Nouveaux Cahiers du socialisme Faire de la politique autrement, ici et maintenant... 2015-05-20T11:15:04Z http://www.cahiersdusocialisme.org/feed/atom/ CAP-NCS <![CDATA[De la nécessité d’un féminisme matérialiste]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14920 2015-05-20T01:18:20Z 2015-05-20T11:15:04Z Parce qu’elles n’avaient pas les outils conceptuels pour nommer ce qu’elles vivaient, longtemps les femmes furent reléguées au second front de la lutte, elles le sont toujours d’ailleurs. L’analyse marxiste ne permettait pas de reconnaître les femmes en tant que classe sociale spécifique, subordonnant de ce fait leur oppression spécifique à la lutte anticapitaliste. La non-reconnaissance des femmes en tant que classe s’inscrit dans la naturalisation des rapports sociaux qui sont les leurs comme si le sexe était présocial.

Cette attitude nie le rapport d’exploitation qui unit les hommes aux femmes, en tant que catégories politiques. Mais cette tentative d’élaborer une analyse globale des oppressions, de prétendre représenter les intérêts de tous et toutes les opprimé-e-s, masquent en tout temps la reproduction de systèmes d’exploitation à travers les rangs militants. Encore aujourd’hui, les marxistes de différentes tendances nient l’existence du patriarcat en faisant de l’abolition des classes salariées/capitalistes une priorité et leur persistance est révélatrice de la présence trop peu importante de femmes au sein d’organisations socialistes.

Pourtant, nombreuses féministes ont su démontrer au niveau conceptuel la validité d’une analyse matérialiste prenant pour objet le travail des femmes. L’erreur étonnante de plusieurs marxistes est de rejeter la pertinence d’une telle analyse en raison de la gratuité de ce travail, tellement qu’il est à se demander ce qu’il reste de Marx chez les marxistes. Il leur échappe que le caractère gratuit de ce travail n’est pas dû à la nature de celui-ci, mais au groupe social qui l’effectue et par son exclusion du marché. Il leur échappe également que le système capitaliste repose en partie sur cette reproduction gratuite de la force de travail par les femmes.

Bien qu’il soit impossible de calculer la plus-value générée par celles-ci, parce qu’exclu du marché, le travail domestique, qu’il s’agisse de la préparation des repas, l’éducation des enfants et l’entretien du logement, est indispensable à la reproduction de notre existence. Ce mode de production domestique se réalise dans l’unité familiale où les femmes, exclues du marché, assurent gratuitement l’entretien du foyer, à l’avantage du mari/conjoint qui consomme la plus grande partie des produits du travail.

Ce travail est caractérisé par sa non-rémunération : « Les prestations reçues par les femmes en retour sont indépendantes du travail fourni et ne sont pas versées en échange de celui-ci c’est-à-dire comme un salaire auquel le travail effectué donne droit, mais comme un don. » Il est en effet de l’intérêt du mari de reproduire la force de travail de sa femme pour maintenir ses privilèges. Dans ce mode de production, « le partage inégal des produits [n’est] pas médiatisé par l’argent », ce faisant, la rétribution en nature ne permet même pas aux femmes de consommer librement.

L’on doit également comprendre la reproduction sexuée en tant que rapport social dans le cadre de ce mode de production; le contrôle du corps des femmes par les hommes, notamment par la contrainte à l’hétérosexualité, le mariage et le droit à l’avortement, nous démontre le caractère productif qui ressort de ce rapport, produits rapidement appropriés par les hommes.

Il nous apparaît toutefois qu’avec l’arrivée des femmes sur le marché du travail, une actualisation du cadre d’analyse des féministes matérialistes est nécessaire, même si elles continuent d’assumer, et malgré elles, la plus grande part du travail domestique. Elles ont étendu leurs activités productives à une relation salariale : garderies, écoles primaires, cafétérias, hôpitaux, secrétariat. Elles continuent d’entretenir les enfants, maris/boss, malades, mais avec une rémunération partielle, parce que leur travail devrait être naturellement gratuit.

Les femmes entretiennent en ce sens un rapport semblable à leur reproduction, jour après jour, elles sont là pour servir. Mais l’imbrication des systèmes d’exploitation soulève certaines contradictions, alors que certains capitalistes bavent devant la possibilité de vendre des services de consommation qui auparavant étaient produits dans la sphère familiale, ce que défendent certains intellectuels, les femmes continuent d’être sous-payées et soumises à une élévation toujours plus importante des standards d’entretien domestique, ce qui a pour effet de les renvoyer au foyer. Il m’apparaît en ce sens nécessaire de travailler sur les deux fronts de lutte tout en reconnaissant l’existence séparée du capitalisme et du patriarcat.

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Le colonialisme d’hier à aujourd’hui]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14876 2015-05-10T21:53:15Z 2015-05-15T11:49:37Z Au tournant du dix-neuvième siècle, l’Afrique acquiert une nouvelle importance alors que s’accélère la course aux ressources entre les rivaux impérialistes. Réunis à Berlin en 1885, les Européens découpent le continent en zones d’influence pour mettre la main sur les riches ressources minières et agricoles. Les Africains sont soumis à une prédation de nature terroriste, comme au Congo, ce conduit à la mort des millions de personnes. Des génocides sont perpétrés un peu partout.

L’esclavage est délaissé pour être remplacé par un système de travail forcé.

Malheureusement, les mouvements socialistes de l’époque ne s’engagent pas sur le terrain de la lutte anticoloniale et anti-impérialiste. En réalité, il sévit dans ces mouvements une conscience tronquée, basée sur le fait que le capitalisme représente un « progrès inévitable », une sorte de « marche irrésistible de l’histoire ». Le collaborateur de Marx, Friedrich Engels, estime que « des peuples qui n’ont jamais eu leur propre histoire, qui passent sous la domination étrangère à partir du moment où ils accèdent au stade le plus primitif et le plus barbare de la civilisation, ou qui ne parviennent à ce premier stade que contraints et forcés par un joug étranger, n’ont aucune viabilité ».

L’écrasement de la révolte en Algérie, affirme-t-il, est une chose positive, puisque les Bédouins sont une « nation de voleurs ». Plus tard, sous l’égide de la Deuxième Internationale, les socialistes collaborent à « civiliser » les nations barbares. Avec la révolution des soviets en 1917 cependant, le monde bascule. La nouvelle Union soviétique renonce à tous les traités coloniaux établis par l’ancien régime. Des liens sont créés avec les mouvements de libération en Asie. À Bakou se tient en 1920 le « Premier Congrès des peuples de l’Orient » où sont présents 2500 délégués venus de Chine, de l’Inde, de Turquie, de Perse.

Le socialiste qui, directement ou indirectement, défend la situation privilégiée de certaines nations au détriment des autres, qui s’accommode de l’esclavage colonial, qui admet des droits entre les hommes de race et de couleur différentes; qui aide la bourgeoisie de la métropole à maintenir sa domination sur les colonies au lieu de favoriser l’insurrection armée de ces colonies – ce « socialiste », loin de pouvoir prétendre au mandat et à la confiance du prolétariat, mérite sinon des balles, au moins la marque de l’opprobre.

Le rebond de l’histoire

Après la Deuxième Guerre mondiale, la révolution chinoise, à la fois anti-impérialiste et antiféodale, inaugure un cycle des grands mouvements d’émancipation sociale et nationale. Réunis à Bandung (Indonésie) en 1955, des États indépendants et des mouvements de libération nationale s’érigent en troisième pôle dans une géopolitique mondiale dominée par l’affrontement entre les États-Unis et l’Union soviétique. Au tournant des années 1960, ces mouvements se radicalisent et définissent un agenda de transformation radicale. En Amérique du Sud, cette insurrection contre le contrôle impérialiste connait un rebond imprévu à Cuba (1959).

Dans son « Message à la Tricontinentale » (une organisation fondée à Cuba pour coordonner les luttes), Che Guevara déclare qu’il faut se battre : « Le rôle qui nous revient à nous, exploités et sous-développés du monde, c’est d’éliminer les bases de subsistance de l’impérialisme : nos pays opprimés, d’où ils tirent des capitaux, des matières premières, des techniciens et des ouvriers à bon marché et où ils exportent de nouveaux capitaux des armes et toutes sortes d’articles, nous soumettant à une dépendance absolue ». Dans les années 1970, le mouvement anti-impérialiste et anticolonialiste continue d’avancer à travers les victoires marquées en Angola, au Mozambique, au Nicaragua. Le dispositif impérialiste est menacé de dislocation devant la montée des résistances. Après une période d’instabilité, les États-Unis se remettent sur un mode offensif dans les années 1980.

Le colonialisme aujourd’hui

Dans le sillon de la guerre sans fin se déploie aujourd’hui une véritable entreprise de reconquête d’un vaste « arc des crises » qui traverse l’Asie jusqu’à l’Afrique en passant par le Moyen-Orient. Au début, les États-Unis pensaient occuper militairement cette zone et procéder à une « réingénierie » politique, sociale, économique. C’était sans compter sur les résistances qui ont empêché ce plan de se réaliser, notamment en Irak, en Afghanistan, en Syrie, en Palestine. Devant tant de points de blocage, les dominants ressortent un certain nombre de vieilles recettes. Le regain d’un néonationalisme de droite couplé à l’hostilité entretenue face aux Arabes et aux musulmans s’ajoute à une remontée du racisme anti-immigrant.

L’idéologie derrière cela est de présenter la « menace » d’un ennemi à la fois « intérieur » et « extérieur », antinomique avec les « valeurs » du capitalisme et de la démocratie libérale où les zones sans droit de Gaza, Bagdad, Kaboul se combinent aux quartiers immigrants ghettoïsés dans les grandes villes capitalistes. On en vient à une autre facette de la « guerre sans fin » dans le domaine de la culture et des médias. Les lubies du politicologue conservateur Samuel Huntingdon reviennent à la mode, dans le sens d’une « guerre de civilisations » où le camp « occidental » doit se défendre dans une confrontation sans fin et sans merci.

 

 

 

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Expériences de Podemos — Pour que QS trouve son chemin]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14873 2015-05-13T23:44:43Z 2015-05-13T11:44:45Z Il n’est pas facile pour un parti comme Québec Solidaire de trouver sa voie, sa propre voix donc. À fortiori lorsqu’on vit en Amérique du Nord, au tout début du 21e siècle. Et pour nombre de ses militants et partisans, bien des questions restent en suspens, à commencer par cette interrogation de base : sur quels modèles de référence Québec solidaire devrait-il s’appuyer? La social-démocratie, ou alors puisqu’on vit au Québec » le nationalisme populaire hybride (style PQ des années 70!) ainsi que le prônent peu ou prou les partisans du réalisme? Ou peut-être, comme le rêve une petite couche de militants indignés, libertaires et révolutionnaires, la voie plus radicale de l’anticapitalisme, en s’alimentant au passage auprès d’autres expériences stimulantes comme le fut par le passé la révolution bolivarienne du Venezuela, ou plus proches de nous comme le sont les tentatives de Syriza et de Podemos? En fait, au sein de Québec solidaire tout est aujourd’hui sur la table. Formellement tout au moins!

Mais en attendant et faute de mieux, QS semble naviguer à vue, emporté par ses propres dynamiques internes et sa pratique politique quotidienne. Car le poids de son aile parlementaire et de son travail de type électoral ainsi que l’importance de la dimension « communicationnelle et médiatique » de son intervention font que tout concourt à donner l’impression que ses volontés de devenir effectivement un parti « des urnes et de la rue » ainsi qu’un un parti résolument alternatif et intervenant dans l’ensemble du champ social et politique, restent largement du domaine de l’hypothétique.

Pourrait-on faire mieux, pourrait-on faire autrement? Encore faudrait-il se clarifier les idées, dégager de grandes pistes sur le moyen et le long terme. Aujourd’hui, les exemples concrets de Syriza et de Podemos » avec tous les débats théoriques qui se sont développés alentour » ne cessent de nous interpeller en ce sens.

N’est-il pas temps que QS trouve les mots qui soient véritablement les siens et soit capable de constituer pour de larges secteurs de la population un véritable récit/discours politique de référence, original, rebelle, capable de parler à de larges secteurs de la population et de les mobiliser? Mais « sans calque ni copie », comme une « parole » en tous points adaptée à la réalité du Québec contemporain. C’est ce à quoi, avec l’horizon de la situation concrète québécoise, ce texte cherche à se faire l’écho.

Question de méthode

On ne le dira jamais assez : le propre de la période sociopolitique dans laquelle nous nous trouvons, période de transition et de crise, c’est d’amalgamer sur le mode du patchwork, éléments anciens (hérités du passé) et éléments nouveaux (portés par le devenir), mais sans que ces derniers parviennent à prendre définitivement le pas sur les premiers, la crise étant, pour reprendre la fameuse formule de Gramsci, « quand le vieux meurt et que le neuf hésite à naître ».

Il se dessine ainsi devant nous, un panorama confus et propice à bien des désorientations, tant l’on retrouve étroitement imbriqués les uns aux autres des éléments apparemment fortement contradictoires.

Par exemple, on fait face à des discours politiques du passé (avec leurs dogmes, langues de bois et références traditionnelles) et en même temps à des discours nouveaux (avec leurs audaces et volontés de ruptures acharnées, mais aussi leurs naïvetés); ou encore cette fois-ci au niveau économique, on observe la persistance d’espaces de marchés nationaux et en même temps l’existence de tendances à la globalisation et à la continentalisation des échanges; ou cette fois en termes plus idéologiques, on nous renvoie aux valeurs de la modernité (humanistes) et en même temps à des valeurs post-modernes (post-humanistes), etc. Le propre des temps présents étant précisément de faire coexister dans une même temps et espace, formes anciennes et formes nouvelles sans que les unes puissent définitivement s’imposer sur les autres.

Et pourquoi cela? Justement parce que tout en n’ayant plus d’adversaire à sa taille et en s’étant renouvelé en profondeur, le « capitalisme historique » ne cesse de faire resurgir de mêmes et anciennes contradictions, mais en les présentant sous un nouveau jour et à travers de nouvelles formes (qu’on pense en particulier à la crise environnementale).

Le défi de la fragmentation

On comprend, dès lors, les difficultés que peuvent avoir ceux et celles qui aspirent à se repérer dans ce magma apparemment informe et cherchent à définir de nouveaux récits à partir desquels pourrait par exemple se dégager un sens quelconque à l’intervention politique alternative d’une collectivité!

Chaque jour, on en fait l’expérience, y compris au Québec à travers ce qu’on pourrait appeler une fragmentation ou un morcellement généralisé des sensibilités, projets et interventions de chacun : morcellement entre jeunes et générations plus anciennes; entre militants syndicaux et militants des groupes communautaires et étudiants, ou des nouveaux mouvements sociaux (féministes, écologistes, autochtones); entre militants politiques et militants sociaux; entre partisans de la cause nationale ou partisans de la cause sociale; entre marxistes et post-marxistes, etc.

En fait, nous vivons à une époque où il est difficile d’imaginer un projet social et politique globalisant où anciennes et nouvelles générations, membres du mouvement syndical et des mouvements sociaux, leaders politiques et leaders communautaires, étudiants et travailleurs (etc.), pourraient marcher d’un même pas, être liés organiquement en participant à un même projet politique de fond de transformation sociale.

Certes, il y a bien Québec solidaire. Mais, si ce parti est bien le lieu où peuvent se rencontrer toutes ces sensibilités, on doit admettre que ces dernières ont plutôt tendance à coexister côte à côte (parallèlement) sur le mode d’une tolérance bienveillante, qu’à se fondre organiquement dans une entité véritablement nouvelle et qualitativement supérieure qui sans leur faire perdre leurs spécificités particulières, permettrait d’orienter avec une force renouvelée les efforts de tous et toutes dans une même direction. D’où la question lancinante : comment passer à une autre étape qui permettrait de faire naître au sein de QS un nouveau mode d’intervention sociopolitique beaucoup plus collectif et puissant, seul capable de le faire sortir de la marginalité qui est la sienne?

Deux préoccupations majeures

En fait, pour venir à bout de cette difficulté et tenter de trouver des voies de dépassement, il serait bon de garder en tête deux préoccupations majeures : (1) tout d’abord ne pas chercher à opposer inutilement ce qui devrait être conçu comme pouvant au contraire se compléter ou s’enrichir et au bout du compte se renforcer mutuellement; (2) ensuite parier sur le pouvoir de rassemblement et d’unification propre à l’action sociopolitique, à condition cependant de la concevoir comme une « action sociopolitique intervenante, » c’est-à-dire « stratégique, propositive et globalisante ». Ainsi, et seulement ainsi, on pourra faire de la fragmentation actuelle, non pas un évident talon d’Achille, mais à l’inverse une force nouvelle, les éléments d’une puissance collective renouvelée, recomposée.

Les expériences d’affirmation politique de gauche les plus avancées que l’on retrouve ailleurs, par exemple celles effectuées dans la première décennie des années 2000 en Amérique latine (en Bolivie, Équateur ou Venezuela), peuvent dans ce sens stimuler notre réflexion et nous éclairer. Mais là encore, en prenant toutes les précautions nécessaires, car les contextes comme les héritages historiques restent bien différents et les comparaisons fécondes ne sont pas nécessairement aisées. Il s’agit donc d’interpréter ces expériences avec nuances, en les regardant comme des « laboratoires » nous aidant à prendre du recul par rapport à nos propres pratiques politiques, et plus particulièrement celles expérimentées par QS. C’est en ce sens que nous nous réfèrerons ici à l’expérience actuelle de Podemos — tout au moins telle qu’elle nous est racontée dans la revue web Ballast.

De quelques leçons possibles à tirer de Podemos

Quelles leçons pourrions-nous tirer de cette expérience? En tout premier lieu, il faut le dire et le redire, comme le texte de Ballast en rend bien compte, Podemos nait et prend sa force et son dynamisme, d’un mouvement social, le mouvement des indignés (M15), lui-même surgissant et acquérant sa radicalité anti-système dans le sillage de la crise économique espagnole.

En fait, Podemos a réussi à offrir une traduction politique et électorale à ce mouvement social, nous faisant peut-être mieux voir au passage que si en ce début de 21e siècle l’on veut renouveler l’action politique, on ne peut le faire qu’en la pensant toute en même temps comme « action sociale et politique », comme action « sociopolitique ».

Et pour Québec solidaire, cela pourrait nous aider à comprendre toute l’importance qu’il y aurait à se doter d’une véritable politique en direction des mouvements sociaux. Ne serait-ce que pour savoir par exemple et bien prosaïquement ce que nous ferons comme parti à l’automne prochain? Resterons-nous de simples spectateurs, alors que nous avons tant de militantEs qui sont aussi mililtantEs syndicaux dans les secteurs de la santé et de l’éducation?

L’actuel succès de Podemos nous indique aussi que, contrairement aux a priori libertaires, la politique (y compris dans sa dimension électorale) a une vertu propre qui relève de sa capacité de rassembler, de réunir, en somme d’aller au-delà de revendications qui, parce que sociales, restent toujours partielles et spécifiques. La politique, prise au sens fort du terme, c’est toujours ce qui remet les êtres humains ensemble, leur permet de se constituer en une force collective agissante et « constituante ».

Certes il y a politique et politique. Mais justement, en pensant la politique, dans le sillage de Gramsci, comme l’organisation d’une puissance collective agissant dans l’ici et maintenant, comme le pouvoir de changement, comme l’art de « rendre l’impossible possible », Podemos joue sur les rapports de force réellement existant et s’ouvre à la possibilité de regrouper, à travers l’arène électorale, tout un peuple autrefois fragmenté, ou pour le moins de larges secteurs de celui-ci. Et s’il y est en partie parvenu (en sachant que rien n’est cependant joué à l’heure qu’il est!), c’est qu’il a su aussi adapter cet art de la politique intervenante aux exigences de l’univers médiatique contemporain en parvenant à se servir du pouvoir de persuasion qu’il véhicule et en le retournant contre ses adversaires (voir notamment l’émission télé culte, La Tuerka de Pablo Iglesias).

