Nouveaux Cahiers du socialisme Faire de la politique autrement, ici et maintenant... 2016-07-09T01:20:18Z http://www.cahiersdusocialisme.org/feed/atom/ http://www.cahiersdusocialisme.org/wp-content/uploads/cropped-logo-NCS-512-32x32.jpg CAP-NCS <![CDATA[Pour un réseau mondial vers un monde sans nucléaire]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15787 2016-06-14T08:42:04Z 2016-06-13T12:50:20Z Nous, participant-e-s du 1er Forum social mondial thématique sur le nucléaire civil et militaire, réalisé à Tokyo et Fukushima du 23 au 28 mars 2016, venant de plus de 10 pays de 3 continents, appelons à la création d’un réseau mondial au service de l’intercommunication, de l’appui mutuel et du lancement d’actions communes pour un monde sans nucléaire civil et militaire.

Cet appel s’adresse aux citoyen-ne-s de tous les pays du monde engagé-e-s, à titre individuel ou sein d’une organisation, pour un monde sans nucléaire.

Pour bâtir ce réseau, nous commencerons par nous doter d’une liste d’échanges, par Internet, qui nous permettra de dépasser notre isolement, chacun luttant dans son pays contre un pouvoir nucléaire qui est mondialisé. Cet outil nous permettra de construire des actions communes, des résistances, des dénonciations et des diffusions d’informations pour construire un monde libéré du nucléaire.

Nous y échangerons sur les questions juridiques, de sécurité, de santé, d’éducation et de communication liées à l’usage du nucléaire à des fins civiles et militaires. Nous le ferons dans le cadre de grands thèmes tels que : l’exportation et l’importation des équipements, du combustible à des fins civiles et militaires, de la mine aux déchets, et de la technologie nucléaire ; les mythes et la propagande avec lesquelles le nucléaire s’impose, notamment par le biais des lobbies et des médias ; les témoignages des victimes et réfugiés du nucléaire, mais aussi des experts, médecins, ingénieurs et autres qui nous permettent de partager informations, études et analyses ; les réussites de nos luttes qui ont permis de bloquer des accords, adopter ou changer des lois, fermer des centrales, gagner des procès… pour qu’elle servent d’exemple à d’autres luttes en cours ; les alternatives sur la consommation et la production d’énergie ; les travailleurs du nucléaire, notamment le système de sous-traitance et de travail intérimaire qui porte gravement atteinte à la santé et la sécurité des travailleurs.
Nous invitons toutes les personnes, groupes et organisations engagés dans la lutte pour un monde sans nucléaire à s’inscrire à cette liste, à signer cet appel et le diffuser largement dans leurs réseaux.

Nous les appelons aussi, en réponse au message de solidarité reçu de la part des organisations québécoises et canadiennes luttant contre le nucléaire à s’impliquer dans la construction de notre réseau, en participant au 2ème Forum social mondial thématique sur le nucléaire civil et militaire, qui se tiendra à l’occasion du Forum Social Mondial de Montréal (Canada), du 8 au 14 août 2016.

Un 3ème Forum social mondial thématique sur le nucléaire civil et militaire pourra être organisé en Europe à l’occasion du 31ème anniversaire du début de la tragédie de Tchernobyl.

Tokyo, le 28 mars 2016.

 

Liste des signataires (organisations) :

No Nukes Asia Forum
ATTAC – Francia
Articulação Anti-nuclear Brasileira
Coalizão por um Brasil livre de usinas nucleares
Echo-Echanges NGO France Japon
Global University for Sustainability – Hong Kong
Collectif FSM-Montréal 2016, Canadá
L’Appel du 26 avril – Francia
Décroissance – Île de France
Brut de béton Production – Francia (teatro comprometido miembro de la red « salir del nuclear »)
Projet ÉCOSPHÈRE – Francia
Association de protection de l’environnement des Hautes-Laurentides – Francia
Artistes pour la Paix – Canadá
Sept-Iles Sans Uranium (SISUR 2009) – Iles Marshall
Red « Sortir du nucleaire » – Francia

Liste des signataires (organisations) :

No Nukes Asia Forum
ATTAC – France
Articulação Anti-nuclear Brasileira
Coalizão por um Brasil livre de usinas nucleares
Echo-Echanges ONG France Japon
Global University for Sustainability – Hong Kong
Collectif FSM-Montréal 2016, Canada
L’Appel du 26 avril – France
Décroissance – Île de France
Brut de béton Production – France (teatro comprometido miembro de la red « salir del nuclear »)
Projet ÉCOSPHÈRE – France
Association de protection de l’environnement des Hautes-Laurentides – Canada
Artistes pour la Paix – Canada
Sept-Iles Sans Uranium (SISUR 2009) – Iles Marshall
RéawU « Sortir du nucleaire » – France

 

Vous pouvez signer ici

 

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CAP-NCS <![CDATA[Les nouvelles des NCS]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15757 2016-06-07T00:35:51Z 2016-06-03T15:33:35Z Le 9 août vers 17 h, le Forum social mondial se met en branle avec une grande marche populaire, suivie d’un évènement festif à l’esplanade des spectacles devant la Place des arts. Par la suite, ce sont trois jours remplis (10, 11 et 12 août) d’ateliers, de rencontres de convergence, d’échanges à tous les niveaux. Au sein de l’espace « émancipation » coordonné par les NCS, nous aurons 23 raisons de discuter avec plus de 80 personnes ressources du monde entier. L’espace « émancipation » inclut 27 organisations populaires, publications et think tanks de gauche des Amériques, d’Europe, du Moyen-Orient, d’Afrique et d’Asie.

Bulletin du CAP – no26 – Juin 2016

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Université populaire Des NCS <![CDATA[Bulletin de liaison du réseau Intercoll (No. 9)]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15753 2016-06-02T03:05:03Z 2016-06-02T03:04:09Z Les der­nières nou­velles du ré­seau Intercoll.net :

Intercoll No9

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CAP-NCS <![CDATA[La deuxième vie du FSM]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15745 2016-06-01T17:42:40Z 2016-05-27T13:56:57Z FSM 2016 sigleCe Forum mondial, vous vous en souviendrez, est né au Brésil en 2001. À l’époque, la vague de changement en menait large en Amérique du Sud. Des mouvements comme le MST (Brésil), les Piqueteros (Argentine), les comités populaires (Bolivie) mettaient les dominants en péril. Parallèlement, des gouvernements progressistes étaient élus dans plusieurs pays. En Europe, c’était la belle époque d’Attac, du référendum contre le traité européen en France (gagné par les mouvements). Il y avait aussi l’essor d’un nouvel internationalisme, comme le démontrait avec éclat le splendide Sommet des peuples des Amériques, à Québec en avril 2001. Et c’est là-dessus donc que le FSM a « surfé » pendant plusieurs années sous l’impulsion des réseaux latinos avec la participation de plusieurs autres, dont le réseau québécois qui a pris une place plus qu’honorable dans le processus.

Quelques années plus tard, le Forum est sorti du périmètre latino pour aller vers l’Asie et l’Afrique, de même qu’en Europe et en Amérique du Nord, avec plusieurs centaines de forums continentaux, nationaux, thématiques, etc. L’idée étant, sur la base de principes établis par la charte du Forum, de multiplier les espaces de discussions et d’explorations, d’une part pour constituer un contrepoids à l’hégémonie néolibérale, d’autre part pour travailler du côté des alternatives altermondialistes, écologistes, féministes, pacifistes. C’est ainsi qu’on a connu deux forums québécois en 2007 et en 2009.

Cette effervescence a eu quant à moi des effets structurants, permettant à des organisations petites et grandes de prendre la parole, d’affirmer une nouvelle subjectivité de résistance, d’apprendre les unes des autres. Il y a eu certes des échecs, des ratés, des forums bâclés, des exercices où la polarisation l’a emporté sur la convergence, et bien d’autres choses encore, mais en gros, comme le dit l’expression consacrée, le bilan a été « globalement positif ».

D’autant plus que la méthodologie du FSM (insistance sur la prise de décision démocratique, emphase pour faciliter la participation des groupes traditionnellement minorisés, distance par rapport aux structures étatiques) a par la suite « contaminé» des mouvements populaires de grande envergure. Pensons à Occupy, au printemps arabe et plus proche de chez nous, aux carrés rouges. Comme Monsieur Jourdain, on « faisait » du Forum même si on ne le savait pas.

15 ans plus tard, où en est-on ?

La grande vague de transformations elle subit les contre-chocs d’une puissante offensive du 1 % à tous les niveaux : économique, géopolitique, culturelle, militaire. L’échec (temporaire espérons-le) des mouvements populaires dans la zone Maghreb-Machrek, le renversement de régimes de centre gauche au Brésil, en Argentine (demain peut-être au Venezuela), le retournement de la Grèce qui bouscule l’agenda des mouvements populaires en Europe, sont autant d’indicateurs qui démontrent ce changement d’humeur. Certes partout, c’est la confrontation. Les mouvements ne sont pas « aplatis » (comme ils l’avaient été dans les années précédentes). La résistance reste forte. Il y a de grandes convergences pour faire échec à la droite. On voit même de nouvelles coalitions émerger, comme aux États-Unis avec la campagne de Bernie Sanders. Ce n’est pas rien !

On se retrouve néanmoins devant un mur néolibéral encore plus haut et encore plus dangereux, devant des gouvernements ou la religion de l’austérité s’imbrique dans une guerre culturelle de grande envergure, l’idéologie de tout-le-monde-contre-tout-le-monde comme on le sait.

Alors arrive dans la discussion le Forum social mondial. Doit-il continuer ? Changer ? Laisser la place ? Passer son tour ? Depuis quelque temps, le débat est ouvert, comme on l’a constaté dans des rencontres récentes à Montréal, Salvador, Porto Alegre, Paris, Casablanca, Tunis, Barcelone, Philadelphie et ailleurs. La question dans la question est en fait : quel rôle peut jouer le Forum dans ce moment où les luttes sociales sont plutôt à la défensive ?

En fin de compte, tout le monde convient qu’un espace international, ouvert et pluraliste, est une bonne idée, à part quelques nostalgiques qui voudraient comme avant avoir un « quartier général » de la révolution mondiale ! Cet espace doit être en continuité avec le FSM de l’origine. Ce n’est pas et ne sera pas un lieu de prises de décisions, encore moins une entité qui dirait aux mouvements populaires du monde entier quoi penser et quoi faire !

Pour autant, il apparaît nécessaire de permettre davantage de concertation, pour ne pas dire de convergence. Dit autrement, l’expression de la diversité du mouvement ne doit pas être une entrave pour l’identification de lignes stratégiques, de grands points où on se retrouve ensemble. Le respect des opinions ne doit pas tomber dans une sorte de marasme où tout est dit, mais jamais rien n’est conclu, et où l’individualité doit toujours l’emporter sur le collectif. On dirait au Québec qu’il faut un « accommodement raisonnable », entre d’une part la subjectivité des « multitudes » et d’autre part, la construction de stratégies. C’est tout un pari, et l’occasion est belle à Montréal de créer les conditions pour une relance du FSM.

C’est dans ce sens en tout cas que se dirigent plusieurs regroupements d’organismes qui ont décidé de travailler ensemble, au lieu de présenter chacune leur idée, et d’établir les liens, non seulement entre divers organismes, mais entre les divers moments de la pensée critique : diagnostic, identification des buts à court et moyen termes, stratégies et moyens d’action. Vous verrez dans le programme du FSM des « espaces » qui concrétisent ainsi l’effort de plusieurs, et qui ont offrent des parcours de réflexion cohérents, organisés et pourvus en ressources. L’espace « émancipation » par exemple, coordonné par les Nouveaux Cahiers du socialisme, permettra ce genre d’exercices. Il y aussi l’espace « éducation » (coordonné par la FNEEQ), l’espace « solidarité internationale (AQOCI), l’espace du « quartier ouvrier » (FSC, CSQ, FTQ) et quelques autres regroupements où vous constaterez l’effort en cours. Cela sera un incitatif pour que vous preniez le temps de vous inscrire et de vous joindre à la vague le 9 août prochain.

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CAP-NCS <![CDATA[Note sur le salaire minimum en Haïti]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15742 2016-05-27T12:13:29Z 2016-05-27T12:13:29Z Le Regroupement des Haïtiens de Montréal contre l’Occupation d’Haïti (REHMONCO) condamne et dénonce énergiquement la révocation arbitraire du syndicaliste Télémaque Pierre.

Son seul crime : demandé que le salaire minimum passe à 500 gourdes ($ 8,00) par jour. Une revendication, toutefois, légitime et légale, qui vise à procurer aux ouvrières et ouvriers le strict minimum de survie.

Pourtant, pour ces bourgeois locaux et internationaux, cette revendication est démesurée. Dans leur esprit étroit et borné, les travailleurs et travailleuses de ces ateliers de misère doivent être exploité.e.s, sans aucune restriction ni aucune pitié.

L’oligarchie sous-traitante l’exige et l’État croupion s’y soumet, malgré certains tapages démagogiques.
Mais soulignons également que cette exploitation constitue l’un des piliers de la politique impérialiste en Haïti.

Rappelons qu’en 2009 la Secrétaire d’État étasunienne d’alors, Hilary Clinton, a fait comprendre explicitement au président haïtien René Préval qu’elle s’opposait à toute augmentation du salaire minimum. Pour elle ainsi que pour son conjoint, Bill Clinton, la création d’emplois en Haïti est à ce prix.

Ce salaire crève-la-faim est un garant d’emplois, même s’il ne garantit pas aux ouvrières et ouvriers la possibilité de vivre décemment.

Cette exploitation outrancière de la force de travail de nos concitoyennes et concitoyens profite certes à cette bourgeoisie sous-traitante antinationale, mais elle constitue surtout une source énorme de profits aux compagnies multinationales.

C’est pourquoi la domination du pays représente l’outil indispensable pour assurer la pérennité de ce système d’exploitation. Le travailleur actuel ressemble bien à l’esclave de l’époque coloniale : il ne jouit d’aucun droit et est obligé de s’échiner jusqu’à l’abrutissement total de son corps et de son esprit.

Et de cette tragique réalité, les bourgeois locaux et internationaux n’en ont cure. Ils savent que l’ouvrier, s’il crève, rouspète ou demande d’être mieux payé, peut facilement être remplacé par des centaines de milliers de chômeurs.

Cette armée de réserve, les exploiteurs sont conscients qu’elle est disponible en tout temps : elle a été constituée, produite par ce même système social qui les enrichit de la sueur et du sang de l’ouvrier.

Comme on le sait, ces exclus du système de production viennent pour l’essentiel de la paysannerie haïtienne progressivement démantelée et paupérisée pendant tout le 20e siècle.

Au cours des années 80 et 90, l’application du Plan d’Ajustement Structurel (PAS), l’importation massive de denrées subventionnée des États-Unis, contribuent grandement à la faillite de l’agriculture nationale et à la fermeture des industries de l’État.

Un peu partout dans le pays, l’imposition de cette politique a créé une masse de chômeurs réfugiés dans les bidonvilles. C’est dans cette armée de sans-emploi que les profiteurs de la sous-traitance tirent leur main-d’œuvre.

La presse traditionnelle, en considérant, sans aucune analyse, le chômage élevé existant dans le pays comme un phénomène démographique et en faisant passer le secteur de la sous-traitance comme un pourvoyeur d’emplois, occulte le fait que ce chômage de masse résulte d’un rapport historique de domination et d’exclusion.

Aujourd’hui, la force de travail de ces milliers de gens est sujette à des spéculations économiques. Les économistes néolibéraux considèrent la misère du peuple comme un avantage comparatif. Pour attirer les emplois, selon cette logique machiavélique, la précarisation des conditions de vie de la population est essentielle.

Et il va sans dire que l’occupation militaire de notre pays se porte garant de cette exploitation inhumaine de notre classe ouvrière.

La lutte pour l’augmentation du salaire minimum n’est pas uniquement économique, elle est également la volonté d’un peuple qui combat pour ses droits de citoyen de vivre décemment et dignement dans son pays.

Le REHMONCO renouvelle son support inconditionnel aux revendications de la classe ouvrière haïtienne d’exiger l’augmentation du salaire minimum quotidien à 500 gourdes et de meilleures conditions de travail. Nous encourageons du même coup les organisations progressistes d’Haïti, des États-Unis et du Canada à soutenir le peuple haïtien dans sa lutte contre l’occupation, la domination et l’exploitation.
Abats la misère!
Abats l’exploitation!

Contact : rehmoncohaiti1915@gmail.com

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Université populaire Des NCS <![CDATA[Comité Solidarité internationale FSM]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15730 2016-05-26T19:47:50Z 2016-05-26T16:40:44Z Le comité Solidarité internationale (comité SI) propose une réflexion décloisonnée des conceptions Nord-Sud, inspirée des dynamiques populaires pour repenser ensemble les liens d’une solidarité internationale basée sur les notions de réciprocité, d’équité et de conscience collective.

Flyer_vf_SI_web

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Université populaire Des NCS <![CDATA[Espace Éducation FSM]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15714 2016-05-25T22:13:49Z 2016-05-24T20:27:08Z Appel à la mobilisation !

