Nouveaux Cahiers du socialisme Faire de la politique autrement, ici et maintenant... 2016-11-30T17:56:18Z http://www.cahiersdusocialisme.org/feed/atom/ http://www.cahiersdusocialisme.org/wp-content/uploads/cropped-logo-NCS-512-32x32.jpg CAP-NCS <![CDATA[Pourquoi Cuba est-elle devenue un problème difficile pour la gauche ?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=16227 2016-11-30T17:56:18Z 2016-11-30T17:08:58Z Boaventura de Sousa SantosCette question peut paraître étrange, et certains diront que la formulation inverse serait peut-être plus exacte : pourquoi la gauche est-elle devenue un problème difficile pour Cuba ? Au cours du XXe siècle, en effet, la révolution cubaine a occupé une place incontournable au sein de la pensée et de la pratique de la gauche. Cela semble d’autant plus vrai que l’on porte moins le regard sur la société cubaine, en elle-même, et plus sur la contribution de Cuba en matière de liens entre les peuples, tellement les actes de solidarité internationaliste posés par la révolution cubaine au cours des 50 dernières années ont été nombreux. On peut dire que l’Europe et l’Amérique du Nord ne seraient probablement pas autre chose que ce qu’elles sont sans la révolution cubaine. Mais il n’en a pas été ainsi dans le cas de l’Amérique latine, de l’Afrique et de l’Asie, c’est-à-dire dans les régions de la planète où vit 85% de la population mondiale. Au cours des cinq dernières décennies, la solidarité internationaliste fournie par Cuba a porté sur les domaines les plus divers, entre autres, sur les domaines politique, militaire, social et humanitaire.
Qu’est-ce que la « gauche » et qu’est-ce qu’un « problème difficile »?

Je crois malgré tout pertinente la question à laquelle j’essaie de répondre. Mais avant de hasarder une réponse, il convient de faire plusieurs précisions. Premièrement, la question peut suggérer que c’est seulement Cuba qui a évolué pour devenir problématique au cours des années, et que la gauche, qui l’interpelle aujourd’hui, est restée la même qu’il y a 50 ans. Rien n’est plus faux : autant Cuba que la gauche ont évolué beaucoup au cours de ce demi-siècle, et ce sont les divergences entre leurs évolutions respectives qui ont créé un problème difficile. Cuba a, il est vrai, essayé activement de changer la situation mondiale de façon à établir des relations plus justes entre les peuples, mais il est également vrai que les conditions externes hostiles agissant sur révolution cubaine ont empêché la pleine réalisation du potentiel de renouvellement de la gauche instauré par la révolution en 1959. En fait la gauche mondiale s’est renouvelée au cours des 50 dernières années, en se basant sur d’autres données que celles qui proviennent de l’héritage de la révolution cubaine. Cuba a maintenu sa solidarité internationale cubaine à un niveau de vitalité supérieur à celui des solutions internes.

Deuxièmement, je dois préciser ce que j’entends par « gauche » et par « problème difficile ». Le terme « gauche » désigne l’ensemble des théories et des pratiques transformatrices qui, au cours des 150 dernières années, ont résisté à l’expansion du capitalisme et au type de relations économiques, sociales, politiques et culturelles que ce système engendre, et qui ont ainsi maintenu la croyance en la possibilité d’un avenir post-capitaliste, d’une société alternative plus juste parce qu’orientée vers la satisfaction des besoins réels des populations, et plus libre parce que centrée sur l’établissement des conditions nécessaires à l’exercice effectif de la liberté. On a donné à cette société différente le nom générique de socialisme. J’affirme que pour cette gauche, dont la théorie et la pratique ont évolué beaucoup au cours des 50 dernières années, Cuba constitue aujourd’hui un « problème difficile ». Pour la gauche qui a éliminé de ses perspectives la possibilité d’un socialisme ou d’un post-capitalisme, Cuba ne constitue même pas un problème, mais bien un cas perdu. Je ne m’occuperai pas de cette autre gauche dans ce texte.
Par « problème difficile » je me réfère à une troisième position sur Cuba, différente des deux autres positions opposées, qui rejettent l’existence d’un « problème difficile » dans ce pays : celle selon laquelle Cuba serait une solution sans problèmes, et celle selon laquelle Cuba serait un problème sans solution. Adopter la troisième position selon laquelle Cuba constitue un « problème difficile » pour la gauche signifie l’acceptation de trois idées : 1) dans les conditions internes actuelles, Cuba a cessé d’être une solution viable pour la gauche; 2) les problèmes que Cuba affronte, sans être insurmontables, sont difficiles à régler; et 3) si Cuba résolvait ses problèmes en gardant la perspective socialiste, elle pourrait redevenir un moteur de rénovation de la gauche, mais il faudrait pour cella que Cuba devienne différente, construise un socialisme différent de celui qui a échoué au XXe siècle, et contribue ainsi à entreprendre l’urgente rénovation de la gauche. Car si Cuba ne se renouvelle pas, la gauche n’entrera jamais dans le XXIe siècle.