C’est aussi parce qu’il a su contrecarrer en partie l’hégémonie culturelle des classes dominantes contemporaines en mettant de l’avant un nouveau langage de la rébellion, un nouveau récit collectif d’émancipation capable de coller aux réalités concrètes d’une Espagne en crise (notamment en mettant l’accent sur l’opposition entre « ceux d’en bas et ceux d’en haut », entre le peuple et les élites », etc.). Et dans le contexte qui est le sien, cela lui a permis d’apparaître comme pouvant gagner, remporter des victoires (ne serait-ce qu’électoral) et donc faire entrer de larges secteurs de la population en luttes dans un processus possible de « transition » politique effective, c’est-à-dire dans un processus à la fois dynamique et graduel, bousculant favorablement les rapports de force entre pouvoir hégémonique et pouvoir contre-hégémonique et ouvrant la possibilité d’un approfondissement réel du changement social devenant chaque fois plus radical.

À ce niveau, bien de ces éléments pourraient être repris et adaptés par Québec solidaire, à commencer par cette conception stratégique du politique : la politique est d’abord un art de la stratégie, un art de s’insérer dans les rapports de force sociopolitique pour les modifier en sa faveur dans une conjoncture donnée. Mais il y a plus : QS aurait besoin de nouveaux mots, de nouveaux récits capables de l’aider à constituer cette synthèse mobilisante et attrayante qui serait la sienne — dans le contexte qui est le sien » et qui lui permettrait d’être avec beaucoup plus de force, tout à la fois féministe, indépendantiste altermondialiste, écologiste et préoccupée de la question sociale. Mais ces nouveaux mots et récits, en phase avec la réalité du Québec contemporain, ne pourront être trouvés que si Québec solidaire parvient à unir toutes ces aspirations si diversifiées dans une conception stratégique et intervenante de la politique pensée clairement autour de l’accession à l’indépendance du Québec.

D’indéniables limites

Certes le discours de l’actuelle direction de Podemos (incarnée dans la figure de Pablo Iglesias, mais aussi celle du numéro 2 Inigo Errejon) n’est pas exempt d’ambiguïtés et le virage qu’elle a pris l’automne dernier (au congrès de Vistalegre) est à plus d’un titre inquiétant, notamment en termes de représentation pluraliste et démocratique (voir la mise à l’écart des « cercles » de Podemos), mais aussi en termes de stratégies ordonnées autour de seules priorités électoralistes pensées sur le très court terme [1].

Par ailleurs ses volontés à faire rupture avec la gauche plus traditionnelle l’ont amenée à trop souvent — en termes idéologiques et théoriques » à avoir tendance à jeter le bébé avec l’eau du bain. Par exemple, on peut bien vouloir renouveler le discours de la contestation sociale sans pour autant être obligé d’envoyer ballader tout de la distinction gauche/droite. On peut aussi utiliser Gramsci et son concept d’hégémonie, sans pour autant le traduire dans les seuls termes post-modernes et grandement réducteurs de Laclau et Mouffe.

Une fois encore il n’y a pas lieu d’opposer ce qui devrait pouvoir se combiner et s’enrichir. Walter Benjamin déjà l’avait indiqué en son temps (il est mort en 1940) : « la politique prime l’histoire ». Ce qui veut dire par exemple qu’il existe un courant ouvert du marxisme — dont Walter Benjamin a été avec Gramsci une des figures importantes » qui a continué à faire de l’action politique et stratégique un de ses axes centraux.

Un courant qui peut parfaitement s’enrichir et se bonifier des interrogations contemporaines (féministes, écologistes, etc.) ou des meilleurs apports de la science sociale d’aujourd’hui (la théorie des « champs » de Bourdieu, le « biopouvoir » de Foucault, etc.). Tout en permettant au passage de ne pas oublier que la société est un tout, et que si tous les phénomènes sociaux ne se réduisent pas aux seules déterminations de l’économie capitaliste, ils n’en sont cependant jamais exempts. La crise de 2008 et les implacables logiques du profit poussant à un retour à « l’extractivisme » au Canada et en Amérique latine sont là pour nous le rappeler comme jamais.

C’est là pour tous ceux et celles qui aspirent non seulement à interpréter le monde, mais aussi à le changer, le grand défi posé par ces « temps présents » : comment trouver le fil qui permettrait de retrouver « cette force collective » qui à l’heure actuelle manque tant au « peuple d’en bas », aux classes subalternes du Québec? C’est tout au moins ce que — dans le contexte du Québec et de la présence de Québec solidaire » ce texte cherche à explorer. Manière de lancer ou poursuivre le débat!

 

Pierre Mouterde, sociologue, essayiste

Québec, le 2 mai 2015

 

Note :

[1] La récente démission (début mai 2015) du numéro 3 de l’organisation, Monedero, est symptomatique de ces difficultés. Puisqu’il critique justement l’idée d’un « Podemos transversal », qui s’adresserait plus à l’ensemble des électeurs, de droite comme de gauche, qu’à tous ceux qui ancrés à gauche veulent lutter contre la « caste ». Il questionne aussi le discours « populiste » au sens de Laclau, c’est-à-dire un type de discours conçu comme délibérément vague pour parler à l’ensemble du spectre politique.

 

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Néolibéralisme et austérité]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14870 2015-05-10T22:13:50Z 2015-05-11T11:39:44Z Le néolibéralisme est une théorie générale sur le fonctionnement des sociétés qui fait du marché la meilleure façon d’avoir des connaissances à leur sujet. Les prix – ces signaux qui reflètent nos choix de consommation individuels – indiqueraient les besoins de la société. L’importance de chaque besoin se révèle par le prix qui lui est accordé par le marché, seul processeur d’information suffisamment efficace et décentralisé pour en faire sens. Selon le néolibéralisme, il est impossible – pour un être humain ou un gouvernement – de prévoir ce que souhaitent les sociétés humaines, car les individus qui les composent sont toujours changeants. Il est donc vain pour un gouvernement de tenter de planifier rationnellement l’économie, et les débats politiques à ce sujet sont sans intérêt. Le marché est le seul accès rationnel que nous avons à ce que veulent les humains. En somme, le néolibéralisme étend à toute la société les prémisses d’une compréhension limitée et étriquée de la science économique. La conséquence politique de cette pensée est la transformation de l’appareil étatique pour qu’il réponde et s’adapte le mieux possible aux demandes exprimées sur le marché, voire qu’il se dote de marchés ou de structures qui imitent le marché afin de rendre l’État plus performant, plus en phase avec une information juste.

Le néolibéralisme s’accompagne d’un discours politique, populaire depuis les années 1980, qui propose de « faire le ménage », de « dégraisser » la machine étatique et d’améliorer son efficacité en s’inspirant du secteur privé. Si ces slogans politiques reflètent bien les mesures néolibérales mises en œuvre, ils sèment aussi la confusion à leur sujet. En effet, il est très rare que le néolibéralisme mène à une diminution de la taille de l’État : il peut dans certains cas mener à un accroissement de l’État dans certains domaines au détriment d’autres secteurs. Le néolibéralisme est d’abord une transformation de l’État, pas une augmentation ou une diminution de sa taille. Cette théorie générale de la société doublée d’un programme politique concret est apparue dans la sphère publique il y a quarante ans et est devenue la théorie dominante sur le rôle social de l’État.

Les mesures d’austérité sont, quant à elles, une série de politiques publiques où l’on demande à la population un effort exceptionnel de contrition pour atteindre un objectif présenté comme légitime par les décideurs publics. L’austérité doit donc clairement signifier soit une diminution de ce qui est offert par l’État, soit un accroissement substantiel de la contribution fiscale, soit les deux à la fois. Exemple classique de mesures d’austérité : celles appliquées lors de conflits armés. Pour stimuler l’effort de guerre, on édicte des rationnements de la consommation, une réduction des programmes sociaux, des perceptions fiscales plus importantes, etc. Plus récemment, on a justifié des mesures d’austérité pour venir à bout de crises des finances publiques, que celles-ci soient réelles ou imaginaires. Austérité et néolibéralisme se coordonnent parfois. En effet, les tenants du néolibéralisme peuvent se servir de mesures d’austérité présentées comme indispensables au rétablissement des finances publiques, dans le simple but d’imposer de nouvelles réformes néolibérales, d’intensifier l’application de leur programme politique. Nous croyons que c’est précisément ce qui se passe au Québec en ce moment.

[1]Extrait d’une étude de l’IRIS, Les mesures d’austérité et les femmes, février 2015.

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Le néolibre-échange]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14867 2015-05-10T22:18:11Z 2015-05-09T11:15:56Z neolibre-echange.FeuilletPROMO.12mars

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[L’intersectionnalité en débat : pour un renouvellement des pratiques féministes au Québec]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14827 2015-04-30T13:55:45Z 2015-05-08T11:51:56Z Cette recherche avait comme objectif principal de permettre à la FFQ de mieux comprendre la relation qu’entretiennent ses membres avec l’approche de l’intersection des oppressions afin qu’elle puisse, dans une étape éventuelle, adapter ses outils et approches en fonction des résultats qui auront été obtenus. Nous avons conservé une définition de l’intersection des oppressions, ancrée dans trois prémisses : 1) les oppressions (de sexe, de race, de classe, etc.) sont vécues de manières simultanées et difficilement différentiables les unes des autres; 2) les systèmes d’oppression s’alimentent et se construisent mutuellement tout en restant autonomes; 3) ainsi, la lutte ne peut être conçue comme un combat contre un seul système d’oppression; les systèmes doivent être combattus simultanément et ils ne peuvent être hiérarchisés dans la lutte (Pagé, 2012a).

En résumé, nous avons tenté de répondre aux questions suivantes : quelle est la compréhension (définition) des membres de la FFQ de l’intersectionnalité des oppressions? Quelles sont leurs craintes et leurs réserves en regard du concept lui-même et en regard de son applicabilité dans leur contexte particulier? Croient-elles dans les promesses de plus grande justice sociale de cette approche? En combinant une méthode quantitative et qualitative, cette recherche reflète les connaissances et les perceptionsde la mise en pratique de l’approche intersectionnelle recueillies auprès de 121membres de la FFQ, dont 82 membres individuelles et 36 membres associatives (3 membres n’ayant pas précisé leur type d’affiliation). De plus, deux entretiens collectifs regroupant 14 femmes ont permis de recueillir des impressions et des explications plus développées.

Quelques faits saillants qui ressortent de cette recherche

Connaissance de l’approche intersectionelle

La plupart des membres de la FFQ (78,5 %) disent avoir une moyenne, bonne ou très bonne compréhension de ce que signifie l’approche intersectionnelle. Cette donnée a été confirmée dans les définitions que les répondantes ont fournies dans le questionnaire ainsi que par les entretiens collectifs.

Ce qui reste à clarifier de l’approche intersectionnelle (analyse qualitative)

Le tiers (33 %) des membres ont mentionné que la mise en pratique de cette approche restait ambiguë.

Cependant, lorsque l’on a demandé aux membres associatives de qualifier leurs difficultés avec l’approche de l’intersection des oppressions, plus des trois quarts (85 %) de ces dernières ont nommé la difficulté à traduire leurs savoirs théoriques dans la praxis quotidienne comme étant source de problème.

Attitudes vis-à-vis l’approche intersectionnelle

Les membres de la FFQ ayant répondu au sondage démontrent une attitude clairement favorable envers l’approche de l’intersection des oppressions.

  • 90 % considèrent que l’approche intersectionnelle enrichit le mouvement féministe.
  • 83 % considèrent que cette approche est nécessaire au mouvement des femmes pour restituer le dialogue entre les femmes.
  • 74 % sont en désaccord ou fortement en désaccord qu’en utilisant l’analyse intersectionnelle, le mouvement féministe s’éloigne de sa mission.
  • 76 % sont fortement en accord avec l’idée que les divers systèmes d’oppression interagissent entre eux.
  • Près de la moitié des membres disent déjà utiliser l’approche de l’intersection des oppressions dans leur travail (46 %) ou leur militantisme (51 %).
  • Une petite minorité (6 à 12 %, en fonction des questions) démontre une attitude négative par rapport à l’approche de l’intersection des oppressions et s’oppose à son utilisation par la FFQ.

Perceptions vis-à-vis des différents systèmes d’oppressions

Les répondantes étaient presque unanimes à considérer que le patriarcat, le racisme, le classisme et le colonialisme envers les peuples autochtones sont des structures très présentes dans notre société et qui créent des injustices importantes chez les femmes.

Étude réalisée dans le cadre du Service aux collectivités de l’UQAM en partenariat avec la Fédération des femmes du Québec (FFQ)

Consulter l’étude : http://www.ffq.qc.ca/wp-content/uploads/2015/03/Microsoft-Word-RapportFFQ-SAC-Final.pdf

 

 

 

 

 

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Le capitalisme canadien soluble dans l’impérialisme]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14855 2015-05-03T21:16:51Z 2015-05-06T11:55:55Z De prime abord, le Canada ne semble guère se qualifier comme pays impérialiste. Il ne domine aucun autre pays politiquement ou économiquement. Il n’a pas la capacité militaire et diplomatique pour protéger les intérêts des multinationales canadiennes à l’étranger. Son économie est structurellement liée à celle des États-Unis, tant par les débouchés pour ses produits que par l’interconnexion des conseils d’administration d’entreprises, dont bon nombre sont des filiales. Tout au long de son histoire, le Canada a plutôt subi les pressions des impérialismes britannique et étatsunien.

Malgré cela, une classe capitaliste autochtone désireuse de poursuivre ses propres intérêts est parvenue à se constituer. Assez rapidement, ses activités ont débordé les frontières nationales, appliquant les modèles d’affaires utilisés par les autres puissances économiques. L’expansion à l’étranger de ces capitaux s’est surtout orientée dans les finances, avec l’implication des banques canadiennes dans les Caraïbes, mais aussi dans les utilités publiques, parallèlement à leur développement à domicile. Le cas de Brascan, une entreprise canadienne implantée pendant plusieurs années au Brésil, vient à l’esprit. Ce conglomérat, surnommé « la pieuvre canadienne » par les Brésiliens, contrôlait la production d’électricité et de gaz, les transports urbains, les téléphones. Il avait un pied dans la plupart des branches industrielles avant son désengagement et ne se gênait pas pour collaborer avec la dictature militaire alors en place au Brésil.

Plus récemment, les transformations affectant l’environnement économique, un processus qu’on peut condenser sous le vocable de mondialisation néolibérale, ont fourni au capital canadien un tremplin pour une expansion extérieure sans précédent. Cette expansion se fait dans des domaines aussi variés que les télécommunications, le commerce de détail, mais aussi les ateliers de misère en Amérique centrale. Pour l’essentiel, ces investissements directs canadiens se concentrent dans trois domaines : les finances et assurances, les industries extractives et la gestion des sociétés. En termes de valeur marchande, ces investissements directs totalisent plus de 1 258 milliards de dollars, auxquels il faut ajouter les investissements de portefeuille (1 273 milliards). Tant et si bien que le Canada commence à afficher depuis la fin de 2013 une position d’actif net dans son bilan des investissements internationaux. Dit autrement, le Canada est en passe de devenir un pays rentier.

Les gouvernements successifs à Ottawa, libéraux ou conservateurs, ont mis l’épaule à la roue pour appuyer ce mouvement. Outre les mesures de déréglementation, ils ont aboli les restrictions sur les placements à l’étranger des fonds de pension au début des années 2000, multiplié les accords bilatéraux de libre circulation des biens et des capitaux, encouragé « l’inversion fiscale » à l’avantage des multinationales américaines en abaissant à 15 % le taux d’imposition des profits, facilité l’évasion fiscale en signant plusieurs conventions avec des îles antillaises reconnues comme paradis fiscaux. Est-il normal que trois de ces localités (la Barbade, les îles Caïmans et les Bermudes) absorbent plus de 100 milliards de placements canadiens? Doit-on s’interroger sur le fait que le Luxembourg, avec 30 milliards d’investissements, se classe au second rang derrière la Grande-Bretagne comme principale destination européenne des investissements directs canadiens? Au moment où le gouvernement se dit pénalisé par la perte de revenus, comment se fait-il qu’on permette ce détournement de fonds sur une aussi grande échelle?

Parallèlement, le Canada s’est constitué comme un relais privilégié pour les capitaux d’un peu partout en offrant aux sociétés minières une législation de complaisance, comme le Panama pour l’enregistrement des navires. En effet, en raison du laxisme dans la détermination du statut de compagnie canadienne et de la défaillance du gouvernement canadien concernant des activités à l’étranger de ses citoyens corporatifs, les capitaux miniers du monde entier transitent par le Canada. En effet, 60 % de la capitalisation boursière mondiale de l’industrie passe par les places financières canadiennes. Les trois quarts des sociétés d’exploration et d’exploitation minière de la planète transigées en bourse ont leur siège social au Canada. Sans doute cela fait mousser les indices boursiers, mais cela débouche aussi, dans de nombreux cas, sur des comportements délinquants qui sont condamnés et condamnables : destruction de l’environnement et de terres agricoles, déracinement de populations, mépris des populations locales, complicité dans des activités qui violent les droits humains, utilisation de milices paramilitaires pour protéger les sites miniers, exactions de tout genre, etc.

De nos jours, l’impérialisme s’apparente davantage à un système mondial de rapports de domination et d’exploitation. Les capitalistes canadiens, tout en poursuivant leurs intérêts propres, profitent de ce système, tout en contribuant à sa consolidation, au point de tendre à s’y dissoudre.

 

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Les dérives du Forum social mondial. Vers la fin du processus?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14839 2015-04-24T14:05:27Z 2015-05-04T11:01:36Z Le Forum social mondial (FSM) est né suite à l’émergence du mouvement antimondialisation pendant les années 1990, notamment le soulèvement des zapatistes contre l’ALENA en 1994, la campagne contre l’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI) en 1998 et la grande mobilisation en 1999 à Seattle contre le sommet de l’OMC, avec près de 50 000 participants venus du monde entier.

C’était un contexte politique et idéologique marqué par le démantèlement du Mur de Berlin et la fin de la guerre froide ayant entraîné l’hégémonie des États-Unis et de l’idéologie libérale, mais aussi par l’émergence des mouvements sociaux en lutte contre les politiques ultralibérales dictées par les Institutions économiques internationales (FMI, BM, OMC) dans le cadre du Consensus de Washington.

Les ennemis du FSM étaient donc bien identifiés : le Forum économique mondial de Davos, le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, l’organisation mondiale du commerce, les multinationales, les États-Unis en tant qu’empire…

La charte de principes de Porto Alegre définit le FSM comme étant « Un espace ouvert de réflexion, de débat d’idées démocratiques, de formulation de propositions, d’échange d’expériences et d’articulation en vue d’actions efficaces entre les mouvements sociaux et organisations de la société civile qui s’opposent au néolibéralisme et à la domination du monde par le capital et toute forme d’impérialisme… »

Le Forum social mondial n’est donc pas un simple événement de débat d’idées et de proposition d’alternatives au néolibéralisme. Il est aussi un processus continu qui vise la construction d’actions communes à l’échelle planétaire. En d’autres termes, le FSM devra jouer le rôle de catalyseur des luttes sociales, rendre les luttes plus visibles, dans l’objectif global de renforcer la lutte commune contre le néolibéralisme et, d’une manière générale, contre la globalisation capitaliste, afin de contribuer à inverser les rapports de force au niveau mondial.

Cependant, le FSM connaît des dérives de plus en plus graves qui l’ont « réduit à l’insignifiance »1, faisant de cet espace une simple foire internationale des associations et ONG de développement. Commercialisation à outrance au sein de l’espace du Forum, sous-traitance de certains aspects de l’organisation à des sociétés privées, frais d’inscription élevés, présence de délégations officielles et des intégristes islamistes, financement du Forum par des gouvernements antidémocratiques et d’autres sources de financement incertaines, enregistrement d’activités en totale contradiction avec la charte de principe du FSM…

S’ajoute à cela la crise interne que connaît le Conseil international (CI) du FSM dont les commissions ne sont plus opérationnelles, ni d’ailleurs le groupe de liaison qui jouait le rôle de coordination entre les commissions et préparait les réunions dudit conseil. Les décisions sont le plus souvent préparées à l’avance par une minorité qui contrôle le CI, essentiellement des membres des grandes ONG dont la présence et l’influence sont de plus en plus importantes devant la faiblesse des mouvements sociaux et des mouvements de lutte.

