d’analyser « à tête froide » ces expérimentations insufflent à celles-ci de nouvelles énergies et permettent de construire de nouvelles connaissances.

Au moment où l’université doit se renouveler, ce sont des idées qui non seulement apparaissent comme pertinentes, mais qui sont au cœur de plusieurs processus en cours. Des universités « populaires », des réseaux organisés de chercheurs et de praticiens, des projets de grande ou de petite échelle sont en marche à l’échelle locale et internationale.

Dans quelques jours se réunira à Ottawa le Forum social des peuples, une initiative de plusieurs mouvements sociaux du Québec, du Canada et des Premières Nations, en collaboration avec des centaines d’universitaires et de chercheurs, jeunes et jeunes de cœur. Au programme, il y a un vaste « diagnostic » des principaux défis actuels au moment où les enjeux deviennent cruciaux en matière d’économie, d’environnement, de droits humains, de justice sociale et de paix. Des travaux seront exposés, questionnés, débattus, en profitant des expériences diverses, des capacités multiples de comprendre et d’aller plus loin.

Parallèlement, le Forum sert de tremplin pour identifier, décortiquer, questionner les alternatives en construction de la plus petite à la plus grande échelle. Sur cela, il est attendu que l’apport des Premières Nations sera probablement un élément fort du Forum. Comme on le sait, la vision du monde qui a prévalu au cours de la modernité et de la domination des peuples a éliminé des savoirs et des capacités d’appréhender et de changer le réel. Aujourd’hui, les Premières Nations les redécouvrent et par conséquent, elles veulent briser le rapport paternaliste qui a sévi entre elles et nous, au détriment de la justice et de la solidarité, au détriment aussi d’une réelle compréhension de notre monde, de « Pachamama », comme le disent les autochtones du sud des Amériques.

Une immense tempête des idées va traverser ces 21–24 août prochain le campus de l’université d’Ottawa. De ce processus émergeront des pistes pour construire les outils et les réseaux de production du savoir nécessaires au moment où l’humanité se retrouve devant des défis inédits.

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CAP-NCS <![CDATA[« Si nous ne faisons pas l’impossible, nous devrons faire face à l’impensable »]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14068 2014-08-12T19:52:11Z 2014-08-12T12:03:15Z  

Jamais une cause écologique n’avait autant mobilisé et suscité une opposition si déterminée que le projet de construction du pipeline Keystone XL. Supposé compléter un réseau de canalisations existant, ce pipeline vise à faciliter et décupler l’acheminement du pétrole issu des sables bitumineux du Canada vers les raffineries du golfe du Mexique. Au fil des années, un véritable bras de fer s’est constitué autour de ce pipeline de la discorde (voir notre précédent article). Alors qu’Obama doit prochainement rendre son arbitrage final, Alter-Echos (www.alter-echos.org) a décidé de faire le point en interrogeant Arlo Comfrey, du groupe Tar Sand blockade, organisateur d’actions de blocage contre les pipelines et le pétrole issu des sables bitumineux.

Pouvez-vous nous expliquer où en est la lutte contre le pipeline Keystone XL?

Suite au sit-in organisé par 350.org devant la Maison-Blanche en août 2011, les inquiétudes devant le développement des sables bitumineux, jusqu’ici assez marginales, sont soudainement apparues dans le débat public aux États-Unis. Depuis, la résistance citoyenne au pipeline Keystone XL de l’entreprise TransCanada n’a cessé d’augmenter. Les déclarations de James Hansen, climatologue de la Nasa et maintenant tristement célèbre pour sa citation sur le « game over », ont alerté de nombreux Américains : Afin d’apaiser une colère citoyenne grandissante envers ce projet qui n’est rien d’autre qu’un écocide, tout en conservant de bonnes relations avec l’industrie extractive aux poches bien remplies, Obama a temporairement refusé d’accorder le permis pour le pipeline. Puis il a tranquillement fait accélérer la branche sud du pipeline, partant de Cushing (Oklahoma) jusqu’aux raffineries meurtrières de Houston et Port Arthur (Texas). Ce segment, connu sous le nom de projet Gulf Coast, a été approuvé il y a maintenant deux ans par Obama lors d’un déplacement sur place, avec une phrase sans équivoque : « Aujourd’hui, je demande à mon administration de réduire les formalités administratives, de faciliter le passage des obstacles bureaucratiques pour faire de ce projet une priorité, pour aller de l’avant et le mener à bien ». Bien que certaines ONG comme 350.org aient accompli un précieux travail de sensibilisation du grand public sur le développement des sables bitumineux, leur relation intime avec le Président les a empêchées de critiquer trop vivement l’approbation du projet Gulf Coast, qui plus est en pleine année électorale. Néanmoins, ces ONG continuent d’utiliser la citation de James Hansen sur le game-over dans leur campagne contre la branche nord du pipeline, celle à propos de laquelle Obama doit prochainement statuer. Se sentant trahis par les politiques, les organismes de régulation étatiques et les ONG environnementales, une coalition de propriétaires terriens du Texas et des militants écologistes ont commencé à préparer en cachette une série de barrages afin de stopper la construction et d’attirer l’attention sur le projet Gulf Coast qui avait été oublié. Près d’un an plus tard, nous nous battons toujours contre la construction de ce pipeline alors que beaucoup ont concentré leur attention sur le Nord.

Pourquoi le blocage de projets de pipeline aux États-Unis et au Canada est un moyen de lutter contre la production de pétrole issu des sables bitumineux?

« Si le Président Obama approuve le projet de pipeline Keystone XL, c’est “game over” pour le climat, car cela signifierait qu’Obama ne fait que du “greenwashing”, comme les autres politiques qui sont au service de l’industrie fossile, et sans réelle intention de résoudre notre dépendance aux fossiles. » Les sables bitumineux d’Alberta sont totalement enclavés. Les pipelines sont les principaux moyens de l’industrie pétrolière pour évacuer ses productions vers le marché mondial. En voyant les goulets d’étranglement inhérents à ces dispositifs, les militants écologistes et les populations indigènes de Turtle Island — le terme utilisé pour nommer la zone colonisée que constitue l’Amérique du Nord — ont commencé à bloquer la construction de ces infrastructures comme un moyen stratégique visant à faire apparaître les sables bitumineux comme risqués et défavorables pour les investisseurs potentiels. Le tout en attirant l’attention du public sur le mégaprojet dévastateur que constituent les sables bitumineux. En raison de la surabondance de pétrole issu des sables bitumineux en Alberta, et maintenant à Cushing — merci au pipeline Keystone 1 construit en 2010 — il semble que cette stratégie s’avère efficace puisque les prix mondiaux du pétrole lourd canadien de référence — le Canadian Heavy Crude selon son nom industriel — ont chuté à la fin 2012, en raison des difficultés à accéder aux raffineries des côtes. L’angoisse de l’industrie de se retrouver par conséquent en surproduction et sous-raffinement des sables bitumineux fut certainement la raison qui a poussé Obama à faciliter le projet Gulf Coast. Avec le pipeline Keystone 1 existant, ce nouveau projet va relier les sables bitumineux aux raffineries du golfe du Mexique, et réduire significativement les engorgements d’approvisionnement qui ont fait baisser les prix tout en décourageant des investisseurs.

Quelles sont les différentes actions que vous organisez?

Au cours des 8 derniers mois, nous avons organisé 18 actions importantes — qu’il s’agisse de villages dans les arbres, de grèves de la faim ou d’occupations de pipelines — pour lesquelles TransCanada prétend avoir supporté 5 millions de dollars de dommages. Cependant, en raison d’un récent procès intenté contre notre campagne, nous ne sommes plus en mesure d’empiéter sur les propriétés Keystone XL sans risquer des accusations très graves; mais, heureusement, nous commençons à en voir d’autres mener des actions que nous ne pouvons plus prendre. Il y a peu, nous avons contribué à coordonner une semaine de 50 actions à travers les États-Unis comme un effort concerté pour cibler les profiteurs des sables bitumineux et les rendre méfiants quant à leurs investissements. Concernant les prochaines étapes, j’espère que nous allons arriver à coordonner des mobilisations de masse similaires à la très inspirante occupation des terres par la ZAD sur les lieux de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, ou les mobilisations antinucléaires à Gorleben (Allemagne). Un prolongement évident du travail que nous avons mené jusqu’ici serait de s’appuyer sur l’énergie déployée lors de la mobilisation en face de la Maison-Blanche pour se retourner contre la construction du pipeline lui-même et dire « Si vous ne le stoppez pas, nous ne le ferons pas ». Qu’attendez-vous d’Obama? Bien que nous ayons tous notre avis sur ce qu’Obama pourrait décider, la plupart ne sont que de la spéculation. Cela dit, le mois dernier, nous avons vu une série de signes défavorables démontrant que le gouvernement américain a très peu d’égards pour l’opinion publique concernant ce pipeline. Après un énorme rassemblement anti-Keystone XL avec environ 50 000 personnes en face de la Maison-Blanche en février, il a été découvert que Obama était en Floride pour jouer avec des cadres du pétrole en même temps. Quelques semaines plus tard, le Département d’État a publié un rapport sur l’impact environnemental du pipeline qui a conclu qu’il n’y aurait « vraisemblablement pas d’effets environnementaux négatifs importants ». Depuis, dans un sinistre rappel de la trahison des électeurs américains, le Sénat américain a voté par 62 voix contre 37 pour symboliquement entériner l’approbation du pipeline. Bien qu’il serait évidemment favorable pour lui de refuser le pipeline afin de maintenir la paix sociale, Obama est peut-être assez fou pour l’approuver et ainsi libérer la colère des populations qui ont perdu la foi en leurs dirigeants. Dès lors, nous devons continuer à combattre comme si nous n’avions pas le choix, parce que nous ne l’avons tout simplement pas. Comme Murray Bookchin(1) l’a dit un jour : « Si nous ne faisons pas l’impossible, nous devrons faire face à l’impensable! » Propos recueillis par Alter-Echos Post-scriptum : Voir l’original sur le site Alter-Echos.

21 avril 2013

<p>Partenaires</p>

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CAP-NCS <![CDATA[Politique de la rue contre politique des urnes ?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14029 2014-08-09T12:51:19Z 2014-08-10T12:39:38Z Dans son discours inaugural de la récente campagne électorale, le Premier ministre libéral Jean Charest a déclaré : « Ces derniers mois, nous avons beaucoup entendu parler les dirigeants des étudiants, les gens dans la rue, nous avons entendu ceux qui ont frappé sur leurs casseroles. C’est maintenant à la majorité silencieuse de parler » (Jean Charest, 4 août 2012).

Tout au long du conflit social qui a opposé durant six mois le gouvernement aux associations étudiantes, le cadrage du débat se fera notamment autour de cet enjeu : quelle est la légitimité des représentants étudiants, les militants manifestant dans la rue et devant les établissements scolaires et universitaires, dans une démocratie représentative, reposant sur la délégation de pouvoir du peuple votant aux élus et aux acteurs institutionnels? Pour le gouvernement libéral, la réponse est clairement négative et il n’a eu de cesse d’opposer « les minorités agissantes » à « la majorité silencieuse ». Dans cet article, nous aimerions revenir sur les significations de ce cadrage. En effet, et bien qu’il ne soit pas nouveau, il pose toute une série de questions qui nous permettent non seulement d’éclairer le cas du Québec, mais qui font également écho à des mutations plus larges des démocraties représentatives.

Rappelons brièvement les faits. En mars 2010, dans son plan budgétaire, le gouvernement libéral de Jean Charest annonce son intention d’augmenter les frais de scolarité à l’université afin de répondre au besoin de financement des universités et de convoquer une « rencontre des partenaires de l’éducation ». Celle-ci se tient à Québec en décembre 2010 et réunit des représentants des administrations universitaires, du milieu des affaires, des organisations syndicales et des associations d’étudiants (sauf une qui la boycotte) 1. La rencontre ne dure qu’une demi-journée : vers 14 h, les centrales syndicales et les fédérations d’étudiants quittent les lieux, refusant le cadre des discussions imposé par le gouvernement.

Le 17 mars 2011, celui-ci annonce les modalités de l’augmentation des droits d’inscription qui entreront en vigueur à l’automne 2012. La hausse est de 75 % (soit 1625 dollars canadiens) sur 5 ans. À terme, la facture, uniquement en termes de frais de scolarité, serait de 3793 dollars par an. L’objectif affiché est de rattraper le niveau, après indexation, de 1968, première année du gel du montant de ces frais. Une partie de cette majoration (+35 %) sera récupérée pour le programme de prêts et de bourses. Concrètement, un quart des étudiants inscrits à temps plein2 verront la hausse compensée par des prêts et des bourses, un étudiant sur huit verra son endettement augmenter et le reste, soit 60 % des étudiants, devra absorber la hausse par ses propres moyens financiers.

Cette décision, qui devait entrer en vigueur en septembre 2012, a déclenché un mouvement de contestation qu’il est difficile de ne pas qualifier d’historique, au vu de son ampleur, de sa durée et de son intensité.

Plusieurs mobilisations contre la politique gouvernementale ont précédé la mobilisation étudiante3, qui commence avec la manifestation conjointe des quatre fédérations étudiantes citées en novembre 2011. Suite à cette mobilisation réussie, une nouvelle coalition temporaire a vu le jour : la Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ), la CLASSE. Elle représente environ la moitié des étudiants en grève. La rumeur d’une grève au printemps prend forme4. Le 13 février 2012, les premières associations votent une grève générale illimitée et elles sont suivies par des centaines d’autres.

Le 22 mars, alors que 300 000 étudiants sont en grève à travers le Québec, une des manifestations les plus importantes de l’histoire de Montréal se déroule dans le centre-ville où 200 000 personnes défilent. Cette mobilisation demeure dans les semaines suivantes extrêmement stable oscillant entre 170 000 et 200 000 étudiants en grève jusqu’en juin 2012.

À partir de la mi-avril, le conflit déborde largement la population étudiante et les enjeux de la hausse des frais de scolarité : les grandes manifestations nationales (22 avril, 22 mai, 22 juin) ainsi que les formes créatives d’action collective mises en œuvre (dont les concerts de casseroles tous les soirs à 20 heures à partir de début juin et durant une partie de l’été) dénoncent clairement les politiques du gouvernement en place et sa gestion de la crise. Devant l’impossibilité de régler le conflit, et après le report de la session d’hiver 2012 à l’automne, le gouvernement organise des élections le 4 septembre. Défait, Jean Charest cède la place à Pauline Marois, dirigeante du parti québécois (PQ), désormais à la tête d’un gouvernement minoritaire5.

Une lecture superficielle de cette crise politique pourrait conduire à la décrire comme l’éviction d’un gouvernement par des protestataires; c’est d’ailleurs le cadrage dominant qui a prévalu durant toute la durée du conflit. Toutefois, cette opposition entre politique de la rue et politique des urnes est fallacieuse. Pourquoi?

D’abord parce qu’elle présuppose un raisonnement en termes d’alternative alors qu’il faut plutôt voir l’action politique comme un continuum. Les manifestants sont aussi des votants et l’action politique protestataire s’inscrit dans un répertoire faisant partie intégrante de la démocratie représentative.

Ensuite, parce qu’elle soulève la question de la légitimité des représentants étudiants et de leurs associations. Dans le contexte particulier du Québec, la médiation collective des identités et des intérêts est une pratique politique usuelle.

Le continuum de l’action politique

Depuis plusieurs décennies déjà, la sociologie politique tente de dépasser l’opposition entre action protestataire d’un côté et action politique institutionnelle ou conventionnelle de l’autre. Il ne s’agit pas d’un choix normatif, mais d’une conséquence tirée de l’analyse des comportements des citoyens.

Premier constat, relativement partagé dans ce champ de recherche : les manifestants sont aussi des votants. En fait, la majorité des manifestants dans les démocraties représentatives sont des « super citoyens », engagés sur tous les fronts et souvent multimilitants (dans un parti politique, un syndicat, une association de quartier). L’engagement militant crée l’engagement politique.

Dans le cas des jeunes, l’analyse pourrait être un peu différente dans la mesure où comparés au reste de la population, les jeunes ont moins tendance à voter. Ainsi, la politique de la rue pourrait être perçue comme l’action politique privilégiée de la jeunesse. Il convient pourtant de nuancer cette idée : certes les jeunes se rendent moins aux urnes que leurs aînés (mais ce n’est pas nouveau) et sont plus présents et visibles dans des formes d’action politique directe comme la manifestation (mais pas uniquement); mais comme les autres classes d’âge, les jeunes engagés représentent une très petite minorité de citoyens (entre 1 et 5 %) 6.

Deuxième constat : la jeunesse n’a pas le monopole des actions protestataires. Au contraire, depuis le début des années 1990, les travaux en sociologie politique ont noté un regain de ces actions autour de plusieurs enjeux : luttes contre la mondialisation, conflits environnementaux, conflits du travail, manifestations anti-austérité dans les dernières années. Dans certains cas, comme dans le mouvement altermondialiste français, c’est plutôt l’absence des jeunes qu’il faut souligner7. Autrement dit, d’après ces analyses, depuis les années 1970, les démocraties représentatives auraient connu une extension progressive du répertoire d’action politique, sous la forme d’un continuum incluant clairement les mobilisations de rue. Ce changement est d’ailleurs perceptible à travers un encadrement législatif et réglementaire spécifique, traduisant cette institutionnalisation de l’action collective protestataire, ou tout au moins sa routinisation (pensons, notamment aux pratiques existantes entre les policiers et les manifestants dans la négociation des trajets des manifestations) 8. Ces actions collectives se déroulent dans le cadre de la démocratie représentative; les manifestants ne cherchent généralement pas à faire basculer le régime politique en place. Il s’agirait d’une tendance lourdeavec laquelle tous les acteurs politiques doivent maintenant compter : le gouvernement, les élus, mais aussi les représentants des groupes (comme les syndicats souvent dépassés par leur base militante).

Dans le cas des étudiants québécois, on ne connait pas encore avec précision les profils sociaux des étudiants engagés en comparaison avec ceux qui ne l’étaient pas. On a néanmoins quelques pistes avec les données concernant la population étudiante.

Ce sont environ 50 % des étudiants du Québec, dans les collèges d’enseignement général et professionnel (Cégeps10) et les universités, qui ont été en grève durant la majeure partie du conflit. Les grévistes étaient généralement francophones et plutôt inscrits dans les disciplines artistiques ou les sciences sociales et humaines. Ils fréquentaient surtout des établissements de la grande région de Montréal ainsi que quelques régions (dont le Bas-Saint-Laurent, l’Abitibi-Témiscamingue et l’Estrie). Dans les établissements francophones, plus de 70 % des étudiants de Cégep, et un peu moins de la moitié des étudiants universitaires ont fait au moins une journée de grève alors que très peu d’établissements anglophones ont été touchés par la grève (sauf l’université Concordia à Montréal, où plusieurs départements étaient en grève).

Les données concernant le vote des jeunes sont encore parcellaires et on ne sait pas s’ils ont voté davantage en septembre 2012 qu’aux scrutins précédents. Néanmoins, selon les sondages, pour les 18–24 ans, dont près de la moitié fréquentent un établissement d’enseignement post-secondaire11, près de 60 % des intentions de vote allaient à des partis favorables à la souveraineté du Québec et à gauche du spectre politique (Parti québécois, Québec solidaire ou Option nationale). Le vote étudiant a aussi été encouragé explicitement : la FEUQ et la FECQ ont mis en place une campagne de mobilisation incluant du porte-à-porte, une tournée régionale, une campagne web et une campagne de publicité radio ciblant particulièrement les jeunes et appelant à la défaite des candidats de la Coalition Avenir Québec et des libéraux dans une vingtaine de circonscriptions où les résultats étaient serrés lors des dernières élections.

Par ailleurs, comme signalé plus haut, il n’y avait pas que des étudiants dans la rue. Circonscrite au départ à l’enjeu du financement des études universitaires (et la revendication du gel des frais de scolarité), la lutte étudiante a rapidement élargi ses enjeux à l’accès aux études universitaires, à la marchandisation de l’éducation, aux questions de service public. Plus globalement, ce mouvement est devenu un symbole de l’opposition au gouvernement en place, pour dénoncer sa gestion de la crise, mais aussi son arrogance vis-à-vis de l’action politique protestataire et de la jeunesse mobilisée du Québec. Cet élargissement des causes a permis à de nombreux autres acteurs de joindre leur voix à celles des étudiants.