Joignez-vous à nous ! Prenez part à l’ESPACE ÉDUCATION – FSM 2016 en vous impliquant dans l’organisation de l’espace, en proposant des ateliers et des activités sociales ou tout simplement en y participant !

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CAP-NCS <![CDATA[Une authentique démarche de démocratie participative est aux antipodes d’un ‘unanimisme consensuel’]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15711 2016-05-24T02:02:10Z 2016-05-24T02:00:55Z Paul Cliche«Un faux débat». C’est ainsi que le sociologue essayiste Pierre Mouterde et l’activiste Marc Bonhomme qualifient le débat sur le mandat à confier à l’Assemblée constituante qu’auront à trancher les délégué-e-s au congrès de Québec solidaire débutant le 27 mai. Dans son texte diffusé le 15 mai, où il tire à boulets rouges sur les instances de Québec solidaire, Bonhomme estime que le débat est «déconnecté des grands enjeux sociaux de l’heure aussi bien que des rapports de force existants». Il trouve qu’il est du «même acabit que les questions alambiquées des référendums de 1980 et 1995 tenus par les gouvernements Lévesque et Parizeau. Pour lui la solution passe par le déclenchement d’une grève sociale. Après cet énoncé, qu’il répète comme un mantra dans tous ses écrits, toute discussion devient pratiquement impossible.

Quant à Mouterde, dans un texte publié le 17 mai sur Presse-toi à gauche, il renvoie dos à dos aussi bien les tenants de la proposition d’amendement au programme de Québec solidaire voulant que l’Assemblée constituante se voit confier un mandat restreint l’obligeant à développer exclusivement un projet de constitution pour un Québec indépendant comme le veut Alexandre Leduc que les défenseurs du maintien de la position actuelle du parti assurant l’autonomie de cette assemblée élue pour qu’elle puisse permettre le plein exercice de la souveraineté populaire comme je le propose.

La pratique de la démocratie participative n’a pas pour
but de bricoler un ‘unanimisme consensuel’ artificiel

L’intellectuel chevronné qu’est M. Mouterde, me fait beaucoup d’honneur en mentionnant dans le titre de son texte «Réponse à Paul Cliche ». Pour réfuter les arguments que j’utilise en faveur du maintien de l’autonomie de l’Assemblée constituante il écrit notamment que les personnes qui partagent mon point de vue «restent prisonnières d’une vision de la politique ‘unanimiste et consensuelle’ à cent lieues de la façon dont une formation de gauche comme Québec solidaire devrait s’en tenir». Mais, à mon avis, ce dernier se méprend en assimilant une authentique démarche de démocratie participative à un bricolage d’un ’unanimisme consensuel’ factice et de mauvais aloi.

On sait que la participation citoyenne est la clef de voûte du processus constituant que propose Québec solidaire pour accéder à l’indépendance. Le programme du parti précise à ce sujet : «Parler d’Assemblée constituante c’est proposer de discuter de la manière la plus démocratique et la plus large possible des mécanismes essentiels pour articuler le projet d’indépendance politique et les revendications sociales (…) La stratégie de Québec solidaire consistera à mettre en route et à développer une véritable démarche citoyenne afin que toutes et tous soient associés à la détermination de notre avenir collectif (…) Pour être légitime ce processus devra être profondément démocratique, transparent et transpartisan.»

Rappelons que cet énoncé de programme, qui ne comporte aucune ambiguïté contrairement a ce que soutiennent M. Mouterde et les tenants d’une Constituante avec mandat restrictif, est le prolongement de la Déclaration de principes adoptée en 2006 lors du congrès de fondation de Québec solidaire. Ce document cardinal est explicite: «La question nationale, statue-t-il, n’appartient pas à un seul parti politique ni même à l’Assemblée nationale. Elle appartient à toute la population du Québec. C’est pourquoi notre parti propose que le débat sur l’avenir du Québec se fasse au moyen d’une vaste démarche de démocratie participative. Toute la population pourra ainsi se prononcer sur des changements politiques et constitutionnels, de même que sur les valeurs qui y seront associées. Un référendum clôturera cette démarche qui favorisera la réflexion la plus large et la plus inclusive possible.»

Or, je ne détecte aucunement dans la position actuelle de notre parti la vision «unanimiste et consensuelle» que Pierre Mouterde dénonce. On est loin en effet de tomber dans ce piège en empruntant la voie de la démocratie participative, la seule qui puisse permettre qu’une solide majorité populaire se dégage en faveur de l’indépendance du Québec lors du référendum qui clôturera le processus constituant. J’estime donc qu’une démarche authentique de démocratie participative se situe aux antipodes du bricolage d’un ‘unanimisme’ ou d’un ‘consensualisme’ de mauvais aloi.

Je ne crois pas non plus que ma prise de position «fasse resurgir les traces au Québec, et plus particulièrement au sein de Québec solidaire, d’une volonté d’unanimisme démesuré», comme le soutient M. Mouterde. Est-ce de l’unanimisme en effet que de vouloir obtenir une solide majorité populaire en faveur de l’indépendance ? Si tel est le cas notre parti est contaminé depuis sa naissance parce que je défends précisément la Déclaration de principes adoptée lors de son congrès de fondation. On ne peut donc pas m’accuser de déviationnisme! Dans la même ligne de pensée, ce dernier émet des réserves au sujet de «l’inclusivité qu’appellerait l’approche consensuelle». Oublie-t-il encore là que la Déclaration de principes veut que le processus constituant «favorise la réflexion la plus large et la plus inclusive possible », comme on l’a lu plus haut. Ce qui m’amène à poser la question suivante : Si le processus constituant n’était pas ‘inclusif’ serait-il exclusif et, alors, qui en serait exclu? Ceux et celles qui ne pensent pas comme nous? Voilà un vocabulaire qui me ramène des réminiscences des années 1970 alors que des groupes de gauche, au nom d’un marxisme-léninisme mal digéré, excluaient ce qui ne correspondait pas à une certaine version de ‘la ligne juste’. Selon ce syndrome il y avait les ‘bons’ et des ‘méchants’, a expliqué Pierre Beaudet(1).

Il me semble par ailleurs inconcevable que le congrès de 2016 contredise, par le biais d’un débat sur la nature du mandat à confier à l’assemblée constituante, de grands pans du document fondateur qu’est la Déclaration de principes de Québec solidaire qui a constitué jusqu’ici le ciment unissant les divers courants de gauche qui constituent notre parti. Pourquoi ne joue-t-on pas visière levée en remettant tout simplement en cause cette orientation de base lors d’un débat en bonne et due forme qui permettrait à Québec solidaire de raffermir son orientation et de la faire progresser vers un ‘réformisme radical’ plus pointu tout en évitant le ‘cul-de-sac de l’avant-gardisme’(2).

Un de ceux qui me confortent dans ma position est Normand Baillargeon. Un philosophe à l’esprit universaliste mais qui est bien implanté dans le terreau québécois. Dans ses ouvrages ce dernier manifeste son souci de mettre à la disposition de ses lecteurs les outils nécessaires à une participation éclairée à ce qu’il appelle la ‘conversation démocratique’. «Il est instructif de penser à la vie politique d’une société démocratique comme consistant en une vaste conversation à laquelle chacun est convié. Cette conversation, qu’on veut sereine et éclairée, serait composée d’échanges de faits et d’arguments et, idéalement, déboucherait sur des décisions auxquelles chacun se rallierait, au moins provisoirement» écrit Baillargeon qui reconnait cependant qu’on a toujours été loin de cet idéal(3).

Bâtir notre rapport de force pour mater les dominants,
mais en ne se trompant pas de cibles

Pierre Mouterde écrit «Quand on est de gauche on ne peut réduire l’intervention politique qu’on promeut à de l’animation communautaire ou citoyenne inclusive». Certes, mais l’animation communautaire constitue une voie privilégiée pour déboucher sur l’action politique, comme nous l’ont démontré plusieurs expériences, dont celle d’Option citoyenne qui a abouti à la fondation de Québec solidaire. Il en a été de même du FRAP, premier parti municipal de gauche au Québec qui, lors des élections de 1970, a fait la lutte à l’administration du maire potentat Jean Drapeau. Ce parti est né, en effet, du regroupement des comités de citoyens des quartiers défavorisés de Montréal qui se sont auto-organisés et qui se sont alliés aux comités d’action politique (CAP) de la CSN. J’ai suivi cette expérience de près puisque, permanent au Secrétariat d’action politique de cette centrale j’ai été président du FRAP et je me suis présenté dans le quartier Rosemont.

M. Mouterde me reproche par ailleurs de « faire reposer mes arguments sur une vision totalement décontextualisée de la lutte pour une Constituante au Québec des années 2000». Peut-être sera-t-il surpris d’apprendre que je suis d’accord avec lui lorsqu’il décrit le contexte dans lequel la Constituante serait instituée, celui d’un Québec néolibéralisé. Je suis aussi d’accord avec lui lorsqu’il écrit que le défi d’un parti de gauche comme le nôtre est de faire bouger les rapports de force sociopolitiques qui protègent les intérêts des groupes dominants afin d’installer des ruptures vis-à-vis de l’ordre établi; en l’occurrence les élites fédéralistes.

Bien entendu, «l’indépendance ne se fera pas à froid», selon l’expression utilisée par Mouterde et Bonhomme. Mais je ne partage pas leur vision pessimiste quant au déroulement du processus constituant. Ils ne croient pas qu’il puisse se dérouler dans un contexte serein. Ils prévoient au contraire, comme l’écrit Mouterde, «une bataille idéologique intense entre partisan.nes de l’indépendance et partisan.nes fédéralistes. Avec à la clef tous les coups fourrés possibles de la part des fédéralistes ! » La loi de la jungle quoi ! Dans cette atmosphère surchauffée on risque toutefois de se tromper de cibles en s’attaquant au ‘monde ordinaire’(4) qui font partie du 99% mais qui ont été leurrés jusque là par le 1% et qui seraient récupérables parce qu’ils sont de bonne foi.

En contrepartie à cette vision quasi apocalyptique je crois que seulement une Assemblée constituante autonome pourra avoir une crédibilité suffisante au sein de tous les courants d’opinion, condition essentielle pour pouvoir mener sa tâche à bien. C’est pourquoi elle devra jouir d’un statut semblable aux tribunaux vis-à-vis du gouvernement et de l’Assemblée nationale. Quant à Québec solidaire ce sont seulement ses élus qui auront un devoir de réserve lorsqu’ils adopteront la loi créant la Constituante. Par la suite ces derniers recouvreront leur entière liberté d’action.

Je continue à penser qu’un processus constituant de cette nature, même s’il constitue un pari, réussira à nous mener à l’indépendance. À condition cependant que nous ne répétions pas les erreurs du passé en forçant l’étiquetage des acteurs sur la question nationale avant même que le processus ne soit enclenché. Les chauds débats qui se produiront inévitablement dans les lieux de discussions ne sont pas à éviter, au contraire. Ce sont eux justement qui permettront aux indépendantistes de mettre à nu l’ensemble des peurs et des arguments utilisés par le camp fédéraliste afin de faire croire à la population qu’elle n’a pas d’autres options que le statu quo constitutionnel.

D’où l’importance primordiale pour les militant-e-s de Québec solidaire, appuyés solidement par leur parti, d’investir massivement les lieux de discussion et de participer aux délibérations avec ferveur en affirmant haut et fort leurs convictions progressistes. Je suis convaincu qu’une telle participation permettra de dégager peu à peu une forte majorité populaire en faveur de l’indépendance. Les coups fourrés des dirigeants fédéralistes et la propagande -voire la désinformation- des médias à la solde des dominants n’auront alors plus tellement de prise sur l’opinion publique parce que la plupart des gens auront compris les enjeux en cause. Après avoir comparé les différents points de vue ils auront pu se faire leur propre opinion et ainsi, exprimer ce qu’ils désirent au plus profond d’eux-mêmes.

Il faudra aussi que les mouvements populaire et syndical se mobilisent -encore plus qu’ils ne l’ont fait lors du référendum de 1995- afin de créer un vaste mouvement qui luttera pour l’émancipation sociale et politique des Québéc.oises. C’est de cette façon que nous bâtirons notre rapport de force sans parler des luttes que nous mènerons sur les autres fronts. Mais pour que l’opération réussisse, pour que la participation soit massive il faut absolument que les citoyen.nes sentent qu’ils sont au coeur du processus et qu’il ne s’agit pas d’une autre consultation bidon.

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(1) «Les mystères de la ligne juste», blogue de Pierre Beaudet publié sur Presse-toi à gauche le 16 mai 2014.
(2) Il s’agit de deux expressions utilisées par Pierre Beaudet tirées de ses blogues sur Presse-toi à gauche, ceux-là dans le cadre d’une série de six textes intitulée «Repenser à notre affaire » publiée après l’élection d’avril 2014.
(3) «La conversation démocratique en loques», chronique de Normand Baillargeon publiée dans le journal Voir le 17 octobre 2012.
(4) « NOUS, le monde ordinaire » slogan utilisé en 1972 pour galvaniser les troupes lors de l’affrontement entre le Front commun syndical et le gouvernement Bourassa qui a été ponctué par l’emprisonnement des présidents de la CSN, de la FTQ et de la CEQ.
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CAP-NCS <![CDATA[Subversion pornographique féminine dans la fanosphère :]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15702 2016-05-25T21:34:01Z 2016-05-21T00:22:50Z Note de la rédaction : Cet article est une version corrigée par l’auteure de l’article publié dans le dernier numéro des NCS, le n° 15. Toutes nos excuses à Lila Roussel pour les erreurs contenues dans la version d’origine publiée dans le numéro papier.


 

NCS-15-couvertureLes vifs débats féministes suscités par la pornographie ont atteint un sommet durant les années 1980, notamment avec la tenue en 1982 de la conférence du Collège Barnard sur la sexualité(1) . Ils ont fortement marqué le rapport socioculturel à la pornographie en tant que produit culturel. Polarisées autour d’arguments dits « abolitionnistes » ou dits « prosexe », les participantes à ce débat n’ont pu s’entendre sur la possibilité de concevoir une pornographie au service du genre féminin.

Les premières envisageaient la pornographie comme une incitation à la violence envers les femmes et comme l’une des multiples formes de cette violence(2) . Les secondes ont défendu l’idée d’une pornographie à caractère féministe qui conteste la représentation de la femme réifiée par le regard masculin de la pornographie dominante. Elles voulaient ainsi doter les femmes d’un moyen d’expression de leur propre agentivité sexuelle(3) en concevant l’oeuvre pornographique comme un outil politique pouvant être mis au service des femmes.
Cette position n’attribuait pas un caractère intrinsèquement misogyne à la pornographie en tant que phénomène culturel, mais problématisait les conditions structurelles déterminant les formes et les contenus produits. Elle soulignait l’hégémonie masculine sur les moyens de production dans ce secteur et les efforts tardifs de l’industrie pour rejoindre une clientèle féminine.

Le projet d’une pornographie féministe visait donc dès les années 1980 un assainissement du genre pornographique par la promotion de pratiques éthiques et un relèvement plus général des rapports entre les sexes grâce à la circulation de représentations des désirs, des valeurs et des perspectives sexuels « féminins ».

Les espaces périphériques de production culturelle

Bien que la littérature et le cinéma aient accueilli d’illustres pornographes féminines, de nombreuses femmes ont produit des documents pornographiques en marge des industries de la production culturelle, dans le monde de l’autopublication amatrice.

Dès le milieu des années 1970, des femmes états-uniennes ont formé des réseaux de publication indépendants pour échanger et faire circuler des productions littéraires à caractère pornographique. Elles subvertissaient des contenus issus de la culture populaire, bien souvent sans visée programmatique militante déclarée. Les slash fanfiction mettent en scène, dans des situations homoérotiques, des personnages masculins tirés notamment de séries télévisées du genre fantastique (fantasy), science-fiction ou d’action, opérant une subversion à de multiples niveaux.

De son côté, le Japon a vu exploser au cours des années 1980 une production féminine de parodies de mangas (bandes dessinées japonaises) ou d’anime populaires (les aniparo) dans le monde des mangas autopubliés amateurs (les dôjinshi). La fondation, en 1975, du Comiket, marché de mangas amateurs fréquenté par les femmes marginalisées dans le monde de l’industrie du manga commercial, a contribué à cet essor. Regroupées, les créatrices ont assuré la publication collective, l’échange et la diffusion des dôjinshi yaoi, parodies homoérotisées autopubliées mettant en scène des personnages masculins figurant dans les mangas ou anime issus de l’industrie culturelle.

La photocopie, technique de reproduction bon marché, a favorisé l’augmentation du nombre de publications féminines amatrices portant sur le sujet masculin homoérotisé dans le monde de la publication du slash et dans celui du dôjinshi yaoi(4) . Les nouvelles technologies de la communication ont donné lieu à une seconde vague de publications caractérisée par de nombreux entrecroisements, échanges de contenus et fusions de ces deux expressions culturelles d’abord indépendantes.