L’espoir de Tunis 2013 évaporé après « Tunis 2015 »!

Le FSM de Tunis 2013 a donné un nouveau souffle au processus, ou du moins une bouffée d’espoir! Le processus révolutionnaire et les soulèvements populaires, en Tunisie et un peu partout dans le monde arabe, ont permis de réaliser un Forum plus ou moins réussi en comparaison avec les éditions précédentes, notamment celles tenues en terre africaine (Nairobi en 2007 et Dakar en 2011). C’est d’ailleurs le bilan positif tiré par le CI qui a poussé ses membres à prendre la décision d’organiser une deuxième édition consécutive à Tunis en 2015. On s’attendait alors à une évolution par rapport à 2013, aussi bien en termes de mobilisation et d’organisation qu’en ce qui concerne l’implication des mouvements sociaux de lutte et l’articulation entre les mouvements en vue d’actions communes concrètes. Malheureusement le résultat obtenu a été décevant, malgré les très bons débats dans certains ateliers et les conclusions intéressantes de certaines assemblées de convergence ayant proposé des dates d’actions communes2.

Les dérives du FSM 2015

La 13e édition du FSM avait comme défis d’assurer une participation importante, autant que celle de 2013, de faire converger les luttes des mouvements sociaux, en particulier au niveau de la région qui connaît une ébullition de mouvements de contestation : mobilisations contre l’exploitation de gaz de schiste en Algérie, mouvement des enseignants en grève en Algérie et en Tunisie, lutte des diplômés chômeurs pour leur droit au travail… Et les soulèvements populaires en Afrique (Burkina Faso, Togo, Congo…), en Europe (en particulier en Grèce et en Espagne) et en Amérique latine. Le 3e défi était celui de faciliter la construction des agendas communs contre les Institutions financières internationales et le système dette, contre l’exploitation des ressources naturelles par les multinationales, contre les traités néo-libéraux de libre-échange, contre la régression des droits humains les plus élémentaires, contre la violence envers les femmes, pour la justice climatique et la souveraineté alimentaire, pour la justice sociale et la paix… Le 4e défi était d’ordre organisationnel et de sécurité, c’est-à-dire assurer une qualité requise d’organisation et d’interprétariat et éviter les violences et les perturbations que peuvent causer les affrontements d’ordre politique comme cela s’est passé lors des éditions précédentes.

À l’approche du FSM les craintes grandissaient et une partie d’entre elles se sont confirmées. D’abord sur la question de la mobilisation, malgré l’inscription d’un grand nombre d’organisations (plus de 4000) et pas moins de 1200 activités enregistrées, la participation a été plus faible qu’en 2013. Les estimations du comité d’organisation sont de l’ordre de 45 000 participants, mais c’est un chiffre assez surprenant et certainement « gonflé »! Il n’a été basé ni sur le nombre de badges distribués ni sur les inscriptions confirmées.

Un autre aspect qui mérite d’être souligné; à savoir la quasi-incapacité des mouvements réellement en lutte de participer à ce Forum. Certes, il y a eu des débats sur la Grèce, sur l’Espagne, sur les mouvements de protestation actuellement en Afrique (au Burkina Faso, au Togo, en Congo…), mais ces mouvements de lutte, et d’une manière générale ceux qu’on appelle « les nouveaux mouvements » n’étaient pas présents.

Le 27 et le 28 mars une trentaine d’assemblées de convergences étaient programmées. Cependant des ateliers autogérés ont été organisés en parallèle. C’est ce qui justifie la faible participation dans les assemblées. Cette méthodologie n’a pas facilité les convergences.

Il est par ailleurs important de souligner que certains contenus de quelques activités étaient en contradiction totale avec la charte de principes du FSM : des organisations qui défendent les agendas de la Banque mondiale, la tenue d’activités qui défendent les accords de partenariats entre l’UE et les pays de la rive sud de la Méditerranée, d’autres qui parlent entrepreneuriat en économie solidaire, etc. Le programme du Forum a été lui aussi sponsorisé par des entreprises tunisiennes (TUNISIE TELECOM, TUNISAIR, TRANSTU…). S’ajoute à cela la forte présence des religieux islamistes qui distribuaient des livres de propagande religieuse gratuitement! Ainsi que des partis islamistes dont le parti marocain « Justice et bienfaisance » qui tenait même son stand à la faculté de droit!

La présence d’une forte délégation prorégime algérien (environ 1200 participants pris en charge par le gouvernement) et d’une délégation officielle marocaine ont paniqué le Forum et perturbé la tenue de certaines activités. Le comité d’organisation devait faire une conférence de presse le 27 mars au matin pour dénoncer les violences causées par la délégation algérienne (sans toutefois citer la délégation officielle marocaine!), mais ladite conférence a été perturbée par cette même délégation.

Un autre très gros problème : l’interprétation. Le comité d’organisation tunisien a préféré former un groupe de volontaires locaux, notamment des étudiants de langues et des enseignants de traduction sans toutefois faire appel à l’expérience et l’expertise du Réseau Babels reconnu par son expérience, sa compétence et son implication politique dans le processus du FSM et qui a jusqu’ici assuré l’interprétation des différentes éditions du FSM. Le Comité local, ayant jugé que les interprètes de Babels sont « coûteux et exigeants! » s’est contenté des volontaires qui ont très peu d’expérience et dont le nombre était très insuffisant. Cette démarche a amené le Réseau Babels à prendre la décision de boycotter le FSM Tunis 20153 |3| . Par ailleurs les conditions de travail pour les interprètes étaient très difficiles (pas de matériel adapté, pas de per diem, pas de nourriture…) ce qui les a poussés à observer une grève l’après-midi du 27 mars au moment même où se tenaient certaines assemblées de convergence.

FSM Tunis 2015 : un Forum anti terrorisme!

Après l’attaque du Musée de Bardo de Tunis le 18 mars ayant fait 22 morts, le comité d’organisation du FSM s’est réuni en urgence et a fait un communiqué dans lequel il annonçait le maintien de la tenue du Forum, et sa décision de changer l’itinéraire de la marche d’ouverture du Forum qui partira désormais de la place Bab Saadoun en direction du musée du Bardo sous le mot d’ordre « Les peuples du monde contre le terrorisme »! Le communiqué parlait également de la création d’une commission au sein du conseil international pour la rédaction de « la charte internationale altermondialiste du Bardo de lutte contre le terrorisme. »

Dès lors, le FSM s’affichait en événement antiterrorisme et les médias tunisiens ne parlaient que des altermondialistes qui viennent en Tunisie pour « dénoncer le terrorisme »! Heureusement, plusieurs membres du CI du FSM et d’autres activistes internationaux ont réagi rapidement et exprimé leurs inquiétudes. Une réunion des mouvements sociaux internationaux avec le comité d’organisation, tenue le 22 mars, a permis de clarifier les choses et de se mettre d’accord sur le slogan de la marche d’ouverture : « Les peuples du monde unis pour la liberté, l’égalité, la justice sociale et la paix, en solidarité avec le peuple tunisien et toutes les victimes du terrorisme et toutes les formes d’oppression ». Les mouvements sociaux ont refusé que le FSM soit considéré comme un événement contre le terrorisme et ont précisé qu’il y a en fait plusieurs formes de terrorisme et que le terrorisme est nourri par l’impérialisme international.

Malgré ces clarifications la marche d’ouverture était en globalité une manifestation contre le terrorisme, tel que rapporté d’ailleurs par la presse et les médias tunisiens qui annonçaient que les organisations de la société civile internationale manifestent à Tunis contre le terrorisme!

La question du terrorisme qui s’est invité dans le débat (y compris à la réunion du CI du FSM) montre bien qu’au sein du FSM lui-même il y a ceux qui se mettent dans le sillage de l’impérialisme et ceux qui le combattent.

L’avenir du FSM?

Il est clair que le Forum social mondial est en crise actuellement, de même que son Conseil international. Il a été récupéré par les défenseurs d’un « libéralisme à visage humain! », ceux qui considèrent le Forum comme un simple événement. La lutte contre le système capitaliste n’est pas à l’ordre du jour et ne constitue pas un agenda commun des différentes composantes de la dynamique du FSM. L’avenir du processus est donc incertain!

En d’autres termes, le FSM est replié sur lui-même et ne vise plus à faire contrepoids au Forum économique mondial de Davos ou quelque autre instance du néolibéralisme. Il n’a plus d’objectifs en termes d’ennemis à combattre. Et pire encore, il se met sous le giron de l’empire (cf lutte contre le terrorisme). En fait, il n’a plus de boussole politique.

En outre, le FSM n’est jamais parvenu à être réellement un Forum où s’expriment les mouvements de lutte. Seules les organisations structurées parviennent à financer le déplacement de quelques militants. C’est très rare qu’on pense à ceux qui sont sur le terrain.

L’Assemblée des mouvements sociaux (AMS) qui était le dernier moment du FSM pendant les premières années, et qui appelle à chaque édition à des journées d’actions et de mobilisations à l’échelle mondiale, a été vidée de son sens par la stratégie et la méthodologie mise en place par le CI. Elle est désormais marginalisée et placée au même niveau que les autres assemblées de convergence!

L’idée était justement de casser la dynamique de l’AMS qui se positionne concrètement dans le champ des alternatives à la globalisation capitaliste. Et les mouvements sociaux eux-mêmes ont contribué à cela par leur repli et leur désintérêt, notamment certains grands mouvements internationaux ayant initié cette dynamique.

Les mouvements sociaux, en particulier ceux qui composent l’AMS, ainsi que les différents mouvements qui luttent à l’échelle planétaire pour la justice sociale, sont appelés à plus de coordination et de concertation en vue de la lutte commune, au-delà même du FSM, pour renforcer la lutte contre la globalisation capitaliste en vue d’un autre monde plus juste et plus équitable.

Mimoun Rahmani

L’auteur est membre d’ATTAC/CADTM Maroc et représentant du Réseau CADTM international au CI du Forum social mondial.

Notes

1 Le Forum social mondial réduit à l’insignifiance, Emir Sader, sociologue et politiste brésilien

2 Voir notamment la déclaration de l’Assemblée des mouvements sociaux

3 Voir communiqué du réseau Babels : http://www.babels.org/spip.php?article565

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[À l’origine du 1er mai : Lucy Parsons, la veuve des martyrs de Chicago]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14852 2015-04-30T13:52:33Z 2015-05-01T11:46:10Z Peu avant sa pendaison, Albert écrivit à Lucy : « Tu es une femme du peuple, et je te confie au peuple… ». Le Congrès des ouvriers socialistes qui se tenait à Paris en 1889 déclara le 1er mai comme la journée internationale des Travailleurs et des Travailleuses. C’était en hommage aux cinq martyrs de Chicago. L’année suivante, cette journée fut commémorée pour la première fois. Lucy était déjà connue comme « La veuve mexicaine des martyrs de Chicago ».

Encore, en 1920, la police de Chicago considérait Lucy Gonzàles comme « plus dangereuse que mille révolutionnaires ».

Elle naquit esclave en 1853, dans un hameau du Texas, un territoire qui cinq ans auparavant faisait partie du Mexique. Elle était la fille d’une Mexicaine noire et d’un indien de l’Alabama. À trois ans, elle devint orpheline. Et, à peine put-elle travailler qu’on l’envoya dans les champs de coton.

Elle se maria à 19 ans avec Albert Parsons, jeune vétéran de la guerre de Sécession (1860–1864). Ils étaient, pour ainsi dire, considérés comme un couple illégal. La mixité raciale était pratiquement interdite dans les états du Sud. La participation à la vie sociale ne leur était pas facile, compte tenu qu’ils faisaient partie du petit nombre d’activistes autour de la question des noirs en terres racistes ». Les menaces de mort à leur encontre les obligèrent de partir à Chicago en 1873.

À peine posés leurs pauvres effets que déjà ils participaient à la vie politique. Pour assurer leur subsistance, Lucy décida de confectionner à domicile des vêtements pour les femmes. Ce travail était couplé avec sa participation au travail à l’imprimerie. Elle commença à écrire des articles dans le journal The Socialist. Puis ils participèrent à la création de The Alarm, organe de l’Association Internationale des Travailleurs, connu comme étant « l’Internationale anarchiste ». Elle écrivait des articles sur le chômage, le racisme, ou sur le rôle des femmes dans les organisations politiques. Lucy rencontra un bon accueil au sein des organisations ouvrières, principalement dans les fabriques de textiles. C’est là que l’exploitation était la plus féroce.

Ses deux grossesses ne l’empêchèrent pas de poursuivre ses activités : mais, souvent, elle quittait les réunions dans les ateliers presque au bord de l’accouchement. Avec le soutien d’Albert, elle se décida à participer à la création de L’union des Femmes ouvrières de Chicago. En 1862, cette organisation fut reconnue par « l’Ordre des Nobles Chevaliers du Travail », une sorte de fédération. Une grande avancée : jusqu’alors, le militantisme féminin n’était pas admis.

Elle pouvait toujours compter sur Albert et lui-même pouvait compter sur elle. De lui, non seulement elle avait l’appui politique, mais ils partageaient le soin apporté à leurs fils et au foyer.

La lutte pour la journée de huit heures devint la principale revendication nationale. Il faut dire que les petites filles et les femmes devaient travailler entre quinze ou dix-huit heures par jour pour gagner à peine de quoi se nourrir.

Le président Andrew Johnson avait décrété une loi qui promulguait la journée de huit heures, mais quasiment aucun État ne l’appliqua.

Les travailleurs appelèrent à une journée de grève pour le 1er mai 1886. Aussitôt, la presse se déchaîna. Le 29 avril, l’Indianapolis Journal parla « des violentes diatribes de truands et démagogues qui vivent sur le dos des impôts versés par les hommes honnêtes ».

Comme en d’autres occasions Lucy et Albert marchèrent avec leurs enfants. Les Parsons étaient tendus et prudents parce que le Chicago Mail, dans son éditorial, avait traité Albert et d’autres compagnons de lutte de « voyous dangereux restés en liberté ». Et exigeait de « les dénoncer dès aujourd’hui. Les montrer du doigt. Les considérants comme des fauteurs de trouble, les rendre responsables de toutes les difficultés qui pourraient survenir ».

À Chicago où les conditions de travail étaient pires que dans d’autres villes, les grèves et les mobilisations se poursuivirent. Pour le 4, un rassemblement fut organisé au Haymarket square. Albert fut l’un des orateurs.

Le rassemblement se termina sans incident. À peu près 20 000 personnes y participèrent. Au moment de la dispersion, il commençait à pleuvoir. Les Parsons décidèrent d’aller prendre un chocolat au Salon Zept’s. Il restait quelques 200 manifestants sur la place. Un gros contingent de policiers chargea. Une bombe de fabrication artisanale explosa tuant un officier. La troupe ouvrit le feu. On ne connut jamais le nombre exact de morts. L’état d’urgence et le couvre-feu furent déclarés. Les jours suivants des centaines d’ouvriers furent jetés en prison. Certains furent torturés.

31 personnes furent accusées dont 8 resteront incriminés. Le 21 juin le procès débuta. Après s’être entretenu avec Lucy, Albert se présenta face à la cour déclarant : « Nos honneurs, je suis venu afin que vous me jugiez avec tous mes compagnons innocents ». Le procès fut une mascarade faisant fi des normes élémentaires de la justice. La presse se lança dans une campagne de dénonciation. Ce fut un procès politique, car rien ne pouvait être prouvé quant aux responsabilités des accusés. Un véritable lynchage. Le jury déclara les huit accusés coupables. Parmi eux, trois furent condamnés à la prison et cinq à la pendaison. Parsons faisait partie des condamnés à mort.

José Marti, le futur apôtre de l’indépendance de Cuba était présent dans la salle. Le 21 octobre le quotidien argentin La Nation publia un article. Il y décrivait le comportement de Lucy lorsque la sentence fut prononcée : « La mulâtre de Parsons, inflexible et intelligente comme lui, qui parle avec une vibrante énergie dans les rassemblements publics, qui ne se décourage pas comme souvent les autres, là, elle resta fière et ne fit apparaître aucun mouvement sur son visage lorsqu’elle entendit la condamnation. […]. Elle appuya une joue contre son poing fermé, regarda dans le vide, ne proféra aucune parole; on put noter un tremblement de son poing, allant croissant… »

Lucy, accompagnée de ses fils commença à parcourir le pays pendant presque une année en informant sur le procès. Elle parlait la nuit et voyageait le jour, envoyait des centaines de lettres aux syndicats et à diverses organisations politiques, aussi bien aux États-Unis que dans le reste du monde. La solidarité qui se leva, alors, fut immense.

Le 11 novembre 1887, la sentence s’exécuta. Des années plus tard, Lucy se rappelait le matin où elle conduisit ses fils sur le lieu où se tenaient les condamnés. Elle demanda « laissez ces enfants dire leur dernier adieu à leur père ». La réponse fut immédiate. « Nous restâmes enfermés dans le local de la police, pendant que s’exécutait le délit monstrueux ».

Peu avant sa pendaison, Albert écrivit à Lucy : « Tu es une femme du peuple, et je te confie au peuple… »

Le Congrès des Ouvriers socialistes qui se tenait à Paris en 1889 déclara le 1er mai comme la journée internationale des Travailleurs et des Travailleuses. C’était en hommage aux cinq martyrs de Chicago. L’année suivante, cette journée fut commémorée pour la première fois.

Lucy était déjà connue comme « La veuve mexicaine des martyrs de Chicago ».

Les patrons appliquèrent la journée de huit heures. Le sacrifice des martyrs ne fut pas vain.

Après la mort de son époux, Lucy continua à parcourir le pays en organisant les ouvrières et en écrivant dans les journaux syndicaux. En juin 1905, elle fut présente lors de la création de l’Organisation des « Travailleurs ouvriers du Monde », à Chicago. Seulement 12 femmes y participèrent et Lucy y fut la seule à y prendre la parole. « Nous autres les femmes de ce pays, nous n’avons aucun droit de vote. La seule manière est de prendre un homme pour nous représenter […] et cela me paraitrait étrange de demander à un homme de me représenter […]. Nous sommes les esclaves des esclaves… » Elle termina son discours déclarant : « Il n’y a pas de pouvoir humain que les hommes et les femmes puissent obtenir s’ils ne sont pas décidés à être libre! »

En ceci, elle fut toujours en opposition avec les féministes. Elle les supportait peu. Elle voyait dans le féminisme un mouvement typique de la classe moyenne. Elle soutenait que ce mouvement servait davantage à une confrontation des femmes contre les hommes. Elle répétait que la libération de la femme ne se ferait qu’avec l’émancipation de la classe ouvrière libérée de l’exploitation capitaliste.

À 80 ans, Lucy faisait encore des discours sur la place Bughouse de Chicago. Elle continuait à conseiller, à former les ouvriers et les ouvrières. En février 1941, à 88 ans, elle fit sa dernière apparition publique. L’année suivante, le 7 mars, et déjà aveugle, elle mourut dans l’incendie de sa maison. Même morte la police la poursuivit de sa hargne, la considérant toujours comme une menace. Ainsi, des milliers de ses documents et de ses livres furent saisis.

Publié avec l’autorisation de l’auteur. Ce texte fait partie du livre Latines, belles et rebelles, aux Éditions le Temps des Cerises. Paris, mars 2015. 200 Pages, 15 euros.

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Critique de la mythologie lupine]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14836 2015-04-24T13:59:59Z 2015-04-29T11:53:41Z Visiblement, le Printemps 2015 aura été une grève menée sous l’égide de la mythologie du Loup. Ce symbole, qui n’a rien d’anodin, représente à la fois le modèle organisationnel et l’idéologie sous-jacente du mouvement. Dans la culture européenne, la figure du loup est liée à la fois à la fécondité, à la protection, à la destruction, à la punition, au soleil et aux divinités héroïques; dans l’imaginaire autochtone, cet animal-totem symbolise la loyauté et la fidélité à la meute, qui représente ici l’unité de base de mobilisation en groupes affinitaires. La protection des intérêts de la bande s’accompagne d’affects comme la férocité, la fougue et l’impétuosité qui se manifestent dans le vocabulaire et des images qui appellent la défiance, la contestation, voire l’insurrection ou l’é-meute : « montrer les crocs », « hurlons contre l’austérité », « l’austérité ne coupera pas notre révolte », « osons le printemps 2015 ».