La résistance et l’alternative

Ces précisions étant faites, la question du « problème difficile » peut se formuler ainsi : tous les processus révolutionnaires modernes sont des processus de rupture basés sur deux piliers : la résistance et l’alternative (l’autre voie). Il est crucial de maintenir l’équilibre entre ces deux aspects si l’on veut éliminer l’ancien jusqu’où cela est nécessaire et engendrer le nouveau jusqu’où cela est possible. Les conditions extérieures hostiles dans lesquelles le processus révolutionnaire cubain a évolué (blocus illégal mené par les États-Unis, solution soviétique forcée des années 70 et ajustement radical produit par la fin de l’Union soviétique dans les années 90) ont rendu cet équilibre impossible. En raison de ces conditions extérieures, c’est la résistance qui a fini par s’imposer et non l’alternative. L’alternative n’a pas pu se développer selon sa logique propre, concentrée sur l’émergence du nouveau. C’est la logique contraire, celle de la résistance, concentrée sur la négation de l’ancien, qui l’a emporté.

Aussi l’alternative est toujours restée l’otage d’une norme qui lui est étrangère. En d’autres termes, elle ne s’est jamais transformée en une solution vraiment nouvelle, consolidée, créatrice d’une nouvelle hégémonie et donc capable d’engendrer un développement endogène selon une logique interne de rénovation (nouvelles alternatives dans l’alternative). Et les ruptures avec les passés successifs de la révolution ont toujours été moins endogènes que la rupture avec le passé prérévolutionnaire. Le caractère endogène de cette dernière rupture s’est mis à justifier l’absence de ruptures endogènes des passés plus récents, même si ces derniers étaient connus comme étant problématiques.

En raison de ce relatif déséquilibre entre la résistance et l’alternative, celle-ci a toujours été sur le point de stagner. Cette stagnation de l’alternative a toujours pu être cachée par la vitalité de la résistance, soutenue et noble. La prédominance de la résistance a fini par justifier l’exagération des diagnostics : on a invoqué les besoins de la résistance pour diagnostiquer l’impossibilité d’instaurer l’alternative. Même lorsque les besoins invoqués sont niés par les faits, l’alternative est toujours perçue comme étant crédible.

Le charisme révolutionnaire et le système réformiste

Le deuxième aspect du « problème difficile » est le mode spécifiquement cubain de gérer la tension entre révolution et réforme. Dans tout processus révolutionnaire, les premières mesures prises par les révolutionnaires après la victoire de la révolution sont d’éviter que d’autres révolutions ne se produisent. Ces mesures instaurent un processus de réformes dans la révolution. C’est alors que s’établit la grande complicité, invisible mais décisive, entre le révolutionnarisme et le réformisme. Dans le meilleur des cas, cette complémentarité est obtenue au moyen d’une dualité, plus apparente que réelle, entre, d’une part, le charisme du leader, qui maintient vivante la permanence de la révolution, et, d’autre part, le système politique révolutionnaire, qui se poursuit en assurant la reproduction du réformisme. Le leader charismatique perçoit le système comme étant une contrainte, qui limite son élan révolutionnaire et exige de lui des changements. Et le système perçoit le leader comme étant une source de chaos, qui rend provisoire toutes les vérités bureautiques. Cette dualité créative a été, pendant quelques années, l’une des caractéristiques de la révolution cubaine.

