Nouveaux Cahiers du socialisme Faire de la politique autrement, ici et maintenant... 2016-02-04T16:47:50Z http://www.cahiersdusocialisme.org/feed/atom/ CAP-NCS <![CDATA[« C. L. R. James. La vie révolutionnaire d’un « Platon noir » »]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15422 2016-02-04T16:47:50Z 2016-02-04T16:47:50Z  

Renault_James_couv

Matthieu Renault, C. L. R. James. La vie révolutionnaire d’un « Platon noir »,

Paris, La Découverte, 2016, 232 p., 19,5€.

Avant-Propos

Pensée du mouvement, pensée en mouvement

«Le temps passerait, les anciens empires s’effondreraient et de nouveaux prendraient leur place, les relations entre pays et entre classes se modifieraient avant que je ne découvre que ce n’était pas la nature des biens ni leur utilité qui importait, mais le mouvement, non pas où vous êtes et ce que vous avez, mais d’où vous venez, où vous vous rendez et à quel rythme vous y allez.1»

Ces paroles sont gravées sur la stèle funéraire de C. L. R. James, historien et révolutionnaire caribéen mort à Londres en 1989 et inhumé sur son île natale de Trinidad. Issues de l’un de ses ouvrages majeurs, Beyond a Boundary, elles résument idéalement la trajectoire d’un homme dont la vie et la pensée auront été intimement liées au destin d’un siècle qu’il aura traversé presque de part en part. Comme bien d’autres penseurs issus des colonies, tout particulièrement des Antilles, James aura été un intellectuel diasporique, en mouvement permanent, naviguant entre les marges et le centre des empires, parcourant les routes constitutives de cet espace chargé d’histoire qu’est l’Atlantique noir, circulant entre ses pôles caribéen, européen, nord‑américain et africain. Au‑delà de son itinéraire personnel, il concevait la vie même comme mouvement, la formation de la personnalité comme un cheminement ; ainsi écrivait‑il à la femme qu’il aimait : « Votre lettre […] montre que vous êtes arrivée à un tournant sur votre route. Soyez sûre de bien l’examiner afin de découvrir d’où vous venez et où vous vous rendez2. »

Pour James, qui n’aura cessé d’interroger les relations entre personnalité et société, toute histoire individuelle doit être (re)saisie à la lumière du « mouvement de l’histoire » ; mouvement qu’il s’attacha sa vie durant non seulement à étudier, mais aussi à épouser de tout son être. Enfant des colonies britanniques, son existence fut indissociable de l’affirmation sur la scène mondiale des peuples colonisés d’Asie, d’Afrique et de la Caraïbe, prélude à la chute des grands empires coloniaux. Même si ces derniers ont peu à peu cédé la place à de nouvelles formes d’impérialisme et d’hégémonie postcoloniale, la vague de décolonisation amorcée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale fut la source d’un décentrement radical qui reste encore aujourd’hui un enjeu politique et intellectuel majeur. C’est ce dont témoignent les efforts pour provincialiser l’Europe (Chakrabarty) et/ ou déprovincialiser le monde non européen3. Figure éminente du panafricanisme, James pensait les luttes anticoloniales en Afrique et aux Antilles comme partie intégrante d’un mouvement international de « révoltes noires » dont l’autre point d’ébullition se trouvait aux États‑Unis. Loin d’avoir été initié au xxe siècle, ce mouvement s’inscrit dans une histoire longue, aussi vieille que l’esclavage transatlantique ; une histoire que James s’attacha à retracer afin d’en tirer les enseignements à même de servir la lutte de la « race » opprimée.

Jamais James, cependant, à la différence de nombreux théoriciens postcoloniaux, n’a conçu cette histoire des marges comme irréductible à l’ « histoire du monde », quand bien même celle‑ci eût été une « histoire des vainqueurs » faisant de l’Occident la source d’où jaillit toute histoire. Il n’ambitionnait pas tant de contester le « grand récit de la modernité » que de l’arracher à sa matrice européenne‑coloniale pour dévoiler le rôle central qu’avaient joué les sujets racialisés et colonisés dans une histoire qui ne se disait encore pour lui qu’au singulier. Selon lui, les luttes pour la décolonisation étaient une composante clé de la « révolution mondiale ». Cette dernière, en l’absence de laquelle la fin de l’impérialisme était vouée à rester un songe creux, ne désignait à ses yeux rien d’autre que la révolution socialiste, nécessairement internationale. C’est à elle qu’il consacra tous ses efforts ; et il ne cessa jamais de la considérer comme inéluctable, et imminente. Depuis son premier séjour en Angleterre dans les années 1930 jusqu’à la fin de sa vie, James ne se conçut jamais autrement que comme un penseur et un révolutionnaire marxiste. Figure majeure du mouvement trotskiste, il rompit plus tard avec l’héritage du père de la Ive Internationale et le modèle du parti d’avant‑garde pour défendre la thèse de l’autoémancipation des masses prolétariennes, et plus largement des masses populaires. Cette rupture ne fut pourtant rien d’autre à ses yeux qu’un geste de fidélité aux principes fondamentaux du matérialisme historique et dialectique.

S’il est capital aujourd’hui d’étudier la trajectoire et la pensée de James, c’est parce que, sans doute plus que celles de n’importe quel autre penseur noir radical, elles permettent de réexaminer les conflits opposant depuis de nombreuses années la théorie marxiste à la critique postcoloniale en interdisant tout recours à des solutions de compromis telles que celles que l’on observe dans les tentatives pour « (re)marxiser » les études postcoloniales et/ou « déseurocentriser » le marxisme. Cet enjeu théorique est indissociablement un enjeu politique éminemment actuel dans une conjoncture où la gauche radicale, pensant souvent à tort avoir affaire à un problème entièrement inédit, éprouve la plus grande peine à (re)définir ses stratégies face aux revendications des minorités (immigrées, racialisées, postcoloniales). Celles‑ci demandent en effet non seulement que leurs causes soient intégrées à l’agenda politique des mouvements anticapitalistes, mais exigent aussi de parler et d’agir en leur nom propre en défendant leur autonomie.

S’il fallait résumer la pensée et la pratique politiques de James à un seul objet, ce serait à n’en pas douter le « mouvement des masses ». Il en vint à concevoir ce dernier, sur les bases de la dialectique hégélienne, comme automouvement « par le bas » qui, dans ses phases d’épanouissement, est toujours mouvement révolutionnaire. Pour James, les grands épisodes révolutionnaires (révolution anglaise, Révolution française, révolution soviétique), en tant que paroxysme de la lutte des classes, impriment à l’histoire son mouvement, lui donnent (un) sens. C’est à l’intérieur de ce cadre « universel » que s’inscrivent, sans reste, les mouvements d’émancipation des masses colonisées et racialisées. Il ne pouvait néanmoins être question pour lui de subordonner ces derniers à la lutte des masses ouvrières des pays occidentaux. Il fallait repenser de fond en comble les relations entre libération des « nations opprimées » et révolution socialiste. C’est à cette tâche que s’attela James de manière profondément originale, mais non sans tensions, voire contradictions, entre une perspective sur l’émancipation qui maintient la nécessaire antécédence de la révolution en Occident et une conception (décentrée) de l’indépendance, et de l’ « avant‑gardisme », des luttes noires‑anticoloniales.

Ces tensions ont le plus souvent été interprétées comme l’effet d’un eurocentrisme dont James, qui aimait à rappeler qu’il était de « formation occidentale », ne se serait jamais départi et que son adhésion totale au marxisme aurait contribué à entériner. Dans une version plus élaborée, il a été avancé que, malgré ses efforts de décentrement, James serait resté prisonnier du clivage « prémoderne/moderne », autrement dit de la perspective historiciste fondatrice du partage binaire entre « pays avancés » (occidentaux) et « pays arriérés » (non occidentaux)4. Aussi légitimes soient‑elles, ces explications ont pour défaut de ne jamais considérer les dilemmes internes à l’œuvre jamesienne que négativement, comme résultant de la persistance (inconsciente) d’un « reste » de vision impériale dont on pourrait a posteriori se débarrasser sans altérer les fondements de sa théorie de l’émancipation. D’autres interprètes ont quant à eux affirmé que, quelles que soient ses limites, la pensée de James s’était d’emblée définie en rupture avec un « marxisme orthodoxe » largement aveugle à la spécificité de l’oppression coloniale‑raciale et aux conditions singulières de l’émancipation des peuples de couleur. S’il y a là aussi une part de vérité, il ne faut pas oublier qu’il existe au sein de la tradition marxiste tout un ensemble de problématisations des formes d’ « exportation » de la révolution socialiste, et de la théorie marxiste elle‑même, dans le monde non occidental. Surtout, James, s’il a continuellement fait preuve d’hétérodoxie au sein des organisations révolutionnaires, se concevait aussi comme le plus « orthodoxe » des héritiers de ses deux maîtres à penser, Marx et Lénine.

Comprendre le parcours et l’œuvre de James présuppose donc de se défaire du postulat selon lequel tout son travail aurait consisté à importer, de l’extérieur, des problématiques anticoloniales et antiracistes au sein d’une pensée marxiste originellement confinée au sein des frontières du monde européen blanc et, réciproquement, à greffer des thèses marxistes‑socialistes sur des revendications et luttes panafricaines qui tendraient quant à elles toujours naturellement vers le nationalisme‑particularisme noir. Il faut bien plutôt élucider les inflexions et variations opérées par James au sein même de la théorie et de la pratique marxistes, ainsi que les résistances auxquelles cette entreprise de décentrement s’est heurtée et les limites qu’elle s’est délibérément imposées. James ne s’est pas attaché à provincialiser le marxisme, mais à le distendre autant que faire se peut, dans l’espoir que la révolution à venir serait réellement mondiale. Cette pratique de déplacement théorique émanait de la conviction que, pour saisir et agir sur le mouvement de l’histoire, la pensée devait elle‑même être en mouvement permanent. Il y a selon James une indépassable historicité de la connaissance à laquelle le marxisme – non pas en dépit du fait mais parce qu’il s’offrait comme universel‑universalisable – ne peut prétendre se soustraire qu’au risque de dépérir à petit feu. Cette temporalité fondamentale est indissociablement une spatialité : elle oblige à repenser radicalement la géographie du marxisme, ses espaces de référence, ses lieux d’ « application‑adaptation », les modalités de sa traduction dans des contextes hétérogènes à celui qui l’ont vu naître. D’où l’effort permanent de James pour établir des connexions entre des espaces‑temps parfois situés aux antipodes les uns des autres – entre la Russie prérévolutionnaire et l’Amérique noire, entre la Caraïbe et la Grèce antique. Cela supposait aussi de réinterroger la signification de l’ « arriération » et les projections historicistes en vertu desquelles l’histoire de l’humanité se donne à lire synchroniquement, sur une carte du monde. Enfin, cela implique de redéfinir les coordonnées et réimaginer le devenir de ce que James n’hésitait pas à appeler, toujours au singulier, la « civilisation mondiale ».

On ne peut néanmoins rendre compte de la manière dont James a relevé ce défi colossal si l’on ignore que sa pensée et sa pratique politiques et historiographiques sont intimement entremêlées avec une esthétique et une théorie de la culture qui n’ont rien à envier aux productions théoriques des représentants du « marxisme occidental » (Benjamin, Adorno, Gramsci, etc.). Jeune adulte, James, qui avait baigné dans la littérature britannique durant toute son enfance à Trinidad, se destina à une carrière littéraire et signa plusieurs nouvelles et un roman. N’abandonnant jamais son intérêt pour la critique littéraire, il fut un fervent lecteur et interprète de l’œuvre de Herman Melville, auquel il dédia un livre. Admirateur de Shakespeare, il s’engagea dans des méditations sur la tragédie qui nourrirent sa pensée de l’histoire, et fut lui‑même l’auteur d’une tragédie historique sur la révolution haïtienne. Aux États‑Unis, il se livra à une étude passionnée des « arts populaires », au premier rang desquels le cinéma, car ils manifestaient selon lui l’entrée des masses sur la scène de l’histoire ; similairement, la littérature africaine‑américaine exprimait à ses yeux les aspirations profondes des masses noires, leur potentiel révolutionnaire.

James n’hésitait pas à tracer des relations étroites entre les processus de création artistique et le processus révolutionnaire, gouvernés qu’ils étaient par un même mouvement intime, comme en témoigne cette saisissante métaphore musicale que lui inspira la figure de Lénine : « Je pense depuis longtemps qu’un très grand révolutionnaire est un grand artiste et qu’il développe des idées, des programmes, etc., comme Beethoven développe un mouvement5. » Lastbutnotleast, James fut dès son plus jeune âge et jusqu’à la fin de sa vie un analyste, au sens le plus strict, de ce sport et symbole de l’impérialisme britannique qu’était le cricket, le terrain de jeu s’offrant à ses yeux comme un miroir des grands conflits existentiels, sociaux‑raciaux et politiques à l’échelle nationale‑régionale (caribéenne et britannique) et internationale‑(post‑)impériale ; un sport en outre qui, en tant qu’il fait naître chez ses spectateurs une puissante image esthétique du mouvement, devait être considéré comme un art à part entière.

Le pari biographique

C’est par le biais de la biographie intellectuelle que les thèmes et problèmes exposés jusqu’ici seront abordés. Dans un travail antérieur sur Frantz Fanon6, dont le présent livre prolonge et déplace les interrogations, le parti pris était celui d’un « pari de la non‑biographie ». En effet, la multiplication, dans l’espace francophone, des travaux centrés sur la vie de Fanon, aussi instructifs fussent‑ils, risquait de masquer ce qui fait l’irréductible originalité et la radicalité de sa pensée, son sens pour le temps présent. L’enjeu était ainsi de poser, sur un mode hypothétique, l’autonomie de cette pensée par rapport au destin personnel de l’auteur, sans pour autant la rendre strictement indépendante de sa subjectivité. Ici, à l’inverse, le « pari de la biographie » a trois raisons principales.

La première est qu’en France James demeure une figure méconnue, dont le nom même n’évoque généralement, au mieux, qu’un « célèbre » ouvrage sur la révolution haïtienne, Les Jacobins noirs. De sa trajectoire personnelle et politique, le lecteur francophone sensible à ces questions a aussi peu, et sans doute moins encore, entendu parler que de son œuvre. Cette méconnaissance n’est pas spécifique au cas de James ; elle continue peu ou prou d’affecter l’ensemble des intellectuels de la Caraïbe anglophone au moment même où les auteurs de la Caraïbe francophone, avec lesquels ils partagent de fortes affinités, accèdent peu à peu à la reconnaissance qui leur est due.

La deuxième raison réside dans l’importance que revêt l’analyse des conditions matérielles, individuelles et collectives de production des œuvres politiques, non seulement dans un but de contextualisation des idées, mais aussi pour l’interprétation de la logique proprement théorique qui les anime. L’analyse de la pensée de James présuppose l’écriture d’une biographie de son œuvre. Tel est l’objet de ce livre, avec cette idée corrélative que le sens de l’œuvre éclaire le sens de la vie aussi bien que le contraire. James lui‑même l’écrivait à propos de son étude sur Melville : « La pure biographie ici peut être trompeuse. […] Je ne lis pas ces lettres et sa vie pour comprendre son œuvre ; je lis plutôt son œuvre pour comprendre ses lettres et sa vie7. »

La troisième raison, enfin, la plus importante, tient à la place centrale qu’occupe l’écriture biographique, mais aussi autobiographique, dans l’œuvre de James. Chantre de l’activité révolutionnaire autonome des masses « anonymes », James, poursuivant en cela une longue tradition, n’aura cependant eu de cesse de thématiser le rôle des individus dans l’histoire. Retracer la vie des « grands hommes » était pour lui une manière privilégiée d’écrire l’histoire. En effet, cette dernière trouve à se réfracter dans le destin, souvent tragique et s’apparentant en cela à celui des grands personnages littéraires, d’individus exceptionnels. C’est dans cette même perspective que James s’est attaché à retracer, sous la forme de fragments autobiographiques et de notes disséminées dans ses écrits, son histoire personnelle. Il a continuellement cherché à se situer dans l’histoire, non seulement dans son présent, mais aussi par rapport à ce qui survit en lui du passé et du futur qu’il annonce. C’est sur le plan le plus personnel qu’il a éprouvé l’entrelacement des temps historiques, en quoi la narration jamesienne est littéralement intempestive. En outre, une biographie de James se doit aussi d’être une géo‑biographie attentive aux rapports entre déplacements‑circulations physiques d’un côté, transitions‑ruptures intellectuelles de l’autre ; les migrations successives de James, dont la structure de ce livre adopte le rythme, sont autant de seuils dans la genèse de sa pensée.

N’y a‑t‑il pas néanmoins quelque ambiguïté à faire la biographie intellectuelle d’un homme qui, poussant jusqu’à ses ultimes limites la critique marxienne de la division du travail intellectuel et du travail manuel, aura été l’un des plus virulents critiques de la caste des intellectuels qu’a connus la tradition marxiste au xxe siècle. Cette ambiguïté est sans doute redoublée par le sous‑titre de ce livre, qui reprend une formule employée en 1980 dans le London Times pour désigner James : le « Platon noir de notre génération ». Pour James en effet, Platon représentait l’archétype même de ce « type d’homme » qu’est l’intellectuel, chez lequel la spéculation sur la forme idéale de gouvernement se fonde invariablement sur la prémisse que l’ « homme ordinaire » est incapable de (se) gouverner (lui‑même)8. Qui plus est, ce type de désignation où la comparaison vaut éloge menace de reproduire l’idée (coloniale) selon laquelle les sujets de l’empire seraient condamnés à se conformer au modèle de leurs « aînés » blancs. Ils accuseraient donc toujours un certain retard et ne pourraient au fond rien espérer de mieux que d’être des « copies en couleur » de ce que l’Occident a produit de meilleur. Si ces comparaisons sont prises pour argent comptant, elles interdisent précisément de comprendre le geste de déconnexion qui caractérise, à divers degrés, les écrits de tous les grands théoriciens non européens de la décolonisation.

Néanmoins, pour qui considère aujourd’hui l’œuvre foisonnante de James, ce dernier ne peut apparaître que comme un intellectuel total. Sa critique des intellectuels, aussi acerbe fût‑elle, n’en cache pas moins une autre représentation, à laquelle il s’identifiait, celle d’un intellectuel qui devait selon lui être aussi un artiste, c’est‑à‑dire un être chez lequel la pure expression de l’individualité et la manifestation des courants sociaux et politiques les plus profonds ne faisaient qu’un. Par ailleurs, James, bien qu’ayant rétabli au rang de sujets de l’histoire les masses colonisées‑racialisées systématiquement exclues des récits européens, était convaincu que sa pensée s’inscrivait entièrement dans une généalogie occidentale marquée par les figures classiques (Aristote, Rousseau, Hegel, Marx, etc.) d’une tradition intellectuelle et politique remontant à la Grèce antique et au sein de laquelle il se sentait « chez lui ». Si l’on ne part pas de cette apparente ambivalence, il est impossible de saisir les torsions auxquelles il a soumis l’historiographie et la théorie européennes de la révolution. C’est pourquoi « Platon noir » ne doit pas être entendu ici comme le nom d’un individu, mais comme celui d’un problème, voire d’un paradoxe.

Afin de reconstituer l’itinéraire intellectuel de James, il faut s’appuyer principalement sur son œuvre, soit pas moins d’une quinzaine d’ouvrages et de nombreux recueils d’articles, sans compter les inédits et textes disséminés dans la presse révolutionnaire de l’époque. Une attention spécifique sera également portée à ses esquisses et remarques autobiographiques, non par défaut, par manque de sources plus « objectives », mais par méthode, dans la mesure où il est essentiel d’intégrer au récit biographique la manière dont James a narré, et à bien des égards réinventé, sa trajectoire révolutionnaire. Ce livre, enfin, n’aurait pu être écrit sans les efforts de ceux qui, dans le monde anglophone, se sont attachés à retracer, dans son ensemble ou en partie, le parcours de James en usant de sources primaires difficilement accessibles (en particulier Kent Worcester, Paul Buhle, Christian Høgsbjerg et Frank Rosengarten9). Si ce travail ne s’en veut pas moins original, c’est par la problématique qui constitue son fil rouge, à savoir les connexions et divergences entre révolution « au centre » et luttes anticoloniales‑antiraciales « aux marges », entre histoire de l’Europe et histoire du monde non européen, telles qu’elle s’expriment à travers la vie et la pensée de James ; avec pour interrogation sous‑jacente les conditions d’une « désoccidentalisation » des théories critiques‑révolutionnaires qui, cela n’a rien d’évident a priori, soit réellement synonyme d’approfondissement de leur potentiel de radicalité et, osons le mot, de leur vérité elle‑même.

Ce livre ne prétend pourtant pas être autre chose qu’une introduction à la vie et à l’œuvre de James. Étant donné l’immense étendue couverte par cette dernière, bien des problèmes abordés par son auteur ne recevront pas le traitement qu’ils méritent ; de même ne sera‑t‑il pas toujours possible de rendre compte de l’épaisseur historique et politique des situations dans lesquelles il s’est engagé. Mais l’enjeu de ce livre est aussi de contribuer au renouvellement d’une critique de l’eurocentrisme qui, si elle demeure plus que jamais nécessaire en raison même des résistances que continue de soulever toute remise en question de l’ « universel » – occidental s’entend –, ne se doit pas moins à présent de tester ses propres limites et d’identifier les écueils qui ont jusque‑là tramé son développement. C’est à cette condition qu’elle démontrera qu’elle est indispensable à la genèse d’une pensée de l’émancipation qui soit, enfin, à la mesure du monde.

    1. C. L. R. James, Beyond a Boundary, Londres, Yellow Jersey Press, 2005 [1963], p. 3.
    2. C. L. R. James, Special Delivery. The Letters of C. L. R. James to Constance Webb, 1939‑1948 (dir. Anna Grimshaw), Cambridge, Blackwell Publishers, 1996, lettre du 24 juillet 1945, p. 218‑219.
    3. Voir Gary Wilder, Freedom Time. Negritude, Decolonization, and the Future of the World, Durham et Londres, Duke University Press, 2015.
    4. Henry Paget, Caliban’s Reason. Introducing Afro‑Caribbean Philosophy, New York et Londres, Routledge, 2000, p. 48.
    5. C. L. R. James, Notes on Dialectics. Hegel, Marx, Lenin, Westport, Lawrence Hill & Co., 1980 [1948], p. 153.
    6. Matthieu Renault, Frantz Fanon. De l’anticolonialisme à la critique postcoloniale, Paris, Éditions Amsterdam, 2011.
    7. C. L. R. James, « Letters to Literary Critics », in The C. L. R. James Reader (dir. Anna Grimshaw), Cambridge, Blackwell Publishers, 1992, lettre à Jay Leyda (7 mars 1953), p. 236‑237.
    8. C. L. R. James, Every Cook can Govern. A Study in Democracy in Ancient Greece, its Meaning for Today [1956], in A New Notion. Two Works, Oakland, PM Press, 2010, p. 150.
    9. Ibid.
]]>
CAP-NCS <![CDATA[Les territoires de l’art – Art et politique]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15411 2016-02-04T06:00:29Z 2016-02-04T05:57:30Z Bandeau-fb-ncs-15

NCS-15-lancement-Mtl-grandLancement artistique, politique et festif !

Jeudi 25 février 2016 à 18 h

Au Café l’Artère, 7000, avenue du Parc, Montréal

NetArt, lectures poétiques, théâtrales, théoriques, slams, intervention artistique, et paroles libres avec le public…

Avec Steve Giasson (artiste conceptuel), Vincent Filteau (poète), Pierre Robert (théoricien), Yves Rochon (auteur engagé) et Isabelle St-Pierre (slameuse).

N.B. : Des bouchées seront servies sur place.

Les enfants sont les bienvenus !

Introduction au dossier

NCS-15-couverture« Nous ne vivons plus dans le beau » dira le sociologue Guy Rocher [1] en parlant de ce Québec aux formes austéritaires. Notre rapport à l’esthétique, au politique, au commun, à la diversité des formes d’expression artisticopolitique n’a cessé de nous questionner tout au long de la préparation de ce dossier. Si notre génération porte en elle la mémoire du Refus global, c’est-à-dire de l’apport central des arts accompagnant nos décisions collectives, le printemps rouge des étudiantes et des étudiants est venu raviver ce souffle contestataire, nous invitant de nouveau dans « la beauté de la colère », le refus du paternalisme étatique, l’effervescence de la création dans la reconquête des espaces publics, la beauté d’exister en ces temps postréférendaires. De Speak white à Speak red, l’histoire d’une révolte créative se dresse encore, reconfigurant irrémédiablement les pourtours d’un monde à construire, à parfaire. Si la révolte contre l’autorité jugée illégitime amalgame le juste et le beau, en des temps plus paisibles, la conjugaison entre les arts et le politique demeure sujette à interprétation y foulant d’innombrables territoires et axes d’analyse.

La liberté guidant ces pages devient un concept privilégié pour comprendre la démarche des auteur-es. En effet, comme un sursaut dans les tableaux, la liberté revient, tel le symbole dans la toile d’Eugène Delacroix [2], dans de nombreux textes. Elle pourra, dans un premier temps, être associée à l’insoumission qui fait créer. Dire NON. NON à la guerre menée pour des motifs injustifiables (David Fennario) ; NON à la logique capitaliste qui colonise nos esprits en se nourrissant de nos affects (Érik Bordeleau) ; NON à cette même logique qui amenuise notre vocabulaire en une novlangue de l’efficacité (les situationnistes de David Beaudin Hyppia et le micropolitique de Steve Giasson).

La liberté peut aussi être liée à un mode d’être, à une façon d’être au monde, à une nécessaire libération par l’appropriation collective de l’acte de créer (la culture hacker). Les textes traitant des cultures du partage produites par l’informatisation (Yannick Delbecque, Antoine Moreau et Lila Roussel) proposent une éthique distincte de celle inhérente au libéralisme classique basée sur le concept de propriété, en détrônant la notion du copyright pour le remplacer par le copyleft. Cette zone déterritorialisée laisse place au foisonnement de la connaissance et de la création en nous donnant la responsabilité des logiciels et des contenus (empowerment).  C’est  aussi  dans  un  territoire  libéré  de  ses  frontières  que les femmes ont su proposer un dépassement de leur ancrage corporel associé à l’hétéronormativité et s’approprier ce qui au départ pouvait paraître une domination sans appel: la pornographie (Lila Roussel et Ariane Bilodeau).

Les lieux de la liberté propres à la création ne sont pas toujours là où on les attend. En fait, ils y seront rarement. Souterrains, interstices, rencontres improbables, Yi-Jing, improvisations, infiltrations, parasitages, subversions, performances invisibles ; a contrario, à contretemps. Tout pour déjouer les gros sabots que sont devenues les logiques managériales de l’État et les flux du marché. Entre les lignes des codes barres, en se jouant d’elles ou avec elles, l’art semble encore avoir quelque chose à nous dire.

La fin de l’art ou, pour emprunter les mots du philosophe français Yves Michaud, la fin d’une certaine forme de représentation de l’art n’a pas pour autant chassé le politique de l’art ou le désir d’inscrire l’art dans le politique. Nous assistons désormais à une multiplicité de pratiques artistiques, notamment à un art micropolitique qui ne s’engage plus prioritairement de façon frontale comme le faisaient jadis les premières avant-gardes traversées par un certain fantasme de l’efficacité politique d’un art engagé. Il ne s’agit pas ici de reléguer aux poubelles de l’histoire l’héritage esthéticopolitique des premières avant- gardes qui nous habitent encore, mais de reconnaitre dans l’art qui nous est contemporain l’existence d’un dialogue, d’une relation imparfaite et parfois inédite avec le politique, le monde et le commun.

Avec Auschwitz, malgré Auschwitz, « je me souviens de ce que je n’ai pas vécu » dira Vincent Filteau. Créer en portant le murmure de ces fantômes. Questionnement lancinant dans le texte de Judith Trudeau. Comment créer après le grand drame ? Sommes-nous toutes et tous des imposteurs de l’histoire ? Comment les artistes ont-elles/ils répondu au grand vide ? La musique atonale évoquée dans le texte de Nicolas Masino en serait-elle une réponse ? Les refuges dans l’abstraction, quels que soient les territoires artistiques, semblent avoir été privilégiés, comme d’un silence chromatique.

Entre le son et la parole, entre l’art pour l’art et l’art humaniste où l’empathie semble aussi être un moteur de création (Pierre Robert), d’une autonomie du monde des arts à un art engagé, le spectre analytique braque ses outils à travers bon nombre d’exemples. Nous ne saurions insister suffisamment sur l’ouverture de ces fenêtres, à passer à travers elles et à aller écouter la musique de Michel Ratté, à visionner des films de Pier Paolo Pasolini, à relire les poèmes de Gaston Miron, à participer aux « performances invisibles » de Steve Giasson, à comprendre, avec Nathalie Heinich, le paradigme de l’art contemporain.

Au fil des pages, les lectrices et les lecteurs pourront découvrir les brèches et les ouvertures qu’offrent ces luxuriants territoires de l’art. L’art a encore quelque chose à nous dire, en dialogue avec le politique, s’y frottant, s’y confrontant, le déjouant, le composant et le recomposant. Comme le plaidait le Salon des refusés il n’y a pas si longtemps, un art capable, nous l’espérons, de renouveler sans détruire…

La richesse de ce dossier se trouve au final dans les rencontres. Dans un commun sensible dirait Jacques Rancière, en dehors de la « police » (Emanuel Guay). Un art politique de la rencontre, possible par l’absence de hiérarchies. À la recherche, peut-être, d’un réenchantement sur les lieux mêmes où se creusait l’abîme de la liberté.

  1. Guy Rocher, conférence d’ouverture du colloque Cégep inc. La destruction programmée de la culture, Nouvelle alliance pour la philosophie au collège (NAPAC) et Chaire UNESCO de philosophie, Montréal, 19 septembre 2015.
  2. Eugène Delacroix, La liberté guidant le peuple, 1830, musée du Louvre à Paris.
]]>
CAP-NCS <![CDATA[Trois jours sans eau, et c’est la mort !]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15407 2016-02-04T06:04:05Z 2016-02-03T15:04:02Z Drinking water is poured into a glassL’humain peut vivre plusieurs semaines sans manger, mais il ne peut pas vivre plus de trois jours sans eau. En matière de sécurité civile, une faille dans l’approvisionnement en eau potable d’une communauté urbaine majeure est un enjeu jugé critique. C’est une priorité absolue!

Imaginez maintenant qu’on doive fermer l’approvisionnement en eau de la grande région de Montréal pour une durée indéterminée. Les autorités savent que les réservoirs gravitationnels de la ville de Montréal ne leur donnent que quelques jours, tout au plus. Les dirigeants n’ont qu’un certain nombre d’heures pour organiser un approvisionnement alternatif en eau potable pour des millions de personnes. C’est la pagaille, on doit éviter que les gens se ruent et vident les commerces de leurs cruchons d’eau. Le grand Montréal est arrêté, plus rien ne fonctionne, même les pompiers n’ont plus d’eau… Doit-on évacuer Montréal et ses banlieues ?

Scénario catastrophe et peu plausible croyez-vous ? Eh bien, détrompez-vous. Ce n’est pas du cinéma, c’est la réalité qui tracasse les autorités de la sécurité civile depuis la mise en fonction de la ligne 9B de Enbridge, autorisée par l’Office fédéral de l’Énergie. La ligne 9B, c’est ce vieux pipeline de gaz qu’on a inversé. Il permet maintenant à des centaines de milliers de litres de bitumineux dilué par des produits chimiques de franchir le fleuve Saint-Laurent dans le coin de Saint-André d’Argenteuil. C’est maintenant une demi-douzaine de tuyaux d’approvisionnement en hydrocarbures qui traversent le fleuve en périphérie du lac des Deux Montagnes, des poisons à proximité et en amont des prises d’eau de la grande région de Montréal. Pour les 43 maires de la grande région montréalaise, le controversé pipeline TransCanada n’est que le tout dernier dans la liste, la goutte qui fait déborder le vase en quelque sorte.

Notons ici qu’un tout récent rapport de l’École Polytechnique de Montréal, commandé par le gouvernement du Québec sur les bonnes pratiques en matière de traverses de cours d’eau, conclut qu’on devrait forcer ces tuyaux à traverser le fleuve dans un tunnel, isolant les hydrocarbures de l’eau. Cette pratique devrait s’appliquer à tous les pipelines d’hydrocarbures qui traversent des cours d’eau à important débit. Cette réalité a certainement influencé la sortie récente et médiatisée des maires québécois contre le projet TransCanada.

La profonde inquiétude des autorités s’explique par le fait qu’aucune des installations de traitement de l’eau potable dans la grande région de Montréal n’est équipée pour purifier une eau contaminée par des dérivés de pétrole. Une fuite de pétrole brut créerait des dépôts persistants à proximité des prises d’eau. Une situation qui polluerait l’approvisionnement en eau potable et les équipements de millions de citoyens et de citoyennes pour des périodes qu’aucun spécialiste ne peut présentement déterminer. Les spécialistes des eaux sont très inquiets.

Loin du caprice politique, l’opposition des maires au projet TransCanada est un choix judicieux en faveur de l’approvisionnement sécuritaire en eau d’une majorité de la population québécoise, au détriment du commerce à grand volume des hydrocarbures. C’est une position courageuse, claire et limpide comme notre eau. Elle devrait inciter à revoir la mise en service de la ligne 9B d’Enbridge qui, elle, comme installation existante, a pu éviter un processus rigoureux d’évaluation et une telle opposition. Il en va de notre sécurité. Comme être vivant composé à 60 % d’eau, cette réaction est fondée.

Normand Beaudet

Étudiant en traitement des eaux

]]>
CAP-NCS <![CDATA[Passions autour de la question des migrants]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15394 2016-02-02T19:57:23Z 2016-02-02T19:57:23Z Dans un monde où n’importe quel sujet semble désormais susciter de profonds clivages à l’intérieur des pays et entre eux, celui des migrants s’impose assurément comme celui qui rencontre aujourd’hui l’écho le plus fort et le plus étendu. À l’heure actuelle, tous les regards sont focalisés sur l’Europe où les débats sont virulents quant à la réponse que les pays qui la composent devraient apporter à l’afflux de réfugiés, en particulier syriens mais aussi irakiens et érythréens.

migrants

Le débat public en Europe s’est résumé, pour aller au fond des choses, à une discussion entre, d’une part, partisans de la solidarité et de la morale qui souhaitent accueillir de nouveaux migrants et, d’autre part, partisans de l’autodéfense et de la protection de l’identité culturelle qui souhaitent fermer les portes pour juguler l’afflux. L’Europe est actuellement sous les feux de la rampe mais des débats similaires ont cours depuis longtemps dans le monde entier, des États-Unis au Canada jusqu’à l’Afrique du Sud, l’Australie, l’Indonésie et le Japon.

Le facteur déclencheur qui a précipité ce débat européen est l’exode massif de Syriens dans un pays où la dégradation du conflit a créé une situation dramatique pour un pourcentage très élevé de la population qui se sent en danger. La Syrie est devenue un pays vers lequel il [est] devenu illégal, au regard du droit international, de renvoyer ses émigrés. Le débat s’est donc déplacé vers la question de savoir quoi faire face à cette situation.