« Comme les loups et les louves, nous agissons collectivement et nous nous regroupons pour assurer notre survie et défendre nos intérêts communs. L’idée de collectivité est intimement liée à la survie face à l’adversité et au bien-être de la “meute”, voire de la société. La préservation de nos habitats, de nos acquis sociaux et de notre avenir passe par la solidarité. […] Si le gouvernement garde le cap, il aura devant lui un mouvement fort et uni. Nous laisserons monter la grogne populaire et lancerons une GRÈVE SAUVAGE. Résistons au saccage social par la grève générale! Perturbons cet ordre économique défaillant qui fait passer la population en dernier. Grève inclusive, grève par tous les moyens : que les écoles ferment, que les bureaux ferment, que les villes interrompent toutes leurs activités jusqu’à ce que tous et toutes reçoivent ce qui est collectivement dû. Que le gouvernement cesse de privatiser, de saboter le bien commun, de détruire l’environnement et d’avantager les riches! Faute de quoi, nous mordrons. » [1]

Ce recours à l’imaginaire fait écho à la philosophie du syndicaliste révolutionnaire français George Sorel qui, au-delà de son rejet de l’État, de sa promotion de l’action directe, de l’autonomie de la classe ouvrière et de la violence comme force régénératrice, insiste sur le rôle central et mobilisateur du mythe. « La philosophie de Sorel – influencée par Nietzsche et aussi, en particulier, par Bergson – est en fait une philosophie de l’action et de la volonté, dans laquelle le futur est imprévisible et dépend de la volonté. De plus, le niveau auquel les forces en lutte trouvent leur unité est celui d’un ensemble d’images ou de “figures de langage” qui annoncent la théorie du mythe. » [2] Désillusionné par la démocratie parlementaire qui devient la principale coupable de la dispersion des luttes sociales, Sorel cherche à reconstituer l’unité de la classe ouvrière en rejetant la lutte politique et en affirmant le mythe de la grève générale.

« Nous savons que la grève générale est bien ce que j’ai dit : le mythe dans lequel le socialisme s’enferme tout entier, c’est-à-dire une organisation d’images capables d’évoquer instinctivement tous les sentiments qui correspondent aux diverses manifestations de la guerre engagée par le socialisme contre la société moderne. Les grèves ont engendré dans le prolétariat les sentiments les plus nobles, les plus profonds et les plus moteurs qu’il possède; la grève générale les groupe tous dans un tableau d’ensemble, et, par leur rapprochement, donne à chacun d’eux son maximum d’intensité; faisant appel à des souvenirs très cuisants de conflits particuliers, elle colore d’une vie intense tous les détails de la composition présentée à la conscience. Nous obtenons ainsi cette intuition du socialisme que le langage ne pouvait pas donner d’une manière parfaitement claire – et nous l’obtenons dans un ensemble perçu instantanément. » [3]

Or, « les souvenirs très cuisants de conflits particuliers » issus de la dernière grève étudiante de 2012 ne peuvent être perçus instantanément avec « un maximum d’intensité » par l’ensemble de la population, mais seulement par les franges militantes qui ont combattu au front, dans la rue, les piquets de grève et les perturbations du congrès du Parti libéral, bref dans le feu de l’action. Le mythe de la « grève sociale » peut dès lors rejoindre instinctivement une partie du mouvement étudiant, la plus consciente et la plus mobilisée, mais non pas l’ensemble des « ami-es, collègues, voisin-es, travailleur-ses, ouvrier-es, syndiqué-es, étudiant-es, retraité-es, chômeur-ses, assisté-es sociaux, sans-emploi, gens de la rue, sans-abris, marginaux, Autochtones, immigrant-es, sans-papiers, familles ou mères monoparentales ». S’opère dès lors un décalage entre l’expérience vécue par les « meutes enragées » et le reste des étudiant-es non-mobilisés, sans parler des centrales syndicales, du mouvement communautaire et des gens ordinaires qui n’ont d’expérience concrète d’affrontement avec policiers que les images qu’ils ont vues à la télé.

Outre le mythe sorélien de la grève sociale, les pratiques organisationnelles du Printemps 2015 s’inspirent directement de courants comme l’anarchisme insurrectionnaliste et le mouvement autonome, qui luttent l’autonomie du prolétariat par rapport au capitalisme et à l’État, mais aussi par rapport aux partis et aux syndicats. Ces tendances s’appuient sur une critique des organisations révolutionnaires formelles, même anarchistes comme les fédérations anarchistes, les syndicats ou les confédérations (comme l’ASSÉ). La mise en place de petites structures informelles, fondées sur la mise en commun des affinités individuelles, vise à éviter les écarts de conduite propres à n’importe quelle organisation de trop grande taille. Comme ces groupes affinitaires ont pour but d’accomplir des actes de résistance, les meutes ou « comités Printemps 2015 » rejettent le principe de représentation au nom d’une action sans médiation.

« Ce qui relie ces comités, c’est d’abord et avant tout la croyance dans le fait que le printemps 2015 sera un moment crucial pour lutter contre l’austérité et les hydrocarbures. La seconde chose qui relie ces comités, c’est le fait que les gens s’y présentent en tant qu’individus, non pas en tant que représentant-e-s d’autres organisations. Finalement, ces comités se veulent intersectoriels, reliant les salarié-e-s de tous les milieux, les étudiant-e-s et les sans-emplois. La structure interne est horizontale, sans chefs, sans représentant-es. La seule légitimité de ces comités est celle qu’ils se donnent à eux-mêmes par leur action. Le pouvoir décisionnel des comités est limité à ce qu’ils font, ils n’ont pas d’autorité sur un autre groupe ou comité, ou sur des gens. La réalité des comités est hétérogène, ils s’organisent comme ils le désirent. Tous et toutes sont invité-e-s à s’organiser collectivement et à prendre des initiatives contre l’austérité et les hydrocarbures sous la bannière de Printemps 2015. » [4]

On pourrait facilement remarquer que ce modèle organisationnel est utile pour mener des actions sur le terrain, faire des coups d’éclat, protéger nos camarades contre les arrestations, riposter efficacement aux attaques de la police, organiser des occupations, etc., mais que ces groupes affinitaires demeurent somme toute non-représentatifs, non-transparents, non-élus et donc non redevables envers qui que ce soit. Néanmoins, cette objection ignore le fait que l’objectif des comités informels est justement de ne pas fonctionner comme des structures officielles, comme le souligne à juste titre un membre anonyme de l’Institut de louvetisme printanier :

« Ce type d’organisation non représentatif, s’il nous semble saugrenu au Québec, n’est pas né d’hier. La Révolution française a été initiée et mise en mouvement par une multiplicité de clubs, dont la rivalité interne et externe contribuait au foisonnement. Il en va de même pour toutes les révolutions européennes du XIXe siècle, menées à travers d’obscures sociétés secrètes comme la Charbonnerie de Blanqui, la Société des Droits de l’Homme de Büchner, etc. En 1968 encore, le Mouvement du 22 mars ne représentait pas qui que ce soit. Cela ne l’empêchait pas de coexister avec des groupes représentatifs, nommément les syndicats, pour des objectifs communs. […] Et à l’éternelle objection que le fonctionnement affinitaire non représentatif mènerait nécessairement à “la tyrannie de l’informel”, il faut répliquer que chaque mode de fonctionnement vient avec sa tyrannie. La “tyrannie du formalisme démocratique” n’est pas plus enviable. L’important est que chacun de ces modes d’organisation est associé à une stratégie de contre-pouvoir. On conteste un pouvoir bureaucrate par les alliances et le vote, on conteste une tendance politique par le discours et les influences. » [5]

Si les « meutes » du printemps 2015 contestèrent le « pouvoir bureaucrate » de l’ancien exécutif de l’ASSÉ par les alliances et le vote d’une « destitution symbolique », il s’avère nécessaire de contester, par le discours et l’influence, l’idéologie insurrectionnaliste qui mine l’unité et la légitimité du mouvement étudiant, en plus de mener à une impasse stratégique. Tout d’abord, bien que les groupes affinitaires et les structures démocratiques ne soient pas des modèles mutuellement exclusifs et qu’ils puissent coexister de manière intéressante dans certains contextes, il faut préserver une tension dynamique entre la spontanéité et l’organisation afin que la lutte puisse s’étendre à des couches plus vastes de la population. Sans une coordination conflictuelle du pôle représentatif et de l’auto-organisation à la base, du travail médiatique-discursif et de la mobilisation de masse dans les cégeps et les universités, le mouvement étudiant est condamné à une division destructrice.

De plus, l’auto-organisation des groupes affinitaires semble être un élément nécessaire, mais non suffisant, pour mener une lutte efficace, d’autant plus que leur modèle non représentatif sert davantage à orchestrer des actions particulières qu’à donner une direction générale au mouvement. En prenant l’analogie du feu de camp, les structures syndicales représentent les bûches et le bois d’allumage, alors la spontanéité militante correspond au sapinage, au papier journal ou à l’essence qu’on jette sur le feu pour l’alimenter. Sans structure qui permet au feu de durer, les flammes peuvent être vives, mais éphémères, faute de matière à brûler. Souffler sur les braises de 2012 ne suffit pas non plus; il faut de nouveaux morceaux, bien agencés par une dose de savoir-faire, la grève générale n’étant pas autre chose qu’une stratégie d’incendie social.

À titre d’exemple, l’ASSÉ témoigna d’un leadership intellectuel et moral lors de la grève générale de 2012, son succès étant basé sur un patient travail de mobilisation dans les régions, des revendications claires appuyées sur un argumentaire étoffé, une coalition large réunissant de nombreuses associations (CLASSE), des porte-paroles efficaces, une certaine « bonne entente » tactique avec les fédérations étudiantes qui donnaient l’impression d’une unité du mouvement, un discours radical, mais accessible à l’entendement commun, puis des pratiques démocratiques exemplaires; le mouvement étudiant était irréprochable dans son ensemble et réussit à contester l’hégémonie néolibérale diffusée dans les médias de masse en suscitant un certain appui populaire, lequel venait appuyer des actions de masse. La répression politique et policière fut de mise par l’adoption de lois spéciales et de règlements anti-manif, mais le rapport de force était clairement du côté étudiant, du moins sur le plan de la lutte idéologique.

À l’inverse, les comités Printemps 2015 décidèrent consciemment de se mobiliser à l’extérieur des structures de l’ASSÉ, afin de pousser le mouvement étudiant à décréter directement une grève sociale, sans réflexion préalable. La lutte contre l’austérité et les hydrocarbures, nobles objectifs qui se déclinèrent par des revendications vagues et sous-théorisées, ne semblent être qu’un prétexte pour une revanche de 2012. Or, la répression politique et policière développée lors des contestations précédentes a bien préparé le coup avec des outils juridiques et des dispositifs de contrôle sécuritaire afin de ficher les « leaders militants », bâillonner les manifestations et faire avorter le mouvement sans trop d’efforts. À l’heure où la rue devient un terrain d’action largement limité, il n’est pas judicieux de mettre tous nos œufs dans le même panier de la confrontation avec les flics. Sans un discours articulé contre l’austérité, sans rapprochements organiques avec d’autres syndicats et mouvements sociaux, comment serait-il possible de faire déborder immédiatement une grève étudiante en grève sociale? Qui plus est, Rosa Luxembourg rappelle que la grève sociale ne peut pas être décrétée arbitrairement par les syndicats, car elle survient par un ensemble complexe de facteurs, de conflits, de luttes économiques et politiques qui se croisent à l’intérieur d’un contexte sociohistorique déterminé.

« Ce n’est donc pas par des spéculations abstraites sur la possibilité ou l’impossibilité, sur l’utilité ou le danger de la grève de masse, c’est par l’étude des facteurs et de la situation sociale qui provoquent la grève de masse dans la phase actuelle de la lutte des classes qu’on résoudra le problème; ce problème, on ne le comprendra pas et on ne pourra pas le discuter à partir d’une appréciation subjective de la grève générale en considérant ce qui est souhaitable ou non, mais à partir d’un examen objectif des origines de la grève de masse, et en se demandant si elle est historiquement nécessaire. […] En fait que pouvait obtenir de plus la grève générale [ce printemps]? Il fallait être inconscient pour s’attendre à ce que l’absolutisme fût écrasé d’un coup par une seule grève générale “prolongée” selon le modèle anarchiste. C’est par le [peuple] que l’absolutisme doit être renversé [au Québec]. Mais le [peuple] a besoin pour cela d’un haut degré d’éducation politique, de conscience de classe et d’organisation. Il ne peut apprendre tout cela dans les brochures ou dans les tracts, mais cette éducation, il l’acquerra à l’école politique vivante, dans la lutte et par la lutte, au cours de la révolution en marche. D’ailleurs, l’absolutisme ne peut pas être renversé n’importe quand, à l’aide simplement d’une dose suffisante “d’efforts” et de “persévérance”. La chute de l’absolutisme n’est qu’un signe extérieur de l’évolution intérieure des classes dans la société [québécoise]. » [6]

Si nous replaçons le mouvement étudiant dans le contexte de la société québécoise au printemps 2015, il faut évidemment remarquer que le peuple n’a pas un haut degré d’éducation politique, de conscience sociale et d’organisation. Évidemment, c’est par la lutte qu’il peut développer ses capacités d’action, mais pour cela il faut encore que la grève s’élargisse au-delà de quelques meutes étudiantes. À l’inverse de l’idéologie insurrectionnaliste et néo-blanquiste du Comité invisible, telle que formulée philosophiquement dans les fougueux essais L’insurrection qui vient (2007) et À nos amis (2014), il est temps d’aller au-delà d’affirmations éloquentes, mais creuses qui s’attachent à l’immédiateté des sentiments de révolte comme : « s’attacher à ce que l’on éprouve comme vrai », « ne rien attendre des organisations, se défier de tous les milieux existants », « multiplier les zones d’opacité », « fuir la visibilité, tourner l’anonymat en position offensive », « organiser l’autodéfense », « saboter toute instance de représentation, généraliser la palabre, abolir les assemblées générales », « libérer le territoire de l’occupation policière ». Comme le souligne Charles Gagnon dans son livre À la croisée des siècles. Réflexions sur la gauche québécoise :

« Si la gauche n’accepte pas d’avoir comme principal objectif la satisfaction, la griserie d’avoir brûlé trois autos de police, casser vingt-cinq vitrines et décrocher la mâchoire à quelques opposants, des flics si possible; si la gauche doit plutôt se laisser guider par les intérêts des couches défavorisées, c’est-à-dire mener la lutte sur le terrain de leurs principales revendications dans le but d’obtenir des victoires, le choix à faire me semble assez limpide. Sans exclure a priori aucune forme d’intervention, elle doit d’abord pouvoir miser sur une mobilisation régulière, croissante, durable, qui exerce une véritable pression sur le pouvoir et le pousse dans ses derniers retranchements aussi souvent que possible. Une telle mobilisation n’est envisageable que si cette gauche se regroupe sur des bases larges, avec ouverture d’esprit, à l’abri le plus possible de tout esprit de clan, de secte, de “petite gang de chums” qui ont raison, toujours et contre tout le monde. » [7]

Esquisse d’une nouvelle stratégie

Aller au-delà du Printemps 2015 signifie non seulement dépasser le fétichisme organisationnel des groupes affinitaires, mais remplacer la conception événementielle de la grève générale en envisageant celle-ci comme un moment situé au sein d’un processus historique plus grand. Il ne s’agit pas ici de faire une critique morale de l’idéologie insurrectionnaliste, mais de surmonter les contradictions théoriques et pratiques du mouvement étudiant. Si la grève générale de 2012 fut menée dans une perspective de syndicalisme de combat et de mobilisation de masse, mais limitée aux revendications étudiantes, et que le Printemps 2015 fut animée par une logique affinitaire dans une visée de grève sociale, une nouvelle voie stratégique consiste à opter pour un syndicalisme combatif élargi par l’organisation d’une grève de masse du milieu de l’éducation.

En reprenant l’analogie des animaux totems de la mythologie autochtone, il ne s’agit pas de remplacer l’imaginaire du Loup par celui de la Tortue, symbolisant une démarche lente, prudente et diplomatique, mais de s’appuyer sur la figure de l’Ours. Celle-ci représente la puissance brute, l’introspection, la force d’âme et le courage, prêt à mener un long combat après une période d’hibernation. Nul besoin ici de reprendre l’iconographie de l’Ours par des slogans et des images à contenu performatif sans portée stratégique réelle, mais de réfléchir sérieusement aux conditions sociales et aux modalités d’organisation d’une mobilisation populaire effective. Cela signifie de rompre avec l’idée mythique de la grève sociale susceptible de surgir par l’excitation des sentiments révolutionnaires, et de combiner le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté en revenant à la conception de la politique comme art stratégique.

Pour ce faire, il faut articuler les capacités organisationnelles des associations syndicales (mobilisation des ressources), le contexte de compression budgétaire dans l’ensemble du milieu de l’éducation (structure d’opportunité politique) et une définition de revendications collectives susceptibles de rallier plusieurs types d’acteurs et de susciter un large appui de la population (cadrage des enjeux). En effet, la médiation entre l’organisation, l’opportunité et l’action s’opère à travers les significations et les définitions communes que les acteurs donnent à leur situation. Une mobilisation massive dans un contexte sociohistorique donné doit d’abord répondre clairement à une question toute simple : pourquoi faire la grève? La réponse : l’intégrité du système d’éducation est directement menacée par l’austérité.

Quelle est la différence avec les revendications de la présente grève? D’une part, les principales revendications du Printemps 2015 sont d’une portée trop générale : la grève s’inscrit dans une lutte globale contre l’austérité en santé, en éducation et dans les services sociaux (coupures, gel des embauches, hausses de frais, privatisation et marchandisation), contre les projets d’exploitation et de transports des hydrocarbures, contre le profilage et la répression politique et pour la défense des droits syndicaux (lutte contre la réouverture des conventions collectives, l’attaque contre les régimes de retraite et contre les lois spéciales, etc.). Comment décliner des larges demandes comme l’abandon complet des mesures d’austérité du Parti libéral et la cessation des activités d’extraction et de transport d’hydrocarbures sur le territoire québécois, par des revendications concrètes susceptibles de négociation pouvant déboucher sur des gains? En laissant aux associations locales le soin de formuler leur liste personnelle de demandes? Par exemple, une proposition de grève du Cégep du Vieux-Montréal « revendiquait entre autres la fin des mesures d’austérité “pour toujours”, l’abolition de la loi 3 sur les régimes de retraite et l’abolition du règlement P-6 dans la métropole. » [8]. De son côté, tandis l’Association facultaire des étudiant-es en sciences humaines de l’UQAM exige :

« La fin immédiate des basses manœuvres juridiques de l’administration de l’UQAM (injonction et poursuites contre des étudiant-es militant-es); la réadmission à la maîtrise de René Delvaux, expulsé en catimini pour l’écarter du C.A.; que les 22 arrêté-es du mercredi 8 avril ne soient pas poursuivi-es et ne soient les cibles d’aucune sanction administrative; la fin du recours aux services du SPVM, et l’interdiction de leur intervention et de leur circulation dans les espaces physiques de l’UQAM; la rupture du contrat avec l’agence de répression professionnelle Gardium; le renvoi des fier-es-à-bras embauché-es par l’administration de l’UQAM en tant qu’“agent-es de sécurité” pour semer la peur; le retrait des caméras de répression installées depuis 2012; le réinvestissement immédiat des fonds de sécurité dans l’enseignement, la recherche et les services à la communauté universitaire; la démission, sans indemnité de départ, du recteur Robert Proulx, du secrétaire général Normand Petitclair, de la directrice des services à la vie étudiante Manon Vaillancourt, de la vice-rectrice et des vice-recteurs Diane Demers, Marc Turgeon et René Côté, de la présidente du C.A. Lise Bissonnette, de même que de Marcus Morin, mercenaire affecté au renforcement de la répression du Service de la prévention et de la sécurité, etc. » [9]

Bien que nous puissions être d’accord avec chaque revendication prise isolément, cette liste d’épicerie marque le passage d’une généralité excessive à un particularisme extrême. La grève sociale espérée s’est transformée en une série de luttes fragmentées pour le droit de manifester. Bien que la lutte contre la répression politique soit absolument essentielle (nous y reviendrons plus loin), il est difficile d’établir un rapport de force suffisant vis-à-vis des autorités administratives et publiques dans un contexte de dispersion des énergies et d’improvisation. Indépendamment des résultats concrets des féroces luttes actuelles (dont nous devrons faire un sérieux bilan critique une fois la grève du printemps terminée), il faut réfléchir dès maintenant à la poursuite de la mobilisation au-delà du Printemps 2015. Pour ce faire, il faut élaborer un espace de revendications qui trouve un équilibre délicat entre le général et le particulier, afin d’éviter le double piège des demandes abstraites (lutter contre le capitalisme ou le néolibéralisme) et des revendications sectorielles qui limitent le potentiel de généralisation.