L’enjeu de la médiation collective

Au début des années 1980, les gouvernements conservateurs britanniques et états-uniens ont activement travaillé à détruire la légitimité de la représentation syndicale. Au nom de la liberté individuelle et du soi-disant pouvoir abusif des syndicats dans la conduite des affaires économiques, une série de lois ont été votées pour littéralement casser les syndicats. Par exemple, à partir du milieu des années 1970, sous les gouvernements conservateurs de Thatcher et Major, plusieurs règles sont introduites pour limiter le recours à la grève (comme la diminution de la compensation salariale pour les grévistes) et son efficacité (comme la législation restreignant l’usage des piquets de grève). Certaines dispositions visaient clairement à limiter l’action politique des syndicats. Ailleurs, ce changement s’est opéré plus en douceur et s’est concrétisé par un glissement progressif de la reconnaissance de la médiation collective comme un mécanisme légitime de représentation des intérêts et des identités (dans le domaine du travail, mais aussi des femmes, des étudiants, etc.) vers une délégitimation de ces médiations, réduites à la poursuite d’intérêts privés.

Cette transformation est particulièrement intéressante à analyser au Québec, dans le cas du mouvement étudiant. Les associations d’étudiants sont des organisations à but non lucratif, au sens de la loi. Depuis les années 1980, elles sont encadrées par la loi sur l’accréditation des associations d’élèves et d’étudiants. Elle leur confère un statut très particulier au sein du monde occidental dans la mesure où elles fonctionnent selon une logique semblable au modèle syndical en place au Québec, où tous les travailleurs d’une unité d’accréditation doivent généralement cotiser à leur syndicat, ce qu’on surnomme la « formule Rand » 12.

À l’université, on peut retrouver des associations au niveau départemental, de la faculté, du campus et de l’ensemble de l’université. Le mouvement étudiant fonctionne de manière très décentralisée (dans une même faculté, il peut y avoir des départements où les étudiants ont voté en faveur de la grève et d’autres où la vie universitaire normale s’est poursuivie), mais avec un argument de poids du point de vue démocratique : les associations étudiantes organisent des élections où tous les étudiants réguliers ont le droit de vote; la décision finale, par vote majoritaire, est donc présentée comme légitime. Deux des fédérations étudiantes actives aujourd’hui ont été créées au tournant des années 1990, dans le contexte du dégel des frais de scolarité imposé par le gouvernement libéral de Bourassa, la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) (125 000 étudiants universitaires) et la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) (80 000 étudiants de Cégep). La CLASSE est une coalition temporaire formée autour de l’ASSÉ, l’association pour une solidarité syndicale étudiante, née au tournant des années 2000, dans un contexte de fortes mobilisations contre la zone de libre-échange des Amériques discuté au Sommet de Québec en avril 2001. La Table de concertation étudiante du Québec (TaCEQ) a, quant à elle, été fondée en 2009 par des associations qui avaient quitté la FEUQ. Elle regroupe 65 000 étudiants, mais a été peu présente dans le conflit. Divisées en 2005, lors du dernier conflit étudiant, ces organisations ont été remarquablement solidaires en 2012.

La gestion du conflit par le gouvernement Charest a très clairement mis en lumière son refus de reconnaître les associations d’étudiants comme des acteurs légitimes. Plusieurs signes ne trompent pas. Le gouvernement n’a pas répondu à la grève avant le 5 avril (soit plus d’un mois après le début du conflit), malgré une mobilisation sans précédent sur le plan quantitatif (étudiants en grève et personnes dans la rue). De plus, il a refusé de reconnaître la grève comme une action collective légitime, parlant de « boycott des cours ». Très vite, le conflit s’est transformé en une bataille juridique qui a mis à mal le fonctionnement même des universités et des institutions scolaires touchées par la grève. À la différence des autres conflits étudiants des dernières années, celui-ci a été marqué par la présence d’un « mouvement des étudiants socialement responsables », proche des cercles libéraux, opposés à la grève et favorable à la hausse des frais de scolarité. Peu organisés sur le plan collectif, ces étudiants ont eu recours aux tribunaux, faisant jouer leur droit individuel d’avoir des cours et l’obligation pour les universités et les cégeps de les dispenser. Les injonctions ordonnées n’ont généralement pas été respectées et se sont accompagnées de fortes tensions au sein des établissements. Dans certains cas, les forces de police et de sécurité sont intervenues pour tenter d’imposer la reprise des cours et le respect des injonctions, plaçant les professeurs, les étudiants (grévistes et non grévistes) et les dirigeants dans des situations extrêmement difficiles. On le voit, des enjeux majeurs se sont joués ici : la légitimité collective du mouvement de grève versus les droits individuels de consommateurs; le danger de régler par le droit un conflit social sans égard aux conditions mêmes de la pratique de la fonction d’enseignement; la banalisation du délit d’insubordination (ou l’outrage en termes juridiques). Devant l’impasse et face au principe de réalité, le gouvernement dépose le projet de loi 78 (qui deviendra la Loi 12) à la mi-mai, « Loi permettant aux étudiants de recevoir l’enseignement dispensé par les établissements de niveau postsecondaire qu’ils fréquentent », une loi spéciale d’une année restreignant fortement le droit d’association et de manifestation.

Cette loi spéciale constitue sans doute le plus grand affront fait non seulement au mouvement étudiant, mais à tous les acteurs politiques collectifs non partisans par le pouvoir en place dans les dix dernières années. Et pourtant, les représentants syndicaux ont été particulièrement silencieux sur cet aspect. Au-delà de la lutte symbolique autour du langage (faire reconnaître la grève versus le boycott), s’est joué un enjeu majeur sur la reconnaissance de la possibilité et de la légitimité de la médiation collective dans une démocratie. Nous avons assisté à un affrontement entre, d’un côté, une conception de la démocratie pluraliste où les regroupements se font sur la base des intérêts particuliers partagés (des associations de consommateurs), en compétition dans l’espace public pour influencer les décisions des décideurs via la pratique du lobbying, encadrée aux États-Unis et au Canada, et, de l’autre, une conception de la démocratie néocorporatiste où on reconnaît la structuration des identités et des intérêts sur la base d’entités collectives, différentes de la somme des intérêts particuliers – représentant les intérêts de tous les travailleurs ou ici tous les étudiants – et travaillant à la médiation de ces intérêts en les articulant avec le bien commun dans le système politique.

Au Québec, le néocorporatisme n’est pas institutionnalisé, mais certaines pratiques politiques qui s’y apparentent existent et, depuis les années 1960, plusieurs gouvernements se sont appuyés sur ces pratiques pour faire avancer leurs politiques. La pratique des sommets socio-économiques notamment, réunissant les acteurs syndicaux, patronaux et des milieux associatifs, a permis de créer des consensus quant au développement économique et social souhaitable pour le Québec. Dans une certaine mesure, la place des syndicats, des associations étudiantes et du milieu associatif dans le jeu politique avant 2003, est le résultat de ces pratiques néocorporatistes (qui elles-mêmes sont liées, au moins partiellement, à la présence structurante du débat autour du statut politique du Québec et la question de la souveraineté).

L’année 2003, avec l’arrivée des libéraux de Jean Charest au pouvoir, marque un tournant important dans les manières de faire de la politique au Québec : par volonté politique de casser les routines en place – comme Thatcher et Reagan dans les années 1980 – de nombreuses décisions gouvernementales sont prises sans consultation préalable des représentants des groupes concernés. À chaque fois, une vive résistance collective voit le jour, qui oblige le gouvernement à reculer sur plusieurs dossiers importants, notamment dans le domaine de l’environnement. Le conflit étudiant et les enjeux autour de la reconnaissance de la légitimité des associations comme acteurs politiques capables de négocier sont directement liés à cette histoire politique récente.

Aujourd’hui, la situation politique a radicalement changé : le gouvernement de Pauline Marois a annulé la hausse des frais de scolarité initialement prévue et abrogé la Loi 12, mettant un terme au conflit. Sur le terrain, les effets de cette lutte se font encore sentir. Les administrateurs, les étudiants et les professeurs travaillent à un retour à la normale et pansent leurs plaies.

Au final, l’opposition factice entre la rue et les urnes nous ramène à notre capacité collective à gérer les conflits politiques. Quelles sont les voies acceptables de la prise de parole et des médiations collectives dans l’espace public?

 Notes

1 La Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ), la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), la Table de concertation étudiante du Québec (TaCEQ) sont présentes. Seule l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) a boycotté la rencontre.

2 L’année universitaire comporte 3 sessions de cours : automne, hiver et été. Les étudiants à temps plein suivent un minimum de 12 crédits de cours par session (environ 4 cours) alors que les étudiants à temps partiel suivent moins de 12 crédits de cours. Les aides financières varient en fonction du statut des étudiants.

3 Mentionnons, par exemple, la manifestation du 12 mars 2011 de l’Alliance sociale (regroupant les centrales syndicales du Québec, la FECQ et la FEUQ) et de la Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics (regroupant des représentants du milieu associatif, des syndicats, l’ASSÉ et la FECQ). Plusieurs milliers d’étudiants étaient présents lors de cette manifestation comme dans les manifestations du 17 mars au moment du dépôt du budget par le gouvernement du Québec.

4 La grève étudiante est pratiquée depuis les années 1950, bien qu’elle n’ait pas de cadre légal strict (puisqu’il ne s’agit pas du droit du travail). Elle se traduit par la suspension des cours pour l’ensemble des étudiants membres de l’association en grève. Cette suspension est obtenue par plusieurs moyens : soit par entente négociée avec la direction de l’établissement, soit avec des moyens plus directs comme des piquets de grève devant les établissements, l’absence aux cours, le chahut dans les cours afin d’annuler la séance, etc.

5 Selon le système politique en vigueur (mode de scrutin majoritaire uninominal à un tour), c’est le parti détenant le plus grand nombre de sièges aux élections provinciales qui forme le gouvernement, même s’il ne détient pas la majorité de ces sièges. Aux élections générales du 4 septembre 2012, le Parti québécois (PQ) a fait élire 54 députés sur 125, le Parti libéral 50 députés, la Coalition avenir Québec (CAQ) 19 députés et Québec solidaire 2 députés. Le gouvernement péquiste actuel est donc minoritaire.

6 Voir notamment Muxel Anne (2001). L’expérience politique des jeunes, Presses de sciences Po, Paris.

7 Sommier Isabelle, Fillieule Olivier, Agrikoliansky Éric (2008). Généalogie des mouvements altermondialistes en Europe, Karthala, Paris.

8 Fillieule Olivier et Tartakowsky Danielle (2008). La manifestation, Presses de Sciences Po, Paris. Tartakowsky Danielle (1998). Le pouvoir est dans la rue. Crises politiques et manifestations en France, Aubier, Paris.

9 Mathieu Lilian (2011). La démocratie protestataire, Presses de Sciences Po, Paris.

10 Les Cégeps sont des établissements spécifiques se situant entre les enseignements secondaire et universitaire, avec un cycle pré-universitaire de deux ans et un cycle technique de trois ans, qui conduit aussi à la vie active.

11 Statistique Canada. « Tableau E.1.2.2. Taux de fréquentation en éducation des 18 à 34 ans, selon le groupe d’âge et le type d’institution fréquentée, Canada, provinces et territoires, 1995–1996, 2000–2001 et 2005–2006 à 2009– 2010 »,http://www. statcan.gc.ca/pub/81– 582-x/2010004/tbl/ tble1.2.2-fra.htm

12 Les lois sur les relations de travail au Canada et aux États-Unis accordent généralement l’exclusivité de la représentation des salariés (par unité de négociation) à un syndicat s’il obtient l’appui de la majorité de ces employés. La formule Rand est une clause de la convention collective qui permet à un syndicat qui représente les salariés dans une unité donnée d’exiger que l’employeur prélève à la source les cotisations syndicales obligatoires pour l’ensemble des salariés, même ceux qui ne font pas partie du syndicat. Transposé au monde étudiant, cela signifie que l’association étudiante d’une unité reçoit un financement de tous les étudiants membres de cette unité, prélevé comme partie des frais de scolarité.

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[L’Université populaire, c’est dans quelques jours!]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14062 2014-08-08T16:44:23Z 2014-08-08T16:44:28Z Le 21 août prochain marque le lancement de l’Université populaire des Nouveaux Cahiers du socialisme en collaboration avec la revue Canadian Dimension : trois jours d’ateliers et de discussion pour passer de l’indignation individuelle à l’action collective organisée. Parmi les panélistes et intervenant-es présents : Gabriel Nadeau Dubois, Françoise David, Alain Deneault, Manon Massé, Alexa Conradi, Melissa Mollen Dupuis, Simon Tremblay Pepin, Judy Rebick, Linda McQuaig et bien d’autres encore. Ces derniers interviendront sur une diversité de sujets, tous étant d’actualité et méritant notre attention immédiate : la réforme de l’assurance-emploi de Harper, les luttes contre les pipelines, la fiscalité pour les 99 %, les luttes autochtones, l’impérialisme canadien à l’étranger, etc. Et bonne nouvelle ! Il est toujours temps de vous y inscrire !

Pour une première fois, l’Université se tiendra dans le cadre du Forum social des peuples (FSP), un espace de discussion citoyen et engagé qui se veut lieu un de rencontre des peuples québécois, canadien et autochtone. Le FSP, c’est une occasion sans précédent de faire reconnaître par nos gouvernements le dynamisme de la société civile pancanadienne. C’est dans l’optique de travailler en synergie que Les Nouveaux Cahiers du socialisme se sont alliés avec nos cousins du Canada anglais, le magazine Canadian Dimension, pour offrir une programmation encore plus riche et fournie.

Il est toujours possible de s’inscrire à l’évènement, qui se tiendra à Ottawa via le site Web du FSP. Au niveau logistique, des groupes de covoiturage et d’hébergement solidaire ont été organisés par le Comité de coordination du FSP. Il est également possible de loger sur le campus même de l’Université d’Ottawa, moyennant des coûts de 35 $ par nuit. Pour réserver votre place en résidence : 1–888-564‑4545.

Pour plus de détails sur la programmation, consultez notre site Web : www.cahiersdusocialisme.org

Pour toute question sur l’Université populaire, contactez Élise Vaillancourt à : elise.vailancourt.ev@gmail.com

Besoin de bénévoles

Nous sommes à la recherche de bénévoles pour l’Université populaire ! Vous êtes photographe amateur ? Vous avez fait vos études en anglais ? Vous maîtrisez les deux langues officielles ? Nous sommes à la recherche de personnes chuchoteuses (dans les ateliers), d’une ou d’un photographe ainsi que de bénévoles pour nous appuyer aux kiosques. En contrepartie, vous aurez la chance d’assister gratuitement aux activités du FSP.

Au plaisir de vous voir à Ottawa, pour bâtir la résistance !

 

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CAP-NCS <![CDATA[Institut de recherche et d’informations socio-économiques]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14027 2014-08-06T12:27:34Z 2014-08-08T11:23:01Z

L’IRIS, un institut de recherche sans but lucratif, indépendant et progressiste, a été fondé en 2000.

L’Institut produit des recherches sur les grands enjeux de l’heure (partenariats public-privé, fiscalité, éducation, santé, environnement, etc.) et diffuse un contre-discours aux perspectives que défendent les élites économiques.

Contrairement aux tenants d’un néolibéralisme qui limite l’existence humaine aux rapports économiques atomisés, l’IRIS fait la promotion d’un équilibre entre l’intérêt collectif et la liberté individuelle.

Le programme de recherche de l’Institut se distingue par l’autonomie de son équipe de chercheur·e·s. Au fil des ans, cette indépendance a permis une diffusion grandissante des travaux de l’IRIS dans les médias, le monde académique et chez les citoyens et citoyennes de tous les milieux.

Dans un souci d’éducation populaire, les documents produits par l’Institut sont accessibles gratuitement sur Internet. Ses chercheur·e·s sont également disponibles pour donner des conférences et animer des ateliers.

Indépendance de l’IRIS

La crédibilité de l’IRIS est fondée sur son indépendance. En ce sens, l’institut régit son fonctionnement interne pour qu’en aucun cas son financement n’affecte la rigueur de ses recherches.

Le conseil d’administration de l’IRIS est uniquement composé des chercheur-es de l’institut et, à l’occasion, de chercheur-es-associé-es. Aucun partenaire ou membre de l’IRIS, peu importe le montant par lequel il contribue au financement de l’institut, ne siège au conseil d’administration.

Deux instances permettent néanmoins aux partenaires et aux membres de partager leurs réflexions et préoccupations avec les chercheur-es de l’institut:

  • Les partenaires nationaux sont invités à un conseil stratégique, une instance consultative qui se réunit deux fois par année.
  • Les partenaires intermédiaires et locaux sont invités avec les membres individuels à se rendre à l’assemblée annuelle des membres où ils peuvent participer au choix d’un sujet de note socio-économique.

Si l’IRIS accepte de signer des contrats de recherche sur des thèmes donnés par un tiers, il est toujours stipulé dans de tels contrats que l’IRIS est le seul responsable des conclusions de l’étude. Les organisations qui proposent ces contrats n’ont par conséquent aucune influence sur les résultats des recherches, elles choisissent uniquement le sujet de celles-ci. Par ailleurs, l’IRIS s’engage, par souci de transparence, à mentionner le nom des organisations qui les ont financés lors de la publication de telles études.

Aucune organisation à but lucratif ne peut devenir partenaire de l’IRIS.

L’IRIS ne reçoit pas de subvention directe du gouvernement et n’est pas affilié à une institution universitaire. Cela lui permet de conserver son autonomie tant pour l’élaboration de ses programmes de recherche que pour la gestion de ses affaires courantes.

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CAP-NCS <![CDATA[Résurgence des luttes sociales et renouvellement des stratégies syndicales]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14025 2014-08-06T11:48:08Z 2014-08-06T11:16:43Z Une vague d’activisme social s’est développée ces dernières années aux États-Unis, faisant paradoxalement de ce pays, pourtant à l’avant-garde du néolibé­ralisme, un nouveau laboratoire de la lutte des classes, notamment celle des pré­caires. Tout se passe comme si la mobilisa­tion des travailleurs du Wisconsin puis les occupations publiques orchestrées par le mouvement Occupy Wall Street en 2011 avaient libéré les énergies contestataires et revendicatrices longtemps contenues, et ouvert le champ des possibles, en incitant à des revendications salariales inimaginables il y a quelques années.

À l’automne 2012 a eu lieu, à Chicago, une grève relativement courte, mais vic­torieuse de la section locale du second syndicat enseignant du pays, l’American Federation of Teachers (AFT), à l’occa­sion du renouvellement de la conven­tion collective de ses membres. Au même moment, des grèves discontinues d’une journée appelées par des organi­sations proches du syndicat des travail­leurs du commerce, l’United Food and Commercial Workers (UFCW), ont éclaté chez Wal-Mart, le plus grand distributeur « discount » au monde. En 2013, les travail­leurs des principales enseignes de restau­ration rapide se sont mis en grève dans plusieurs dizaines de villes du pays, sui­vant en cela l’exemple des travailleurs de Wal-Mart. Soutenu par le syndicat des services, le Service Employees Interna­tional Union (SEIU), ils revendiquent un salaire minimum de 15 dollars l’heure, soit plus de deux fois le salaire minimum fédéral en vigueur. Ces journées de mo­bilisation s’inscrivent dans le mouvement de lutte contre les bas salaires, apparu aux États-Unis depuis quelques années.

Cette résurgence des luttes sociales n’est pas sans conséquence sur la réorientation stratégique de l’American Federation of Labour — Congress of Industrials Organisations (AFL-CIO) et de certains de ses principaux affiliés, alors que l’espoir de voir passer une nouvelle loi du travail durant le second mandat d’Obama est quasi nul et que les différentes tactiques utilisées jusqu’à présent pour endiguer le déclin syndical ont échoué en partie (campagnes de syndicalisation, accords de neutralité syndicale, etc.). La rhétorique de la centrale a en effet changé, mettant l’accent sur la nécessité de construire un mouvement non pour les 99 %, selon le slogan devenu populaire d’Occupy Wall Street, mais des 99 %. Les syndicats, sur le déclin et sur la défensive, n’ont-ils pas en effet largement besoin de renouveler leurs stratégies et d’explorer des voies nouvelles d’action, en se focalisant sur des revendications précises tout en sachant s’allier avec (et s’appuyer sur) les parties prenantes existantes et les organisations locales issues de la société civile?