Il existe trois façons d’analyser les questions sous-jacentes au phénomène des migrants. L’analyse peut se faire en termes de conséquences : 1/ pour l’économie mondiale et les économies nationales ; 2/ pour les identités culturelles locales et régionales ; 3/ pour les scènes politiques nationale et mondiale. Une bonne partie de la confusion des débats découle de l’incapacité à faire le distinguo entre ces trois perspectives.

S’agissant tout d’abord des conséquences économiques, la question principale est de savoir si accepter des migrants représente un bénéfice ou une charge pour le pays d’accueil. La réponse est que cela dépend du pays considéré.

Le fait que plus un pays devient riche, plus il devient probable que les ménages disposant de revenus intermédiaires aient moins d’enfants constitue une problématique désormais bien connue de la transition démographique. L’explication tient fondamentalement au fait que la volonté de reproduire pour son propre enfant des perspectives de revenus identiques, sinon plus élevées, implique un investissement considérable dans l’éducation scolaire et extra-scolaire. La charge financière devient très lourde si l’on décide de faire la même chose pour plus d’un enfant. Par ailleurs, l’amélioration des services de santé se traduit par un allongement de l’espérance de vie des populations.

La conséquence sur la durée d’un taux de natalité plus faible et d’une espérance de vie plus longue est, pour le profil démographique d’un pays, une augmentation tendancielle de la part des personnes âgées et un allongement de la période durant laquelle un enfant demeure en dehors du marché du travail. Il s’ensuit qu’une population active moins nombreuse doit subvenir aux besoins d’un plus grand nombre de personnes jeunes et âgées.

Une solution consiste à accepter de nouveaux migrants afin d’augmenter la part de la population active dans la population totale et d’atténuer ce faisant le problème de la prise en charge financière des populations les plus jeunes et les plus âgées du pays. À rebours de cet argument se fait entendre l’idée que les immigrés profiteraient des largesses de l’État providence et représenteraient donc avant tout un coût. Mais ces surcoûts pour les dispositifs sociaux paraissent bien moins importants que les revenus produits par ces nouveaux actifs, ainsi que les rentrées fiscales supplémentaires provenant des immigrés.

La situation est évidemment bien différente dans des pays moins riches où l’impact principal de l’arrivée de nouveaux migrants est précisément de menacer les emplois d’une population qui n’aurait pas cessé d’effectuer des travaux pénibles en raison du profil démographique global.

Quant à l’économie-monde prise dans son ensemble, les migrations ne font rien d’autre qu’y déplacer des individus et changent probablement peu de choses à la situation. Les migrants représentent toutefois un coût global en raison de la nécessité de faire face aux conséquences humanitaires négatives générées par le développement de flux énormes de personnes dans le monde. Il suffit pour s’en convaincre de penser au coût des opérations de sauvetage de réfugiés passés par-dessus bord de leurs bateaux de fortune dans la Méditerranée.

Si l’on s’intéresse à la question des migrants du point de vue de l’identité culturelle, les arguments sont très différents. Tous les États font la promotion d’une identité nationale en tant que mécanisme permettant d’assurer la primauté de l’allégeance des individus à la nation. Mais de quelle identité nationale parle-t-on ? D’être français ou d’être chinois ? Ou bien de « christianité » ou de « bouddhicité » ? C’est précisément sur cette question que divergent les positions de la chancelière allemande Angela Merkel et du président hongrois Viktor Orban. La première affirme que les nouveaux migrants, quelle que soit leur origine ethnique ou religieuse, peuvent s’intégrer et devenir citoyens allemands. Pour le second, les migrants musulmans sont considérés comme des envahisseurs qui menacent la pérennité de l’identité chrétienne de la Hongrie.

Le débat va au-delà des frontières nationales. Pour la chancelière allemande, la question de l’intégration des migrants ne se limite pas au cas de l’Allemagne mais concerne toute l’Europe. Pour le président hongrois, la menace que représente le migrant ne se limite pas à la seule Hongrie mais concerne toute « l’Europe chrétienne ». On observe un débat comparable en France à propos du voile pour les femmes musulmanes. Pour certains, la question du voile est hors de propos dès lors que les migrants accordent leur loyauté à la France en tant que citoyens. Mais pour les défenseurs d’une version absolue de la laïcité, le voile musulman est totalement inacceptable et viole l’identité culturelle de la France.

Il n’existe pas de voie moyenne dans ce genre de débat culturel. Il débouche sur une impasse totale. Et c’est précisément pour cette raison que la discussion surgit dans l’arène politique. La capacité à gagner la partie en imposant sa priorité culturelle dépend de sa capacité à contrôler les structures politiques. Angela Merkel et Viktor Orban, comme n’importe quels dirigeants politiques, doivent bénéficier d’un soutien politique (y compris bien sûr par des suffrages), au risque sinon d’être écartés du pouvoir. Afin de s’y maintenir, ils doivent bien souvent faire des concessions à de forts courants d’opinion qu’ils n’apprécient pas forcément. Cela peut également impliquer des révisions de leurs politiques économiques. Pour cette raison, si un jour ils peuvent énoncer clairement leur politique, le lendemain ils peuvent paraître moins catégoriques. Les acteurs doivent manœuvrer sur une scène politique à la fois nationale, régionale et mondiale.

Où en sera l’Europe dans dix ans dans sa relation aux migrants ? Où en sera le monde ? La question reste ouverte. Compte tenu des réalités chaotiques d’un monde en voie de transition vers un nouveau système historique, tout ce que l’on peut dire est que tout dépend, au jour le jour, de la puissance fluctuante des différents programmes en lice pour la définition de l’avenir. Les migrants constituent un élément d’un débat bien plus large.

 

 

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com, 1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

Traduction : T.L.

Illustration : Alex Falcó Chang

]]>
CAP-NCS <![CDATA[Guerre infinie]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15400 2016-01-29T17:01:26Z 2016-01-29T17:01:26Z boy scouts nyc.large (1)

Figure centrale du marxisme contemporain, Ellen Meiksins Wood est décédée le 14 janvier dernier. Elle laisse une œuvre importante dont une partie a récemment été traduite en français, notamment L’origine du capitalisme (2009), Des citoyens aux seigneurs (2013), L’empire du capital (2013), et Liberté et propriété (2014), ouvrages tous publiés aux éditions Lux. Nous republions ici un texte paru en 2002 dans le n° 3 de la revue Contretemps papier, et traduit par Daniel Bensaïd. Datant d’il y a presque quinze ans, il fait écho à l’actualité… Un autre texte d’Ellen Meiksins Wood, intitulé « Le mouvement ouvrier, les classes et l’ État dans le capitalisme global », vient également d’être traduit et publié dans le numéro 28 de Contretemps papier.

Lorsque les États-Unis (et la Grande-Bretagne) n’ont pas lancé d’attaque massive sur l’Afghanistan, immédiatement après les atrocités du 11 septembre, la surprise fut quasi universelle et même teintée parfois de déception. Les gens s’attendaient à un assaut high-tech massif qui aurait épargné les vies américaines aux prix de nombreux « dommages collatéraux ». Cette fois, nous a-t-on dit, les « modérés » de la Maison-Blanche l’avaient emporté, temporairement du moins, parce que le maintien de la coalition antiterroriste exigeait une certaine prudence, ou bien parce que l’hiver approchait, ou encore parce que les talibans étaient censés s’effondrer sans combat. Une attaque éventuelle – qui n’avait rien de sûr – serait donc « mesurée » et « proportionnée ». Les optimistes espéraient que Bush avait enfin compris les vertus du multilatéralisme ; les pessimistes craignaient que le pire soit encore à venir. Mais critiques et partisans étaient unis dans un même étonnement devant la tempérance affichée par la seule superpuissance du monde.

Puis les bombardements ont commencé. L’assaut high-tech et les dommages collatéraux ont repris comme avant. À nouveau, certains ont exprimé l’espoir que les frappes seraient minutieusement ciblées et proportionnées, et que la campagne serait de courte durée. En même temps, les États-Unis informaient l’ONU qu’ils se réservaient le droit de choisir d’autres cibles que l’Afghanistan pour d’autres frappes possibles. Au moment où le régime taliban s’écroule, nous supposons que bientôt les États-Unis déclareront que leur mission a été accomplie. Nous semblons pourtant aussi éloignés de la fin de la « guerre contre le terrorisme » que nous l’étions au tout début.

Une guerre sans fin

Immédiatement après les crimes du 11 septembre, le président Bush a annoncé qu’il voulait débarrasser le monde de ses démons. La « guerre contre le terrorisme » s’appelait alors l’opération « Justice infinie ». Un peu plus tard, Tony Blair déclara devant le congrès travailliste que la campagne en cours devait s’inscrire dans un projet plus vaste de « remise en ordre de notre monde ». Rien de ce qui a été dit, avant ou après, n’est venu clarifier cette ambition grandiose. Les observateurs favorables à ces propos n’étaient pas davantage en mesure que leurs critiques d’expliquer précisément quel était le but exact de la première phase militaire (capturer Ben Laden, détruire les camps d’entraînement d’Al-Qaida – probablement vides –, renverser les talibans en installant un nouveau gouvernement), sans même parler des objectifs suivants, tels que de possibles attaques contre l’Irak pour finir le boulot laissé en plan par Bush père.

Devant ces incertitudes, on fut tenté de supposer soit que la Maison-Blanche était divisée entre faucons et colombes, soit que l’administration était simplement embarrassée, ne sachant trop que faire. On fut aussi tenté d’imaginer que Blair était atteint d’une folie des grandeurs avantageuse lui permettant de détourner l’attention de ses difficultés domestiques. Sans doute y a-t-il un peu de tout cela. Il faut cependant prendre plus au sérieux le grand dessein de Bush et de Blair.

Une fois retranchée la part d’enflure rhétorique, il reste la nouvelle doctrine militaire qui, tout en émettant les prétentions morales les plus extravagantes, s’écarte de siècles de discours sur la « guerre juste ». La tradition de la « juste guerre » a toujours été remarquablement élastique et capable de s’adapter parfaitement aux intérêts changeants des classes dominantes, jusqu’à tout justifier et à couvrir les aventures impériales les plus prédatrices. Ainsi, à travers les métamorphoses des guerres et de l’impérialisme, les idéologies justificatrices ont su s’en tenir à un certain cadre conceptuel et opérer selon certains principes de base. Tout en invoquant la tradition de la juste guerre, la nouvelle doctrine a pour la première fois depuis des siècles trouvée ses principes insuffisamment flexibles et les a bafoués en pratique. De même que les adaptations antérieures furent une réponse à un changement de contexte et de besoins, la rupture actuelle répond aussi à un contexte historique spécifique et à des besoins de classe particuliers. La doctrine de la juste guerre, par-delà ses transformations, énonce quelques conditions élémentaires de l’entrée en guerre : il doit exister une juste cause ; la guerre doit être déclarée par une autorité habilitée et animée d’une intention juste, après que tout autre recours a échoué ; il doit exister une possibilité raisonnable d’atteindre le but fixé ; et les moyens doivent être proportionnés à cette fin. Nous reviendrons sur certains artifices ingénieux grâce auxquels ces contraintes, rigoureuses en apparence, ont pu être adaptées aux guerres les plus agressives de la concurrence commerciale et de l’expansion impériale. Voyons d’abord la manière dont la doctrine actuelle s’inscrit dans ces contraintes et en quoi elle s’en écarte.

Toute déclaration de guerre américaine prétend à une juste cause, à une autorité légitime, à de bonnes intentions, en insistant sur le fait qu’il n’y aurait pas d’autre solution. Ces prétentions sont évidemment plus que discutables. Mais, bien que contestables, elles restent dans les limites de l’argumentaire sur la juste guerre. La rupture apparaît clairement sur les deux conditions suivantes : qu’il y ait une chance raisonnable d’atteindre les objectifs assignés à l’action militaire, et que ses moyens soient proportionnés au but visé. La nouvelle doctrine de guerre, récemment énoncée par Bush et Blair, viole le premier de ces principes d’au moins deux manières. Inutile d’insister sur le fait qu’aucune action militaire ne saurait venir à bout de ce que Bush appelle « les forces du Mal » : la guerre contre le terrorisme n’a guère de chance d’en finir avec le terrorisme ; elle a plutôt une bonne chance de l’augmenter. Avec ou sans béquille humanitaire, l’action militaire n’est pas davantage en mesure de remettre le monde en ordre ainsi que le prétend Tony Blair.

Il est tout aussi clair que la nouvelle doctrine rompt avec le principe des buts atteignables d’une manière inimaginable pour ceux qui ont défendu la doctrine de la juste guerre. Ce principe particulier visait les aventures autodestructrices de forces qui, n’ayant pas les moyens d’atteindre leurs objectifs, ne feraient qu’aggraver les choses. Il s’agit, dans le cas présent, de la force militaire la plus puissante que le monde ait connue et elle est censée être capable d’atteindre quelque but militaire raisonnable que ce soit. Un nouveau principe apparaît alors : il pourrait simplement signifier que l’intervention militaire peut désormais être justifiée sans le moindre espoir d’atteindre le but annoncé, mais il serait probablement plus juste de dire que l’intervention militaire n’implique plus aucun but spécifique déclaré.

Ce principe novateur affecte à l’évidence aussi le principe de proportionnalité entre les buts et les moyens. Nous sommes habitués à critiquer les États-Unis et leurs alliés pour entreprendre des actions dont les moyens de destruction massive sont inadaptés aux fins annoncées. Mais nous pouvons à présent être conduits à renoncer tout simplement au principe de proportionnalité, non seulement parce que nous sommes sommés d’accepter la disproportion des moyens, mais parce qu’en l’absence de but précisément déterminé, un tel calcul n’a plus aucun sens. Un nouveau principe prend forme d’une guerre sans fin, ni en terme de but ni en terme de durée.

La « guerre contre le terrorisme » n’est pas le premier exemple de la nouvelle doctrine. Elle a probablement son origine dans la Guerre froide. Y compris dans la « guerre contre la drogue », dont la dimension militaire (qu’elle soit à la charge directe des États-Unis ou de leurs supplétifs comme les forces colombiennes) comportait déjà quelque chose de semblable. La campagne contre l’Irak a également été conduite sans but précisément défini. Mais un pas de plus a sans aucun doute été franchi avec la notion de « guerre humanitaire ». C’est certainement en rapport avec cette notion que la contrainte des vieux principes de la guerre juste a été pour la première fois explicitement balayée.

On sait fort bien désormais que, lors de la guerre des Balkans, la secrétaire d’État américaine Madeleine Albright, alors ambassadrice auprès de l’ONU, rappela à l’ordre l’actuel secrétaire d’État Colin Powell, alors chef d’état-major, pour ses objections sur l’intervention en Bosnie. Elle reprochait à la « doctrine Powell » de s’en tenir à la tradition de la juste guerre, exigeant des objectifs clairement définis, des moyens appropriés et une stratégie victorieuse. « À quoi sert cette superbe force militaire dont vous vous êtes toujours vantés, si nous ne pouvons pas nous en servir ! », protestait Albright avec colère. Elle ne contestait certainement pas une doctrine opposée par principe à toute intervention. En tant que militaire, Powell n’a rien d’un pacifiste. Ce sur quoi ils divergeaient, c’était précisément sur le fait que la doctrine traditionnelle de la juste guerre exige des objectifs définis et atteignables et des moyens ajustés à ces fins.

Si Madeleine Albright représente une étape dans l’émergence de la nouvelle doctrine, c’est depuis longtemps une caractéristique des personnalités politiques américaines que de prendre des distances envers la vieille théorie. Lorsque Henry Kissinger soutenait un usage imprévisible de la force militaire, il avait déjà en tête, tout comme Albright, l’usage de la force dans des buts politiques diffus et vagues, conformément à ce que fut la pratique de la Guerre froide. Il ne fut certainement jamais très scrupuleux sur les arguments de la juste guerre et se montra généralement beaucoup plus sensible aux principes amoraux de la raison d’État. Mais d’autres dirigeants, pour soutenir les mêmes politiques, n’hésitaient pas à invoquer la justice de guerre. Alors que Colin Powell lui-même est aujourd’hui secrétaire d’État, il est contesté par des politiciens civils tels que Rumsfeld, Wolfowitz, et probablement Cheney, ainsi que par des conseillers de Bush comme Richard Perle, dont les vues sont de plus en plus opposées aux vieux principes de la juste guerre et des rapports proportionnés entre les fins et les moyens.

Juste guerre et empire

Pour situer la nouvelle doctrine dans son contexte historique, il faut revenir un peu sur le passé. Il est intéressant de rappeler comment ses théoriciens ont négocié les règles de la juste guerre pour la rendre incompatible avec les guerres d’agression expansionnistes à l’aube du colonialisme européen, lorsque furent établies les fondations des futures idéologies impérialistes. Resituer les innovations actuelles de la doctrine militaire dans ce développement aidera à éclairer la manière dont elles correspondent à la phase actuelle de l’impérialisme occidental, tout comme les phases antérieures eurent leurs propres exigences idéologiques.

Les arguments sur la légitimité de la guerre remontent bien sûr beaucoup plus loin que la tradition dite de la juste guerre. Les Romains soulevèrent la question de la légitimité des guerres et certains, comme Cicéron, exigèrent des conditions strictes – jusqu’à ce que seule une guerre défensive pût être légitime. Ces limites apparemment contraignantes furent aménagées dès le début pour devenir compatibles avec la poursuite de la gloire et de la puissance impériale – par des républicains comme Cicéron, tout autant que par les défenseurs de l’Empire. Dès l’origine, les Romains furent ainsi enclins à invoquer une sorte de société humaine globale au nom de laquelle ils menaient leurs guerres de conquête pour civiliser le monde en lui imposant la paix romaine. Cette notion de société globale n’eut guère besoin d’être modifiée pour servir par la suite les visées des chrétiens et de leur propre mission civilisatrice, tout comme l’Empire romain avait frayé la voie à l’Église universelle.

Il est certainement vrai que la théologie chrétienne a aussi produit des critiques ravageuses de l’expansion impériale et soulevé des questions de fond quant à la légitimité de la guerre. Les justifications, à l’époque où le souverain d’Espagne était aussi empereur du Saint-Empire romain germanique, présentèrent ainsi l’Empire comme une mission au service de l’ordre chrétien mondial confiée par une bulle papale. Mais les relations difficiles entre la monarchie espagnole et la papauté rendirent la thèse problématique. Pour compliquer les choses, les arguments théologiques en faveur de la monarchie contre les prétentions de la papauté tendaient à se retourner contre la conquête espagnole. Les théologiens de l’école de Salamanque soutenaient que le pape, bien que chef spirituel de la chrétienté, n’avait pas d’autorité temporelle sur le monde, ni sur les non-chrétiens. Cela signifiait non seulement qu’il n’existait pas d’empire temporel universel, mais encore que l’Espagne ne pouvait pas se revendiquer pour sa conquête d’une mission papale afin d’apporter le christianisme aux infidèles.

Que ces arguments aient été inspirés par une indignation morale devant les atrocités impériales ou destinés à défendre la monarchie contre la papauté, il n’en demeure pas moins qu’ils remettaient en question le droit de l’Espagne à imposer sa domination sur les Amériques. Pourtant, une justification de l’empire émergea de la même tradition théologique. Ayant admis que les vieux arguments fondés sur l’autorité temporelle universelle de l’Église et de la papauté étaient caducs, la nouvelle justification s’appuya sur la notion de juste guerre. Le colonialisme ne pouvait pas se revendiquer de l’autorité papale, mais il avait d’autres raisons légitimes de faire la guerre – pour défendre « l’innocent » ou, plus largement, pour promouvoir les valeurs de la vie « civilisée », c’est-à-dire européenne. Si une république pouvait entrer en guerre pour son autodéfense, une guerre pouvait être déclenchée de même au nom d’une république humaine universelle, menacée par des comportements qui violaient ses conceptions particulières de la paix et du bon ordre. Toute conquête résultant d’une juste guerre établirait alors une domination légitime. Le principe de la guerre d’autodéfense pouvait ainsi tout justifier, y compris les conquêtes universelles, sans même parler de l’esclavage.

À la différence des autres empires européens, les Espagnols furent très clairs sur le fait que ce qu’ils légitimaient, c’était la conquête. Ils étaient obligés de le faire, étant donné la nature de leur empire. Leur principal intérêt était l’extraction d’or et d’argent des mines d’Amérique du Sud. Leur conquête fut sans nul doute génocidaire, mais, confrontés à une population indigène dense, bien organisée, et technologiquement plutôt développée, ils eurent davantage intérêt à occuper et à régner qu’à exterminer. Ils avaient besoin de force de travail plus que d’un territoire vierge et vide. Leurs plantations, dans le système d’encomienda, avaient besoin de travail servile indigène.

D’autres empires européens, sans accès aux richesses minières massives, eurent d’autres ambitions et d’autres besoins idéologiques. Les Français et les Anglais insistèrent sur leurs différences envers l’Empire espagnol, niant (sans grand souci de vérité) leur rôle de conquérants et soulignant (avec un grain de vérité) le caractère agricole et commercial de leurs colonies. Mais l’exemple le plus frappant de l’opportunisme théorique en réponse à des besoins impériaux spécifiques est fourni par les Hollandais en la personne de Hugo Grotius.

Les Hollandais ont bâti un empire commercial pour lequel la conquête coloniale et l’occupation étaient une question secondaire ou auxiliaire. Cependant, leur poursuite de la suprématie commerciale n’impliqua pas moins de violence militaire que chez leurs rivaux. Dans les premières années de la république hollandaise, les dépenses militaires comptèrent pour une part plus importante que toute autre activité dans la levée des impôts, et les Hollandais s’engagèrent dans des opérations d’agression notoires. Ils produisirent une idéologie adaptée à leur manière d’imposer leur suprématie commerciale. Le cas de Grotius est particulièrement éloquent dans la mesure où on lui attribue généralement la paternité du droit international, et dans la mesure où sa doctrine est souvent présentée comme une théorie de la limitation de la guerre, comme une étape décisive dans la tradition de la juste guerre. Son œuvre frappe pourtant par un opportunisme idéologique clairement conçu pour défendre les pratiques très spéciales des Hollandais dans leur course à la domination commerciale au début du XVIe siècle. Il n’a pas seulement produit une théorie de la guerre et de la paix, il a aussi jeté les fondations de nouvelles théories de la politique et de la propriété en général. Si Grotius est véritablement le fondateur du droit international, nous devons donc admettre que celui-ci a dès l’origine autant à voir avec le profit qu’avec la justice et la limitation des guerres.

Opérant selon les principes de la guerre juste, Grotius fut capable de justifier non seulement les guerres défensives, prises dans un sens très large, mais aussi les guerres les plus agressives sans autre raison que le profit commercial. Sans renoncer à l’exigence selon laquelle une guerre serait juste seulement si elle est menée par une autorité légitime, il fallait pouvoir défendre les interventions agressives entreprises non seulement par des États, mais aussi par des compagnies privées.

En fait, les principes généralement considérés essentiels pour limiter la guerre ont tendu à produire l’effet contraire. Comme d’autres théoriciens du XVIIe siècle, Grotius est crédité d’une conception de l’état de nature selon laquelle les individus auraient des droits antérieurs et supérieurs à ceux de la société civile. En même temps, les États, qui ne sauraient avoir aucun pouvoir que n’aient déjà les individus dans l’état de nature, devraient être gouvernés par les mêmes principes moraux que les individus. Bien qu’elle soit censée fixer des conditions très strictes à la conduite de la guerre, cette conception fut initialement élaborée par Grotius, à une époque où les Hollandais se lançaient dans l’expansion commerciale aux Indes, pour légitimer les actions militaires offensives (comme la saisie de navires portugais) non seulement des États, mais aussi des compagnies commerciales privées, sous prétexte que les individus, autant et plus même que les États, auraient le droit de punir ceux qui leur nuisent. Grotius proclame ainsi qu’il n’y pas de différence morale significative entre des individus et l’État : les deux peuvent user de la violence de la même manière et dans les mêmes buts.

Mais cette violence au service de l’avantage commercial, que ce soit au bénéfice des États ou de commerçants privés, n’a rien d’une légitime défense. Aussi Grotius dut-il aller plus loin, bâtissant toute une théorie politique sur le principe que l’autoconservation est la première et la plus fondamentale des lois naturelles. Cela signifie premièrement que les individus et les États sont autorisés – peut-être même obligés – à s’approprier « ce qui est nécessaire pour la vie ». Bien qu’ils ne soient pas censés porter atteinte à ceux qui ne les ont pas offensés, leur propre conservation passe avant toute autre considération. La notion de dommage devient ainsi chez Grotius très permissive, alors que les principes moraux auxquels États et individus sont assujettis se réduisent au strict minimum. L’idée d’une société internationale liée par certaines règles communes est considérée comme une contribution majeure de Grotius au droit international et à un ordre mondial pacifique. Son argument a pourtant moins à voir avec ce que les individus ou les États se doivent les uns aux autres qu’avec leur droit de se punir les uns les autres au nom de leur propre intérêt, non pour se défendre d’une attaque, mais préventivement, dans le cadre d’une concurrence purement commerciale. « Grotius, conclut Richard Tuck, attribue à l’État le plus large éventail de droits à faire la guerre que l’on puisse trouver dans le répertoire contemporain1. » Il n’inclut pas seulement toute une série de droits de sévir, mais aussi un droit à s’emparer d’un territoire. Pour l’étayer, Grotius fut obligé de développer une théorie de la propriété et son opportunisme idéologique devient alors flagrant.

Le principal concept sur lequel s’appuie sa théorie de la propriété fut celui de la liberté des mers, afin de contester le droit des concurrents commerciaux, comme les Portugais, à revendiquer la propriété des mers et le monopole des routes commerciales. Nous ne pouvons avoir un droit de propriété, soutint-il, que sur des choses que nous pouvons individuellement transformer ou consommer. La mer ne peut être une propriété, car, comme l’air, elle ne peut être occupée ou utilisée de cette manière. Elle demeure par conséquent un bien commun. Bien plus, poursuit-il, ce qui ne peut devenir propriété privée ne peut pas non plus être propriété publique de l’État, dans la mesure où la propriété privée comme la propriété publique procède du même droit. Nulle juridiction d’État n’est donc possible là où le contrôle qu’implique la propriété est par principe impossible. Il n’est pas difficile de comprendre comment l’intervention militaire peut être légitimée sur cette base contre ceux dont le seul tort a été de revendiquer un droit jusqu’alors admis sur les eaux territoriales voisines, ou le droit de réguler certaines zones de pêche ou certaines routes commerciales. De plus, ces règles n’interdisent en rien le monopole commercial de fait que visaient les Hollandais dans certaines contrées en soumettant les populations locales et en expulsant brutalement leurs rivaux européens.

Sur ce point, Grotius était plus préoccupé par ce que la propriété n’est pas, que par ce qu’elle est. Pour défendre les pratiques commerciales hollandaises, et en particulier celles de la Compagnie des Indes orientales, il suffisait d’insister sur la liberté des mers et sur le droit de poursuivre agressivement ses propres intérêts commerciaux. Mais un tournant dans la politique commerciale hollandaise, notamment face à la concurrence anglaise et française, fit que les compagnies commerciales hollandaises s’intéressèrent de plus en plus à l’établissement de colonies, ne fût-ce que pour faciliter le commerce. Grotius eut recours à sa théorie antérieure pour répondre aussi à ce nouveau besoin. Ayant soutenu qu’une chose ne peut devenir propriété que si elle peut être individuellement transformée ou consommée, ce qui vaudrait pour la terre mais non pour la mer, il élabora une autre version de l’argument: si des choses utilisables étaient inutilisées, elles n’étaient pas des propriétés, et on pouvait par conséquent s’approprier des terres non utilisées par d’autres. Des terres abandonnées ou en friche pouvaient donc être revendiquées par ceux qui étaient capables et désireux de les cultiver. Cet argument présentait de claires affinités avec le principe romain du res nullius, selon lequel une chose vide, comme une terre inoccupée, était une propriété commune jusqu’à ce qu’elle fût mise en usage – ou en culture concernant la terre. Cela allait fournir un argument juridique courant au service de la colonisation européenne.

Grotius soutint donc qu’aucune autorité locale ne peut légitimement interdire le passage sur ou l’occupation d’une terre inutilisée et que toute tentative d’empêchement peut justifier une intervention militaire.

Vers une idéologie de l’impérialisme capitaliste

Alors que ces principes d’appropriation coloniale suffirent aux Hollandais, dont la suprématie commerciale constituait l’intérêt majeur, ils ne suffisaient déjà plus à d’autres puissances impériales, en particulier à l’Angleterre qui eut besoin d’un droit d’appropriation bien moins équivoque pour légitimer son propre modèle de colonisation. Tard venus dans la compétition pour l’hégémonie maritime, les Anglais s’appuyèrent sur les détachements coloniaux blancs plus que leurs prédécesseurs ne l’avaient jamais fait. Ce modèle a d’abord été mis en place en Irlande et fut très vite adopté partout ailleurs. Il est significatif qu’il ait été accompagné d’une stratégie idéologique originale qui n’a pris la forme ni d’une théorie des relations internationales ni d’une doctrine de la guerre et de la paix. La contribution théorique majeure des Anglais à la justification moderne de l’impérialisme fut une théorie de la propriété privée.

À la fin du XVIe siècle, leur colonisation de l’Irlande devint plus agressive que jamais. Il ne s’agissait plus simplement d’imposer leur hégémonie, mais aussi de redistribuer les terres irlandaises aux colons anglais et écossais. Cela impliquait non seulement un procès coercitif d’expropriation mais aussi une transformation des rapports de propriété irlandais sur le modèle de l’agriculture commerciale britannique. Ce fut, en un certain sens, une étape dans la transition d’un impérialisme féodal à un impérialisme spécifiquement capitaliste. Les vieilles stratégies de domination de l’Irlande – par le biais de la suzeraineté anglaise – furent remplacées par les tentatives, couronnées ou non de succès, d’annexer l’Irlande à l’économie anglaise. Non seulement les colons anglais et écossais allaient importer les principes de l’agriculture commerciale, mais les propriétaires irlandais eux-mêmes allaient les imiter. Ce que la domination coercitive n’avait pu obtenir, les impératifs économiques allaient l’imposer, même si cette stratégie devait révéler une contradiction dont l’impérialisme capitaliste ne s’est jamais débarrassé : ayant cherché à imposer ces nouveaux impératifs à l’Irlande, la puissance impériale fut obligée de contrecarrer le développement de l’Irlande lorsque celle-ci apparut comme un rival commercial possible au XVIe siècle.

Cette nouvelle stratégie impériale avait besoin de défenses idéologiques propres. Comme il était difficile de prétendre que les terres irlandaises étaient vacantes ou en friche, le projet demandait une autre justification que la doctrine du jus nullius, même dans sa version agressive défendue par Grotius. Nous pouvons voir émerger un nouvel argument en faveur de la colonisation chez sir John Davies, l’un des architectes de l’impérialisme anglais en Irlande. Dans une lettre de 1610 au comte de Salisbury à propos de l’Ulster, il expose les arguments légaux en faveur de l’expropriation des Irlandais et du transfert de leur propriété aux colons anglais et écossais. Son argument est que leur terre est gâchée puisque 500 acres mis en valeur par les colons vaudraient plus que 5 000 acres dans l’état actuel des choses. Il est clair dans ce raisonnement que l’occupation du sol n’est plus l’argument principal. La terre occupée et cultivée peut désormais faire l’objet d’une appropriation si ses occupants ne sont pas capables d’une mise en valeur productive suffisante. Le critère n’est plus l’usage au sens traditionnel mais la productivité et la valeur relative. L’argument exposé de façon grossière par Davies s’inspirait ouvertement de l’expérience de l’agriculture anglaise dans laquelle les considérations de rendement et de valeur relative faisaient déjà partie de la conscience quotidienne des propriétaires, de même que les arguments en faveur des enclosures présentaient une similitude frappante avec ceux en faveur de l’expropriation coloniale.

Mais l’argument utilisé par Davies pour l’Irlande fut systématiquement développé vers la fin du siècle par John Locke. La théorie lockéenne de la propriété justifie à la fois les pratiques coloniales aux Amériques et celle des propriétaires fonciers capitalistes à domicile, intérêts parfaitement combinés dans la personne même du mentor de Locke, le comte de Shaftesbury. Les commentateurs ont souligné que Locke avait introduit une innovation importante dans le principe du jus nullius en justifiant l’appropriation coloniale de la terre inutilisée sans consentement de quelque pouvoir local que ce soit. Il a aussi fourni aux colons la justification de la loi naturelle sans référence aucune à l’autorité civile. Il est allé plus loin dans cette direction que Grotius avec sa reconnaissance ambiguë de l’autorité locale. Locke eut un précurseur en la personne de Thomas More qui suggérait déjà, dans son Utopie, un principe d’occupation coloniale des terres sous-utilisées sans autorisation des populations autochtones. Mais il y a quelque chose de spécifique dans l’argumentation de Locke, qui doit moins aux traditions philosophiques et juridiques paneuropéennes qu’à l’expérience spécifiquement anglaise. Comme Grotius, Locke associe la propriété à l’usage et à la transformation. Mais il ne soutient pas seulement que les choses deviennent propriété si, et seulement si, elles sont utilisées et transformées. L’essentiel est plutôt que le droit de propriété découle de la création de valeur. Sa fameuse théorie de la propriété fondée sur le travail, au chapitre V du second Traité sur le gouvernement, selon laquelle nous acquérons un droit de propriété sur quelque chose lorsque nous y mêlons notre travail, est pleine de subtilités (y compris la question de savoir du travail de qui il s’agit, puisque le propriétaire revendique une propriété fondée sur le travail de son serviteur). Mais ce qui est clair comme de l’eau de roche, c’est que la création de valeur devient le fondement de la propriété. Le travail fonde le droit de propriété parce que c’est lui qui « introduit une différence de valeur en toute chose », et la valeur en question est une valeur d’échange.

Cela implique que la simple occupation ne suffit pas à établir un droit de propriété, pas plus que l’agriculture, à la différence de la chasse et de l’élevage, ne le justifierait, mais aussi qu’une agriculture insuffisamment productive au regard des moyennes de l’agriculture capitaliste britannique constitue un gâchis. Locke va ainsi plus loin que Grotius en affirmant la primauté de la propriété privée sur la juridiction politique dans les colonies. Pour Grotius, écrivant au nom de l’empire commercial hollandais dont le souci principal était la concurrence commerciale entre les nations visant l’hégémonie sur le commerce international, c’était une question de « relations internationales » incluant l’affaire de la guerre et de la paix entre États. Bien que les Hollandais aient introduit des innovations dans leur propre production domestique, la suprématie commerciale dont ils jouissaient dépendait dans une large mesure d’avantages extra-économiques liés à la supériorité de leur flotte, à leur savoir-faire commercial, au contrôle des routes maritimes, aux monopoles commerciaux de fait, etc. Tous ces avantages étaient liés d’une manière ou d’une autre aux questions de la guerre et de la paix, de la puissance militaire et de la diplomatie. Même lorsque les Hollandais complétèrent leurs politiques initiales par l’établissement de colonies, de sorte que Grotius fut obligé d’étendre son argumentation pour couvrir l’appropriation coloniale, il n’a jamais abandonné sa problématique.