Comme il n’est pas possible de miser sur une hausse substantielle des droits de scolarité pour déclencher une grève, la stratégie consiste à bloquer les coupures massives dans le système d’éducation, l’augmentation famélique de 0,2 % lors du dernier budget Leitao représentant les pires compressions depuis 20 ans. Comme le budget du Ministère de l’Éducation, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche représente 15,8 milliards $, et que l’augmentation des coûts (incluant l’inflation) représente environ 3 %, le système d’éducation dans sa globalité doit composer avec une hausse de seulement 31,6 M$, alors que l’augmentation des coûts supposerait un investissement d’au moins 474 M$, en plus du sous-financement chronique accumulé depuis 20 ans à cause de la loi sur l’équilibre budgétaire adoptée par Lucien Bouchard en 1996. Dans un contexte de faible croissance économique, l’esprit du déficit zéro, érigé en dogme, devient la principale justification de l’austérité.

Ainsi, ce n’est pas seulement les étudiant-es, mais l’ensemble des écoles primaires et secondaires, les commissions scolaires, les cégeps et les universités, les élèves, les professeur-es, les employé-es, les chargé-es de cours, et les administrations d’établissement qui seront directement touchés par ces coupures. Pour réclamer quelque chose d’unificateur, il faut demander un réinvestissement massif dans le système d’éducation par une proposition claire : l’injection immédiate d’un milliard de dollars supplémentaires dans le système d’éducation. L’objection facile, « on n’a pas d’argent », pourra facilement être réfutée par la campagne de la Coalition opposée à la tarification et la privatisation des services publics, 10 milliards $ de solutions. L’alternative à l’austérité se résume à une idée simple, la justice fiscale : 1 G$ par l’ajout de 10 paliers d’imposition, 1,2 G$ en augmentant l’impôt des entreprises à 15 %, 600 M$ en rétablissant la taxe sur les institutions financières, 1,3 G$ en luttant contre l’évasion fiscale et la corruption et la mauvaise gestion dans l’octroi des contrats gouvernementaux, 1 G$ en contrôlant le coût des médicaments et en instaurant un régime public d’assurance médicaments, etc.

Ainsi, la grève de masse n’aurait pas pour but de défendre les intérêts particuliers des étudiant-es, des professeur-es, etc., mais l’intérêt général, l’intégralité du système d’éducation, en prônant des mesures politiques qui pourraient permettre de financer l’ensemble des services publics (santé, garderies, transports, etc.) et de réduire le fardeau fiscal des classes moyennes et populaires. Autrement dit, la lutte passerait de la phase économique-corporative à la phase éthico-politique. 1 G$ pourrait susciter l’adhésion des étudiant-es, chargé-es de cours, professeur-es et même des recteurs qui militent depuis longtemps contre le sous-financement du système universitaire. Évidemment, nous ne devons pas nous acharner à convaincre les dirigeant-es des administrations publiques qui sont situés dans une position de classe contradictoire en s’octroyant des salaires faramineux et des indemnités de départ indécentes, mais la revendication d’un réinvestissement massif dans le réseau de l’éducation les mettrait face à leurs contradictions en faisant jouer la dissonance cognitive contre eux dans le cas où ils appuieraient le gouvernement libéral.

Par ailleurs, la revendication principale d’1 G$ jumelée aux mesures de justice fiscale (10 G$ de solutions) pourrait s’accompagner d’une revendication visant à répondre au problème de la dette : un audit citoyen sur la dette publique. Il s’agit d’un outil pédagogique formidable pour contester l’idéologie austéritaire, en permettant « aux citoyens de se réapproprier la question de la dette publique, et à partir de là les grandes questions de politique économique, comme des enjeux démocratiques. Il s’agit d’engager un examen public approfondi de quelques questions clés. D’où vient la dette publique – celle de l’État, des collectivités locales, des établissements publics? Quelle est la part du coût du sauvetage des banques? De la crise économique et financière, des plans de relance? Des niches et cadeaux fiscaux successifs? Des taux d’intérêts abusifs ?  De l’évasion et de la fraude fiscales ?  Des dépenses ou interventions militaires nuisibles? Une partie, et laquelle, peut-elle être considérée comme illégitime, c’est-à-dire contractée au mépris de l’intérêt général et à ce titre faire l’objet d’une annulation? Qui détient les titres de la dette? Comment alléger sa charge sans spolier les petits épargnants? Qui spécule sur elle? Par quels mécanismes la dette publique est-elle aujourd’hui instrumentalisée pour détruire l’État social? Quelles leçons tirer des récentes expériences (Argentine, Équateur, Islande…) où la dette publique a été en partie répudiée? Quelles alternatives mettre en place, au plan local, national et fédéral? » [10]

À l’instar d’une initiative citoyenne similaire en France, un collectif national pour un audit citoyen de la dette publique pourrait être créé afin de rassembler toutes les organisations et tous les citoyen-nes qui partagent ses objectifs, les partis politiques qui soutiennent sa démarche y participant en tant qu’observateurs, et pouvant, avec son accord, s’associer à ses initiatives. Ce collectif pourrait constituer une base documentaire rassemblant les données et analyses pertinentes pour comprendre et mettre en débat l’origine, l’état actuel et l’instrumentalisation de la dette publique; stimuler la réflexion sur les alternatives à l’austérité; exiger des pouvoirs publics qu’ils mettent à la disposition du collectif l’ensemble des informations économiques et financières pertinentes pour l’établissement d’un diagnostic précis de la situation; publier des documents – écrits et audiovisuels, synthétiques et accessibles à tous, expliquant les enjeux et mécanismes à l’œuvre, y compris par le biais d’un site web autonome; impulser la création de comités locaux d’audit de la dette publique, organiser des débats publics et des actions citoyennes à l’échelle locale et nationale, etc.

Si les trois premières revendications (1 G$ dans le système d’éducation, 10 G$ de justice fiscale et audit citoyen de la dette) renvoient à la répartition de la richesse sociale et au financement des services publics en attaquant l’austérité à la source, il reste que le réseau universitaire s’engouffre dans une logique utilitariste de marchandisation, de compétition, de dépenses immobilières et publicitaires croissantes, de construction de campus satellites et de cours à distance afin de maximiser la rentabilité des organisations au détriment de la qualité de l’éducation. Il ne suffit pas de demander plus d’argent, il faut encore assurer une allocation des ressources en fonction des besoins. Cela implique d’abolir le financement par tête de pipe instauré au tournant des années 2000 par le ministre de l’Éducation de l’époque, François Legault, qui remplaça la formule de financement historique en fonction des besoins des institutions avec des ajustements particuliers, par un système de financement basé exclusivement sur le volume et la nature de l’effectif étudiant en équivalence au temps plein (EEETP). « Actuellement, on finance à 100 % selon le nombre d’étudiants, par tête de pipe. Il y en a qui commencent à dire que ça amène des effets pervers, que c’est une course à la clientèle, une surmultiplication de programmes ou de déploiements de délocalisations, et oui, peut-être qu’il faut songer à remettre ça en question », a affirmé le ministre Pierre Duchesne en janvier 2013. [11]

À ce financement injuste et peu efficient, il faut également veiller à la gestion des ressources financières non seulement par une caste de managers privilégiés au sein des conseils d’administration, mais par l’ensemble de la communauté universitaire. Il s’agit d’éviter des situations absurdes où des hauts dirigeants grassement payés (le recteur de l’Université Laval gagne 355 000 $ par année) se votent des prolongations de salaire à 90 % pendant six ans après la fin de leur mandat, tout en imposant des abolitions de programmes et des compressions dans les Facultés et la bibliothèque (800 000 $ dans le budget de la bibliothèque) [12]. L’idée est d’instituer des budgets participatifs dans l’ensemble des institutions d’éducation, du primaire à l’université en passant par les commissions scolaires, afin d’assurer la démocratisation du budget, la transparence et l’efficience dans la gestion des finances publiques, et l’allocation équitable des ressources en fonction des besoins exprimés. Si une ville de 1,5 million d’habitants comme Porto Alegre au Brésil peut faire fonctionner un budget participatif, pourquoi ne pas introduire de tels dispositifs démocratiques dans la gestion des universités afin de permettre aux étudiant-es, employé-es, chargé-es de cours, et professeur-es d’avoir leur mot à dire dans le développement de leur communauté?

À l’heure où les élections dans les commissions scolaires seront abolies, pourquoi ne pas s’inspirer de l’expérience de Poitou-Charentes en France, où « la réorganisation d’ensemble de l’administration régionale chargée des établissements scolaires sous une direction unique issue du “budget participatif des lycées”, opérée au printemps 2008, est la preuve que la démocratie participative peut contribuer à la modernisation de l’administration »? [13] Ainsi, il faut dès maintenant contribuer à rendre légitime l’idée d’une cogestion des établissements scolaires à toutes les échelles, tout comme la « gratuité scolaire » fut lancée dans l’espace public et rendue crédible à force de débats, même si la revendication initiale était d’abord de bloquer la hausse des frais de scolarité.

Il faut saisir la fenêtre d’opportunité de la lutte contre l’austérité pour revendiquer, non pas plus de financement pour des institutions gérées par un modèle technocratique, mais une démocratisation radicale et une meilleure gestion des fonds publics pour assurer la qualité de l’éducation, la transparence, l’équité, etc. Le discours anticorruption et anti-bureaucratie, généralement monopolisé par la droite qui prône les privatisations, pourrait ainsi être retourné en faveur de l’instauration d’un régime de démocratie participative, lequel pourrait être généralisé dans le réseau de la santé et les autres services publics, les municipalités, etc. Le slogan, surprenant pour un mouvement de gauche, pourrait être : « à bas la bureaucratie, vive la démocratie! »

Enfin, le dernier groupe de revendications doit être la défense du droit de contestation, qui représente le pilier de l’autonomie de la société civile et de la liberté politique. Il est absolument essentiel de défendre les droits fondamentaux (liberté d’expression, d’association, de réunion publique) en revendiquant l’abrogation immédiate des lois anti-manifestations à l’échelle municipale et nationale (règlement P-6 à Montréal, règlement « sur la paix et le bon ordre » à Québec, article 500.1 du code de la sécurité routière, etc.), la fin de la judiciarisation des conflits (retrait des injonctions), la fin du profilage et de la répression politique, etc. Par ailleurs, la question délicate du « droit de grève » du mouvement étudiant doit être remise en avant-plan. Alors que certains réclament l’encadrement légal, d’autres affirment tout bonnement qu’il n’existe pas, l’éducation étant ainsi réduite à un « don » des autorités, un produit, une marchandise. Il s’agit d’abord d’assurer la reconnaissance des droits collectifs et de décriminaliser le mouvement étudiant. Cela n’implique pas nécessairement la légalisation et l’encadrement juridique du droit de grève, mais au moins une réelle reconnaissance du droit d’usage des pratiques étudiantes qui ne doivent plus être bafouée par les impératifs administratifs et l’opinion des dirigeants politiques.

Voilà donc quelques propositions pour assurer la suite des choses au-delà du Printemps 2015. Elles devront être débattues plus largement au sein du mouvement étudiant et du milieu de l’éducation en général, afin que les graines semées ce printemps soient récoltées à l’automne. Si la mobilisation intempestive des « meutes », les multiples grèves à durées variables, les grandes manifestations et l’appel large à la grève sociale ont eu le mérite d’introduire le débat sur l’austérité dans l’espace public et de contester directement l’autorité du gouvernement, il faut faire en sorte que l’« éventuel retour en classe ne marque pas l’essoufflement de notre mouvement, mais s’inscrive bien plutôt dans une stratégie à part entière, par laquelle notre contestation à grande échelle des politiques d’austérité gagnera en force et en nombre. » [14]

Résumé des revendications d’une éventuelle grève de masse du milieu de l’éducation :

  1. Plus d’argent pour tout le monde : 1 G$ en éducation, 10 G$ de solutions fiscales, audit citoyen de la dette.
  2. Des fonds mieux gérés par nous : abolition du financement par tête de pipe, budgets participatifs dans l’ensemble des institutions scolaires.
  3. On a le droit de contester : abolition des règlements anti-manifestation, fin de la répression politique, reconnaissance du droit de grève.

lundi 20 avril 2015

[1] http://printemps2015.org/fr/presentation/

[2] Ernesto Laclau, Chantal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une politique démocratique radicale, Les solitaires intempestifs, Besançon, 2009, p.99–100

[3] Georges Sorel, Réflexions sur la violence, Le Seuil, Paris, 1990, p.120–121

[4] http://printemps2015.org/fr/qui-sommes-nous/

[5] http://www.littor.al/2015/04/mise-au-point-en-faveur-du-printemps-2015/

[6] Rosa Luxembourg, Réforme sociale ou révolution? Grève de masse, parti & syndicats, La Découverte, Paris, 2001, p.66, 75

[7] Charles Gagnon, À la croisée des siècles, La gauche québécoise, Écosociété, Montréal, 2015, p.125

[8] http://www.lapresse.ca/actualites/education/201504/07/01–4859006-le-cegep-du-vieux-montreal-rejette-la-greve-puis-la-reconduit.php

[9] https://www.facebook.com/permalink.php?story_fbid=10153207726028360&id=322718773359

[10] http://www.audit-citoyen.org/?page_id=18

[11] Jessica Nadeau, Universités : Duchesne prêt à revoir le mode de financement, Le Devoir, 18 janvier 2013.

http://www.ledevoir.com/societe/education/368721/universites-duchesne-pret-a-revoir-le-mode-de-financement

[12] Compressions à l’Université Laval : la bibliothèque et des programmes touchés, Radio-Canada, 5 février 2015.

http://ici.radio-canada.ca/regions/quebec/2015/02/05/010-compression-universite-bibliotheque.shtml

[13] Yves Sintomer, Anja Röcke et Julien Talpin, « Démocratie participative ou démocratie de proximité? Le budget participatif des lycées du Poitou-Charentes », L’Homme et la société, no. 172–173, 2009, p.303–320.

http://www.cairn.info/revue-l-homme-et-la-societe-2009–2-page-303.htm

[14] http://www.lapresse.ca/le-soleil/opinions/points-de-vue/201504/18/01–4862387-ce-quon-seme-au-printemps-se-recolte-a-lautomne-portrait-dune-dissidence.php

 

 

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Quand la direction et la base ne se rencontrent pas!]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14832 2015-04-24T13:53:29Z 2015-04-27T11:32:03Z « Il faut faire preuve d’une détermination sans faille et d’un grand courage pour en arriver à faire la grève. » nous dit Jacques Létourneau, président de la CSN dans son éditorial du magazine Perspectives CSN. 1 Il nous apprend également que le recours à la grève ne s’exerce qu’après avoir tout tenté. Mais devant l’intransigeance des patrons, le travail doit cesser afin que ces derniers entendent raison. Nous devons remercier le président de la CSN, une des centrales les plus combative dans l’histoire du mouvement ouvrier québécois, de nous rappeler ces principes. Mais peut-être aussi est-il nécessaire d’inscrire ces principes dans la réalité concrète des luttes sociales qui ont cours au Québec aujourd’hui.

La question de la grève est une préoccupation importante dans les rangs des syndicats locaux de la CSN. Des discussions formelles et informelles ont été initiées dans les syndicats à partir du moment où le gouvernement libéral a entamé son plan d’austérité. Il était tout à fait normal d’agir ainsi quand on sait que le mouvement étudiant voulait répéter le printemps de 2012 et qu’un bon nombre de syndicats ne voulaient pas le laisser seul encore une fois. Par ailleurs, les attaques intenses dans le domaine de la santé et des services sociaux ainsi que dans le milieu de l’éducation, des centres de la petite enfance et combien d’autres milieux laissaient entendre qu’une réaction spécifiquement syndicale était de mise. Les centrales syndicales étaient également préoccupées par ces attaques gouvernementales et elles ont mise en place le collectif anti-austérité qui a organisé la grande manifestation du 29 novembre qui se devait d’être le fer de lance de la lutte générale contre l’austérité.

Fait étrange, peu de temps après la manifestation du 29 novembre, l’appareil syndical observe et assiste aux discussions sur la grève sociale sans vraiment intervenir si ce n’est de dire « que la CSN les appuiera dans le respect des règles qui gouvernent notre fonctionnement démocratique. »2, comme le dit le président de la CSN dans son éditorial. Le président de la FSSS (Fédération de la santé et des services sociaux [CSN], Jeff Bigley dit essentiellement la même chose aux syndicats combatifs de sa fédération. Et ces propos sont entérinés aussi par le Conseil central du Montréal Métropolitain. Partout, le discours est le même : Les syndicats locaux peuvent faire la grève. Il n’y a aucun problème et ils seront appuyés par l’appareil syndical dans la mesure où ils auront droit aux services de la CSN comme le fond de défenses professionnelles et les services juridiques.

Cet appui de l’appareil de la CSN aux syndicats combatifs devrait nous réjouir, mais il ne réussit pas à camoufler un malaise. Non seulement un nombre appréciable de syndicats locaux ont fait le débat sur la question de la grève sociale et plusieurs ont obtenu un mandat d’une grève d’une journée le 1er mai. Ce qui aurait pu laisser présager une réaction positive des directions syndicales. La réponse du président : « il n’y a pas de mot d’ordre national de grève sociale des centrales syndicales. » Pourquoi? « Parce qu’une grève sociale revêt un caractère politique qui implique l’ensemble des travailleurs et des travailleuses au Québec. »3

Autrement dit, une grève sociale requiert un front le plus large possible. Soit, mais nous devons poser une question au président ainsi qu’à l’ensemble de l’appareil CSN : Comment peut-on développer un front large s’il n’y a pas d’appel à un ralliement au sein du mouvement ouvrier autour de la grève sociale? Il ne faut pas oublier ici un autre principe dans les luttes sociales et syndicales : un ralliement large dépend à la fois des orientations proposées par la direction d’un mouvement et de la volonté de la base de s’inscrire dans ce mouvement. Nous devons souhaiter une conjonction entre la direction et la base. On se trouve plutôt dans une situation étrange et insupportable dans laquelle la direction de la CSN prescrit la nécessité d’un front large sans en faire la promotion et en indiquant, sans vraiment le dire, que les mobilisations dans les syndicats de la FNEEQ et la FSSS, par exemple, sont insuffisantes pour le moment. Mais la pratique de l’appareil oblige, ils auront l’appui administratif et juridique qu’ils méritent.

Le président de la CSN indique, dans son éditorial, qu’à deux reprises un mandat de grève sociale a été adopté par les syndicats de la CSN : en 1976 et en 2004. Ce qu’il oublie de noter, c’est qu’en 2004, le mot d’ordre est venu rapidement de la direction de la CSN et qu’une tournée de l’exécutif s’est amorcée rapidement afin de demander aux membres d’aller chercher un mandat de grève sociale dans les syndicats locaux. Ce fut un échec, mais est-ce de la faute de la direction de la CSN? Nous ne croyons pas. Il y avait clairement une ébauche de conjonction entre la direction et la base de la CSN en qui concerne le recours à la grève sociale en 2004.