Le repositionnement stratégique de l’AFL-CIO lors de son dernier congrès

Richard Trumka a été réélu sans surprise à la tête de l’AFL-CIO, au 27e Congrès de la centrale qui s’est tenu à Los Angeles du 8 au 12 septembre 2013. Parmi les nouveaux élus figurent Tefere Gebre, 45 ans, né en Éthiopie et ayant immigré aux États-Unis à son adolescence. Il remplace Arlene Holt Baker, la première Afro-Américaine à avoir été élue vice-présidente exécutive (no 3 de la centrale), qui prend sa retraite après 40 ans passés au service de la fé­dération. L’élection de Bhairavi Desai, directeur exécutif de l’alliance des taxis new-yorkais, au conseil exécutif de la fé­dération est un autre exemple des efforts faits par la centrale pour élargir sa base. C’est la première personnalité issue des Worker Centers à siéger au Conseil de la centrale syndicale, ces organisations progressistes locales qui luttent ‒ hors du cadre syndical ‒ pour la défense des droits des travailleurs immi­grés et plus largement des travailleurs à bas salaire (parfois sur leurs lieux mêmes de travail); pour ce faire, ils dispensent un ensemble de services allant de cours d’anglais à des conseils juridiques en pas­sant par des ateliers sur la santé au travail (Fine, 2006).

La nouvelle composition des organes dirigeants de l’AFL-CIO reflète le reposi­tionnement de la centrale, exprimé en ces termes par son président : « Notre boulot est de créer un mouvement ouvrier suf­fisamment fort pour améliorer le sort de tous les travailleurs de ce pays. » Il s’agit donc d’élargir ses rangs en s’adjoignant de jeunes travailleurs issus de l’immi­gration, davantage de femmes, bien que leur présence au sein du mouvement syndical se soit considérablement accrue ces dernières décennies, mais aussi ses champs d’action en recrutant dans des régions, des secteurs ou des métiers non syndiqués, bref de mettre en pratique la solidarité de classe au sens large (en tant que communauté de travailleurs).

Il s’agit également de trouver de nouvelles formes d’alliances avec des coalitions sociales élargies, de luttes et d’initiatives en matière de négociation collective et de syndicalisation, comme l’a initié le SEIU au cours des années 1980 dans sa cam­pagne « Justice for Janitors » (Debouzy, 2009 ; Lowell, 2009) ou encore le syndi­cat des camionneurs (Teamsters) dans la « Coalition for Clean & Safe Ports » pour défendre les droits des camionneurs du port de Los Angeles (Kesselman, 2011), ceci afin d’inverser la tendance au déclin des adhérents. L’AFL-CIO compte au­jourd’hui 57 syndicats affiliés, mais les travailleurs, membres d’un syndicat, ne représentent plus que 11,3 % des salariés, dont 6,6 %, seulement dans le secteur privé, après l’adoption par le Michigan du statut d’État de droit au travail et la perte des droits à la négociation collec­tive des employés du secteur public dans le Wisconsin (Sauviat, 2011a).

Des douzaines de groupes non syndi­qués ont assisté au Congrès, dont des lea­ders de plusieurs WC. Le Congrès a ap­prouvé l’entrée de ces WC dans ses rangs, après qu’ils eurent été admis en 2006 comme affiliés des fédérations au niveau des États (State Federation) et des sec­tions locales (Local Labor Council) [1]. Il y aurait au total 16 WC affiliés à l’AFL-CIO, à l’instar de Working America, créé en 2003 pour permettre aux travailleurs qui ne peuvent se syndiquer sur leurs lieux de travail d’être associés au mouve­ment ouvrier [2].

Pourtant, quelques jours avant le Congrès, certains syndicats, comme le Laborers’ International Union of North America (LIUNA), avaient poussé la direction de la centrale à revenir sur sa proposition d’accueillir plusieurs groupes progressistes comme membres à part entière (National Association for the Advancement of Colored People ‒ NAACP ‒, Sierra Club, le Conseil natio­nal de la Razza, un groupe qui défend les droits civiques des Hispaniques, etc.) [3], y compris au sein de ses instances diri­geantes, comme l’avait laissé entendre Richard Trumka fin 2013.

Et des divisions persistent au sein du monde syndical américain. En août 2013, le syndicat des débardeurs de la côte ouest (International Longshore and Warehouse Union) a quitté l’AFL-CIO, se plaignant qu’elle n’ait pas tenté d’empêcher un autre syndicat de se présenter contre lui lors d’une élection de représentation syndi­cale. Le SEIU et les Teamsters, deux des plus importants syndicats américains, avaient quitté la centrale en 2005 pour fonder Change To Win (CTW), rejoints par cinq autres syndicats (Unite Here, le syndicat des travailleurs du textile et de l’hôtellerie-restauration, LIUNA, celui des manœuvres, UFCW, celui des travailleurs du commerce, UBCJ, celui des charpentiers, et UFW, celui des tra­vailleurs agricoles) (Sauviat, 2005) [4]. La nouvelle centrale, qui avait axé ses efforts prioritaires sur la syndicalisation des secteurs des services, n’a pas vraiment réussi à tenir son pari, tout en contribuant à fragmenter encore un peu plus le syn­dicalisme américain (Kesselman, 2011). Malgré des actions menées en commun par les deux centrales, le SEIU et les Teamsters, toujours membres de Change To Win avec UFW, n’ont pas assisté au Congrès de l’AFL-CIO.

Conclusion

L’AFL-CIO et certaines grosses fédé­rations syndicales paraissent à nouveau prêts à opérer un changement de stratégie afin de revitaliser le syndicalisme amé­ricain, tentatives récurrentes depuis les années 1990. Ces dernières s’intéressent ainsi de près aux travailleurs issus de l’immigration, souvent des travailleurs à bas salaire, et pointent les questions d’inégalités et de justice sociale comme l’enjeu de lutte numéro 1. Les syndica­listes se tournent de plus en plus vers des tactiques comme des grèves courtes de 24 heures, à l’image des conflits ayant eu lieu chez Wal-Mart ou dans les « fast food », qui renouent avec des pratiques activistes et militantes, voire de déso­béissance civile, qu’Occupy Wall Street a certainement contribué à revivifier. Ils renouent aussi avec des pratiques démo­cratiques de base et un travail d’alliances avec le tissu associatif local, à l’instar de la lutte du syndicat enseignant à Chicago. Ces actions sont en tous les cas très diffé­rentes des campagnes traditionnelles de syndicalisation.

Certes, l’organisation de la résistance des salariés via des grèves sauvages, des actions spontanées et des actes de déso­béissance civile a toujours plus ou moins existé aux États-Unis, en dépit du car­can législatif dans lequel ces actions, de même que l’action syndicale tradition­nelle, sont contenues. Mais ce qui change aujourd’hui, c’est le caractère coordonné de ces luttes et leur amplification impul­sée par les médias. C’est aussi d’une certaine manière l’audace des revendi­cations salariales (15 dollars, qui corres­pondent à plus que le doublement du salaire minimum fédéral), une audace évidem­ment toute relative quand on considère le niveau très bas du salaire minimum fédéral aux États-Unis. En revanche, ces luttes soulèvent la question de leurs ini­tiateurs et des objectifs poursuivis.

Loin d’être des manifestations spon­tanées, d’importantes fédérations syndi­cales comme le SEIU ou l’UFCW, qui a rejoint l’AFL-CIO à l’été 2013, sont le plus souvent, comme on les a vus, à l’initia­tive de ces luttes et de leur organisation, y consacrant d’importants moyens finan­ciers et humains. Mais, à la différence de grèves récentes, rares et de type plutôt défensif, celles des travailleurs à bas salaire ont emprunté, à des tactiques plus militantes, liées parfois avec des mou­vements plus radicaux. Ces mobilisations ont suivi aussi des voies innovantes, leurs acteurs parvenant à tisser des liens avec des associations enracinées dans des communautés locales, critiquant tant le comportement des employeurs que les politiques publiques insuffisantes de re­distribution des revenus. Ce faisant, leur base sociale s’en est trouvée significative­ment élargie.

Au-delà de ces objectifs, on peut se poser la question des orientations stra­tégiques de tels mouvements. Plusieurs options sont envisageables : les travail­leurs à bas salaire peuvent décider de créer de nouveaux syndicats, visant à négocier des standards salariaux pour les secteurs concernés avec les plus impor­tants employeurs. Les organisations syn­dicales peuvent aussi exercer des actions de lobbying pour améliorer et renforcer les lois du travail et de l’emploi (comme l’augmentation du salaire minimum au niveau fédéral, des États ou des muni­cipalités), stratégie prisée traditionnel­lement par l’AFL-CIO. Elles peuvent au contraire décider de maintenir des formes d’organisation assez lâches, ayant recours à diverses formes d’action directe qu’Occupy Wall Street est indéniable­ment parvenu à délégitimer, dans l’espoir de construire un syndicalisme plus large et plus politique, comme mouvement social. Les deux premières options sont assez compatibles avec les orientations traditionnelles, de type « top-down », de l’AFL-CIO et des fédérations syndicales impliquées.

Ces dernières peuvent quant à elles chercher à obtenir des accords de neutralité ou bien l’établissement de normes pour l’ensemble d’une division, visant à faciliter leur implantation dans les entreprises (une stratégie de coopé­ration avec les employeurs poursuivie depuis les années 2000 par le SEIU), ou bien encore œuvrer, à différents niveaux pour obtenir une augmentation du salaire minimum, venant en appui de la récente proposition d’Obama de porter le salaire minimum fédéral à 9 dollars de l’heure ou celle de députés et sénateurs démo­crates de le porter à 10,10 dollars. Celui-ci a en effet vu sa valeur réelle baisser de façon significative, car il n’est ajusté ni à l’évolution de l’inflation ni à celle de la productivité du travail. La troisième option, de type « bottom-up », plonge davan­tage ses racines dans les mouvements de grève des années 1930, qui ont donné naissance au syndicalisme d’industrie et permis de revivifier le mouvement syn­dical américain.

Mais il ne faudrait pas que de telles initiatives aient lieu sans articulation avec les luttes sur les lieux mêmes de travail, car c’est précisé­ment sur les lieux de travail et au sein de communautés locales (parfois ethniques) que peut, autour de revendications spéci­fiques, se construire le sens de la solida­rité, et se mouvoir la force collective en action.

22 avril 2014

 Catherine Sauviat

Sources :

Addonizio M., Kearney C.P. (2012), « Introduction », in Addonizio M., Kearney C.P. (eds.), Education Reform and the Limits of Policy. Lessons from Michigan, WE Upjohn Institute Press Book Chapters, p. 1–7.

Allegretto S., Doussard M., Graham-Squire D., Jacobs K., Thompson D., Thompson J. (2013), Fast Food, Poverty Wages – The Public Costof Low-Wage Jobs in the Fast-Food Industry,UC Berkeley Labor Center, University of Illinois at Urbana-Champaign, October 15. Ashenfelter O.C. (2012), « Comparing Real Wages », NBER WorkingPaper, n° 18006,April.

Debouzy M. (2009), Le monde du travail aux États-Unis : les temps difficiles (1980–2005), Paris, L’Harmattan.

Dee T., Wyckoff J. (2013), « Incentives, Selection, and Teacher Performance : Evidence from IMPACT », NBER Working Paper, n° 19529, October.

Fine J. (2006), Worker Centers – Organizing Communities at the Edge of the Dream, Ithaca, Cornell University Press.

Gupta A. (2013), « The Wal-Mart Working Class », Socialist Register 2014, London, The Merlin Press.

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Presse : The Wall Street Journal, The New York Times, The Washington Post, Labor Notes, In These Times, The Nation, Business Week.

Catherine Sauviat

[1] Dès 2006, l’AFL-CIO s’était rapproché des WC en faisant alliance avec le réseau national des travailleurs journaliers. Aujourd’hui, la fédération et certains de ses syndicats affiliés travaillent de très près avec plusieurs de ces organisations, cherchant à élargir ses alliances et sa base, y compris auprès de non-syndiqués qui partagent les mêmes valeurs.

[2] L’organisation compte aujourd’hui 3,2 millions de membres et soutient de multiples actions en faveur des travailleurs.

[3] Les syndicats des travailleurs de la construction ont refusé l’entrée dans les instances de l’AFLCIO du Sierra Club, une ONG qui s’oppose à certains projets soutenus par eux, pour des raisons environnementales. À l’inverse, le syndicat des travailleurs de l’acier (USW) a su passer une alliance avec cette même ONG, fondée sur la reconnaissance d’intérêts communs entre travailleurs du secteur et activistes environnementaux (Lowell, 2009).

[4] Depuis, LIUNA, Unite Here, UBCJ et UFCW ont réintégré les rangs de l’AFL-CIO, réduisant désormais CTW à trois syndicats.

 

 

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Vers une réédition de 2010 ?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14018 2014-08-04T15:41:58Z 2014-08-04T15:41:58Z Aussitôt élu, le gouvernement Couillard annonce clairement sa position : contrôle de la masse salariale du secteur public et médecine de cheval dans les ministères, en particulier dans le réseau de la santé et de l’éducation. Réponse des centrales syndicales ? Il faut laisser la chance au coureur, indique Jacques Létourneau, président de la CSN [1] ; pas de branle-bas de combat non plus du côté de la FTQ ou de la CSQ. Cela ne laisse pas présager des lendemains qui chantent pour la prochaine négociation. La pente sera dure à remonter pour les salariéEs qui souhaitent améliorer leurs conditions de travail et desserrer l’étau de l’endettement qui les étouffe un peu plus chaque année.

Le 23 juin 2010, les leaders des centrales syndicales bombaient le torse en annonçant la conclusion de l’entente de principe avec le gouvernement Charest sur les matières de table centrale. Ces quatre dernières années, les bilans critiques de cette entente furent publiés à l’extérieur des rangs syndicaux [2] ou dans certains journaux syndicaux locaux [3], les centrales préférant pour leur part que les publications nationales continuent de diffuser la seule analyse concevable à leurs yeux : celle voulant que cette entente fût la meilleure possible dans les circonstances. Aucune autocritique sérieuse n’ayant été faite, tout indique aujourd’hui qu’en 2015 les élites syndicales voudront reproduire ce qu’elles considèrent encore être le soi-disant succès de 2010.

Pourquoi un « succès »? Parce que, plusieurs le diront, les organisations syndicales avaient retrouvé le droit de négocier avec le gouvernement québécois. En 2010, on faisait référence au décret obligeant les travailleurs et les travailleuses du secteur public à accepter une échelle salariale honteuse en 2005. Mais parler de retrouver le droit de négocier n’est que poudre aux yeux puisque l’entente de 2010 n’a jamais amélioré les conditions économiques des travailleurs-ses du secteur public; elle se distinguait à peine des offres patronales initiales.

La raison d’État

Les intentions gouvernementales dévoilées dans la foulée du budget Leitao de juin dernier sont on ne peut plus claires quant à l’ampleur des compressions qui seront imposées aux services publics et à la masse salariale. En décrétant le gel de l’embauche, le gouvernement empêche que 15 000 postes laissés par les départs à la retraite soient comblés. Le président du Conseil du trésor, Martin Coiteux, a de plus annoncé qu’un projet de loi sera déposé cet automne l’autorisant à prendre le plein contrôle de l’embauche dans les réseaux de la santé et de l’éducation. Avec cet outil puissant, Québec se donne les grands moyens pour juguler la croissance de la masse salariale, aux dépens des services publics (par attrition ou par non-renouvellement de contrats, notamment) [4]. Les annonces de suppression de postes se multiplient depuis le dépôt du budget Leitaio, tant dans les commissions scolaires, dans les CSSS et dans d’autres services, réduisant l’aide aux élèves, le soutien aux personnes vulnérables et l’accès aux soins pour les malades. Ces annonces ne sont que les signes avant-coureurs d’un régime-minceur tous azimuts par réduction du nombre d’emplois.

Avec ces politiques d’austérité, le gouvernement Couillard montre aux marchés qu’il se conforme aux dogmes néolibéraux en vigueur. Non seulement met-il le cap sur le déficit zéro, mais aussi assortit-il cet objectif de la poursuite de l’implantation d’une fiscalité régressive : réduction relative de la part fiscale des entreprises, valorisation de la tarification, répugnance à prélever des dividendes sur les ressources ou à augmenter les impôts des plus riches… Tout est fait pour affaiblir les capacités budgétaires de l’État.

La raison de l’appareil syndical

En diffusant aux membres le cahier des demandes de table centrale, en juin, les organisations syndicales ont fait savoir qu’encore une fois l’accent serait mis fortement sur les salaires plutôt que sur le nombre d’emplois du secteur public ou sur les mesures fiscales requises pour sauvegarder ces emplois. Le document publié par le Front commun [5] est explicite à cet égard : la négociation collective ne portera ni sur un plancher d’emplois à l’échelle du secteur public ni sur la création d’emplois. Telle que formulée, la demande du Front commun sert à protéger les salaires des individus qui auront encore un emploi une fois les mesures d’austérité mises en œuvre; la demande syndicale ne vise pas à bloquer ces mesures.

Il faudrait chercher ici à comprendre la raison de l’appareil syndical. L’hypothèse a déjà été posée à l’effet que les mouvements sociaux (incluant le mouvement ouvrier) aient deux options lorsqu’ils sont soumis à une offensive néolibérale : soit les mouvements luttent d’une manière ouverte et radicale au risque même de voir leurs organisations affectées par ces luttes, soit les mouvements s’enlisent dans une logique de reproduction, c’est-à-dire que le fait pour l’organisation de demeurer en place suite aux attaques néolibérales est conçu comme une victoire en soi. Dans ce dernier cas, la lutte n’aura pas été menée, mais les appareils sont demeurés intacts, préservant toutes les ressources dont ils disposaient jusque-là. Depuis plusieurs années, le mouvement syndical a choisi l’option de la reproduction de son appareil.

La culture prédominante en est ainsi venue à bannir peu à peu du vocabulaire syndical les mots suivants : grève générale, combat, épreuve de force, affrontement, bras de fer, antagonisme, confrontation… Les directions syndicales et leur entourage privilégient une représentation douce du syndicalisme du secteur public, insistant sur le fait que les salariéEs se distinguent par leur gentillesse et que de la négo procède essentiellement d’un besoin de reconnaissance de leur part. La nouvelle règle d’or du syndicalisme semble devenir celle-ci : plus les syndicats sont respectueux envers l’employeur et aux yeux de l’opinion publique, meilleur sera le règlement à la table de négociation. Or, l’expérience des dernières négos montre exactement le contraire : la pusillanimité syndicale conduit à un appauvrissement des salariéEs. Les membres voient bien qu’avec le bon ententisme des directions syndicales, leurs conditions de travail se dégradent.

Une analyse tronquée de la situation du secteur privé

Le document présentant les demandes du Front commun déploie de grands efforts à suggérer que le danger actuel dans le secteur public est l’exode des ressources humaines vers le secteur privé. L’argumentation syndicale établit que l’enjeu de la présente négo est de permettre aux salariéEs du secteur public de faire un rattrapage les amenant (peut-on présumer) à rejoindre les conditions de leurs confrères et consœurs du privé. En voici un extrait :

« Nous entrons donc dans une période où les employeurs seront en forte compétition pour attirer la main-d’œuvre dans leur secteur respectif, qu’il soit privé ou public (…). Si le secteur public québécois n’est pas en mesure d’offrir des conditions de travail intéressantes, qui voudra encore travailler dans le secteur public provincial? Sans travailleuses et travailleurs, c’est la pérennité de nos services publics qui est directement menacée. (…) Comme organisations syndicales, nous partageons avec le gouvernement cette responsabilité de nous assurer que les conditions de travail dans le secteur public demeurent attrayantes. Et en ce sens, un sérieux coup de barre doit être donné dès maintenant. Voilà pourquoi nous croyons qu’au cours des prochaines négociations, les (…) objectifs suivants doivent être poursuivis afin d’améliorer les capacités d’attraction et de rétention de la main-d’œuvre du secteur public… » [6]

Au lieu de chercher à faire croire à une pénurie de main-d’œuvre dans le secteur public, pourquoi ne pas donner l’heure juste aux membres à propos de l’affrontement impitoyable qui se joue actuellement dans le secteur privé entre le capital et le travail? Pourquoi ne pas dire aux membres la brutalité des attaques patronales contre le droit à la syndicalisation et contre le droit de négocier? Pourquoi taire l’énorme pression à la baisse des conditions de travail s’exerçant aujourd’hui dans le secteur privé? Pourquoi ne pas clarifier ceci avec les syndiquéEs : le néolibéralisme mène une lutte sans merci contre les salariéEs dans la construction, dans les télécommunications, dans le commerce de détail, dans l’industrie… Et cette pression s’exerce ensuite sur l’État pour qu’il fasse de même avec sa propre masse salariale, afin de soulager le capital.