L’Angleterre moderne n’était pas moins engagée que les autres puissances commerçantes dans les rivalités internationales. Les théoriciens anglais pouvaient aussi puiser dans les vieilles théories de la guerre juste pour justifier l’esclavage – comme Locke le fit –, arguant que les prisonniers faits lors d’une guerre juste pouvaient légitimement être traités comme des esclaves. Mais quelque chose de vraiment nouveau était en train de naître qui trouva chez Locke sa meilleure expression. Nous voyons là les débuts d’une conception de l’empire enracinée dans les principes capitalistes, où la recherche du profit ne dérive plus simplement de l’échange mais de la création de valeur dans la production. Cette conception de l’empire, qui ne se contente plus d’établir une domination impériale, ou même une suprématie commerciale, vise à étendre les impératifs et la logique de l’économie domestique en attirant les autres dans son orbite.

La guerre globalisée

Le second empire, spécifiquement « britannique », dont l’Inde constitua le joyau de la Couronne, eut ses propres besoins idéologiques. Avec la domination sur une puissance commerciale aussi importante que l’Inde, dotée d’institutions complexes, où la terre était largement occupée et cultivée, il ne s’agissait plus seulement de commerce ou de colonies, mais de la domination d’une grande puissance commerciale par une autre. Il fallait pour la justifier de tout autres arguments que ceux utilisés pour la colonisation du Nouveau Monde. Une bonne part de l’ancien répertoire idéologique pouvait être recyclée au service de cette nouvelle conquête. Mais des ajustements étaient nécessaires. Alors qu’il invoquait initialement certains principes universels de civilisation bien ordonnés pour justifier les guerres impériales, ce thème fut révisé en vertu des nouvelles conceptions du progrès. L’Inde pouvait alors être considérée soumise pour son bien à une tutelle britannique modérée. Mais si le nouvel empire présentait des alibis différents de l’ancien, les innovations théoriques apparues à propos de l’Irlande et de l’Amérique sous le Premier Empire demeuraient dans une certaine mesure une anticipation, au sens où la colonisation allait devenir une forme dominante de l’impérialisme capitaliste. Les armes idéologiques forgées pour défendre les modèles irlandais et américains étaient en effet plus spécifiquement capitalistes que d’autres discours théoriques. C’est là que nous commençons à voir émerger une conception de l’empire, non plus comme conquête ou domination militaire, mais comme hégémonie purement économique.

John Locke est à nouveau celui qui exprima le mieux cette nouvelle conception de l’empire, au sens où sa théorie de l’appropriation coloniale dépassait aussi bien la question de la juridiction politique que celle du droit pour un pouvoir politique d’en assujettir un autre. Dans sa théorie de la propriété, nous voyons l’impérialisme devenir directement un rapport économique, même si ce rapport s’impose par la force. Ce type de rapport se justifie non par le droit de dominer mais par le droit, en réalité par le devoir, de produire de la valeur d’échange. L’impérialisme capitaliste devint en fait presque entièrement une affaire de domination économique, où les impératifs marchands manipulés par les puissances capitalistes dominantes prirent le relais des États impériaux et des colons. C’est un trait distinctif de l’impérialisme capitaliste que sa portée économique excède de beaucoup son contrôle militaire et politique direct. Il peut confier aux marchés une grande part de ses fonctions impériales. Il se distingue ainsi des formes primitives de l’impérialisme qui dépendaient directement des pouvoirs extra-économiques, qu’il s’agisse des empires territoriaux ou des empires commerciaux dont les avantages dépendaient de la domination des mers. Lorsque les puissances subalternes sont devenues vulnérables aux impératifs économiques et aux lois du marché, la domination directe n’est plus nécessaire pour imposer la volonté impersonnelle du capital. Les contraintes marchandes peuvent aller bien plus loin que le pouvoir de tout État particulier, mais elles peuvent être renforcées par la puissance coercitive extra-économique. Ni l’obligation d’impératifs économiques ni l’ordre social quotidien exigé par l’accumulation du capital ne peuvent être obtenus sans l’aide de pouvoirs de coercition plus limités localement et territorialement que la puissance économique globale du capital.

C’est pourquoi, paradoxalement, plus l’empire est devenu purement économique, plus les États-nations ont proliféré. Non seulement les puissances impériales, mais aussi les États subalternes se sont avérés nécessaires à la domination du capital global. Ce fut en réalité une stratégie essentielle de l’impérialisme capitaliste que de créer des États locaux servant de canaux aux contraintes du capital. La mondialisation n’a pas dépassé ce besoin. Le monde globalisé est plus que jamais un monde d’États-nations. En fait, le nouvel impérialisme que nous appelons « globalisation », dans la mesure précisément où il dépend d’une hégémonie économique s’étendant bien au-delà des frontières territoriales de la domination, est une forme d’impérialisme plus dépendant que jamais d’un système d’États multiples.

Les États subordonnés agissant pour le compte du capital global peuvent être plus efficaces que les anciens colons qui portaient les impératifs du capital aux quatre coins du monde, mais ils comportent aussi de grands risques. Ils sont notamment exposés à leurs propres pressions internes et leurs propres moyens de coercition peuvent tomber en de mauvaises mains. Dans ce monde globalisé, où les États-nations sont censés être à l’agonie, mais où le nouvel impérialisme dépend plus que jamais d’un système d’États multiples, il importe paradoxalement au capital de savoir précisément qui dirige ces États locaux et comment. Ainsi, les luttes populaires pour changer les rapports de force entre les classes dans un sens démocratique peuvent constituer un défi plus sérieux que jamais pour la puissance impériale. En tout cas, cette puissance fait tout pour se garantir contre tout risque de perdre le contrôle sur le système des États. Si invraisemblable ou lointaine que puisse paraître cette perspective, les États-Unis s’emploient activement à la prévenir en utilisant impunément leur avantage le plus indiscutable – leur supériorité militaire écrasante.

Si la force militaire reste un instrument nécessaire du nouvel impérialisme, sa nature et ses objectifs doivent être différents de ce qu’ils furent dans les anciens empires coloniaux. L’impérialisme colonial avait besoin de conquêtes et d’une doctrine de la guerre et de la paix pour les légitimer. L’impérialisme capitaliste à ses débuts, non moins tributaire de la force coercitive pour prendre le contrôle de territoires, semblait pouvoir se contenter d’une justification de la colonisation fondée sur une théorie de la propriété. La globalisation, l’impérialisme économique du capital poussé au bout de sa logique, a paradoxalement besoin d’une nouvelle doctrine de la coercition extra-économique, et plus précisément militaire. Les difficultés pratiques et doctrinales inhérentes à cette nouvelle situation sont évidentes. Si les États locaux ont en charge la garde de l’économie, qui gardera les gardiens ? Il est impossible pour tout pouvoir d’État, même pour la force militaire massive américaine, de s’imposer chaque jour et partout dans le système global. On ne peut davantage imaginer une force collective capable d’imposer les volontés du capital global en permanence sur une multitude d’États subordonnés, ou de maintenir l’ordre nécessaire aux transactions quotidiennes du capital. Il n’est pas facile de définir le rôle de la force militaire non plus pour défendre une souveraineté sur un territoire clairement délimité, mais pour défendre un empire sans frontières et maintenir le contrôle impérial sur l’économie globale.

Dans la mesure où la puissance militaire américaine elle-même ne peut pas être partout en même temps (elle n’a jamais pu faire face à plus de deux guerres locales à la fois), la seule solution est de démontrer par de fréquents déploiements de force militaire qu’elle peut aller partout à n’importe quel moment, et y causer des dégâts considérables. Cela ne veut pas dire une guerre permanente. L’opération « Guerre illimitée » semble plutôt destinée à créer quelque chose qui ressemble à l’état de guerre de Hobbes. « La nature de la guerre, écrit-il dans son Léviathan, ne consiste pas en un combat effectif, mais dans sa possibilité assumée. » C’est de cette possibilité infinie de la guerre dont le capital impérial a besoin pour maintenir son hégémonie sur le système global des États multiples.

Cela ne veut pas dire non plus que les États-Unis, en tant que pouvoir coercitif suprême du capital global, vont se lancer dans la guerre sans raison. Ils poursuivront plutôt des objectifs circonscrits comme en Afghanistan, bien que, là aussi, les objectifs réels répondent vraisemblablement à la volonté de tester de nouvelles formes de guerre et de créer un climat propice à la « guerre illimitée contre le terrorisme » – plus encore que d’assurer l’accès aux réserves de pétrole et de gaz naturel d’Asie centrale dont nombre de commentateurs ont fait l’enjeu véritable de la guerre. Mais, quels que soient les buts de ces guerres, il y a toujours quelque chose de plus. L’objectif le plus vaste est de dessiner l’environnement politique d’un système complexe d’États multiples. Dans certains cas, notamment pour les États dominés, le but est la terreur exemplaire. Dans les États capitalistes avancés, l’environnement politique est modelé autrement, par le jeu des alliances impériales. Dans tous les cas, il s’agit de prouver et d’illustrer l’hégémonie américaine écrasante.

Hobbes avait compris ce que les nouveaux impérialistes savent parfaitement : le pouvoir repose dans une grande mesure sur la psychologie et en particulier sur la peur. Ainsi que l’éditorialiste de droite Charles Krauthammer l’a récemment écrit dans le Washington Post, « la vérité élémentaire que les experts semblent s’obstiner à ignorer – dans la guerre du Golfe, la guerre d’Afghanistan, la prochaine guerre à venir –, c’est que le pouvoir est à lui-même son propre but. La victoire change tout, et d’abord la psychologie. La psychologie dans la région est maintenant dominée par la peur et par un profond respect envers la puissance américaine. Il est maintenant possible de l’utiliser pour dissuader, vaincre, ou détruire d’autres régimes », notamment l’Irak. Ainsi, alors que la puissance produit la peur, la peur renforce la puissance, et le but d’une guerre comme celle d’Afghanistan est autant que tout autre de créer un climat psychologique. Un tel but peut être plus aisément atteint en s’attaquant à des adversaires relativement faciles à défaire, avant de retourner s’occuper du grand jeu, fort de la peur universelle ainsi entretenue.

De tels objectifs permettent d’expliquer pourquoi les États-Unis ont développé ce type de recours aux moyens militaires dans des situations peu propices aux solutions militaires, pourquoi l’action militaire massive est leur dernier recours, et pourquoi la relation entre les buts et les moyens de ces interventions est si ténue. Un empire sans fin, sans frontières, et sans territoire, a besoin d’une guerre sans fin. Un empire invisible a besoin d’une guerre infinie et d’une doctrine susceptible de la justifier.

 

Traduit de l’anglais par Daniel Bensaïd.

Référence originale : Ellen Meiksins Wood, « Guerre infinie », Contretemps, n° 3, 2002, p. 29-43.

  1. Richard Tuck, The Rights of War and Peace, Oxford University Press,Oxford, 1999.

Ce contenu est placé sous la licence Creative Commons (CC BY-NC-ND 3.0 FR). Toute parution peut être librement reprise et partagée à des fins non commerciales, à la condition de ne pas la modifier et de mentionner auteur·e(s) et URL d’origine activée.

Image en bandeau : « Boy Scouts take to the streets in New York City, 1917 » (via Wikipédia).

 

]]>
CAP-NCS <![CDATA[Les résultats étonnants d’une lutte qui ne veut pas mourir]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15382 2016-01-21T17:30:36Z 2016-01-21T16:58:03Z arton24834-abccbAprès de longs mois de préparation, des mobilisations dans tous les secteurs d’activités, dans toutes les régions et des négociations ardues, une entente est intervenue au grand plaisir des directions syndicales du Front commun satisfaites du résultat alors qu’une composante majeure de la CSN, la FSSS propose à ses 110 000 membres de rejeter cette entente. Pourquoi ce revirement inattendu ?

C’est du jamais vu

Chaque ronde de négociation porte son lot de bons et mauvais résultats. Celle-ci comporte toutefois une spécificité. Elle était axée sur la reconnaissance salariale des employés de l’État. Les demandes concernant les conditions de travail avaient été quasi délaissées au profit de substantielles hausses de salaire pour les 3 prochaines années, 13,5 %. La relativité salariale n’était pas inscrite à l’ordre du jour de la table centrale de négociation alors que la retraite ne faisait pas l’objet de demandes spécifiques.

Il est connu que les syndicats les plus combatifs résistent à souscrire à une entente jugée insatisfaisante, mais qu’une fédération aussi importante que la FSSS composée de plus de la moitié des syndiqués CSN au sein du Front commun en propose le rejet et demande à ses membres 10 jours additionnels de grève, c’est de l’inédit.

De quoi est faite l’entente de la table centrale de négociation :

Le règlement salarial sur 5 ans en terme réels est de 5,25 % soit 1,5 % en 2016, 1,75 % en 2017 et 2 % en 2018. Il n’y a pas d’augmentation salariale intégrée à l’échelle de traitement pour les deux autres années, mais plutôt un montant forfaitaire équivalent à un bonus de 500 $ en 2015 et de 250 $ en 2019, si vous êtes au travail à ce moment-là. Il n’y a pas de protection du coût de la vie ni d’enrichissement, deux exigences de départ de cette négociation. Cette appréciation diffère de celle des directions syndicales qui affirment que les augmentations seront d’environ 10 %, les montants forfaitaires et la relativité salariale étant ajoutés au 5,25 % consenti par le Conseil du Trésor.

La relativité salariale de 2,4 % en moyenne (1) que le gouvernement veut donner à compter d’avril 2019 à ses employés n’est pas la reconnaissance réelle pour toutes et tous de la valeur de leur emploi, mais une reconnaissance partielle de l’iniquité salariale de diverses catégories d’emploi sous-payées. Ainsi ce règlement profite en partie aux profs de cégep ainsi qu’à quelques groupes d’employés peu nombreux dans leur catégorie d’emploi (ouvriers du bâtiment, psychologues…), mais dessert notamment les professionnels de commissions scolaires et de cégeps.

Bien qu’il n’existe aucun délai pour conclure les travaux de l’exercice de relativités salariales(2), de dire la CSQ, les mandats de cette centrale étaient en 2011 « de ne pas accepter une baisse ou un gel de salaire, et ce, pour aucun corps d’emploi. »(3) Il est en ce sens légitime de questionner l’abandon des plaintes en équité salariale consenti par la FIQ (4) et repris par le Front commun pour en arriver à un règlement avec le Conseil du Trésor.

Quant à la retraite, le Front commun avait le choix de ne déposer aucune demande quant au régime de retraite.(5) Le régime est en santé et ne posait pas de problèmes. Toutefois, le résultat final est une nette régression qui se traduit par une augmentation de l’âge de la retraite de 60 à 61 ans et pénalise celles et ceux qui doivent quitter avant 61 ans en augmentant la pénalité actuarielle de 4 % à 6 %.

Cette problématique d’accès à la retraite a cours en Europe depuis plusieurs années. Poussé par cette vague, le gouvernement Harper avait décidé unilatéralement de repousser de 65 ans à 67 ans, progressivement de 2023 à 2029 (6), l’accès à la Pension de vieillesse et au Régime de supplément de revenu garanti. Le gouvernement Trudeau (7) doit abroger cette décision et ramener à 65 ans l’accès à la Pension de vieillesse.

Dans cette foulée, l’effet de repousser à 61 ans l’âge d’accès sans pénalité à la retraite ne se répercutera pas seulement sur les membres du Front commun, mais sur l’ensemble des travailleuses et des travailleurs. Le gouvernement Couillard s’appuyant sur les décisions fédérales veut depuis 2014 repousser l’âge d’accès au Régime des rentes du Québec. Le projet d’entente du Front commun sur cette question lui ouvre la porte pour le faire.

Qui sont les gagnants, qui sont les perdants ?

Les gagnants annoncés sont les salariés enseignants de Cégep de plus de 10 ans d’expérience, les psychologues et les ouvriers de métiers. Ces derniers verront leur salaire s’apparenter à ceux reconnus par la Commission de la construction du Québec (CCQ). Ces gains spécifiques sont dus au règlement de relativité salariale qui leur sera appliqué à compter d’avril 2019. Les sommes combinées peuvent représenter une hausse au-delà de 10 % sur 5 ans de leur salaire.

Les autres salariés des services publics et parapublics auront pour la plupart 7, 65 % et quelques-uns, un peu moins. Les membres du secteur santé de la CSN semblent être de ce nombre : « Les délégués de la FSSS-CSN jugent qu’il est nécessaire de poursuivre la négociation sur cette voie, notamment afin d’œuvrer à un meilleur partage de la richesse au Québec ». (8)

Résister, une solution raisonnable ?

L’analyse des résultats de cette ronde est l’élément central qui incite les membres des syndicats à accepter ou rejeter cette entente de principe. La durée de la convention de 5 ans fait mal. Les conditions de travail acceptées signeront alors une paix sociale sur ce front jusqu’en 2019 et elles ne semblent pas sur le point de s’améliorer.

Les coupes budgétaires qui ont cours dans les services publics depuis 2003 ont été accentuées depuis 2014. Les contraintes financières imposées aux commissions scolaires, aux cégeps et dans le réseau de la santé ont mis à mal les services rendus aux usagers. De ce côté il n’y a pas d’embelli à l’horizon. Ainsi, en 2015 « en santé, les dépenses ont augmenté de 2,4 %, sur une prévision de les augmenter de 1,4 %. Le dépassement de 400 millions de paiements versés aux médecins laisse entrevoir de nouvelles coupures… »(9) Seul le réseau des commissions scolaires peut espérer un réinvestissement de 80 millions $, mais sans savoir où il sera versé, car il n’est pas inséré à la convention collective convenue entre les parties FSE-CSQ et Conseil du Trésor.

La FSSS-CSN fait preuve d’une grande détermination en osant remettre en question une entente de principe convenue par la table centrale du Front commun. Cette résistance interpelle les bases d’unité du Front commun et la solidarité établie entre les diverses composantes de ce regroupement. Les informations de la FSSS-CSN indiquant que la moitié de ses salariés gagnent moins de 30 000 $ par an et que 40 % d’entre eux sont des précaires (10) laissent à penser qu’ils sont les laissés pour compte de cette négociation.

Dans cette aventure ils ne sont pas seuls à résister. La Fédération autonome de l’enseignement (FAE) forte de ses 34 000 membres poursuit la négociation. Tout comme la FSSS-CSN, elle veut un règlement satisfaisant qui améliore les conditions de vie et de travail de ses membres et demande, de plus, un réinvestissement en éducation pour assurer les services requis aux élèves, victimes des mesures d’austérité du gouvernement Couillard.

D’aucuns diront que le fruit est mûr, il faut le cueillir. D’autres oseront défier l’inconnu et chercher une brèche qui permette de bonifier ce qui est sur la table. Nous ne saurions que les encourager à oser cette approche. L’austérité qui sévit et se maintiendra menace la survie des services publics. Le gouvernement Couillard ne s’en cache pas, il cherche non pas à améliorer les services publics et les programmes sociaux, mais à favoriser la tarification de ces services, à diminuer les impôts et à pressurer les salariés à son emploi qui peinent à répondre aux besoins des usagers.

Même si des gains ne sont pas assurés, la résistance qui a cours indique au gouvernement que le règlement ne passe pas comme lettre la poste. Le gouvernement a la marge de manœuvre financière pour bonifier ce qui est sur la table, Bombardier et les médecins peuvent en témoigner. Il est juste de le sommer d’ouvrir les goussets de sa bourse. Le front commun lui aussi sera transformé de cette résistance. Une nouvelle avenue du syndicalisme est à se dessiner.

Vivement que ce renouveau syndical advienne !

Ghislaine Raymond

Politologue

Ex-membre FSE-CSQ

1 CSN, INFO-NÉGO ENTRE NOS MAINS NO. 5 LE POINT SUR LES RELATIVITÉS SALARIALES 2015/12/21

http://entrenosmains.org/project/info-nego-entre-nos-mains-no-5-le-point-sur-les-relativises-salariales/

2 CSQ, Relativités salariales – Foire aux questions

http://www.lacsq.org/equite-salariale/relativites-salariales-foire-aux-questions/

3 Ibid.

4 Tommy Chouinard, « Équité salariale : une hausse de 5% pour les infirmières en 2018 », La Presse, 2016/01/15

http://www.lapresse.ca/actualites/sante/201601/14/01-4940049-equite-salariale-une-hausse-de-5-pour-les-infirmieres-en-2018.php

5 Front commun 2015, LE RREGOP, UN RÉGIME EN SANTÉ. POURQUOI VOULOIR LE MUTILER ? http://frontcommun.org/materiel/outils-dinformation-sur-la-retraite/

6 Canada, Foire aux questions de la Sécurité de la vieillesse

https://srv111.services.gc.ca/sv/foire#Q1

7 Élections Canada 2015 Parti libéral : la retraite à 65 ans et un supplément de revenu indexé différemment http://ici.radio-canada.ca/sujet/elections-canada-2015/2015/09/14/001-parti-liberal-aines-retraite-supplement-revenu-srg-justin-trudeau.shtml

FSSS-CSN, La négociation en santé et services sociaux n’est pas terminée, 2015/12/23

8 http://www.fsss.qc.ca/la-negociation-en-sante-et-services-sociaux-nest-pas-terminee/#more-9140

9 Régis Caron, « Pas de surplus faramineux, prévient Leitao », Journal de Québec, 2015/11/19

http://www.journaldequebec.com/2015/11/19/pas-de-surplus-faramineux-previent-leitao

10 CSN, Le site frontcommun.org est lancé, 2014/06/20 http://www.csn.qc.ca/web/csn/communique/-/ap/comm2014-06-20b?p_p_state=maximized#.VpwJBlIWE7C

 

 

]]>
CAP-NCS <![CDATA[Les nouvelles des NCS]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15372 2016-01-08T18:48:13Z 2016-01-08T18:46:33Z Les NCS en 2016

Le numéro 15 des NCS, qui paraîtra prochainement, marquera la 8e année de la revue. Le collectif, quant à lui, entre dans sa 10e année. Comparaison n’est pas raison, mais cela nous dit quelque chose de savoir que notre revue a « dépassé », au moins sur la longévité, nos « ancêtres » tels les Cahiers du socialisme, Parti pris, Mobilisation… Outre l’effort et la qualité des auteurs-es et de ceux et celles qui font le travail (dans l’ombre), il y aussi la réalité d’un mouvement social qui persiste et signe au Québec. Depuis la Marche des femmes contre la pauvreté et la violence (Marche du pain et des roses, 1995), la dynamique populaire s’est inspirée des convergences écologistes, étudiantes, communautaires, féministes, altermondialistes, syndicalistes. L’année 2015 n’a pas dérogé à cette « règle ». Aussi, les nombreux exercices de bilans et perspectives que plusieurs mouvements populaires font en cette période font ressortir de grands défis. Au-delà de l’esprit de résistance qui nous anime, le dispositif du pouvoir reste puissant, passant de la coercition (répression aiguisée par toutes sortes de lois et règlements liberticides) à l’hégémonie (qui distille dans nos consciences l’idéologie du tout-le-monde-contre-tout-le-monde).

Pour continuer dans ce qui est un véritable marathon, il ne faut pas avoir peur de sortir des sentiers battus et de se poser des questions (parfois embarrassantes). Dans tout cela, le devoir des « jeunes de cœur », comme on peut les appeler, est d’aider, modestement, les autres à prendre leur place. Ce n’est pas seulement pour être politiquement correct. Notre « génération 1968 » est montée « au ciel », selon l’expression consacrée. Elle a fait basculer la révolution pas-si-tranquille vers des avancées importantes. En même temps, elle s’est enlisée dans les méandres d’un socialisme encore ancré dans le passé, en reproduisant des schémas dogmatiques et des pratiques autoritaires. Aujourd’hui heureusement, le je-sais-tout-isme n’a plus la cote : les jeunes (de cœur) ne vont pas faire la même erreur. Quant aux jeunes d’âge, ils sont trop malins pour répéter les mêmes erreurs. Le grand défi des NCS est donc d’assurer que cette « rencontre des générations », qui est une grande transition, soit encore plus créative et courageuse.

Pierre Beaudet

 

Réfugiés : le drame occulté

 

Le flux des réfugiés à la fin de l’année atteint plus de 20 millions de personnes selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), ce à quoi il faut ajouter 60 millions de déplacés (qui ne parviennent pas à franchir une frontière). Contrairement au mythe entretenu par les médias, la grande majorité de ces malheureux et de ces malheureuses ne parvient jamais en Europe ou en Amérique du Nord. Ainsi, on feint d’ignorer que le Liban accueille davantage de réfugiés que tout autre pays au monde par rapport à la taille de sa population. Tout cela ne contredit nullement les efforts des communautés et des populations, en Allemagne entre autres, qui ont le mérite d’avoir un réflexe solidaire devant tant d’horreurs, comme l’illustre cette photo prise à Alep (Syrie) il y a quelques semaines.

Syrie_bulletin_NCS

D’autres hécatombes se produisent chaque jour au Soudan, en République démocratique du Congo, au Yémen, en Birmanie. De pseudo-négociations, de pseudo-conférences de paix, de pseudo-opérations humanitaires occupent quelques heures de manchettes, et puis on oublie. Derrière cela, une immense repolarisation du monde entre les puissances « déclinantes » (qui restent très fortes) et les « émergents » (Russie et Chine) qui se font des guerres « par procuration ». Depuis quelques mois, ces émergents avec leurs alliés (l’Iran et le régime d’El-Assad) « avancent », si ce mot a du sens devant l’effondrement. Entre-temps, il n’y a plus de pilote dans l’avion à Washington. Le système de l’ONU est paralysé. Cela sent mauvais, comme au tournant du début du vingtième siècle.

 

 « People-isation » et mascarade

Après les années Harper, le Canada est passé au registre « people » : belles photos, belles promesses. Ottawa est en extase : quelques milliers de Syriens ont gagné une sorte de loterie de la détresse, et bien sûr, c’est tant mieux. Et c’est tant pis pour les millions qui restent sous les bombes et dans les camps de réfugiés. Plus encore, l’accueil vient des individus, avec quelques subventions symboliques de l’État. Selon la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI), le ministère de l’Immigration du Québec annonce des coupures à 19 organismes qui travaillent à l’accueil.

 

Que faire ?

Autre problème, la gestion actuelle cache des discriminations communautaires, ethniques et religieuses défavorisant des pans entiers des populations affectées. Pour dire crument les choses, les grands perdants sont les populations arabophones sunnites. L’islamophobie, en réalité, n’est plus l’apanage de Donald Trump. Il faudra consacrer beaucoup de temps à confronter Trudeau et ses tentatives de détournement. Il faudra appuyer les braves qui résistent encore en Syrie, en Irak, en Palestine. Il faudra confronter l’islamophobie et le racisme rampant qui accompagne la stratégie militariste. Cela fait plusieurs « il faudra ». On se souhaite bonne chance…

 


 

Lutte du Front commun et lutte contre l’austérité : quelles sont les perspectives ?

Une entente de principe est survenue juste avant les vacances entre les centrales syndicales CSN, CSQ, FTQ, ainsi que plusieurs syndicats indépendants (FIQ, SFPQ, APTS) et le gouvernement du Québec concernant les conditions de travail et les salaires des travailleurs et travailleuses du secteur public.

 

Le projet d’entente

Selon Jacques Létourneau (CSN), le Front commun a réussi à stopper l’appauvrissement des salarié-es du secteur public et à mettre fin au retard salarial avec les autres travailleurs québécois : « Globalement, on parle d’une enveloppe de 10,25 % en 5 ans, ce n’est pas rien ! Nous avons bien sûr fait des compromis, mais nous avons surtout forcé le gouvernement à sortir de son cadre financier initial. C’est l’ensemble des travailleuses et des travailleurs du secteur public qui en sortent gagnants ! ». Pour Daniel Boyer (FTQ), les syndicats ont confronté un gouvernement qui voulait traiter les employé-es du secteur public « comme des pions interchangeables, sans aucun respect de leur autonomie professionnelle. La mobilisation historique des membres du Front commun, dans toutes les régions du Québec, a réussi à bloquer cette tentative de destruction de nos services publics » conclut-il. Pour Louise Chabot (CSQ), c’est une « bonne entente, même s’il y a des espoirs déçus ». Elle précise que les syndicats doivent continuer leur lutte contre l’austérité, d’autant plus que le gouvernement québécois vise à « étrangler financièrement les services publics pour lancer une véritable révolution du rôle de l’État au profit du secteur privé ».

 

Des désaccords

La Fédération de la santé et des services sociaux de la CSN (110 000 membres) recommande cependant à ses membres de rejeter l’accord; la décision fut prise par plus des deux tiers des quelque 600 délégués-es au conseil fédéral. La FNEEQ a pour sa part majoritairement approuvé l’accord, mais il y a plusieurs syndicats qui sont d’un autre avis, dont le Syndicat des professeurs du cégep Lionel-Groulx, qui affirme que, même si la mobilisation exemplaire des derniers mois a forcé le recul du gouvernement sur plusieurs aspects, « il est faux de dire que tous bénéficieront de la protection de leur pouvoir d’achat; certains s’appauvriront encore d’ici 2020, ce qui s’avère inacceptable » (23 décembre 2015). D’autres organisations syndicales, notamment la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), pensent que la résistance est non seulement nécessaire, mais possible.

 

Questions de stratégie

De nombreux débats se tiendront donc lors des assemblées des syndicats locaux appelés à ratifier ou à refuser l’accord. Parallèlement, d’autres discussions sont prévisibles. Les syndicats se préparent déjà en vue de la période de maraudage qui découle de l’amalgamation de plusieurs unités de travail dans le domaine de la santé et qui se conclura par des votes d’allégeance dans les prochains mois, dans le sillon des fusions imposées d’établissements et de la constitution de méga-institutions. Il est possible que certains syndicats fassent des « gains », par exemple, la FIQ, bien placée pour augmenter son nombre de membres parmi les infirmières et les infirmiers. Il y aura sans doute des « gagnants » et des « perdants », ce qui va créer encore plus de désunion et de confusion au moment où les syndicats du secteur public devraient normalement batailler ferme. Que peuvent faire les syndicats pour s’opposer à cette division ? Autre enjeu : la force syndicale dépend de la « bataille des idées » où la cause des employé-es du secteur public doit ressortir comme une lutte pour tout le monde, qui dépasse les conditions des premiers concernés. Les syndicats avaient durant les derniers mois, dans une certaine mesure, bien mené cette bataille, en mettant à profit des alliances avec d’autres secteurs (« Touche pas à mon école », « Touche pas à ma région », parents, groupes communautaires et étudiants, etc.) et dans le cadre du collectif Refusons l’austérité et de la coalition Main rouge. Or, en ce moment, cette convergence est fragilisée. La négociation de la convention collective, qui est un enjeu syndical, risque de se détacher de la lutte plus globale contre l’austérité. Que peuvent faire les syndicalistes pour maintenir et élargir les convergences populaires ? Les camarades syndicalistes devront démêler tout cela et peser le pour et le contre dans un contexte où le gouvernement tentera d’aggraver les désaccords. Il dispose pour ce faire de plusieurs atouts. Il est homogène, mené par un leadership indiscuté. Il a l’appui unanime de toutes les fractions des élites. Il est en face d’une opposition parlementaire fragmentée, dont un PQ disloqué.

 

 

 

Une primeur des NCS : qui est le sous-commandant Marcos ?

Notre envoyé spécial revient du Mexique où le sous-commandant lui-même est sorti de sa retraite pour nous confirmer qui il était. Au Mexique, dans le silence assourdissant des médias-mercenaires canadiens, états-uniens et mexicains, une lutte opiniâtre continue. En visionnant le clip, vous comprendrez pourquoi…

(https://www.youtube.com/watch?v=Q-A55KtlTMU)

 

 

Espace de Réflexion

 

Transformer l’imaginaire

Des centaines de milliers de personnes ont été expropriées de leur logement après la crise financière en Espagne. Dans la foulée du mouvement des Indignés, une Plateforme des victimes des hypothèques (PAH) s’est développée.

 

Jusqu’en 2007, l’État et les banques poussaient les gens à s’endetter, exerçant ainsi une forme de contrôle social : un peuple endetté n’a plus le temps de s’organiser, de penser à faire la révolution ou de défendre ses droits. Avant que la bulle immobilière n’explose en 2008, des gens provenant des mouvements sociaux sur le logement ou luttant pour les droits élémentaires ont pensé que les luttes sur le logement pouvaient constituer un sujet politique pour les années à venir. De là est née la PAH en 2009, avec la volonté de regrouper les gens qui en étaient victimes en vue d’actions collectives, sur des bases autogestionnaires et d’entraide.

Aujourd’hui, il y a 240 groupes PAH dans l’ensemble de l’État espagnol. Chaque entité est autonome, avec des décisions prises au consensus et des groupes de médiation en cas de conflit. Une autre force de la PAH, c’est de rassembler des gens différents : ceux qui sont issus du mouvement squat avec leur savoir-faire pour l’ouverture de bâtiments, des anarchistes de toujours et d’autres issus de mouvements citoyens, sans compter toutes les personnes pour qui c’est la première forme d’engagement de leur vie. Nous avons « récupéré » collectivement des logements vides appartenant aux banques ou au gouvernement, et milité pour l’accès à un loyer social. La population comprend ces occupations, ce qui nous protège un peu de la répression, et grâce à ce soutien populaire, les gens qui participent à la PAH gagnent en puissance, car ils oublient leurs peurs.

Depuis son élection à la mairie de Barcelone, Ada Colau (ex-porte-parole du PAH) a imposé une table de négociation avec les banques et les associations de lutte, ce qui n’est pas rien, car le dialogue était rompu depuis un an. Entre-temps, nous faisons pression sur la nouvelle mairie pour réaliser un recensement précis des logements vides dans la ville, car selon nos estimations, au moins 80 000 logements vides ont été recensés. Ce qu’on demande est que, si un logement est vide depuis trois ans, le propriétaire puisse soit recevoir une amende de 500 000 €, soit être exproprié, et son bien transformé en logement social.

Tout cela est comme un engrenage, et le seul acteur-clé, c’est la société civile organisée. Si la rue n’exerce ni pression ni contrôle, la mairie ne pourra rien faire, même avec la meilleure volonté. On est prêts à créer des problèmes à Ada Colau et son équipe si elles oublient la rue. Il est cependant vrai que la population est moins mobilisée; nous vivons un moment d’accalmie dans les cycles de lutte. Face cachée de l’iceberg, les expulsions liées aux loyers sont inscrites dans un dispositif plus général de précarisation et de crise, ce qui fait que les gens ont du mal à tenir dans la durée.

Que veut dire « faire la révolution » ? Si cela signifie tout changer du jour au lendemain, ce n’est pas ce que nous sommes en train de faire. Des prolétaires côtoient cependant des gens de la classe moyenne ou des immigrés, réunis autour des mêmes enjeux. Des gens qui ne se seraient jamais parlé sans la PAH s’entraident dans des situations concrètes d’expulsions ou de démarches administratives – le tout avec beaucoup de femmes très actives. Ce dialogue transforme l’imaginaire et les aprioris de chacun. Or justement, transformer l’imaginaire collectif, c’est déjà un processus révolutionnaire.