Aujourd’hui, nous pouvons constater que la grève sociale a été inscrite comme sujet à débat dans le plan d’action du collectif contre l’austérité, la Fédération de la santé et des services sociaux et au Conseil central du Montréal Métropolitain, pour ne nommer que ceux-ci et qu’à partir du mois de janvier 2015, cette préoccupation ait été absente des débats? Pourquoi? C’est l’autre question que nous pouvons adresser à la direction actuelle de la CSN.

Une autre citation du président de la CSN dans son éditorial nous laisse dubitatifs. « Depuis 35 ans, le Québec est soumis à la logique néolibérale […] La question de la grève, qu’elle soit économique ou sociale, demeurera au cœur de nos débats au cours de ce mandat libéral. »4, nous dit le président. Pourquoi parler encore au futur? Pourquoi ne pas entamer tout de suite un dialogue avec la base pour évaluer sa détermination à lutter contre l’austérité et trouver aussi les ressorts pour prévenir ou contourner les décrets juridiques qui seront utilisés par le gouvernement libéral?

Bref, pourquoi ne pas amorcer un véritable dialogue stratégique sur les perspectives de lutte contre l’austérité.

Il est pourtant clair qu’un véritable débat sur la grève sociale, c’est-à-dire un dialogue entre la direction de l’appareil et la base aurait pu générer un mouvement plus important que celui auquel on assiste et que le mouvement étudiant aurait été moins seul dans la lutte actuelle. Et ce malgré les désaccords que nous pouvons avoir avec le mouvement étudiant sur le plan organisationnel et stratégique.

Le l er mai, il y aura plusieurs syndicats en grève et il faut les féliciter, car ils n’ont pas attendu les mots d’ordre pour faire ce qu’il faut faire : lutter dans la rue contre les mesures d’austérité. Ce que les directions syndicales ne voient pas poindre aujourd’hui, c’est la possibilité de plus en plus grande de voir s’accentuer une rupture, une scission entre une base syndicale déterminée à mener la lutte contre l’austérité et un appareil syndical qui ne voit que la nécessité de se reproduire malgré les inégalités sociales grandissantes et une intervention étatique de plus en plus autoritaire. Il importe pourtant de trouver les moyens adéquats pour consolider un mouvement social et syndical qui seront les leviers vers une transformation sociale. Et la conjonction entre les orientations des directions syndicales et la volonté de la base du mouvement syndical d’en finir avec l’austérité est un de ces leviers. Il serait, par ailleurs, souhaitable que cette conjonction existe lors de la mobilisation dans le cadre de la négociation du secteur public qui va commencer bientôt.

René Charest, militant CSN

 

Notes

1 La grève, Le mot du président, Perspectives CSN, avril 2015, p.2

2 Ibid.

3 Ibid.

4 Ibid.

 

 

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Repenser l’émancipation à l’Université populaire des NCS — 2015]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14843 2015-04-28T12:23:45Z 2015-04-24T23:22:39Z Bon printemps à toutes et à tous !

Université populaire des NCS — 2015

C’est officiel, l’Université populaire des Nouveaux Cahiers du socialisme revient cette année pour une sixième édition. Et on revient en force !

Du 20 au 23 août prochain, c’est un rendez-vous à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) pour des ateliers, des plénières et des assemblées qui vont, pour utiliser la formule de cette année, repenser l’émancipation.

Quatre grands thèmes seront exploités à travers 23 ateliers :

  • la réorganisation du capitalisme
  • les nouveaux chemins de l’émancipation
  • le futur du passé
  • construire la convergence.

Pour plus de détails sur la programmation ou la logistique, consultez notre page Web (insérer le lien). On vous réserve de belles surprises, dont des intervenantes et des intervenants internationaux ! Restez au courant des nouvelles de l’Université populaire en nous suivant sur Facebook et @UPopulaire_NCS.

Vous pouvez vous inscrire dès maintenant par Internet ou par la poste : s’inscrire

  • 20 $ : tarif pour les étudiant-es et les sans emploi
  • 30 $ : tarif régulier pour les individus
  • 50 $ : tarif pour les organisations

Activités locales et régionales du 1er mai

En attendant notre Université populaire, au plaisir de vous rencontrer à l’une ou l’autre des nombreuses activités locales ou régionales de mobilisation sociale et de grève contre l’austérité qui auront lieu toute la journée du 1er mai: http://nonauxhausses.org/  et  https://www.facebook.com/events/856383997755751/

Pour nous suivre

Pour s’abonner

Fi­na­le­ment, il est tou­jours temps de vous abonner à la revue et de re­ce­voir le nu­méro 13 à votre do­mi­cile : nous avons de très bons ta­rifs pour les étu­diantes et les étu­diants et des ra­bais pour les abon­ne­ments de deux ans.

À noter éga­le­ment : il est pos­sible de vous pro­curer nos an­ciens nu­méros en nous écri­vant à cap@cahiersdusocialisme.org ou en­core en pas­sant à la Coop-UQAM qui tient tous les nu­méros. De plus, les nu­méros 1 à 7 sont dis­po­nibles gra­tui­te­ment en format PDF sur notre site, pour­quoi s’en passer ?

Bon prin­temps, en es­pé­rant qu’il soit mouvementé!

L’équipe des NCS
université@cahiersdusocialisme.org

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Les affres de la croissance zéro chez les économistes bien en cour]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14818 2015-04-24T13:31:26Z 2015-04-24T11:27:50Z Patrick Artus et Marie-Paule Virard se penchent dans Croissance zéro, Comment éviter le chaos? (Fayard, 2015) sur le débat qui fait rage aux États-Unis et qui gagne la France, depuis que l’économiste Robert Gordon a émis de sérieux doutes sur la possibilité pour le capitalisme de poursuivre sa croissance.[1]

La productivité de quoi, de qui?

Les deux auteurs affirment d’emblée que la cause principale du ralentissement de long terme de la croissance économique est l’affaiblissement de l’augmentation de la productivité globale des facteurs de production. Les auteurs sont trop savants pour ignorer ce que sont la productivité dite globale et sa variation. Mais le lecteur doit se contenter d’une définition fourre-tout : « reflet du progrès technique (l’effort d’innovation, l’amélioration de la qualité des produits et des processus de production) et de l’amélioration du capital humain (l’effort d’éducation). À ces facteurs déterminants, il faudrait ajouter – pour que la formule soit complète – la structure sectorielle de l’économie, l’organisation de la production dans les usines et dans les bureaux, etc. Finalement, tout ce qui fait qu’avec le même nombre d’euros de capital et le même nombre de salariés, une entreprise va quand même produire davantage d’une année sur l’autre. » (p. 33–34).

Bref, pour ne pas avoir à reconnaître que toute la valeur économique vient du travail et que seule la notion de productivité du travail a un sens, les économistes néoclassiques ont inventé ce fourre-tout de productivité globale des facteurs, en faisant comme si on pouvait dissocier l’augmentation de la quantité de travail de sa qualité et comme si les entreprises, d’un côté, achetaient des nouvelles machines sans changement technique et de l’autre achetaient séparément la technique, comme quelque chose existant en soi, sans support matériel. Cette acrobatie conceptuelle permet alors de discourir sur la productivité du travail (qui n’a plus aucun sens puisqu’elle ne peut jamais augmenter, la qualité du travail étant reportée ailleurs), une prétendue productivité du capital (qui plus est, avec des machines n’évoluant jamais) et enfin le savoir-faire et le progrès technique séparés de leurs supports, les hommes et les machines. Les économistes qui rejettent Marx ne lisent pas non plus Keynes, car celui-ci avait très finement distingué la productivité du travail et les conditions de sa progression.[2]

La conséquence mathématique de l’acrobatie conceptuelle des économistes néoclassiques est qu’on ne sait pas calculer autrement la progression de ladite productivité globale qu’en soustrayant du taux de croissance économique les taux de croissance des quantités de travail et de capital pondérées par les parts de ces derniers dans le partage du produit global à partir d’une fonction de type Cobb-Douglas. On admet qu’Artus et Virard évitent d’infliger des équations au lecteur, mais cela n’excuse pas de ne pas dire un mot des failles de cette fonction et du calcul que techniquement elle permet. Si les auteurs avaient attentifs à ce qu’ils écrivent, ils auraient évité de nous dire tantôt qu’il faut regarder du côté de la productivité globale (tout le chapitre 2), tantôt de la productivité du travail par tête (p. 27) pour expliquer la croissance.

Des concepts chancelants

Outre le pataquès précédent sur la productivité, les autres concepts mobilisés sont mal assurés.

  • Confusion entre coefficient de capital et intensité capitalistique. Selon les définitions économiques admises (mais pas les définitions financières), le premier mesure le rapport du stock de capital immobilisé à la production (capital/production); la seconde mesure le rapport de la quantité de capital à celle de travail (capital/travail). Artus et Virard emploient presque partout intensité capitalistique pour coefficient de capital.
  • Contradictions permanentes entre les affirmations de l’augmentation de ce ratio (p. 38, 70, 73, 74, 148) et celles de sa diminution (p. 128, 134 pour le cas de la France), ou bien entre la stabilisation du ratio et la reprise nette de l’investissement (p. 71 pour les États-Unis).
  • Hésitations continuelles entre l’affirmation que la croissance économique provient surtout de ladite productivité globale (chapitre 2) et celle où elle provient surtout du taux d’emploi (p. 167) ou de la productivité du travail (p. 94), ou bien qu’elle « dépend étroitement de la croissance de la population active et du progrès technique » (p. 29).
  • - Plaidoyer pour la retraite par capitalisation, celle par répartition étant sous-entendue seule à connaître un conflit intergénérationnel (p. 160–162)!

Le deuxième chapitre énonce rapidement les six obstacles au retour de la croissance forte identifiés par Gordon, mais lorsque les auteurs présentent les cinq facteurs qu’ils retiennent (perte d’efficacité de la R&D, augmentation du coefficient de capital [baptisé intensité capitalistique], amaigrissement des secteurs à forte productivité, insuffisant niveau de qualification de la population active, doute sur le caractère majeur de l’innovation d’Internet), ils oublient les nouvelles contraintes écologiques, un détail sans doute!

Le chapitre du livre qui aurait pu être le plus intéressant est le troisième consacré à la recherche et développement (R&D). Dans beaucoup de grands secteurs industriels, dont la pharmacie est le meilleur exemple, les sommes nécessaires à mettre au point les nouveaux produits (les nouvelles molécules dans la pharmacie) sont gigantesques et grossissent dans des proportions bien supérieures aux retours sur investissements. Dans le secteur de l’informatique et des puces électroniques, le problème est le même : si la puissance des ordinateurs (nombre de transistors sur puce) double tous les dix-huit mois (loi de Moore), le coût de recherche et de production augmente de 30 à 40 %, voire 60 %, par génération de puce, mais les chiffres d’affaires ne suivent pas. Autrement dit, la rentabilité du capital s’émousse au regard du gigantisme des sommes investies. Ça s’appelle comment en langage non euphémisé? Suraccumulation de capital. Merci qui? Merci Marx.[3] Les exemples donnés par les auteurs dans leur quatrième chapitre confirment cette baisse de rentabilité du capital.

La description est convaincante. L’analyse, beaucoup moins. Les auteurs se livrent parfois à des contorsions qui tournent à l’imbroglio. D’abord, ils voient les États-Unis de deux façons contradictoires d’une page à l’autre : « stabilisation de l’intensité capitalistique et nette reprise de l’investissement » (p. 71) et « profitabilité et capacité d’autofinancement élevées, mais n’augmentant que très peu leurs investissements » (p. 73). Ensuite, la comparaison entre la France et l’Allemagne laisse rêveur : « le ralentissement de la productivité ne s’interprète pas du tout de la même manière de chaque côté du Rhin; une productivité qui augmente moins vite est en général le prix à payer pour un taux de chômage structurel plus faible : en ramenant des chômeurs dans des emplois peu qualifiés, on dégrade la productivité globale, mais le niveau de la création de richesse est plus élevé. » (p. 88). Cette affirmation est fausse, car rien ne dit que la hausse de l’emploi fait plus que compenser la baisse de la productivité du travail en termes de quantités produites.

L’affaire se complique encore si la durée individuelle du travail change, chose qu’ignorent les auteurs, sauf pour prôner le recul de l’âge de la retraite. La même confusion règne lorsqu’ils expliquent que « la baisse de la croissance potentielle qui résulte de la hausse du taux d’emploi des peu qualifiés correspond en réalité à une hausse du PIB potentiel, puisque le taux d’emploi augmente, ce qui évidemment ne peut être que favorable » (p. 86). Les auteurs abusent ici le lecteur en distinguant la croissance du PIB et son niveau, en faisant comme si l’effet de la hausse de l’emploi était automatiquement supérieur à celui de la baisse de la productivité individuelle moyenne.

Au terme d’un chapitre (le cinquième) consacré à faire l’éloge de la croissance « schumpétérienne » fondée sur l’innovation, donc l’amélioration de la productivité, les auteurs donnent en exemple l’Allemagne qui a fait le choix d’une productivité progressant faiblement parce les emplois peu qualifiés ont été développés. Comprenne qui pourra.

Il faut faire en France ce qui a si bien marché en Grèce?

Le dernier chapitre du livre donne le point d’orgue de ce galimatias conceptuel en présentant les dix propositions pour mener une « thérapie de choc », toutes infligées au salariat, notamment la baisse du Smic, le contrat de travail unique, l’augmentation de l’âge de la retraite pour « ajuster à la baisse la générosité du système » (p. 171), sans oublier la baisse des dépenses publiques.

Parce qu’il faut que vous sachiez que, en France, les salaires progressent plus vite que la productivité du travail (p. 72, 133, 154). Ah, bon, et depuis quand? Artus et Virard donnent un chiffre qui, pris isolément, n’a aucun sens : « le salaire réel par tête a ainsi augmenté de 16 % depuis 1998, d’où la faiblesse des profits et de la capacité d’autofinancement » (p. 154). Rien n’est dit sur la progression parallèle du PIB, ou de la valeur ajoutée par les sociétés non financières, et bien sûr rien sur la progression des dividendes. Aucune précaution n’est prise pour distinguer les sous-périodes au cours desquelles la part des salaires dans la valeur ajoutée a fortement diminué, puis s’est à peu près stabilisée.

On ne peut pas, d’un côté, regretter que les « métiers les plus recherchés en France en 2014 sont les agents d’entretien, serveurs de café et de restaurants, animateurs socioculturels, aides-soignants, cuisiniers, aides à domicile, ouvriers agricoles et cueilleurs en tout genre… », (p. 75, 82), c’est-à-dire les métiers offerts par le système économique, et, d’un autre côté, imputer aux travailleurs la responsabilité du marasme parce qu’ils n’accepteraient pas suffisamment la baisse de leurs salaires et des protections « trop généreuses » dont ils jouissent.

L’économiste qui prévoyait au printemps 2007 qu’il n’y aurait pas de crise financière[4] nous offre quelques perles de langue de bois. On pourrait le proposer pour un « prix Nobel » d’économie. Il ne déparerait pas dans la liste des lauréats. Je prie le lecteur de m’excuser : au départ, je voulais écrire une rubrique au sujet de l’hétérodoxie en économie; à l’arrivée, ce livre n’appartient pas à cette catégorie. À laquelle appartient-il, alors? À celle des livres à ne pas lire, sauf pour comprendre par quelles affres passent les économistes qui ne peuvent se résoudre à réfléchir à la finitude de la croissance et à envisager la qualité plutôt que la quantité.

Notes

[1] J’ai proposé une synthèse de ce débat dans J.-M. Harribey, « La croissance? Au-delà des doutes : une certitude : la crise sociale et la crise écologique du capitalisme sont liées », Note pour les Économistes atterrés, octobre 2014.

[2] J.M. Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Paris, Payot, 1969, p. 223.

[3] Il fut un temps où P. Artus avait moins de pudeur : « Karl Marx is back », Flash, n° 2002-04, 4 janvier 2002; « Une lecture marxiste de la crise », Flash Économie, n° 02, 6 janvier 2010.

[4] Il faut lire la notice de Wikipedia consacrée à P. Artus, donnant un aperçu de toutes les erreurs qu’il a commises, sans que cela ne nuance jamais ses arguments d’autorité.

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Les impacts de l’austérité sur l’environnement du Québec]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14823 2015-04-19T14:44:48Z 2015-04-22T11:43:08Z Avant-propos : tandis que le Printemps 2015 bat son plein, il y a un millier de sujets que je voudrais aborder… et je n’arrive pas à tout couvrir. Avant de retourner sur le terrain, je veux surtout souligner le courage de vous tous et toutes qui vous levez pour la justice sociale et environnementale à travers la province, c’est d’une beauté fracassante et le Réseau québécois des groupes écologistes [RQGE] est avec vous!

Ceci dit, il ne faudra pas oublier le paternalisme dégueulasse de « nos » élus, la violence éhontée d’une police militarisée, la cruauté généralisée des radios poubelles, la complicité des nouveaux conservateurs québécois et merde, l’introduction de la loi C-51, la répression politique dans les universités! Ouah!

Faisons donc abstraction du champ de bataille un moment pour essayer de rappeler, au fond, les enjeux de l’austérité. À cet effet, les chercheurs de l’IRIS viennent de dévoiler une compilation des compressions budgétaires depuis le budget Leitao 2014. On voit l’ampleur des dégâts. Mais qu’en est-il pour l’environnement?

L’austérité en environnement, ça ne date pas d’hier

D’abord, si on a entamé le débat de société sur l’austérité seulement au printemps dernier lors du dépôt du budget Leitao 2014, force est de constater qu’il n’y a vraiment rien de nouveau pour le secteur de l’environnement. J’argumentais dans un billet précédent que le ministère de l’Environnement et sa pierre angulaire, la Loi sur la qualité de l’environnement (LQE), ont été dépouillés à plusieurs reprises depuis les trente dernières années.

Le bal commence à l’entrée de Lucien Bouchard comme PM en 1996. Comme Couillard, il n’a pas peur des contorsions sémantiques. Le futur lobbyiste pétrolier parlait d’assainir » les finances publiques. Ah bon, vraiment?

Ce qu’on a vu, c’est des coups de sabre dans ses services sociaux (ex. santé, éducation) et des avantages fiscaux au secteur privé. Tous les gouvernements depuis ont maintenu la logique néolibérale. Ils sont responsables de la diminution des revenus de l’État québécois, notamment en baissant les impôts pour les particuliers et les entreprises et en refusant d’intervenir contre l’évasion fiscale.

Cette stratégie bien connue de la droite, Starve the Beast (affamer la « bête »»), ne peut pas être plus claire : on baisse les revenus (taxes et impôts) et lorsqu’il y a un déficit, on joue les grands décideurs paternels en proclamant qu’il faut équilibrer le budget de la maisonnée. Il faut faire notre part, hein? Se serrer la ceinture? Possiblement autour du cou?

Perte d’expertise, perte de contrôle

En environnement, on procède depuis plusieurs années à un démantèlement des mécanismes de suivi et de réglementation en matière de protection. Empruntant une page au livre du gouvernement Harper, les normes environnementales, et surtout notre capacité à les appliquer, sont menacées.

Juste durant cette année, on a coupé 100 postes au ministère de la Faune, dont plusieurs agents de la faune responsables du suivi d’espèces menacées et de contrer le braconnage. Attention, on était déjà en situation de manque flagrant de personnel pour couvrir l’immense territoire du Québec. Évidemment, lorsque le braconnage va reprendre, il n’y aura plus personne pour le rapporter alors… no news, good news!

Autre coupure : un million de moins pour le Forestier en chef. Notre « ombudsman de la forêt » constitué à la suite de la Commission Coulombe pour surveiller l’industrie forestière et intervenir en cas d’abus perd 15 personnes de son équipe. En tant que technologue forestier, je peux vous confirmer qu’il n’est pas simple d’aller chercher les données pour calculer la possibilité forestière (qui en soit, est une façon sursimplifiée de considérer les écosystèmes du Québec, mais ça, c’est une autre histoire). Qu’à cela ne tienne, le Forestier en chef pourra toujours se fier uniquement aux chiffres des compagnies forestières à l’avenir. What could possibly go wrong ?