Les spécificités structurelles et idéologiques de ces espaces périphériques de production culturelle en font des lieux privilégiés de réappropriation et de subversion de la culture non seulement pornographique, mais aussi populaire. C’est généralement en réaction à cette dernière et en utilisant pour matière première ses produits que les sous-cultures réécrivent les mythes contemporains(5) . Ces espaces autoconstitués, libres des contraintes de l’industrie, du marché et, dans une certaine mesure, de l’État(6) , sont assimilables aux zones temporaires autonomes de Hakim Bey(7) . Ils sont devenus les « refuges » naturels des populations exclues des moyens de production et de publication commerciales, ce qui explique en partie le caractère « féminisé »(8) du monde de la publication amatrice indépendante instauré par les fandoms médiatiques.

L’exclusion des femmes de secteurs importants de l’industrie culturelle et leur recours massif à l’autopublication et à la distribution entre pair-es sont manifestes au sein des littératures de science-fiction, d’action et fantastique (fantasy)(9) , en dépit du fait qu’on attribue la naissance de la science-fiction à une femme(10) . De même, au Japon, le marché commercial du manga, y compris celui destiné aux filles, a longtemps été dominé par des artistes masculins(11) . Néanmoins, de nombreuses créatrices ont produit et diffusé elles-mêmes des contenus reflétant leurs intérêts et leur vision de la culture populaire et de la sexualité, établi des réseaux de création et d’échange et ainsi alimenté de manière spectaculaire l’éthos du « faites-le-vous-même » (Do-It-Yourself ou DIY). Selon Mark McHarry(12) , 71 % des créateurs de mangas autopubliés au Comiket au cours des 30 premières années étaient des créatrices. Des données plus récentes indiqueraient cependant un recul de cette tendance(13) .

Ainsi, en dépit de ces conditions systémiques d’inégalité des sexes au sein de l’industrie de la publication, la mise en place de structures parallèles de création, d’échange et de dissémination de nouveaux contenus a permis aux slasheuses et aux fujoshi (amatrices de yaoi) d’investir massivement la fanart à titre de vecteur privilégié de subversion culturelle. Pionnier des études sur les fandoms et théoricien de la culture participative, Henry Jenkins aborde avec optimisme le pouvoir culturellement transformateur de ces pratiques : c’est à la fois une réaction de frustration et de fascination qui créé l’élan de vouloir réécrire, voire refaire la culture médiatique(14) . Cet élan se manifeste de manière spectaculaire dans le détournement pornographique féminin des icônes de la culture populaire associées en particulier aux sous-cultures geek et otaku par des femmes parfois elles-mêmes marginalisées au sein de ces sous-cultures.

La pornographie comme dispositif de subversion féminine

Si la pornographie proprement féministe s’est développée de manière militante, la pornographie « féminine » telle qu’elle se présente dans les espaces périphériques de production culturelle relève avant tout d’une intention ludique et hédoniste. Toutefois, les productions slash et yaoi ont attiré l’attention en raison de leur intérêt féministe ou queer, en tant que véhicules de l’agentivité sexuelle féminine. On leur reconnaît le pouvoir de bouleverser les rôles traditionnels de genre(15) , voire le concept de genre en vertu du type de représentation qu’elles privilégient(16) . On doit donc caractériser les pornographies féminines que l’on peut qualifier d’intrinsèquement « féministes » ou établir si toutes les pornographies féminines sont de facto extrinsèquement féministes du fait de leur contribution à l’érosion de l’hégémonie masculine sur les représentations pornographiques de la culture dominante.

Le féminisme abolitionniste s’appuie sur la distinction entre érotisme et pornographie pour concevoir la pornographie comme un médium misogyne(17) . Les féministes « prosexe » estiment que l’appropriation du médium pornographique permet de s’attaquer à l’inégalité des sexes, de gruger et peut-être de briser l’hégémonie du « regard masculin » (male gaze)(18) dans les représentations culturelles de la sexualité.

Des pornographes militantes féministes ont cherché à définir un certain nombre de critères permettant de qualifier une œuvre pornographique de féministe(19) . Il s’agit d’accroître la diversité des représentations pornographiques et de frayer la voie à l’expression de l’agentivité sexuelle féminine de façon à poser les femmes comme sujets désirants et non plus comme objets sexuels seulement, tout en favorisant l’expression des sexualités dites « marginales ». Ainsi, les pornographies militantes, qu’elles soient féministes, queer ou autres, se donnent pour mission de transformer le paysage des représentations de la sexualité; ce faisant, elles s’attaquent aux stéréotypes sexuels.

Néanmoins, les pornographies féminines trouvent leur motivation première non pas dans une action militante investie d’une mission de transformation sociale et culturelle mais dans des élans ludiques et hédonistes. Ces œuvres affaiblissent l’« hégémonie » masculine sur la culture pornographique; elles subvertissent les représentations culturelles et esthétiques dominantes.

Faire circuler des représentations divergentes constitue une subversion en soi, que l’intention soit militante ou non. Ouvrir des espaces à l’expression de l’agentivité sexuelle féminine sous différentes formes désamorce le statut de la pornographie comme médium misogyne et dilue le pouvoir tant craint par les abolitionnistes qu’aurait la pornographie « traditionnelle » de sceller le destin de la femme dans un rôle d’objet passif du regard désirant masculin. Les pornographies féminines se distinguent des pornographies féministes en ce que la rectitude politique ne constitue pas le fondement de leur démarche.

Érosion de l’hégémonie industrielle sur la production et (re)circulation des contenus

Si les productions slash et yaoi déploient leur potentiel subversif en vertu de leurs contenus, elles entretiennent également des rapports de subversion avec les structures imposées par les conditions systémiques de distribution du pouvoir. Ces rapports subversifs sont particulièrement manifestes dans les relations qu’entretiennent les sujets sociaux avec les produits culturels diffusés selon un modèle « privateur » . L’exercice d’un « droit de détournement » des contenus manifeste une posture antiautoritaire et le rejet de l’idée de propriété illimitée sur le contenu de l’œuvre mise en circulation, ce qui rejoint l’éthos de la culture hacker. Le modèle « privateur »(20) de la « propriété intellectuelle », qui représente l’intérêt des classes dominantes, voit ainsi s’éroder son emprise sur la production, la diffusion et la « consommation » des produits culturels.

Le fait que ces courants issus des marges aient pu se développer et même, dans le cas japonais, pénétrer les structures institutionnelles commerciales tient donc à l’accessibilité des moyens de production(21) ainsi qu’à l’établissement de réseaux d’autopublication et d’autodistribution. Si des marchés alternatifs tels que le Comiket ont permis à des créatrices d’accéder à une certaine autonomie économique, la plus grande partie des œuvres se crée et se diffuse par le biais d’une économie du don. La vitalité de ces communautés de fans et la richesse de leur production montrent que l’incitatif pécuniaire n’est pas le moteur sine qua non de la création et de l’innovation artistique et culturelle.

Les nouvelles technologies d’édition et de communication ont favorisé la réappropriation des contenus culturels issus de l’industrie, leur remaniement de façon à refléter une plus grande diversité d’intérêts et d’aspirations. De manière plus générale, cela soulève la question de l’attitude envers la « propriété intellectuelle »(22) , en particulier envers la circulation des productions jugées subversives. L’attitude de l’industrie culturelle varie à cet égard d’un pays à un autre et selon l’attitude des « ayants droit » sur lesdites « propriétés ».

La subversion opérée par les fanarts de type slash et yaoi concerne non seulement l’appropriation collective active et créative de contenus culturels diffusés par des entités privées, mais également la représentation de la sexualité, un phénomène susceptible de se heurter à la culture de la « propriété intellectuelle » de la plupart des États modernes. L’industrie de la culture japonaise semble tolérer les réappropriations de contenus par les fans, y compris de manière subversive par les fujoshi, au point d’y puiser une source d’inspiration sur le type de contenu à développer et à inclure dans de nouvelles productions pour un public cible « secondaire »(23) . En Occident, l’attitude des ayants droit face aux « atteintes à la propriété intellectuelle » et aux « marques de commerce », surtout lorsque celles-ci sont de l’ordre de la subversion pornographique, se fait plus « privative »(24). Par ailleurs, les amateurs qui produisent et font circuler des représentations jugées subversives peuvent faire l’objet d’une répression de l’État.

Outre le désir de l’industrie ou des ayants droit de préserver « l’intégrité morale » des contenus immatériels ou de maintenir « l’intégrité des images de marque »(25) , il s’agit, dans certains cas, de contrôler l’imaginaire sexuel collectif et de mettre en valeur les formes de sexualité privilégiées par l’État. Par exemple, en Chine, les mesures répressives antipornographiques ont ciblé « le slash et les jeunes filles qui en écrivent comme une forme de pornographie particulièrement consternante »(26) , un genre toujours considéré comme une menace à « l’hégémonie hétérosexuelle »(27) malgré la décriminalisation de l’homosexualité en 1999.

Ainsi, pris dans leur ensemble, la répression qui entrave l’épanouissement des espaces de liberté et le développement d’une écologie culturelle différente et subversive se dessinent le long de deux axes, politique et économique. L’instrumentalisation du dispositif de la « propriété intellectuelle » sévit depuis sa mise sur pied par l’État de façon à assurer des monopoles sur l’expression, la circulation et l’utilisation des biens intangibles afin de garantir l’exclusivité de leur exploitation économique ou pour marginaliser les contenus subversifs.

Pour une écologie des pratiques culturelles

Il faut souligner l’importance politique, culturelle et sociale de libérer les espaces de subversion créés par les réappropriations populaires des contenus culturels et favoriser la représentation de perspectives marginalisées; il en va du caractère démocratique d’une saine écologie culturelle. Une telle libération favoriserait la résistance à la convergence des médias et, dans le cas de la subversion pornographique, permettrait de multiplier les représentations d’une sexualité non normalisée, notamment les produits de l’agentivité sexuelle féminine et la représentation des sexualités marginales. Seuls des dispositifs visant à contrer l’asymétrie entre hommes et femmes en matière de conception, de réception et d’interprétation des contenus culturels permettraient de mitiger les effets délétères des monopoles culturels, y compris dans le secteur de la pornographie.
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(1) Voir Elizabeth Wilson, « The context of “between pleasure and danger”: The Barnard Conference on sexuality », Feminist Review, vol. 13, n° 1, 1983, p. 35-41.
(2) Voir notamment Andrea Dworkin, Letters from a War Zone: Writings, 1976-1989, section IV, 1981, <www.nostatusquo.com/ACLU/dworkin/WarZoneChaptIVB.html>.
(3) Le concept d’« agentivité sexuelle » renvoie, selon Marie-Ève Lang, « à l’idée de “contrôle” de sa propre sexualité, c’est-à-dire à la capacité de prendre en charge son propre corps et sa sexualité », y compris sur le plan de l’expression sexuelle par le biais de pratiques corporelles ou artistiques. Le concept d’agentivité sexuelle féminine brise avec le lieu commun définissant la féminité en termes de passivité sexuelle et procure un concept opératoire à l’élaboration d’une stratégie de défense de l’égalité en matière de culture sexuelle. Marie-Ève Lang, « L’“agentivité sexuelle” des adolescentes et des jeunes femmes: une définition », Recherches féministes, vol. 24, n° 2, 2011, 189-209.
(4) Suggéré par Sharalyn Orbaugh dans Tomoko Aoyama et Barbara Hartley (dir.), Girl reading girl in Japan, Londres et New York, Routledge, 2012, p. 176.
(5) Voir Henry Jenkins, Textual Poachers. Television Fans and Participatory Culture, New York, Routledge, 1992.
(6) Particulièrement dans le cas des cercles « privés » ou underground.
(7) Voir Hakim Bey, The Temporary Autonomous Zone, Ontological Anarchy, Poetic Terrorism, Autonomedia, 1991, disponible en ligne à : <http://mobilecanteens.pbworks.com/f/Hakim%20Bey%20TAZ_.pdf>.
(8) Non seulement en termes de nombre, mais également, selon Jenkins, op. cit., sur le plan du rapport à la culture, des stratégies interprétatives et des modes privilégiés de narration.
(9) Voir Alison Flood, « BSFA awards shortlists look beyond “usual roll call of male writers” », The Guardian, 29 janvier 2014.
(10) Voir Carl Freedman, Critical Theory and Science Fiction, Middletown (CT), Wesleyan University Press, 2000, p. 4.
(11) Voir Fusami Ogi, « Gender insubordination in Japanese comics (manga) for girls » dans John A. Lent (dir.), Illustrating Asia. Comics, Humor Magazines and Picture Books, Richmond (Angleterre), Curzon, 2001, p. 172.
(12) Mark McHarry, « (Un)gendering the homoerotic body. Imagining subjects in boys’ love and yaoi », Transformative Works and Cultures, vol. 8, 2011.
(13) Jin Nakamura, « Japanese Popular Festival. The Comic Market », 2011, Article présenté à la Popular Culture Association/American Culture Association National Conference, San Antonio, Texas, 24 avril 2010, citation tirée de McHarry, op. cit.
(14) Henry Jenkins, Convergence Culture. Where Old and New Media Collide, New York, New York University Press, 2006, p. 247.
(15) Où la femme est objet de désir et l’homme sujet désirant.
(16) On attribue souvent au yaoi et au slash une tendance à l’androgénisation, voire à la « dégenrification » du corps masculin homoérotisé. Voir notamment McHarry, op. cit., qui décrit le yaoi comme « fortement anti-identitaire » en matière de conception du genre.
(17) Pour une analyse approfondie des distinctions entre pornographie et érotisme, voir le premier chapitre de Julie Lavigne, La traversée de la pornographie. Politique et érotisme dans l’art féministe, Montréal, Éditions du remue-ménage, 2004.
(18) Laura Mulvey, « Visual pleasure and narrative cinema », Screen, vol. 16, n° 3, 1975, p. 6-18.
(19) Voir Tristan Taormino, Constance Penley, Celine Parrenas Shimizu et Mireille Miller-Young (dir.), The Feminist Porn Book. The Politics of Producing Pleasure, New York, The Feminist Press, 2013, p. 12.
(20) Le concept de modèle « privateur » fait référence au caractère liberticide des régimes contemporains de la « propriété intellectuelle ». Il est issu de la mouvance du logiciel libre dont les principes éthiques s’appliquent aux produits de la culture (mouvement pour la culture libre). Les « libristes » privilégient l’utilisation du terme « privateur » à celui de « propriétaire » (proprietary) pour désigner les logiciels non libres de façon à en souligner le caractère socioculturellement et politiquement néfaste. Voir : Fondation pour le logiciel libre, Le logiciel privateur est souvent malveillant, <www.gnu.org/proprietary/proprietary.fr.html>.
(21) Les créatrices ont privilégié le manga, le dessin, le texte imprimé puis celui relié de manière artisanale (le fanzine) et, un peu plus tard, le vidéomontage à partir de séquences déjà conçues et l’animation, médias qui se distinguent par leur grande accessibilité et leurs coûts de production relativement faibles.
(22) Voir Richard M. Stallman, Vous avez dit « propriété intellectuelle »? Un séduisant mirage, 2008, <www.gnu.org/philosophy/not-ipr.fr.html>.
(23) Voir McHarry, op cit., section 1.4.
(24) Voir notamment Aaron Schwabach, « The Harry Potter lexicon and the world of fandom. Fan fiction, outsider works, and copyright » (26 septembre 2008), University of Pittsburgh Law Review, vol. 70, 2009, <http://ssrn.com/abstract=1274293>.
(25) Jenkins rapporte que Lucasfilms avait menacé de poursuivre les auteurs de dérivés pornographiques inspirés de l’univers de Star Wars, estimant que ceux-ci faisaient offense aux « valeurs familiales » associées aux œuvres originales. Voir Jenkins, op. cit., , p. 31.
(26) Traduction de l’auteure à partir de Aja Romano, « Chinese authorities are arresting writers of slash fanfiction », The Daily Dot, 18 avril 2014, <www.dailydot.com/geek/in-china-20-people-women-arrested-for-writing-slash/>.
(27) Ting Liu, « Conflicting discourses on boys’ love and subcultural tactics in mainland China and Hong Kong », Intersections: Gender and Sexuality in Asia and the Pacific, n° 20, avril 2009.

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Plus que la moitié du monde]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15690 2016-05-17T18:42:24Z 2016-05-15T00:52:32Z  

FSM 2016 sigleIl y a déjà de cela plusieurs décennies, la nouvelle génération féministe était montée à l’assaut du ciel, non seulement pour confronter le capitalisme patriarcal, mais aussi pour dépoussiérer les mouvements de gauche qui pensaient encore que la lutte des femmes, c’était un « front secondaire ». Cela fait presque drôle aujourd’hui, mais il a fallu des luttes et des luttes pour faire en sorte que les mouvements populaires et les partis progressistes se « déniaisent » et portent la question de l’égalité au premier plan. Cette transformation a été bien sûr initiée et consolidée par de formidables mouvements comme la Fédération des femmes du Québec qui a réussi, en plus d’organiser des résistances immenses devant les assauts contre les droits des femmes, à « infiltrer » la conscience féministe au sein des syndicats, des groupes populaires et de tout le monde. Aujourd’hui, Québec solidaire par exemple se définit comme une organisation féministe.