 

Carlos Macías, porte-parole de la PAH.

Extrait d’un dossier produit par le CQFD n° 137 : « Au-delà de Podemos, le pari municipaliste »,

paru en novembre 2015.

 

]]>
CAP-NCS <![CDATA[Le creux de vague se concrétise]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15366 2016-01-21T17:24:19Z 2015-12-27T16:59:43Z Depuis quelques mois, la thèse de l’épuisement de la vague de gauche en Amérique latine agite la toile. La récente défaite des chavistes aux élections législatives vénézuéliennes semble confirmer ce ressac. Ils n’avaient perdu qu’un seul vote de la vingtaine d’élections et de référendums tenus depuis la victoire initiale de Chávez en 1998.

Au lendemain des élections, les principaux dirigeants perdants du chaviste PSUV (Parti Socialiste unifié du Venezuela) autant que les gagnants de la principale coalition d’opposition MUD (Table de l’unité démocratique) célébraient la démocratie. En maudiront-ils les résultats dans l’année à venir alors que les tensions politiques s’installeront au cœur même de l’État, entre le législatif et l’exécutif ? Car malgré une victoire écrasante de la MUD aux législatives, l’exécutif est toujours dirigé par le successeur de Chávez, Nicolas Maduro.

L’ampleur de la défaite

La victoire de l’opposition est très sérieuse. L’important taux de participation de 74,25 % éloigne les doutes, alors que 7,7 millions d’électeurs et électrices ont appuyé les candidats de la MUD contre 5,6 millions pour les chavistes. Outre l’important appui préservé après 16 ans de pouvoir, ce résultat aura comme point positif pour les chavistes de démontrer que les fraudes et manipulations dénoncées avant le vote par l’opposition ont eu peu d’effet. Atilio Boron, sociologue argentin partisan du chavisme, rappelle que le principal incident de la journée électorale s’est produit lorsque d’ex-présidents latino-américains de droite ont fait des déclarations tapageuses alors que le scrutin n’était pas terminé. Les observateurs internationaux de l’UNASUR ont félicité la transparence et la solidité de l’exercice démocratique. Les représentants du PSUV, ont immédiatement reconnu leur défaite , ce qui contraste avec l’opposition qui peinait à faire de même lors de l’élection précédente.

Élue en 2010, la précédente Assemblée nationale était composée de 98 députés du PSUV. La nouvelle assemblée, qui entrera en fonction en janvier, n’en comptera plus qu’une cinquantaine sur 167. La coalition MUD passe de 65 députés à près des deux tiers des sièges. Avec les trois élus autochtones, La MUD pourrait bien avoir les pouvoirs associés aux trois niveaux de majorité prévus aux procédures de l’Assemblée.

La majorité de 50 % (84 député-e-s) permet entre autres d’adopter des lois régulières, d’accepter le budget, et de proposer des référendums. Une majorité des trois cinquièmes (101 député-e-s), garantie à la MUD, permet en plus de révoquer des ministres ou le vice-président, et les individus ainsi accusés ne peuvent plus ensuite assumer de fonctions exécutives. La MUD est donc en mesure d’entraver sérieusement le pouvoir exécutif. Avec une majorité des deux tiers (112 député-e-s), dont pourrait jouir l’opposition en comptant sur l’appui des députés autochtones, l’Assemblée nationale peut en plus changer des lois organiques (plus importantes dans la hiérarchie juridique, elles encadrent les lois normales), proposer des amendements constitutionnels pour référendum, convoquer une assemblée constituante, révoquer les juges du plus haut tribunal du pays (TSJ) et nommer les membres du Conseil national électoral.

Les tensions à venir

Avec ces résultats, le présidentialisme reproché à la constitution sera mis à l’épreuve pour la première fois puisque les chavistes avaient toujours maintenu une majorité à l’Assemblée nationale. La forte division politique se manifestait surtout dans l’arène électorale et médiatique. Elle sera maintenant au cœur de l’appareil de gouvernement, qui pourrait ainsi devenir paralysé par les conflits. Il pourrait également devenir le lieu d’un nouvel espace de compromis, ce qui demanderait une grande cohésion de la MUD.

Or la MUD réunit près d’une trentaine de formations politiques différentes, qui ont souvent entretenu des relations tendues entre elles. En 2014, des visions contrastées avaient mené une partie de l’opposition à promouvoir une stratégie de confrontation dans la rue qui avait causé des manifestations belliqueuses pendant plusieurs semaines alors qu’une autre faction, notamment représentée par Henrique Capriles Radonski, cherchait des moyens d’entamer des négociations avec le pouvoir.

La récente campagne électorale démontre un regain d’unité de la MUD. Toutefois, le dirigeant de la MUD, Jesús Torrealba , soulignait « qu’il n’est pas la même chose de s’unir pour s’opposer et de s’unir pour diriger ». La division pourrait avoir été amoindrie puisque certains des opposants les plus radicaux sont aujourd’hui emprisonnés pour leur soutien à des actions violentes. Leur libération était toutefois l’une des premières demandes de la MUD au lendemain de la victoire. Le contexte de division polarisée entre chavistes et opposants que connaît le Venezuela depuis plusieurs années ne favorise pas les positions de compromis. L’absence de compromis pourrait mener à un référendum révocatoire contre le président Maduro qui atteindra la mi-mandat en 2016.

Les causes du chavirement

Les causes du revirement électoral sont connues tant des chavistes que des opposants. Le modèle économique qui repose sur la redistribution de la rente pétrolière connaît des difficultés depuis que les prix du baril ont chuté. Inflation et rareté ont fait croître les files d’attente et l’impatience. Les alternatives économiques proposées sous l’égide du socialisme du 21e siècle tardent à produire les résultats escomptés alors que l’économie est demeurée foncièrement articulée par les règles du marché.

Les dirigeants chavistes soutiennent d’ailleurs que ce n’est pas la campagne politique de l’opposition qui lui a valu la victoire, mais bien la guerre économique et le capitalisme sauvage pratiqué par les possédants. Le terme décrit en fait les pratiques de vente au plus offrant qui ont subsisté malgré la régulation des prix et les tentatives de contrôle policier et militaire des flux de biens. Les initiatives gouvernementales de redistribution et de subventions aux biens de consommation sont souvent minées par l’accaparement, la corruption ou la petite contrebande. Parallèlement, les possédants du pays qui mettent leurs profits à l’abri en devise étrangère font une pression à la baisse sur la valeur de la monnaie, contribuant ainsi à alimenter l’inflation dont l’impact est toujours plus grand sur les plus pauvres.

En dénonçant la guerre économique, les chavistes nomment du fait même les difficultés qu’ils ont à implanter un modèle économique réellement alternatif, ou comme le suggère l’ancien ministre Victor Álvarez, à bâtir le socialisme plutôt qu’à le décréter.

La MUD à l’Assemblée nationale sera confrontée à ce même problème d’une économie à mi-chemin entre le capitalisme et une ébauche socialiste. Les solutions qui reposent sur la dynamique de marché pourraient se heurter rapidement tant à la révolte des moins nantis, qui seront les premiers à pâtir d’une diminution de l’appui étatique, qu’au manque d’enthousiasme des investisseurs. Ceux-ci se sont d’ailleurs empressés de rappeler que les élections n’ont affecté qu’un seul des pouvoirs de l’État.
Voir en ligne : Note 1 : sur Rebelion.org

]]>
CAP-NCS <![CDATA[Le printemps 1972 : le moment ascendant et courageux d’une longue lutte]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15360 2015-12-15T15:25:15Z 2015-12-15T15:25:15Z Avant la Révolution tranquille, nos grands-mères travaillaient pour des salaires de misère et devaient remercier le curé qui leur avait fait l’« honneur » de les embaucher. Nos pépés qui étaient dans une fonction publique rabougrie devaient cacher la corruption systémique des voyous qui géraient la belle province pour l’intérêt d’une poignée de trusts canado-américains. Les travailleurs des mines, de la construction et des forêts ainsi que les ouvriers dans les manufactures se tuaient à l’ouvrage dans des conditions moyenâgeuses.

 

Qu’est-ce qui fait bouger le Québec ?

 

C’est ce système pourri qui a craqué par la lutte, et cela, bien avant la révolution pas-si-tranquille, à Asbestos, à Murdochville, à Louiseville, à Valleyfield, avec les braves travailleuses de Dupuis Frères à Montréal. Et aussi, après la défaite de l’Union nationale, au lieu d’attendre la semaine des quatre jeudis d’un gouvernement qui se disait moins réactionnaire, les multitudes se mettent en mouvement. Des mouvements massifs, comme l’arrêt de travail dans le domaine de la santé en 1966, marquent le pas. En 1968, les milliers de jeunes de ma génération sortent dans la rue. Des « petites » grèves aujourd’hui oubliées (Seven-Up) secouent l’inertie un peu partout. Le féminisme fait une irruption fulgurante pour miner le capitalisme patriarcal. En 1970, l’épisode du FLQ impose une pause, tout en révélant la vénalité d’un État répressif prêt à emprisonner des tas de gens « coupables » d’avoir organisé des syndicats et des grèves. À peine quelques mois plus tard en 1971, le mouvement populaire reprend son élan avec des grèves massives à l’Université de Montréal et à l’UQAM, et surtout à La Presse. En parallèle, une initiative de gauche s’érige au niveau municipal avec le FRAP. Un peu partout, des comités d’action sont mis en place dans les entreprises et les quartiers. Une idée en apparence impensable sort de l’oubli : gagner !

 

La confrontation

 

Le monde politique commence alors à se déliter. Les partis traditionnels, à Québec comme à Ottawa, sont désemparés. Ils zigzaguent entre une répression qui fait de moins en moins peur et de fausses réformes, en consolidant et en développant de nouveaux outils coercitifs. Une véritable crise de gouvernance se développe pendant qu’une partie des élites qui ont encore un peu de cœur tentent leur coup avec la création du PQ. Et c’est ainsi que la table est mise. Au début de 1972, des dizaines de milliers de syndiqué-es de la fonction publique se concertent, se mobilisent, se préparent. Certains dirigeants syndicaux, dont Marcel Pepin et Michel Chartrand (CSN), ainsi que Yvon Charbonneau et Raymond Laliberté (CEQ), savent l’affrontement imminent et ils estiment que le rapport de force change en faveur du mouvement. Mais c’est surtout à la base que cela se passe alors que des syndicats locaux et des mouvements de citoyens, n’attendant ni chefs ni mots d’ordre établis, dynamisent leurs mouvements et essaient, avec l’aide d’intellectuels déniaisés, de décortiquer ce système qui les confronte. De jeunes profs comme Jean-Guy Loranger, Gilles Bourque, Céline Saint-Pierre et tant d’autres, sortent de leurs tours d’ivoire pour travailler à développer une perspective critique qui permet de penser que « nous le monde ordinaire », on peut y arriver. C’est cette formidable effervescence d’éducation populaire qui débouche sur la confrontation du printemps 1972.

 

La victoire

 

Au début, les syndicats ne font que revendiquer leurs droits, y compris celui de faire la grève. Comme d’habitude, l’État appuyé à 200 % par les médias et les élites décident de brimer ce droit, d’où les actions dites « illégales » qui se multiplient. Finalement, les trois présidents des centrales syndicales sont arrêtés et condamnés à la prison. C’est la goutte qui fait déborder le vase. Rapidement, des milliers de personnes, y compris et surtout dans le secteur privé, sortent spontanément. Personne n’a donné le « mot d’ordre » sinon tout le monde. On occupe des entreprises, des écoles et des hôpitaux, on force la porte des postes de radio, on bloque des routes. C’est un mouvement qui prend un envol extraordinaire durant quelques jours et qui force le déblocage. En effet, en coulisse, le gouvernement négocie pour accéder à certaines demandes clés des syndicats, dont le fameux $100 par semaine, qui apparaît alors comme la frontière à franchir pour se sortir de la pauvreté. Le règlement négocié ne répond pas à toutes les attentes, loin de là, mais symboliquement, c’est toute une victoire.

 

La lutte continue

 

Peu de temps après, les grèves se multiplient alors que les syndicats demandent des augmentations de salaire en conséquence de la forte inflation qui sévit. Avec l’Italie, le Québec devient le champion des luttes syndicales dans le monde capitaliste. Et derrière ces grandes mobilisations se poursuit le travail de fourmi. Des organisations ankylosées dans le « business unionism » sont remises à l’endroit par de nouvelles générations. En 1973, les courageux travailleurs de United Aircraft, maintiennent une grève dure malgré l’assaut des scabs. Les associations de quartier deviennent revendicatives et passent par-dessus leur rôle traditionnel assistancialiste. Une vaste gauche « sociale » est au centre de ces transformations. Elle regarde la montée du PQ à la fois avec espoir et appréhension. L’espoir est quand même grand, car dans le système politique méprisant et méprisable qui existe, ce parti draine plusieurs des grandes valeurs et revendications pour changer le Québec. Néanmoins, l’élection du PQ en 1976 apparaît comme un énorme tremblement de terre. Bien que les chefs du PQ espèrent calmer le jeu et convaincre les élites canado-américaines qu’ils ne veulent pas « casser le système », ces élites n’en croient pas un mot. Et pour cause. Car l’élection de 1976, ce n’est pas seulement René Lévesque, mais la consécration des générations militantes.

 

Ce qui arrive après, et bien cela, c’est une autre histoire.

 

 

]]>
CAP-NCS <![CDATA[La lutte du Front commun et la lutte contre l’austérité]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15354 2015-12-15T02:08:53Z 2015-12-15T02:02:44Z Il semble possible que le Front commun du secteur public ainsi que d’autres syndicats concernés soient à la veille de parvenir à un règlement. Ces derniers jours, le gouvernement a reculé sur plusieurs questions importantes concernant les conditions de travail. Il est encore tôt pour évaluer ce que sera le résultat au bout de la ligne. Évidemment, le gouvernement voudrait bien changer quatre trente sous pour une piasse : changer le rythme et la forme des ajustements salariaux, et rien de plus ! Les meilleurs négociateurs disent, « on ne parvient jamais à obtenir par la négociation davantage que ce que le rapport de force impose sur le terrain ».

Dans notre société capitaliste, cette question des salaires reste fondamentale. La politique d’austérité, l’autre nom du néolibéralisme, veut relancer l’accumulation sur l’aplatissement des couches moyennes et populaires, bref, aggraver les écarts. Le capitalisme contemporain, contrairement à celui du passé, ne peut pas consolider le système en redistribuant et en augmentant la capacité de consommer, ce qui était à la base des politiques keynésiennes.

Il est alors tout à fait malhonnête de constater que les médias et des intellectuels de service attaquent toujours les revendications salariales en les traitant de « corporatistes » et d’égoïstes. Les commentateurs-mercenaires du réseau Quebecor disent toujours la même chose, à savoir que les salaires doivent s’« ajuster » vers le bas. C’est le « modèle » états-unien que veut imposer l’Institut économique de Montréal et ses amis du PLQ.

Cela prend tout un rapport de force pour gagner une bataille qui implique plus de 500 000 personnes. L’idée d’un Front commun entre les diverses unités syndicales qui sont concernées a été et reste, à mon avis, excellente. Elle brise, en partie au moins, la fragmentation dont rêvent les élites et les gouvernements. Pour autant, mobiliser et s’entendre avec 500 000 personnes n’est pas nécessairement évident. Les conditions et les réalités sont très variables, entre hommes et femmes, entre personnel de soutien et professionnels, entre générations. Il y a dans ce processus un élément de gigantesque qui échappe, jusqu’à un certain point, à l’autonomie des syndicats locaux. Malgré ces embûches et problèmes, il est préférable de s’unir, de faire converger.

Dans le moment présent au Québec, il y a non seulement une convergence syndicale, mais une convergence des convergences, dans une lutte multiforme et multisectorielle contre l’austérité. Cette convergence ne veut pas dire que tous les secteurs peuvent s’entendre sur tout. Comme toujours, la convergence est temporaire, elle doit être constamment renégociée.

C’est une réalité qu’un certain syndicalisme d’affaires, au Québec et ailleurs, a toujours de la difficulté à accepter. Comme si la négociation d’une convention était simplement une question technique, jusqu’à tant que l’on trouve un accommodement raisonnable. En réalité, les contrats de travail sont soumis à des pressions, des dynamiques qui relèvent de contextes plus vastes. Quand les syndicats gagnent, c’est qu’en général la société veut des changements. Et le contraire est également vrai. Quand les dominants rencontrent peu d’opposition et que l’ensemble des mouvements populaires est dans une phase de confusion, les défaites s’accumulent. C’est en gros ce que la majorité des syndicats québécois ont compris depuis la Révolution tranquille jusqu’au syndicalisme de combat des années 1970 et aux pratiques innovatrices des dernières années, notamment à travers les grandes coalitions impliquant, en dehors du périmètre syndical, les mouvements étudiants, féministes, écologistes, etc.

Si le syndicalisme devient social, cela ne veut pas dire qu’il peut oublier sa raison d’être originelle, c’est-à-dire, la défense des membres des syndicats qui veulent de meilleures conditions de travail. C’est une réalité qui comporte à la fois force et faiblesse. Les syndicats ont un ancrage que peu de mouvements populaires ont. D’autre part, cela implique des compromis face à une réalité où les objectifs sont d’améliorer la situation actuelle. Le syndicalisme dans ce contexte a toujours eu et garde encore deux volets ou deux dimensions, ce qui est souvent difficile à réconcilier. Le syndicalisme est social et politique, car il confronte un système antinomique avec les droits des travailleurs et des travailleuses. Le syndicalisme est en même temps une instance de négociation où on doit, et parfois où on peut, améliorer les conditions de travail à court terme. De toute évidence, les syndicats, pas plus que d’autres sections du mouvement populaire, ne peuvent, à eux seuls, porter toutes les batailles. Ceux qui ne comprennent pas cette contrainte ne comprennent pas que la lutte « globale » est composée d’une myriade de luttes « locales ».

D’autre part, partout et toujours, la lutte n’est jamais terminée. Il y a des avancées, il y a des reculs. Le capitalisme n’est pas un gouvernement, ce n’est pas un patron, mais un système complexe, ancré dans le politique, le social, l’économique et même le culturel. Il n’y a pas une bataille décisive, mais une guerre de longue durée, sur plusieurs fronts à la fois.

D’ici quelques mois, quel que soit le résultat de la lutte du Front commun, les syndicats seront confrontés à une autre offensive patronale de grande envergure pour les démanteler et les fragmenter. Cela va se passer surtout dans le domaine de la santé et des services sociaux, où Couillard, Barrette et compagnie tentent de déconstruire le secteur public. Au lieu de se battre les uns contre les autres pour élargir leur membership, plusieurs syndicats veulent déjouer l’État et refuser la foire d’empoigne qui s’appelle le maraudage. C’est à espérer que tout le monde adopte ce point de vue, quitte à ne pas viser la croissance de ses effectifs. C’est une question de stratégie. Les syndicats qui auront « gagné » seront les perdants d’un rapport de force qui sera encore plus favorable aux patrons. Par ailleurs, à l’échelle plus globale, quelle sera la capacité d’un mouvement syndical fragmenté et divisé ?

 

 

 

 

]]>
CAP-NCS <![CDATA[Questions de méthode : sur la liberté d’expression]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15351 2015-12-13T21:07:23Z 2015-12-13T21:07:23Z J’écris ces lignes en mon nom, comme cela est le cas habituellement. Aux Nouveaux Cahiers du socialisme, on n’a pas un « comité central » qui décide ce que les membres pensent et écrivent. Et donc il y a, sur la plupart des questions, des opinions différentes qui s’expriment librement, sur la base d’un accord général, de principes, qui nous caractérise et qu’on assume, encore une fois, librement (voir notre Déclaration de principes).

Et c’est tant mieux comme cela. D’une part, cela nous permet de penser en dehors du je-sais-tout-isme qui sévit depuis longtemps à gauche. D’autre part, cela contribue à notre rôle, ce qu’on peut appeler notre « niche », qui fait qu’on est justement un espace de débat et non pas un gérant d’estrade quelconque, comme il y en a souvent (trop) dans la mouvance de gauche.

Il faut dire que, contrairement à ce qui prévaut dans le milieu académique, cette ouverture au débat n’est pas une excuse pour ne rien dire et surtout, ne rien conclure. Notre point de vue est clairement partisan, mais c’est une partisanerie critique, ouverte au débat. Il n’y a pas de « ni ceci », « ni cela » dans la trame tragique de l’histoire qui est régie d’abord et avant par la lutte sociale.

Cela me fait penser quand Danny Laferrière avait infligé une sévère leçon à François Legault qui se vantait d’être « ni de gauche ni de droite ». Danny avait tellement raison en lui disant que ceux qui disent cela sont en réalité de droite. Il n’y a pas de « pure objectivité », ni de « pure vérité », mais cela ne nous empêche pas de réfléchir, de comprendre et de prendre position.

Pour être fidèles à ce rôle, les NCS acceptent des contraintes, pour ne pas dire des règles, que nous avons comprises, collectivement, pour que ça « marche ». Il faut évidemment un certain niveau de tolérance, et accepter qu’il y a justement des perspectives différentes. On évite de traiter des personnes, qui sont parfois des camarades, et qui n’ont pas notre point de vue, de « traîtres », de « corrompus », de « mafieux ». Il est fort possible, voire nécessaire, de ne pas avoir le même point de vue. On peut s’exprimer avec passion aussi, ce n’est pas un crime. Mais il faut peser ses mots. Trop souvent, le langage haineux cache mal une incapacité de penser stratégiquement. C’est toujours la « faute des autres », du capitalisme, de la bourgeoisie, des méchants dirigeants, dans une spirale de conspirations à n’en plus finir. C’est une défaillance de la pensée de gauche d’éviter ce qui est plus difficile : se regarder soi-même, voir les « points noirs » plus ou moins évidents qui sont encastrés dans nos pensées, nos façons de faire, et qui expliquent, en partie au moins, pourquoi « ils gagnent » et pourquoi « on perd ».

Un autre impératif qu’on tente de respecter aux NCS est d’éviter de dire les choses trop rapidement, sans rigueur, sans vérification. En réalité, le droit de parole exige de faire ses « devoirs », c’est requis pour élever le débat. On ne peut pas dire n’importe quoi. On ne peut pas citer hors contexte, on ne peut pas faire des amalgames, on ne peut pas ignorer les faits, mêmes lorsqu’ils contredisent nos hypothèses et nos théories. Ces faits, la plupart du temps, ne sont pas donnés tout simplement. Il faut aller les chercher. Il faut enquêter. Je sais que certains vont me traiter de nostalgique, mais je continue de penser que l’admonestation que Mao avait faite à ses camarades, en pensant qu’ils avaient le nez (trop) enfoncé dans leurs livres et leurs théories, reste profondément juste et légitime : « L’enquête est comparable à une longue gestation, et la solution d’un problème au jour de la délivrance. Enquêter sur un problème, c’est le résoudre ». Et il concluait avec sa franchise brutale habituelle : « pas d’enquêtes, pas de droit de parole » . (Mao, Contre le culte du livre, 1930, < http://www.maozedong.fr/documents/culte.pdf)

Pour terminer, les NCS essaient, sans toujours réussir, comme on l’a dit auparavant, de promouvoir une culture de débats. Cela veut dire non seulement écouter et « reconnaître » l’autre, mais aussi, de s’identifier. « J’ai quelque chose à dire, je dis pourquoi, je dis d’où je viens ». En clair, ne pas signer ces textes est une mauvaise idée. Être masqué dans une manifestation, c’est aussi, généralement, une autre mauvaise idée. C’est peut-être déplaisant à dire pour certains, mais nous ne vivons pas dans la clandestinité sous un régime fasciste. Il est important d’être à visage découvert, quitte à assumer les coûts, ce qui peut vouloir dire se défendre contre ceux qui veulent nous censurer ou encore pire, nous marginaliser.

Il serait abusif de demander ou d’espérer de tous ceux et celles qui se réclament d’un projet de transformation une attitude aussi « studieuse ». Cependant, qu’on soit dans un groupe de gauche ou dans un mouvement populaire, on devrait s’imposer des normes de rigueur. Ce qui implique de lutter systématiquement contre ce « syndrome » profondément destructif du je-sais-tout-isme.

]]>
CAP-NCS <![CDATA[L’impérialisme et la guerre sans fin]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15346 2015-12-01T19:06:16Z 2015-12-01T19:06:16Z
Dans l’excellent dossier publié l’an passé (Nouveaux Cahiers du Socialisme, n° 13, L’impérialisme au XXIe siècle. Empires et confrontations), nous avons analysé, 100 ans après le carnage de la Première Guerre mondiale, les formes actuelles de la « globalisation » impérialiste, à la fois en continuité et en rupture avec ce meurtrier du vingtième siècle.
No. 13 -Impérialisme au XXIe siècle

No. 13 -Impérialisme au XXIe siècle

Aujourd’hui, des massacres de grande envergure continuent dans cet « arc des crises » qui traverse l’Asie en passant par le Moyen-Orient pour arriver en Afrique. Ses répercussions atteignent l’Europe par l’exode de milliers de réfugié-es et les attentats comme celui de Paris (en oubliant, généralement les tueries à l’extérieur du « périmètre » impérialiste, surtout en Afrique et en Asie). Dans tout cela, l’empire américain s’avère incapable de mettre au pas les régimes récalcitrants (dont la Syrie et l’Iran qui bénéficient de l’appui de la Russie et de la Chine) et inapte à dompter le monstre qu’il a lui-même mis au monde (de Daesh à Al-Qaïda). En cette fin d’année, on en est là, c’est-à-dire dans une dangereuse impasse, lourde de bien des dangers, d’autant plus que l’espace public et médiatique est envahi par des appels à la « guerre des civilisations » et la défense de l’« Occident démocratique » contre la barbarie des autres. Voici quelques textes pour développer davantage cette réflexion.

Impasse stratégique

Les dominants sont actuellement désemparés et divisés, incapables de gérer la crise, à la recherche de « solutions ». Leur première solution est « sécuritaire ». Dans cette optique, les dislocations sociales, politiques et sécuritaires, l’exode des réfugié-es et la montée de Daesh sont des problèmes « techniques » qui peuvent être résolus par des solutions techniques : politiques néo-keynésiennes, gestion plus « intelligente » de la guerre et des réfugié-es, anéantissement ciblé du « terrorisme » international, soutien planifié aux relais locaux (Israël, Turquie, Pakistan, etc.). Cependant, notamment sous Obama, cette option sécuritaire n’a pas fonctionné, d’où leur deuxième solution dite « militaire ». C’est celle qui propose une vaste réingénierie du monde, ce qui veut dire imposer une « pax americana » aux peuples, aux États et aux puissances « émergentes » (comme la Chine et la Russie), quitte à travailler avec des régimes et des forces terroristes (comme ce qu’on a fait en Afghanistan). C’est en fin de compte la « guerre sans fin » de Bush, mais elle aussi n’a pas marché. Survient alors leur troisième solution qu’on pourrait appeler « néofasciste ». À partir de systèmes liberticides, elle plante dans le cœur des gens la peur, la haine et le sentiment profond de « tout-le-monde-contre-tout-le-monde », autour d’idéologies racistes et xénophobes (contre les réfugiés, les immigrants, les musulmans, les autochtones). Encore là, ce projet néofasciste lui aussi peine à décoller. D’une part, il y a la résistance et d’autre part, l’individualisme exacerbé prôné par le capitalisme globalisé qui cadre mal avec l’idéologie ultra-autoritaire. Malgré cela, le néofascisme a un certain avenir, si ce n’est sous de nouvelles formes plus « subtiles », comme on le voit, par exemple, dans la glissade à droite du Parti républicain aux États-Unis, sous l’influence du Tea Party.

Pierre Beaudet

Attention à l’autre fascisme

En 2001, le régime des talibans se proclamait le défenseur d’un islam combattant, porteur d’une espérance de totalité assurant la fusion de l’État et de la société, et donc la destruction de la vie privée, la répression sans limites (mutilations, exécution de mécréants, décapitations collectives, appropriation des femmes et viols en série, etc.) et qui constituait en bref une société de domination absolue, un nouveau système totalitaire politico-religieux. Daesh, qui continue sur cette lancée, compte sur la terreur, qui a l’avantage d’être tout à la fois une méthode d’action redoutablement efficace contre l’adversaire à détruire et un mode de gouvernement systématique une fois cette destruction accomplie. On peut ainsi parler d’un « totaliterrorisme ». Nous sommes face à une autre bête immonde, pas encore triomphante, mais un peu plus qu’en gestation désormais. Alors, identifier, combattre et vaincre un totalitarisme en train d’émerger comme possibilité est un combat de gauche. Pour comprendre ce nouvel adversaire, les gauches devraient rompre avec la manie du causalisme simplificateur. On se focalise sur les causes économiques et sociales du phénomène, alors qu’existent aussi des causes idéologico-culturelles et religieuses.

Extrait d’un texte de Didier Hanne, juriste et auteur, « Attentifs ensemble. Réflexions sur la gauche, le terrorisme, et ce qu’il convient de faire par rapport à lui », 7 novembre 2015.

Contre les impostures

Sur la trame générale de « l’Occident », patrie du capitalisme dominant et civilisé, contre « l’islamisme », référant du terrorisme sanguinaire, apparaissent, d’un côté des bandes armées meurtrières ou des individus surarmés, brandissant pour se faire obéir le cadavre de quelque Dieu; de l’autre, au nom des droits de l’homme et de la démocratie, des expéditions militaires internationales sauvages, détruisant des États entiers et faisant des milliers de victimes, sans parvenir à rien d’autre qu’à négocier une paix précaire avec les bandits les plus corruptibles. C’est une imposture de présenter ces guerres et leurs retombées criminelles comme la contradiction principale du monde contemporain. Les troupes et polices de la « guerre antiterroriste », les bandes armées qui se réclament d’un islam mortifère et tous les États sans exception appartiennent aujourd’hui au même monde du capitalisme prédateur. On a du même monde réel, où les intérêts des agents sont partout les mêmes, la version libérale de l’Occident, la version autoritaire et nationaliste de la Chine ou de la Russie de Poutine, la version théocratique des émirats, la version fascisante des bandes armées… Les populations sont partout sommées de défendre unanimement la version que soutient le pouvoir local. Il en ira ainsi tant que l’universalisme vrai, la prise en main du destin de l’humanité par l’humanité elle-même, et donc la nouvelle et décisive incarnation historico-politique de l’idée communiste, n’aura pas déployé sa neuve puissance à l’échelle mondiale, annulant au passage l’asservissement des États à l’oligarchie des propriétaires et de leurs serviteurs, l’abstraction monétaire, et finalement les identités et contre-identités qui ravagent les esprits et en appellent à la mort.

Extrait d’un texte d’Alain Badiou, philosophe (« Le rouge et le tricolore », Le Monde, 27 janvier 2015)

Comment s’en sortir ?

D’une manière pressante et indispensable, il faut essayer de changer le cours des choses. Il faut en premier freiner le néolibéralisme. Si on y parvient, alors à la fois le climat idéologique changerait et les moyens matériels seraient donnés pour des politiques égalitaires, en particulier pour réduire les coupes ethnico/sociales. Il faut, en second, remettre en permanence sur le tapis les conditions d’un vivre-ensemble, ce qui veut dire faire barrage à l’islamophobie et enfin, stopper les logiques de guerre, en particulier en Syrie/Irak. Laquelle ressemblerait à ceci : un départ d’Assad, plus une démocratie laïque, ou du moins non théocratique, et donc l’élimination de Daesh et des autres groupes islamistes radicaux qui à l’heure actuelle, sont largement majoritaires dans la résistance à Assad, plus le droit à l’autodétermination des Kurdes. 

Extrait d’un texte de Samy Joshua, rédacteur avec la revue Contretemps (Paris) « Après les attentats du 13 novembre : Que proposer maintenant ? », Europe Solidaire Sans Frontières, 22 novembre 2015

Le choc de la sauvagerie

La « guerre contre le terrorisme » a détruit deux pays : l’Afghanistan et l’Irak, et pas seulement par les tapis de bombardements, mais, dans le cas de l’Irak, par le démantèlement de l’État en même temps que de deux des meilleurs systèmes de santé et d’éducation dans le monde arabe. En Afghanistan, les talibans se portent mieux que jamais, tandis qu’Al-Qaïda s’est métamorphosé en une série de versions des plus fanatiques, dont Daesh. Grâce à « l’opération Liberté » sous la conduite américaine et l’aliénation de la population sunnite à la fois par les États-Unis et les partis chiites sectaires au pouvoir, Daesh a pris une ampleur qui lui a permis de prendre le contrôle d’une importante portion de la terre irakienne. Certes, les États régionaux ont joué un rôle central en le nourrissant et en le finançant, mais tout a commencé avec le plein appui du gouvernement américain. Pas plus l’Histoire que le présent ne dispense les régimes arabes de leur propre responsabilité dans l’aide à la création de mouvements extrémistes au nom de l’Islam pour contrer la dissidence et le marxisme. Entre-temps, les jets français bombardent la ville syrienne d’Al-Raqqah, qui est devenue l’emblème d’une nation syrienne assiégée entre les gangsters meurtriers de Daesh et le feu provenant des avions de chasse.

Extrait d’un texte de Lamis Andoni, chercheure basée à Amman, « ISIL et l’Occident : un clash de sauvageries », texte paru sur le site info-Palestine.

Résister à l’extrême droite aux États-Unis

Les milices d’extrême droite et néofascistes ont connu une progression fulgurante depuis la venue au pouvoir d’Obama. L’ «Ayrian Nation », groupe néonazi voué à la suprématie blanche et à la famille chrétienne, ont étendu leurs tentacules dans le Nord-Ouest, particulièrement au Montana et dans l’Idaho. Les « survivalists », qui prêchent une éventuelle guerre apocalyptique entre les blancs et le reste du monde, sont en pleine expansion. Le pire est toutefois que ce discours fascisant a pénétré la culture et la pensée américaine. Les organisations qui luttent contre le libre choix pour l’avortement, comme « Focus on Family », affirment que « si vous êtes pour le libre choix, vous êtes contre les vraies valeurs américaines ». Cette allusion aux « vraies valeurs » est devenue l’enveloppe identitaire pour les groupes de l’extrême droite. Par chance, il y en a qui luttent contre cela. Le 7 novembre dernier, Kshama Sawant, une candidate socialiste, a été réélue sur le conseil municipal de la ville de Seattle. Soutenue par 600 bénévoles, 30 syndicats et une douzaine d’organisations progressistes, elle a battu le candidat néolibéral de la Chambre de commerce. D’autres candidats ont été élus sur des plateformes progressistes à Oakland (Californie) et Madison (Wisconsin). Ces modestes percées socialistes semblent être une conséquence de l’« effet » Bernard Sanders, qui catalyse les mouvements progressistes sans avoir peur de dire le mot socialiste, et ainsi confronter l’extrême droite qui aspire, rien de moins, à prendre le pouvoir aux États-Unis.