On coupe 5 millions de dollars au ministère du Développement durable, de l’Environnement et Lutte contre les changements climatiques (MDDELCC), qui passe à 148,5 M$, soit moins de 0,2 % du budget total du gouvernement.

En parallèle, on annonce une «  modernisation » de la LQE dans une perspective de « simplification et d’allègement réglementaire ». Le ministre Heurtel nous assure que la révision ne va pas réduire les exigences environnementales, mais vous comprendrez pourquoi nous sommes sur la défensive. Ce n’est pas la première fois que la LQE est affaiblie et la tendance au gouvernement ne va que dans un sens : on passe d’une protection ferme et non négociable à une ligne abstraite de développement durable où chaque compagnie reçoit l’obligation morale de faire mieux, hors de toute conséquence ou restriction (voir la Loi sur le développement durable).

Les régions prises en otage

Pendant ce temps, le filet de sécurité sociale qui a fait la fierté du Québec depuis la Révolution tranquille commence à avoir de gros, gros trous. Les compressions récentes font particulièrement mal aux régions et communautés éloignées : on vient de couper 15 M$ à l’aide sociale, 300M $ aux municipalités, on abolit les Centres locaux de développement (CLD) et les Conférences régionales des élus (CRÉ), on coupe la quasi-totalité du financement de Solidarité rurale du Québec, 16.8 M$ au programme RénoVillage, 9M $ au programme Alternative jeunesse… et j’en passe.

Le grand jeu de roulette russe continue et chacun-e se demande s’il sera le prochain à être éjecté. Considérant que le filet de sécurité sociale s’est aussi désagrégé, l’idée de perdre son emploi est effrayante. Il faut rentrer dans les rangs, baisser la tête, se taire si on ne veut pas y passer.

Les régions du Québec, qui avaient déjà été passablement abandonnées du temps de Charest, se retrouvent entre le marteau et l’enclume. Sous ces conditions, il devient difficile de refuser des projets extractifs (miniers, pétroliers, énergétiques) débiles et destructeurs. Le gouvernement a coupé les vivres aux autres mécanismes d’autodétermination, aux leviers de prise en charge démocratique de la communauté. Et si votre communauté se lève pour maintenir sa dignité et son territoire, comme Ristigouche Sud-est, vous affrontez directement les compagnies et Québec vous abandonne.

Mais l’austérité, ce n’est pas pour tout le monde! Pendant ce temps, on investit 425 M$ pour le Plan Nord, 1, 5 milliard pour la Stratégie maritime, près d’un milliard pour la cimenterie de Port-Daniel et la mine Arnaud. Mais quel est ce modèle de développement, sinon que du néocolonialisme pur et dur? Couillard était on ne peut plus clair en campagne électorale en promettant qu’aucune job en forêt ne serait perdue à cause du caribou forestier. Parce que le caribou est une espèce protégée et que sa présence est un frein à l’industrie forestière. Alors c’est simple, fuck le caribou. En voilà, une logique.

Et merde, on n’a pas enterré Duplessis assez profond, il faut croire. Parce qu’en fin de compte, cette nouvelle époque d’austérité nous promet un grand retour en arrière : le démantèlement lent, mais certain du modèle de l’État providence pour un retour au « bon vieux temps » où la classe moyenne n’existait pas, il n’y avait pas de syndicats, les compagnies faisaient la Loi et les riches étaient comme des dieux sur terre, tous les autres pouvaient crever de froid, manger du charbon et aller se tuer à l’usine pour des miettes.

Nostalgie, quand tu nous tiens !

 

 

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Déclaration finale du Sommet des peuples — Panama 2015]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14821 2015-04-18T22:42:58Z 2015-04-20T22:40:23Z Nous, les peuples de Notre Amérique, rassemblés au Sommet des peuples, des syndicats et des mouvements sociaux à l’Université du Panama les 9, 10 et 11 avril 2015, représentons plus de 3500 déléguéEs de centaines d’organisations ouvrières, syndicales, paysannes, autochtones, étudiantes, femmes et du mouvement social et populaire.

13 avril 2015

Dans le cadre d’un débat unitaire, fraternel et solidaire, les participants aux conférences et à 15 ateliers du Sommet des peuples,

DÉCLARONS :

Nous, les peuples de Notre Amérique, nous exprimons notre ferme soutien à la proclamation de l’Amérique latine et des Caraïbes comme une zone de paix libre du colonialisme, comme cela a été convenu à l’unanimité par tous les gouvernements des Amériques en janvier 2014 par le deuxième Sommet de la Communauté des États d’Amérique latine et des Caraïbes (CELAC).

À cet égard, nous rejetons le harcèlement militaire, les agressions et les menaces de toutes sortes faites par les États-Unis et ses alliés stratégiques contre notre région par des bases militaires, des sites et l’exploitation d’installations similaires, qui, dans les quatre dernières années, sont passés de 21 à 76 dans Notre Amérique, dont 12 d’entre eux au Panama et nous exigeons l’abrogation du pacte de neutralité, qui permet l’intervention de l’armée américaine dans la République du Panama.

L’Irak, l’Afghanistan, la Somalie, la Palestine, le Mali, la République centrafricaine, la Syrie, l’Ukraine, le Nigeria, le Pakistan, le Congo, la Mauritanie, la Libye et le Yémen sont quelques-unes des plus récentes interventions militaires des États-Unis avec son cortège de morts et de désolation. Nous ne voulons pas de cette situation dans notre Amérique.

Nous soutenons donc les déclarations faites par le Secrétariat général de l’Unasur demandant l’exclusion de toutes les bases militaires de notre région et nous réclamons qu’aucun pays n’ait le droit de juger la conduite d’un autre pays et beaucoup moins encore d’imposer des sanctions ou des pénalités pour leurs propres fins.

Nous, les peuples de l’Amérique, nous appuyons le peuple cubain et sa révolution, nous saluons le retour des cinq héros cubains, un produit de la solidarité internationale et de la lutte inlassable de son peuple. Nous exigeons, avec tous les peuples du monde, la levée immédiate et inconditionnelle du blocus génocidaire contre la République de Cuba par le gouvernement des États-Unis et la fermeture immédiate de Guantanamo sans autre condition que le respect du droit international et de la Charte des Nations Unies.

Nous, les peuples de l’Amérique, nous exprimons notre soutien inconditionnel et sans restriction à la Révolution bolivarienne et au gouvernement légitime dirigé par le camarade Nicolas Maduro.

Par conséquent, nous rejetons le décret interventionniste, injuste et immoral par lequel le gouvernement des États-Unis cherche à présenter la République bolivarienne du Venezuela comme une menace pour sa sécurité nationale, décret qui a déjà été rejeté unanimement par tous les pays de notre Amérique.

Nous, les peuples de l’Amérique, réaffirmons que Puerto Rico est un pays d’Amérique latine et des Caraïbes avec sa propre identité et son histoire distincte, dont les droits à l’indépendance et la souveraineté sont violés par une tutelle coloniale imposée arbitrairement depuis plus d’un siècle par l’impérialisme américain contre la lutte historique de Puerto Rico pour sa souveraineté et son autodétermination; de nombreuses personnes, parmi lesquelles Oscar López Rivera, croupissent en prison et nous exigeons sa libération immédiate.

Nous, les peuples de l’Amérique, nous réaffirmons notre appui solidaire et nous espérons que les Dialogues de paix en Colombie, qui ont lieu entre le gouvernement de la Colombie et les FARC-EP, nous demandons l’ouverture d’une négociation similaire avec l’ELN afin d’assurer la transition vers la construction d’un processus de paix ferme et durable basé sur la justice sociale. Nous nous félicitons des mesures prises par les différents gouvernements pour faciliter le succès de ce processus.

Nous, les peuples de l’Amérique, nous réitérons notre soutien permanent et inconditionnel à l’Argentine dans ses efforts pour récupérer les îles Malouines, aussi, notre soutien à l’État plurinational de Bolivie à son aspiration toujours retardée d’avoir un accès à la mer. Nous exigeons le retrait immédiat des troupes d’occupation d’Haïti, geste qui permettra son autodétermination. Nous exigeons que le gouvernement du Mexique le retour, vivant des 43 professeurs stagiaires disparus dans Ayotzinapa.

Nous, les peuples des Amériques, exprimons la nécessité impérieuse de la construction et de l’approfondissement d’une nouvelle société de justice sociale et d’égalité des sexes, avec la participation active des jeunes et des différents acteurs sociaux, avec la solidarité comme principe essentiel pour le développement intégral et souverain de notre peuple. Aujourd’hui, dans notre Amérique, certains laquais de l’impérialisme existent et ils essaient de soutenir et d’imposer le modèle néolibéral comme la solution aux problèmes et aux besoins de notre peuple, un modèle qui s’est avéré être l’instrument le plus efficace pour l’aggravation de la pauvreté, de la misère, des inégalités, de l’exclusion et de la répartition inéquitable des richesses.

Dans cette situation, nous déclarons et nous appelons à se battre pour défendre nos ressources naturelles, la biodiversité, la souveraineté alimentaire, nos biens communs, la Terre-Mère, les droits ancestraux des peuples autochtones et les conquêtes et les droits sociaux. Nous luttons pour l’emploi, pour un travail et un salaire dignes, pour la sécurité sociale, les pensions, la négociation collective, la syndicalisation, le droit de grève, la liberté d’association, la santé au travail, les droits économiques et sociaux, le respect des migrants et des habitants d’origine africaine, l’éradication des enfants et de l’esclavage et la justice par l’égalité de genre.

Tout cela est et sera possible que si nous travaillons dans l’unité dans le but de construire un rapport de forces pour remplacer le pouvoir du bloc dominant par un bloc social et politique qui défend les intérêts de nos peuples.

Dix ans après la déroute de la ZLEA, nous réaffirmons notre lutte contre les nouvelles formes d’accords de libre-échange ALE, PTC, TISA, l’Alliance du Pacifique. Donc, nous continuons également à maintenir que la dette extérieure de nos pays est impayable, illégitime et immorale.

Nous, les peuples de l’Amérique, nous nous félicitons du processus d’intégration qui fait primer l’autodétermination et la souveraineté de nos peuples, des processus tels que l’ALBA et la CELAC, processus qui ont renforcé l’unité latino-américaine. Nous croyons que nous devons compléter ces processus par la participation des organisations sociales, syndicales, par celle des organisations de base, afin de promouvoir davantage une intégration par et pour le peuple.

Traduction libre | internacionales@granma.cu

11 avril 2015

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Les soldats israéliens en Amérique latine]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14754 2015-04-15T14:01:42Z 2015-04-17T11:54:52Z Un événement récent nous donne l’occasion de parler des soldats israéliens en Amérique latine (AL). En effet, l’Argentine vient de déchoir de leur nationalité les soldats israéliens qui ont participé aux massacres à Gaza (1).

Le dernier massacre du peuple palestinien par les troupes de l’armée israélienne à Gaza en 2014, qualifié de crimes de guerre et contre l’humanité par la FIDH dans un rapport du 26 mars 2015, et dont le bilan en victimes civiles, selon un rapport de l’ONU publié le 25 mars 2015, dépasse celui de la Guerre des Six Jours de 1967, avait provoqué des réactions diverses de la part des gouvernements d’AL.

Les cinq pays du Mercosur ont saisi l’ONU pour arrêter le crime (2). La condamnation de ces forfaits a été pratiquement unanime et cinq des pays, qui maintenaient encore des relations diplomatiques avec l’État sioniste, ont rappelé leurs ambassadeurs pour consultation. Tel-Aviv s’est déclaré déçu de la réaction du Pérou, du Salvador, du Chili et de l’Équateur tandis qu’il traitait avec mépris, de « nain diplomatique », le Brésil, et accusait les cinq de « soutenir l’organisation terroriste du Hamas » (3). Le Brésil a réagi en gelant aussitôt ses relations diplomatiques (4). La Bolivie, en plus de ses déclarations de condamnation, a rompu l’accord sur les visas datant de 1972, et exige désormais des visas pour les Israéliens, car « Israël est un État terroriste » (5).

Pourtant, jusqu’à il n’y a pas si longtemps, les pays d’Amérique Latine étaient parmi les principaux acheteurs d’armes israéliennes (6). Et, les pays du cône sud d’AL restent une destination de choix pour le « tourisme » de masse pratiqué par les soldats israéliens et financé par Tel-Aviv.

Pendant les séjours thérapeutiques destinés à les libérer du stress provoqué par l’occupation de la Palestine, les groupes de recrues israéliennes, encadrés par des officiers (7), parcourent les contrées apaisantes les plus belles. En Patagonie chilienne, l’armée israélienne dispose d’hôtels réservés, permettant à ses membres de visiter le parc national Torres del Paine, déclaré réserve de la Biosphère par l’UNESCO en 1978. Le nombre de soldats séjournant en Patagonie simultanément dépasse, parfois, les 10 000 (8).

Depuis 2011, les incidents provoqués par ces « touristes » d’un genre particulier se sont multipliés jusqu’à occasionner de graves dégâts.

En décembre 2011, un Israélien a déclenché un incendie dans ce sanctuaire de la nature, en brûlant du papier hygiénique sous des arbustes – technique rôdée des pyromanes, ce qui a provoqué la destruction de plus de 15 000 hectares (9). Le coupable a bénéficié de l’appui de la communauté et du lobby juifs au Chili et n’a finalement été contraint, bien que reconnu coupable, ni à faire de la prison, alors que la loi prévoit jusqu’à 5 ans pour un tel délit, ni à payer un peso d’indemnisation à l’État chilien (10) alors que les dégâts s’élevaient à plus de 3 500 millions de dollars (11).

En décembre 2012, l’organisme d’État chilien chargé d’administrer les forêts et les zones protégées, la Corporation Nationale des Forêts (Conaf), a expulsé aidée de la police un groupe de quatre « touristes » israéliens qui s’était approprié et avait occupé le gîte mis à disposition de tous les visiteurs, mettant en danger non seulement les autres touristes, mais aussi la sécurité du parc (12).

En janvier 2014, quatre soldats israéliens, surpris en train de brûler des papiers à l’intérieur de la réserve du Paine ont tenté de fuir le pays après leur forfait (13). Cette attitude arrogante et ce comportement hostile ont fait disparaître, peu à peu, aussi bien au Chili qu’en Argentine, le regard accueillant et chaleureux propre aux Latino-Américains envers leurs hôtes (14).

Après les déclarations des élus chiliens sur la suffisance des soldats israéliens en Patagonie (15), la communauté juive chilienne a bien entendu crié à l’antisémitisme (16). Il n’est pas inutile sur ce point de rappeler qu’un tiers à la moitié de la communauté de culture juive (entre 5.000 et 8.000 personnes) a quitté le pays lorsqu’Allende fut élu en 1970, pour s’installer en Israël et en Afrique du Sud dont la communauté juive soutenait aussi largement Israël (17). Ces personnes ne sont rentrées au pays que sous le régime de Pinochet qu’elles ont appuyé de manière enthousiaste (18). Aujourd’hui cette communauté, selon l’ambassadeur israélien à Santiago, accuse le gouvernement chilien d’être « ami du Hamas » et de vouloir « importer le conflit du Proche Orient au Chili » (19).

En Bolivie, les chauffeurs de cars de tourisme sont unanimes pour dire que les soldats israéliens, se déplaçant également en groupes, sont « de loin les clients les plus désagréables ». Ils se plaignent de leurs attitudes outrancières et contraires à la morale, comme de s’exhiber et parader nu(e) s à travers le salar d’Uyuni à la vue de tout le monde. Les officiers expliquent que ces militaires ont besoin de ça pour se déstresser.

A La Paz en 2014, nous avons vécu une anecdote révélatrice. En février-mars le carnaval bat son plein et les Boliviens, surtout les jeunes, s’amusent à s’asperger d’eau et d’écume au moyen de bombes spray. Les recrues israéliennes se mêlent à ces jeux, mais dans un état d’esprit n’ayant rien à voir avec le divertissement. Nous avons vu des groupes attaquer des enfants comme des escadrons militaires en opération. Jamais ils n’agissaient ainsi entre eux, seulement contre les jeunes boliviens. A la question de savoir s’ils étaient des soldats, nous n’avons pas obtenu de réponse. Par contre, lorsque nous leur avons déclaré que nous étions pour la libération de la Palestine, les insultes ont fusé. Une femme-officier est venue s’interposer en déclarant qu’ils ne voulaient pas de problèmes. Alors, pourquoi ce recours à des grossièretés, à l’image des incompétents, au lieu d’une discussion argumentée? Nous leur avons dit ce que nous pensions de leur comportement et alors des pétards nous ont été jetés tandis que le groupe se reformait comme pour se défendre d’une attaque.

Oui, Evo Morales a raison de contrôler l’accès à son pays par des troupes venant d’Israël puisqu’elles semblent vouloir se comporter en Amérique latine comme elles le font dans les territoires occupés de Palestine. Mais aussi pour des raisons de sécurité intérieure, car on sait que là où il y a des troupes israéliennes, le Mossad n’est pas loin.

L’évidence d’étroites relations entre Mossad, CIA et le juge argentin Nisman – chargé d’enquêter sur deux obscurs attentats à Buenos Aires impliquant la communauté juive qui est récemment mort par « suicide », montre qu’il vaut mieux se prémunir contre ce pouvoir sournois, pernicieux et déstabilisateur (20).

J.C. Cartagena et N.Briatte

Notes :

(1) http://stopmensonges.com/la-presidente-argentine-a-dechu-de-leur-natio…

(2) http://www.legrandsoir.info/l-amerique-latine-solidaire-des-palestinie…

(3) http://www.elsalvador.com/mwedh/nota/nota_completa.asp?idCat=47860&amp…

(4) http://www.rebelion.org/noticia.php?id=187909

(5) http://www.telesurtv.net/news/Bolivia-exigira-visado-a-israelies–2014…

(6) http://www.revistapueblos.org/?p=15520

(7) http://www.elciudadano.cl/2011/01/23/31403/%C2%BFun-nuevo-israel-en-la…

(8) voir (4)

(9) http://www.betazeta.com/karen/veoverde/post/segun-fiscalia-israeli-hab…

(10) http://www.cambio21.cl/cambio21/site/artic/20131228/pags/20131228172835.html

(11) http://www.latercera.com/noticia/nacional/2013/12/680–558268-9-juzgado…

(12) http://www.lanacion.cl/conaf-expulsa-a-turistas-israelies-desde-torres…

(13) http://www.veoverde.com/2014/01/nuevamente-israelies-hacen-fuego-en-to…

(14) http://www.cambio21.cl/cambio21/site/artic/20121204/pags/20121204171908.html

(15) http://www.publimetro.cl/nota/cronica/senador-tuma-critica-turismo-de-…

(16) http://www.emol.com/noticias/nacional/2012/01/03/519800/torres-del-pai…

http://cjch.cl/2012/01/antisemitismo-en-chile-el-retorno-de-un-viejo-conocido/

(17) http://blog.mondediplo.net/2014–08-13-Les-juifs-d-Afrique-du-Sud-Israel-et-Gaza

http://www.elclarin.cl/web/opinion/politica/12749-existe-la-comunidad-…

(18)http://www.prensajudia.com/shop/detallenot.asp?notid=10273 
http://www.galeon.com/razonespanola/r102-gar.htm

(19) http://www.lanacion.cl/noticias/pais/nacional/comunidad-judia-en-la-mo…

(20) http://www.rebelion.org/noticia.php?id=197177

 

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Au-delà de la gauche et de la droite, le bien commun]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14778 2015-04-15T14:07:18Z 2015-04-15T12:32:45Z Ils marchent, se rassemblent, manifestent, paradent, inventent de nouvelles formes d’expression démocratique : les citoyens s’indignent. Mais que veulent-ils? Glanée presque au hasard dans un des nombreux ateliers du Forum Social Mondial de Tunis 2015, une étude passionnante : « Manifestations dans le monde 2006–2013 », réalisée par Initiative for Policy Dialogue et Friedrich-Ebert-Stiftung New York.

On y apprend que, entre janvier 2006 et juillet 2013, avec en 2008 la fameuse crise économique et financière dont nous payons encore toujours le prix, ont eu lieu 843 manifestations dans 84 pays qui, ensemble, représentent 90 % de la population du monde.