 

Si le tissu culturel de la société, y compris celui des mouvements populaires, a été redéfini, il en va autrement pour la société en général. Les réseaux du pouvoir réel, pas les figurants qui vont semblant de gouverner, restent dans les mains d’une oligarchie essentiellement masculine, ce qui explique l’écart persistant entre les revenus des hommes et celui des femmes. Les pratiques sexistes et masculinistes se perpétuent allègrement dans le secret des officines corporatives, dans les médias et les institutions, y compris dans les universités. Dans le Sud global, les « nouvelles » couches prolétariennes sont majoritairement féminines, dans les ateliers de misère qui fabriquent tout ce qu’on retrouve chez Walmart, dans la gigantesque industrie du « care » et même dans l’agro-business. Sous l’apparence du « droit » et de la « loi », la discrimination continue, ce que nient des imbéciles comme la « ministre » de la Condition féminine.

 

Entre-temps, la lutte pour le respect, l’égalité, la dignité, se poursuit d’un bout à l’autre de la planète, en dépit et bien au-delà des proclamations et des conventions dites internationales (qui sont très peu respectées). C’est justement à ce propos que se déroule la bataille dans les sweatshops (ateliers de misère) où les femmes sont la grande majorité des employé-es. On espère que les syndicats vont sérieusement s’investir dans la bataille du 15 $ de l’heure, ce qui serait une grande avancée pour les millions de travailleuses des services et de l’industrie. Ces travailleuses sont par ailleurs souvent des immigrantes et des réfugiées, qui se retrouvent confinées au plus bas de l’échelle.

 

Depuis son avènement en 2001, le Forum social mondial a été un site où ces débats et ces explorations ont pris forme. Grâce aux efforts concertés des mouvements regroupés au sein de la Marche mondiale des femmes, les revendications féministes ont acquis une importance très grande. Elles se sont également « transversalisées » dans tous les mouvements et toutes les luttes. Elles ont créé un nouveau territoire politique et théorique, l’intersectionnalité, qui permet de penser la rencontre et le maillage des revendications féministes avec celles plus générales pour la justice sociale et la démocratie.

 

Au Forum social à Montréal cette année, plusieurs de ces mouvements seront présents, ainsi que des personnalités comme la Malienne Aminata Traoré, la Péruvienne Gina Vargas, les Québécoises Alexa Conradi et Manon Massé. Des militantes et des chercheures au premier plan des batailles politiques et intellectuelles seront également présentes des États-Unis, de France, du Brésil, de Palestine et d’ailleurs.

 

En regardant le chemin parcouru depuis 50 ans, je constate qu’on a perdu plusieurs fois. Mais on a gagné aussi et sur la question de l’égalité, notre monde n’est plus le même. Pour reprendre une autre vieille expression, l’oppression des femmes constitue le « maillon faible » du dispositif du pouvoir, d’où les victoires remportées sur ce terrain. Alors il faut continuer, s’entêter et aller plus loin.

 

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CAP-NCS <![CDATA[Réagir aux agressions sexuelles dans le mouvement étudiant]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15675 2016-05-16T02:26:23Z 2016-05-13T21:49:47Z NCS-15-pp.196-250.inddLa lutte contre les violences envers les femmes a récemment connu un regain de popularité. La vogue du mot clic #AgressionNonDénoncée le prouve. Les tactiques utilisées dans le mouvement étudiant radical depuis 2012 ont aussi créé de grands débats publics et des critiques antiféministes virulentes, certains criant à la « chasse aux sorcières » et à la diffamation. Quatre-vingt-deux pour cent des personnes victimes sont des femmes(2) et des agressions sont commises dans des relations de personnes de même sexe(3). Dans ce texte, le féminin sera utilisé pour parler des personnes ayant vécu une agression sexuelle(4).

Bref retour en arrière

Les féministes radicales dénoncent l’invisibilisation des agressions sexuelles. Derrière un féminisme de façade des organisations, les demandes de reconnaissance ont été niées ou secondarisées, et les féministes ont été accusées de diviser le mouvement. Ainsi, des initiatives à la suite d’agressions sexuelles à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), il y en a depuis les années 1970 : des groupes de conscientisation, des dénonciations publiques, la Brigade rose, des actions de perturbation, etc.(5) Cependant, les rapports de pouvoir au sein des structures isolent les femmes et la culture du silence entoure les agressions sexuelles. En 2012, après une grève étudiante faisant appel à une unité effaçant les critiques féministes, des lettres de dénonciation ont fusé. Face à l’urgence de la situation, des féministes radicales se sont organisées en non-mixité pour appuyer les dénonciations, pour riposter aux réticences et pour s’attaquer à l’impunité des agresseurs. Les associations n’ont collaboré que plus tard. Une génération familière avec le Web utilise ce moyen pour rechercher et répandre de l’information. Par conséquent, ces dénonciations étaient diffusées le plus souvent sous la forme de lettres anonymes, sur des pages Facebook comme Alerta Feminista.

Par ailleurs, certains agresseurs continuent de s’impliquer dans divers milieux, avec ou sans l’accord de la personne survivante. Le tract Nos corps valent plus que votre confort ! Agresseurs dehors ! produit par des femmes anonymes lors de la mobilisation du printemps 2015 le décrie : « Contribuer à la culture du silence et continuer de s’organiser avec les agresseurs-es participe à l’exclusion des survivantes et à la non-sécurité de toutes les femmes dans les espaces militants et autres ». La position de pouvoir et le capital de sympathie de l’agresseur ne le protégeaient pas toujours. Un homme élu sur l’exécutif de l’Association facultaire des sciences humaines (AFESH), grand défenseur des principes féministes derrière un micro, était en fait un agresseur récidiviste; il a été exclu. Le combat continue.

La culture du viol

La violence envers les femmes et la peur de la subir permettent de maintenir les rapports sociaux de sexe inégaux et le contrôle des hommes, entraînant des conséquences directes sur les femmes, dont la perte de confiance et l’érosion du sentiment de sécurité. Elles permettent aussi de les contraindre physiquement et de nuire au développement de relations d’intimité(6) . Pour les militantes, peuvent s’ajouter la réticence à lutter, la crainte d’accusations et le sentiment de trahison par son milieu qui se dit proféministe. Les dénonciations sont davantage prises au sérieux lorsque les violences sont révélées par des marques visibles.

De plus, dans notre société, la violence est érotisée et banalisée. Pourtant les agressions sexuelles ne sont pas le produit de pathologies, de pulsions sexuelles incontrôlables ou d’une provocation : c’est une prise de contrôle. Les violences sexuelles s’inscrivent sur un continuum des violences qui comprend une multitude d’actes quotidiens qui banalisent les agressions sexuelles, du harcèlement de rue aux « blagues » de viol(7) .

En effet, nous vivons dans une culture du viol, où les agressions à caractère sexuel sont excusées, banalisées ou même tolérées (car un fait de la nature), et où l’on blâme les victimes. Les femmes devraient apprendre à se protéger des agressions, plutôt que les hommes à ne pas agresser. Il existerait de prétendues « zones grises » et ambiguïtés dans le consentement sexuel. Pourtant, des études démontrent que les hommes sont tout à fait aptes à comprendre les « non » indirects en contexte non sexualisé(8) , comme lors d’un refus de manger un muffin. La culture du viol est accompagnée d’une culture du silence, par laquelle les victimes se taisent pour éviter les représailles. Il faut questionner les notions mêmes de la masculinité et de son érotisme(9) . Le pouvoir des femmes en tant que sujets agissants, capables de désirs, doit être revendiqué. Elles ne sont ni des conquêtes ni des jouets et peuvent refuser des rapports sexuels.

Comment résister ?

Depuis 2012, des réseaux féministes ont permis de stimuler la réflexion. Entre elles, les étudiantes ont acquis plus de flexibilité en n’étant pas redevables devant les assemblées générales (assemblées qui incluent des personnes opposées à leurs actions de même que des agresseurs). Les tactiques utilisées couvrent un large éventail : journées de réflexion, lettres et rumeurs de dénonciation, adoption de mandats d’assemblée générale et visibilité (affiches, textes, présence physique de féministes). Ainsi, de plus en plus de demandes de survivantes d’agression sexuelle ont pu être honorées. Les collectifs ont questionné la pratique du consentement dans une société patriarcale traversée par une multitude de systèmes d’oppression et dans des milieux où on consomme beaucoup d’alcool. Aujourd’hui, il s’agit d’agir suite aux agressions et d’empêcher que d’autres se produisent, donc de changer les normes.

L’appel aux « voies officielles » comme la police ou le Bureau d’intervention et de prévention en matière de harcèlement de l’UQAM est considéré comme la réponse légitime, mais justice est rarement rendue. À l’UQAM, sur 112 plaintes reçues pour harcèlement sexuel ou psychologique en 2012-2013, seulement deux ont été considérées comme fondées(10) , et les conséquences sont mineures : avertissement, congé d’enseignement d’un an ou rien(11) . Entre temps, les policiers font preuve de violence sexiste, en jugeant les comportements des agressées. L’établissement de mécanismes internes pour gérer elles-mêmes les dynamiques oppressantes a donc été l’option choisie.

La justice transformatrice vise une prise de conscience de la part des agresseurs, un changement profond de leurs rapports à la sexualité et aux autres et, ainsi, de leurs comportements, avec un suivi personnalisé sur le long terme(12) . Elle est utilisée avec plusieurs agresseurs ; il ne faut cependant pas obliger ni instrumentaliser la justice transformatrice et les survivantes qui ne voudront pas n’ont pas à s’en justifier. Ainsi, l’exclusion temporaire ou permanente est une option viable, que ceci concerne des réunions, des événements, des espaces de vie ou des groupes (militants ou non), car l’inclusion de l’agresseur exclut généralement des survivantes. Aussi, des résultats immédiats sont espérés – entre autres pour notre sécurité – mais seul un travail à long terme permet une transformation sociétale.

Les survivantes ont également un comité les soutenant dans leur processus de guérison. Le travail de care devient alors un travail de résistance à l’indifférence aux oppressions. Le militantisme est crucial pour de nombreuses femmes afin de pouvoir reprendre du pouvoir sur leur vie et dans leur milieu.

Par ailleurs, des hommes peuvent agir en alliés, en commençant par ne pas agresser. Le consentement est un processus continu durant toute relation. Un refus n’est pas une insulte. Lutter contre la culture du viol, c’est aussi modifier ses propres pratiques sexuelles et érotiser le respect continu lors du rapport sexuel(13).

Que fait l’AFESH ?

Le travail de collectifs a ainsi forcé des groupes plus institutionnels à se positionner. C’est précisément ce qui s’est passé avec l’AFESH, car son inaction a été une proche parente de la culture du silence; mais depuis l’automne 2014, l’AFESH a une motion d’appui aux survivantes et aux dénonciations qui permet d’assurer une responsabilisation collective. Par la suite, le dépassement de cette déclaration de principes a été atteint lors de la modification de politiques et lors du choix de la campagne annuelle 2015-2016 d’y inscrire la lutte à la culture du viol.

Les premiers gestes concrets ont été posés à l’automne 2014 avec la diffusion d’une action de pose d’autocollants de la Politique 16 sur le harcèlement sexuel sur des portes de professeurs-es(14) et la publication d’un communiqué de presse. Depuis, des textes sont publiés afin de conscientiser, surtout lors des « red zones », la période des premières semaines scolaires où sont commises la majorité des agressions sexuelles(15) . Une première affiche diffusée dans les médias sociaux a été distribuée dans 17 écoles et 7 organismes communautaires dans 10 villes et 3 pays, en 24 heures. L’accès aux ressources est politique et l’enveloppe de 2 000 dollars dépensée en un an a donc été reconduite à nouveau cette année. Depuis l’été 2015, les collectifs comprenant une personne agresseuse peuvent être privés de leur financement à la demande des survivantes et des survivants.

La bonne volonté ne suffit pas, il faut une transformation de notre rapport aux agressions culturelles sexuelles, et ce ne sera possible que par la lutte sur le terrain. Le défi aujourd’hui est d’assurer ces changements sur le long terme. De nouvelles revendications émergent, telle celle du Centre des femmes de l’UQAM pour la création d’un centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALAC) dans les murs de l’UQAM.

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(1) AFESH : Association facultaire étudiante des sciences humaines.

(2)  Ministère de la Sécurité publique, Direction de la prévention et de la lutte contre la criminalité, Les agressions sexuelles au Québec. Statistiques 2004, Sainte-Foy, 2006.

(3) Voir : <www.solidaritelesbienne.qc.ca/information/violence-conjugale/articles/les-lesbiennes-aussi-tombent-dans-les-bleus>.

(4) Ressource d’aide: <www.rqcalacs.qc.ca/>.

(5) Anonym@s, « UQAM champ de bataille. Histoire (incomplète) des actions féministes sur le campus », Françoise Stéréo, n° 3, 8 mars 2015.

(6) Jamal Hamner, « Violence et contrôle social des femmes », Nouvelles questions féministes, n° 1, 1977, p. 68-88.

(7) Liz Kelly, Surviving Sexual Violence, Cambridge (GB), Polity Press, 1988.

(8)  Celia Kitzinger et Hannah Frith, « Just say no ? The use of conversation analysis in developing a feminist perspective on sexual refusal », Discourse and Society, vol. 10, n° 3, 1999, p. 293-316.

(9) Michael Kimmel, « Men, masculinity, and the rape culture », dans Emilie Buchwald, Pamela R. Fletcher et Martha Roth (dir.), Transforming a Rape Culture (édition révisée), Minneapolis (MN), Milkweed Editions, 2005, p. 139-157.

(10) Voir : SETUE, « Quand l’UQAM joue le jeu de la vendetta envers celles qui dénoncent », 1er octobre 2015, <http://setue.net/communique-de-presse-quand-luqam-joue-le-jeu-de-la-vendetta-envers-celles-qui-denoncent/>.

(11) Rima Elkouri, « Désolé pour votre agression… (bis) », La Presse, 22 septembre 2015.

(12) Voir : Ching-In Chen, Jai Dulani, Leah Lakshmi Piepzna-Samarasinha (dir.), Revolution Start at Home, Brooklyn (NY), South End Press, 2011; Ruth Morris, Stories of Transformative Justice, Toronto, Canadian Scholars Press, 2000.

 

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CAP-NCS <![CDATA[Bulletin de liaison du réseau Intercoll]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15663 2016-05-11T22:54:46Z 2016-05-09T15:11:23Z Les dernières nouvelles du réseau Intercoll.net:

Intercoll.No8-2

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CAP-NCS <![CDATA[Les nouvelles des NCS]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15651 2016-05-07T12:26:49Z 2016-05-07T11:58:23Z cropped-logo-NCS-512-1.jpg100 jours et quelques heures… avant l’Université populaire et le FSM

Le 9 août prochain, le FSM sera inauguré par une marche dans les rues du centre-ville de Montréal, suivie d’une fête. Le lendemain, la tempête des idées va commencer, notamment à travers l’« espace émancipation » organisé par les NCS. Il faudra tenir sa tuque bien serré, car le vent va être fort. Dans notre université populaire, c’est la richesse et la complexité de ce processus d’émancipation que nous voulons aborder. Nous allons partir d’un diagnostic sans complaisance des dispositifs du pouvoir en place, celui du 1 %. Nous voulons comprendre et discuter, au-delà des apparences, des causes de l’exploitation, de la domination, de l’exclusion et remonter jusqu’aux racines d’un système mu par l’accumulation pour l’accumulation et l’individualisme possessif. Puis, nous allons passer de l’autre côté du mur pour décortiquer les stratégies de résistance et d’émancipation mises en place par les mouvements populaires partout dans le monde. Parallèlement, nous allons rêver, fêter, imaginer, créer des passerelles entre toutes sortes de personnes et de mouvements à travers le monde. Dans cela, nous ferons appel aux leçons du passé pour entrer dans le cœur même des débats actuels où s’élaborent les grandes convergences. Nous aurons pour voir plus clair l’éclairage de jeunes et de jeunes de cœur qui réfléchissent et travaillent avec et pour les mouvements populaires, du Québec, des États-Unis, du Canada, d’Afrique, d’Amérique latine, d’Asie et d’Europe. Et ainsi, on pourra puiser dans un immense réservoir de projets, d’outils, de méthodologies et de nouvelles idées, pour aller plus loin, pour s’organiser, pour résister et surtout, pour VAINCRE.

Ce n’est pas vrai qu’on va se laisser faire

Plusieurs centaines de militantes et de militants ont occupé vendredi 29 avril, le siège social de RBC, une des succursales de la Banque Scotia, et les bureaux de KPMG à Montréal. Ces occupations, appuyées par une manifestation de 300 personnes ont été organisées par la Coalition Main rouge dans le cadre de sa journée nationale d’actions pour un réinvestissement massif dans les programmes sociaux et les services publics afin de demander des mesures concrètes pour lutter contre les échappatoires fiscales. À Québec, plus d’une centaine de manifestantes et de manifestants, à l’appel de l’Association des étudiantes et des étudiants en sciences sociales de l’Université Laval, du Regroupement d’éducation populaire en action communautaire des régions de Québec et Chaudière-Appalaches, du Regroupement des groupes de femmes de la région de la Capitale-Nationale et du Regroupement des organismes communautaires de la région, ont bloqué l’accès du ministère des Finances pour exiger un réinvestissement massif dans l’action communautaire autonome, l’éducation et la santé. Dimanche 1er mai, plusieurs manifestations ont eu lieu dans plusieurs régions du Québec à l’initiative des centrales syndicales pour marquer notre refus des mesures de destruction du gouvernement Couillard contre l’État social.