Mais au bout d’un certain temps, cette complémentarité, pleine de vertus, tend à se transformer en un blocage mutuel. Pour le leader charismatique, le système, qui, au début, constitue une contrainte qui lui est extérieure, finit, avec le temps, par devenir sa seconde nature. Il devient alors difficile de distinguer entre les limites dues au système et les limites dues au leader lui-même. Le système sait que la réussite du processus de réformes finira par ronger le charisme du leader. Aussi, pour éviter une telle détérioration, il s’autolimite. La complémentarité se transforme alors en un jeu d’autolimitations réciproques. Il y a ainsi risque que les développements complémentaires cèdent leur place à des stagnations parallèles.

Avec le temps, les rapports entre le charisme et le système tendent à devenir instables, particulièrement dans les moments de transition. Le charisme, en lui-même, n’admet pas de transition[1]. Aucun leader charismatique n’a de successeur charismatique. La transition ne survient que dans la mesure où le système est capable de se substituer au charisme. Pour cela, le système doit être capable d’opérer des réformes lui permettant de gérer des sources de chaos très différentes de celles produites par le leader. Il y a impasse si le leader charismatique bloque les possibilités dont dispose le système pour instaurer des réformes.

On peut résumer cet aspect du « problème difficile » de la façon suivante : l’avenir socialiste de Cuba dépend de la capacité du système révolutionnaire de procéder à des réformes. Or une telle capacité est une inconnue dans un système qui a toujours défini sa puissance en lien avec la force du leader charismatique. Cet aspect de la difficulté du problème explique le discours prononcé par Fidel le 17 novembre 2005 à l’Université de La Havane[2].

Le « problème difficile » présente deux déséquilibres intimement liés entre eux : celui entre la résistance et l’alternative et, celui entre le charisme et le système. La prépondérance de la résistance sur l’alternative a été à la fois l’effet et la cause de la prépondérance du charisme sur le système.

Que faire ?

La discussion qui précède démontre que Cuba est un « problème difficile » pour la gauche qui n’a pas abandonné la perspective d’un post-capitalisme ou du socialisme et qui a évolué beaucoup au cours des 50 dernières années. Le peuple cubain pourra tirer, à partir des lignes principales de cette évolution, la solution à ce problème, malgré les difficultés que ce dernier présente. La révolution cubaine, qui a tellement contribué à la rénovation de la gauche au cours de la première décennie, pourrait maintenant tirer profit de la rénovation de la gauche survenue depuis quelque temps. Elle pourrait recommencer à jouer un rôle dialectique actif en vue de la rénovation de la gauche. Résoudre le problème difficile exige donc la mise en pratique réussie du mouvement dialectique suivant : renouveler Cuba en renouvelant la gauche; renouveler la gauche en renouvelant Cuba.

Les principales voies de rénovation de la gauche socialiste au cours des 50 dernières années