L’expérience des conflits de travail du secteur privé ces dernières années devrait inciter les apparatchiks syndicaux à communiquer une lecture lucide de la conjoncture actuelle du marché du travail, où ne règne ni plus ni moins que la guerre. Ils devraient avoir le courage de dire franchement aux membres que la seule réponse possible aux mesures d’austérité, c’est de lutter contre celles-ci. Pour de vrai.

Syndicalisme de combat et renouveau syndical

De plus en plus, émergent de la base des analyses et des modes d’organisation contestant les orientations des directions syndicales et proposant un renouvellement des façons de faire. Déjà en 2012, l’expérience des Profs contre la hausse avait indiqué les stimulantes avenues ouvertes par une reprise en main par la base des visées et de l’action syndicales [7]. De nouvelles alliances syndicales populaires sont aussi envisageables et doivent être tentées.

Depuis mars 2014, le réseau Offensive syndicale s’est mis sur pied dans cet esprit [8]. De plus en plus de membres questionnent la stratégie syndicale et voient bien qu’elle ne cherche pas à affronter directement les politiques d’austérité; l’obsession salariale du Front commun ne donne pas aux membres les outils pour contester frontalement la fiscalité régressive, l’élimination d’emplois et la réduction de l’offre de services publics.

En 2012, le succès de la grève des carrés rouges reposait justement sur la capacité du mouvement de proposer à ses membres (et à la société québécoise) deux éléments judicieux. D’abord, un contre-discours mettant en évidence la vacuité des prétentions gouvernementales à l’effet que l’État n’avait plus les moyens de financer les universités et que les étudiantEs devaient faire leur juste part. La demande du Front commun ne parvient aucunement à articuler un tel contre– discours, se contentant de plaider pour l’importance de la rétention du personnel par des hausses de salaire. Ensuite, les carrés rouges visaient la croissance du pouvoir des membres à la base, par des pratiques associatives horizontales, la démocratie directe, ainsi qu’une grande perméabilité à la créativité et à la spontanéité, grâce aux réseaux sociaux et aux initiatives citoyennes. Malheureusement, les centrales restent fortement attachées à leur conception verticale et dirigiste du syndicalisme.

De la part des appareils syndicaux, il n’y a actuellement aucune préparation des membres à l’éventualité d’affronter une loi spéciale; au contraire, l’ambition syndicale est d’éviter celle-ci, quel qu’en soit le prix. À la limite, les directions syndicales pourraient vouloir signer des ententes qui tout à la fois respectent les cibles budgétaires du gouvernement (déficit zéro), cautionnent la réduction de la taille de l’État et prévoient des hausses de salaire pour les employéEs restantEs.

Voilà où peut mener la conception corporatiste des négos.

Il est possible d’éviter une telle issue en exposant clairement les enjeux aux membres et à la population. En outre, les débats doivent se faire en assemblée générale afin de soupeser d’autres options concernant les demandes de table centrale, comme le maintien du niveau des services publics, par une taxe sur le capital notamment, et par l’augmentation du nombre d’emplois dans ces services. Une telle stratégie alternative ouvre la porte à des moyens d’action menés conjointement avec des organismes ayant à cœur une véritable défense des services à la population. Par exemple, pourquoi le mouvement syndical n’inviterait-il pas ces organismes et les réseaux citoyens à tenir avec lui des États généraux sur l’avenir du secteur public, dans le cadre d’une lutte globale contre les mesures d’austérité? Cessons de mener en vase clos la négo du secteur public; donnons-lui de l’oxygène, pour qu’elle reprenne enfin son souffle!

Philippe Boudreau René Charest

Militants syndicaux

Les auteurs sont salariés du secteur public et membres de la CSN.

 

[1] Martine Letarte, « Une chance à Couillard, mobilisation contre Harper », Le Devoir, 26 avril 2014, p. G-2.

[2] Voir en outre : Jean-Marc Piotte & Yvan Perrier, « Front commun : des négociations historiques? », L’état du Québec 2011, Montréal, Boréal, 2011, p. 242–247; François Cyr et André Vincent, « Le syndicalisme québécois : un mouvement social en panne sèche? », Nouveaux Cahiers du socialisme, #5, printemps 2011, p. 233–237; Benoit Renaud, Bernard Rioux, Mark-David Mandel, Michèle St-Denis, Marjolaine Goudreau, Benoit Lacoursière, Marie-Eve Montfette et al., « Pourquoi il faut rejeter l’entente avec le Front commun », La Presse, 10 août 2010.

[3] Pensons notamment à : Pierre Fontaine, « Pourquoi il faut rejeter l’entente de principe [http://www.sechum.org/2010/09/pourquoi-il-faut-rejeter-l%E2%80%99entente-de-principe/] », SECHUM, 1er septembre 2010.

[4] Tommy Chouinard, « Gel des effectifs : négociations corsées en vue », La Presse, 5 juin 2014.

[5] Front commun (CSN, SISP, FTQ), Assurer la pérennité de nos services publics [http://seeclg.files.wordpress.com/2013/09/consultationfrontcommun.pdf], printemps 2014, 17 p.

[6] Front commun (CSN, SISP, FTQ), Assurer la pérennité de nos services publics [http://seeclg.files.wordpress.com/2013/09/consultationfrontcommun.pdf], p. 5–6.

[7] Philippe de Grosbois et Anne-Marie Le Saux, Profs contre la hausse : le renouvellement de l’action politique enseignante [http://www.ababord.org/spip.php?article1517], À Bâbord!, #46, octobre-novembre 2012.

[8] Voir Léa Fontaine, Offensive syndicale — Un réseau militant et combattif, À bâbord!, no 55, été 2014.

 

 

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Martin Joset <![CDATA[Le droit à l’emploi]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14013 2014-08-02T17:15:08Z 2014-08-02T17:15:08Z Depuis plusieurs années, toute une série de courants et d’auteurs font de l’exigence d’un revenu universel le fondement incontournable d’un projet d’émancipation sociale. Reprenant à leur compte les thèses sur la fin du travail, ils considèrent que le plein emploi est hors d’atteinte. Or, cette théorie ne correspond pas à la réalité et les projets de revenu universel sont au mieux ambigus. Une véritable démarche de transformation sociale doit au contraire être fondée sur l’affirmation du droit à l’emploi, une réduction massive du temps de travail et une extension du champ de la gratuité pour la satisfaction des besoins sociaux.

 

Fin du travail?

 

Les thèses sur la fin du travail reposent sur l’idée que les gains de productivité seraient tellement élevés qu’il n’y aurait plus de travail pour tout le monde. La montée du chômage de masse semble suffire à la démonstration. Il s’agit d’une représentation qui ne correspond pas à la réalité. Le chômage a au contraire augmenté alors même que les gains de productivité ralentissaient. La cause en est une insuffisante réduction de la durée du travail. Mais si l’on considère, à tort, que les gains de productivité se traduisent mécaniquement par une augmentation du chômage, alors on arrive logiquement à cette conclusion : le plein emploi est hors d’atteinte et il faut lui substituer un autre objectif. Or ce discours se déploie dans des associations patronales comme le Centre des Jeunes Dirigeants d’entreprise, qui opposent à la logique de l’emploi salarié une « logique de l’activité » fondée sur «  l’intuition qu’il n’est aucun plan anti-chômage qui puisse permettre aux entreprises d’assurer le retour au plein emploi dans notre société[1]. »

Cette distinction entre emploi et activité recouvre en partie celle qu’André Gorz établit entre « travail hétéronome » et « travail autonome[2] ». La sphère de l’hétéronomie, selon Gorz, regroupe les activités des individus apparaissant comme des fonctions coordonnées de l’extérieur par une organisation préétablie.

Au contraire, l’autonomie est celle de la libre activité. Entre les deux, il existe une frontière infranchissable qui renvoie à un postulat que Gorz a ramassé en une formule lapidaire : «  contrairement à ce que pensait Marx, il est impossible que l’individu coïncide totalement avec son être social[3] ». L’émancipation du travail dans le travail est donc une utopie hors d’atteinte et ce fatalisme se fonde sur une séparation absolue entre travail et hors travail.

Le travail salarié est un rapport d’exploitation, de domination et d’aliénation et certaines de ses formes, y compris les plus « modernes », confinent à l’esclavage. Mais c’est en même temps un mode de reconnaissance sociale et un espace de réalisation. Ces deux facettes sont inégalement présentes dans les situations concrètes, mais aucune n’en est jamais absente, et c’est pourquoi on ne peut pas les considérer comme strictement séparées. Dans Souffrance en France, Christophe Dejours dresse un parallèle entre l’organisation capitaliste du travail et celle d’un camp de concentration[4]. Il montre aussi qu’une grande partie des souffrances au travail ne proviennent pas tant de la situation de dépendance elle-même mais du déchirement qu’elle implique par rapport à une aspiration profonde à trouver plaisir et dignité dans son travail. D’autres études parlent de l’« implication paradoxale » des salariés qui ne sont pas mus seulement par le « bâton » (sanctions de tous ordres, menace du chômage) mais aussi par la « carotte » de la reconnaissance par leurs pairs et de la satisfaction tirée du « bel ouvrage ».

La perte de l’emploi et l’éloignement croissant à l’égard du travail conduisent à un sentiment d’inutilité sociale chez ceux qui font partie de ce que Robert Castel appelle les « surnuméraires[5] ». Seule une frange dispose de la force nécessaire pour utiliser cette situation afin de se réaliser autrement. Mais la majorité des chômeurs aspire à retrouver un emploi, et une bonne proportion d’entre eux y sont disposés, même si les emplois auxquels ils accèdent sont particulièrement précaires et ne leur procurent pas toujours un revenu supérieur aux allocations auxquelles ils peuvent prétendre. Enfin, le développement de l’activité des femmes est un autre symptôme de cette aspiration contradictoire. Il a continué malgré la montée du chômage et en dépit des discriminations auxquelles se heurtent les femmes au travail. Toute vision unilatérale est donc fausse, et il faut renvoyer dos à dos les allégories du travail d’une certaine tradition marxiste (version stalinienne) et les hymnes à la libération en dehors du travail théorisés notamment par André Gorz.

 

Capitalisme cognitif?

 

Le courant « négriste[6] » appelle « capitalisme cognitif » la forme contemporaine du capitalisme, qui succéderait au capitalisme marchand et au capitalisme industriel[7]. Cette nouvelle phase correspondrait à la révolution des « nouvelles technologies de l’information et de la communication » qui transformeraient le travail et l’ensemble du système économique et social. Il serait caractérisé par « une nouvelle figure hégémonique du travail, marquée par son caractère de plus en plus intellectuel et immatériel[8] ».

Les transformations techniques existent indéniablement mais elles ne conduisent pas à une montée en puissance du modèle cognitif qui suffirait à supplanter à terme le modèle actuellement dominant. La réalité est différente : les contraintes que subissent les travailleurs n’ont jamais été aussi pesantes, et les nouvelles technologies sont mises à profit pour exercer un contrôle de plus en plus étroit et individualisé. Le postulat essentiel, selon lequel on assisterait à une « dissolution des lignes de partages entre capital et travail homogène ou entre qualifiés et non qualifiés » n’a donc aucun fondement empirique.

Le capitalisme contemporain se caractérise en réalité par une dualité dans la dynamique de l’emploi. Les effectifs employés croissent par les deux bouts : d’un côté, les effectifs des « travailleurs cognitifs » augmentent rapidement, mais la masse des emplois créés se retrouve dans les emplois peu qualifiés du commerce et des services aux personnes. Cette structure est particulièrement nette aux États-Unis. L’étude concrète du capitalisme contemporain montre qu’il est indissociablement néo-taylorien et « cognitif[9] ». A l’échelle mondiale, c’est même la figure de l’exploité classique qui domine et, dans les pays avancés, la mobilisation par le capital du savoir des salariés s’accompagne d’un retour aux formes les plus classiques d’exploitation, avec intensification du travail et même allongement de sa durée.

On ne voit pas ce que cette thèse pourrait apporter à la compréhension de la crise actuelle. La « valeur-savoir » n’existe tout simplement pas dans le champ des rapports sociaux capitalistes : le capitalisme intègre le savoir des travailleurs à sa puissance productive, comme il l’a toujours fait : la loi de la valeur continue à jouer, avec une brutalité et une extension renouvelée «  grâce » à la marchandisation mondialisée. C’est le fondement d’une crise systémique sans précédent, et non l’ouverture d’une nouvelle phase. Enfin, la montée des revenus financiers s’explique par une augmentation de l’exploitation et une captation de plus-value, et non par la découverte d’une nouvelle manière de mettre en valeur le capital. Les élaborations du courant négriste ne fournissent aucune clé à sa compréhension. Sur le plan pratique, ce courant avance trois revendications qui font office de programme : citoyenneté globale, revenu minimum universel et réappropriation des nouveaux moyens de production. Mais ces mots d’ordre oscillent, selon Slavoj Zizek, « entre la vacuité formelle et la radicalisation impossible[10] ». Au niveau militant, cette approche a nourri depuis plusieurs années un courant qui cherche à opposer, au sein des mouvements de chômeurs et de précaires, la lutte pour le droit à l’emploi, considérée comme « travailliste », et la bonne revendication : celle d’un revenu universel.

 

Le revenu universel

 

Les thèses sur la fin du travail conduisent logiquement à l’idée que le revenu doit être dissocié de l’emploi. Mais, comme c’est le travail qui crée la richesse ensuite distribuée sous forme de revenus, la question se pose : comment vont s’articuler la répartition du revenu et celle du travail social? Or, les tenants d’un revenu garanti inconditionnel n’y répondent pas.

S’il n’existe aucune contrepartie à ce revenu et que son niveau est décent, alors une fraction de la population décidera de ne pas travailler à moins de postuler un degré de conscience sociale qui ne peut être qu’un aboutissement souhaitable mais qu’il serait dangereux de poser en préalable. Pour convaincre une partie des bénéficiaires du revenu garanti de travailler, il faudra leur offrir une rémunération plus élevée. Et, de toute manière, il faut se demander quel mécanisme social permettra alors de désigner ceux qui doivent occuper ces statuts? Qui en décidera? Les propriétaires privés du capital, les collectifs de citoyens, une délibération d’ensemble de la société? Si on ne répond pas, on admet qu’une société dualiste est inéluctable, avec, d’un côté, les exclus du travail touchant le revenu garanti et, de l’autre, une couche de salariés disposant d’un emploi et à ce titre d’un revenu supérieur. Dans une telle société, tout nouveau gain de productivité aurait pour effet de réduire le nombre d’emplois et ne ferait qu’aggraver ce dualisme. Dans une société du temps libre, au contraire, les gains de productivité seraient affectés en priorité à la réduction du temps de travail selon le principe « travailler moins pour travailler tous » qui fonde une société égalitaire. La revendication d’un emploi pour tous est donc la seule base possible d’un socialisme démocratique fondée sur un principe d’échange généralisé entre la société et l’individu : l’apport de l’individu à la société fonde la réalité des droits dont il dispose.

Un débat similaire porte sur la revendication d’un revenu garanti égal à celui du salaire minimum.

Elle soulève cette objection : si on avait la garantie de recevoir le salaire minimum sans travailler, plus personne n’accepterait d’occuper un emploi à ce niveau de rémunération. La seule réponse consiste à dire que les employeurs seraient obligés d’offrir des salaires plus attractifs. Mais cela revient à admettre qu’un différentiel est difficilement évitable : il est donc contradictoire de revendiquer un revenu garanti égal au salaire minimum si on pense qu’aucun salarié n’accepterait dans ces conditions de travailler. La revendication logique devrait définir un niveau de salaire minimum auquel serait indexé (par exemple à 75 %) un niveau de revenu garanti.

Il faut en tout état de cause expliquer d’où provient ce fameux revenu garanti, comment il est financé.

Les partisans du revenu universel ne peuvent pas récuser cette demande en se réfugiant dans un utopisme flou, parce que le niveau de ce revenu est ce qui distingue les projets néolibéraux (un revenu minimum comme « filet de sécurité ») et les projets alternatifs. Si le niveau du revenu est suffisamment élevé pour n’être pas une simple aumône, il faut alors dire quelle est la répartition du revenu compatible avec cette garantie de revenu.

Or, on trouve peu de réponses à cette question pourtant légitime, à l’exception des calculs proposés par René Passet dans L’illusion néolibérale[11]. Sa proposition était que tout Français adulte puisse bénéficier d’une allocation annuelle égale au seuil de pauvreté. À l’époque, cette allocation était évaluée à 500 euros par mois, ce qui représenterait aujourd’hui, compte tenu de l’inflation, un peu moins de 600 euros : c’est peu! Le montant total représentait environ un quart du PIB. Pour financer cette somme, il proposait de recycler et de supprimer les allocations de maternité-famille, emploi, vieillesse-survie, etc. Cela permettrait de couvrir environ les trois quarts des sommes à trouver, et le reste pourrait être étalé dans le temps en redistribuant la nouvelle valeur créée par la croissance.

Ce projet est profondément critiquable. D’abord, la réponse consistant à dire « on étale dans le temps » fait tomber la muraille de Chine que l’on prétendait établir entre la version «  subversive » du revenu garanti et une version néolibérale. À ce compte-là, la prime pour l’emploi pourrait être considérée comme un premier pas vers un revenu universel. Or, il s’agit en réalité d’un dispositif pervers qui revient à admettre le discours patronal sur le montant « excessif » des bas salaires et à renvoyer sur l’État la responsabilité de « compléter » des salaires insuffisants pour vivre. C’est, avec les allégements de cotisations sociales, le meilleur moyen de tirer vers le bas toute la hiérarchie salariale.

Mais c’est surtout le recyclage des revenus sociaux qui n’est pas acceptable. Le droit à un revenu garanti s’échangerait en effet contre la suppression de pans entiers de la sécurité sociale (chômage, allocations familiales et retraites). Il équivaudrait à un énorme transfert au détriment des retraités et des chômeurs : après la réforme, toutes les pensions et les allocations chômage se situeraient au niveau du seuil de pauvreté. Les retraités, qui reçoivent aujourd’hui environ 13 % du PIB, ne toucheraient plus que l’allocation universelle, et leur pension serait en moyenne divisée par deux. On voit mal comment un tel projet pourrait être repris en compte par le mouvement social, tant il se situe aux antipodes des aspirations portées par les mobilisations récentes. Au total, il s’agit au fond de répartir différemment la même masse salariale globale (cotisations incluses) sans que soit remis en cause le partage entre salaires et profits.

Enfin la place des femmes dans tous ces projets est ambiguë. En réalité, la question du droit à l’emploi des femmes fait apparaître de manière sensible les contradictions des thèses sur le revenu garanti. Si le travail salarié n’est rien d’autre qu’un esclavage, alors les femmes devraient d’abord se féliciter d’en être écartées et exiger ensuite un revenu garanti comme contrepartie de leur activité sociale. Mais comment ne pas voir que ce raisonnement heurte de plein front les aspirations égalitaires des femmes en matière d’emploi? Leur verser une allocation pour qu’elles ne travaillent pas, voilà un projet qui n’est pas spécialement progressiste[12].

Fondamentalement, les projets de revenu universel reposent sur un flou absolu quant à cette question de bon sens : d’où vient la richesse ainsi distribuée? Encore une fois, cette question n’est pas celle d’un économiste rabat-joie, car les rares réponses disponibles, comme on vient de le voir, débouchent sur des arrangements sociaux inacceptables.