FTQ 15$La lutte pour le 15 $ de l’heure : le vent se lève

C’est aux États-Unis, à Seattle, que des collectifs militants répondant à l’appel de la conseillère municipale Kshama Sawant se sont d’abord mis en place pour dénoncer les conditions salariales déplorables qui affectent ce qu’on appelle aux É-U les « working poor », qui sont plusieurs dizaines de millions, notamment dans les services. Depuis, des syndicats américains et d’autres groupes ont entrepris la bataille à New York, Chicago, Portland, Los Angeles, San Francisco et plusieurs autres villes. En mars dernier une grande victoire a été remportée quand la Californie (l’État le plus populeux des États-Unis) annonçait qu’elle hausserait le salaire minimum à 15 $ d’ici 2022. Au Québec, la FTQ, le Conseil central du Montréal métropolitain de la CSN, le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants de Montréal et l’organisme Au bas de l’échelle ont commencé une campagne qui voudrait s’élargir à l’échelle de tout le Québec. Sont visés particulièrement les travailleuses et les travailleurs précaires qui sont arnaqués par les agences de placement temporaire, où on retrouve beaucoup d’immigrantes et d’immigrants. Selon Au bas de l’échelle, plus de 20 % de la main d’œuvre se retrouve dans cette catégorie. Pour Dominique Daigneault du Conseil central, cette campagne est l’occasion pour le « mouvement syndical de se renouveler et de mobiliser l’ensemble des travailleuses et des travailleurs, syndiqués ou non ». (Unité, Conseil central du Montréal métropolitain, mai 2016). À l’Assemblée nationale, Manon Massé a présenté une motion sans préavis qui affirmait que « toutes les travailleuses et tous les travailleurs qui travaillent à temps plein ont droit à un salaire viable et ne devraient pas vivre dans la pauvreté ». La motion demandait au gouvernement de hausser le salaire minimum à 15 $ de l’heure d’ici la fin de la présente législature, soit dans un peu plus de deux ans. La motion n’a pas été débattue, faute de consentement, notamment de la part du PQ. PKP trouvait cela « exagéré ».

cropped-logo-NCS-512-1.jpgRetour sur la lutte du Front commun

Tout au long du processus du Front commun, le caractère démocratique de la négociation s’est atténué. Plus celle-ci avançait, plus le processus s’est centralisé dans les mains des comités de négociation et des directions des fédérations et centrales syndicales. Si certaines personnes affirment qu’il s’agit d’un processus inévitable, je prétends le contraire. La grève étudiante de 2012 a démontré d’une façon éclatante que les militantes et les militants peuvent analyser des ententes, se prononcer et maîtriser les éléments clés de la négociation et de la mobilisation. La démocratie syndicale ne peut se limiter à l’exercice du vote des délégué-es ou des membres. Elle implique une participation active et constructive au processus de délibération. Prendre le temps de débattre a également pour effet de diminuer la pression sur l’équipe de négociation, de sortir du timing imposé par le gouvernement et d’ainsi augmenter le rapport de force. Au bout de la ligne, les dirigeants syndicaux, des présidences des centrales aux délégué-es des syndicats, devraient avoir plus de déférence pour les assemblées générales. Des documents écrits devraient être diffusés avant les instances afin de permettre aux délégué-es d’être préparés. Finalement, il faut en finir avec la tradition du ralliement obligatoire et de son corollaire, le geste de rupture que constitue la dissidence. Ainsi, les instances intermédiaires pourraient garder leurs prérogatives de recommander, ou non, aux assemblées générales. Les délégué-es pourraient avoir comme responsabilité de rapporter fidèlement les décisions et le contenu des délibérations à leurs assemblées. Cela aurait aussi pour avantage de décharger les responsables de la négociation. Si certaines personnes conçoivent la démocratie syndicale comme un mal nécessaire, je la conçois comme un outil de la lutte et comme la plus grande force du mouvement syndical.
Benoît Lacoursière, extrait d’un texte qui paraîtra dans un dossier sur le Front commun dans le prochain numéro des NCS, août 2016

 

chico_whitaker_(2)Ne pas oublier les 98 %

De passage à Montréal à la fin d’avril, le brésilien Chico Whitaker nous a rappelé que la bataille actuelle n’était pas vraiment entre le 1 % et les 99 %, mais entre le 1 % (la droite et les élites) et le 1 % (militant-es et organisations). Certes, le discours inventé par Occupy, le 1 % contre les 99 %, a quelque chose de vrai. Objectivement, la société est polarisée entre une poignée d’ultrariches et la vaste majorité des gens. Subjectivement cependant, cela n’est pas tout à fait vrai. À part le périmètre restreint qui est engagé dans la lutte (plus ou moins un autre 1 %), beaucoup de gens ont des comportements qui varient. Plusieurs sont les gens, nous disait Whitaker, qui ont si peu de ressources que l’essentiel de leur vie est consacré à survivre. Il y aussi des gens du peuple qui s’identifient à l’élite, qui pensent que cette élite a raison et que de toutes les manières, ainsi est l’ordre « naturel » des choses. Enfin, toujours dans ces 98 %, il y a passablement de personnes qui veulent et qui peuvent lutter, pas nécessairement comme le 1 % militant, mais qui sont là, en tout cas, souvent. Quand ce 1 % fait bien ce travail, une grande partie des 98 % s’investit dans la lutte et alors, il y a un réel processus de transformation. On le voit aujourd’hui, par exemple en Bolivie, peut-être en Espagne et encore à une plus petite échelle, à travers toutes sortes de mouvements et de luttes populaires dans le monde, y compris dans notre village québécois. Les 98 % québécois sont apparus dans la rue au printemps 2012, parce que le 1 % (l’ASSÉ) a bien fait son travail, pas en redisant des banalités, pas en se substituant, mais en élaborant la stratégie, en tissant le fil. Faire ce travail, cela demande de la détermination et de la patience. Il faut avancer là où on peut avancer, tenir compte des conditions, y compris des projets, des rêves, des langages qui existent et qui font que les peuples se forgent une identité. Tenir compte de cela, c’est tout un art, qui n’est jamais donné d’avance, qui n’existe pas dans un grand livre de recettes. « On avance en marchant », disent les zapatistes, mais il faut faire attention disent-ils, car « c’est un marathon, et non un sprint ».
Pierre Beaudet

 

Université populaire des NCS - 2016Université populaire : appel à toutes et à tous

Le projet d’université populaire de 2016 est en train de prendre forme. Cela sera comme d’habitude une vingtaine d’ateliers et de rencontres pleines de découvertes, d’explorations et de débats. Cette année, puisque nous serons dans le cadre du FSM, nous avons internationalisé davantage notre programme, ce qui fera qu’on aura la chance d’échanger avec des camarades français, américains, brésiliens, marocains, palestiniens et d’autres de plusieurs nationalités et origines. Comme dans les années précédentes, nous aurons, pour lancer les débats, des personnes en provenant des mouvements populaires, des syndicats, des groupes féministes, écologistes, étudiants, des communautés autochtones. Vous pouvez voir le programme provisoire qui est déjà sur notre site.

À travers tout cela, nous avons un défi supplémentaire qui est celui du financement. Dans les années précédentes, une bonne partie de nos revenus provenaient des frais d’inscription, ce qui représentait bon an mal an une bonne partie de nos frais. Cependant cette année, puisque nous sommes dans le Forum social, nous ne recevrons pas ces frais d’inscription. Pour ces raisons, nous voulons demander aux ami-es et membres des NCS si vous pouvez apporter une aide financière « extraordinaire » pour que nous passions à travers de manière correcte et sans endetter notre collectif qui jusqu’à présent, a toujours réussi à vaincre avec ses moyens.

Le comité de coordination : Flavie Achard, Pierre Beaudet, John Bradley, Donald Cuccioletta et Édouard Lavallière

 

FSM 2016 sigleQuelques échos du Forum social mondial

Plus de 8000 personnes et 400 organisations se sont déjà inscrites pour participer au FSM, ce qui est un chiffre encourageant et passablement plus élevé que lors des FSM précédents. Cela inclut un grand nombre de personnes et de groupes de l’extérieur du Québec. L’évènement aura lieu principalement à l’UQAM avec des prolongements à McGill, Concordia, Cégep du Vieux-Montréal, ainsi que dans un certain nombre d’espaces publics et de parcs. Plusieurs « espaces » regroupant des organisations sont mis en place sur divers thèmes comme le travail, l’environnement, les autochtones, les jeunes, les femmes, sans compter l’ « espace émancipation » des NCS. Il reste par ailleurs probablement plusieurs défis pour que le FSM soit un moment fort pour les mouvements populaires dans le monde. La structure décentralisée du Forum et le fait que le comité de coordination ne soit pas imputable aux organisations (c’est un regroupement d’individus) fait en sorte que subsiste justement une tension entre la nécessité de l’inclusivité d’une part et l’impératif de développer des stratégies coordonnées d’autre part. Le Forum doit évoluer dans ce domaine pour dépasser les limites des exercices précédents où la dimension « souk » l’emportait parfois sur la dimension « stratégies » où des mouvements élaborent ensemble des moyens de renforcer leurs luttes. On verra ce qu’il en sera néanmoins dans les prochaines semaines et surtout lors du Forum du 9 au 14 août.

 

Espace de réflexion

 

Notre destin est de lutter

L’une des tromperies de ceux d’en haut est de convaincre ceux d’en bas que ce qu’on n’obtient pas facilement tout de suite, on ne l’obtient jamais. Ils veulent nous convaincre que les luttes longues et difficiles ne font que nous épuiser et n’aboutissent à rien. Ils brouillent le calendrier d’en bas avec celui d’en haut : élections, comparutions, réunions, rendez-vous avec l’histoire, dates commémoratives, qui n’ont comme effet que d’occulter la douleur et la colère. Le système n’a pas peur des explosions, si massives et lumineuses soient-elles. Si le gouvernement tombe, il en a un autre dans son panier pour le remplacer. Ce qui le terrorise, c’est la persévérance de la rébellion et de la résistance d’en bas.

Car en bas, on suit un autre calendrier. Une marche d’un autre pas. C’est une autre histoire. C’est une autre douleur et une autre colère. Un peu plus chaque jour, nous, ceux d’en bas, pourtant si différents et dispersés, sommes attentifs non seulement à notre douleur et à notre colère, mais aussi à poursuivre notre cheminement avec persévérance et à ne jamais nous avouer vaincus.

Croyez-moi, votre lutte ne dépend pas du nombre de manifestants, du nombre d’articles publiés, du nombre de mentions dans les réseaux sociaux, du nombre d’invitations que vous recevez. Votre lutte, notre lutte, les luttes d’en bas en général, dépendent de notre résistance. De ne pas nous rendre, de ne pas nous vendre ni ne baisser les bras.

En tant que zapatistes, nous avons aussi appris que rien ne s’obtient vite et facilement, ni ce qu’on mérite ni ce dont on a besoin. Car l’espoir, en haut, est une marchandise, mais en bas, c’est une lutte pour se convaincre d’une chose : nous allons obtenir ce que nous méritons et nécessitons, parce qu’on s’organise et qu’on lutte pour cela.

Notre destin n’est pas le bonheur. Notre destin est de lutter, de lutter toujours, à toute heure, à tout moment, en tout lieu. Peu importe si le vent nous est favorable. Peu importe si nous avons le vent et tout le reste contre nous. Peu importe que la tempête arrive.

Sous-commandant Galeano, Armée zapatiste de libération nationale (EZLN)

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CAP-NCS <![CDATA[Le coup]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15631 2016-05-06T19:23:44Z 2016-05-06T13:25:20Z Crise-politique-BrésilLa présidente brésilienne Dilma Rousseff sera déchue de son poste d’ici quelques jours puisque le Sénat vientd ‘approuver la proposition de l’impeachment adoptée par le Congrès (parlement) à la fin du mois pass. Réélue à la présidence en 2014 pour un deuxième mandat, Dilma (au Brésil, on appelle les responsables politiques par leur prénom) avait succédé à Luiz Inácio Lula da Silva, dit Lula, le fondateur historique du Parti des travailleurs (PT). Rapidement, après cette victoire cependant, la présidente a dû faire face à un barrage de protestations qui l’ont menée très bas dans les sondages. L’opposition de droite, de même que certains des partis alliés au PT et membres de la coalition gouvernementale, ont alors décidé de renverser Dilma sans attendre les prochaines élections (prévues en 2018). Cette décision s’explique sans doute par la rumeur à l’effet que Lula, qui bénéficie encore de l’appui de la majorité de la population, voulait se présenter à la présidence (au Brésil, on ne peut pas se présenter plus de deux fois de suite à une élection, mais rien n’empêche de revenir plus tard). Cette situation dramatique résulte de plusieurs facteurs.

L’économie, de l’embellie à la panne

Depuis 2002 sous Lula, puis durant le premier mandat de Dilma, le Brésil a connu une assez bonne période du point de vue économique. Le gouvernement était stable et la politique financière adoptée par Lula a été très prudente, voire conservatrice, ce qui a rassuré les investisseurs locaux et étrangers. D’une part, l’économie a connu une embellie à cause de l’augmentation des prix des matières premières dont le Brésil est un grand exportateur, tant les produits agricoles que miniers. D’autre part, le gouvernement du PT a procédé à d’importantes politiques de redistribution, ce qui a permis aux couches moyennes et pauvres d’avoir des revenus supplémentaires et l’accès au crédit, d’où la croissance du marché intérieur. De plus, le gouvernement a entrepris de grands travaux d’infrastructure, ce qui a également stimulé l’économie. Mais ces avancées positives ont atteint leurs limites depuis deux ans.

Le boom des ressources causé en partie par l’augmentation de la demande de la Chine s’est essoufflé, d’où d’importantes baisses de prix, et donc de revenus. L’industrie manufacturière a connu également une décroissance, due en partie à la tiédeur des investisseurs et en partie à la non-compétitivité des manufacturiers brésiliens mis à part de quelques secteurs (l’avionnerie notamment). Le chômage a augmenté tandis que le niveau de pauvreté a rebondi, en dépit des programmes de redistribution (dont la fameuse « bourse familiale », bolsa familia). Cette détérioration a été fortement ressentie dans les favelas (bidonvilles) où les coûts de logement et de transport ont augmenté considérablement. En 2014, de puissantes manifestations contre ces hausses se sont déroulées, faisant sortir dans la rue des couches populaires qui avaient été traditionnellement du côté du PT. Depuis, la détérioration de la situation économique s’est aggravée, au point où en 2015, le PIB a connu une chute de plus de 3,7%.

Un système politique dysfonctionnel

Ce n’est cependant pas la première fois dans l’histoire du Brésil moderne que des périodes de croissance sont suivies de récessions. En effet, l’économie brésilienne reste fragile, en dépit de son importance. Les structures qu’on pourrait appeler « fondamentales » coincent l’économie dans le créneau étroit des ressources naturelles, toujours sujettes aux pressions extérieures. En outre, la structure des revenus est fortement polarisée, où la minorité très riche et la majorité très pauvre font du Brésil un des pays les plus inégalitaires au monde.

 

Il y a aussi au-delà des hauts et des bas de l’économie des facteurs systémiques qui se rapportent à la structure du pouvoir. Jusque dans les années 1980, le Brésil a été mené par des dictatures militaires dont la fonction dont la fonction était d’imposer ce système inégalitaire. À partir de 1985 avec la démocratisation, le système politique a été repensé pour assurer d’une manière plus subtile la domination des élites. Par exemple, l’élection des députés repose sur un partage totalement inégal entre les régions. Une grande proportion des nombreux partis (près de 30 au total) sont des émanations de petits clans locaux, souvent héritiers des grandes familles qui possèdent la terre, et qui n’ont ni structure ni programme. Les exceptions sont peu nombreuses, dont le PT, ainsi que le parti de centre droit PSDB. Aucune règle n’a été mise en place pour réguler ce fonctionnement erratique, notamment le financement. Ce qui fait que les petits partis qui sont presque tous de droite, de même que le PSDB (favori des élites économiques modernes de Sao Paulo) reçoivent d’énormes subsides des secteurs privilégiés et des entreprises. Notons enfin l’influence énorme exercée par les grands conglomérats médiatiques, dont l’empire Globo, qui domine l’information et dont la perspective est essentiellement de protéger le Brésil inégalitaire que l’on connaît jusqu’à aujourd’hui.

La réforme impossible

Quand Lula a été élu la première fois en 2002, il était question de réformer une situation qui favorise le patronage et la corruption. Mais le président issu du PT a reculé. Le Congrès (le Parlement) dominé par les partis de droite (le PT ne dispose que d’environ 20% des sièges) ne voulait rien entendre. Pour faire adopter des projets de loi, le gouvernement du PT a fait comme ses prédécesseurs en achetant, littéralement, les votes des parlementaires. Ce système de paiements clandestins (mensalão), que tous connaissaient, a été révélé au grand public en 2005. D’autres pratiques nébuleuses ont continué, notamment dans l’allocation des contrats publics, la répartition des postes et de manière générale la corruption généralisée pratiquée depuis des décennies par la quasi-totalité de la classe politique. Sans être aussi corrompu que ses adversaires de droite, le PT a été incapable de se dégager de ce système dans lequel plusieurs de ses responsables se sont eux-mêmes engouffrés. C’est ainsi qu’un autre scandale a été révélé en 2014 (lava jato) qui démontrait la collusion entre des membres du gouvernement et des entreprises transigeant avec la grande entreprise énergétique Petrobras. Certes, les membres du gouvernement et du PT n’ont pas été les seuls impliqués, car ces pratiques ont atteint tous les partis, tant le PSDB (centre droit) que le PMDB, un parti sans définition qui avait d’ailleurs été intégré au gouvernement par Lula et plus tard par Dilma.