Au cours des 50 dernières années, l’écart entre la théorie de gauche et la pratique de gauche s’est aggravé. Cela a eu des conséquences très spécifiques pour le marxisme. En effet, la théorie de gauche critique, dont le marxisme est l’héritier, s’est développée à partir de la moitié du XXe siècle dans cinq pays de l’hémisphère nord (Allemagne, Angleterre, Italie, France et États-Unis). Elle reflétait les réalités des sociétés des pays capitalistes développés. Or c’est dans l’hémisphère sud que des pratiques de gauche plus créatrices ont été conçues et appliquées par des classes et des groupes sociaux considérés « invisibles » ou presque invisibles par la théorie critique et même par le marxisme, tels que les peuples colonisés, les peuples autochtones, les paysans, les femmes, les descendants d’Africains, entre autres.[3] Un écart s’est ainsi créé entre la théorie et la pratique, qui domine notre situation théorique et politique actuelle : une théorie semi-aveugle se développe parallèlement à une pratique semi-invisible[4]. Or une théorie semi-aveugle ne sait pas commander et une pratique semi-invisible ne sait pas se faire valoir.
La théorie a graduellement perdu son rôle d’avant-garde. Elle ne pouvait plus diriger la pratique parce qu’elle ne saisissait plus ce qui survenait[5]. Ayant perdu le statut de théorie d’avant-garde qu’on lui conférait, son statut complètement nouveau de théorie d’arrière-garde était inacceptable selon de la tradition de gauche de l’hémisphère nord. La « théorie d’arrière-garde », telle que je la définis, présente deux caractéristiques : c’est une théorie qui ne donne pas d’orientations qui soient fondées sur des principes généraux, c’est-à-dire sur des lois générales préétablies, qui reflètent soi-disant toute l’histoire; elle est plutôt basée sur une analyse constante, critique et ouverte des pratiques de transformation sociale. La théorie d’arrière-garde accepte de se laisser surprendre par les pratiques de transformation progressistes, accompagne celles-ci, les analyse, essaie de s’enrichir de ses leçons et cherche en elles des modes d’approfondissement et de généralisation des luttes sociales les plus progressistes. D’autre part, une théorie d’arrière-garde se penche sur ces pratiques transformatrices, étudie les processus et les acteurs collectifs les plus avancés, ainsi que ceux qui sont les plus en retard, qui sont les plus timides et qui pourraient tout laisser tomber. Comme pourrait le dire le sous-commandant Marcos, la théorie d’arrière-garde en est une qui accompagne les personnes les moins rapides, qui intègre les avancées et les reculs, qui unit les personnes qui se trouvent en avant et celles qui se trouvent en arrière, en tant que partie d’un processus dialectique nouveau, qui ne présuppose pas l’idée d’une totalité, qui prône l’idée qu’il existe différents processus de totalisation, toujours inachevés et toujours en compétition. Conformément à la pensée de Gramsci, tel est le chemin qu’il faut suivre pour créer une contre-hégémonie socialiste ou, dans les cas comme celui de Cuba, pour maintenir et renforcer une hégémonie socialiste.

Pour me limiter à un exemple, je prendrais celui des grands invisibles ou des grands oubliés de la théorie critique moderne, les peuples autochtones de l’Amérique latine, visibles dans la théorie en tant que paysans. Ensemble, ils ont été parmi les grands protagonistes des luttes progressistes des dernières décennies à travers le continent. Selon la théorie conventionnelle d’avant-garde, toute cette innovation politique et sociale n’a que peu d’intérêt ou même aucune pertinence. Cette théorie bloque toute possibilité d’en apprendre sur les luttes de ces groupes sociaux, sur leurs conceptions sur l’économie et sur le bien-être (le suma kaway des Quechuas ou le suma qamaña des Aymaras, c’est-à-dire le « bien vivre »). Leurs conceptions sont aujourd’hui enchâssées dans les Constitutions de l’Équateur et de la Bolivie, entre autres leurs conceptions sur les formes multiples de gouvernement et de démocratie : la démocratie représentative, participative et communautaire telle qu’établie dans la nouvelle Constitution de la Bolivie. L’incapacité d’apprendre des nouveaux agents de transformation finit par conduire à la non-pertinence de la théorie elle-même.

La fin de la théorie d’avant-garde marque la fin de toute organisation politique qui était basée sur elle. Elle marque, notamment, la fin du parti d’avant-garde. Aujourd’hui les partis sortis du moule de la théorie d’avant-garde ne sont ni d’avant-garde ni d’arrière-garde (selon la définition donnée ci-dessus). Ces partis sont, en fait, bureaucratiques. Lorsqu’ils se trouvent dans l’opposition, ils résistent vigoureusement au statu quo sans cependant présenter d’alternative. Et lorsqu’ils sont au pouvoir, ils résistent vigoureusement à toute proposition d’alternative. Pour remplacer le parti d’avant-garde, il faut créer un ou plusieurs partis d’arrière-garde, qui accompagne/ent le ferment de militantisme social que les résultats de la participation populaire aux élections en faveur de plateformes claires engendrent, même pour les personnes qui ne participent pas encore aux processus et qui sont encouragés à s’y intéresser.