Et l’on se souvient en effet des « Printemps arabes », des « Indignados », d’« Occupy », des émeutes de la faim. Certaines d’entre elles représentent les plus grandes manifestations de l’histoire du monde. Mais quelles sont les raisons de ces indignations populaires qui ne font qu’augmenter en nombre dans le monde entier?

L’étude constate que ces manifestations sont plus nombreuses dans les pays à revenus les plus aisés (304 manifestations), suivis de la région Amérique latine et Caraïbes (142), de la région Asie de l’Est et Pacifique (83) et de l’Afrique subsaharienne (78). Quant à la région Moyen-Orient et Afrique du nord, où l’on compte 77 manifestations, l’étude montre qu’elles étaient déjà fréquentes avant le « Printemps arabe » de décembre 2010. Signes précurseurs de la révolte populaire contre les dictatures, négligés par celles-ci.

Généralement pacifiques, ces manifestations deviennent violentes principalement dans les pays à faibles revenus (48 % de toutes les émeutes) à cause des fortes augmentations des prix de la nourriture et de l’énergie dans ces pays.

Le phénomène le plus neuf est le nombre croissant de manifestations mondiales (70) organisées dans plusieurs régions… L’altermondialisme en marche, en quelque sorte.

Pourquoi s’indignent et marchent les peuples?

D’abord contre l’injustice économique et l’opposition aux politiques d’austérité. En effet, 488 manifestations dénonçaient les réformes des services publics, la justice fiscale et les impôts, les conditions de travail et les salaires, l’inégalité, la pauvreté, les réformes agraires et foncières, les pensions plus tardives, les prix élevés du carburant et de l’énergie, de la nourriture et les problèmes de logement. L’actualité récente en Belgique démontre que ces manifestations se poursuivent plus que jamais contre les politiques néolibérales du gouvernement de droite.

Deuxième motif : les défaillances de la représentation et des systèmes politiques. Les populations n’ont plus confiance dans leurs représentants politiques si l’on en juge par les 376 manifestations portant sur le manque de démocratie véritable, l’influence des sociétés commerciales, la dérégulation et la privatisation, la corruption, l’injustice du système judiciaire, la transparence et la prise en charge de responsabilités, la surveillance des citoyens et l’opposition aux guerres et au complexe militaro-industriel.

Troisième cible : la justice au niveau mondial, car 311 manifestations dénonçaient le FMI (Fonds monétaire International) et d’autres institutions financières internationales (IFI). On marchait pour la justice environnementale et la protection du patrimoine mondial et contre l’impérialisme, le libre-échange et le G20. En Belgique aussi, les protestations contre le projet de grand marché transatlantique ne faiblissent pas et sont devenues européennes.

Enfin, quatrième motif de revendication : les droits des gens. 302 manifestations portaient sur les droits ethniques, indigènes ou raciaux; le droit au patrimoine mondial (numérique, foncier, culturel, atmosphérique); les droits du travail; les droits des femmes; le droit à la liberté de réunion, d’expression, de la presse (et c’était comptabilisé avant le phénomène Charlie!); les questions religieuses; les droits des homosexuels, lesbiennes, bisexuels et transgenres; les droits des immigrés et des prisonniers.

La conclusion la plus surprenante pour les auteurs de cette étude est que « la revendication de loin la plus répandue (218 manifestations) n’est pas la justice économique en soi, mais l’opposition à ce qui empêche d’aborder les questions économiques : un manque de “véritable démocratie”, qui provient de la conscience croissante des gens que les décideurs politiques ne leur ont accordé aucune priorité (même s’ils l’ont prétendu), et la frustration envers la politique habituelle et un manque de confiance dans les acteurs politiques actuels, de gauche et de droite. Cette revendication et la crise frappant la représentation politique qu’elle exprime émanent de tous les systèmes politiques, ne se limitant pas aux gouvernements dictatoriaux, mais visant aussi les démocraties représentatives qui n’écoutent pas les besoins et les opinions de l’homme de la rue ».

La récente manifestation, à Bruxelles, de simples citoyens réunis autour des intitulés « Hart boven hard » (le cœur plutôt que la rigueur) et « Tout autre chose » est la meilleure preuve de ce manque de confiance dans le monde politique. Cela explique sans doute l’importance de l’abstention lors des élections en France, par exemple.

« Simples citoyens » disions-nous et en effet l’étude démontre que les manifestants ne sont plus seulement les activistes et syndiqués « traditionnels », mais aussi la classe moyenne, les jeunes, les personnes plus âgées et autres groupes sociaux.

Et l’ont voit l’émergence de nouveaux modes de protestations : la désobéissance civile et des actions directes (blocage de routes, occupation de rues et de places dans les villes. La forme la plus récente de désobéissance civile est le fait de pirates informatiques [à ne pas confondre avec le terrorisme informatique pratiqué par des groupes en guerre contre nos démocraties] et de lanceurs d’alerte [voir wikileaks, luxleaks, etc.] contre des gouvernements et des sociétés commerciales.

Enfin, l’étude souligne que ces manifestations sont pacifiques dans leur grande majorité. La violence, le pillage et le vandalisme n’ont eu lieu que lors de 75 événements soit 8,9 % des manifestations dans le monde. A rappeler aux médias de masse qui ciblent volontiers ces faits, occultant et déformant ainsi la portée réelle de ces manifestations! On ne compte que 33 événements au cours desquels des méthodes désespérées ont été utilisées comme des grèves de la faim, l’auto-immolation ou des manifestants qui ont cousu leurs propres lèvres.

Soulignons que le phénomène de ces manifestations d’indignés ne fait que croître puisqu’en 2013, 63 % des manifestants ainsi étudiés n’ont pas obtenu satisfaction… Les questions internationales et de justice économique apparaissent comme les plus difficiles à changer, constatent les auteurs de cette étude. Cela est d’ailleurs démontré dans une autre analyse de « Global policy Watch » dont nous vous parlerons dans notre prochain article.

La mobilisation citoyenne, devenue mondiale [même si les citoyens s’adressent avant tout à leurs gouvernements nationaux] pour une véritable démocratie démontre aussi l’émergence d’une philosophie commune à tous les habitants de la planète : la recherche du bien commun, la survie de la planète, la justice pour tous basée sur l’égalité des droits, sur la dignité de la personne humaine. L’inverse de la pensée néolibérale qui exploite les ressources naturelles et humaines sans vergogne.

Cette étude ainsi que le foisonnement des initiatives que l’on a pu découvrir au Forum Social Mondial, semble bien démontrer l’émergence d’une citoyenneté mondiale, capable de créer des solidarités de combat [pacifique] sur les thèmes qui touchent tout le monde : la corruption, la finance et les multinationales prédatrices, l’urgence de sauver l’écosystème et donc la vie humaine. C’est cela, le bien commun à l’humanité.

En savoir plus : http://policydialogue.org/publications/working_papers/world_protests_2006-2013_executive_summary_french/

 

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Printemps 2015 : la CSN sait-elle où elle s’en va?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14776 2015-04-19T14:43:52Z 2015-04-13T22:26:55Z Ce n’est pas que la CSN soit, en termes d’intervention générale, bien différente de la CSQ et de la FTQ, mais quand même! À cause de sa structuration démocratique (chaque syndicat local reste autonome), à cause aussi de certaines de ses traditions, il y circulait toujours un air de liberté ainsi qu’un indéniable sens du militantisme qui en faisait un lieu d’expression privilégié de la critique sociale et politique. Ce n’est pas pour rien que la CSN fut celle de Marcel Pépin et de Michel Chartrand. Et après tout, encore en 2003 on y défendait l’idée de « grève sociale », au sein du mouvement syndical. Cependant depuis quelque temps, et en particulier depuis ce printemps 2015, on a l’impression que la CSN s’empêtre dans des conflits internes totalement contre-productifs et multiplie au niveau externe les signaux contraires et désorientants. À donner l’impression qu’elle sait chaque fois moins où elle s’en va!

L’événement a été peu commenté et pourtant il est à sa manière très révélateur : la CSN vient de sortir d’un conflit de travail avec ses employés si traumatisant et éprouvant que le président, Jacques Létourneau, une fois les négociations closes, a dû se fendre d’une longue lettre aux employéEs de la CSN dans laquelle il rappelait qu’« on avait frôlé la catastrophe » et revenait avec beaucoup d’inquiétude sur une question de fond : « Pourquoi tenter de créer des frontières forcément articifielles entre nous, si nous menons les mêmes combats? ».

On s’est laissé enfermer dans un schéma étriqué

Il faut dire, signe des temps, que l’heure n’était pas aux largesses et que les discussions touchaient surtout la question du financement des retraites, alors que depuis 2 ans déjà la convention collective était échue. Mais c’est là l’inquiétant, plutôt que de prendre en compte le contexte sociopolitique dans lequel on se trouvait et s’adosser aux principes et valeurs syndicaux qui devraient animer une confédération comme la CSN, on s’est de part et d’autre laissé enfermer dans le schéma étriqué du seul antagonisme « boss/employés », durcissant sa position, jouant de la menace à la grève, appelant les syndiqués à serrer les rangs sans dissidence, allant même jusqu’à saccager le bureau d’un président de conseil central. Oubliant que bien des demandes syndicales risquaient elles aussi d’avoir des effets sur la qualité et la quantité des services offerts par certaines fédérations. Comme si tout le monde avait perdu de vue pour qui et pourquoi on travaillait à la CSN!

À preuve ce cri du cœur exprimé publiquement par l’un des employés du STT CSN : « notre comité de négociation a remporté une victoire éclatante pour défendre nos conditions de rémunération. Mais à quel prix? Au prix d’un Info-Négo numéro 17 honteux (…) on ne peut (.. ) revivre cette atmosphère de tension, ces moyens de pression lourds, cette enflure du langage sans se condamner collectivement à détester notre travail et notre employeur. Sans créer la scission et la suspicion entre collègues (…).

Cet événement le montre bien : malgré des mécontentements souterrains, tout laisse penser qu’à la CSN, on peine à rompre avec des pratiques sclérosantes de type corporatiste, s’interdisant au passage toute réflexion globale et politique sur le contexte si particulier des politiques d’austérité de l’année 2015.

Souffler le chaud comme le froid

C’est d’ailleurs un peu la même chose qui s’est passée à propos de certaines interventions publiques du président de la CSN Jacques Letourneau, faites dans le contexte des mobilisations sociales de ce printemps. Alors qu’au travers d’une véritable “politique du choc”, fusent de toutes parts les attaques du gouvernement Couillard contre le mouvement syndical et populaire, on aurait pu s’attendre à ce que le président de la CSN montre le chemin, ou tout au moins rappelle le cap à suivre en cette période mouvementée : celui d’aider, par exemple au travers d’une possible “grève sociale”, au rassemblement des multiples oppositions et à leur renforcement, seule manière de pouvoir contrecarrer avec quelque chance de succès le plan d’austérité libéral. D’autant plus qu’à travers son budget, le gouvernement Couillard ferme toute possibilité de négociations fructueuses quant au renouvellement des conventions collectives des plus de 500 000 employés de la fonction publique.

Mais ce n’est pas du tout ce que le président de la CSN a fait. Il s’est contenté d’agir comme si de rien n’était — soufflant le chaud comme le froid. Appelant bien sûr d’un côté ses troupes à se battre contre le “budget patronal” des libéraux, mais pour aussitôt de l’autre côté tendre la main à Yves Thomas Dorval, président directeur général du Conseil du patronat du Québec, se déclarant prêt à travailler avec lui à “la prospérité du Québec”. De quoi semer la confusion dans les rangs syndiqués, et en tous cas aucunement aider tous ces indécis qui dans les bases hésitent encore à penser à une mobilisation commune.

Même chose avec les étudiantEs : plutôt que de voir en eux des alliés potentiels, voilà que lors d’une entrevue à Radio X de Québec, il se permet de questionner ouvertement leurs actions printanières, et de rappeler qu’il ira quant à lui négocier à l’automne avec le gouvernement qui aurait promis d’être malgré tant de déclarations contraires “de bonne foi”. Et cela, parce qu’on ne peut se payer le luxe d’un décret et “qui il ne faut pas qu’on donne l’impression qu’on n’est pas capables de s’entendre” (sic).

Qui ne verra pas là de vieux réflexes syndicaux, aujourd’hui totalement dépassés et déconnectés d’une réalité sociale et politique autrement exigeante? Et qui n’aurait pas envie d’un peu de cet air de liberté et rébellion que la CSN savait, il n’y a pas si longtemps encore, parfois si bien incarner?

Pierre Mouterde

Sociologue essayiste

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Repenser l’émancipation]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14671 2015-05-08T14:20:28Z 2015-04-11T22:06:28Z bandeau-UPOP-2015

Les Nouveaux Cahiers du so­cialisme (NCS) en collaboration avec Canadian Dimension présentent l’Université populaire 2015 sous le thème « Repensons l’émancipation».

En 2012, les étudiants et les étudiantes ont redynamisé l’idée que, oui en fin de compte, l’avenir est ouvert. Aujourd’hui en 2015, une grande convergence, regroupant tous les secteurs de la société, dit NON aux absurdes politiques de l’« austérité » et retisse les liens de solidarité entre générations, régions, communautés. C’est le point de départ de l’université populaire des NCS, pour approfondir la réflexion pour et par les mouvements populaires, pour favoriser l’interaction et permettre l’expression d’un large éventail de perspectives, pour repenser l’émancipation et réinventer le monde.

Menu

Qu’est ce qu’une Université populaire ?

L’Université populaire des NCS repose sur plus de quarante personnes provenant d’organisations syndicales, populaires, fémi­nistes, écologistes et du monde de l’enseignement. C’est un véritable « intellectuel collectif » au service des luttes et de la construction du mouvement populaire. L’Université des NCS n’est pas une université au sens « classique » du terme. L’approche n’est ni académique, ni livresque. Le savoir et les compétences sont nourries par l’interaction entre des pratiques et théories qui émanent de tous ceux et celles qui luttent pour changer le monde.

 

Quand?

Du 20 au 23 août 2015.

Où?

À l’Université du Québec à Montréal (UQÀM).

Pour qui?

L’Université populaire est un lieu de réflexion et de transmission de savoir ouvert à tous et à toutes, jeunes et moins jeunes, universitaires ou non.

Comment s’inscrire?

Visitez la section « Inscription » au bas de cette page.

À quoi s’attendre?

  • Des tables-rondes, des plénières
  • Des ateliers pour approfondir
  • Des assemblées de convergence
  • Une atmosphère conviviale, pluraliste, avec de l’humour!

Pour tout savoir sur l’Université populaire…

À lire : Cahier du participant 2015 (à venir).


HORAIRE ET PROGRAMMATION

À partir du jeudi le 20 août en soirée au dimanche 23 août à midi.

Cliquer sur l’affiche pour télécharger le programme [PDF]

Affiche-UPOP-2015

Télécharger le programme [PDF]

Ce programme est appelé à des modifications et des ajustements.

INSCRIPTION

Inscription en ligne

Formulaire et paiement sécurisé via Paypal ou carte de crédit. Vous recevrez par courriel une confirmation de la transaction, ainsi qu’une facture imprimable. Le débit apparaîtra sur votre relevé de carte de crédit sous l’intitulé PAYPAL *CAP-NCS. Pour tout problème ou litige, adressez un courriel à : tresorerie@cahiersdusocialisme.org

Afin de rendre l’Université populaire accessible au plus grand nombre d’individu et de permettre à tous les groupes économiques de participer, nous mettons à votre disposition un modèle de  demande de financement pour vos élus. Il s’agira de personnaliser la lettre et ensuite l’acheminer à votre élu. En espérant pouvoir alléger le fardeau financier que pourrait représenter votre présence à l’Université populaire!

Inscription postale

Vous pouvez aussi vous inscrire par la poste en remplissant le formulaire d’inscription à télécharger ci-joint et en le retournant  accompagné de votre règlement à l’adresse indiquée. Télécharger le formulaire d’inscription.

Appel à bénévolat

Les NCS sont à la recherche de bénévoles lors de l’événement! Vous êtes bilingues ? Vous êtes habiles avec les médias sociaux ? Vous êtes amateurs de photographie ?  Votre participation sera gratuite pour quelques heures d’implication bénévole. Contactez-nous pour tous les détails!


LOGISTIQUE

À venir.


VIDÉOS


PARTENAIRES

Pour l’organisation de l’Université populaire, les NCS et Canadian Dimension reçoivent l’appui et la participation de plusieurs groupes :


CONTACTEZ-NOUS

Si vous avez des questions, commentaires ou besoin d’information supplémentaire, n’hésitez-pas à nous rejoindre en utilisant ce formulaire où en écrivant à universite@cahiersdusocialisme.org

[contact-form-7]

 

]]>
0
CAP-NCS <![CDATA[Éléments de bilan sur le Forum social mondial de Tunis]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14763 2015-04-07T20:20:55Z 2015-04-10T11:07:23Z  

Environ 45 000 personnes venant de 4 000 associations et de 120 pays ont participé à ce FSM qui se réunissait les 24–25-26–27 et 28 mars derniers dans la capitale tunisienne, berceau du « printemps arabe ». L’évènement s’est déroulé dans un climat particulier à la suite d’attaques meurtrières contre des touristes dans la semaine précédant le FSM. Trois ans après le printemps arabe, la Tunisie se retrouve dans un moment difficile. L’effervescence après le renversement de la dictature de Ben Ali s’est estompée quelque peu.

D’abord, la situation sociale et économique ne s’est pas améliorée, la structure des leviers économiques n’a pas changé. Le problème le plus criant est le chômage des jeunes dans un pays où le niveau de scolarité est élevé. Le 1 % reste bien en selle agissant comme intermédiaire pour les impérialismes, ce qui confine le pays en destination touristique (le « Cuba » de la Méditerranée) et en pourvoyeur de main-d’œuvre à bon marché pour l’économie européenne. Un gouvernement de coalition unit des islamistes dits « modérés » et Nidaa Tounès, un parti qui est un « relookage » de la dictature. Reste enfin le phénomène du djihadisme qui se manifeste par les jeunes Tunisiens qui rejoignent les organisations de combat et qui disposent de relais en Tunisie même parmi les milieux salafistes.

Dans l’œil du cyclone

Pour autant, le mouvement populaire n’a pas dit son dernier mot. L’espace des libertés ayant été élargi à la suite du printemps arabe, il y a plus d’opportunités. L’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), avec ses 600 000 membres, a des capacités importantes, de même que les organisations de défense des droits, de femmes et d’étudiants. Sur le plan politique, le « Front populaire » regroupe les principaux partis de gauche (environ 10 % des votes).

Mais le problème de la Tunisie est lié au contexte régional. Les révolutions du printemps arabe ont échoué en Égypte et en Libye où sévit une grave guerre civile (comme en Irak et en Syrie), de même que dans la région sahélienne au sud. D’autre part, l’Union européenne et les États-Unis voudraient que la Tunisie devienne une plateforme de leur « guerre contre le terrorisme ». À l’occasion des attentats, les élites tunisiennes avec leurs partenaires impérialistes profitent de l’émotion pour « combattre le terrorisme ». Ce qui pourrait être le prétexte pour le retour des législations liberticides ainsi que de nouveaux assauts contre le monde du travail.

Les défis

En 2013 lors de la première édition du FSM en Tunisie, l’atmosphère était festive. Aujourd’hui dans le contexte des turbulences, on a vu au forum la détermination et l’intelligence des mouvements populaires qui refusent d’embarquer dans la « lutte contre le terrorisme ». L’emphase au Forum était sur la lutte pour la démocratisation qui continue, sachant que le printemps arabe en est encore à ses débuts. En fin de compte, le Forum a été un festival des masses en lutte, comme cela est la tradition. Le point faible si on peut dire se situe dans la difficulté de définir des alternatives claires. La gauche en Tunisie et dans le monde arabe, reste divisée entre une « vieille gauche » enlisée dans des schémas dépassés (le nationalisme arabe notamment) et les nouveaux mouvements où on retrouve des jeunes qui sont encore en train de se définir avec beaucoup d’imagination, mais peu d’expérience. Il faudra du temps…

 

 

]]>
0