Cela n’implique en aucune manière d’abandonner la revendication d’un revenu décent, ni de mésestimer l’urgence d’une augmentation des minima sociaux visant à assurer aux chômeurs et aux précaires une telle garantie. Mais cela n’implique pas d’ériger l’allocation universelle en colonne vertébrale d’un projet alternatif, et la lutte des chômeurs ne confère pas une légitimité supérieure à cette perspective, à moins de nier l’aspiration en faveur du droit à l’emploi dont elle est porteuse. En déconsidérant l’exigence du retour à un nouveau plein emploi assimilé à l’emploi précaire forcé, cette posture fait obstacle à l’émergence d’un projet global unifiant l’ensemble des travailleurs, salariés ou chômeurs.

Enfin, le grand point faible des projets de revenu universel est qu’ils visent à étendre le champ de la marchandise, puisqu’ils proposent un revenu sous forme monétaire. Ce point de vue équivaut à une véritable désocialisation. Tout progrès social passe par un degré de socialisation accru : les fameux « prélèvements obligatoires » qui constituent la cible des néolibéraux recouvrent par exemple l’éducation et la santé, en principe gratuites. Un projet progressiste viserait au contraire à étendre le champ de la gratuité, à élargir les droits sociaux garantis sous forme de mise à disposition des services correspondants. Les tenants du revenu universel proposent aux « multitudes » de faire marche arrière, avec l’instauration d’un revenu monétaire et individualisé, et cette perspective se substitue de fait à la mobilisation pour une réduction radicale du temps de travail. La reconnaissance effective des droits sociaux passe par la mise à disposition de manière gratuite de biens communs, comme la santé, et non par la distribution de revenus qui s’y substitueraient.

 

De la nécessité à la liberté

 

Être exploité, contraint à un travail aliéné, ne serait-ce que deux heures par jour, c’est être asservi le reste du temps. Tout projet d’abandonner à ses maîtres la sphère du travail salarié pour se libérer en dehors du travail, est par conséquent un mirage. Le temps libéré ne peut devenir un temps libre que si sa logique réussit à contaminer l’organisation du travail dans tous ses aspects. Ni les chômeurs, ni les précaires ne sont plus libres parce qu’ils sont moins longtemps salariés que les autres travailleurs. Marx faisait de la réduction de la journée de travail la « condition essentielle » de l’épanouissement. Mais celle-ci ne saurait acquérir un contenu émancipateur que si le temps de travail est lui-même libéré du joug capitaliste.

Le combat pour une réduction massive du temps de travail s’oppose frontalement au capitalisme contemporain qui fonctionne plus que jamais à la régression sociale. Aujourd’hui une répartition égalitaire des heures de travail conduirait à une durée hebdomadaire de l’ordre de 30 heures, qui pourrait baisser encore par suppression des emplois inutiles rendus nécessaires par la non gratuité des services publics ou par la croissance des dépenses liées à une concurrence improductive. Le niveau de vie serait amélioré par l’extension des droits sociaux (emploi, santé, logement, etc.) assurée par un financement socialisé (gratuité ou quasi gratuité).

La réduction du temps de travail et l’interdiction des licenciements posent la question d’une démarchandisation de la force de travail qui se heurte à deux obstacles : la répartition des richesses et le droit de propriété. Sa mise en œuvre passe par une contestation pratique des rapports sociaux, à l’intérieur même des entreprises, sous forme d’un contrôle exercé par les salariés sur les embauches, les conditions et l’organisation du travail. Elle s’appuie aussi sur la garantie de ressources des travailleurs et la continuité du revenu, qui implique un changement radical dans la distribution des richesses produites. Il s’agit d’articuler la libération et la transformation du travail, plutôt que d’opposer la revendication d’un revenu garanti à celle du nouveau plein emploi.

La démarche stratégique pourrait être la suivante :

  • affirmation conjointe du droit à l’emploi et à la continuité de revenu ;
  • contestation de l’actuelle répartition des richesses ;
  • exigence d’une baisse du temps de travail avec embauches proportionnelles : contrôle sur l’embauche ;
  • refus du pouvoir patronal sur l’emploi et les conditions de travail ;
  • démarchandisation de la force de travail ;
  • remise en cause de la propriété privée.

L’enclenchement d’un tel schéma passe par la recherche de formes d’organisation prenant en compte les facteurs de fractionnement du salariat (salariés/chômeurs, grosses boîtes/sous-traitants, public/privé, hommes/femmes, mise en concurrence des salariés à travers la mondialisation). Pour avancer vers le plein emploi, il faut imposer aux patrons une norme de réduction du temps de travail, le contrôle sur les embauches, les cadences et les horaires, autrement dit enclencher un processus de dépérissement du marché du travail et de socialisation de l’emploi. La lutte pour l’abolition du chômage tend alors à se transformer en un mouvement d’abolition pratique du salariat.

 

 

1 Centre des Jeunes Dirigeants d’entreprise, « L’illusion du plein emploi », Futuribles, n° 183, janvier 1994.

[2] André Gorz, Métamorphoses du travail. Quête du sens, Paris, Galilée, 1988.

[3] André Gorz, Adieux au prolétariat, Paris, Le Seuil, 1981.

[4] Christophe Dejours, Souffrance en France, Paris, Le Seuil, 1998.

[5] Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard, 1995.

[6] Michael Hardt et Antonio Negri, Empire, Paris, Exils, 2000. Pour une lecture critique, voir Daniel Bensaïd, « Plèbes, classes, multitudes: critique de Hardt et Negri » dans Une radicalité joyeusement mélancolique, Paris, Textuel, 2010.

[7] Michel Husson, « Sommes-nous entrés dans le capitalisme cognitif? », Critique communiste, n°169–170.

[8] Claudio Vercellone (dir.), Sommes-nous sortis du capitalisme industriel?, Paris, La Dispute, 2003.

[9] Thomas Coutrot, Critique de l’organisation du travail, Paris, La découverte, 2002.

[10] Slavoj Zizek, « Have Michael Hardt and Antonio Negri Rewritten the Communist Manifesto For the Twenty-First Century? », Rethinking Marxism, n° 3/4, 2001.

[11] René Passet, L’illusion néolibérale, Paris, Fayard, 2000.

[12] Anne Eydoux et Rachel Silvera, « De l’allocation universelle au salaire maternel, il n’y a qu’un pas à ne pas franchir », dans Le bel avenir du contrat de travail : alternatives au social-libéralisme, Paris, Syros, 2000.

 

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Martin Joset <![CDATA[Fermeture de bibliothèques et censure de la recherche : en s’attaquant à son patrimoine, le Canada vise l’environnement]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13996 2014-08-05T13:50:07Z 2014-07-30T11:49:50Z Le gouvernement canadien s’est mis l’ensemble de sa communauté de chercheurs à dos. Accusé de détruire son patrimoine scientifique par le démantèlement sauvage de bibliothèques de référence en matière d’environnement marin, de fermer des laboratoires et de censurer ses scientifiques, il semblerait qu’en coulisses, ce soient 20 ans d’une politique environnementale mondialement reconnue qu’il aurait dans sa ligne de mire.

Sept établissements sur les onze bibliothèques canadiennes dédiées aux ouvrages scientifiques spécialisés dans la vie marine ont été fermées depuis le printemps dernier dans un quasi-anonymat. Pourtant, cela fait des mois que les scientifiques du pays s’en émeuvent.

Depuis cinq ans maintenant, le gouvernement conservateur de Stephen Harper, avec en première ligne la ministre des Pêches et Océans Gail Shea, s’est mis à dos l’ensemble de la communauté des chercheurs l’accusant de démanteler sauvagement son patrimoine scientifique.

 

Charge superflue

 

La raison? Porté au pouvoir en 2006 avec la promesse de faire réaliser des économies drastiques à l’État canadien, le gouvernement de Stephen Harper estime que maintenir l’activité des onze bibliothèques scientifiques de Pêches et Océans Canada (agence fédérale chargée des affaires maritimes) constituerait une charge superflue.

Comme le rappelle l’AFP, cette accumulation d’une riche et rare collection d’ouvrages scientifiques spécialisés dans la vie marine tient au fait qu’il s’agit de l’unique pays de la planète à être bordé par trois océans : l’Arctique, l’Atlantique et le Pacifique.

Mais pour Gail Shea, qui réagissait cette semaine à la polémique, enfin relayée dans les médias internationaux, seulement « 5 à 12 personnes extérieures au ministère visitent nos 11 bibliothèques chaque année ». Selon elle, plus de 86 % des visiteurs seraient des fonctionnaires. Le Monde a chiffré l’économie attendue par la fermeture des sept bibliothèques, entamée en avril dernier, à près de 430 000 dollars canadiens (soit 290 000 euros) pour 2014–2015.

 

Scènes de pillage

 

272_1_actu_Canada_CJOL’émoi de la communauté scientifique tient en plusieurs points : d’abord, le démantèlement des différentes bibliothèques aurait été réalisé dans la plus totale anarchie : destruction de matériel, scènes de pillage, conteneurs de décharge remplis de milliers de documents prélevés sur les fonds des établissements sans en informer le personnel… Si le gouvernement assure que seuls les documents présents en double exemplaire n’ont pas été conservés et que le reste sera numérisé, la communauté des chercheurs dément ces affirmations et crie au « livricide ».

La photo ci-contre n’est ni créditée ni datée; pourtant, des employés de l’Institut Maurice-Lamontagne affirment l’avoir prise à l’été 2013 dans la cour de l’établissement.

De plus, la fermeture possible de la bibliothèque de l’Institut Maurice-Lamontagne (annoncée pour octobre dernier, mais toujours [irréalisée]), composée de 61 000 livres traitant du domaine maritime dans les deux langues officielles est le seul établissement qui dessert la communauté scientifique francophone du pays.

 

Censure des scientifiques

 

Surtout, pour certains scientifiques, les données du problème seraient bien plus idéologiques. Le chercheur à l’Institut océanographique international d’Halifax Peter Wells, estime que l’excuse de l’économie budgétaire serait un faux prétexte. Selon lui, « le gouvernement n’aime pas les données scientifiques portant sur les questions environnementales ». Il affirme même qu’une sorte de censure empêcherait les scientifiques du gouvernement de s’exprimer publiquement.

Des programmes entiers de recherche auraient d’ailleurs été fermés parallèlement aux bibliothèques scientifiques, obligeant de nombreux chercheurs à s’expatrier pour poursuivre leurs travaux.

Pour beaucoup d’universitaires, ces mesures seraient liées au retrait du gouvernement de Stephen Harper du protocole de Kyoto en 2012, que le Canada avait pourtant signé. Plusieurs élus conservateurs auraient même, selon l’AFP, remis en question à plusieurs reprises la réalité du réchauffement climatique de la planète.

Parlant d’une dérive de « pétrodictature », le biologiste Daniel Pauly a confié au Monde que des laboratoires d’écotoxologie seraient fermés « pour éviter que des découvertes gênantes ne soient faites sur l’exploitation des hydrocarbures ».

Rappelons que la politique environnementale canadienne avait pourtant de quoi s’enorgueillir de normes et de réalisations scientifiques mondialement reconnues, entamées il y a 20 ans par le ministre Jean Charest, en 1992, initiateur du Plan vert canadien.

 

 

archimag.com, 10 janvier 2014

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Martin Joset <![CDATA[L’ONU annonce une crise alimentaire mondiale pour 2013]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13978 2014-07-29T14:40:10Z 2014-07-28T11:39:46Z © C. Magdelaine / notre-planete.info

© C. Magdelaine / notre-planete.info

L’ONU met en garde la communauté internationale contre l’imminence d’une crise alimentaire globale pour l’an prochain qui commence dans… un mois ! The Guardian est le premier quotidien britannique à divulguer l’atterrante nouvelle. Cette famine sera induite par un indice incontournable, celui des réserves mondiales de céréales qui ont atteint des niveaux de production dangereusement bas.

Une crise dans la crise, la famine pour certains, la déroute pour d’autres, la spéculation pour quelques-uns : c’est bien le début de la vie invivable qui sera celle d’une humanité trop nombreuse sur une planète exsangue et soumise au chaos climatique. 2050 : il y aura plus à souffrir qu’à choisir.

La sécheresse qui a sévi cet été aux États-Unis – la pire depuis plus d’un demi-siècle – n’est pas étrangère à la menace de prochaines restrictions alimentaires, lesquelles feront les choux gras des maîtres chanteurs de la finance en matière d’opportunisme et de spéculation. Cette sécheresse nord-américaine et le grave déficit en pluies qui a touché la Russie et toute la région de la mer Noire ont déjà favorisé un emballement des cours du maïs et du soja. Cette hausse des denrées alimentaires de première nécessité engendrera très probablement des troubles et des conflits armés dans plusieurs contrées du monde, celles les plus sensibles en matière de souveraineté alimentaire, avertit encore l’ONU.

« Les réserves mondiales de céréales sont si dangereusement basses que les phénomènes météorologiques les plus extrêmes des États-Unis ou d’autres pays exportateurs d’aliments pourraient déclencher une crise alimentaire majeure au cours de l’année prochaine ». Ce niveau n’avait jamais été aussi bas depuis 1974, a indiqué Abdolreza Abbassian, économiste senior de la FAO, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture.

« Nous avons moins produit que ce que nous consommons. C’est pourquoi les stocks sont en cours diminuent ». « Les approvisionnements et les réserves à travers le monde sont à un niveau très bas, ce qui ne laissera aucune place pour les imprévus l’année prochaine », a déclaré encore Abdolreza Abbassian. Par ailleurs, la FAO avertit qu’en 2012, plus de 870 millions de personnes ont souffert de la faim dans le Monde. Au Moyen-Orient et en Afrique, la crise alimentaire s’est déjà aggravée considérablement.

Selon l’avis éclairé de Lester Brown, président du Earth Policy Institute : « On ne peut plus se fier au climat et la demande en nourriture croît tellement vite que la rupture est inévitable, à moins que des mesures urgentes ne soient prises immédiatement »; « Les pénuries alimentaires ont détruit des civilisations antérieures. Nous sommes sur la même voie. Chaque pays devra maintenant se débrouiller par lui-même. Le monde vit chaque année comme s’il s’agissait de la dernière », écrit Lester Brown dans son nouveau livre Full Planet, Empty Plates: The New Geopolitics of Food Scarcity.

Encore une fois et sur un taux plus prononcé, le monde a vécu à crédit comme si la planète était rechargeable et comme si nous pouvions surexploiter les ressources sur un taux usuraire. En effet et pour la sixième fois en onze ans, le monde a encore consommé plus d’aliments qu’il n’en a produit, principalement en raison des conditions météorologiques extrêmes qui ont sévi dans les grands pays exportateurs d’aliments. Oxfam a déclaré la semaine dernière que les prix des denrées de base, notamment le blé et le maïs, pourraient doubler dans les vingt prochaines années, entrainant des conséquences désastreuses pour les populations surnuméraires et démunies qui consacrent la part la plus importante de leurs revenus au budget alimentaire.

« Nous entrons dans une nouvelle ère de hausse continue des prix alimentaires et la faim dans le monde va se propager ». « La géopolitique de la nourriture éclipse maintenant la géopolitique du pétrole », explique encore Brown qui conclut de la sorte : « Les menaces les plus urgentes de ce siècle sont le changement climatique, la croissance démographique, la pénurie d’eau et la hausse des prix des aliments ».

Selon Jean Ziegler, vice-président du Comité des droits de l’Homme des Nations unies, tel est le terrible portrait de la faim dans le monde : un enfant meurt de faim toutes les cinq secondes; ce sont au total 57 000 personnes qui meurent de sous-alimentation chaque jour; il y a aujourd’hui un milliard d’êtres humains qui souffrent de ce mal; sur les 70 millions de personnes qui meurent chaque année, 28 millions, soit près de la moitié, décèdent de la faim ou de ses complications; le continent asiatique est le plus concerné en terme de quantité : 650 millions de personnes sont touchées par la faim; en Inde, 450 millions d’habitants sont gravement sous-alimentés sur 1,3 milliard d’habitants; en termes de proportion à la population, c’est l’Afrique qui est le plus atteint par ce mal avec 37,2 % de la population continentale.

Cette situation s’explique par le système capitaliste qui régit le monde. La spéculation sur les produits de bases (riz, blé et maïs) dans les bourses agricoles fait grimper leurs prix, jusqu’à 61 % pour le maïs et 93 % pour le riz. Au final, les spéculateurs font des profits astronomiques et les plus démunis ne peuvent plus se procurer ces produits, devenus trop onéreux.

Pour limiter les dégâts et jouer les prolongations d’une humanité déjà victime de sa surpopulation, il faudrait mettre un terme au dumping agricole, abolir la dette extérieure et interdire la spéculation sur les produits de base.

Tout au contraire et depuis ces derniers temps, des firmes transnationales investissent dans les pays les plus pauvres en privant les paysans des terres fertiles qui sont celles de l’agriculture vivrière, donc d’une certaine indépendance alimentaire familiale.

Au vu de ce qui nous attend, il n’est pas exagéré de penser que la meilleure façon d’aimer les enfants est désormais de ne plus en faire.

 

 

notre-planete.info, 15 novembre 2012

 

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Martin Joset <![CDATA[Accord de libre-échange Canada-Union européenne : Un débat démocratique est nécessaire]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13966 2014-07-24T01:33:55Z 2014-07-26T11:25:03Z Texte intégral d’une lettre ouverte cosignée par une vingtaine de signataires dont ATTAC-Québec, publiée en versions abrégées dans Le Devoir et La Presse le 28 octobre 2013.

Les élections fédérales de 1988 semblent tellement loin aujourd’hui que nous avons oublié qu’elles avaient porté essentiellement sur la signature de l’Accord de libre-échange Canada – États-Unis (ALÉ). Est-il révolu ce temps où la signature d’un accord international de cette ampleur constituait un enjeu de société majeur? C’est ce que les gouvernements Harper et Marois voudraient nous faire croire alors que l’Accord économique et commercial global (AÉCG) entre le Canada et l’Union européenne (UE) est l’accord ayant la plus grande portée politique et économique que nous ayons envisagé depuis ce fameux ALÉ.

Mais la population canadienne et québécoise n’en sait pas grand-chose et nos gouvernements ne semblent pas vouloir qu’elle en sache plus, ni qu’elle puisse en débattre de manière informée. Le profond secret entourant cet accord est inacceptable et il est, malheureusement, proportionnel aux efforts de propagande du gouvernement Harper. Vendredi dernier, en signant une entente de principe, Stephen Harper et le président de la Commission européenne José Manuel Barroso n’avaient rien d’autre à offrir que deux brefs paragraphes de louanges et aucun texte finalisé.

C’est pourquoi nous nous levons aujourd’hui pour demander le respect d’un minimum de démocratie. Nous demandons que le texte de l’AÉCG soit rendu public et accessible au débat parlementaire dès maintenant. Nous demandons que les règles d’adoption des accords commerciaux internationaux, trop contraignantes et antidémocratiques, soient modifiées afin de permettre un débat de société sur les différents éléments de cet accord. Vingt-et-un jours au Parlement canadien sans possibilité d’amendement, et deux heures à l’Assemblée nationale du Québec, sont nettement insuffisants.

Le gouvernement Harper parle des négociations les plus transparentes jamais vues, mais si ce n’était de certains textes coulés, nous n’en saurions à peu près rien. Et c’est une autre fuite, cette fois ébruitée de façon stratégique par le négociateur Pierre-Marc Johnson lui-même pour soutirer au fédéral une vague promesse de compensation, qui nous a permis d’apprendre que les producteurs fromagers du Québec seraient les premières victimes des tractations de dernière minute, et que par ricochet l’un des piliers du système de gestion de l’offre serait ébranlé par une importation massive de fromages européens.

 

Ouvrir des portes ouvertes

 

Les avantages de l’accord sont loin d’être évidents. D’une part, depuis 1994, les entreprises canadiennes ont déjà accès aux marchés publics sous-nationaux européens grâce à l’Accord plurilatéral sur les marchés publics (AMP) de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), « dans les mêmes conditions que les entreprises européennes » précisait le Commissaire européen au commerce Karel De Gucht en 2012. D’autre part, après pondération selon les échanges, les produits canadiens faisaient l’objet en 2007 d’un tarif moyen de 2,2 % à l’accès au marché de l’UE. Les documents du gouvernement fédéral qui vantent l’élimination de 98 % des tarifs douaniers déforment la réalité et cachent des gains bien minces.