L’offensive de la droite

Avec la Lava Jato (scandale impliquant des responsables du gouvernement dans l’échange de sommes d’argent pour l’obtention de contrats publics), la droite a pensé que le moment était venu de déclencher une grande offensive pour en finir avec l’hégémonie du PT, un parti hors du cercle traditionnel du pouvoir et n’émanant pas des élites traditionnelles. Le PSDB et le PMDB se sont alors appuyés sur des mouvements anti PT comme Vem Pra Rua et Movimento Brasil Livre, issus principalement des classes moyennes, qui ont organisé d’importantes manifestations, notamment grâce à l’utilisation des médias sociaux (la moitié de la population brésilienne est branchée). Ces groupes ont par ailleurs reçu l’appui des puissantes Églises évangéliques (dont l’omniprésente Église universelle de Dieu, très influente par ses postes de télévision). Ce secteur religieux est animé par Eduardo Cunha, par ailleurs leader du PMDB et également président de la chambre des députés. On sait maintenant que Cunha lui-même impliqué dans des détournements des fonds et l’utilisation de comptes cachés dans des paradis fiscaux est sous enquête. Après avoir négocié avec Dilma l’arrêt des procédures d’impeachment en échange de l’arrêt des enquêtes contre lui,

Le système judiciaire au premier plan

En mars, dans le contexte de nouvelles manifestations contre Dilma, la présidente a tenté de sauver la mise en invitant Lula à se joindre au gouvernement. Quelques jours plus tard, Lula lui-même faisait l’objet d’une enquête judiciaire concernant des fonds reçus illégalement et sa nomination a donc été empêchée par une décision d’un juge. Dans cette saga qui continue, le centre de gravité s’est déplacé de la scène politique vers l’institution judiciaire. Présentement, ce sont 316 politiciens, majoritairement du PT, du PSDB et du PMDB, qui font l’objet d’une enquête. Juges et procureurs viennent en grande majorité de l’élite, ce qui remet en doute l’impartialité de leurs jugements. Mais dans le contexte de la perte de crédibilité des acteurs politiques, les magistrats apparaissent au-dessus de la mêlée aux yeux de la population. Il s’agit en fin de compte d’une perte totale de crédibilité des acteurs politiques, aussi bien ceux du PT que de l’opposition, mais comme c’est le PT qui contrôle le gouvernement, c’est ce parti qui subit le choc le plus grave.

L’inévitable confrontation

La confrontation actuelle va sans doute continuer pendant plusieurs mois, voire quelques années. Si Dilma est démise de ses fonctions, le vice-président actuel, Michel Temer, leader du PMDB, va hériter du pouvoir jusqu’aux prochaines élections de 2018. Mais Temer est également accusé, comme son comparse Cunha, de malversations et de corruption. L’opinion est en fin de compte totalement désemparée, ce qui explique que les récentes manifestations, pro-Dilma ou anti-Dilma, n’ont pas réuni les foules que les partis politiques espéraient. Des signaux semblent indiquer la possibilité d’une radicalisation, car des secteurs de droite proclament la nécessité d’une action musclée contre le PT dans son ensemble et font ouvertement référence au coup d’État de 1964, lorsque les militaires avaient renversé le président de centre gauche João Goulart.

Du côté du PT et de ses alliés sociaux, notamment les syndicats et le puissant Mouvement des paysans sans-terre (MST), on parle d’occupations, de blocages et d’actions de perturbation à grande échelle. Pour les mouvements sociaux, on craint le retour de la droite et des politiques qui avaient aggravé le sort des couches moyennes et populaires dans les années 1980-90, dont la privatisation d’une partie importante du patrimoine public, des coupures dans les services publics et la criminalisation des actions de protestation sociale. La capacité de mobilisation des forces sociales de gauche reste cependant ambiguë, car à travers les politiques de Lula et de Dilma, les mouvements sociaux se sont sentis souvent abandonnés. Ils avaient réclamé un changement ainsi que des pratiques vigoureuses pour assainir la gestion publique, mais en fin de compte, les chefs du PT ne les ont pas écoutés. Aujourd’hui, plusieurs dirigeants du PT sont sous les verrous et il sera bien difficile de regagner la confiance de la population.

L’avenir incertain de la démocratie brésilienne

Du côté des partisans de la présidente et du PT, on estime que la destitution de Dilma constitue, de facto sinon dans la loi, un coup d’État. Ce coup est de toute évidence « légal », puisqu’il suit les prescriptions de la constitution et est approuvé par les parlementaires. Malgré cela, pour beaucoup de Brésiliens, il n’apparaît pas légitime. Il est hors de tout doute raisonnable que l’opposition est plus propre que le gouvernement et il semble évident que le système en place a été pensé et mis en place par la droite brésilienne bien avant l’arrivée au pouvoir du PT. Aussi, la « légalité » actuelle constitue un piètre rempart pour défendre réellement les droits et libertés. Au-delà de ses graves erreurs, le PT a représenté l’espoir de changement. C’est cet espoir qu’on cherche à détruire aujourd’hui.

Crédit photo : http://www.soirinfo.com/wp-content/uploads/2016/03/Crise-politique-Bre%CC%81sil.jpg
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CAP-NCS <![CDATA[Des balises pour encadrer le processus]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15626 2016-05-05T11:40:13Z 2016-05-05T11:23:30Z Paul ClicheMême si beaucoup de textes ont circulé dans le cadre du débat qui se déroule présentement, à la veille du congrès où Québec Solidaire réexaminera la nature du mandat confié à l’Assemblée constituante, il reste, selon moi, des points à préciser pour que les délégué-e-s aient un tableau le plus complet possible des arguments étayant les différentes options entre lesquelles ils auront à choisir. Mais il reste surtout à préciser les balises qui permettront à la démarche constituante de se rendre à bon port tout en assurant l’expression de la souveraineté populaire.

J’ai déjà fait connaitre mon choix. Comme je l’ai expliqué dans un texte précédent, aussi bien pour des raisons de principes que d’ordre stratégique, je suis en faveur de la version actuelle du programme établissant que l’Assemblée constituante -cet instrument qui permettra au peuple québécois d’exercer sa souveraineté en décidant de son avenir politique -sera autonome dans le cadre de son mandat et pourra élaborer sans contrainte un projet de constitution qui sera soumis à l’approbation du référendum clôturant le processus. Mais, tel que le précise le document, cette dernière «aura l’obligation de tenir compte des résultats» de la vaste démarche de démocratie participative, prévue comme première étape de la démarche, où la population du Québec sera consultée extensivement sur son avenir politique et constitutionnel.

Je rejette donc la ‘proposition A’ qui sera soumise aux délégué-e-s en vertu de laquelle l’Assemblée constituante se verrait obligée de rédiger une constitution indépendantiste. Je rejette aussi les arguments de ses supporteurs selon lesquels la position actuelle est « floue, naïve et irréaliste». Je crois au contraire qu’elle est le gage d’une plus grande inclusivité et d’une plus grande probabilité de réussite. Compte tenu de l’affrontement dont le Québec est le théâtre dans ce domaine depuis plus d’un demi-siècle, restreindre le mandat de la Constituante vouerait en effet à l’échec de façon définitive toute tentative de règlement de la question nationale. De plus, cette position contreproductive irait à l’encontre même du principe de souveraineté populaire, pierre d’assise idéologique de notre parti, car elle ‘encarcanerait’ son exercice sur une question aussi vitale que l’avenir politique du Québec.

La méfiance du pouvoir citoyen

Il ne faut pas se méprendre. Le véritable but de cette proposition d’amendement au programme actuel n’est pas de clarifier le processus constituant, comme le prétendent ses auteurs. Il va même plus loin que d’imposer une orientation à la démarche d’accession à l’indépendance car il affaiblirait le cadre délibératif qui constitue le moteur de cette dernière. En réalité, ce qui se cache derrière cette position qui se donne des airs de rationalité c’est la méfiance du pouvoir citoyen.
Paradoxalement, je ne vois pas tellement de différence entre cette façon de procéder et celle des gouvernements péquistes majoritaires qui, en 1980 et 1995, ont fait déclencher des référendums par l’Assemblée nationale en dictant la question à laquelle les citoyen-ne-s ont eu à répondre. Dans les deux cas, le processus est contrôlé ‘par le haut’ au lieu de permettre au peuple de déterminer par lui-même ce qui est bon pour lui.

Sans épiloguer sur les raisons de cette convergence surprenante on peut dire que, dans le cas du Parti québécois, cela s’explique par son élitisme petit-bourgeois et une certaine tradition nationaliste de droite. Dans le nôtre, on peut se demander s’il n’y aurait pas une résurgence du modèle éculé de ‘l’avant-garde éclairée’ qui, au cours de la décennie 1970, a éclipsé le projet d’édification d’un ‘socialisme d’ici’ tel que l’avait proposé le FRAP au niveau municipal(I) et tel que précisé par l’armature idéologique que les manifestes des centrales syndicales(II) publiés peu avant la grève générale de solidarité qui a bouleversé le Québec au printemps 1972 lui avaient donnée.

La dynamique que créera la démarche de démocratie participative

Bien entendu, les militant-e-s de Québec Solidaire devront tenter de toutes leurs forces d’infléchir la démarche constituante en faveur de l’indépendance au cours de l’exercice de démocratie délibérante qui sera au cœur du processus. Mais le gouvernement solidaire ne pourra intervenir d’en haut par le biais de l’Assemblée nationale en imposant un mandat prédéterminé à l’Assemblée constituante car il brimerait ainsi son autonomie et la transformerait en un organisme fantoche. Dans ce contexte il serait plus honnête de confier tout bonnement la rédaction du projet de constitution à des gens de Québec Solidaire car la démarche de démocratie participative deviendrait une mascarade.

L’argument principal de Jonathan Durand-Folco, pour écarter une Constituante avec mandat ouvert est qu’elle amènerait à choisir, lors de la tenue du référendum, entre deux, trois, quatre projets de constitution selon le statut politique proposé par les participants à la consultation populaire (indépendance, statu quo, États associés, province avec statut particulier, etc); ayant pour conséquence un vote fragmenté et un suivi ingérable. Pour éviter cette situation le mandat confié à l’Assemblée constituante devrait préciser que si les constituants estiment que la division de l’opinion exige qu’on prévoie un choix multiple ce dernier devrait se limiter à deux options: soit l’indépendance soit le maintien du lien fédératif avec le Canada.

Durand-Folco soutient aussi que les supporteurs du programme actuel se contentent d’un «démocratisme formel comme si la discussion était une fin en soi, comme si elle menait spontanément à la vérité». Cette assertion démontre son incompréhension de l’esprit de la démarche qu’a proposée jusqu’ici Québec Solidaire. Le programme adopté en 2009 explique, au contraire, que «parler d’Assemblée constituante ce n’est pas proposer abstraitement un nouveau chemin vers la souveraineté du Québec. C’est proposer de discuter, de la manière la plus démocratique et la plus large possible, des mécanismes essentiels pour assurer la défense du bien commun et pour articuler le projet d’indépendance politique et les revendication sociales».

La campagne de démocratie participative visera à développer une véritable démarche citoyenne qui sera implantée à la grandeur du Québec aussi bien au niveau local que régional. Cette dernière permettra aux citoyen-ne-s de s’exprimer et de discuter ensemble. J’estime que c’est à cette étape préliminaire que se jouera le sort de la démarche et se dessinera le profil de la future constitution. D’où l’importance primordiale pour les militant-e-s de Québec Solidaire d’investir, nombreux, les lieux de discussion et de participer aux délibérations avec ferveur. Il faudra aussi que les mouvements populaire et syndical se mobilisent, comme ils l’ont fait lors du référendum de 1995, afin provoquer la rupture d’avec le cadre constitutionnel fédéral et les institutions monarchiques de l’État québécois afin de réinventer de nouvelles institutions démocratiques cette fois-ci contrôlées par le peuple, comme le préconise Durand-Folco. C’est dans un contexte semblable que se réalisera une véritable souveraineté populaire. C’est là une voie exigeante mais il n’y en a pas d’autres sauf celle de moisir dans le statu quo.

Il faut aussi réaliser qu’une tranche importante de la population québécoise n’appartient pas à un camp ou l’autre; ce qui transforme l’entreprise de ‘conversion des indécis’ en une tâche ardue. Une Constituante avec un mandat indépendantiste ne permettrait certes pas d’approcher facilement ces indécis. Dans le contexte qui est le nôtre il faut opérer un changement de mentalité dans la population. Et ce n’est pas en imposant à la Constituante un mandat contraignant qu’on va y parvenir. Au contraire!

Dès 2006, un Collectif a proposé des balises pour guider la démarche constituante

De 2004 à 2006, je me suis beaucoup impliqué dans les travaux d’un Collectif, appelé Québec-Plus Démocratie, composé d’une vingtaine de personnes en provenance de plusieurs associations citoyennes, de la centrale syndicale CSQ et de quatre partis politiques (PQ, QS, ADQ, Parti vert). Le groupe s’est longuement penché sur la démarche à suivre pour résoudre la question nationale . Un résumé de la Déclaration de ce Collectif, rendue publique en juin 2006 sous le titre Pour résoudre la question nationale(III): une véritable démarche citoyenne et démocratique, large et inclusive, m’apparait pertinente pour éclairer le débat actuel au sein de Québec Solidaire(IV). Cette dernière a affirmé d’entrée de jeu -tout comme l’avait fait Québec Solidaire dans sa Déclaration de principes adoptée lors de son congrès de fondation quelques mois plus tôt- que «la question nationale n’appartient en exclusivité à aucun parti politique ni à aucun groupe en particulier: elle relève de la responsabilité de chaque Québécoise et de chaque Québécois quelle que soit son origine ethnique». D’où la proposition -aussi contenue dans la Déclaration de principes de notre parti- que «le débat sur l’avenir du Québec se fasse au moyen d’une vaste démarche de démocratie participative».

Compte tenu que l’avenir du Québec est une question fondamentale à la fois complexe et controversée et donc émotive le Collectif établit que la démarche requiert «un processus démocratique capable de nous amener à en débattre de la manière la plus rigoureuse, rationnelle et rigoureuse possible»(V) . Comme le reprendra le programme de Québec Solidaire en 2009 le Collectif déclare que «toute la population doit être invitée à participer à une démarche large et inclusive qui serait appelée à se déployer simultanément à tous les niveaux (local, régional, national) et susceptible de faciliter la participation de tous les citoyen-ne-s particulièrement de celles et ceux habituellement exclu-e-s des lieux de débat public».

De nouveaux espaces publics de participation et de délibération(VI)

Le Collectif propose aussi la création de nouveaux espaces publics de participation et de délibération «où les citoyen-ne-s pourront pleinement s’impliquer et détenir un réel pouvoir sur le contenu et la portée des échanges. Ces lieux de délibération, véritables agoras contemporaines, devront systématiquement privilégier la mise en présence de points de vue opposés et faciliter le respect des divergences, la capacité de débattre, la rigueur de l’argumentation ainsi que le désir de trouver des points de convergence. Les citoyen-ne-s pourront ainsi s’approprier et contribuer à définir les changements politiques et constitutionnels projetés, de même que les valeurs associées à ces choix de société».

Le Collectif insiste sur l’importance de procéder avec prudence et de prendre le temps nécessaire pour mener à terme cette démarche citoyenne. « Les citoyen-ne-s doivent être vraiment au cœur du processus. Ils doivent pouvoir parler librement sans que certains, souvent les mêmes, monopolisent le temps et s’expriment au nom des autres. Il faudra écarter toute précipitation et prendre le temps nécessaire afin de s’assurer une participation massive historique qui, seule, permettra de bâtir la solide majorité populaire nécessaire à l’atteinte d’un règlement satisfaisant de la question nationale».

Le Collectif souligne aussi la nécessité de confier la démarche à un organisme non partisan ou transpartisan en mesure d’obtenir le respect de tous les courants d’opinion. Dans le cas de Québec Solidaire cet organisme c’est l’Assemblée constituante. On doit faire en sorte que cet organisme crée un large consensus dans la population.

Quant aux fonds publics, nécessaires pour mener une démarche d’une telle ampleur, ils devront servir, non pas à soutenir quelque propagande que ce soit, mais plutôt à favoriser la plus large implication citoyenne possible afin que, d’une façon ou d’une autre, toutes et tous se sentent partie prenante de la réflexion collective en cours. Celles et ceux qui ne pourront pas participer aux échanges devront au moins pouvoir suivre l’évolution des discussions tenues dans les lieux de délibération et être informés de la teneur de celles-ci.