Donald Cuccioletta

Le Canada et la guerre

Tout indique que le nouveau gouvernement libéral va continuer de soutenir l’impérialisme américain au Moyen-Orient. Lorsque le PLC était au pouvoir (entre 1993 et 2005), il a participé aux attaques dirigées par les États-Unis en Afghanistan et (contrairement à la croyance populaire) en Irak. Lors de l’invasion de la Libye en 2011, tous les députés, y compris Justin Trudeau, ont voté en faveur d’une extension de l’action militaire canadienne avec l’OTAN. Depuis son élection, Trudeau a indiqué qu’il n’annulerait pas l’énorme contrat d’armement signé avec l’Arabie Saoudite (champion du monde toutes catégories dans la violation des droits), alors que cette pétromonarchie continue d’appuyer les groupes sectaires en Afghanistan, en Syrie et au Yémen. La promesse de Trudeau de mettre un terme à la participation canadienne aux frappes aériennes sous commandement états-unien ne veut pas dire grand-chose, car Obama n’a pas d’objection au retrait des six avions de combat canadiens, à condition que le Canada se maintienne dans la « coalition » et laisse des soldats canadiens sur place. Entre-temps, Trudeau ne cesse de dénoncer le mouvement BDS et d’exprimer son soutien pour Israël. En réalité, la politique étrangère du Canada, aussi bien sous les libéraux que sous les conservateurs, repose sur un même socle, notamment sur la question d’Israël, où les liens ont un fondement économique dans plusieurs domaines comme la pharmacie, l’énergie et l’armement.

Gregory Shupak (extrait de « Justin Trudeau va-t-il changer la politique du canada à l’égard du Moyen-Orient ? », Presse-toi-à-gauche, 24 novembre 2015.

]]>
CAP-NCS <![CDATA[L’Arabie saoudite, un Daesh qui a réussi]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15334 2015-11-25T14:00:50Z 2015-11-25T14:00:50Z Dans les pages d’opinion du site du New York Times (20 novembre 2015), ce texte à propos des affinités entre Daesh et l’Arabie Saoudite par Kamel Daoud, chroniqueur au Quotidien d’Oran, et l’auteur de “Meursault, contre-enquête.”

DaeshDaesh noir, Daesh blanc. Le premier égorge, tue, lapide, coupe les mains, détruit le patrimoine de l’humanité, et déteste l’archéologie, la femme et l’étranger non musulman. Le second est mieux habillé et plus propre, mais il fait la même chose. L’Etat islamique et l’Arabie saoudite. Dans sa lutte contre le terrorisme, l’Occident mène la guerre contre l’un tout en serrant la main de l’autre. Mécanique du déni, et de son prix. On veut sauver la fameuse alliance stratégique avec l’Arabie saoudite tout en oubliant que ce royaume repose sur une autre alliance, avec un clergé religieux qui produit, rend légitime, répand, prêche et défend le wahhabisme, islamisme ultra-puritain dont se nourrit Daesh.

 

Kelly Blair

Le wahhabisme, radicalisme messianique né au 18ème siècle, a l’idée de restaurer un califat fantasmé autour d’un désert, un livre sacré et deux lieux saints, la Mecque et Médine. C’est un puritanisme né dans le massacre et le sang, qui se traduit aujourd’hui par un lien surréaliste à la femme, une interdiction pour les non-musulmans d’entrer dans le territoire sacré, une loi religieuse rigoriste, et puis aussi un rapport maladif à l’image et à la représentation et donc l’art, ainsi que le corps, la nudité et la liberté. L’Arabie saoudite est un Daesh qui a réussi.

Le déni de l’Occident face à ce pays est frappant: on salue cette théocratie comme un allié et on fait mine de ne pas voir qu’elle est le principal mécène idéologique de la culture islamiste. Les nouvelles générations extrémistes du monde dit « arabe » ne sont pas nées djihadistes. Elles ont été biberonnées par la Fatwa Valley, espèce de Vatican islamiste avec une vaste industrie produisant théologiens, lois religieuses, livres et politiques éditoriales et médiatiques agressives.

On pourrait contrecarrer : Mais l’Arabie saoudite n’est-elle pas elle-même une cible potentielle de Daesh ? Si, mais insister sur ce point serait négliger le poids des liens entre la famille régnante et le clergé religieux qui assure sa stabilité — et aussi, de plus en plus, sa précarité. Le piège est total pour cette famille royale fragilisée par des règles de succession accentuant le renouvellement et qui se raccroche donc à une alliance ancestrale entre roi et prêcheur. Le clergé saoudien produit l’islamisme qui menace le pays mais qui assure aussi la légitimité du régime.

Il faut vivre dans le monde musulman pour comprendre l’immense pouvoir de transformation des chaines TV religieuses sur la société par le biais de ses maillons faibles : les ménages, les femmes, les milieux ruraux. La culture islamiste est aujourd’hui généralisée dans beaucoup de pays — Algérie, Maroc, Tunisie, Libye, Égypte, Mali, Mauritanie. On y retrouve des milliers de journaux et des chaines de télévision islamistes (comme Echourouk et Iqra), ainsi que des clergés qui imposent leur vision unique du monde, de la tradition et des vêtements à la fois dans l’espace public, sur les textes de lois et sur les rites d’une société qu’ils considèrent comme contaminée.

Il faut lire certains journaux islamistes et leurs réactions aux attaques de Paris. On y parle de l’Occident comme site de « pays impies »; les attentats sont la conséquence d’attaques contre l’Islam ; les musulmans et les arabes sont devenus les ennemis des laïcs et des juifs. On y joue sur l’affect de la question palestinienne, le viol de l’Irak et le souvenir du trauma colonial pour emballer les masses avec un discours messianique. Alors que ce discours impose son signifiant aux espaces sociaux, en haut, les pouvoirs politiques présentent leurs condoléances à la France et dénoncent un crime contre l’humanité. Une situation de schizophrénie totale, parallèle au déni de l’Occident face à l’Arabie Saoudite.

Ceci laisse sceptique sur les déclarations tonitruantes des démocraties occidentales quant à la nécessité de lutter contre le terrorisme. Cette soi-disant guerre est myope car elle s’attaque à l’effet plutôt qu’à la cause. Daesh étant une culture avant d’être une milice, comment empêcher les générations futures de basculer dans le djihadisme alors qu’on n’a pas épuisé l’effet de la Fatwa Valley, de ses clergés, de sa culture et de son immense industrie éditoriale?

Guérir le mal serait donc simple ? À peine. Le Daesh blanc de l’Arabie Saoudite reste un allié de l’Occident dans le jeu des échiquiers au Moyen-Orient. On le préfère à l’Iran, ce Daesh gris. Ceci est un piège, et il aboutit par le déni à un équilibre illusoire : On dénonce le djihadisme comme le mal du siècle mais on ne s’attarde pas sur ce qui l’a créé et le soutient. Cela permet de sauver la face, mais pas les vies.

Daesh a une mère : l’invasion de l’Irak. Mais il a aussi un père : l’Arabie saoudite et son industrie idéologique. Si l’intervention occidentale a donné des raisons aux désespérés dans le monde arabe, le royaume saoudien leur a donné croyances et convictions. Si on ne comprend pas cela, on perd la guerre même si on gagne des batailles. On tuera des djihadistes mais ils renaîtront dans de prochaines générations, et nourris des mêmes livres.

Les attaques à Paris remettent sur le comptoir cette contradiction. Mais comme après le 11 septembre, nous risquons de l’effacer des analyses et des consciences.

]]>
CAP-NCS <![CDATA[André Gorz, penseur de l’émancipation]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15306 2015-11-23T12:32:43Z 2015-11-22T21:38:28Z La pensée d’André Gorz, multiforme, est tout entière tournée vers la libération : du travail qui empêche l’épanouissement de l’individu, de la consommation qui ne cesse d’enfler, du système social qui fait de l’individu une simple pièce dans une « mégamachine ».

André-GorzDans la cartographie du paysage intellectuel européen de la critique sociale depuis les années 1960, la figure d’André Gorz se distinguerait par son originalité et sa singularité. Son œuvre de philosophie sociale et politique occupe incontestablement une place à part, à la fois reconnue et méconnue.

Il y a plusieurs manières de faire le portrait intellectuel d’un auteur. Une première façon consiste à retracer son itinéraire et proposer l’histoire de l’évolution et de la réception de ses idées. Une autre consiste à énumérer les principales thématiques de son œuvre et discuter ses apports spécifiques sur chacun d’eux. Une troisième, consiste à identifier, car il y en a toujours un, le fil conducteur de cette pensée et montrer en quoi celui-ci structure et unifie celle-là. Ces différentes façons ne sont pas exclusives l’une de l’autre bien entendu, elles se complètent et permettent alors une certaine fidélité à l’auteur. La mort d’André Gorz, fin septembre 2007, nous autorise aujourd’hui à revenir sur son œuvre complète et à en faire l’exégèse. Dans ce texte nous privilégierons donc la troisième voie. Elle nous semble pertinente pour deux raisons essentielles. La première est que son œuvre n’a pas été reçue de la même façon partout. Lors du dernier entretien accordé du 14 au 20 décembre 2006 au Nouvel Observateur, dont il fut journaliste économique pendant près de vingt ans sous le pseudonyme de Michel Bosquet, André Gorz aborde pour la première fois sa filiation doctrinale en indiquant ceci : « Les Britanniques me considèrent comme un héritier de Sartre ; les Allemands, comme un descendant de l’École de Francfort (Adorno et Marcuse) ; en France, je passe plutôt pour un disciple d’Illich ». Existentialisme, Théorie critique et Écologie politique : toute la nature protéiforme de son œuvre peut être résumée par ces quelques phrases relatives à la façon dont celle-ci a été reçue, perçue, interprétée selon la localisation de ses lecteurs. La deuxième raison qui motive l’orientation de ce portrait intellectuel repose sur la conception particulière qu’André Gorz avait de la discipline philosophique. Contrairement par exemple à Gilles Deleuze qui considérait que la philosophie sert d’abord à élaborer des concepts, André Gorz y voyait, lui, surtout une façon de se penser soi-même : « Je ne comprends donc pas la philosophie à la manière des créateurs de grands systèmes philosophiques, mais comme la tentative de se comprendre, de se découvrir, de se libérer, de se créer », disait-il [1] dans un entretien accordé en 1984 à la revue des jeunes du Parti social-démocrate allemand, le SPD. Et c’est bien cette conception particulière de la philosophie qui peut donner la clé des origines, le fil conducteur de sa réflexion. Cet épicentre qui provoquera par la suite les ondes de choc successives au fil de son œuvre tourne incontestablement autour de la question de l’aliénation. Et bien entendu aussi autour de la façon de la dépasser : désaliénation, libération, émancipation sont donc, en quelque sorte, les points cardinaux de la philosophie gorzienne. Que celle-ci soit pensée au niveau individuel ou à un niveau plus collectif, ou mieux encore l’articulation entre les deux. Un peu plus loin, dans l’entretien de 1984, André Gorz affirme : « L’aliénation a été pour moi la question philosophique qui éclairait le mieux mon expérience personnelle. Dès la prime enfance, j’ai eu le sentiment d’être pour les autres quelqu’un que je ne pouvais être moi-même (et inversement) ». Au delà de son cas singulier, ce qui le préoccupe est de comprendre ceci : « comment les gens peuvent se masquer indéfiniment le décalage fondamental entre ce qu’ils sont pour eux-mêmes et ce qu’ils sont dans et par leurs interactions avec les autres et prétendent coïncider, s’identifier avec leur être social, leur nom, leur appartenance ? Et la même question doit évidemment être posée à l’envers également : pourquoi les individus ne peuvent-ils se reconnaître dans les résultats de leur action ni même, le plus souvent, comme auteurs, ou sujets, de leur action ? ».

Les trois premiers ouvrages de Gorz sont de purs essais philosophiques : Fondements pour une morale (publié dans une version allégée en 1977 mais écrit entre 1946 et 1955) ; Le Traître (1958) et La Morale de l’Histoire (1959). Ils constituent le socle sur lequel André Gorz va jeter les bases de sa réflexion autour de l’aliénation, de la libération et l’émancipation des individus, des classes sociales et de la société tout entière. Même si on peut « entrer » dans l’œuvre de Gorz par n’importe lequel de ses ouvrages, nous pensons que la compréhension profonde de sa pensée ne peut être atteinte que si on a eu l’occasion de se confronter à cette trilogie pionnière.

Au moment où Gorz « s’attaque » à la question de l’aliénation, celle-ci n’est pas nouvelle dans les débats théoriques. Elle a fait l’objet de nombreuses réflexions, notamment autour des travaux de Lukács dans l’Allemagne des années 1920. Mais en France, la puissance dominatrice du Parti communiste sur la pensée critique et ce que Gorz (et d’autres) appelait « le catéchisme stalinien » empêchait de donner plus d’ampleur à cette problématique philosophique. C’est l’une des raisons qui conduit d’ailleurs Gorz à se rapprocher des principaux leaders du Parti Communiste Italien qui entretenaient des rapports beaucoup plus distanciés vis-à-vis de l’URSS que leurs homologues du PCF. Gorz permettra notamment la publication de textes emblématiques de ces courants d’idées dans la revue Les Temps Modernes à laquelle il a pris une part très active auprès de Sartre et Beauvoir. Une des thématiques privilégiées de ce courant était celle du rapport au travail.

La disparition du travail

André Gorz est souvent présenté comme un des théoriciens de « la fin du travail » pour reprendre le titre du livre de Jeremy Rifkin (lui aussi rangé dans cette même catégorie). Cette catégorisation n’est pas abusive bien entendu mais elle fait l’impasse non seulement sur la subtilité de l’analyse gorzienne mais surtout sur l’évolution de sa pensée en la matière.

Dans une réflexion sur « Emploi et travail chez André Gorz » [2], Denis Clerc et Dominique Méda concluent leur texte par ces quelques mots : « Oui, nous dit Gorz, le travail est important parce qu’il nous permet de produire ce dont nous avons besoin. Oui, la technique est importante, parce qu’elle permet de réaliser cette production avec la moindre dépense de travail. Mais ni l’économique ni le travail ne sont le tout de la vie : remis à leur juste place (modeste), ils joueront le rôle d’un marchepied vers une société cessant d’être « unidimensionnelle » : là est le véritable enrichissement ». Puis ils prolongent : « Le travail permet sans doute que le règne de la nécessité cède la place au règne de la liberté, mais Gorz ajoute, à juste titre, que si le travail est la condition pour sortir du règne de la nécessité, il n’organise en rien le règne de la liberté ». Règne de la nécessité d’un côté, règne de la liberté de l’autre, on le sait cette distinction a été pour la première fois formulée par Marx dans un court (et célèbre) passage du livre III du Capital.

Gorz, en effet, se situe dans le droit fil de la pensée de Marx qui, comme l’exprime Richard Sobel « tient la question de la libération du travail (en tant qu’il se trouve ici et maintenant, sous l’oppression capitaliste) comme étant le seul et véritable point de départ pour toute pensée de l’émancipation sociale » [3]. Il est cependant allé au-delà de Marx sur cette question en affirmant une conception anthropologique du travail plus proche de celle d’Hannah Arendt que de celle de l’auteur du Capital tout en ayant nourri sa réflexion d’un dialogue ininterrompu avec certains textes de Marx.

Sans être trop schématique, on peut distinguer plusieurs phases dans l’évolution de la pensée de Gorz au sujet du rôle du travail dans l’émancipation sociale. Dans un premier temps, c’est-à-dire dans les années soixante, Gorz est sur une ligne marxiste « classique » (l’homme est avant tout homo faber) toutefois inspirée par la critique hétérodoxe développée notamment par son ami et syndicaliste, l’italien Bruno Trentin (qui deviendra bien plus tard secrétaire général de la confédération européenne des syndicats, ou CES). Ainsi, Gorz souligne-t-il à cette époque dans Le socialisme difficile (1967) que « la production sociale continuera de reposer principalement sur du travail humain ; le travail social de production restera la principale activité de l’individu ; et c’est par son travail, principalement, que celui-ci sera intégré et appartiendra à la société ». Le front de la lutte pour l’émancipation se situe alors dans la capacité à résister à la dépossession des savoir-faire à laquelle le capitalisme soumet les ouvriers par la division du travail de plus en plus fine. La véritable évolution de la pensée de Gorz, et son originalité vis-à-vis de celle de Marx, va s’opérer en 1980 avec la parution de son livre Adieux au prolétariat [4]. Cet ouvrage, malgré son audience indéniable n’aura pas toujours été bien compris, notamment des milieux syndicaux (de la CFDT en particulier, avec qui Gorz gardera des liens pourtant très étroits). Il est vrai que Gorz y développe l’idée que le mouvement ouvrier n’est plus le lieu au sein duquel peut se penser le dépassement du capitalisme. En conséquence, l’émancipation de la classe ouvrière ne peut pas être la condition d’une libération de la société tout entière. Mais à l’occasion de ce livre, s’agissant de sa réflexion sur l’aliénation et l’émancipation, Gorz transforme l’approche de la dichotomie marxienne sphère de la nécessité/sphère de la liberté en y « important » (ou plutôt en y incorporant) les concepts d’hétéronomie et d’autonomie que lui a inspirés la pensée d’Ivan Illich avec lequel il a développé une complicité intellectuelle depuis le début des années 1970. Faut-il pour autant parler de tournant dans la pensée gorzienne ? Il est difficile de trancher cette question. Le cadre de cet article nous permet pas de développer ce point ; soulignons seulement que si la pensée de Gorz incorpore des concepts Illichiens, c’est que cette façon de prolonger (et même dépasser) la conception marxienne était déjà latente depuis les premiers ouvrages de Gorz, notamment La Morale de l’Histoire (1959).

Par ailleurs, Gorz est un observateur perspicace et anticipateur des évolutions à l’œuvre du capitalisme. Or, la nature du travail productif a évolué principalement par une division du travail accrue. Gorz cherche donc à adapter sa compréhension de ces évolutions à partir d’outils intellectuels rénovés. Il n’est donc plus possible, selon lui, d’imaginer que la puissance productive du collectif de travailleurs puisse devenir un instrument adapté de libération pour la société dans son ensemble. Le travail social productif est ainsi devenu la sphère de l’hétéronomie. C’est-à-dire pour lui « l’ensemble des activités que les individus ont à accomplir comme des fonctions coordonnées de l’extérieur par une organisation préétablie ». Mieux vaut, dans ces conditions, chercher à ce que ce travail sur lequel les travailleurs ont de moins en moins de prise en termes d’organisation, de coopération (voire d’autogestion) devienne le plus efficace possible en sorte de faire porter la lutte pour l’émancipation sur le front de la réduction du temps de travail puisque les gains de productivité pourront le permettre. Ainsi, les individus pourront espérer obtenir un épanouissement en dehors du travail et y développer des activités autonomes, c’est-à-dire pour Gorz, des activités qui sont à elles-mêmes leur propre fin. L’autre aspect qui poussera Gorz à évoluer dans ses conceptions concerne la dynamique de l’emploi. Il fait en effet le constat que les gains de productivité obtenus par la division du travail et le progrès technique sont tels que l’emploi est condamné à se rétrécir toujours plus. Au point que Gorz affirme dans Les Métamorphoses du travail que « l’économie n’a plus besoin (et aura de moins en moins besoin) du travail de tous et de toutes » [5]. « La société de travail est caduque, ajoute-t-il : le travail ne peut plus servir de fondement à l’intégration sociale ». D’où le sous-titre de ce livre : « quête du sens ». Une société qui fait tout pour économiser du travail ne peut donc pas, en même temps glorifier le travail comme la source de l’identité et l’épanouissement personnels. Les politiques publiques qui se donnent comme finalité de créer de l’emploi sont donc vouées à l’échec, et même plus : elles sont un leurre. Pour lui, au contraire, une politique lucide devrait consister à mettre en œuvre des « formules de redistribution du travail qui en réduisent la durée pour tout le monde, sans pour autant le déqualifier ni le parcelliser » [6]. Cependant, plusieurs auteurs ont critiqué les raisonnements économiques de Gorz et contesté, statistiques à l’appui, ses thèses selon lesquelles la réduction de l’emploi serait inéluctable [7]. Plus précisément, ils lui reprochaient une généralisation excessive du phénomène, tout en reconnaissant qu’elles étaient loin d’être infondées dès lors que l’on se donne la peine de prendre du recul. On doit ajouter que ces critiques adressées à André Gorz étaient antérieures à la « crise » économique et financière survenue avec la faillite de la banque Lehmann Brothers au cours de l’automne 2008. Depuis, non seulement les évolutions de l’emploi (hausse vertigineuse du chômage, précarisation accrue, détérioration de la qualité de l’emploi) mais également l’inefficacité grandissante des politiques de l’emploi n’ont fait que renforcer les thèses gorziennes en leur donnant une pertinence plus aigüe encore.

André Gorz a ensuite franchi une étape supplémentaire sur la question de l’émancipation vis-à-vis du travail, en se prononçant, à partir du milieu des années 1990, pour l’instauration d’un Revenu d’existence sur lequel nous reviendrons en dernière partie de ce texte.

Une philosophie de la praxis aliénée — L’idéal d’autonomie

La distinction entre sphère de l’hétéronomie et sphère de l’autonomie qui apparaît dans Adieux au prolétariat a donné lieu à des critiques comme à des erreurs régulières de lecture. Une appréciation correcte de cette dichotomie est par ailleurs rendue délicate par le fait que Gorz finira par rejeter lui-même cette théorisation initiale en termes de « sphères » notamment lorsqu’il publie Misères du présent, richesse du possible (1997). Il s’agit pourtant là d’une représentation, fondée sur des considérations de philosophie morale et politique, qui constitue l’un des traits permanents de son œuvre. Cette philosophie singulière développée, non seulement en disciple créatif de Sartre et de Marx, est directement redevable à la pensée critique allemande ainsi qu’en convergence profonde avec la philosophie du sujet d’Alain Touraine. Si la double problématique esquissée en introduction — aliénation définie comme l’impossibilité de vouloir ce que l’on fait et donc d’assumer des actions que l’on aurait prises pour fin et, à l’opposé, souveraineté et autonomie du sujet — fait d’abord sens rapportée globalement à dialectique sartrienne de la liberté exposée dans L’Être et le néant, elle emprunte plus spécifiquement à la relecture des thèses marxiennes par Sartre dans La Critique de la raison dialectique (CRD) qu’on résumera très sommairement de la manière suivante : si les conditions d’existence sociale déterminent l’existence individuelle, celles-ci sont le produit de la libre praxis de ces individus. Cette pratique matérialisée, collective mais non collaborative, ne se confond cependant pas avec la finalité posée par chaque individu. En effet, selon Gorz, « la plus grosse partie de l’œuvre de Marx montre comment les hommes « voient leur praxis objectivée et détournée de sa finalité propre par la praxis des autres, devenir pour elle-même autre et retomber dans un système inerte dont les nécessités inhumaines se réalisent par la liberté aliénée des individus. La raison fondamentale de l’aliénation est que (je simplifie beaucoup) le monde, au lieu d’être produit comme l’objet volontaire commun de tous (par coopération et division volontaires du travail) est produit par-dessus le marché comme totalisation non voulue, par la matière inerte et les lois inorganiques, d’un fourmillement de praxis antagonistiques » [8].

Lorsqu’à partir de 1980, Gorz refuse tout crédit à la thèse dont il avait été l’un des promoteurs passionnés depuis les années 1960 et selon laquelle il serait possible d’autogérer le processus social de production dans sa globalité, il fait retour, stimulé par l’apport d’Illich, à une conception sartrienne selon laquelle les activités, qu’il disait ressortir de la « sphère de l’hétéronomie », concernent le fonctionnement de la société en tant que système matériel ; à ceci près que, désormais, l’organisation de cette sphère répond à un dessein en partie conscient puisqu’elle comprend non seulement les transactions marchandes mais encore l’appareil administratif et les services publics qui se sont simultanément étendus dramatiquement (transports, télécommunications, formation, médecine, appareil juridique et policier, monnaie comme équivalent universel). Il n’en reste pas moins que l’idée que sa logique et ses effets échappent à chacun des sujets demeure centrale. « Effet de système », le pouvoir — qui n’est pas à confondre avec la domination — demeure analysé comme résultant « de la structuration du système matériel de rapports dans lequel une loi des choses asservit les hommes par l’intermédiaire d’autres hommes » [9].

Sa thèse de l’époque peut donc se résumer de la façon suivante : l’existence des deux sphères distinctes est donc la condition de l’autonomie de l’individu d’une part et de la liberté d’association qui fonde une société civile d’autre part.

La phénoménologie existentielle : le non socialisable comme source de la moralité

L’œuvre d’André Gorz appelle ainsi une réflexion et à une redéfinition des rapports entre individu et société dans les sociétés modernes. Sa problématisation du processus de socialisation empruntait à la phénoménologie et l’amenait à insister sur le fait que le « monde vécu » des sociologues n’a qu’un rapport lointain avec celui des phénoménologues — avec le Lebenswelt de Husserl ; d’où un divorce avec Jürgen Habermas et une connivence théorique avec Alain Touraine : « Pour Habermas, l’autonomie individuelle est une compétence morale et psychologique acquise par le biais de la socialisation, pour Gorz, l’autonomie est un acte de souveraineté qui marque les limites de la socialisation » [10]. La compréhension commune à Habermas et Touraine de la modernité comme processus fondamentalement émancipateur ne devrait pas aboutir à ignorer cette différence essentielle : la centralité du “monde vécu” éclipse le caractère de sujet des acteurs sociaux chez le premier alors que cette dimension est fondamentale chez le second qui se reconnaissait une veine sartrienne, soulignait Gorz [11].

Bien que reconnu comme critique sociale, André Gorz est en effet d’abord et avant tout un philosophe, et non un sociologue. Pour lui, comme pour Sartre, l’expérience personnelle déborde toujours l’expérience sociale parce qu’il refuse de réduire l’individu à la somme de ses rôles sociaux ; celui de travailleur notamment.

Bien sûr, le travail salarié peut être source de gratification, de stimulation, et bien sûr d’identité, ainsi que d’une existence sociale et donc aussi publique, contre l’enfermement de la sphère privée. Gorz reconnaît effectivement qu’en ce sens le capitalisme a inventé la figure de l’individu moderne, et que l’identité politique et la liberté juridique sont intimement liées au développement du travail, dit « libre » par Marx, par lequel l’individu aliène sa force de travail [12].

Cependant, notre société qui continue à s’organiser autour du travail, mais qui en réalité voue à l’inutilité une proportion grandissante de la population ne sert plus les individus. Appelant à « sortir du travail » Gorz, comme Touraine, affirme le caractère caduc du critère de fonctionnalité. C’est la raison pour laquelle il appelle au dépassement de ce qu’il nomme « une société du travail ». Son dépassement vers une véritable « société de culture » reposera nécessairement sur ceux qui s’identifient le moins à leur rôle de salarié et refusent de fonctionner principalement comme des rouages du système de production-consommation. Ces individus incarnent potentiellement une nouvelle figure de l’individu moderne. Ils approchent également le concept de Sujet, élaboré par Touraine, qui s’oppose « à la logique de domination sociale au nom d’une logique de la liberté, de la libre production de soi » [13].

Ce présupposé d’un hiatus entre l’identité du sujet comme être social d’une part, et son existence individuelle non socialisable d’autre part, constitue le cœur de l’éthique et de la pensée politique d’André Gorz : c’est sur cette base en effet qu’André Gorz participe d’un courant novateur de la gauche ayant saisi la perte de centralité du travail et du prolétariat comme réservoir d’énergie utopique (Habermas) au profit d’une mutation culturelle portée par les nouveaux mouvements sociaux — et au premier chef le mouvement écologiste — fondée sur une éthique de soi, capable de comprendre le soin des autres .

Une écologie du monde vécu — Le politique comme lieu de la tension essentielle

À la suite de la parution tardive de Fondements… en 1977, Gorz expliquait à propos de la nécessaire et fondamentale philosophie morale qui devrait être au principe de l’action politique : « ce genre d’investigation doit partir des certitudes les plus fondamentales qui sont toujours déjà oblitérées ou occultées par notre éducation ou notre culture : les certitudes sensibles, en commençant par celles du corps » [14]. C’est sur la base de ces certitudes que les révoltés, questionnant les acquis culturels, s’efforcent de jeter les bases d’une nouvelle rationalité. Cette affirmation des droits de la sensibilité « n’a rien d’apolitique d’ailleurs : la seule manière de faire vraiment de la politique aujourd’hui c’est à la manière de faire des mouvements écologistes, de s’occuper des préalables de toute activité politique vraie » [15].

L’expérience sensible, intime du monde, déniée par l’exercice de la raison instrumentale — les choix technologiques et les priorités socio-économiques posées par une caste de technocrates, sont justement ce qui a motivé les écologistes à s’emparer de la question du politique de manière à contester les impératifs systémiques [16]. En revanche, l’écologie purement scientifique qui vise à déterminer des limites écologiquement supportables pour le développement de l’industrialisme sans remettre en question l’hégémonie de sa rationalité instrumentale « relève d’une conception typiquement anti-politique. Elle abolit l’autonomie du politique en faveur de l’expertocratie, en érigeant l’État et les experts d’État en juges des contenus de l’intérêt général et des moyens d’y soumettre les individus. L’universel est séparé du particulier, l’intérêt supérieur de l’humanité est séparé de la liberté et de la capacité de jugement autonome des individus » [17]. C’est la raison pour laquelle, pour Gorz la « défense de la nature » est en vérité une « défense du monde vécu », ce monde qui résulte des actions et des intentions des individus [18].

Sa conception de l’exercice de la démocratie est fondée sur le postulat de tensions irréductibles entre les déterminations de la matérialité et exigences morales. Gorz renvoie à la structure bipolaire du politique mise en exergue par le philosophe américain Dick Howard [19]. Après lui, il le définit comme la nécessaire et perpétuelle médiation publique entre les droits de l’individu et l’intérêt de la société prise dans son ensemble, qui fonde et conditionne ses droits. Toute tentative d’abolition de cette polarité n’est rien moins qu’une négation du politique, un fantasme de retour à une pré-modernité.

Un Marx contre l’autre

André Gorz a affirmé de manière répétée que c’est le maintien de ce modèle dialectique qui peut nous sauver de tous les totalitarismes, qu’ils soient capitalistes, communistes, technologiques, ou d’ailleurs anti-technologiques.

Ces différents types de société se caractérisent tous par un idéal de transparence et l’exigence d’une personnalisation des contraintes systémiques dans laquelle le règne de la nécessité est sublimé et régit la vie communautaire. Ils supposent une micro-société à structure familiale mais « coextensive à l’humanité entière » [20], qu’on rencontre chez Marx et dans tous les fantasmes d’autosuffisance absolue et de re-tribalisation. Gorz a ainsi trouvé dans certains textes de Marx des instruments théoriques pour s’opposer à d’autres qui exhibent une conception communautariste de la communauté des « producteurs associés » [21]. Ces textes présupposent la possibilité pour l’être social d’intégrer toutes les dimensions de l’existence individuelle, qui fut la racine des collectivismes totalitaires abolissant le sujet de la moralité ; est ainsi vidé de son sens le concept de même d’une morale socialiste. En bref, contre ces fantasmes d’abolition de l’ordre moderne, Gorz faisait, une fois encore, valoir que les pouvoirs d’une « machinerie sociale inerte » (Sartre), les « puissances sociales autonomisées » (Marx) ne peuvent jamais être totalement détruites.

En raison de l’impossibilité d’une élimination complète de l’aliénation, il insistait, au niveau philosophique, sur le caractère asymptotique de la poursuite de l’autonomie : elle est un but vers lequel tendre, une valeur éthique. Le sujet se produit contre les limites qui sont imposées à son autonomie ; par exemple, à la réduction de son identité à son employabilité ou bien à une définition de ses besoins par des technocrates [22].

C’est également la raison pour laquelle, en termes politiques, dans la perspective gorzienne, le socialisme ne se définissait pas en fonction d’autres modèles existants mais en tant que critique radicale de certaines formes de société : il est à concevoir « non comme un système économique et social différent mais, au contraire, comme le projet pratique de réduire tout ce qui fait de la société un système, une mégamachine, et de développer en même temps des formes de sociabilité auto-organisées » [23].

Norme politique du suffisant, garantie du revenu et sortie du capitalisme

Ce développement des individualités, indépendamment de leur utilité sociale, assigne à un projet de transformation radicale la mise en question de l’aliénation par les besoins aussi bien que par le travail (ses conditions, sa précarité, son manque). Gorz a en effet montré que l’invention du travail au sens moderne du terme est corrélative de l’incapacité des individus à reconnaître ce qu’il appelait une « norme commune du suffisant ». Or, les traditions et les éléments culturels pouvant servir de point d’appui à une diminution du travail et de la consommation ayant été éliminés par le développement du capitalisme peuvent être rétablis collectivement  ; « [cette norme du suffisant] doit être institué[e] ; [elle] relève du politique, plus précisément de l’écopolitique et du projet écosocial » [24] qui vise à une autonomie et une sécurité existentielle accrues pour chacun.

L’attribution d’un revenu garanti constitue dans sa perspective une pièce essentielle de cette sécurité existentielle ; cependant il nous faut souligner une évolution significative de sa conception.

À partir de la parution de son livre Les chemins du paradis [25] en 1983, il défend l’idée de l’instauration d’un « revenu à vie » sous la forme d’un « revenu social » déconnecté du temps de travail. Il précise également que la garantie d’un revenu indépendant de l’occupation d’un emploi ne peut devenir émancipatrice qu’à la condition qu’elle ouvre de nouveaux espaces d’activité individuelle et sociale, sinon elle ne s’apparenterait qu’à un salaire social de leur inactivité forcée. Jusqu’au milieu des années 1990, Gorz reste sur cette ligne et fera de la réduction générale de la durée du travail (jusqu’à 20 000 heures sur la vie précisait-il) avec la garantie de revenu ses principaux arguments en faveur d’une transformation sociale.

Cette conception d’un découplage entre temps travaillé et niveau du revenu l’opposait non seulement aux libéraux mais également aux partisans d’un découplage complet entre travail et revenu sous forme d’une allocation universelle. On le sait, André Gorz a longtemps récusé cette proposition parce qu’il y voyait un obstacle à son idée première : puisque le travail « hétéronome » est une nécessité sociale, mais que, en même temps, en limitant l’autonomie de ceux qui l’exercent, il va à l’encontre d’une vie bonne, autant faire que chacun porte sa part de fardeau.

L’année 1997 marque un véritablement tournant dans sa pensée lorsqu’il abandonne sa conception précédente pour se rallier à l’instauration d’un revenu d’existence déconnecté du travail, influencé par son dialogue avec différents partisans de l’inconditionnalité [26] mais aussi, et surtout, par Jean-Marie Vincent l’incitant à revenir aux Grundrisse de Karl Marx et à son court (mais percutant) passage sur le « general intellect ». Sur cette question, il fait désormais route avec les théoriciens du Capitalisme cognitif [27] ; puis, à partir de 2003-2004, il radicalise encore sa position lorsqu’il se reconnaît une forte parenté avec le courant marxiste dit de « la critique de la valeur », représenté aux États-Unis par Moishe Postone [28], et dans l’espace germanophone par Robert Kurz et les groupes Krisis puis Exit, ainsi que par la revue Streifzüge basée à Vienne.