Une autre grande innovation des dernières 50 années a été le mode dont la gauche et le mouvement populaire se sont appropriés les conceptions hégémoniques (libérales, capitalistes) qui parlent de démocratie et les ont transformées en conceptions démocratiques contre-hégémoniques, participatives, délibératives, communautaires, radicales. Nous pouvons résumer cette innovation en affirmant que la gauche a finalement décidé de prendre la démocratie au sérieux, ce que la bourgeoisie n’a jamais fait, comme le soulignait pertinemment Marx. Prendre la démocratie au sérieux signifie non seulement porter celle-ci bien au-delà des limites de la démocratie libérale, mais également créer un concept de démocratie de type nouveau, relatif à la démocratie et à tout le processus de transformation des relations de pouvoir inégal en relations d’autorité partagée. La démocratie libérale, même quand elle n’est pas associée à la fraude, au rôle déterminant de l’argent dans les campagnes électorales ou à la manipulation de l’opinion publique par le contrôle des médias, est une démocratie de basse intensité, se limite à créer un îlot de relations démocratiques au sein d’un archipel de despotismes (économiques, sociaux, raciaux, sexuels, religieux). Ces despotismes contrôlent en fait la vie des citoyens et des communautés. La démocratie doit exister non seulement au sein du système politique, mais aussi au sein du système économique, des relations familiales, raciales, sexuelles, régionales, religieuses, de voisinage, communautaires. Le socialisme c’est la démocratie sans limites.
Il en découle que l’égalité comporte un grand nombre de dimensions. Elle ne peut donc être réalisée que si l’on lutte non seulement pour l’égalité mais aussi pour la reconnaissance des différences, c’est-à-dire pour la transformation des différences basées sur l’inégalité (qui créent des hiérarchies sociales) en différences fondées sur l’égalité (qui prônent la diversité sociale comme moyen d’éliminer les hiérarchies).

Dans les sociétés capitalistes, nombreux sont les systèmes de rapports inégaux de pouvoir : oppression, domination et exploitation, racisme, sexisme, homophobie, xénophobie. Démocratiser veut dire transformer les rapports inégaux de pouvoir en relations d’autorité partagée. Les rapports inégaux de pouvoir n’agissent jamais seuls mais toujours en réseau. Il est rare, en effet, qu’une personne, une classe ou un groupe soit victime d’une seule forme de rapport inégal. Et, de même que les rapports inégaux agissent toujours en réseau, la lutte contre ceux-ci doit se faire en réseau, en se basant sur de larges alliances. Au sein de ces alliances, aucun groupe n’est défini comme étant un protagoniste privilégié de l’histoire, de nature homogène, défini à priori en termes de classe sociale. De cette analyse découle la nécessité du pluralisme politique et organisationnel dans le cadre des limites constitutionnelles établies démocratiquement par le peuple souverain. Dans la société cubaine, les rapports inégaux de pouvoir sont différents de celles qui existent dans les sociétés capitalistes. Pourtant ils existent (même s’ils sont moins intenses), ils sont nombreux et agissent, comme dans les sociétés capitalistes, en réseau. La lutte contre ces rapports inégaux de pouvoir, une fois réalisées les adaptations nécessaires, doit être régie par le pluralisme social, politique et organisationnel.
Les nouvelles conceptions de démocratie et de diversité sociale, culturelle et politique sont les piliers de la construction d’un socialisme viable. Elles exigent que l’on remette radicalement en question la centralité (rôle central) monolithique de l’État ainsi que le faux concept d’homogénéité de la société civile[6].

Points de départ possibles en vue d’une discussion n’ayant qu’un seul objectif, celui de contribuer à un futur socialiste viable à Cuba

Cuba est peut-être le seul pays au monde où les conditionnements extérieurs sont véritables et ne servent pas d’excuses pour couvrir l’incompétence ou la corruption des leaders. Ces conditionnements extérieurs, bien qu’ils soient des facteurs cruels et déterminants, n’impliquent pas qu’il n’y ait pas de marge de manoeuvre. En fait, la capacité d’agir est peut-être accrue en raison de la crise du néolibéralisme et des changements géostratégiques que nous pouvons prévoir à court terme. Ce capital ne peut être gaspillé par le refus d’analyser les alternatives qui s’offrent, même si la résistance s’y oppose en faisant appel à de faux héroïsmes ou des actions de résistance. On peut, dès maintenant, agir pour éviter le risque que la résistance domine l’alternative. Si cela devait arriver, il n’y aurait même plus de résistance.