Un appel aux sceptiques et aux prosélytes

Le Collectif termine sa Déclaration par un appel aux diverses composantes de la société québécoise : «Aux sceptiques qui vantent la démocratie mais qui fuient comme la peste le pouvoir citoyen, autant qu’à celles et ceux qui préfèrent les sentiers battus traditionnels du prosélytisme nous répliquons que nos compatriotes n’ont pas besoin d’être convaincus par des porteurs de bonne parole. Ils ont surtout besoin d’être bien informés pour comprendre les enjeux, de comparer les différents points de vue, de faire leur propre opinion et d’exprimer ce qu’ils désirent au plus profond d’eux-mêmes. C’est pourquoi nous souhaitons la création d’un nouvel espace d’expression et de dialogue sur l’avenir politique du Québec.

Le Collectif a interpelé les partis en leur demandant de prendre en compte dans leur programme les perspectives proposées dans ce texte. Mais dès le lendemain de la publication de la Déclaration, le chef du Parti québécois, André. Boisclair, a rejeté la Déclaration du revers de la main disant qu’il «ne se laisserait pas dicter sa ligne de conduite par un collectif quelconque». Le caucus péquiste a aussi sermonné les députés Charbonneau et Valois en les accusant d’avoir violé le programme de leur parti qui, pour régler la question nationale, prône la tenue d’un référendum où le gouvernement décide de la question à poser aux citoyen-ne-s plutôt qu’une démarche citoyenne qu’il ne contrôlerait pas. Seul Québec Solidaire l’a inscrit à son programme en 2009 et s’en fait le défenseur depuis.

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(I) Le Front d’action politique (FRAP) a été le premier parti municipal de gauche à Montréal. Peu après sa naissance, il a affronté la puissante machine de l’autocrate maire Jean Drapeau lors des élections de 1970 qui sont survenues en même temps que la Crise d’octobre. Ces adversaires l’ont alors accusé d’être le paravent du FLQ. J’ai occupé la fonction de président du FRAP en 1970 et je me suis présenté comme candidat dans Rosemont.

(II) La CSN a publié deux manifeste: en octobre 1971,  Il n’y a plus d’avenir pour le Québec dans le système économique actuel suivi, début 1972, d’un autre aussi percutant Ne comptons que sur nos propres moyens. La FTQ est entrée dans la ronde avec le manifeste L’État, rouage de notre exploitation. Puis la CEQ a suivi avec le sien, L’école au service de la classe dominante. Ces manifestes, surtout ceux de la CSN où je militais alors comme permanent au Secrétariat d’action politique, préconisaient une forme de révolution populaire. Ils rejetaient le capitalisme proposant le socialisme comme alternative. Il s’agissait d’inventer une nouvelle société bien adaptée au contexte québécois, un «socialisme d’ici».

(III) Parmi les membres de ce collectif, qui ont participé à titre personnel, certains venaient du Parti québécois comme les députés Jean-Pierre Charbonneau et Jonathan Valois; d’autres de Québec solidaire comme Ruba Ghazal et moi-même; d’autres de l’Action démocratique comme Jean Allaire et  Éric Caire. Scott McKay, alors chef du Parti vert, en était aussi membre. D’autres provenaient aussi d’associations citoyennes comme Lorraine Guay du mouvement D’abord Solidaires; Mireille Tremblay, de l’Observatoire de la démocratie et Brian Gibb, de l’Association pour la revendication des droits démocratiques ou encore du mouvement syndical comme Lorraine Pagé, ex-présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) ainsi que du mouvement nationaliste comme Louise Paquet, ex-présidente du Mouvement national des Québécoises et Québécois (MNQ). Julius Grey, avocat et militant des droits de la personne et futur candidat NPD, ainsi qu’Henri Lamoureux, écrivain et socioéthicien faisaient aussi partie du groupe.

(IV) Le site Internet du collectif Québec-Plus Démocratie n’existant plus on peut prendre connaissance du texte intégral de cette déclaration via le moteur de recherche Google. Elle a été publiée intégralement dans Le Devoir le 12 juin 2006 sous le titre Démarche à suivre pour résoudre la question nationale.

(V)À cet égard, l’expertise d’un organisme non partisan comme l’Institut du Nouveau Monde (INM) serait grandement utile pour assister l’Assemblée constituante. Les principaux champs d’expertise de l’INM, dont la mission est d’accroître la participation des citoyens à la vie démocratique, sont en effet la participation citoyenne, la démocratie participative, l’innovation sociale, l’acceptabilité sociale. Ses  nombreuses réalisations et les expériences qu’il a menées depuis sa fondation en 2003 témoignent éloquemment en sa faveur.

(VI) Pour réfléchir sur la question, lire le texte signé par Michel Venne, directeur général de l’Institut du Nouveau Monde, sous le titre Le Québec ne sait plus dialoguer publié sur le site de l’institut (inm.qc.ca) le 13 avril dernier.

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Crédit photo: http://ferrisson.com/paul-cliche-csn/

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CAP-NCS <![CDATA[« Donner une voix aux sans voix »]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15621 2016-05-05T00:01:46Z 2016-05-05T00:01:46Z

Photo: Vincent Larin Le Devoir Le 16 avril dernier, les organisations communautaires et syndicales québécoises ont manifesté pour l’augmentation du salaire minimum à 15 $. Le 1er mai, ce n’est plus le monde ouvrier contre le grand capital. Au fil des décennies, les revendications politiques, économiques et sociales ont pris le dessus sur la lutte des classes, mais il n’en reste pas moins que le mouvement syndical est toujours animé par la même volonté de changer le monde. Et pas seulement celui du travail.

 

 

« Cette année, le 1er mai va être l’occasion de lancer une vaste campagne en faveur du salaire minimum à 15 dollars de l’heure, révèle Louise Chabot, présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ). L’esprit est donc bien le même que lors des grèves de Chicago [de 1886]. À l’époque, ils revendiquaient la journée de huit heures pour tous les ouvriers. Nous, nous demandons une forte hausse du salaire minimum pour tous les travailleurs, syndiqués ou non. »

À 130 ans d’intervalle, la saveur sociale du 1er mai reste une constante. Mme Chabot insiste sur la contribution des travailleurs et des travailleuses à la construction du Québec d’aujourd’hui. Elle souligne l’apport de ces milliers de femmes et d’hommes, tant dans le privé que dans le public, qu’ils soient syndiqués ou non, à la bonne santé des entreprises, de l’économie et à la construction d’une société plus juste.

« Notre rôle en tant que syndicat est de donner une voix aux sans voix, poursuit-elle. Les non-syndiqués, les étudiants, les chômeurs, ceux qui vivent de l’aide sociale. Les membres que nous représentons, nous, les centrales syndicales, jouissent généralement de conditions qui sont au-dessus des normes minimales du travail. Ce n’est pas le cas de tous les autres. Or, ces normes mériteraient d’être rehaussées. On parle du salaire minimum cette année, mais il me semble qu’en 2016 une troisième semaine de congés ne serait pas un luxe. Il y a toute la question des horaires atypiques et des journées divisées. Quant à la conciliation travail-famille, c’est encore une vue de l’esprit. »

Des considérations sur lesquelles se rejoignent les principaux syndicats au Québec, qui ont tous le même objectif aujourd’hui : lutter contre les mesures d’austérité qui, selon eux, appauvrissent les travailleurs et opèrent un retour en arrière.

« Depuis l’arrivée des libéraux à Québec, les thématiques du 1er mai ont invariablement un rapport avec les effets de l’austérité sur la société, indique Jacques Létourneau, président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN). Ça impacte les conditions de travail, mais aussi les prestations, l’accessibilité aux programmes sociaux et aux services publics, le développement économique même. Les mesures d’austérité ont chamboulé, voire dynamité, les structures régionales de développement économique et social. Ça a des conséquences sur la classe moyenne et sur les plus démunis. »

Et c’est peut-être ça, la principale différence entre les 1er mai d’antan et ceux d’aujourd’hui. Ce glissement de revendications ouvrières centrées sur la lutte des classes entre le capital et le travail à un esprit plus sociétal, qui vise à inclure les groupes sociaux, les groupes populaires, les groupes de femmes. Qui vise à construire un Québec de demain, plus équitable. En cela, les syndicats avouent que cette journée peut prendre des allures très politiques.

« Mais il ne s’agit pas de politique partisane, prévient M. Létourneau. Aux États-Unis, dans le reste du Canada ou encore en France, traditionnellement, les syndicats sont proches de certains partis. Ce n’est pas le cas au Québec. Il n’y a pas d’allégeance. Mais on interpelle le pouvoir politique puisque l’on place la question des conditions de travail dans la société. D’ailleurs, tous les 1er mai, nous rencontrons le premier ministre pour faire valoir un certain nombre d’enjeux. »

« Les syndicats ont toujours été porteurs de changement, ajoute Daniel Boyer, président de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ). Ça se poursuit aujourd’hui. On veut changer le monde du travail parce que nous représentons les travailleurs et les travailleuses, mais on veut aussi changer la société. Nous nous battons pour un Québec plus juste et plus égalitaire et ça ne passe pas seulement par le monde du travail. Ça passe par l’ensemble des services sociaux que nous nous sommes donnés, la santé, l’éducation, les garderies, etc. Et tout cela doit être accessible, adéquat, universel. Donc oui, nous avons des revendications politiques. »

Et des revendications économiques, bien sûr, centrées notamment aujourd’hui sur la mise en place d’une politique industrielle digne de 2016, et susceptible d’offrir des emplois et des salaires décents.

« Le tissu industriel a été mis à mal, assure M. Létourneau, qui évoque la perte de 170 000 emplois en dix ans. Ce sont des emplois de qualité qui disparaissent, remplacés par des postes non syndiqués, avec de bien moins bonnes conditions. Les entreprises manufacturières doivent être soutenues pour peu qu’elles soient novatrices, qu’elles investissent et qu’elles respectent leurs obligations. »

« Le salaire minimum à 15 dollars, c’est aussi une revendication économique, affirme pour sa part M. Boyer. Les employeurs brandissent les épouvantails et soutiennent que ça va faire perdre des emplois. Mais partout où il a été mis en place, il n’en a rien été. Entre 2007 et 2010, en pleine crise économique, ici au Québec, il a été augmenté de 50 centimes par an et ça n’a pas eu de conséquences négatives. Et vous savez, ceux qui vont gagner 15 dollars de l’heure, ils ne vont pas avoir les moyens d’aller se promener dans le Sud une fois par an. C’est de l’argent qui va être réinjecté dans l’économie locale et régionale. Ils vont consommer dans leur région et ça, ça va faire tourner l’économie. »

 

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CAP-NCS <![CDATA[L’objectif: un salaire minimum à 15 $ de l’heure d’ici 2022]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15617 2016-05-04T23:21:35Z 2016-05-04T14:04:24Z

Photo: Alexandre Leduc — Bon nombre des syndicats de la centrale vont participer à la campagne en employant divers moyens pour que le salaire minimum soit porté à 15 $ dans leurs conventions collectives.

Le mouvement syndical poursuit depuis toujours, avec ténacité, ses efforts pour sortir les travailleurs du salaire minimum : ce revenu suffit à peine à faire face aux nécessités de l’existence et condamne dans bien des cas à l’appauvrissement. La Fédération des travailleurs et des travailleuses du Québec (FTQ) se lance dans une campagne pour que ce salaire soit porté à 15 $ de l’heure et se donne six ans pour arriver à cet objectif.

Bien des gens s’imaginent que les travailleurs membres d’un syndicat reçoivent une rémunération qui dépasse largement 10,55 $ de l’heure (10,75 à partir du 1er mai). Mais il y a encore des syndiqués payés au salaire minimum, comme le déplore Daniel Boyer, le président de la FTQ : « Malheureusement, il en reste, mais il y en a peu, parce qu’on réussit au fil des négociations à améliorer le sort des travailleurs. » Il arrive tout de même fréquemment que tel soit le cas lors de la syndicalisation d’un nouveau groupe.

Les syndicats refusent d’utiliser ce salaire comme barème dans une négociation : « Les gains sont obtenus graduellement la plupart du temps. Quand les gens décident de se syndiquer, il va de soi qu’ils ont un syndicat qui représente leurs intérêts collectifs et qui négocie leurs conditions de travail. À partir de là, on réussit à une table de négociation à convaincre les employeurs qu’il faut majorer les salaires en fonction de leur secteur d’activités, de la région où ils se trouvent, du marché et de la demande de main-d’oeuvre. »

Il reconnaît que les syndicats sont perpétuellement en quête d’une amélioration des conditions salariales : « On ne lance pas pour rien cette campagne du “Minimum 15 $ de l’heure” ; on compte dans nos rangs des syndicats affiliés qui travaillent dans ce sens-là. » Il cite, à titre d’exemple, le Syndicat québécois des employées et employés de service (SQEES-FTQ) dont les membres travaillent dans une centaine de résidences privées pour personnes âgées ; ces gens privilégient la formule d’une négociation coordonnée pour obtenir partout un salaire minimum de 15 $ : « Ils prennent soin de ceux qui ont construit le Québec d’aujourd’hui ; il importe de leur fournir des services adéquats et, pour en arriver là, ça nécessite une main-d’oeuvre qui reçoit un salaire décent. »

Dépasser le seuil de pauvreté

Daniel Boyer fournit la raison de l’implication de la centrale dans une telle campagne : « Nous et nos alliés, on a toujours été branchés sur le seuil de revenu ou de pauvreté qui, aujourd’hui, serait de 13,35 $ de l’heure pour une semaine de 35 heures. Mais on est finalement arrivés à la conclusion que ce taux horaire était insuffisant pour vivre décemment. » Il ajoute encore que ces « 13,35 $ sont le seuil de faible revenu en bas duquel on est pauvre. Avec cette somme, on peut subvenir à nos besoins de base : se loger, se nourrir de façon basique et s’habiller ».

Un être humain aspire légitimement à davantage : « Il n’a pas besoin d’aller au restaurant tous les jours, mais de s’y rendre de temps en temps. Il veut être en mesure de s’acheter un livre, de se rendre au cinéma, de participer à des activités culturelles, d’obtenir le câble et de se brancher sur le Net. » Il pose ce triste constat : « Ceux qui sont à 10,55 $ actuellement, qui seront à 10,75 $ le 1er mai, ou encore ceux qui sont à 13,35 $ ne peuvent pas se permettre d’accéder à ces biens-là qui créent des liens avec la société et le monde. »

Il s’attriste de constater « qu’il y a du monde qui travaille à temps plein, mais qui est contraint de se rendre dans des banques alimentaires pour se nourrir. C’est pourquoi on s’implique dans une telle campagne, parce que, à la FTQ, on a toujours joué notre rôle important d’acteur social, politique et économique. On entreprend celle-ci avec le sourire aux lèvres en se disant qu’on va faire tourner l’économie au Québec avec l’apport de salaires décents ; on ne la fait pas juste pour nos membres, mais pour que nous ayons une société plus juste et égalitaire ».

Le plan d’action

Bon nombre des syndicats de la centrale vont participer à la campagne en employant divers moyens pour que le salaire minimum figure à la hauteur de 15 $ dans leurs conventions collectives. Le conseil général et d’autres instances adopteront des résolutions de principe pour qu’un tel objectif soit atteint : « Il y aura bien sûr la marche du 1er mai qui fera partie de la démonstration du bien-fondé de notre démarche. Et, par la suite, on s’adonnera à un exercice de lobbying sur ce salaire-là », souligne le président Boyer avant d’aborder le plan d’action en tant que tel.

Il le présente en ces termes : « On revendique un tel salaire et on ne dit pas qu’il faut que ça arrive demain matin ; on étale cela sur six ans et on veut atteindre le salaire de 15 $ de l’heure en 2022. Il y aura des moyens d’action qui seront pris et des revendications qui auront lieu au fil du temps. »

En 2018, « on peut penser que, durant la prochaine campagne électorale au Québec, on va être actifs si le pouvoir politique n’a pas bougé à ce sujet. Si cette mesure était adoptée aujourd’hui, on calcule qu’il faudrait des augmentations de 70 sous de l’heure par année pour atteindre cet objectif en 2022 ».

Et qu’en est-il de la partie patronale qui risque de monter aux barricades devant une telle proposition ? « 70 sous, ça peut paraître beaucoup et j’entends déjà la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante, d’autres associations patronales et des employeurs dénoncer une telle mesure et brandir le danger de perdre des jobs. »

Il leur réplique que, « en pleine crise économique, le Québec, en 2010, a augmenté le salaire minimum de 50 sous durant trois années successives. Et on n’a pas perdu une maudite job avec ce geste-là ». Il croit donc qu’il arrive un moment « où on a des choix de société à faire si on veut vivre décemment ».

Il préfère citer en exemple des employeurs modèles : « Il y a Alexandre Taillefer qui donne un salaire de 15 $ de l’heure à ses chauffeurs de taxi. Actuellement, ceux-ci gagnent à peu près trois ou quatre piastres de l’heure. On peut aussi regarder du côté de Costco qui paye très bien ses employés. »

Il insiste sur le fait que « nous, on pense que c’est viable cette affaire-là. C’est même davantage : de cette manière, on va se donner un bon coup de pied dans le derrière sur le plan économique ».