C’est dans ce cadre qu’il faut considérer l’ouverture de nos propres marchés publics : on les ouvre aux Européens qui eux ne concèdent rien en retour, une concession majeure faite par nos gouvernements dans ces négociations. L’ouverture de 80% de nos marchés publics municipaux et provinciaux, incluant près de la moitié des contrats d’Hydro-Québec, fleuron de l’économie québécoise, devront « faire l’objet d’appel d’offres auxquels pourraient participer des entreprises européennes », nous apprend Le Devoir du 22 octobre, qui souligne aussi que cela s’applique aux contrats de produits et services, de services publics et d’infrastructure.

Le gouvernement du Québec doit expliquer à la population québécoise si une telle ouverture des marchés publics ne nous prive pas d’importants leviers de développement économique local. En effet, il deviendra « impossible, pour une province ou une municipalité, de favoriser les entreprises nationales, les entreprises dont les actionnaires sont des nationaux ou les entreprises faisant affaire localement », avançait un rapport de l’IREC en janvier 2011.

Il sera également difficile d’orienter les investissements étrangers en fonction d’objectifs environnementaux ou de création d’emplois de qualité, sous peine d’être poursuivis par les multinationales devant des tribunaux internationaux non imputables. Compte tenu que l’AÉCG reconduit les mesures controversées de protection des investissements de l’ALÉNA, nous sommes d’avis qu’il accordera des droits excessifs aux entreprises européennes qui pourront contester les politiques d’intérêt public sous prétexte qu’elles portent atteinte à leurs « droits » de faire des profits. L’actuelle poursuite de l’entreprise Lone Pine Resources pour 250 millions de dollars contre le moratoire du Québec sur les gaz de schiste illustre bien ce danger.

 

Santé exclue?

 

L’une des rares choses que les gouvernements ont osé confirmer sans subterfuges est le prolongement de la durée de protection des brevets pharmaceutiques. Cette mesure va entraîner une hausse du prix des médicaments pour le système de santé du Québec de l’ordre de 773 millions de dollars par an selon l’Association canadienne du médicament générique, alors qu’ici on paie près de 30 % de plus que la moyenne des pays de l’OCDE pour nos médicaments.

Outre le fardeau de cette concession sur le dos des personnes malades, le gouvernement fédéral nous indique que les soins de santé, l’éducation publique et d’autres services sociaux sont exclus du champ d’application de l’accord. Or, comment le gouvernement définit-il ces services et dans quelles conditions garantit-on leur exclusion? Selon l’OMC, les « services fournis dans l’exercice du pouvoir gouvernemental » sont protégés mais uniquement s’ils ne sont pas offerts en concurrence avec d’autres fournisseurs ni sur une base commerciale. Dans le contexte québécois, où par exemple le système de santé public est de plus en plus en concurrence avec des établissements de médecine privée, est-ce que l’AÉCG ne favoriserait pas l’accroissement de ces services privés au détriment du secteur public plutôt que l’inverse?

 

Transparence et débat public

 

Clairement, on ne nous a pas encore donné l’heure juste concernant l’AÉCG entre le Canada et l’UE. Les concessions s’annoncent importantes et il est inquiétant de constater que la stratégie des provinces est désormais de continuer à négocier avec les Européens en demandant des compensations à un gouvernement conservateur qui entretient les pires relations fédérales-provinciales de l’histoire du pays. Chose certaine, les textes doivent être rendus publics au plus vite et un véritable débat public à la hauteur des enjeux doit s’engager.

Pour le moment, à voir Stephen Harper déployer ses ministres aux quatre coins du Canada pour vendre cet accord dont le texte reste secret, nous avons l’impression qu’il reprend la stratégie d’un certain Brian Mulroney, révélée par Murray Dobbin dans La grande fumisterie : « La stratégie [relative à l’Accord de libre-échange avec les États-Unis] devrait moins viser à renseigner la population qu’à lui donner l’impression qu’il s’agit d’une bonne initiative. Autrement dit, il faut lui vendre l’idée. Il est probable que plus on exposera cette question au grand jour, plus la population s’y opposera. Grâce à un programme de communication bien exécuté, on peut réussir à entretenir une indifférence salutaire de la part de la majorité des Canadiens. »

 


Pierre-Yves Serinet
, Réseau québécois sur l’intégration continentale RQIC
Michel Lambert, directeur général d’Alternatives
Carolle Dubé, présidente de l’APTS
Dominique Bernier, AmiEs de la Terre de Québec
Denis Labelle, président de l’AQOCI
Claude Vaillancourt, président d’Attac-Québec
François Vaudreuil, président de la CSD
Véronique Laflamme, Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics
Jacques Létourneau, président de la CSN
Suzanne Audette, 2e vice-présidente du CCMM-CSN
Alexa Conradi, présidente de la FFQ
Régine Laurent, présidente de la FIQ
Daniel Boyer, secrétaire général de la FTQ
François Saillant, FRAPRU
Dominique Peschard, président de la Ligue des droits et libertés
Angèle Laroche, présidente de L’R des centres de femmes du Québec
Caroline Toupin, MÉPACQ
Bruno Massé, RQGE
Denis Bolduc, secrétaire général du SCFP-Québec
France Latreille, directrice de l’Union des Consommateurs
Benoît Girouard, président de l’Union paysanne

 

ATTAC-Québec, 28 octobre 2013

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Martin Joset <![CDATA[Le capitalisme nuit gravement à la santé, mais il nous soigne aussi]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13960 2014-07-23T00:29:12Z 2014-07-23T00:29:12Z Pourquoi sommes-nous de plus en plus malades?, s’interroge la revue Alternatives économiques dans un Hors-série poche consacré à la santé (« Santé, l’état d’urgence », Hors-série poche n° 66, février 2014). Parmi les raisons étudiées : l’environnement, l’alimentation, un travail qui abîme…

Mais si plus fondamentalement, c’était le capitalisme qui nous rendait malades? C’est la thèse défendue par  le jésuite Giovanni Cucci dans un article de Gregorianum, la revue de l’université Grégorienne à Rome [1]. Si nous sommes de plus en plus malades, ce serait la faute à la conception anthropologique que le capitalisme véhicule avec lui.

 

Culture thérapeutique

 

L’auteur attribue la cause de notre mal-être à l’individualisme ambiant, à la quête d’autoréalisation de soi, mais aussi et surtout à la « culture thérapeutique » qui est fondée sur le présupposé que l’individu est trop faible et fragile pour affronter les difficultés de la vie. Tout au mieux, peut-il en limiter les effets négatifs en se faisant soigner.

D’où, selon G. Cucci, l’extension prodigieuse du registre des pathologies mentales au cours des dernières décennies et l’invasion de l’espace social, juridique et pénal par un vocabulaire spécifique : stress, symptôme, carence d’estime de soi… Et surtout, la montée d’une offre thérapeutique correspondante : la santé mentale est devenue un vaste marché. Le capitalisme sait offrir le remède aux maux qu’il engendre : le marché des antidépresseurs n’a jamais été aussi florissant.

 

Les difficultés de la vie pathologisées

 

Ce n’est pas le moindre des paradoxes de la santé à tout prix que d’avoir créé de nouvelles formes de dépendance dans une société pourtant éprise de liberté. Les souffrances, les conflits, les difficultés, qui font partie de la vie, sont « expéditivement pathologisés », comme si l’individu devait vivre dans une cage de verre à l’abri de toutes relations et situations pouvant paraître stressantes, analyse l’auteur.

Pour y faire face, les thérapies et les médicaments peuvent avoir leur utilité. Mais ils ne sont pas en mesure de donner une réponse à la demande de sens qui souvent se niche derrière les souffrances psychiques quand les personnes doivent faire face aux difficultés et les problèmes de l’existence.

 

Une vision du monde, de la santé, de la famille…

 

Au-delà de ses implications économiques, cette culture thérapeutique a aussi des conséquences culturelles, politiques et sociales importantes. Le jésuite relève notamment les points suivants :

  • Une représentation négative de la santé. « Tout cela influe de façon pesante sur la manière de penser et d’imaginer son propre état de santé. » La culture thérapeutique véhicule  une conception maladive de soi : chacun est un malade qui s’ignore appelé à se prendre rapidement en charge. 
  • Une dévalorisation de la famille : « La culture thérapeutique porte une attention exclusive aux besoins de l’individu considéré comme le centre de tout, et manifeste un profond mépris envers les institutions communautaires, et in primis la famille. » Pourquoi la famille? Parce qu’elle serait à l’origine de tous les maux de l’individu contemporain. « De là, l’exaltation du géniteur célibataire autodéterminé, du refus du mariage pour choisir d’autres formes de vivre ensemble, un comportement qui a eu une impressionnante diffusion dans la majeure partie des pays occidentaux. »
  • Une séparation entre public et privé de plus en plus ténue : avec le développement des émissions de télévision de type confessionnal à but soi-disant thérapeutique, l’intime a fait irruption sur la place publique. C’est également vrai en politique : les ragots sur la vie sentimentale  des responsables publics occupent de plus en plus de place. Ils ont pour effet de détourner l’attention sur les problèmes du bien commun. Pour l’auteur, il y a là un risque de manipulation évident.
  • Un appauvrissement du politique : la culture thérapeutique a aussi envahi la vie politique, comme en témoigne la place qu’y occupent désormais les émotions.  Celles-ci viennent compenser la pauvreté des contenus des programmes, la moralité douteuse et  l’incapacité de gouverner.

 

Retrouver un  horizon de sens

 

Peut-on contrer cette vision du monde propre à la mentalité capitaliste, plus soucieuse de donner des réponses  thérapeutiques aux maux du monde moderne, que de s’interroger sur le pourquoi? Oui, pour le jésuite. A condition de retrouver un horizon, d’être attentif à ce qui donne goût à la vie, livre un sens à l’ultime, fournit force et motivations face aux difficultés et aux problèmes de l’existence qui font partie de la vie de chacun.

 

 

[1] Giovanni Cucci, « Capitalisme et globalisation : quelques perspectives psychologiques », Gregorianum 94(4), 2013, p. 679–694.

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Martin Joset <![CDATA[Économie du savoir – L’université n’est pas une entreprise]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13889 2014-07-19T04:22:04Z 2014-07-20T11:55:12Z Lors d’un « rendez-vous du savoir » tenu début octobre [2011], le recteur de l’Université de Montréal, Guy Breton, appelait à intensifier la collaboration entre l’enseignement supérieur et les milieux d’affaires: « Les cerveaux [doivent] correspondre aux besoins des entreprises », expliquait-il. Le nouveau scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion, faisait sa première apparition publique devant la Chambre de commerce de Montréal pour parler de la « création de nouveaux partenariats [de recherche] entre les secteurs public et privé » qui auraient des « retombées économiques » positives. 

Dans une telle perspective, l’enseignement et la recherche devraient répondre immédiatement aux besoins des marchés, tant en ce qui concerne la « formation de main-d’œuvre » que la production de recherche commercialisable. Si ce projet sert les intérêts de l’entreprise, il signifie en revanche la remise en question de la nature et des finalités du système d’éducation québécois, c’est-à-dire la privatisation de l’institution, de son financement et de sa mission. 

 

Marchandisation du savoir

 

Les mêmes recteurs et gens d’affaires affirment qu’il faut augmenter les droits de scolarité sous prétexte que l’université serait « sous-financée ». Or, le calcul du prétendu « sous-financement » ne tient pas compte des budgets de recherche « externes », qui ont doublé au cours des 10 dernières années au Canada. L’université de l’enseignement crie famine; mais l’université de la recherche qui répond aux besoins « d’innovation » commercialisable des entreprises est de plus en plus financée. De fait, en 2000, les universités effectuaient 28 % de la R et D au Canada. En 2008, elles en réalisaient 38 %, recevant pour cela des sommes dépassant 11 milliards de dollars. L’objectif est de recopier ce modèle au Québec, c’est-à-dire faire exécuter une part croissante de la R et D au sein des universités.

Ce phénomène s’explique par le fait que depuis les années 1990, les entreprises externalisent leur fonction de recherche et développement (R et D) vers les universités. Ce processus de sous-traitance s’inscrit dans le contexte de la mise en place d’une « économie du savoir » qui repose sur la logique spéculative du capitalisme financiarisé. Comme les entreprises doivent répondre aux critères du rendement à court terme imposé par la sphère boursière, elles sont incitées à réduire leurs investissements les plus risqués, notamment leurs dépenses en R et D.

Les études effectuées tant aux États-Unis qu’au Canada ont démontré que ces « partenariats », très profitables pour les entreprises, s’avèrent très coûteux pour les fonds publics et pour les universités, en ce que ces dernières tirent très peu de revenus de ce type de recherche, et qu’elles doivent en plus assumer les nombreux coûts de gestion associés à ces activités commerciales (frais judiciaires, gestion de brevet, recherche de subventions, etc.). Dans la mesure où moins de 1 % du revenu des universités provient de la commercialisation de la recherche, autant dire qu’on socialise les pertes et qu’on privatise les profits. 

La « financiarisation » de l’éducation ne se limite pas à la production de brevets, mais comprend également les étudiants qui devront subir une augmentation marquée des droits de scolarité. Les revenus que les universités tireront de cette hausse n’iront vraisemblablement pas à améliorer la qualité de l’enseignement, mais serviront plutôt à financer la reconversion commerciale de l’institution. La hausse des droits de scolarité et l’augmentation de l’endettement qui lui est inhérent se légitiment à partir de l’idéologie voulant que l’éducation consiste en un « investissement en capital humain ». Or, cette conception marchande de l’éducation risque de mener, selon le magazine The Economist, à l’éclatement d’une nouvelle bulle spéculative, celle de l’éducation supérieure, en raison de l’augmentation massive d’étudiants qui ne sont pas en mesure de rembourser leurs dettes.

 

Détournement commercial

 

Le président de l’Association des universités et collèges du Canada (AUCC) disait récemment que « la recherche universitaire couronnée de succès transforme le savoir en produits et services dont l’économie mondiale a besoin ». Cette redéfinition du rôle de l’université la réduit à n’être qu’une usine à diplômes et à brevets. Or, comme le rappelle le philosophe français Plinio Prado, le « principe d’université est le principe qui [la fonde] comme lieu de l’exercice inconditionnel, libre et public de la pensée ».

En cultivant l’autonomie à l’encontre des pouvoirs, l’université doit maintenir une distance critique avec le monde, celle-là même qui devrait lui permettre d’éduquer au jugement, de transmettre la culture et de réfléchir sur le sens de notre présence dans le monde. En des temps de crise économique, écologique, culturelle et sociale, nous aurions plus que jamais besoin d’un lieu dédié à une telle réflexion. Mais il faudra pour cela résister à la nouvelle « université inc. » promue par les milieux d’affaires et les recteurs.

 

Le Devoir, 26 octobre 2011

 

Eric Martin et Maxime Ouellet sont les auteurs de Université inc. (LUX éditeur, 2011)

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Martin Joset <![CDATA[La prison comme projet de société]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13881 2014-07-19T21:32:00Z 2014-07-18T11:05:01Z S’il est un domaine où s’exprime avec la plus grande clarté le sens profond de la philosophie politique qui anime le Parti conservateur, c’est bien celui de la justice pénale. Malgré le fait que la criminalité enregistrée au Canada n’ait cessé de diminuer depuis vingt ans, aucune autre question n’a reçu autant d’attention que celle-ci depuis l’arrivée au pouvoir du Shérif Harper. À l’en croire, le pays menace de sombrer dans la violence et le chaos, d’où l’urgence d’agir afin de durcir radicalement le régime pénal. Il est pourtant à craindre que les mesures adoptées jusqu’à présent, loin d’accroître la sécurité des citoyens, viendront plutôt aggraver la situation générale, cela en ajoutant à la vulnérabilité des catégories sociales les plus démunies, au dénuement desquelles l’État semble n’avoir plus rien à opposer que la force brutale de l’appareil policier et judiciaire. Or, cela, les politiciens conservateurs n’en ont cure, car au mépris de toute considération réfléchie du phénomène criminel, qui prenne en compte ses multiples dimensions sociales, ces idéologues n’appréhendent celui-ci qu’à travers le prisme d’une conception purement vindicative de la justice et d’un individualisme moral étriqué qui rejoignent terme à terme leur froide vision de l’économie. En cultivant l’insécurité et le ressentiment de l’électorat à l’appui de ses politiques pénales, tout en laissant se creuser le fossé de l’inégalité socioéconomique, le gouvernement Harper œuvre subrepticement à la restauration d’un capitalisme autoritaire contre lequel il importe plus que jamais de résister.

 

La violence contre la « nature humaine »

 

C’est un lieu commun de l’imaginaire politique occidental, depuis l’époque de Thomas Hobbes (1588–1679) au moins, de considérer qu’il incombe à l’État d’assurer la sécurité des individus. Cet axiome se soutient de l’idée qu’en l’absence d’une puissance publique dotée du droit exclusif d’user de la violence, l’humanité retomberait aussitôt dans un « état de nature » où, chacun devenant l’ennemi de ses semblables, la vie serait « solitaire, misérable, dangereuse, animale et brève ». Cet imaginaire de la guerre de tous contre tous couvant sous l’ordre toujours fragile de la société civilisée est typique de la manière dont le gouvernement de Stephen Harper a défini ses priorités.

Dans le discours du Trône qui ouvrit la première session parlementaire de l’ère conservatrice, on rappelait que le Canada pouvait se targuer d’avoir su endiguer la férocité primitive des rapports humains. « Les Canadiens ont toujours été fiers du faible taux de criminalité au pays et se sont toujours sentis en sécurité dans les rues des petits villages comme des grands centres. Ce climat de sécurité est essentiel à la prospérité des familles et des entreprises, y lisait-on. Malheureusement, nos quartiers paisibles et nos collectivités en santé sont de plus en plus menacés par la violence armée, les gangs de rue et le trafic de la drogue[1]. »

 

Tough on crime

 

Devant ce constat d’une insécurité grandissante, face à ce rappel menaçant des dangers de l’état de nature, il paraissait crucial de « s’attaquer au crime ». Ce premier énoncé des priorités politiques du gouvernement conservateur donnait ainsi le ton pour les années à venir, qui allaient voir se succéder un nombre impressionnant de projets de loi en matière de sécurité publique et de justice pénale. De tous les sujets dont le Parlement fédéral pouvait avoir à traiter, la peur du crime allait prendre une importance hors de toute proportion, jusqu’à former le noyau principal de l’activité législative. En effet, depuis 2006, des 343 projets de loi initiés par le gouvernement et déposés soit à la Chambre des communes, soit au Sénat, pas moins de 75, soit 21,8 % du total, concernaient le sujet de la sécurité[2]. De ce nombre, considérant que plusieurs de ces projets de loi sont morts au feuilleton et ressuscités aux sessions suivantes sous de nouvelles appellations, 28 ont fini par recevoir la sanction royale.

Cette hyperactivité législative est à la mesure de l’ampleur du durcissement que ces lois ont entraîné au niveau du fonctionnement de l’appareil répressif de l’État canadien, par quoi l’on entend aussi bien la police que les tribunaux et les services correctionnels. Au centre de cette démarche dite « tough on crime », l’instauration de peines minimales obligatoires pour une variété d’illégalismes tient d’une profession de foi dans l’efficacité intrinsèque du dispositif carcéral. La dernière initiative en date allant dans ce sens, contenue dans la loi omnibus C-10 adoptée en mars 2012, établissait ainsi des peines minimales pour une panoplie d’infractions allant de cinq ans de prison pour le crime d’inceste, à six mois de réclusion pour avoir fait pousser aussi peu que six plants de cannabis à des fins de trafic.

À cela s’ajoutent d’autres mesures qui s’appuient sur une revalorisation enthousiaste de la prison comme solution au problème de la criminalité et comme expression triomphante de la justice, telles que l’abolition de la libération conditionnelle automatique aux deux tiers de la peine, la suppression de la compensation pour le temps alloué en détention préventive dans le calcul de la peine, et la restriction des possibilités de condamnation à des peines de prison avec sursis pour certaines catégories d’infraction de gravité variable.