Le régime cubain a mené à sa limite extrême la contradiction qui existe entre la légitimation idéologique et le niveau des conditions de vie. À partir de maintenant, les seuls changements qui comptent sont ceux qui amélioreront les conditions matérielles de la majorité écrasante de la population. À partir de maintenant, si la démocratie d’appui continuait à exister, ce ne serait que l’élément idéologique continuerait à maintenir l’appui dans la mesure où ce dernier se traduirait par des mesures matérielles. Dans le cas contraire l’appui ne signifie pas consentement mais bien résignation.

Le caractère à long terme du changement de civilisation restera pendant un certain temps subordonné au caractère immédiat des solutions urgentes.

Une société est capitaliste non pas parce que les rapports économiques et sociaux sont capitalistes, mais parce que ces rapports sont déterminants dans le fonctionnement de tous les autres rapports économiques et sociaux existant dans une telle société. Inversement, une société est socialiste non pas parce que les rapports sociaux et économiques sont socialistes, mais parce que ces rapports sont déterminants dans le fonctionnement des rapports existant dans une telle société. En ce moment Cuba se trouve dans une situation tout à fait particulière : d’une part il y a un socialisme formellement monolithique, qui n’encourage pas l’implantation de rapports non capitalistes de type nouveau et qui ne peut agir de façon créative sur les rapports capitalistes, bien que le système coexiste parfois confortablement avec ces rapports et se trouve à la limite de la corruption, fait opportunément dénoncé par Fidel; d’autre part il existe à Cuba un capitalisme qui, parce qu’il est sauvage et clandestin ou semi-clandestin, est difficile à contrôler. Dans cette situation, le terrain n’est pas propice au développement d’autres rapports économiques et sociaux qui soient de type coopératif et communautaire, duquel il y aurait beaucoup à espérer. Dans ce domaine, le peuple cubain devra lire et débattre avec beaucoup d’attention les systèmes économiques consignés dans la Constitution du Venezuela et dans les Constitutions de l’Équateur et de la Bolivie, récemment approuvées, ainsi que les différents aspects des expériences respectives de transformation. Il ne s’agit pas de copier des solutions, mais avant tout d’apprécier les voies créatives élaborées par la gauche latino-américaine au cours des dernières décennies. Un tel apprentissage est crucial et exige la reconnaissance des erreurs commises, comme l’a affirmé de façon saisissante Fidel dans son discours à l’Université de La Havane, mentionné ci-dessus : «Voici une conclusion à laquelle je suis arrivé au bout de plusieurs années : parmi les nombreuses erreurs que nous avons tous commises, la plus importante a été de croire qu’il existait quelqu’un qui connaisse le socialisme ou qui sache comment on construit le socialisme.»

Pour les citoyens, la différence entre un socialisme inefficace et un capitalisme injuste peut être moindre qu’elle ne le semble. Des rapports de domination (basés sur un pouvoir politique inégal) peuvent avoir, dans la vie quotidienne des personnes, des conséquences étrangement semblables à des rapports d’exploitation (basés sur l’extraction de plus-value).

Un vaste et fascinant champ d’expérimentation sociale et politique, qui pourrait permettre à Cuba de recommencer à contribuer afin de renouveler la gauche mondiale

Démocratiser la démocratie

Contre les théoriciens libéraux, pour lesquels la démocratie prime sur tout le reste, j’ai affirmé qu’il y a des conditions pour que la démocratie soit pratiquée de façon authentique. Je me permets de dire que Cuba peut être l’exception à la règle que je défends : je trouve qu’à Cuba la démocratie radicale, contre-hégémonique, non-libérale prime sur tout le reste. Pourquoi ? La crise de la démocratie libérale est aujourd’hui plus évidente que jamais. Il est chaque fois plus évident que la démocratie libérale n’assure pas les conditions de sa survie face aux multiples « fascismes sociaux ». J’utilise l’expression « fascismes sociaux » pour désigner la conversion des inégalités économiques en inégalités politiques. Ces « fascismes sociaux » ne sont pas le produit direct du système politique de l’État capitaliste. Ils sont plutôt le résultat de la complicité de celui-ci. Quand, par exemple, le système privatise l’eau, l’entreprise propriétaire acquiert dès lors le droit de veto sur la vie des personnes (le principe devient : « Qui ne paie pas sa facture n’a pas d’eau »). Il s’agit ici de beaucoup plus qu’un pouvoir économique ou de marché, il s’agit d’un pouvoir politique. Bien qu’elle soit évidente, la crise a de la difficulté à permettre à de nouveaux concepts de politique et de démocratie de s’implanter. Cette difficulté a deux causes : d’une part, la prépondérance des rapports capitalistes, dont la reproduction exige aujourd’hui la coexistence de la démocratie de basse intensité avec les fascismes sociaux ; et, d’autre part, l’hégémonie de la démocratie libérale sur l’imaginaire social, que l’on légitime souvent en invoquant de prétendues traditions ou mémoires historiques. À Cuba, il n’y a aucune de ces deux difficultés : il n’existe ni une domination capitaliste, ni une tradition libérale qui ait la moindre crédibilité. Il serait donc possible d’assumer la démocratie radicale comme point de départ, sans qu’il ne soit nécessaire de faire face à tout ce qui a déjà été dépassé au cours de l’expérience dominante de la démocratie au cours des 50 dernières années.