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CAP-NCS <![CDATA[Vers un renouveau de la pratique syndicale]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15611 2016-05-04T00:47:50Z 2016-05-04T00:47:50Z

Photo: Annik MH de Carufel Le DevoirJacques Létourneau Ce texte fait partie d’un cahier spécial. Pour le chef de la Centrale des syndicats nationaux (CSN), le syndicalisme se porte bien au Québec, de mieux en mieux même. Et au terme de « longues mais fructueuses » négociations avec le gouvernement, il se montre optimiste quant à l’avenir.

C’est vrai que le syndicalisme a été malmené ces dernières années et, par le fait même, la classe des travailleurs et des travailleuses, dit-il. Non seulement il y a eu d’énormes changements dans le monde du travail — mondialisation, délocalisation, fermetures d’entreprises —, « mais on est rendus à peu près à la huitième réforme de l’État québécois ! » lance Jacques Létourneau. Tout cela se répercute forcément sur les conditions de travail et dans la conduite des négociations. « On ne négocie plus des augmentations de salaire de 5, 6 ou 7 %, ce qui vient un peu ternir le syndicalisme », admet le chef syndical.

Par contre, on observe à présent un « retour du balancier » puisque, un peu partout dans la société québécoise, on assiste à une prise de conscience collective. « En fait, si on continuait dans la voie de l’individualisation du travail, du travail autonome, et que chacun dans son coin ne comptait que sur sa formation, ses compétences personnelles, etc., à un moment donné, on se rendrait compte que ce n’est pas suffisant, explique M. Létourneau. On est donc obligés de se regrouper entre collègues de travail pour parvenir à améliorer nos conditions générales de vie et de travail. »

Jacques Létourneau estime en conséquence que « nous sommes allés jusqu’au bout d’une certaine logique et, maintenant, il y a un retour de balancier ».

Jeunes

Il se réjouit particulièrement d’une remontée de l’engagement social et du militantisme chez les jeunes. « Il y a un renouveau de la pratique militante, ce qui se répercute forcément sur le mouvement syndical, dit-il, puisque ce sont ces jeunes-là qui, demain, vont entrer dans les syndicats. »

Pour lui, il ne fait aucun doute que si un jour les syndicats devaient disparaître, ceux-ci seraient nécessairement remplacés par d’autres formes de regroupements collectifs. Mais selon Jacques Létourneau, le syndicalisme au Québec a encore de beaux jours devant lui.

Dur de négocier !

À preuve, se réjouit le président de la CSN, les négociations collectives qui se sont soldées par des ententes.

Même si les augmentations de salaire qui ont été obtenues ne sont pas « faramineuses », indique M. Létourneau, « il n’en reste pas moins qu’entre le point de départ de la négociation et ce qu’on a obtenu au final — être en mesure de faire sortir le gouvernement de son cadre financier —, nous pouvons dire qu’on a mené une belle bataille et que ça a donné des résultats ».

Mais ce n’est pas la négociation du siècle, concède-t-il. « N’oublions pas toutefois que, depuis vingt ou trente ans, c’est dur en tabarnouche de négocier dans le secteur public ! » déclare-t-il.

Il souligne en fait que ses collègues et lui butent toujours contre la même logique du déficit zéro, du remboursement de la dette, de la crise des finances publiques, etc. « Mais cette fois-ci, observe-t-il, on a fait des gains sur un certain nombre de points, notamment avec la mise en place d’une restructuration salariale dans le secteur public qui profitera aux catégories d’emplois qui n’ont pas bénéficié de l’équité salariale. »

Mais, pour M. Létourneau, la plus grande victoire a été d’avoir renouvelé la mobilisation syndicale. « Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas eu autant de travailleurs et de travailleuses mobilisés, dit-il. Et mener une négociation d’un bout à l’autre en front commun, ce n’est pas arrivé souvent, ça ! Globalement, je suis très satisfait. »

Assez des compressions

Il est de tradition, à l’occasion de la fête des Travailleurs, que les représentants syndicaux rencontrent le premier ministre du Québec. Jacques Létourneau apprécie d’ailleurs Philippe Couillard.

« Lors de notre première rencontre du 1er mai,M. Couillard nous avait dit : “On n’a absolument pas l’intention de modifier le Code du travail”, ni de mettre en place des mesures similaires à celles que le gouvernement conservateur mettait en avant à Ottawa, raconte le chef syndical. Donc, même si au Québec on a un gouvernement qu’on peut qualifier d’austère et de néolibéral, celui-ci comprend tout de même qu’il y a un intérêt à s’entendre avec les syndicats. »

À l’occasion de la rencontre de cette année, le président de la CSN a l’intention de faire valoir que les mesures d’austérité imposées par le gouvernement Couillard « ont fait très mal, surtout aux femmes, puisque ce sont souvent elles qui se trouvent dans la précarité. Nous défendons donc l’idée que le gouvernement doit réinvestir, et pas uniquement dans les services et les programmes, mais également pour stimuler l’activité économique », dit-il.

Toutefois, Jacques Létourneau déplore d’avoir affaire à un gouvernement qui n’est pas porté à réunir les partenaires sociaux afin que tous réfléchissent ensemble à la mise en oeuvre de stratégies de développement économique. « Nous allons donc interpeller le premier ministre là-dessus », annonce-t-il.

Concrètement, les représentants syndicaux cherchent à mettre l’accent sur la hausse du salaire minimum et sur l’instauration de régimes de retraite pour ceux et celles qui n’en ont pas… « Bref, essayer de voir comment on peut améliorer le sort de ceux et celles qui ne sont pas nécessairement choyés, indique M. Létourneau. Chose certaine, nous considérons que les compressions budgétaires, c’est assez ! »

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CAP-NCS <![CDATA[Pour une vision globale de l’éducation]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15605 2016-05-04T01:14:48Z 2016-05-03T21:15:56Z ÉtudiantEs

Photo: Michaël Monnier Le DevoirDes étudiants du cégep du Vieux-Montréal Ce texte fait partie d’un cahier spécial. Une fois l’équilibre budgétaire atteint, l’éducation serait devenue une priorité nationale, selon les dires du gouvernement Couillard… La Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ-CSN), présente en enseignement supérieur, réfute de telles allégations. Elle entend d’ailleurs poursuivre, voire accentuer, sa lutte contre les choix politiques des gens au pouvoir.

 

Il apparaît clairement que le dernier budget du Québec renfermait des compressions moins importantes que les précédentes. La présidente de la FNEEQ, Caroline Senneville, est convaincue que les pressions des syndicats et des citoyens ont porté leurs fruits à cet égard : « Il y a eu un tout petit peu de nous autres là-dedans. » Elle en veut pour preuve la campagne « Je protège mon école publique » à travers laquelle « on a senti dans la population, en regardant les médias jour après jour, qu’elle se préoccupait des effets des coupes ».

Le mal a été moindre, mais l’opération minceur s’est poursuivie, comme elle l’indique : « Pour les cégeps, le budget total est de 1,8 milliard en 2016-2017 alors qu’il se situait à 1,77 milliard il y a deux ans. » En tenant compte de l’augmentation du coût de la vie, cette hausse apparaît comme minime, sinon inexistante : « Quand la facture d’électricité des particuliers augmente, celle des cégeps grimpe aussi. » Il apparaît donc « qu’on a fait en sorte de mettre un baume, mais que la blessure est loin d’être guérie ».

Il en découle que les jeunes qui ont été privés de services vont continuer d’en subir les conséquences durant le reste de leur parcours, ce qui entraînera au bout du compte des coûts supplémentaires dans le système. Et pour les universités, la situation n’est guère plus reluisante : « Le réinvestissement est particulièrement faible et presque deux fois moindre que dans le collégial ; il suffit à peine à tenir la tête hors de l’eau et il n’est pas à la hauteur des attentes pour répondre aux besoins. » Elle en conclut « qu’il est question de priorité nationale dans le discours mais pas dans les faits ».

La présidente se tourne vers le passé pour illustrer ce qu’elle conçoit comme une véritable priorité nationale en éducation : « Il faut avoir une vision de cette éducation. On ne peut pas parler de la Révolution tranquille dans l’ignorance de tout ce qui s’est alors passé dans ce domaine ; il s’est agi là d’un pilier important de tout ce bond en avant qui a façonné la société québécoise. »

Et qu’en est-il maintenant ? « On essaie de récupérer le discours public, mais ça ne s’incarne pas dans une vision large de l’éducation dans la société. On parle de brasser à nouveau les structures au primaire et au secondaire ; en enseignement supérieur, on veut attirer des étudiants internationaux, ce qui est payant ; on s’applique à se coller sur le marché de l’emploi pour lequel on va former des jeunes à des jobs qui n’existeront même plus dans 30 ans. »

Elle s’interroge : « Qu’en est-il de ces jeunes-là comme citoyens à part entière ? Il y a en cette matière une vision à la pièce qui est un peu beaucoup utilitariste. Il n’y a pas cette vision d’ensemble ou globale nécessaire qui sert à prendre en compte les préoccupations environnementales, la transition énergétique, les bouleversements sociaux, l’intégration de l’immigration et la formation continue des travailleurs, pour laquelle on figure d’ailleurs encore au dixième rang des provinces. »

Continuons le combat…

Il n’est pas question pour la FNEEQ de soutenir la gouvernance libérale malgré l’entente survenue lors des négociations dans le secteur public. Caroline Senneville prend position : « La lutte syndicale large demeure sur les attaques qu’on a subies. On a ciblé certains dossiers, comme celui des centres de la petite enfance [CPE] ; c’est la première étape dans le système d’éducation et, là encore, il y a un manque de vision. »

À l’occasion du 1er mai, elle souligne qu’il y aura des manifestations dans toutes les régions ; on va se déployer partout pour défendre le « Québec qu’on a à coeur ». À plus long terme, elle pose le constat que le gouvernement est encore là pour plusieurs mois ou années : « Notre lutte doit être envisagée sur un horizon de 2018 et faire en sorte d’influencer fortement la mobilisation citoyenne autour du moment démocratique fort que sont les élections. »

Entre-temps, dans un contexte où le gouvernement subit des coups durs à répétition sur le plan de l’intégrité, elle fournit cette explication sur le fait qu’il récolte malgré tout l’appui de l’électorat dans les sondages : « La lecture que je fais de ce comportement, c’est que l’insatisfaction populaire ne se canalise pas dans un parti politique ; aucun de ceux qui existent ne réussit à le faire actuellement. »

Elle attribue largement cette attitude à la question nationale : « Celle-ci est encore en flottement. On se trouve toujours en présence d’un parti souverainiste et on a des fédéralistes qui ne souhaitent plus ouvrir le dialogue pour intégrer le Québec dans la Constitution. On ne sait vraiment plus vers qui se tourner. »

Caroline Senneville lance que « c’est un peu schizophrénique ce qu’on vit ! Beaucoup de gens font semblant que cette situation n’existe pas et sont tannés d’en parler pour toutes sortes de bonnes raisons. C’est là un fait plutôt qu’une critique et cela fait que, politiquement, quand il y a des enjeux sociaux qui se dégagent, comme c’est le cas depuis plusieurs années, notamment avec le printemps érable qui était quand même quelque chose, il n’y a pas de parti politique qui soit capable de canaliser cette volonté populaire de façon majoritaire ».

D’où l’importance qu’elle accorde à la lutte syndicale : « Notre vision politique ne correspond pas aux mesures d’austérité que nous avons connues au cours des dernières années et nous allons devoir canaliser les énergies dans ce sens-là. »

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CAP-NCS <![CDATA[Résister à la guerre]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15600 2016-04-30T15:32:36Z 2016-04-30T15:08:19Z FSM 2016 sigleDans notre société globalisée, la guerre est un peu devenue une banalité. L’épicentre de la crise, cette vaste région qui traverse l’Asie de l’Ouest (ce que les Européens ont appelé le « Moyen-Orient ») et une grande partie de l’Afrique, est enfoncé depuis tellement longtemps dans une série de conflits plus meurtriers les uns que les autres que c’est devenu une sorte de réalité dont on se soucie peu. Pire encore, les idéologues néoconservateurs ont réussi à distiller leur vision du monde dans la conscience des gens. C’est une « guerre des civilisations », disent-ils, entre « nous » (la modernité et la démocratie capitaliste libérale) et « eux », les « barbares ». Ces fantasmes à la noix de coco ressortent à tous les jours dans les médias-poubelles avec les commentateurs-mercenaires comme Denise Bombardier et Richard Martineau. Les insultes qu’ils profèrent contre les Autochtones sont du même ordre que ce qu’ils disent contre les Arabes ou les Musulmans. Dans le Journal de Montréal et même à Radio-Canada, le bain de sang qui coule chaque jour en Palestine, en Syrie, en Irak, en Égypte, est seulement une autre manifestation de « leur » barbarie.

Il y a également une autre raison qui fait que la guerre est disparue de nos préoccupations. Aujourd’hui, la guerre s’est technologisée. Ce n’est plus tellement les petits GI ou les braves Dupont et Dupond canadiens ou français qui sont au premier plan, mais des drones, des missiles et toutes sortes d’autres dispositifs qui font en sorte que la guerre apparaît au commun des mortels comme un énorme jeu vidéo. Comme ce sont seulement des « barbares » qui en souffrent, on ne ressent pas la même émotion que lorsqu’on voyait revenir au pays les corps morts de nos soldats tués dans des affrontements insensés. Les tueries passent trois secondes à la télévision, derrière les « grandes nouvelles » qui « comptent » parce que des Européens, des Américains, des Canadiens se sont fait prendre entre deux feux.

Avec Harper, il y avait encore un côté théâtral qui choquait, car Stephen voulait nous inculquer la culture de la mort et de la force, et pour cela, il fallait aller au « front ». Il n’avait même pas compris que cela ne correspondait plus aux structures de l’ordre impérial. Ceux qui l’ont compris sont ceux qui ont créé le « phénomène » Trudeau. Ce sont des ex-professeurs d’université qui sont assez intelligents pour comprendre que le temps des cowboys a pris fin.

C’est ainsi que la guerre actuelle prend des formes tout à fait nouvelles, aseptisées, abstraites, techniques. Dans les dernières années, les États-Unis avec l’appui du larbin canadien ont détruit la Libye, l’Irak et maintenant la Syrie à distance, par l’intermédiaire de leurs gadgets et avec l’aide des acteurs interposés comme l’Arabie saoudite, la Turquie, la Jordanie, Israël. On ne cherche même plus à contrôler ce qui se passe sur le terrain. À condition que l’on sécurise les approvisionnements énergétiques d’une part. Et que cela ne déborde pas trop d’autre part, entre autres par des réfugiés et des attentats commis par des groupes désespérés que les États-Unis ont armés et appuyés au moment de leur mise en place, comme Daech et Al-Qaïda.

Cette stratégie atroce serait encore plus redoutable si elle fonctionnait complètement, mais en réalité, ce n’est pas le cas. Les autres puissances, qu’on appelle les « pays émergents » (la Chine, la Russie, l’Inde, etc.) profitent des grossières erreurs des États-Unis et de l’OTAN pour augmenter leur influence. Ils ont aussi leurs alliés et leurs relais locaux, comme l’Iran, ce qui reste du régime syrien, ainsi qu’une nébuleuse antiaméricaine qui va de Hezbollah aux rebelles yéménites. Cette alliance hétéroclite réussit en fin de compte à empêcher Washington d’imposer la pax americana.

D’autre part, il y a aussi les peuples, qui résistent, parfois dans des conditions surréalistes, qui s’organisent, qui tiennent tête, qui ne capitulent pas. C’est aussi une réalité occultée par l’appareil médiatique, mais sur le terrain, il y a plein de résistances, mais qui sont éparpillées, sans capacité de se centraliser et de coordonner des forces disparates. On se bat séparément, dans les villages palestiniens, dans les quartiers de Damas et de Bagdad, dans les faubourgs ouvriers du Caire, dans les montagnes kurdes. Les anciennes organisations de gauche sont pratiquement démantelées, et alors les nouvelles générations font ce qu’elles peuvent. En tout cas, elles en font assez pour déstabiliser ces régimes de terreur, sans pourtant être en mesure de les renverser. C’est un « printemps arabe » qui n’en finit plus, qui se reproduit, qui échoue, qui revient à la charge, qui cherche des solutions.

Cette histoire cachée, plusieurs vont la faire ressortir au Forum social mondial. Gilbert Achcar, un chercheur d’origine libanaise, qui a écrit probablement le meilleur ouvrage sur le printemps arabe (Le peuple veut. Une exploration radicale du soulèvement arabe, publié chez Sinbad en 2013), sera parmi nous, de même qu’un des leaders du mouvement démocratique palestinien, Mustafa Barghouti. Il y aura également des syndicalistes égyptiens, des animateurs communautaires marocains et algériens, et même des camarades syriens, irakiens et kurdes, du moins, ceux qui réussiront à passer la muraille que le Canada érige contre les intellectuels et les résistants de ces régions. Les braves qui se battent contre l’apartheid israélien, comme Michel Warschawski et son copain Sergio Yahni, seront là aussi. Comme interlocuteurs, ces camarades auront avec eux d’infatigables organisateurs de la solidarité au Québec et dans le monde, notamment ceux et celles qui sont en train de réussir à sonner la cloche avec la campagne BDS.

Ensemble, nous pourrons échanger et discuter. Tenir bon, cela se dit en arabe « sumud »…

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