Gorz franchit le pas vers une inconditionnalité totale de l’attribution d’un revenu qu’il souhaitait voir établi à un niveau « suffisant » pour permettre de vivre sans dépendre du travail, en raison de changements profonds de la nature du travail : tandis que le modèle tayloriste de la période industrielle reposait sur une prescription des corps, l’autonomie est désormais exigée des individus. La performance repose de plus en plus, non seulement sur le niveau des connaissances formelles, l’échange et la gestion de flux d’informations mais encore sur les savoirs informels et qualités toutes personnelles des individus (aptitude à collaborer, imagination, etc.) ; donc sur une dimension immatérielle d’« intelligence collective » plutôt que sur la matérialité de l’acte productif. Par conséquent, il devient de plus en plus difficile envisager une réduction homogène du temps de travail en définissant « une quantité de travail incompressible à accomplir par chacun au cours d’une période déterminée » [29]. D’ailleurs, ce temps de travail visible est infime en regard du temps nécessaire à la reproduction des compétences très larges de la force de travail. En effet, dans une économie post-industrielle désormais fondée sur la connaissance, ce n’est plus dans les entreprises mais désormais dans la société tout entière que s’opère l’essentiel des processus de création de savoirs et de richesses, selon une logique qui trouve sa figure exemplaire dans le modèle coopératif et non marchand du logiciel libre et de la Wikiéconomie. Gorz voit alors dans une utilisation subversive des nouvelles technologies de l’information la possibilité d’aller vers une économie de la gratuité, c’est-à-dire d’une production de richesses véritables (et non plus de biens marchands) résultant d’activités échappant au salariat et à la logique du profit ; en bref, d’une sortie du capitalisme. Ces activités deviendraient prépondérantes au niveau mondial et ne se limiteraient plus à une « sphère » de l’autonomie.

Pour conclure, la revendication gorzienne se distingue de positions proches en faveur de ce type de revenu par le refus d’une définition élargie du travail et une insistance sur la nécessité de sortir de la perspective et des catégories économiques : dans son optique, il ne s’agit pas de rémunérer les individus en vertu de leur contribution sous formes diverses à la société (même hors entreprise) mais, au contraire, de faire du développement inconditionnel des individualités (Marx) le critère premier de son attribution et, ce faisant, d’amorcer « l’exode de la société du travail et de la marchandise » [30]. Cette justification — philosophique et non économique — peut donc être comprise dans sa radicalité comme l’aboutissement de l’effort d’une vie entière pour penser la sortie de l’aliénation.

Notes

[1] « L’Homme est un être qui a à se faire ce qu’il est », entretien pour la revue mensuelle du syndicat allemand DGB, janvier 1984, reproduit in Christophe Fourel (dir.), André Gorz, un penseur pour le XXIème siècle, p. 249-267 (deuxième édition, La Découverte, 2012). [2] Voir le Chapitre 5 in André Gorz, un penseur pour le XXIe siècle, op. cit. [3] Richard Sobel, « Le règne de la nécessité borne-t-il l’émancipation sociale ? », Revue économique — vol. 62, N°2, mars 2011. [4] Sous-titre : au-delà du socialisme, Paris, Seuil, [édition originale : Galilée], 1980. [5] Métamorphoses du travail, quête du sens, Paris, Galilée 1988, p. 93. [6] Ibid., p. 95. [7] Cf. D. Clerc et D. Méda, op. cit. [8] Dans un document inédit non daté mais qu’on peut dater approximativement du tournant des années 50 : « Force et faiblesse du marxisme aujourd’hui », Fonds André Gorz, Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine (IMEC), reproduit avec l’aimable autorisation de son directeur Olivier Corpet, et exécuteur testamentaire pour l’ensemble de l’œuvre d’André Gorz. [9] Adieux …, op. cit., p. 80. [10] Finn Bowring, « Habermas and Modernity », Telos, 106, hiver 1996, p. 95. Notre traduction. [11] Cf. Misères du présent, richesse du possible, Paris, Galilée, 1997, Digression 1. [12] Comme le rappelait Bernard PERRET, « La politique sans l’économie ? À propos des Métamorphoses du travail d’André Gorz », Esprit, mars-avril 1990, p. 93-107. [13] Touraine, Critique de la modernité, Le livre de poche/Fayard, Paris, 1992. [14] André Gorz, François Châtelet, « Et si la politique redécouvrait la morale… », (Propos recueilli par Gilles Anquetil), Les Nouvelles littéraires, n° 2583, 5 mai 1977, p. 11. [15] idem. [16] C’est l’existence même de ce sujet incarné et sensible qu’André Gorz défendait avec tant de ferveur dans ses derniers textes contre les idéologies montantes du post-humanisme et du trans-humanisme et constituait un de ces différents avec le courant cognitiviste avec lequel il partageait de nombreux présupposés. cf. L’Immatériel, Paris, Galilée, 2003, chapitre IV. [17] André Gorz, « L’écologie politique entre expertocratie et autolimitation » (1992) reproduit dans l’anthologie posthume : Ecologica, Galilée, 2008. Cet article qui constitue son testament écologique ré-élabore dans un sens phénoménologique les intuitions du fameux essai de 1977 « Écologie et liberté », in Écologie et Politique, Points/Seuil, 1978, p. 47. Il occupait ainsi une position tout à fait originale dans le champ de l’écologie ; cf. Françoise Gollain ‘André Gorz était-il un écologiste ? ‘, Écologie et politique, 44, mars 2012, p. 77-92. [18] Ibid., p. 49. [19] Cf. « De la tentation de l’anti-politique à la politisation de la politique » et « Droit et démocratie : de Habermas à Kant » in Dick Howard, Pour une critique du jugement politique, Cerf, 1998. [20] Gorz se réfère ici à l’analyse de Pierre Rosanvallon, Le Capitalisme utopique. Histoire de l’idée de marché, Le Seuil, 1979 ; coll. Points Politique, 1989 (sous le titre Le Libéralisme économique) ; nouvelle édition sous le titre initial, Points Essais, 1999. [21] Y compris ceux du jeune Marx : Les Manuscrits de 1844 et L’Idéologie allemande. En accord avec Richard Sobel, on peut dire que la boussole de Gorz est restée fidèle aux exigences que Marx avait formulées dans le livre III du Capital et qu’ainsi il « a pu échapper au risque de fuite dans le communautaire qui menace toute pensée de l’émancipation sociale », cf. Richard Sobel, op. cit, p. 211. [22] Entretien avec André Gorz, in Françoise Gollain, Une critique du travail. Entre écologie et socialisme, Paris, La Découverte, 2000, p. 231. [23] Capitalisme, socialisme, écologie, Paris, Galilée, 1991, p. 104-105. [24] André Gorz, « L’écologie politique entre expertocratie et autolimitation », art. cit., p. 66. [25] Paris, Galilée. [26] Citons entre autres Philippe Van Parijs, Marie-Louise Duboin qui poursuivait l’oeuvre du mouvement abondanciste fondé par Jacques Duboin (cf. leurs contributions respectives in André Gorz, un penseur pour le XXIème siècle, op. cit.), ainsi qu’Alain Caillé et le Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales (MAUSS). [27] Et notamment Carlo Vercellone dont il se sentait le plus proche au sein de cette école de pensée ; c.f. sa contribution : Sortir du capitalisme : le scenario Gorz, sous la direction d’Alain Caillé et Christophe Fourel, Le Bord de l’Eau, novembre 2013. [28] Son ouvrage séminal est : Temps, travail et domination sociale. Une réinterprétation de la théorie critique de Marx, Mille et une nuits, Paris, 2009. [29] Misères du présent …, op. cit., p. 144. [30] Titre de son article publié dans Mouvements, 50, juin 2007, et le texte le plus fouillé sans doute des publications de sa dernière année. Pour un relevé des convergences et divergences avec l’école cognitiviste, cf. Françoise Gollain, « L’apport d’André Gorz au débat sur le capitalisme cognitif », La Revue du MAUSS, 35, 2010, pp. 297-314. ]]>
CAP-NCS <![CDATA[Le cul-de-sac de la guerre]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15309 2015-11-22T02:27:34Z 2015-11-21T17:00:49Z Le massacre à Paris va certainement rester dans nos mémoires. En espérant que cela nous fasse réfléchir sur ce qui se passe dans un monde à la dérive. En espérant aussi que cela ne nous fasse pas oublier les centaines de victimes qui sont tuées chaque jour en Syrie, en Irak, en Palestine, au Yémen et ailleurs. Il faut le dire, les médias les oublient et nous aussi, jusqu’à ce que la photo d’un bébé mort sur la plage vienne nous chercher. La semaine passée, l’ONU a rappelé que plusieurs millions de personnes sont à risque au Yémen dans une guerre atroce qui bloque l’aide humanitaire. Qui en a parlé ?

On ne peut pas minimiser les attentats de Paris, mais pour comprendre ce qui se passe, il faut revenir à certains faits.

Le groupe armé État islamique et les autres groupes dans la mouvance radicale sont des ennemis redoutables des peuples et de la démocratie. Leur « révolution » islamique est une mascarade qui justifie l’injustifiable. Ces groupes visent les féministes, les syndicalistes, les journalistes, les militants de gauche. Ils pratiquent la terreur contre les minorités religieuses et communautaires. Ils sont aux antipodes de toutes les luttes d’émancipation qui existent dans ce vaste « arc des crises » qui traverse l’Asie en passant par le Moyen-Orient jusqu’en Afrique. Et donc, dit simplement, il faut les combattre.

Cependant, on ne peut pas les combattre si on ne comprend pas pourquoi ils sont là. Cela fait plus de 70 ans que les peuples en question luttent pour la liberté dans cet « arc des crises ». Presque toujours, ces élans sont brisés, d’une part parce que les régimes dictatoriaux en place sont solides, d’autre part, parce qu’ils sont appuyés par les grandes puissances qui ont tenté de les instrumentaliser.

De l’utile au monstrueux

Parallèlement, les forces islamistes, autour des Frères musulmans à l’origine, ont été « utiles » pour bloquer l’ascendant des mouvements de libération nationale et la gauche. Le grand « laboratoire » de cette stratégie, si on peut dire, a été l’Afghanistan dans les années 1980, où les factions islamistes ont pu s’imposer avec les armements américains et l’appui des régimes relais dans la région, comme en Arabie saoudite et au Pakistan.

Ce n’est pas une « théorie de la conspiration », car l’analyse des faits mène à cette terrible conclusion : pour s’opposer aux mouvements de libération, les puissances mondiales, dont les États-Unis, se sont retrouvées à générer une force terroriste redoutable. À une autre échelle, c’est aussi ce qu’Israël a fait à l’époque où les mouvements islamistes qui sont devenus Hamas combattaient davantage l’Organisation de la libération de la Palestine plutôt que l’occupation.

Encore là, il faut faire des nuances. Tous les mouvements islamistes ne se sont pas développés de la même manière. Ils ne sont pas autrement des « créatures » fomentées de toutes pièces par les puissances externes, puisqu’ils ont des racines dans ces sociétés. Une des sources importantes de l’islamisme, notamment, est l’idéologie réactionnaire dite wahhabite, associée au régime pétro-monarchique de l’Arabie saoudite.

Encore aujourd’hui, la force du groupe EI et des autres groupes terroristes ne peut s’expliquer sans l’appui immense qui parvient des Saoudiens, mais aussi d’autres régimes réactionnaires dans la région, notamment la Turquie.

François Burgat, un spécialiste français de l’islamisme, qu’on ne peut pas soupçonner d’être complaisant, vient de répéter que les opérations militaires en cours sont non seulement inutiles, mais jettent de surcroît de l’huile sur le feu. Les États-Unis et ses alliés subalternes de l’OTAN (dont le Canada) piétinent dans ce qui a été amorcé il y a 14 ans avec la « guerre sans fin » du président Bush. On a voulu casser des régimes « récalcitrants », pas tellement parce qu’ils étaient dictatoriaux, mais parce qu’ils s’opposaient au rêve d’établir une « pax americana » dans la région. À la place des dictatures comme celles de Saddam Hussein (lui-même appuyé pendant des décennies par les États-Unis), on a mis en place des régimes sans foi ni loi qui ont pratiqué les mêmes prédations et la même terreur, avec l’appui des armées de l’OTAN.

L’opposition dans ces pays s’est levée, mais au lieu d’aller vers des mouvements d’émancipation, elle a été captée par ceux qui étaient les « ennemis des ennemis » des puissances et de leurs alliés locaux comme l’Arabie et la Turquie.

Mettre fin à la politique en cours

Revenons à la question : comment combattre le groupe EI ?

La première chose qu’il faut faire est de mettre fin à la politique en cours. Cela commencerait par de sévères sanctions contre l’Arabie saoudite, la Turquie, Israël et les autres régimes et forces qui briment les droits. Cela inclurait d’appuyer sérieusement les courants démocratiques qui survivent parmi les Kurdes, les Palestiniens et les mouvements d’émancipation en Irak, en Syrie et ailleurs.

Également, cela implique l’arrêt immédiat des interventions militaires et des bombardements, dont le principal impact est de recruter des milliers de combattants islamistes partout dans le monde.

Cela implique d’apporter une aide humanitaire de très grande envergure sur place au lieu de se contenter de l’appui au compte-gouttes qui explique pourquoi des millions de personnes croupissent dans des camps immondes ou prennent la route de l’exil.

Enfin, les États-Unis et leurs alliés subalternes doivent mettre de côté leur rêve de « pax americana », ce qui implique de travailler avec les puissances dites « émergentes », comme la Chine, la Russie, l’Inde et d’autres, pour rétablir un monde multipolaire avec l’ONU au centre et procéder à une démilitarisation sans équivoque dans l’arc des crises.

On se souhaite bonne chance.

 

]]>
CAP-NCS <![CDATA[La médiocratie]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15301 2015-11-20T18:59:49Z 2015-11-20T18:59:49Z Page-Titre_MediocratieRangez ces ouvrages compliqués, les livres comptables feront l’affaire. Ne soyez ni fier, ni spirituel, ni même à l’aise, vous risqueriez de paraître arrogant. Atténuez vos passions, elles font peur. Surtout, aucune « bonne idée », la déchiqueteuse en est pleine. Ce regard perçant qui inquiète, dilatez-le, et décontractez vos lèvres – il faut penser mou et le montrer, parler de son moi en le réduisant à peu de chose : on doit pouvoir vous caser. Les temps ont changé. Il n’y a eu aucune prise de la Bastille, rien de comparable à l’incendie du Reichstag, et l’Aurore n’a encore tiré aucun coup de feu. Pourtant, l’assaut a bel et bien été lancé et couronné de succès : les médiocres ont pris le pouvoir.

La principale compétence d’un médiocre ? Reconnaître un autre médiocre. Ensemble, ils organiseront des grattages de dos et des renvois d’ascenseur pour rendre puissant un clan qui va s’agrandissant, puisqu’ils auront tôt fait d’y attirer leurs semblables. L’important n’est pas tant d’éviter la bêtise que de la parer des images du pouvoir. « Si la bêtise ne ressemblait pas à s’y méprendre au progrès, au talent, à l’espoir ou au perfectionnement, personne ne voudrait être bête », remarquait Robert Musil. Se satisfaire de dissimuler ses carences par une attitude normale, se réclamer du pragmatisme, mais n’être jamais las de perfectionnement, car la médiocratie ne souffre ni les incapables ni les incompétents. Il faut pouvoir faire fonctionner le logiciel, remplir un formulaire sans rechigner, reprendre naturellement à son compte l’expression « hauts standards de qualité en gouvernance de sociétés dans le respect des valeurs d’excellence » et dire bonjour opportunément aux bonnes personnes. Mais, surtout, sans plus.

« Médiocrité » est en français le substantif désignant ce qui est moyen, tout comme « supériorité » et « infériorité » font état de ce qui est supérieur et inférieur. Il n’y a pas de « moyenneté ». Mais la médiocrité désigne le stade moyen en acte plus que la moyenne. Et la médiocratie est conséquemment ce stade moyen hissé au rang d’autorité. Elle fonde un ordre dans lequel la moyenne n’est plus une élaboration abstraite permettant de concevoir synthétiquement un état des choses, mais une norme impérieuse qu’il s’agit d’incarner. Se dire libre dans un tel régime ne sera qu’une façon d’en manifester l’efficace.

La division et l’industrialisation du travail – manuel comme intellectuel – ont largement contribué à l’avènement du pouvoir médiocre. Le perfectionnement de chaque tâche utile à un tout qui échappe à tous a contribué à rendre « experts » des sans-dessein pérorant en flux tendus sur des tronçons de vérité, et à réduire à des exécutants des travailleurs pour qui l’« activité vitale n’est rien sinon que l’unique moyen de subsistance ». Karl Marx l’avait relevé dès 1849, le capital, en réduisant le travail à une force, puis à une unité de mesure abstraite, et enfin à son coût (le salaire correspondant à ce qu’il en faut pour que l’ouvrier régénère sa force), a rendu les travailleurs insensibles à la chose même du travail. Progressivement, ce sont les métiers qui se perdent. On peut confectionner des repas à la chaîne sans même être capable de se faire à manger chez soi, énoncer à des clients par téléphone des directives auxquelles on ne comprend rien soi-même, vendre des livres et journaux qu’on ne lit pour sa part jamais… La fierté du travail bien fait disparaît par conséquent. Marx précise en 1857, dans son Introduction générale à la critique de l’économie politique, que « l’indifférence à l’égard du travail particulier correspond à une forme de société dans laquelle les individus passent avec facilité d’un travail à un autre, et dans laquelle le genre déterminé du travail leur paraît fortuit et par conséquent indifférent. Les moyens d’arriver à ses fins deviennent, dans un tel régime, uniformes. Le travail est alors devenu, non seulement en tant que catégorie, mais dans sa réalité même, un moyen de produire la richesse en général ». Ce « moyen » que s’est donné le capital pour croître, c’est ce travail dévitalisé qui passe également aux yeux du travailleur pour un « unique moyen de subsistance ». Patrons et travailleurs s’entendent au moins là-dessus : le métier est devenu un emploi et lui-même passe unanimement pour « moyen ». Ce n’est là ni un jeu de mots ni une simple coïncidence lexicale, le travail devient un simple « moyen » le jour où on le calibre sous la forme d’un apport strictement « moyen ». La conformité d’un acte à son mode moyen, lorsqu’obligée et universelle, confine toute une société à la trivialité. Le moyen renvoie étymologiquement au milieu, notamment celui de la profession comme lieu du compromis, voire de la compromission, où nulle œuvre n’advient. Cela se révèle insidieux, car le médiocre ne chôme pas, il sait travailler dur. Il en faut des efforts, en effet, pour réaliser une émission de télévision à grand déploiement, remplir une demande de subvention de recherche auprès d’une instance subventionnaire, concevoir des petits pots de yaourt à l’allure aérodynamique ou organiser le contenu rituel d’une rencontre ministérielle avec une délégation d’homologues. Ne se donne pas les moyens qui veut. La perfection technique sera même indispensable pour masquer l’inénarrable paresse intellectuelle qui est en jeu dans autant de professions de foi conformistes. Et cet engagement exigeant dans un travail qui n’est jamais le sien et dans des pensées qui restent toujours commandées fait perdre de vue leur peu d’envergure.

En la matière, on n’arrête pas le progrès. Jadis, le médiocre se trouvait décrit en situation minoritaire. Pour Jean de la Bruyère, il était surtout un être vil qui tirait son épingle du jeu grâce à sa connaissance des ragots et des intrigues en vigueur chez les puissants. « Celse est d’un rang médiocre, mais des grands le souffrent ; il n’est pas savant, il a relation avec des savants ; il a peu de mérite, mais il connaît des gens qui en ont beaucoup ; il n’est pas habile, mais il a une langue qui peut servir de truchement, et des pieds qui peuvent le porter d’un lieu à un autre. » Devenus dominants, les Celse du monde n’auront personne d’autre à imiter qu’eux-mêmes. Le pouvoir, ils le conquièrent progressivement et presque à leur insu. À force de chapeautage, de passe-droits, de complaisance et de collusion, ils coiffent les institutions. Chaque génération aura dénoncé le phénomène en tant qu’il s’amplifie, témoins les carnets du poète Louis Bouilhet cités par son ami Gustave Flaubert : « Ô médiocratie fétide, poésie utilitaire, littérature de pions, bavardages esthétiques, vomissements économiques, produits scrofuleux d’une nation épuisée, je vous exècre de toutes les puissances de mon âme ! Vous n’êtes pas la gangrène, vous êtes l’atrophie ! Vous n’êtes pas le phlegmon rouge et chaud des époques fiévreuses, mais l’abcès froid aux bords pâles, qui descend, comme d’une source, de quelque carie profonde ! » Mais ce sont encore des impostures et infatuations que l’on dénonce, c’est une volonté impuissante à faire grand que l’on démasque. Pas encore un système qui se satisfait du peu et qui prescrit rigoureusement cette satisfaction. Laurence J. Peter et Raymond Hull témoigneront parmi les premiers de ce devenir médiocre à l’échelle de tout un système. Leur thèse développée dans les années d’après-guerre est d’une netteté implacable : les processus systémiques encouragent l’ascension aux postes de pouvoir des acteurs moyennement compétents, écartant à leurs marges les « super compétents » tout comme les parfaits incompétents. Un exemple frappant : dans une institution d’enseignement, on ne voudra pas de la professionnelle qui ne sait pas respecter un horaire et qui ignore tout de sa matière, mais on n’endurera pas davantage la rebelle qui modifiera en profondeur le protocole d’enseignement pour faire passer la classe d’étudiants en difficulté au stade des meilleurs de toute l’école. Le principal reproche qu’on fera à l’intéressée, signalent les auteurs du Principe de Peter, sera certes de déroger aux modalités formelles d’enseignement, mais surtout de susciter « une grave anxiété chez l’enseignant qui, l’année suivante, hériterait d’élèves ayant déjà fait le programme ». On a ainsi créé l’être de « l’analphabète secondaire », selon l’expression d’Hans Magnus Enzensberger, celui que les institutions d’enseignement et de recherche produisent en masse. Ce nouveau sujet, formé sur mesure, se fait fort d’une connaissance utile qui n’enseigne toutefois pas à remettre en cause ses fondements idéologiques. « Il se considère comme informé, sait déchiffrer modes d’emploi, pictogrammes et chèques, et le milieu dans lequel il se meut le protège, comme une cloison étanche, de tout désaveu de sa conscience », résume l’écrivain allemand dans son essai Médiocrité et folie. Le savant médiocre ne pense jamais par lui-même, il délègue son pouvoir de pensée à des instances qui lui dictent ses stratégies aux fins d’avancement professionnel. L’autocensure est de rigueur pour autant qu’il sait la présenter comme une preuve de roublardise.

Depuis, cette tendance à l’exclusion des non-médiocres se voit confirmée régulièrement, mais on le fait aujourd’hui en prenant le parti de la médiocrité. Des psychologues trouvant toute leur place dans des écoles de commerce inversent les rapports de valeur en présentant les formes singulières de compétence comme un surcroît de « maîtrise de soi ». Principale auteure de « The Burden of Responsibility: Interpersonal Costs of High Self-Control » (Le fardeau de la responsabilité : les coûts interpersonnels d’un excès d’autocontrôle), Christy Zhou Koval de la Duke University’s Fuqua School of Business présente les travailleuses et travailleurs qui se trouvent exigeants envers eux-mêmes comme des sujets quasi responsables du fait qu’on finit par abuser d’eux. Il leur revient d’apprendre à restreindre leur activité à un cadre étroit. Leur propension au travail bien fait et au sens large des responsabilités passe désormais pour un problème. Ils dérogent ainsi à leurs objectifs « personnels », soit leur carrière telle que la paramètrent leurs institutions de tutelle.

La médiocratie désigne donc l’ordre médiocre érigé en modèle. En ce sens, le logicien russe Alexandre Zinoviev a décrit les aspects généraux du régime soviétique en des termes qui le font ressembler à nos démocraties libérales. « C’est le plus médiocre qui s’en tire » et « c’est la médiocrité qui paie », constate le personnage du barbouilleur dans Les hauteurs béantes, le roman satirique qu’il a fait paraître clandestinement en 1976. Ses théorèmes : « Je parle de la médiocrité, comme d’une moyenne générale. Et il ne s’agit pas du succès dans le travail, mais du succès social. Ce sont des choses bien différentes. […] Si un établissement se met à fonctionner mieux que les autres, il attire fatalement l’attention. S’il est officiellement confirmé dans ce rôle, il ne met pas longtemps à devenir un trompe-l’œil ou un modèle expérimental-pilote, qui finit à son tour par dégénérer en trompe-l’œil expérimental moyen. » S’ensuit une imitation du travail qui produit une illusion de résultat. La feinte accède au rang de valeur en soi. La médiocratie amène ainsi chacun à subordonner toute délibération à des modèles arbitraires que des autorités promeuvent. Les symptômes aujourd’hui : tel politique expliquant à ses électeurs qu’ils doivent se soumettre aux actionnaires de Wall Street ; telle professeure jugeant « trop théorique et trop scientifique » le travail d’un étudiant excédant les prémisses soulevées dans un « PowerPoint », telle productrice de cinéma insistant pour qu’une célébrité brille dans un documentaire dans lequel elle n’a rien à faire ou encore tel expert débitant sur l’irréfléchie croissance économique afin de se positionner du côté de la « rationalité ». Zinoviev voyait déjà en cela, à son heure, un psychopouvoir dressant les esprits : « L’imitation du travail se contente seulement d’un semblant de résultat, plus exactement d’une possibilité de justifier le temps dépensé ; la vérification et le jugement des résultats sont faits par des personnes qui participent à l’imitation, qui sont liées à elle, qui sont intéressées à sa perpétuation. » Les participants à ce pouvoir affichent un rictus complice. Se croyant les plus malins, ils se satisfont d’adages tels que : il faut jouer le jeu. Ici, le jeu – expression floue s’il en est et en cela convenant à la pensée médiocre – en appelle tantôt à se plier de manière obséquieuse à des règles établies aux seules fi ns d’un positionnement de choix sur l’échiquier social, tantôt à se jouer complaisamment de ces règles dans des collusions multiples qui pervertissent l’intégrité d’un processus, tout en maintenant sauves les apparences. Cette expression naïve étaie la bonne conscience d’acteurs frauduleux. C’est sous le signe de ce mot d’ordre tout sourire que des sociétés pharmaceutiques s’assurent que l’on guérisse à grands frais des cancers de la prostate pourtant voués à ne se développer de manière alarmante que le jour où ceux qui en sont atteints auront 130 ans. C’est sous couvert de « jouer le jeu » que des médecins font subir des interventions dans leur secteur à des patients qui n’en ont nul besoin, puisqu’à chaque prestation, n’est-ce pas, tombe la rétribution prévue par les conventions. C’est aussi tout en clins d’œil que des agents du fisc outillés pour contrer des grands fraudeurs économiques vont préférer s’acharner sur la serveuse aux pourboires non déclarés, que les policiers mettront fin à des enquêtes sitôt que les filatures mènent aux proches du premier ministre, que les journalistes reprendront les termes tendancieux des communiqués de presse que publient les puissants afin de demeurer dans les courants aveugles de mouvements historiques qu’ils ne conçoivent pas. C’est aussi en soumettant à d’intimidants rites initiatiques la recrue du professorat universitaire qu’on fera valoir à ses yeux la prédominance des logiques du marché sur les principes fondateurs d’institutions publiques qu’il s’agit de détourner. Le jeu, c’est transformer les soutiens étatiques à la gestion de garderies à domicile en l’objet d’un véritable business qui n’a cure du sort des enfants. C’est, dans une entreprise, faire suivre un atelier aux nouveaux venus pour leur apprendre ensemble à se tromper mutuellement dans le cadre de leurs relations informelles. C’est jouer sur les ressorts intimes d’un employé en lui disant : « Votre identité est un actif et cet actif nous appartient. » Collectivement, « jouer le jeu » comme jouer à la roulette russe, jouer son va-tout, jouer sa vie, comme si ça ne comptait pas. C’est badin, c’est drôle, c’est pas pour de vrai, on joue, c’est seulement un vaste simulacre qui nous engloutit dans son rire pervers. Ce jeu auquel il faudrait jouer passe toujours, entre deux clins d’œil, pour un manège que l’on dénonce un peu, mais sous l’autorité duquel on se place tout de même. Pourtant, on se garde bien d’en expliciter les règles générales, car ces règles mêlées à leur conjoncture se confondent inexorablement à des stratégies particulières, le plus souvent personnelles, et arbitraires, pour ne pas dire abusives. C’est le règne de la duplicité et de la triche érigé en jeu tacite dans l’esprit de qui se croit habile, au détriment de ceux que celui-ci relègue au rang d’imbéciles. « Jouer le jeu », contrairement à ce que l’expression laisse penser (pour mieux s’abuser soi-même), consiste à ne se soumettre à rien d’étranger à la loi de l’avidité. Il s’agit d’une représentation qui inverse le rapport à l’opportunisme, en le faisant passer pour une nécessité sociale étrangère à soi. L’« expert », auquel se confond aujourd’hui la majorité des universitaires, s’érige bien entendu comme la figure centrale de la médiocratie. Sa pensée n’est jamais tout à fait la sienne, mais celle d’un ordre de raisonnement qui, bien qu’incarné par lui, est mû par des intérêts particuliers. L’expert s’emploie alors à en transfigurer les propositions idéologiques et les sophismes en objets de savoir apparemment purs – cela caractérise sa fonction. Voilà pourquoi on ne peut attendre de lui aucune proposition forte ou originale. Surtout, et c’est ce que lui reproche par-dessus tout Edward Saïd dans les Reith Lectures de la BBC en 1993, ce sophiste contemporain, rétribué pour penser d’une façon certaine, n’est porté par aucune curiosité d’amateur – autrement dit, il n’aime pas ce dont il parle, mais agit dans un cadre strictement fonctionnaliste. « La menace qui pèse le plus lourd sur l’intellectuel de nos jours, en Occident comme sur le reste du monde, ce n’est ni l’université, ni le développement des banlieues, ni l’esprit affreusement commercial du journalisme et de l’édition, mais plutôt une attitude à part entière que j’appellerais le professionnalisme. » La professionnalisation se présente socialement à la manière d’un contrat tacite entre, d’une part, les différents producteurs de savoirs et de discours, et, d’autre part, les détenteurs de capitaux. Les premiers fournissent et formatent sans aucun engagement spirituel les données pratiques ou théoriques dont les seconds ont besoin pour se légitimer. Saïd reconnaît conséquemment chez l’expert les traits distinctifs des médiocres : « faire “comme il faut” selon les règles d’un comportement correct – sans remous ni scandale, dans le cadre des limites admises, en se rendant “vendable” et pardessus tout présentable, apolitique, inexposé et “objectif” ». Le médiocre devient dès lors pour le pouvoir l’être-moyen, celui par lequel il arrive à transmettre ses ordres et à imposer plus fermement son ordre.

Ce fait social mène fatalement la pensée publique à un point de conformisme qui se présente sans surprise comme le milieu, le centre, le moment moyen érigé en programme politique. Il se fait l’objet d’une représentation électorale porté par un vaste parti transversal n’ayant à offrir au public pour toute distinction qu’un ensemble de fétiches que Freud désignait par les termes de « petites différences ». Les symboles plus que les fondements sont en cause dans cette apparence de discorde. Il faut voir comment, dans les milieux de pouvoir, comme les parlements, les palais de justice, les institutions financières, les ministères, les salles de presse ou les laboratoires, des expressions telles que « mesures équilibrées », « juste milieu » ou « compromis » se sont érigées en notions fétiches. Tellement, qu’on n’est plus à même de concevoir quelles positions éloignées de ce centre peuvent encore exister pour qu’on participe, justement, à cette proverbiale mise en équilibre. N’existe socialement d’emblée que la pensée à son stade pré-équilibré. Si sa gestation la prépare déjà dans les paramètres de la moyenne, c’est que l’esprit est structurellement neutralisé par une série de mots centristes, dont celui de « gouvernance », le plus insignifiant d’entre tous, est l’emblème. Ce régime est en réalité dur et mortifère, mais l’extrémisme dont il fait preuve se dissimule sous les parures de la modération, faisant oublier que l’extrémisme a moins à voir avec les limites du spectre politique gauche-droite qu’avec l’intolérance dont on fait preuve à l’endroit de tout ce qui n’est pas soi. N’ont ainsi droit de cité que la fadeur, le gris, l’évidence irréfléchie, le normatif et la reproduction. Sous les auspices de la médiocratie, les poètes se pendent aux confins de leur désarroi appartemental, les scientifiques de passion élaborent des réponses à des questionnements que nul n’entretient, les industriels de génie construisent des temples imaginaires tandis que les grands politiques soliloquent dans des sous-sols d’église. C’est l’ordre politique de l’extrême centre. Ses politiques ne correspondent pas tant à un endroit spécifique de l’axe politique gauche-droite qu’à la suppression de cet axe au profit d’une seule approche prétendant au vrai et à la nécessité logique. On habillera ensuite la manœuvre de mots creux – pis, ce pouvoir usera pour se dire de termes qui précisément trahissent ce qu’il tient en horreur : l’innovation, la participation, le mérite et l’engagement. Puis on évincera les esprits qui ne participent pas à la duplicité, et ce, bien entendu, de manière médiocre, par le déni, le reniement et le ressentiment. Cette violence symbolique est éprouvée.

La médiocratie nous incite de toute part à sommeiller dans la pensée, à considérer comme inévitable ce qui se révèle inacceptable et comme nécessaire ce qui est révoltant. Elle nous idiotifie. Que nous pensions le monde en fonction de variables moyennes est tout à fait compréhensible, que des êtres puissent ressembler à tout point de vue à ces figures moyennes va de soi, qu’il y ait une injonction sourde ordonnant à tous d’incarner à l’identique cette figure moyenne est, par contre, une chose que d’aucuns ne sauraient admettre. Le terme « médiocratie » a perdu le sens de jadis, où il désignait le pouvoir des classes moyennes. Il ne désigne pas tant la domination des médiocres que l’état de domination exercé par les modalités médiocres elles-mêmes, les inscrivant au rang de monnaie du sens et parfois même de clé de survie, au point de soumettre à ses mots creux ceux et celles qui aspirent à mieux et osent prétendre à leur souveraineté.