On ne saurait donc s’étonner, devant ce recours accru à l’emprisonnement et cette volonté délibérée de priver les juges de leur pouvoir discrétionnaire en matière de détermination des peines, de constater que le nombre de prisonniers incarcérés dans des pénitenciers fédéraux a crû de 19% depuis 2006, passant de 12 600 à 15 000 détenus. Au cours de la même période, le budget du Service correctionnel canadien a pratiquement doublé, augmentant de 1,6 G$ par année à plus de 3 G$[3].

Dans un contexte politique marqué au coin de l’austérité budgétaire, cette explosion des dépenses de l’administration pénitentiaire n’est encore qu’un aperçu du gouffre financier vers lequel nous précipite le gouvernement conservateur. À titre d’exemple, le directeur parlementaire du budget, Kevin Page, estimait en  2010 que les coûts de la seule Loi sur l’adéquation de la peine et du crime allaient se chiffrer de 7 à 10 G$ au cours des cinq années suivantes, ce qui est sans commune mesure avec les maigres 90 M$ avancés par le ministre responsable Vic Toews[4]. Soulignons-le, ces sommes astronomiques ne concernent qu’une seule des multiples mesures décidées par le gouvernement. Nul n’a idée combien coûtera l’ensemble de la politique pénale conservatrice, et visiblement, nul membre du Cabinet ne paraît s’en soucier.

 

Nier les faits

 

De toute façon, cette politique pénale n’a que faire de la raison et du bon sens. On pourrait souhaiter qu’elle soit basée sur une réflexion rigoureuse, sur une appréhension nuancée des problèmes qui se posent en matière de sécurité publique. Pour ce faire, il faudrait à tout le moins qu’elle prenne en compte cette réalité incontournable en quoi consiste la baisse tendancielle de la criminalité enregistrée au pays. Depuis le pic atteint en 1991, la diminution fut constante ces vingt dernières années, jusqu’à rejoindre cette année un niveau jamais vu depuis le début des la décennie 1970. C’est incontestable : ne serait-ce qu’en raison du vieillissement de la population, la société se pacifie. Le nombre de crimes violents est en baisse, tout comme le sont les atteintes à la propriété.

Or, ce fait massif n’a pas l’heur de faire hésiter les politiciens conservateurs, qui répliqueront sans broncher, à l’instar de Stockwell Day en 2010, que ces statistiques ne tiennent pas compte de l’augmentation « alarmante » des crimes non rapportés aux autorités, en d’autres mots, des crimes que rien ne permet de mesurer[5]. Sachant quelle importance les membres du Cabinet accordent aux données statistiques, eux qui ont jugé bon d’abolir l’obligation de remplir le questionnaire long du recensement, on sursaute presque en voyant ces mêmes statistiques récupérées à des fins partisanes, tandis que le Parti conservateur s’attribue le mérite d’une tendance démographique lourde en faisant de la dernière baisse du taux de criminalité annoncée par Statistique Canada la preuve du succès de ses « mesures répressives »[6]. De toute manière, qu’ils accréditent ou non l’existence de cette tendance historique, des conservateurs comme Tom Flanagan, maître à penser du premier ministre, invoqueront au besoin la nostalgie de « l’ordre social pacifique qui existait jadis », c’est-à-dire avant que ne commencent à être régulièrement comptabilisés les faits de criminalité au début des années 1960, pour justifier du besoin de recourir encore davantage à l’emprisonnement afin de « reconstruire » l’éden perdu[7].

Ce mépris pour les faits mène ainsi à persister dans des voies que l’expérience devrait dissuader d’emprunter. C’est le cas notamment de l’usage de peines minimales obligatoires en matière de lutte contre le narcotrafic, qui ont démontré leur patente inefficacité dans le cas éloquent de nos voisins du sud, où la population carcérale atteint aujourd’hui 2,3 millions de personnes, soit 0,75 % de la population totale[8]. Une étude commandée en 2002 par le ministère fédéral de la justice concluait que de telles mesures, étant peu susceptibles de dissuader les criminels de carrière, ceux-là mêmes que prétend viser le gouvernement, et affectant au contraire de façon disproportionnée les petits délinquants occasionnels, constituaient « un gaspillage colossal des ressources du système judiciaire[9] ». L’ensemble des intervenants issus des milieux de la criminologie et du droit semble partager cet avis, ayant multiplié les représentations allant en ce sens lors des audiences publiques consacrées à l’étude des projets de loi concernés. Sûrs d’avoir raison, cependant, les conservateurs n’ont pas dévié le moins du monde, convaincus de ce que la prison répond adéquatement au phénomène de la criminalité contemporaine.

Comme l’observait Craig Jones, ancien directeur exécutif de la John Howard Society, l’idée de recourir à de semblables mesures paraît s’inspirer d’un « modèle économique » typiquement néolibéral voulant que si l’on augmente le prix d’un bien, la demande décroisse d’autant, ce qui, hâtivement transposé du schéma d’une rationalité économique désincarnée sur le terrain de la psychologie criminelle, équivaut à dire que des peines plus sévères auront nécessairement un effet dissuasif[10]. L’on sait pourtant depuis Cesare Beccaria (1738–1794) que ce n’est pas tant la sévérité de la peine que la certitude d’être puni qui est susceptible de contrecarrer les desseins d’un délinquant. Il y a fort à parier que les conservateurs ne croient pas tant eux-mêmes aux objectifs dissuasifs qu’ils avancent pour justifier leurs politiques, mais ne visent en somme, par le biais de ce durcissement répressif, que la pure et simple neutralisation des hors-la-loi, et peut-être aussi la morbide célébration de cette « fête » que Nietzsche associait au châtiment.

 

Punir

 

Ce faisant, les politiques concoctées par le gouvernement Harper s’affichent dans une rupture pleinement assumée avec une certaine philosophie pénologique qui, depuis les années 1960, avait voulu contribuer à « humaniser » un tant soit peu le système pénal. À l’époque, le juge Roger Ouimet, dans le rapport synthétisant les travaux du comité de « réforme pénale et correctionnelle » qu’il avait présidé, s’était montré attentif aux « souffrances que les sanctions du droit criminel entraînent », jugeant en outre qu’il était « difficile de concevoir un dispositif qui prépare plus mal à la vie en société que la prison[11] ». Insistant au contraire sur l’importance de préserver le lien social dont le détenu n’a pas à être sevré, le juge Ouimet plaidait pour le recours à des peines alternatives, à purger dans la collectivité.

On mesure l’écart qui sépare cette conception progressiste de la justice pénale et le tournant rétributiviste que le gouvernement cherche à impulser de nos jours, lorsqu’on entend dans la bouche du premier ministre que les lois doivent impérativement être modifiées, car celles-ci datent d’une époque où « l’indulgence était à la mode et [où] le souci des criminels passait avant celui des victimes[12] ». Le soi-disant « souci des victimes », l’affirmation péremptoire de la supériorité de leurs « droits » sur ceux des criminels servent ainsi d’argument imparable en faveur d’un durcissement du régime punitif.

On s’aperçoit cependant que ce tournant répressif, jetant aux orties les avancées de la pénologie progressiste, est en phase avec une volonté à peine déguisée de restaurer l’ordre inflexible du capitalisme d’antan. Ainsi en va-t-il par exemple de la Feuille de route de 2007, dont s’inspire la réforme actuelle des Services correctionnels, qui critiquait le fait que les programmes de réhabilitation psychosociale en prison aient « éclipsé » les mesures d’employabilité, l’acquisition de compétences monnayables sur le marché du travail (ou, dans les termes du rapport, le développement d’une « éthique du travail positive ») étant posée comme principal critère de « réadaptation des délinquants[13] ». Ce n’est pas d’hier que la prison dissimule son échec répété en réitérant comme un mantra ses visées disciplinaires calquées sur les réquisits moraux de l’industrie et du commerce[14]. Il n’empêche que la politique pénale du gouvernement actuel constitue un revirement historique majeur, qui, au nom d’un individualisme moral suranné, crache sur des décennies de recherche sur les déterminants sociaux de la criminalité.

 

La dimension sociale de la criminalité

 

De ce point de vue, il importe de rappeler que si elles ne sont pas la cause ni suffisante ni nécessaire d’un agir criminel, la pauvreté et l’exclusion sociale, de même que les conditions sanitaires misérables qui les accompagnent trop souvent, constituent un terrain on ne peut plus propice au développement d’une telle disposition. Ainsi, dans les prisons canadiennes, il appert que 70 % des détenus n’ont pas terminé l’école secondaire, que 80 % ont des problèmes de toxicomanie ou de dépendance, que 12 % des hommes et 26 % des femmes incarcérées présentent des problèmes de santé mentale. Selon un article paru en 2008 dans le Toronto Star, les quartiers de la grande région torontoise qui présentent les plus hauts taux d’incarcération sont aussi ceux avec les plus bas revenus, le plus haut taux de chômage, le plus grand nombre de familles monoparentales, les degrés de scolarité les plus faibles[15]. De telles corrélations peuvent sans doute être faites dans l’ensemble des grandes villes canadiennes. Dans la même veine, on ne s’étonnera guère, malheureusement, que les plus dépossédés parmi les démunis, les Autochtones, aient pu compter pour 22 % des admissions pénitentiaires en  2007-08, alors qu’ils ne forment que 3 % de la population.

Que la pauvreté puisse être un facteur causal important de la criminalité dont ils se font si fort d’être les pourfendeurs n’effleure pas le moins du monde la bonne conscience des politiciens conservateurs. Non seulement font-ils fi de ce lien de causalité, et de l’importance de mettre en place des mesures de prévention de la criminalité qui ciblent ses véritables sources, socioéconomiques et sanitaires, ils refusent jusqu’à l’idée même de prendre toute disposition que ce soit afin de réduire la pauvreté, alors que celle-ci ne cesse pourtant de s’accroître dans un pays qui devient de plus en plus inégal, selon les données mêmes du très peu socialiste Conference Board[16]. Pour le gouvernement conservateur, la « démarche » appropriée « pour réduire la pauvreté consiste à donner aux Canadiens les compétences et les possibilités nécessaires pour qu’ils atteignent l’autosuffisance[17] ». Le parallèle avec ce qui est posé comme critère de la « réadaptation des délinquants » emprisonnés est frappant. Pour les conservateurs, l’adaptation aux contraintes du salariat constitue le seul critère de la moralité et de la citoyenneté.

 

Le danger de l’État pénal

 

Il faut cesser de croire que les enjeux de la politique pénale ne concernent que des malfaiteurs peu dignes de notre intérêt. La prison constitue une institution politique qui joue un rôle central dans le maintien des hiérarchies de pouvoir, de classe et de race au sein de la société canadienne. Comme le note le sociologue Loïc Wacquant à propos des États-Unis, tandis que le démantèlement progressif de l’État-providence hérité des Trente glorieuses s’accélère sous la gouverne de Stephen Harper, un « État pénal » vient s’y substituer en guise de réponse à l’insécurité sociale grandissante qui résulte de ce désengagement. Or, la frénésie avec laquelle le gouvernement canadien agite l’épouvantail sécuritaire, atteste du caractère principalement « spectaculaire » des politiques de loi et d’ordre, ce qui résume en cela « le paradoxe de la pénalité néolibérale  » : « l’État réaffirme stridemment sa responsabilité, son pouvoir et son efficacité dans le registre étroit de la gestion du crime, au moment même où il proclame et organise sa propre impotence sur le front économique[18] ».

De ce stratagème, trop souvent, une certaine gauche s’avère elle-même complice, car devant la crainte d’être accusée de mollesse face aux criminels, elle vient à céder à des initiatives répressives qui, par petites doses et par accumulation, aboutissent au renversement décisif de toutes les avancées dans la voie d’une humanisation de la justice pénale. Si la gauche ne parvient pas à revaloriser sa propre tradition pénologique, et à affranchir le domaine de la justice pénale du délire sécuritaire qui caractérise l’ère néolibérale, en ces temps où le gouvernement cherche de plus en plus, par ailleurs, à criminaliser toute forme de dissidence politique, qui le fera? Or, c’est peut-être dans ce domaine le plus obscur, là où les déséquilibres de pouvoir sont les plus drastiques, soit au cœur même de la prison, que se joue l’avenir de la cause progressiste pour la société dans son ensemble.

 

Jean François Bissonnette est chercheur postdoctoral au King’s College London de Londres.

 

 

[1] Sa Majesté la Reine du chef du Canada : Le nouveau gouvernement du Canada – Discours du Trône : une nouvelle feuille de route, le 4 avril 2006.

[2] Ces informations sont tirées en partie de la thèse de doctorat de Justin Piché : The prison idea (un)interrupted: penal infrastructure expansion, research and action in Canada, Thesis (Ph.D.) — Carleton University, 2012.

[3] Hélène Buzzetti : « Moins de crimes, mais toujours plus de prisonniers », Le Devoir, 25 juillet 2012. Ces données ne tiennent pas compte des pénitenciers de juridiction provinciale, dont le fonctionnement est lui aussi affecté par les réformes décidées au niveau fédéral.

[4] Radio-Canada et la Presse canadienne : « Une loi qui va coûter des milliards », 28 avril 2010.
http://www.radio-canada.ca/nouvelles/national/2010/…

[5] Campbell Clark : « Stockwell Day cites ‘alarming’ rise in unreported crime to justify new prisons », The Globe and Mail, 3 août 2010.

[6] Parti conservateur du Canada : Maintenir la sécurité dans nos rues et nos communautés, 24 juillet 2012.
http://www.conservative.ca/?p=1990&lang=fr

[7] Tom Flanagan : « It’s no time to be complacent about doing time », The Globe and Mail, 15 avril 2010, notre traduction.

[7] Human Rights Watch : World Report 2012.
http://www.hrw.org/fr/world-report-2012/tats-unis

[9] Thomas Gabor and Nicole Clutcher : Mandatory Minimum Penalties: Their Effects on Crime, Sentencing Disparities, and Justice System Expenditures, Research and Statistics Division, Department of Justice Canada, January 2002, p. 33, notre traduction.

[10] Cité dans Paula Mallea : The Fear Factor. Stephen Harper’s “Tough on Crime” Agenda, Canadian Center for Policy Alternatives, November 2010, p. 36–37.

[11] Rapport du Comité canadien de la réforme pénale et correctionnelle, 1969, cité dans Richard Dubé : « Éléments de théorie sur les commissions de réforme du droit et l’innovation cognitive en matière de justice pénale : contributions conceptuelles de Michel Foucault et de Niklas Luhmann. », Champ pénal, 2007.
http://champpenal.revues.org/694

[12] Stephen Harper : Chaque victime compte, discours prononcé le 19 avril 2010, <http://pm.gc.ca/fra/media.asp?category=2&featureId=6&pageId=46&id=3302>.

[13] Ministère des Travaux publics et Services gouvernementaux Canada : Feuille de route pour une sécurité publique accrue. Rapport du comité d’examen du Service correctionnel du Canada, 2007, p. vi — ix.

[14] Michel Foucault : Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975.

[15] Sandro Contenta and Jim Rankin : « Solving crime? Tackle the root causes first », Toronto Star, 26 juillet 2008.

[16] Conference Board du Canada : Les performances du Canada. Bilan comparatif, 2011, p. 18–21.

[17] Réponse du gouvernement au rapport du Comité permanent des ressources humaines, du développement des compétences, du développement social et de la condition des personnes handicapées, intitulé Plan fédéral de réduction de la pauvreté : travailler en partenariat afin de réduire la pauvreté au Canada, présentée à la Chambre des communes le 4 mars 2011.

[18] Loïc Wacquant : Punishing the Poor : The Neoliberal Government of Social Insecurity, Durham, Duke University Press, 2009, p. xviii, notre traduction.

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CAP-NCS <![CDATA[Les Premières Nations de Colombie-Britannique réussiront-elles à faire annuler le Northern Gateway dans l’Ouest canadien?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13874 2014-07-16T15:50:16Z 2014-07-16T15:47:58Z Peut-être bien. Le 17 juin dernier, le gouvernement Harper approuvait le projet de pipeline et de terminal pétrolier du Northern Gateway[1]en se camouflant derrière les 209 « conditions » imposées par la Commission nationale de l’énergie dont celle de « consulter » les Autochtones, et ce, malgré l’opposition de la majorité des citoyens de Colombie-Britannique[2]. Quelques semaines plus tard, le projet bat sérieusement de l’aile, une excellente nouvelle pour les millions de personnes qui souhaitent que l’État canadien se sorte de la pétroéconomie. Or, il est bien possible que l’approche stratégique concertée des Premières Nations (PN) soit un facteur clé dans cette lutte. C’est du moins ce que nous laissent espérer les récents événements de Colombie-Britannique. Peut-on s’en inspirer dans l’Est? Dans la perspective où nous serons appelés à nous rencontrer toutes et tous, Autochtones, QuébécoisES et CanadienNEs, lors du Forum social des peuples à Ottawa du 21 au 24 août, il serait peut-être utile d’étudier un peu mieux ce qui s’est passé en Colombie-Britannique.

Depuis quelques décennies, les PN du Canada semblent utiliser une stratégie plutôt judicieuse de revendication à trois volets pour protéger leurs territoires ancestraux, leur culture et leur langue. En premier lieu, plusieurs communautés, appuyées ou non par leur conseil de bande, mènent des actions directes et participatives (blocages de routes, manifestations et danses, longues marches de solidarité) qui sont souvent spontanées. Elles sont efficaces à court terme pour soulever l’attention du public et mobiliser les communautés, et sont souvent menées par des femmes et des jeunes. Il arrive cependant que ces actions « dérapent » vers la violence, ce qui cause ensuite beaucoup de souffrances dans les communautés. Ex. : la crise d’Oka. Les instances officielles des PN (conseils de bande, conseils de chaque nation ou conseils tribaux, Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, etc.) mènent des actions politiques qui visent à faire avancer le dialogue politique avec les élus et à influencer les politiques publiques en utilisant les canaux de la concertation et de la représentation ainsi que les médias pour accélérer les revendications.

Mais sur le plan politique, la concertation inter nations n’est pas simple dans le monde autochtone, car les PN ont des réalités très variées sur le plan culturel, linguistique, géographique et économique. Elles n’ont pas toutes les mêmes priorités ni les mêmes forces organisationnelles. Cette non-solidarité fragilise l’action politique autochtone. Les actions juridico-constitutionnelles sont des actions à long terme qui visent à faire reconnaître les droits fondamentaux des PN tel qu’exprimés dans la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones[3] (DNUDPA) ou la Proclamation royale[4], par exemple, et se règlent à la Cour suprême du Canada, laquelle redéfinit alors le droit territorial autochtone national, voire international. Même s’il y a eu plusieurs avancées ces dernières années – comme la DNUDPA — la judiciarisation des relations entre les Autochtones et l’État canadien n’a pas que des avantages, les chercheurs rappelant avec raison son extrême lenteur, son coût très élevé en frais juridiques, sans oublier la distance que les jugements creusent entre les PN et la société canadienne. Suite au récent jugement William[5] (27 juin), par exemple, un jugement qui a fait jurisprudence en reconnaissant pour la première fois le titre territorial ancestral (pas seulement le territoire de la réserve) de la nation Tsilhqot’in de BC, un commentateur de notre radio d’état francophone mentionnait de façon désinvolte « J’espère qu’ils (les PN)  se gardent une “p’tite gêne” pour ne pas célébrer trop fort LEUR victoire ». Enfin, plus récemment, on assiste à l’émergence d’une nouvelle génération de mouvements d’action collaborative entre les PN et les Québécois et les Canadiens, comme Idle no more/Fini l’inertie, une mixité qui encourage l’amitié et la reconnaissance mutuelle de l’Autre.