[…]

 

Perdre l’esprit

La pensée se fait médiocre lorsque ses chercheurs ne se soucient pas de rendre spirituellement pertinentes les propositions qu’ils élaborent. Un autre penseur allemand du début du xxe siècle, Georg Simmel, prédisait un destin tragique aux chercheurs persistant dans cette attitude. C’est comme si, dans son embrigadement économique, la pensée traduisait dans sa pratique les tares de sa propre institution. Il lui faut produire coûte que coûte de la connaissance, peu importe l’écho qu’elle a dans le monde. C’est la théorie qui tend elle-même à devenir inflationniste. L’essai Le concept et la tragédie de la culture témoigne d’un impératif de production tel que l’esprit n’arrive plus à suivre, à se reconnaître, à se dire. La machine s’emballe et ne produit de valeur que pour satisfaire un productivisme d’appareil qui n’a plus rien à voir avec l’acte singulier de penser. D’abord parce que surabondent les éléments objectifs par lesquels la pensée se médiatise, à savoir les livres, les rapports, les œuvres qui elles-mêmes sont composées de théories, de concepts, de données factuelles. Il y a tant à considérer que l’esprit se découvre encombré dans le chemin qui doit le mener à élaborer à son tour une œuvre. Embourbé dans cette marée de productions scientifiques, il risque à son tour de ne rien faire de mieux que d’ajouter au lot un élément supplémentaire qui viendra à son tour accentuer le phénomène. On s’éloigne alors considérablement du processus de connaître, à savoir découvrir sa conscience et ce dont son esprit est capable dans « le bonheur que toute œuvre, grande ou minime, procure à son créateur ». Celui-ci « comporte toujours – outre la libération des tensions internes, la démonstration de la force subjective et le contentement d’avoir rempli une exigence – vraisemblablement quelque satisfaction objective, du simple fait que cette œuvre existe et que l’univers des objets précieux à quelque titre est désormais plus riche de cette pièce-là ». Le processus d’inspiration hégélienne que Simmel traduit n’est plus envisageable. Désormais, la cour est pleine, et engorgée la voie vers la réalisation de la pensée. Le productivisme et son processus d’accumulation en ont eu raison. La multiplication galopante des références obstrue l’esprit dans son travail d’assimilation lente et intime. La médiocrité s’installe alors. Tétanisé devant la montagne de références qui le précède et face à l’infinie petitesse de la question qu’on lui propose de creuser, le chercheur perd l’esprit. Il ne semble plus y avoir de sens à accomplir une œuvre supplémentaire dans le corpus de la culture en méditant ce que les anciens ont réalisé avant soi. Apparaissent plutôt en hordes des gratte-papier se satisfaisant de produire à leur tour du savoir en série, sans se soucier du sens profond que pourrait représenter leur démarche. Un philologue patenté, donné en exemple par Simmel, produira ainsi de la connaissance, massivement et sans perspective aucune.

« La technique philologique par exemple s’est développée d’un côté jusqu’à atteindre une liberté insurpassable et une perfection méthodologique, mais de l’autre, le nombre des objets dont l’étude représente un intérêt véritable pour la culture intellectuelle ne s’accroît pas à la même cadence, ainsi les efforts de la philologie se muent en micrologie, en pédantisme et en travail sur l’inessentiel – comme une méthode qui tourne à vide, une norme objective continuant de fonctionner sur une voie indépendante qui ne rencontre plus celle de la culture comme accomplissement de la vie. Dans beaucoup de domaines scientifiques s’engendre ainsi ce que l’on peut appeler le savoir superflu […]. Cette offre immense de forces jouissant également de faveurs de l’économie, toutes bien disposées, souvent même douées, pour la production intellectuelle, a conduit à l’auto-valorisation de n’importe quel travail scientifique dont la valeur, précisément, relève souvent d’une simple convention, même d’une conjuration de la caste des savants.

La recherche entre alors dans une phase tragique. Plus les institutions produisent, plus il semble impossible d’assimiler cette production aux fins d’une contribution sensée, et ainsi de suite. La production culturelle quitte alors les gonds subjectifs pour se soumettre aux impératifs autonomes de la recherche institutionnalisée.

]]>
CAP-NCS <![CDATA[En finir avec le néolibéralisme]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15291 2015-11-19T20:42:26Z 2015-11-19T20:42:26Z Gérard Duménil est économiste, anciennement directeur de recherche au CNRS. Dominique Lévy est économiste, directeur de recherches au CNRS (PSE, Paris). Ils viennent de publier : La grande bifurcation. En finir avec le néolibéralisme (La Découverte, 2014).

 

Alors que, malgré l’ampleur de la crise, tout semble aujourd’hui verrouillé dans le sens d’un approfondissement du néolibéralisme, la partie ne serait donc pas perdue et définitivement jouée en défaveur du progrès social ? L’Histoire s’ouvrirait encore sur des bifurcations ?

 

Le propre d’une bifurcation, c’est qu’au moins deux routes existent. Une des deux voies est celle de la poursuite des dominations sociales sans partage dont le néolibéralisme a marqué la réaffirmation au début des années 1980. Le livre lutte contre la thèse thatchérienne du « il n’y a pas d’alternative » : une autre voie est ouverte à gauche. Nous n’affirmons évidemment pas qu’un mouvement se dessine aujourd’hui dans cette direction, mais soutenons qu’un ordre social de progrès est possible. Il est à conquérir, ce que suggère le sous-titre. S’il faut éviter l’optimisme béat, il convient aussi de prendre ses distances par rapport à l’argument de l’irréalisme. Considéré du point de vue des premières décennies de l’après-Seconde Guerre mondiale, ce que le néolibéralisme a accompli était difficilement concevable, pourtant « ils » l’ont fait.

 

Plus généralement, il faut se pénétrer de l’idée que le capitalisme néolibéral n’est pas la fin de l’histoire. Le capitalisme continue à se transformer. La principale de ces transformations a été celle de sa structure de classe. Nous défendons la thèse d’une structure tripolaire du capitalisme contemporain : capitalistes, cadres et classes populaires d’ouvriers et d’employés. Le « grand coup » des classes capitalistes dans le néolibéralisme, c’est d’avoir réussi à associer les cadres à l’entreprise de restauration spectaculaire de leurs pouvoirs et revenus. Que les cadres financiers soient entrés dans la danse ne surprendra personne, mais que les cadres techniques et des administrations se soient joints au mouvement est plus étonnant. Même, les cadres des professions intellectuelles et artistiques ont largement emboîté le pas. À la violence des pratiques néolibérales en matière de politiques économiques et de gestion est ainsi venue s’ajouter une grande vague de dévastation idéologique, qui fait apparaître tout projet de « bifurcation » vers d’autres voies comme incongru. Les cadres, en changeant de camp, ont condamné les utopies.

 

Le dernier chapitre du livre, consacré au « politique », ici et maintenant, tourne tout entier autour de l’exigence de la dissolution de cette alliance au sommet des hiérarchies sociales, et du rétablissement d’un compromis « à gauche » entre classes populaires et cadres tels que celui qui avait animé les dynamiques économiques et politiques de l’après-guerre. Aborder cette bifurcation « dans le bon sens », c’est-à-dire vers la gauche, c’est rétablir une telle configuration d’alliance. Mais il s’agit, à l’évidence, d’un premier pas, car les erreurs du compromis de l’après-guerre ne doivent pas être répétées, celles qui ont conduit à la dégénérescence de cet ordre social jusqu’au néolibéralisme, au lieu de son dépassement au-delà des logiques capitalistes – ou ont abouti, dans d’autres contextes, à la fermeture des voies supposées mener au socialisme.

 

Si la « grande bifurcation » définit bien des options alternatives de droite et de gauche, chacune de ses branches possède ses modalités. À droite, le néolibéralisme est aux prises avec ses propres contradictions, dont la crise fut et demeure, aux États-Unis et en Europe, une des manifestations. Se dessinent déjà les traits d’un nouvel ordre social, toujours à droite, où les pouvoirs des cadres des secteurs privés et publics seraient renforcés et le leadership des classes capitalistes entamé. En jouant un peu sur les mots, nous l’appelons « néomanagérialisme ». Les entreprises ne seraient plus pleinement soumises aux critères boursiers, la production serait en partie relocalisée sur les territoires nationaux, les politiques économiques seraient ciblées vers des objectifs visant à interrompre l’érosion de l’hégémonie des vieux centres. Certaines de ces transformations sont déjà amorcées aux États-Unis, tendant vers un « néolibéralisme administré », c’est-à-dire un néolibéralisme qui est de moins en moins libéral, une forme préliminaire de néomanagérialisme. Ces dynamiques interventionnistes et industrialistes n’avaient pas pleinement disparu en Europe, notamment en Allemagne, en dépit des folies de la financiarisation dans des pays comme la France ou l’Espagne ; elles attendent donc d’être ranimées.

 

À gauche non plus, il n’y a pas qu’une modalité. Un renouveau de telles dynamiques serait également confronté à ses contradictions, surtout celles découlant de la nature de cette alliance en tant qu’alliance entre classes – entre classes populaires et cadres – et non alliance entre composantes d’une supposée grande classe de salariés. Dans une telle alliance entre classes distinctes, la pratique de la démocratie est un exercice de haute voltige dans lequel aucun repos de la lutte des classes populaires n’est permis, et cela d’autant plus qu’on souhaite en faire le tremplin d’un saut vers des sociétés de progrès plus avancées.

 

Ce nouveau livre s’inscrit donc bien dans la continuité de vos précédents travaux, où se mêlent une problématique marxiste relative aux dynamiques historiques et structures de classe, et l’analyse concrète des mécanismes économiques. Les deux premiers chapitres, de portée plus « théorique-historique », définissent les grandes lignes de cette problématique. Pouvez-vous en rappeler les traits principaux ? Y a-t-il du nouveau ?

 

Nous aimons nous décrire l’usage que nous faisons de l’analyse marxiste comme « fondamentaliste et révisionniste » ! Côté fondamentalisme et du point de vue de l’histoire, nous continuons à concevoir l’histoire des sociétés humaines en termes de succession de modes de production – une séquence bel et bien liée à la dynamique des forces productives –, et nous tenons ferme à la conception des luttes de classe comme moteur des dynamiques historiques. Nous mettons l’accent sur le processus de « socialisation » de la production – l’acquisition de caractères « collectifs » –, cette notion permettant de penser la poursuite de la transformation des rapports de production au sein du capitalisme, donc pas seulement comme expression du passage d’un mode de production à l’autre. Nous n’y voyons pas une « révision » mais une « explicitation », car la notion traverse Le Capital. Dans ce champ historique, notre révisionnisme tient principalement à la considération de la structure de classe tripolaire qu’on a évoquée et au dépassement possible du capitalisme dans un nouveau mode de production que nous appelons le « cadrisme ». Au plan des mécanismes économiques, il s’agit moins de « réviser » que de « prolonger » car Marx a fait beaucoup mais il existe des domaines sur lesquels il n’a pas pu conclure, par exemple celui de la théorie de la crise – faute de données et d’outils théoriques, notamment formels. Et surtout, le capitalisme a continué à se métamorphoser ; et quelques écoles hétérodoxes ont apporté des contributions, comme le keynésianisme.

 

Par rapport à nos travaux passés, notamment The Crisis of Neoliberalism, nous maintenons notre thèse fondamentale de la nature de classe du néolibéralisme – que nous avons mise en avant au milieu des années 1990 – comme le rétablissement des pouvoirs et revenus des classes capitalistes. C’était une interprétation entièrement neuve à l’époque, devenue aujourd’hui presque banale à gauche, quoique souvent formulée dans un vocabulaire évitant la référence choquante à des « classes » ou continuant à confondre le néolibéralisme – un ordre social – avec l’idéologie néolibérale, ou avec le capitalisme en général. Dans ce livre, nous poursuivons l’approfondissement de l’aspect, plus récent dans nos analyses, concernant le rôle des cadres dans ces transformations sociales et économiques.

 

Du vraiment nouveau ? Ces deux chapitres réunissent des analyses que nous avons données dans des numéros récents d’Actuel Marx. Les pièces du puzzle se mettent graduellement en place. Des notions nouvelles surgissent, notamment celle d’un État « bipolaire », réunissant un « centre politique institutionnel » et un « centre économique institutionnel ». Mais surtout le livre tente une présentation plus cohérente de ce qui en définit le titre : « la grande bifurcation ». Là également, fondamentalisme et révisionnisme se mêlent étroitement, selon une perspective qu’on pourrait qualifier de « déterminisme historique relatif », car nous pensons qu’il ne faut pas renoncer à l’identification d’un « sens de l’histoire » mais qu’il faut le concevoir comme davantage soumis aux luttes de classe que Marx le pensait – une question de degré, à notre avis. C’est précisément le sens de la notion de bifurcation : un chemin assez bien tracé mais s’ouvrant sur plusieurs voies alternatives.

 

Pouvez-vous nous rappeler, plus précisément, quelle est, selon vous, la spécificité du néolibéralisme au regard de ce que fut l’ordre social qui l’a précédé ou de ceux qui pourraient le suivre ?

 

Il faut sans doute redire ici que, par « ordre social », nous entendons la configuration des rapports de domination et alliances entre les différentes classes dans une période déterminée. Par exemple, l’ordre social caractéristique des sociétés des vieux centres dans les premières décennies de l’après-guerre se caractérisait par l’alliance entre les classes populaires et les classes de cadres, dans une situation où les classes capitalistes – surtout leurs fractions supérieures – voyaient leurs pouvoirs et revenus sensiblement limités. En prenant la notion dans un sens étendu, on peut parler de « social-démocratie », loin de l’usage qui en est présentement fait pour parler du gouvernement français actuel. Cet ordre social s’est mis en place après la crise de 1929 et la Seconde Guerre mondiale, dans la continuité directe du mouvement ouvrier, comme en Suède ou en France, ou dans des circonstances fortement influencées par la force ascendante de ce projet de transformation graduelle du capitalisme, souvent qualifié péjorativement de « réformiste ». Ces transformations ont perdu graduellement de leur radicalité, mais les traits caractéristiques de ces décennies apparaissent avec particulièrement de netteté quand on les compare aux trente années de néolibéralisme qui ont suivi la dislocation de cet ordre social.

 

Le livre rappelle ces contrastes quant aux mécanismes qui gouvernent les dynamiques sociales mais aussi telles qu’elles ressortent de l’examen des données historiques. La première des caractéristiques de l’après-guerre, la plus connue, fut une forme de progrès social, dans laquelle se conjuguaient l’élévation des niveaux de vie pour la plus grande partie de la population, les avancées de la protection sociale et des services publics, l’éducation et la culture. Mais il ne faut pas cacher les aspects négatifs concernant l’environnement dans le contexte du productivisme qui prévalait alors, sans parler de l’impérialisme tout aussi caractéristique de cette période que d’époques antérieures. Ce nouveau cours des événements fut porté par les luttes des classes populaires dont résultait une démocratie – toujours de classe, mais qui faisait sa place à des partis et organisations porteurs de certains intérêts des classes populaires. Les gestions avaient d’autres objectifs que la maximisation des cours boursiers : le « progrès » technique, la croissance, etc. Les politiques économiques visaient des cibles similaires. Les données révèlent une diminution considérable des inégalités de revenu, un niveau relativement faible des revenus de la propriété, des économies encore tournées vers les territoires nationaux, et surtout un investissement productif important et une croissance soutenue.

 

Tout bascula avec l’imposition du nouvel ordre social néolibéral. La remontée soudaine des inégalités se manifesta dans l’augmentation des revenus du capital – intérêts et dividendes –, la hausse rapide des salaires les plus élevés, et la stagnation des pouvoirs d’achat pour la grande majorité des autres salariés. Les taux d’investissement et de croissance des pays du centre diminuèrent graduellement et un sous-emploi chronique, plus ou moins dissimulé, s’imposa au sein d’économies de plus en plus ouvertes au commerce international et où les flux d’investissements directs à l’étranger ne cessaient de s’accroître. Non seulement les capitaux quittaient les métropoles, mais les grandes sociétés par actions employaient leurs profits et leurs emprunts au rachat de leurs propres actions en vue de faire flamber les cours boursiers ou d’empêcher leur baisse. Les déficits du commerce extérieur s’accroissaient ; les endettements explosaient. Dans tous ces domaines, d’importantes différences apparaissaient évidemment entre pays, sans parler des distances conservées ou prises avec le processus de néolibéralisation par certaines régions du monde, comme la Chine, la Corée, l’Amérique latine – tout en restant parties prenantes de la mondialisation néolibérale.

 

Vous définissez la configuration emblématique du néolibéralisme, comme « néolibéralisme anglo-saxon », « un modèle, un empire » dit le titre du chapitre. De quoi s’agit-il ?

 

Il faut préciser ici la caractérisation du néolibéralisme donnée précédemment. Cet ordre social se définit par la domination des fractions supérieures des classes capitalistes, en alliance avec les cadres des secteurs publics et privés. Cette alliance est évidemment d’autant plus forte qu’on s’approche des sommets des hiérarchies ; elle s’exerce à l’encontre des classes populaires. Dans cette alliance, la question du leadership est importante. Typiquement, dans le néolibéralisme, ce leadership est exercé par les fractions supérieures des classes capitalistes. Celles-ci dominent et on peut, sans trop simplifier, affirmer que les cadres gèrent (dans les entreprises) et gouvernent (dans les institutions étatiques et paraétatiques) en fonction des intérêts des classes capitalistes, sachant que leurs propres intérêts sont devenus convergents. À cela, il faut ajouter que ce pouvoir capitaliste s’exerce par l’intermédiaire des institutions financières, les piliers de cet ordre social. La propriété du capital est organisée en « réseaux », en ce sens qu’elle se concentre dans un système d’institutions financières qui se possèdent largement mutuellement par la détention réciproque d’actions, et qui possèdent une très importante fraction des sociétés non financières. Le contact s’établit entre ce grand réseau et les hauts gestionnaires au sein des assemblées d’actionnaires et des conseils d’administration. Dans nos sociétés, ces institutions forment un véritable gouvernement parallèle, le « centre économique institutionnel », d’ailleurs étroitement lié aux instances politiques au sens traditionnel, dans des relations informelles et moyennant le passage de certains individus d’un de ces centres à l’autre.

 

Afin de mieux rendre compte de ces configurations, nous avons défini le concept de Finance. Par cela, nous entendons : les fractions supérieures des classes capitalistes et ce qu’on peut qualifier comme étant « leurs » institutions financières – non seulement les institutions qui font partie de ce réseau de la propriété, mais aussi les banques, fonds spéculatifs (hedge funds), fonds mutuels ou de retraite, gestionnaires de portefeuilles, etc., jusqu’aux banques centrales ou au FMI.

 

La forme la plus élaborée du néolibéralisme est propre au monde anglo-saxon, États-Unis et Royaume-Uni. Sa caractéristique majeure est la très forte domination des classes capitalistes. Elle revêt des formes institutionnelles très précises. Les représentants des sociétés financières font face aux gestionnaires des sociétés non financières pour y imposer les règles du gouvernement d’entreprise néolibéral, à savoir : tout pour les marchés financiers (la maximisation des cours de bourse). Les agents de ce qui est désigné comme un « activisme actionnarial » sont une minorité de fonds spéculatifs très puissants, que le Wall Street Journal désigne comme les « ogres des conseils d’administration ».

 

Que faudrait-il faire alors pour renouer avec l’amélioration du sort du plus grand nombre ? En quoi l’espace national est-il insuffisant pour cela ? En quoi apporte-t-il au contraire un levier pour un nouveau compromis de classe au niveau européen ? Ou bien l’échelon national est-il simplement non pertinent ?

 

En Europe, les discussions au sein des différentes composantes de la gauche radicale ont tendance à porter sur le retour au protectionnisme, l’unité européenne et la sortie éventuelle de l’euro. Toutes ces questions sont évidemment posées. Le livre tend à mettre l’accent sur deux types de considérations qu’on peut évoquer ici. Elles se situent respectivement aux plans économique et politique.

 

Au plan économique, nous insistons sur le caractère primordial de la question de la propriété et de la gestion. Le livre tente de donner un visage aux réseaux de la grande propriété et de la haute gestion. Aucun changement sérieux n’est, à notre avis, envisageable sans une reprise en main musclée et la reconfiguration de ces structures de décision. Toute politique protectionniste ou de restriction à la mobilité des capitaux entrerait directement en conflit avec ces centres où se prennent les grandes décisions. Il en irait ainsi au plan européen comme à celui d’un pays particulier qui se serait isolé des structures européennes. Ces difficultés sont bien connues et portent le nom de « la question du pouvoir ». Elle concerne tout autant le « centre politique institutionnel » que le « centre économique institutionnel ». Tant que ne sera pas brisée l’alliance au sommet entre propriétaires et hauts gestionnaires, tant que les seconds partageront le pouvoir avec les premiers, aucune politique alternative ne pourra être menée par aucun gouvernement de gauche. Le premier enjeu est donc de briser cette alliance et de définir de nouvelles règles, ce qui peut être fait par la loi. Il s’agit d’interdire, dans les conseils d’administration, les positions dominantes des représentants des sociétés financières et les pratiques des fonds spéculatifs visant à soumettre l’action des gestionnaires des entreprises aux intérêts de la Finance. La loi devrait également prohiber l’indexation des rémunérations des dirigeants sur les performances boursières, ou les pratiques de rachat par les entreprises de leurs propres actions. On peut évidemment pronostiquer le départ des grands actionnaires dont les pouvoirs et intérêts se verraient compromis, ce qui serait un bon débarras. Il appartiendrait alors aux sociétés de se racheter mutuellement, renouant ainsi avec les pratiques de l’après-guerre. L’État pourrait s’impliquer également dans certains cas – jusqu’à la nationalisation, surtout dans les secteurs financiers de pays comme la France. Cette fuite des grands actionnaires permettrait la mise en œuvre de nouvelles gestions tournées vers l’investissement sur le territoire national à partir des profits conservés et du crédit.

 

Une telle transformation au sommet serait un préalable indispensable à la conduite de nouvelles politiques en matière de production, d’investissement, de changement technique, d’emploi, de préservation de l’environnement, des politiques qui sont toutes incompatibles avec les structures de pouvoir actuelles. Si les mondialisations économique, culturelle et politique doivent rester un objectif, il faut mettre le plus vite possible un terme à la mondialisation néolibérale, immédiate et brutale, dont l’objectif est de placer tous les travailleurs du monde en concurrence au bénéfice des nantis. Il n’y a rien de sacré dans le libre-échange ou la libre mobilité des capitaux. Les pays moins avancés ont droit au développement, et les classes populaires des pays des vieux centres doivent œuvrer à la préservation des acquis de leurs conquêtes aux plans sociaux, économiques, politiques et culturels. Ils ont également vocation à l’exemple en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Un gouvernement de gauche devrait donc œuvrer à l’établissement d’accords entre pays ou régions du monde dans la poursuite des intérêts réciproques et témoignant de la solidarité des plus avancés, ce qui ne se fait pas à l’OMC.

 

La dimension des relations internationales est ici cruciale. Le livre soutient la thèse des effets socialement destructeurs qu’ont eus les visées hégémoniques des États-Unis dans l’après-guerre vis-à-vis des dynamiques de progrès. De ce point de vue, rien n’a vraiment changé. À nos yeux, un projet actuel de rénovation politique, par l’affrontement majeur avec la Finance mondiale, en particulier états-unienne, et le bouleversement qu’il implique au sein de la mondialisation néolibérale, n’est pas à la portée d’un pays européen particulier. Il suppose des institutions financières fortes, reprises en main, et une monnaie également forte, pas au sens d’un taux de change élevé mais concernant sa capacité à s’imposer dans les transactions financières mondiales (face aux « marchés » de la Finance mondiale, surtout anglo-saxonne). La dislocation de la zone euro ou la sortie de certains pays jouant la carte de l’isolement serait désastreuse. Les dévaluations qu’elle permettrait auraient des effets positifs modérés pour les sociétés exportatrices qui compenseraient peu les inconvénients : hausse du prix des importations, revalorisation des dettes externes et effritement ou dislocation du projet européen. La résolution de la crise des pays d’Europe où elle est la plus sévère, passe par des politiques macroéconomiques, industrielles et financières très fortes, contraires aux principes néolibéraux ou néomanagériaux.

 

Au plan politique, la tâche à accomplir est triple. En premier lieu, chacune des deux classes qui forment l’alliance doit trouver des formes d’organisation et d’action efficaces et démocratiques. L’action des classes populaires doit être supportée par l’activité – l’« activisme » pourrait-on dire – de ses organisations (partis, syndicats et associations) au-delà de leurs divisions internes. La question de la démocratie interne des classes de cadres et de la cohérence de leurs actions se pose aussi, car elles sont fractionnées – cadres du privé et du public, cadres techniques et financiers ou cadres des professions intellectuelles – et leurs intérêts divergent dans une certaine mesure. En deuxième lieu, les deux classes doivent trouver les formes d’une coopération nécessairement, également, conflictuelle. Il faut être aux commandes dans les instances parlementaires, dans les gouvernements, ainsi que dans les institutions para-gouvernementales, comme les banques centrales ou les instances centrales européennes, et il faut l’être sur des programmes conjoints. Sur ce terrain, la simple évocation de la nature de la nouvelle alliance entre classes populaires et classes de cadres souligne la difficulté de l’exercice d’un pouvoir partagé – un « compromis » – interclasse. En troisième lieu, les classes populaires (et les cadres subalternes) doivent mettre en marche, sans différer, la grande dynamique du dépassement de l’alliance par le haut, c’est-à-dire par un progrès constant de l’initiative populaire. Cela suppose l’implication graduelle de plus larges secteurs de la population dans les processus décisionnels aux plans local et central. Les leçons du précédent de l’après-guerre sont ici d’importance primordiale : il s’agit d’interdire la dégénérescence du compromis en amorçant la dynamique d’un tel dépassement.

 

L’idée est largement répandue que les divisions et hétérogénéités, tant économiques que politiques, qui traversent l’Europe, condamnent tout projet de changement politique radical, quand bien même prendrait-il forme dans un pays. Il faut refuser vigoureusement cet argument. Si une alternative de vraie gauche se dessinait dans un grand pays européen, débouchant sur la revendication d’une révision des traités européens à l’opposé des directions dans lesquelles ils sont constamment réécrits, on pourrait pronostiquer un puissant réveil des luttes dans de nombreux pays. L’existence des « autres » n’est qu’un prétexte aux passivités nationales.

 

]]>
CAP-NCS <![CDATA[Les nouvelles des NCS]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15277 2015-11-19T02:16:57Z 2015-11-18T21:57:44Z NCS14_couvertureLa décroissance passe le CAP

 

 

 

 

Un lancement du numéro sur la décroissance a eu lieu à Montréal au Bar « les Pas Sages » le 5 octobre, avec de bonnes discussions animées par Yves-Marie Abraham, Andrea Levy, Louis Marion et l’éminent professeur Rodolphe de Koninck. Deux autres lancements auront lieu à Gatineau et à Ottawa le 24 novembre. Merci aux responsables de ce numéro, notamment Andréa et Louis, et Yves-Marie Abraham.


 

PROCHAINE ASSEMBLÉE DES NCS

La prochaine assemblée aura lieu le jeudi 10 décembre à 19 h, au lieu habituel (CSN). À l’ordre du jour :

  • Où en sommes-nous avec l’automne « chaud »? Quels ont été les points forts des mobilisations? Et les points faibles? Que faire en cas de lois spéciales? À quoi s’attendre du côté du gouvernement Couillard?Première ébauche du projet de l’université populaire de 2016.
  • Première ébauche du projet de l’université populaire de 2016.
  • Les universités populaires des NCS en région.
  • Propositions de réorganisation pour la revue et prochains numéros des NCS.
  • Acceptation de nouveaux membres.

Ayez la gentillesse de nous prévenir si vous ne pouvez pas participer pour ne pas retarder la réunion. Envoyez un message à Édouard : edouardlavalliere@yahoo.fr

Les Comités

Réunion du comité d’organisation de l’université populaire 2016

Une rencontre a « débroussaillé » le projet de la prochaine université populaire des NS. Sur quelques thèmes voulons-nous travailler ? Avec qui ? Et de quelle manière, tenant compte du contexte (l’université aura lieu dans le cadre du Forum social mondial), pourrons-nous atteindre nos objectifs d’éducation populaire et d’élaboration des stratégies? La rencontre a eu lieu le jeudi 5 novembre. Un rapport sera fait à la prochaine assemblée le 10 décembre.

Réunion du comité de rédaction permanent

Ce comité de rédaction permanent a deux fonctions très importantes :

  • Superviser la production de chaque numéro (finalisation des manuscrits, édition, mise en page, impression, diffusion, etc.) : bref, tout le travail pour mettre la revue en forme!
  • Penser et repenser la formule, l’améliorer, éventuellement innover, pour rendre les NCS plus attrayants et plus utiles.
  • Chaque année, le comité se réunit pour un « brainstorming » global pour discuter :
  • Des éléments de bilan (ce que nous avons fait et ce que nous n’avons pas fait).
  • Des éléments de perspectives, incluant des changements, des innovations, etc.

Vous voulez connaître les détails, vendredi 13 novembre, à 18 h. Tous les membres des NCS sont invités. Pour plus d’information concernant l’ordre du jour et le lieu, contactez Flavie Achard : fachard@sympatico.ca

Prochains numéros en marche

Plusieurs numéros prévus à partir de 2017 sont en production; si cela vous intéresse d’y participer, contactez Flavie :

  • La démocratie (est-ce que le socialisme et la démocratie sont solubles sachant que le capitalisme et la démocratie ne le sont pas vraiment !) (coordonné par Michel Roche et Stéphane Chalifour)
  • Les enjeux du mouvement syndical (coordonné par Hubert Forcier)
  • La gauche et la question amérindienne (coordonné par Geneviève Beaudet et Julien Vadeboncoeur
  • Les enjeux du mouvement communautaire (l’équipe est en formation).

Mini dossier : que faire après Harper ?

Stop_Harper

Justin et la démocratie « people »  

Jonathan Durand Folco

On peut se le dire sans hésiter avec la défaite des conservateurs : bon débarras! L’attitude austère et autocratique du gouvernement Harper, caractérisée par le mépris de l’opposition parlementaire, des revendications de la société civile et des journalistes, fait maintenant place à un nouveau régime de l’hyperprésence, de l’enflure médiatique et d’un discours empathique. Du populisme conservateur, on passe à la « peopleisation » et la « positive politics ». Pour remédier à la « crise de la représentation » et à la perte de confiance envers les élus, Trudeau propose la légitimité de proximité qui converge avec l’obsession des médias sur les vedettes et leur vie privée. On réduit la distance entre la loi, les situations particulières, les représentants et les gens ordinaires. Bien qu’ancienne, cette logique atteint maintenant un paroxysme. Au lieu d’une démocratie participative et délibérative, on a un rapprochement physique et empathique visant à combler symboliquement les attentes déçues de la population. Quelques questions pour nous : Faut-il battre Justin à son propre jeu, en redoublant d’ingéniosité pour augmenter la popularité d’une vedette concurrente qui saura séduire les électeurs en vue du prochain scrutin? Devons-nous plutôt miser sur une revalorisation d’idéaux politiques bien établis pour opposer à une forme vide un contenu plus substantiel, quitte à redoubler d’efforts pour convaincre les indécis de la pertinence d’un projet alternatif basé sur la gauche ou l’indépendance? Et si le problème n’était pas tant une affaire d’idéologie ou de programme, mais bien une question de façons de faire, de manières d’agir au-delà du cadre électoral? Comment garder le sens même de l’action politique et de la démocratie?

La fin de la question nationale ? Pas vraiment

Michel Roche

Les porte-paroles fédéralistes interprètent les résultats des dernières élections comme un autre clou dans le cercueil du projet indépendantiste. Même si les résultats du Bloc interdisent d’avancer que la libération nationale progresse inexorablement, il faut éviter de conclure trop vite. De même, l’élection de 40 députés libéraux au Québec n’autorise aucunement à parler de vague rouge. Il existe 14 circonscriptions anglophones et allophones acquises depuis longtemps au PLC, pour des raisons évidemment liées à la question nationale. Sur les 26 restantes, 9 ont permis au candidat libéral de se faufiler avec moins de 35 % des voix. Cette mise au point vaut pour les autres partis : la moitié (8/16) des néodémocrates ont obtenu 35 % ou moins, comme 70 % des bloquistes et 50 % des conservateurs. Au total, dans 30 des 78 circonscriptions – toutes francophones –, les députés ont été élus avec 35 % des voix ou moins. Tout cela illustre bien les distorsions schizophréniques d’un système électoral qui force plusieurs électeurs et électrices à « voter stratégique » plutôt qu’en fonction de leurs convictions les plus profondes. Selon un récent sondage [Le Devoir, 28‑10-2015], 36 % des Québécois répondraient OUI à une question calquée sur celle qui a été posée pour le référendum écossais. Pourtant, quelques jours plus tôt, le Bloc québécois obtenait à peine plus de la moitié de ce pourcentage. La volonté de se débarrasser du gouvernement Harper a certes joué un rôle important dans la dispersion du vote indépendantiste dont on peut présumer qu’elle a surtout servi le NPD. Mais cette explication ne suffit pas. Le déclin du Bloc se constate depuis plusieurs élections, ce qui est lié au report répété d’une consultation populaire sur l’avenir du Québec de la part du PQ. En l’absence d’affrontement sur le statut du Québec, une part croissante de l’électorat se détourne de la question nationale au profit d’autres enjeux (politiques sociales, questions environnementales, politique étrangère, problèmes de démocratie, etc.). Si la question nationale redevient un enjeu immédiat, le Bloc reprendra son envol et pourrait même s’enrichir du passage dans ses rangs de députés du NPD. Autrement, il disparaîtra. Par ailleurs, la situation pourrait évoluer en fonction des politiques du gouvernement Trudeau. À ce sujet, il est assez facile de prévoir que ce dernier demeurera imperméable à toute idée de « réforme » de la constitution, d’autant plus que le gouvernement Couillard ne risque pas de le faire bouger. Le blocage anti-Québec à Ottawa et l’offensive tous azimuts de Québec contre les institutions et mesures progressistes acquises de haute lutte pourraient faire converger à nouveau le « social » et le « national ». Il faut l’espérer.

Se préparer aux prochaines batailles

David Bush et Doug Nesbitt

La situation politique crée depuis la défaite de Harper des opportunités pour la gauche et le mouvement syndical au Canada dit anglais. Voici quelques pistes pour la mobilisation et l’organisation à la base qui nous proviennent de nos amis torontois, les syndicalistes Bush et Nesbitt

Sauver les Postes!

Les Libéraux ont promis de mettre un terme, temporairement, au démantèlement des postes, sans s’engager à long terme. De notre part, il faut développer un mouvement populaire pour le maintien du service postal. Peut-on penser à occuper certains bureaux de députés libéraux pour leur rappeler le message? Tout le mouvement syndical doit se s’impliquer, car une défaite des postiers serait un coup très dur contre tout le monde.

Contre les législations antisyndicales (lois C-377 et C525)

D’ici quelques semaines, les syndicats tiennent des congrès provinciaux en Ontario, en Saskatchewan et en Nouvelle-Écosse : quelle belle occasion pour confronter le nouveau gouvernement et rappeler aux élus du PLC qu’ils avaient promis de revoir ces lois.

Le salaire minimum à 15 $

Durant la campagne, Trudeau n’a rien dit sur la nécessité de relever le salaire minimum pour des centaines de milliers de bas salariés, ce à quoi s’opposent mordicus ses amis au sein des gouvernements provinciaux. Il faut relancer le débat sur la question de l’inégalité dans ce pays.

Le Partenariat Trans-Pacifique

Le nouveau gouvernement, dans la lignée d’un PLC pro « libre »-échange, est favorable à ce projet négocié par Harper. Le PTP va durement affecter certains secteurs (l’automobile et l’agriculture) et renforcera les capacités des multinationales pour contrôler davantage les droits d’auteurs, les brevets et l’internet. Le PTP doit être contesté dans la rue!

Changements climatiques

La plateforme libérale est claire : en faveur du pétrole sable et de son exportation via les pipelines! Face à la prochaine conférence COP-21, Trudeau n’a pris aucun engagement.  Il faut lutter pour une économie sans carbone.

La gauche face au NPD

Richard Fidler

Au Québec, le vote pour le NPD est passé de 43 % en 2011 à 25,4 % le 19 octobre dernier, d’où les 16 sièges gagnés. En %, le vote pour le NPD au Québec est aussi important que celui obtenu en Colombie-Britannique et plus important que partout ailleurs au Canada. Il faut également observer que les principales pertes du NPD au Québec l’ont été dans les comtés où le vote non francophone a été le plus important, majoritairement pour le Parti libéral. Selon des calculs approximatifs, le NPD a reçu l’appui de 30 % des francophones. Au total donc, on peut donc dire que le NPD possède une solide base au Québec. Pour sa part, le Bloc Québécois a démontré, dans le sillon du débat sur le niqab, qu’il ne peut plus prétendre être un parti progressiste. D’ailleurs cette année, aucune centrale syndicale ne l’a endossé, préférant appeler à un vote « stratégique » pour renverser Harper (en pratique, la FTQ a appelé à voter pour le NPD dans les comtés qui n’étaient pas aux mains des conservateurs). De l’autre côté, le NPD a des points faibles : peu de membres notamment. D’autre part, du fait que Mulcair reste à peu près le seul à prendre la parole, l’identification du parti au chef est problématique, du fait de son hostilité à la souveraineté et aux droits imposant la prédominance de la langue française. Par ailleurs, on ne sait pas si la menace évoquée par Mulcair avant l’élection concernant la mise en place d’un NPD provincial sera réalisée. Quelles sont les options donc pour la gauche?  Des militant-es affirment la nécessité de « construire une alternative politique à la gauche du NPD, capable de présenter à la majorité populaire dans l’État canadien un autre projet de société permettant de porter sur le terrain politique  les luttes populaires, contre l’austérité, la crise écologique,» (voir les textes publiés sur Presse-toi à gauche). Le débat continue (voir à ce sujet mes contributions sur mon blogue, Life on the Left).

L’ère de l’absurde

Benoît Renaud

Tout comme l’élection de PKP à la tête du PQ démontrait l’absurdité de la doctrine affirmant que l’indépendance n’est « ni à gauche, ni à droite », l’arrivée de Tom Mulcair comme chef du NPD constituait une illustration extrême de la stratégie des dirigeants de ce parti consistant à viser le centre de l’échiquier politique pour prendre la place des libéraux. Mulcair incarne sans équivoque ce nationalisme canadien modérément progressiste qui constitue le centre mou du paysage politique. D’un côté comme de l’autre, la perte des points de repère qui définissaient des projets politiques substantiels (libération nationale ou justice sociale) a créé un énorme espace que vient de combler, au niveau fédéral, un PLC renouvelé qui a osé faire campagne contre l’austérité.

Certes, l’acceptation soudaine des déficits par les libéraux (tant lors des récentes élections ontariennes que pour celle du 19 octobre) n’est que de la poudre aux yeux visant à faire oublier leurs politiques passées de compressions budgétaires et de privatisations comme leur engagement historique en faveur des grandes entreprises et des plus riches. Toutefois, en pratique, la perception (bien avant l’incident du niqab) est pour le moment à l’effet que le NPD a été « dépassé sur sa gauche ». La position mi oléoduc, mi bélugas du NPD à propos d’Énergie-Est a nourri les premières semaines de la campagne du Bloc. Puis, les coups combinés des conservateurs et du Bloc, tablant sur le rejet instinctif que provoque un bout de tissus exotique dans une partie de la population, ont fini de dégonfler le ballon orange. Tout au long de la campagne, comme le montre bien l’analyse des sondages, les appuis aux libéraux ont augmenté, pendant que ceux du NPD déclinaient et que les conservateurs d’accrochaient à leur base traditionnelle.

À côté d’un NPD au discours vide de sens, Trudeau a donné l’occasion aux nationalistes canadiens ordinaires et apolitiques de choisir la copie (génétique) plutôt que la copie (carbone, sur papier orange). Son gouvernement aux contours flous donne l’occasion à toutes les organisations d’essayer d’avoir une emprise sur un caucus perméable. Le contraste avec la bêtise droitière des conservateurs est sans doute une amélioration, mais la classe capitaliste canadienne sait qu’elle peut compter sur les libéraux pour ce qui importe vraiment, c’est-à-dire préserver leur capacité à accumuler du capital en pillant les ressources et en pressant le citron de l’exploitation. N’oublions pas que les libéraux ont appuyé sur presque tous les conservateurs, en les critiquant de temps en temps et encore, du bout des lèvres. Ils ont même critiqué le régime Harper pour avoir trop peu dépensé dans l’équipement militaire!  S’il y a un antidote à la politique-spectacle de Trudeau, cela ne viendra pas d’un renouveau du PQ-BQ ou du NPD. Le retour du réel dans la vie politique va devoir passer par les luttes et la dynamique des mouvements populaires. C’est de là qu’est sorti Québec solidaire et dans le reste du Canada, de plus en plus de militantes et de militants constatent qu’un nouveau départ est nécessaire. La convergence entre ces forces fragmentaires devra se faire contre l’État et non pour sa sauvegarde, sur une base anticoloniale et de solidarité internationale.

ESPACE REFLEXION

Que sait-on de la crise qui vient ?

Par Michel Husson

Depuis quelques mois, les pronostics alarmistes se multiplient. En effet, la croissance mondiale ralentit, principalement dans les pays émergents. Ce phénomène s’autoalimente avec la baisse du prix des matières premières et se transmet aux pays avancés. Le commerce international ralentit lui aussi, au même rythme que le PIB mondial, comme si la mondialisation productive avait atteint un plafond. Du côté de la « sphère financière », les politiques monétaires accommodantes ne réussissent pas à mordre sur l’activité réelle et nourrissent l’inquiétude des marchés financiers qui ont déjà conduit à des crises de paiement dans les pays émergents dont ils se retirent brutalement. Bref, « l’incertitude et des forces complexes pèsent sur la croissance mondiale », pour reprendre la formule du FMI. La gestion de la crise, dont nous ne sommes pas vraiment sortis, est menée selon deux principes essentiels : ne pas solder les comptes (les « séquelles ») et reconstituer le modèle néolibéral d’avant-crise, en cherchant à en contrôler les effets les plus délétères. Il s’agit en pratique de garantir les droits acquis par le « 1 % » et la liberté d’action des banques et des multinationales, mais il n’est pas possible de revenir au modèle d’avant-crise. Le trait le plus important et le plus lourd de conséquences est sans doute l’incapacité de reconstituer la « Chinamérique », autrement dit l’axe qui structurait l’économie mondiale avant la crise. La Chine est entrée dans une phase de transition, certes difficile, vers un modèle de croissance centré sur la demande intérieure, et les États-Unis ont pu réduire leur déficit commercial, en partie grâce à leurs nouvelles sources d’énergie. Cette rétraction, avec ses effets collatéraux sur les pays émergents et l’Europe, déséquilibre toute l’économie mondiale. Une nouvelle crise semble donc à peu près inévitable, même s’il est difficile de discerner où se trouvera le point de rupture (bourse, banque, changes ?). Chose certaine, de profondes contradictions structurelles risquent d’exploser.


 

]]>
CAP-NCS <![CDATA[La face cachée du Partenariat transpacifique]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15266 2015-10-22T15:57:54Z 2015-10-21T21:30:09Z Stephen Harper a reçu un cadeau inespéré pendant la campagne électorale : la conclusion du Partenariat transpacifique (PTP). Il fallait entendre ses dithyrambes au moment où il l’a annoncé : il parlait d’une nouvelle norme de référence des accords commerciaux, du programme économique le plus ambitieux jamais réalisé, du plus grand partenariat de l’histoire du monde. Il venait de décrocher la lune. Mais lorsqu’on le regarde de près, cet accord dissimule plutôt de nombreux aspects très inquiétants pour la population canadienne.

La face cachée du PTP, c’est d’abord l’ensemble de l’accord, qui a été négocié dans un secret plus grand que jamais. Pourtant, la demande de transparence de ceux qui cherchaient à le comprendre était particulièrement insistante. WikiLeaks est parvenue à publier trois des vingt-neuf chapitres de l’accord, grâce à des fuites, et offre 100 000$ à celui qui transmettra le reste. L’accord entre le Canada et l’Union européenne, quant à lui, avait vu quelques versions de son texte glisser sous la table pour parvenir dans l’espace public. Un accord commercial devrait cependant être connu bien autrement que par des fuites. Ce secret obsédant autour des négociations, auquel sont même soumis la quasi totalité des membres des parlements, donne un pouvoir gigantesque à des négociateurs technocrates et couvre d’un grand voile l’armée de lobbyistes qui les influencent.

Les défenseurs de l’accord parlent rarement de son aspect le plus inquiétant : le mécanisme de règlement des différends entre investisseurs et États. Des règlementations adoptées dans l’intérêt public peuvent ainsi être attaquées par des entreprises, grâce à des tribunaux d’arbitrage privés, ces mêmes entreprises n’ayant par contre aucune obligation à remplir dans le cadre d’un accord commercial. Ce mécanisme, qui demeure une atteinte majeure à la démocratie, est trop peu en cause sur notre continent, alors qu’il soulève pourtant une vive opposition ailleurs, en Europe notamment.

Lorsque l’on présente le Partenariat transpacifique, on parle souvent, par exemple, des avantages d’envoyer un peu plus de sirop d’érable à l’étranger contre les inconvénients de produire moins de lait ici. Mais on ne s’inquiète pas de trimballer veaux, vaches, cochons, couvées d’un côté de l’autre de l’océan Pacifique, suivant des itinéraires qui n’en finissent plus. À l’heure du réchauffement climatique, n’est-il pas urgent de favoriser, bien au contraire, les circuits courts, et de limiter une agriculture énergivore, grande consommatrice de pétrole ? En quoi les États-Unis et le Québec ont-ils besoin, entre autres, du lait des fermes industrielles de la Nouvelle-Zélande ?

On veut compenser aux pertes encourues par nos agriculteurs et par nos fabricants de pièces automobiles en leur accordant des subventions. Curieusement, personne ne semble voir qu’il s’agit là d’une contradiction fondamentale. Ainsi, le libre-échange ne fonctionne bien que si on le fausse. Imaginez si tous nos partenaires se mettent à agir de la même façon et subventionnent les secteurs libéralisés, pour les défendre contre les menaces. Tout serait donc à recommencer. Mais n’ayez crainte, cela ne pourra pas arriver systématiquement : les pays pauvres, eux, n’ont pas les moyens de prendre de telles mesures.

On veut vous faire accroire que le libre-échange permettra des baisses de prix. Mais on ne mentionne pas que les compagnies pourraient surtout hausser leur marge de profit. Et ce n’est pas tout. En vantant les belles « opportunités » pour nos entreprises, on ne spécifie pas que seules les plus puissantes en profiteront, celles qui ont des ramifications à l’étranger et qui pourront ainsi éliminer les petites entreprises rivales. Comme l’explique la journaliste Manon Cornelier, dans le cas des pièces automobiles : « les gros fabricants, comme Magna, qui ont des usines un peu partout, sont heureux de gagner un accès à un plus grand marché. Les petites usines, elles, qui représentent environ la moitié de l’industrie, craignent de ne pas pouvoir résister à cette concurrence. » Ayant éliminé la concurrence, elles pourront déterminer les prix à leur guise, qui ne seront pas les plus bas, on peut l’imaginer.

Notre pays ne se vante pas de ses déficits commerciaux, accumulés année après année. Certes, le Canada est une nation commerçante, nous répète-t-on, mais il n’est pas nécessairement un gagnant à ce jeu. On ne veut surtout pas réfléchir sur les effets du libre-échange sur ces déficits, sachant qu’une ouverture des marchés a surtout tendance à accentuer ce type de déficits. Ne serait-il pas mieux d’examiner à tête reposée, et à la suite d’études indépendantes et exhaustives, quels seront les effets réels des libéralisations sur les emplois et sur notre économie ?

Certains ne pensent pas ainsi, comme notre ineffable ministre de finances, Carlos Leitao : « Dans son ensemble, le libre-échange est toujours positif », avance-t-il, dans une fine analyse (c’est nous qui soulignons). Bien sûr, la foi soulève les montagnes. Que le ministre nous permette cependant d’être un peu moins confiants. En plus des problèmes mentionnés, plusieurs autres aspects nous remplissent d’inquiétudes : un affaiblissement de nos services publics, une protection imparfaite de la culture, une hausse prévisible du coût des médicaments. Les raisons sont donc multiples de ne pas vouloir se laisser berner par cet obscur Partenariat transpacifique.

]]>
CAP-NCS <![CDATA[La décroissance, pour la suite du monde]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15260 2016-02-04T06:01:40Z 2015-10-21T01:43:25Z NCS14_couvertureINTRODUCTION AU DOSSIER

Comment faire croître la décroissance ?

Yves-Marie Abraham, Andrea Levy et Louis Marion

L’appel explicite à une « décroissance soutenable » a été lancé au début des années 2000, en Europe latine d’abord, contre l’idéologie du « développement durable » surtout, mais contre aussi le développement tout court. Le petit livre publié par Serge Latouche en 2004 sous le titre Survivre au développement. De la décolonisation de l’imaginaire économique à la construction d’une société alternative[1] a pratiquement fait office de manifeste.

Pour les « objecteurs et de croissance », le « développement durable » ou aujourd’hui la « croissance verte » ne permettront, dans le meilleur des cas, que de « polluer moins pour polluer plus longtemps ». Rappelant qu’une croissance économique infinie dans un monde fini n’est pas possible, ils ajoutent qu’elle n’est pas souhaitable. Cette croissance est pour eux en effet synonyme d’injustices entre humains et de soumission à une mégamachine technocapitaliste de plus en plus aliénante. Pour la plupart d’entre eux cependant, la décroissance n’est plus une option. Elle est leur (notre) horizon. La question est de savoir si cette décroissance sera subie, conséquence brutale et incontrôlable du dépassement des limites biophysiques de la planète, ou si elle sera choisie et assumée collectivement, dans le but d’éviter aux humains, en particulier aux plus démuniEs d’entre eux, les effets désastreux d’un tel dépassement. Militer en faveur de la « décroissance soutenable », c’est croire qu’il est encore possible de mettre en œuvre cette décroissance choisie.

Si ces idées ont connu dans le « Nord global », comme disent nos camarades anglophones, un certain succès depuis dix ans, il est important de constater qu’elles ne sont pas absolument nouvelles. Une bonne part d’entre elles ont été formulées en fait au cours des années 1960 et 1970, avant d’être éclipsées par la révolution conservatrice et le projet d’un « développement durable », qui semblent avoir assumé la fonction d’un contre-feu allumé par les pouvoirs en place.

Petite généalogie de la décroissance

Parmi les textes fondateurs de la décroissance, il faut évidemment mentionner le rapport sulfureux publié en 1972 par le Club de Rome (un think tank international regroupant diplomates, industriels, universitaires) sous le titre Halte à la croissance ! Sur la base d’une modélisation et d’une simulation informatique des interactions entre l’espèce humaine et son habitat terrestre, l’équipe dirigée par Dennis et Donella Meadows du Massachusetts Institute of Technology (MIT) affirmait que l’humanité était sur le point d’atteindre les limites de son exploitation des ressources naturelles. Seule solution pour éviter un effondrement au cours du XXIe siècle : l’arrêt de la croissance économique et de la croissance démographique. Un tel discours, remettant en question les fondements de la civilisation industrielle, ne pouvait que susciter le scepticisme, aussi bien à gauche qu’à droite. L’idée qu’il pourrait y avoir des limites biophysiques à la croissance économique n’est guère plus présente en effet dans la tradition socialiste que dans la tradition libérale. Il existe cependant des exceptions, qui justement ont inspiré et inspirent encore aujourd’hui les partisans et les partisanes de la décroissance.

Du côté libéral, auquel on peut associer d’ailleurs le travail de l’équipe Meadows, l’œuvre de John Stuart Mill constitue certainement une référence essentielle. Comme tous ceux que l’on appelle aujourd’hui les « économistes classiques », ce philosophe anglais considérait que la croissance économique ne pouvait durer. Mais à la différence de Malthus ou de Ricardo, Mill envisageait dans ses Principes d’économie politique la possibilité d’un état stationnaire dans lequel la croissance économique cèderait le pas au développement intellectuel et à l’art de vivre. Pour lui, un tel état était bien préférable au monde qu’il avait sous les yeux, un monde certes en croissance, mais déjà dévasté par l’assujettissement de la nature à l’industrie et aux besoins humains. Contre la destruction en cours, il faisait valoir entre autres la nécessité de reconnaître à la nature une valeur intrinsèque et non pas seulement instrumentale, une idée que l’on retrouve bien souvent exprimée aujourd’hui dans la constellation décroissanciste.

Plus fondamentalement, cet état stationnaire que Mill appelait de ses vœux se trouve au cœur des préoccupations de l’un des fondateurs de l’économie écologique et ancien économiste en chef de la Banque mondiale : Herman Daly. Formé par l’économiste hétérodoxe Nicholas Georgescu-Roegen, autre inspirateur essentiel de la décroissance, Daly a consacré une bonne partie de ses travaux à faire la critique des théories économiques dominantes, auxquelles il reproche de ne pas tenir compte des contraintes biophysiques qui pèsent sur toutes les activités de production. Mais contrairement à son maître Georgescu-Roegen pour qui la décroissance était la seule manière de sauver l’espèce humaine, il promeut une économie stationnaire, reposant sur des flux de matière et d’énergie (le throughput) n’excédant pas les capacités de régénération et d’absorption de la planète[2].

L’œuvre de Daly a beaucoup influencé ce que l’on pourrait appeler la branche anglo-américaine de la décroissance, dont les principaux représentants sont Peter Victor au Canada, Tim Jackson en Grande-Bretagne, ainsi que James Gustave Speth et Richard Heinberg aux États-Unis, entre autres. Ces chercheurs ne s’attaquent généralement pas de manière explicite et directe au capitalisme dans leurs analyses des ressorts de la croissance économique, ce que peuvent leur reprocher parfois leurs homologues d’Europe continentale – les vieux débats du Siècle des Lumières ne sont pas clos ! Néanmoins, leurs recherches d’ordre plutôt technique et scientifique débouchent sur une critique sans appel de tous les discours croissancistes, par exemple, lorsqu’elles mettent en évidence l’incapacité des énergies renouvelables de soutenir le modèle économique industriel actuel.

Du côté socialiste, on trouve également quelques précurseurs et fondateurs de la décroissance, qui eux aussi font figure de penseurs hétérodoxes au sein de leur tradition intellectuelle. Le premier d’entre eux est sans doute l’anglais William Morris, dont l’oeuvre très originale semble faire l’objet actuellement de nombreuses redécouvertes, y compris en France. Pour Morris, ce n’est pas seulement la domination du capital sur le travail qui fait problème dans la société occidentale du XIXe siècle, mais c’est aussi l’industrialisation du monde elle-même. Une telle critique reste centrale aujourd’hui dans la mouvance décroissanciste. On la retrouve chez certains critiques de la technique, tels que Gunther Anders, Jacques Ellul, Bernard Charbonneau ou Ivan Illich, autant de penseurs de la seconde moitié du XXe siècle qui sont considérés aujourd’hui comme des fondateurs de la décroissance. Mais elle est constitutive aussi d’un autre courant de pensée central au sein de la mouvance décroissanciste : la critique du développement. Outre Serge Latouche et Gilbert Rist, qui nous font l’honneur de participer à ce numéro, cette critique essentielle a été formulée en particulier par François Partant, Wolfgang Sachs et à nouveau Ivan Illich, à partir des années 1960. Elle consiste à dénoncer « l’aide au développement » lancée par Truman et ses alliés en 1949 pour son caractère non seulement injuste, mais également destructeur et aliénant. Il s’agit de refuser d’un même geste un discours pseudogénéreux à l’égard d’une grande partie du monde qualifiée désormais de « sous-développée » et des pratiques effectives visant à entretenir ces mêmes pays dans un état de dépendance à l’égard du « monde développé ».

Parmi les inspirateurs socialistes de la décroissance, on trouve par ailleurs deux critiques importants du marxisme des années 1960 et 1970 : Cornelius Castoriadis et André Gorz. Les objecteurs et les objectrices de croissance doivent au premier, entre autres, deux idées capitales de leur mouvement : l’appel à une « décolonisation de notre imaginaire » et la valorisation de l’autonomie collective. Au second, ils doivent d’avoir formulé de manière particulièrement rigoureuse et éclairante les trois critiques constitutives de l’idéologie de la décroissance. Dès son livre Écologie et politique[3] (1975), Gorz dénonçait en effet le caractère à la fois destructeur, injuste et aliénant de la quête de croissance caractéristique du capitalisme. Appelant à « rompre le lien entre plus et mieux », il faisait la promotion d’une abondance frugale, qui n’avait rien à voir, il faut le souligner, avec l’austérité capitaliste qu’on nous impose aujourd’hui au nom de l’équilibre budgétaire et que l’on tentera de nous imposer sans doute demain au nom de la « préservation de l’environnement ». Pour Gorz, la décroissance – un mot qu’il est d’ailleurs un des premiers à avoir utilisé dans un sens positif – était un projet de transformation économique et sociale radicale, privilégiant l’égalité, l’autonomie, la diversité culturelle et la convivialité comme les fondements d’une vie bonne. C’est dans cette tradition de pensée anticapitaliste et antiproductiviste que nous nous situons.

Cette trop brève généalogie suffit toutefois à donner un aperçu de la diversité des courants de pensée qui nourrissent la critique décroissanciste. Ceci permet de comprendre pourquoi, dans une même réunion d’objecteurs de croissance, se côtoient des militantes et des militants vivant en marge de la société et des professeurEs d’université, des philosophes et des ingénieurEs, des anarchistes et des néomarxistes, des écologistes radicaux et des altermondialistes, des anticapitalistes et des antimodernistes. C’est sans doute à la fois la force et la faiblesse de cette mouvance. C’est en tout cas ce qui fait une bonne part de son originalité. Considérée en elle-même, aucune des idées fondatrices de la décroissance n’est originale : ni la critique écologique, ni la critique sociale, ni la critique philosophique dénonçant le caractère déshumanisant de notre monde. C’est leur combinaison qui est originale et qui confère à la décroissance sa spécificité dans le débat public.

Quel avenir pour la décroissance ?

Depuis qu’elles ont connu un regain d’intérêt il y a un peu plus de dix ans, ces idées ont suscité de riches débats et réflexions, la création de mouvements politiques et le lancement de diverses expérimentations collectives.

En France, par exemple, qui reste l’un des foyers les plus vivants du mouvement, outre la parution de nombreux ouvrages, on a vu paraître à partir de 2004 le mensuel La Décroissance, qui a atteint un tirage de 45 000 exemplaires en 2010, et en 2006, la revue Entropia, dédiée à l’étude théorique et politique de la décroissance. Par ailleurs, le Parti pour la décroissance (PPLD) voit le jour en 2005 et, même si l’opération divise le mouvement, récolte ses premiers suffrages aux élections législatives de 2007 et surtout aux élections européennes de 2009. En même temps, l’idée de décroissance est devenue objet de recherches académiques. Une première conférence internationale est ainsi organisée à Paris en avril 2008, à l’initiative entre autres d’une ONG dédiée à la diffusion de l’idée de décroissance : Research & Degrowth. Depuis, Barcelone, Montréal, Venise et Leipzig ont accueilli des conférences du même genre qui n’ont fait que croître en nombre de participantes et de participants ! On peut d’ailleurs lire dans ce numéro un compte rendu de la conférence de Leipzig. Ajoutons que, sur le plan académique, c’est sans doute l’université de Barcelone qui, autour de Joan Martinez-Alier[4] et de jeunes chercheurs tels que Federico Demaria ou Giorgos Kallis, constitue actuellement l’un des lieux les plus actifs en matière d’enseignement et de recherche sur la décroissance.

En ce qui concerne le Québec, un petit groupe de réflexion, dont faisait partie entre autres Serge Mongeau, promoteur de la simplicité volontaire, a lancé au printemps 2007 un manifeste qui a suscité la création, la même année, du Mouvement québécois pour une décroissance conviviale (MQDC). Celui-ci s’est donné pour mission de « provoquer dans la population du Québec la prise de conscience de l’impossibilité de poursuivre la croissance économique » et de « travailler à la mise en place d’une société équitable, autonome, solidaire et frugale ». Outre des séances de formation et d’information et des actions de sensibilisation (critique de la F1, notamment), le mouvement a publié entre 2009 et 2012, à raison de quatre numéros par an, un journal intituléL’Objecteur de croissance. Il a participé également à l’organisation de deux conférences académiques sur la décroissance, dont l’une a donné lieu à la publication de l’ouvrage Décroissance versus développement durable (Écosociété, 2011).

On peut affirmer aujourd’hui que la « décroissance soutenable » a cessé d’être ce slogan provocateur (dixit Serge Latouche) qu’elle avait tendance à être il y a encore dix ans. L’idée a fait son chemin dans bien des milieux et des esprits – elle est même enseignée à HEC Montréal par l’un d’entre nous ! Cela dit, force est d’admettre qu’elle n’a pas suscité encore de véritable mouvement social en Occident. Elle ne parvient que de façon marginale à rallier les organisations qui luttent contre l’un ou l’autre des effets pervers de la quête de croissance économique (partis de gauche, mouvements écologistes, organisations syndicales, mouvement féministe, défense des autochtones, etc.). Bien souvent, elle reste une idée d’intellectuels à laquelle celles et ceux qui ne sont pas friands de réflexion théorique peinent à s’identifier. Pourquoi ne parvient-elle pas à s’imposer comme la bannière rassembleuse qu’elle prétend pouvoir être ? À quelles conditions pourrait-elle jouer effectivement ce rôle ? Ou bien doit-elle se résoudre à n’être qu’un courant de pensée susceptible au mieux d’influencer les mouvements engagés dans la transformation de nos sociétés ?

Telles sont quelques-unes des questions que soulève aujourd’hui cette idéologie. L’un des objectifs de ce numéro des Nouveaux Cahiers du socialisme est de contribuer à y répondre. Pour ce faire, nous avons lancé un appel de textes visant, d’une part, à faire le point sur les apports et les limites de la mouvance décroissanciste au regard de la lutte anticapitaliste et, d’autre part, à clarifier son positionnement par rapport au socialisme. Les questions suivantes ont été soumises aux auteurEs potentiels : refuser la croissance, n’est-ce pas lutter contre la possibilité d’un retour au plein emploi, donc contre les intérêts des travailleurs et des travailleuses ? À force de se soucier des générations futures, ne risque-t-on pas de se détourner des injustices que subissent certaines fractions des générations actuelles ? Par ailleurs, la critique de la consommation qui est au cœur du discours « décroissanciste » n’est-elle pas avant tout une manière d’apprendre au « peuple » à faire de nécessité vertu, notamment dans les pays du Sud ? Alors que les économies nationales du Nord semblent engagées dans une stagnation durable, la décroissance est-elle autre chose qu’une morale justifiant les politiques d’austérité imposées par les dominants ? Plus globalement, la décroissance est-elle ou non une idéologie « progressiste » ?

En ce qui concerne la stratégie « décroissanciste », nous avons formulé les questions qui suivent : à quelles conditions la rupture à l’égard du croissancisme est-elle possible ? Suffit-il de « décoloniser nos imaginaires » comme tendent parfois à le penser certains objecteurs de croissance ? Si oui, de quelle manière ? Faut-il attendre que se produisent les catastrophes annoncées pour qu’enfin le caractère insoutenable de notre civilisation soit reconnu par le plus grand nombre ? Les principes démocratiques peuvent-ils permettre d’initier et d’accompagner la transition ? La contrainte, la force seront-elles nécessaires et si oui, dans quelle mesure et de quelle façon ? Le changement peut-il reposer sur la seule base d’initiatives locales ou l’institution étatique a-t-elle un rôle positif à jouer sur ce plan ? Doit-on s’engager dans le cadre des institutions politiques existantes ? Faut-il ou non créer des « partis pour la décroissance », comme cela a été fait dans plusieurs pays européens ?

Au total, parmi les réponses reçues, dix-huit textes ont été retenus et répartis en trois sections. Dans la première sont rassemblées six contributions qui, pour l’essentiel, répondent à la question « Qu’est-ce que la décroissance ? » À l’exception notable du texte de Joan Martinez-Alier qui aborde la question délicate de la décroissance démographique, l’inspiration des autres textes est essentiellement celle de la décroissance « à la française ». Sont en cause ici nos affinités intellectuelles, mais aussi des contraintes de temps et d’argent ! Idéalement, nous aurions aimé pouvoir offrir au lecteur et à la lectrice un aperçu de la décroissance « à la sauce » anglo-américaine, ainsi qu’une présentation de la notion de buen vivir inspiré de certaines cultures autochtones d’Amérique latine, qui entretient de nombreuses affinités avec l’idéologie de la décroissance[5]. Il est important en effet de réaliser que la critique de la croissance n’est pas cantonnée dans le Nord global. Cela dit, les textes que nous publions dans cette première section sont rédigés par des auteurEs impliqués au cœur de la mouvance décroissanciste depuis des années. Ils permettent de se faire une idée précise de l’état actuel de la réflexion sur le sujet.

Dans la seconde section, nous avons rassemblé six textes également, qui ont cette fois en commun de développer un certain nombre de critiques à l’égard de la décroissance. Mais il s’agit de critiques amies, formulées par des auteurEs qui rejoignent généralement les idéaux défendus par les objecteurs de croissance. Les reproches qui sont adressés ici à la décroissance soutenable portent sur certaines de ses ambiguïtés (par exemple : s’agit-il d’un mouvement vraiment révolutionnaire, se demande Solé) ou sur ce qui pourrait apparaître comme des manques (par exemple: la décroissance devrait se poser la question de la planification démocratique, insiste Tremblay-Pepin). Pour quiconque se préoccupe de l’avenir de cette idéologie, ces critiques sont précieuses dans la mesure où elles nous mettent sans doute sur la piste de certaines des raisons pour lesquelles la décroissance, après avoir suscité de très vifs intérêts dans différents milieux militants, ne parvient pas à rallier davantage de monde.

La troisième section de notre dossier contient six textes également, qui abordent les formes que peut prendre la décroissance quand il s’agit de la mettre en œuvre. Dans le cas du texte de Claude Llena sur la Chine, on en est certes encore assez loin puisqu’il n’y est question que d’un début de prise de conscience du caractère destructeur de la croissance. Mais le ver de la critique écologique est peut-être désormais bien installé dans le fruit de la société industrielle chinoise… En ce qui concerne le Nord global, la route reste longue aussi pour la mise sur pied de sociétés post-croissance. Elle passe par des expérimentations collectives (villes en transition, écocommunautés, etc.) et par la poursuite d’un travail de réflexion et de débat sur les stratégies à adopter (conférence de Leipzig), mais aussi par une remise en question fondamentale de l’agriculture industrielle (de Koninck) ainsi que de l’institution scolaire (Roure et Philippe) qui, dans les conditions du capitalisme néolibéral actuel, s’éloigne toujours plus de l’instrument d’émancipation que nous souhaiterions qu’elle soit.

 


[1] Édité chez Mille et une nuits à Paris.

[2] Herman Daly, « The economic growth debate », Journal of Environmental Economics and Management, n° 14, 1987, p. 323.

[3] André Gorz/Michel Bosquet, Écologie et politique, Paris, Galilée, 1975.

[4] Voir en particulier en français : Joan Martinez-Alier, L’écologisme des pauvres, Les petits matins, 2014.

[5] À défaut, nous invitons le lecteur et la lectrice à lire en anglais le livre de Peter Victor,Managing without Growth. Slower by Design not by Disaster (Cheltenham, Edward Elgar, 2008) et cette entrevue avec le chercheur bolivien Gustavo Soto Santiesteban sur le thème du buen viviret des communs : <http://wealthofthecommons.org/essay/el-buen-vivir-and-commons-conversation-between-gustavo-soto-santiesteban-and-silke-helfrich>.

Table des matières

Entrevue avec Lorraine Guay et Jocelyne Bernier
PIERRE BEAUDET

DOSSIER : LA DÉCROISSANCE, POUR LA SUITE DU MONDE
Introduction au dossier

Comment faire croître la décroissance ?
YVES-MARIE ABRAHAM, ANDREA LEVY ET LOUIS MARION

Partie 1 : Qu’est-ce que la décroissance ?

Les paradoxes de la décroissance – GILBERT RIST

Cinq thèses sur la décroissance – MICHEL LEPESANT

La décroissance est-elle un projet latin ? – SERGE LATOUCHE

La décroissance, une vision pour des sociétés plus justes et plus sobres – VINCENT LIEGEY, STÉPHANE MADELAINE, CHRISTOPHE ONDET ET ANISABEL VEILLOT

Les décroissants : des néomalthusiens ? – JOAN MARTINEZ-ALIER

Nous autres décroissants ! – THIERRY BRULAVOINE, MICHEL LEPESANT ET BORIS PRAT

La décroissance est-elle technophobe ? – LOUIS MARION

Partie 2 : La croissance en débat : critiques amies

Décroissance, écosocialisme et articulation stratégique – JONATHAN DURAND-FOLCO

Sommes-nous toutes et tous des pollueurs aliénés ? La décroissance et la critique du consumérisme – ARNAUD THEURILLAT-CLOUTIER

De la décroissance à la planification démocratique : un programme de recherche – SIMON TREMBLAY-PEPIN

La décroissance : un mouvement révolutionnaire ? – ANDREU SOLÉ

La décroissance n’est pas une réalité virtuelle – MAUDE PRUD’HOMME

(Dé)croissance de la richesse, (dé)croissance de la valeur, (dé)croissance de quelle valeur ? – BERNARD FRIOT

Partie 3 : La croissance en action : aperçus contemporains

Une décroissance de la production agricole mondiale est-elle souhaitable ? – RODOLPHE DE KONINCK

Chine 2015, cauchemar écologique et réactions populaires – CLAUDE LLENA

Écocommunautés et décroissance : limites et potentialités de l’expérimentation locale – CATHERINE BEAU-FERRON

La décroissance à Leipzig – RICHARD SWIFT

Le mouvement des villes en transition : un véritable projet de décroissance ? – THOMAS TALOTÉ

Un autre enseignement comme premier pas vers la décroissance – BÉATRICE ROURE ET HERVÉ PHILIPPE

BILAN DE LUTTES

La grève à l’UQAM – PIERRE BEAUDET

Grève à l’Université York : ses victoires et ses limites à l’aune du syndicalisme de mouvement social – THOMAS CHIASSON-LEBEL ET CHRISTIAN PÉPIN

PERSPECTIVES

Lénine et Occupy – ANTONIO NEGRI

Relire Fanon – IMMANUEL WALLERSTEIN

La fin de l’émergence du Sud – MICHEL HUSSON

Résignation tranquille et dérives autoritaires – JEAN-FRANÇOIS LESSARD

NOTES DE LECTURE

 

]]>