Comment cela s’est-il passé en Colombie-Britannique? Toutes les actions semblent avoir convergé efficacement vers le même but dans l’espace et dans le temps : arrêter les pipelines. En premier lieu, les instances politiques autochtones ont réussi à faire un front commun[6] et ont annoncé clairement leur opposition au pipeline. Quelques jours plus tard, les femmes de la nation Gitga’at, appuyées par de nombreuses autres femmes issues des PN ou du Canada, menaient à terme une merveilleuse « Chain of Hope [7]» tricotée de plus de 20,000 pieds (6212 m), bloquant symboliquement le canal Douglas en canot avec une longue bande de laine multicolore sertie de photos d’enfants et de messages. Au même moment ou presque, la Ville de Vancouver[8] « avouait » publiquement se situer sur un territoire autochtone non cédé. Et force est d’admettre que la récente décision de la Cour suprême est tombée juste au bon moment pour être utilisée contre l’invasion des pipelines.

Alors oui! Il y a lieu d’espérer que nous pourrons gagner la lutte contre les pipelines et le développement de la pétroéconomie au Canada… mais seulement si ce « nous » inclue les PN, les Québécois et les Canadiens.

 Notes:

[1] http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/Politique/2014/06/18/006-northern-gateway-harper-mulcair-trudeau.shtml#!

[2] http://www.ottawacitizen.com/technology/Majority+British+Columbians+oppose+Enbridge+Northern+Gateway/9469513/story.html

[3] http://www.axl.cefan.ulaval.ca/amsudant/ONU-declaration2007.htm

[4] http://www.faitsetcauses.com/2013/10/07/la-proclamation-royale-a-250-ans/

[5] http://www.ledevoir.com/politique/canada/412119/droit-ancestral-jugement-historique-pour-les-premieres-nations

[6] http://www.ubcic.bc.ca/News_Releases/UBCICNews06171401.html#axzz37O8clVWP

[7] http://chainofhope.ca/about-the-chain/

[8] http://www.canadianprogressiveworld.com/2014/06/26/vancouver-city-built-first-nations-unceded-land/

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Martin Joset <![CDATA[Penser les alternatives]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=13868 2014-07-14T14:42:23Z 2014-07-14T11:14:36Z L’approche de Marx

 

Historiquement, l’approche la plus influente dans la réflexion sur les alternatives au capitalisme est celle développée par Karl Marx. Sa solution au problème de l’élaboration d’une alternative crédible au capitalisme, si elle s’est avérée insatisfaisante au bout du compte, était intellectuellement brillante. Plutôt que de développer un modèle théorique systématique capable de démontrer la possibilité d’une alternative émancipatrice viable, il proposait une théorie de « l’impossibilité » à long terme du capitalisme. Ses arguments sont bien connus : à cause de sa dynamique et de ses contradictions internes, le capitalisme détruit ses propres conditions d’existence. Cette théorie est déterministe : à long terme le capitalisme deviendra un ordre social impossible, de sorte qu’une certaine alternative devra nécessairement apparaître. Le tour consiste alors à rendre crédible l’idée qu’une organisation démocratique et égalitaire de l’économie et de la société constitue une forme plausible d’une telle alternative. Sur ce point, la théorie de Marx est particulièrement élégante, car les contradictions qui poussent le capitalisme en avant dans sa trajectoire d’auto-érosion créent aussi l’agent historique – la classe ouvrière – ayant à la fois un intérêt à la mise en place d’une société démocratique et égalitaire et une capacité croissante à traduire ses intérêts en actions. D’après ces éléments, la théorie du socialisme telle que Marx l’a formulée pourrait être considérée comme pragmatiste, car elle est centrée sur la capacité des ouvriers créatifs et solidaires à résoudre les problèmes : tandis que le capitalisme évolue vers une crise et un déclin à long terme qui tend à s’accélérer, la classe ouvrière développe l’organisation politique collective nécessaire pour s’emparer du pouvoir d’État, instaurer une rupture avec le capitalisme et construire expérimentalement une alternative socialiste. En un sens, Marx combine ainsi une théorie hautement déterministe de la chute du capitalisme – dont le mouvement est régi par des lois qui le rendront en définitive impossible à maintenir – et une théorie largement volontariste de la construction de l’alternative.

Cette théorie fut une avancée intellectuelle extraordinaire, animant des mouvements sociaux et politiques radicaux pendant plus d’un siècle. Cependant, sur certains points cruciaux, elle est erronée et ne peut à mon sens constituer le fondement du projet égalitaire, toujours d’actualité, capable de remettre le capitalisme en cause. Je me contenterai ici de noter quatre problèmes centraux.

Premièrement, les arguments marxistes classiques en faveur de la thèse-clé de la théorie – selon laquelle le capitalisme se détruit nécessairement lui-même et sera donc nécessairement remplacé par une alternative – sont insatisfaisants. Cette prédiction dépend de l’affirmation que le capitalisme n’a pas seulement tendance à connaître des crises périodiques, mais qu’il y a une tendance systématique à l’intensification des crises avec le temps – une affirmation dont les fondements théoriques sont contestables.

Deuxièmement, la prédiction marxiste classique sur les transformations des structures de classe capitalistes vers une prolétarisation de plus en plus homogène s’est avérée inexacte. Alors qu’il est assurément vrai que le cours du développement capitaliste a incorporé une part croissante de la main-d’œuvre dans des relations d’emploi capitalistes, tout du moins dans le monde capitaliste développé, cela n’a pas déclenché un processus plus intense de prolétarisation et d’homogénéisation de classe, mais plutôt une évolution vers des structures de classe de plus en plus complexes. Les positions contradictoires à l’intérieur des rapports de classe ont proliféré, le travail indépendant a augmenté de façon constante dans la plupart des pays capitalistes développés depuis le milieu des années 70, une proportion significative de la classe ouvrière possède des actions via les « plans de stock-options pour salariés » et les fonds de pension, les foyers sont devenus plus hétérogènes en termes de classe à mesure que les femmes mariées sont entrées plus nombreuses dans la population active, et les trajectoires de carrière introduisent une incertitude temporelle dans les positions de classe. Aucune de ces formes de complexité des rapports de classe ne signifie que l’importance des classes décline dans la vie des gens, ni que les structures de classe deviennent d’une façon ou d’une autre moins fondamentalement capitalistes; elles montrent plutôt les façons dont les transformations structurelles du capitalisme ont affaibli la thèse de la relation de plus en plus homogène entre la classe ouvrière et le capitalisme.

Troisièmement, les capacités collectives de classe quant à la remise en cause du capitalisme ne se sont pas systématiquement renforcées avec le développement capitaliste. C’est en partie à cause de l’hétérogénéité d’intérêts à l’intérieur de la classe ouvrière au sens large, mais c’est aussi du fait de la robustesse de diverses formes de collaboration de classes qui entame la capacité à remettre en cause le système. Enfin, la théorie de la transformation par la rupture n’est pas un fondement plausible pour la construction d’une transcendance démocratique et égalitaire du capitalisme. Alors que des remises en cause révolutionnaires du capitalisme ont existé, les exemples historiques de transformation par la rupture n’ont jamais été capables de maintenir un processus prolongé, démocratique et expérimental, de construction d’institutions. La théorie volontariste de l’édification d’institutions alternatives et émancipatrices dépend de la participation active, créatrice et autonome des gens ordinaires dans un processus de délibération et de prise de décision. De brefs épisodes d’une telle participation ont existé, au sein des tentatives de transformation révolutionnaire du capitalisme, mais ils ont toujours été de courte durée et relativement isolés. Certes, il est difficile de diagnostiquer les raisons de ces échecs, mais il est probable que les formes concentrées de pouvoir politique et d’organisation nécessaires pour réussir à produire une rupture révolutionnaire avec les institutions capitalistes sont elles-mêmes incompatibles avec les pratiques participatives nécessaires à l’expérimentation démocratique. Les partis révolutionnaires sont peut-être des « armes organisationnelles » efficaces pour renverser les États capitalistes dans certaines circonstances, mais ils semblent être des moyens extrêmement inefficaces pour la construction d’une alternative démocratique égalitaire. En conséquence, les exemples empiriques dont nous disposons de ruptures avec le capitalisme ont engendré des formes d’organisation économique fondées sur des bureaucraties d’État plutôt que sur une alternative démocratique et égalitaire au capitalisme.

 

Une approche alternative des alternatives

 

La théorie marxiste classique des alternatives au capitalisme est profondément enracinée dans une théorie déterministe des traits essentiels de la trajectoire du capitalisme : en prédisant les contours de son devenir, Marx espérait contribuer à la
réalisation d’une alternative émancipatrice. En l’absence d’une telle théorie, la tâche de défendre de façon crédible l’idée d’une alternative émancipatrice viable au capitalisme est plus difficile. Une stratégie, bien sûr, serait de tenter de développer un plan complet des institutions socialistes, de démontrer que ces institutions fonctionneraient efficacement, et ensuite d’élaborer une feuille de route indiquant les itinéraires possibles du monde tel que nous le connaissons à cette destination. Avec une feuille de route en main, notre tâche principale serait de concevoir le bon type de véhicule pour faire le voyage.

Aucune théorie sociale existante n’est suffisamment puissante pour ne serait-ce que commencer à construire une telle carte complète des destinations sociales possibles au-delà du capitalisme. Il se pourrait bien qu’une telle théorie soit impossible dans son principe même; le changement social s’avère en effet trop complexe et trop profondément affecté par des enchaînements contingents de processus de causalité pour être représenté sous forme de plan. Quoi qu’il en soit, aucune carte n’est disponible. Et pourtant nous voulons quitter le lieu où nous sommes à cause de ses maux et de ses injustices. Que faire?

Plutôt que la métaphore de la feuille de route nous guidant vers une destination connue, nous pourrions plutôt penser le projet de changement social émancipateur comme un voyage d’exploration. Nous quittons le monde connu équipés de dispositifs de navigation qui nous indiquent la direction dans laquelle nous nous déplaçons et de quelle distance nous nous sommes éloignés du point de départ, mais sans carte qui exposerait l’itinéraire entier de l’origine au point final. Cela implique des dangers, bien évidemment : nous pourrions rencontrer des obstacles imprévus qui nous obligeraient à avancer dans une direction que nous n’avions pas choisie à l’avance; nous pourrions être amenés à faire marche arrière et à tenter un nouvel itinéraire. Peut-être qu’avec les technologies que nous inventerions en chemin, nous pourrions créer une sorte de surplomb artificiel et voir un peu plus loin dans l’espace. Au bout du compte, nous pourrions découvrir qu’il y a des limites absolues à notre avancée, mais en sachant au moins si nous allons dans la bonne direction.

Cette approche de la pensée des alternatives émancipatrices conserve une vision fortement normative de la vie au-delà du capitalisme, tout en reconnaissant les limites de nos connaissances sur les possibilités réelles de transcender le système capitaliste. Il ne s’agit pas d’embrasser la fausse certitude qu’il existe des limites infranchissables à la construction d’une alternative démocratique égalitaire : l’absence de connaissances scientifiques solides sur les limites du possible s’applique non seulement aux perspectives des alternatives radicales mais aussi à la durabilité du capitalisme. La question cruciale pour entreprendre un tel voyage d’exploration est l’utilité de notre dispositif de navigation. Nous avons donc besoin de construire ce que l’on pourrait appeler une boussole socialiste : les principes qui nous disent si nous allons dans la bonne direction.

 

Les conceptions du socialisme

 

La plupart des discussions sur le socialisme construisent le concept en termes de contraste binaire avec le capitalisme. La stratégie standard est de commencer par une discussion sur les différentes façons d’organiser la production et, de là, de définir le capitalisme comme un mode d’organisation économique dans lequel la production est orientée vers la maximisation du profit à travers l’échange sur le marché, les moyens de
production sont soumis à la propriété privée et ne sont pas possédés par les travailleurs, ces derniers étant donc contraints de vendre leur force de travail pour obtenir de quoi vivre. Le socialisme est défini par la négation d’une ou plusieurs de ces conditions. Puisque le point central du concept de capitalisme est la propriété privée des moyens de production, cela a généralement signifié que le socialisme est compris comme la propriété publique sous une forme ou une autre, l’exemple le plus typique étant le dispositif institutionnel de la propriété étatique. Je vais élaborer ici une approche alternative de la formulation du concept de socialisme dans lequel il est distingué de deux formes alternatives d’organisation économique, et pas une seule : le capitalisme et l’étatisme.

Le capitalisme, l’étatisme et le socialisme peuvent être considérés comme des modes alternatifs d’organisation des relations de pouvoir à travers lesquels les ressources économiques sont allouées, contrôlées et utilisées. Tout d’abord, et de façon schématique, nous pouvons définir ainsi ces trois concepts, sous l’angle du pouvoir :

  • Le capitalisme est un mode d’organisation économique dans lequel les moyens de production sont soumis à la propriété privée. L’allocation et l’usage de ressources pour différents objectifs sociaux y sont donc réalisés par l’exercice du pouvoir économique. Les investissements et le contrôle de la production sont le résultat de l’exercice du pouvoir économique par les propriétaires du capital.
  • L’étatisme est un mode d’organisation économique dans lequel les moyens de productions appartiennent à l’État. L’allocation et l’usage de ressources pour différents objectifs sociaux y sont donc réalisés par l’exercice du pouvoir étatique. Les agents de l’État contrôlent le processus d’investissement et la production à travers une forme de mécanisme administratif d’État.
  • Le socialisme, quant à lui, est un mode d’organisation économique dans lequel les moyens de production appartiennent collectivement à la société entière. L’allocation et l’usage de ressources pour différents objectifs sociaux y sont donc réalisés par l’exercice de ce que l’on peut appeler le « pouvoir social ». Le pouvoir social s’enracine dans la capacité à mobiliser les gens dans des actions de coopération volontaires et collectives de diverses sortes au sein de la société civile. Cela implique que la société civile ne doit pas être considérée simplement comme un espace d’activité, de sociabilité et de communication, mais aussi comme un espace de pouvoir réel. Le pouvoir social est à distinguer du pouvoir économique, fondé sur la propriété et le contrôle de ressources économiques, et du pouvoir étatique, fondé sur le contrôle de la production et de l’application de règles sur un territoire donné. La démocratie, en ces termes, peut être conçue comme une façon spécifique de lier pouvoir social et pouvoir étatique : dans l’idéal démocratique, le pouvoir étatique est pleinement subordonné au pouvoir social et responsable devant lui. La démocratie est donc, en soi, un principe profondément socialiste. Si « démocratie » est le nom donné à la subordination du pouvoir étatique au pouvoir social, « socialisme » est celui de la subordination du pouvoir économique au pouvoir social. Dans le socialisme, le contrôle sur l’investissement et la production est organisé selon un certain mécanisme d’appropriation sociale.

Cette idée d’un socialisme enraciné dans le pouvoir social n’est pas la façon conventionnelle de comprendre le socialisme. En effet, de nombreuses personnes utilisent le terme « socialisme » pour décrire ce que j’appelle ici l’étatisme. Cette nouvelle conceptualisation, cependant, saisit bien une idée morale centrale dans le socialisme : c’est une économie organisée de façon à répondre aux aspirations et aux besoins des gens ordinaires, et non des élites, et, pour ce faire, l’économie doit d’une façon ou d’une autre être contrôlée par les gens ordinaires – c’est-à-dire, subordonnée au pouvoir social.

Il est important d’être clair sur le champ conceptuel dont on dresse ici la carte : il s’agit bien de différents modes d’organisation économique, mais c’est seulement dans le capitalisme que le pouvoir fondé sur l’économie joue le rôle prédominant quant à la détermination de l’usage des ressources économiques. Dans l’étatisme et le socialisme, une forme de pouvoir distinct de l’économie elle-même joue le rôle dominant dans l’allocation des ressources économiques pour des usages alternatifs. Il demeure, bien sûr, que le pouvoir étatique et le pouvoir social existent dans le capitalisme, mais ils ne jouent pas un rôle central dans l’allocation et l’usage directs des ressources économiques.

Pour chacun de ces trois idéaux-types, il est possible d’imaginer une forme extrême réservant le contrôle des ressources économiques à un type, et un seul, de pouvoir. Le totalitarisme sera alors compris comme une forme d’hyper-étatisme dans lequel le pouvoir d’État n’est pas simplement la principale forme de pouvoir régulant les processus économiques, mais où le pouvoir économique et le pouvoir social disparaissent largement. Dans un capitalisme libertarien, l’État s’atrophie jusqu’à ne plus apparaître que comme un « veilleur de nuit », avec pour seules fonctions de faire respecter les droits de propriété et d’assurer que les activités commerciales pénètrent toutes les sphères de la société civile, soumettant toute chose au marché. L’exercice du pouvoir économique expliquerait ainsi presque entièrement l’allocation et l’utilisation des ressources; les citoyens sont alors réduits à de purs consommateurs atomisés, qui font des choix individuels sur un marché mais n’exercent aucun contrôle collectif sur l’économie, à travers notamment des associations relevant de la société civile. Le communisme, tel qu’il est compris dans le marxisme classique, est une forme de société dans laquelle l’État a dépéri et où l’économie est absorbée dans la société civile, cette dernière étant conçue comme l’activité libre et coopérative d’individus associés.

Aucune de ces formes extrêmes ne pourrait constituer une forme stable et reproductible d’organisation sociale. Le totalitarisme s’est révélé incapable d’éliminer complètement les réseaux sociaux informels, qui sont au fondement d’interactions sociales coopératives outrepassant le contrôle direct de l’État, et le fonctionnement pratique des institutions économiques ne fut jamais entièrement subordonné à la planification centralisée. Non seulement le capitalisme constituerait un ordre social chaotique et non-reproductible si l’État jouait le rôle minimaliste que lui accordent les fantasmes libertariens. Mais, comme l’a montré Polanyi, il fonctionnerait aussi de manière beaucoup plus instable si la société civile était absorbée dans l’économie et se voyait ainsi réduite à une sphère complètement marchandisée et atomisée de la vie sociale. Le communisme pur s’avère également un fantasme utopique, tant il est difficile d’imaginer une société complexe privée de tout moyen autoritaire d’élaborer et de faire respecter des règles (un « État »). Les formes, réalisables et durables, d’organisation sociale à grande échelle, impliquent ainsi des relations réciproques entre ces trois formes de pouvoir.

Au sein d’une telle conceptualisation générale, le capitalisme, l’étatisme et le socialisme devraient être pensés non simplement comme des idéaux-types distincts, mais aussi comme des variables. Plus les décisions prises par les acteurs exerçant le pouvoir économique sur la base de la propriété privée déterminent l’allocation et l’utilisation des ressources, plus la structure économique sera dite capitaliste. Plus le pouvoir exercé par l’intermédiaire de l’État détermine l’allocation et l’utilisation des ressources, plus la société sera considérée comme étatiste. Et plus le pouvoir enraciné dans la société civile détermine ces allocations et cette utilisation, plus la société se rapproche du socialisme. Il existe de multiples cas, complexes et hybrides, dans lesquels – par exemple – une société apparaît capitaliste d’un certain point de vue et étatiste ou socialiste d’un autre point de vue.

L’idée de structures économiques mêlant différents rapports de pouvoir s’avère fondamentale pour penser la transformation de ces structures. Toutes les sociétés capitalistes existantes contiennent des éléments significatifs d’étatisme, dans la mesure où les États répartissent partout une partie de la plus-value totale sous la forme d’investissements dans des secteurs tels que les infrastructures publiques, la défense ou l’éducation. Par ailleurs, dans toutes les sociétés capitalistes, l’État ôte certains pouvoirs aux propriétaires privés des moyens de production, par exemple lorsque les États capitalistes imposent aux entreprises des normes en matière de santé ou de sécurité. Le pouvoir d’État, davantage que le pouvoir économique, contrôle ces aspects spécifiques de la production, et on peut affirmer dans cette mesure que cet aspect de la propriété a été transféré à l’État. Les sociétés capitalistes renferment également toujours des éléments de socialisme, ne serait-ce que par la pression indirecte que font peser sur l’allocation des ressources économiques des acteurs collectifs issus de la société civile, notamment à travers leurs efforts pour influer sur l’État (sur la législation) et sur les entreprises capitalistes (sur les conditions de salaire et de travail). L’utilisation de la simple expression de « capitalisme » pour décrire un cas empirique constitue ainsi une sténographie désignant « une structure économique dans laquelle le capitalisme détient une prééminence quant à l’organisation de l’activité économique ».

 

Extraits du texte du sociologue états-unien Erik Olin Wright publié en 2006 dans la New Left Review (et traduit par la revue Contretemps). Olin Wright [a publié en 2010] Envisionning Real Utopias.

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