De l’avant-garde à l’arrière-garde

Pour permettre cela, pour que le fait démocratique ne se réduise pas à un simple inventaire de réussites et d’arguments rhétoriques, avant qu’il ne se réalise systématiquement, un pas important devrait être franchi : la conversion du parti d’avant-garde en parti d’arrière-garde, un parti qui soit moins un parti de direction qu’un parti de facilitation; un parti qui promeuve le débat de questions fortes, pour que, dans la vie quotidienne des pratiques sociales, les citoyens et les communautés soient mieux formés pour distinguer les réponses fortes et les réponses faibles. Un parti qui accepterait comme étant naturelle l’existence d’autres formes d’organisation relativement aux différents intérêts, un parti qui essaierait d’avoir, avec ces formes d’organisation, une relation d’hégémonie et non une relation de contrôle. Cette transformation serait la plus complexe de toutes et ne pourrait être réalisée que dans le cadre de l’expérimentation suivante.

Le constitutionnalisme transformateur

Les transitions qui impliquent des transformations importantes des rapports de pouvoir passent, en général, par des processus constitutionnels. Au cours des 20 dernières années, plusieurs pays d’Afrique et d’Amérique latine ont vécu des processus constitutionnels. Cette histoire récente nous permet de distinguer deux types de constitutionnalismes : le constitutionnalisme moderne proprement dit et le constitutionnalisme transformateur. Le constitutionnalisme moderne, qui a prédominé sans opposition jusqu’à tout récemment, était un constitutionnalisme construit de haut en bas par les élites politiques du moment. Il avait pour objectif la construction d’États institutionnellement monolithiques et de sociétés homogènes, Ces buts ont toujours comporté l’imposition d’une classe, d’une culture, d’une race, d’une ethnie, d’une région au détriment des autres.

Contrairement à cela, le constitutionnalisme transformateur part de l’initiative des classes populaires, qui est une forme de lutte de classes, une lutte des exclus et de leurs alliés pour créer de nouveaux critères d’inclusion sociale qui mettent fin aux oppressions de classe, raciales, ethnoculturelles entre autres.

Une telle démocratisation sociale et politique impliquerait la réinvention ou la refondation de l’État moderne. Une telle réinvention ou refondation ne pourrait éviter d’être expérimentale, tout comme la Constitution elle-même. Cela veut dire que la nouvelle Constitution transformatrice devrait, si possible, avoir une durée de validité limitée, cinq années par exemple, au terme desquelles le processus constitutionnel devrait être rouvert pour corriger les erreurs et introduire des apprentissages. Limiter la durée de la nouvelle Constitution aurait un avantage politique, qui serait précieux dans les périodes de transition, celui de ne pas faire de gagnants ou de perdants définitifs. Cuba a les conditions idéales en ce moment pour renouveler son expérimentalisme constitutionnel.

État expérimental

La crise terminale que traverse le néolibéralisme, ainsi que les expériences récentes de création des États les plus progressistes de l’Amérique latine révèlent que nous nous dirigeons vers un nouvelle centralité de l’État, une centralité plus ouverte à la diversité sociale (reconnaissance de l’interculturalisme, de la pluriethnicité et même de la plurinationalité, comme c’est le cas de l’Équateur et de la Bolivie), économique (reconnaissance de différents types de propriété : étatique, communautaire ou communale, coopérative ou individuelle) et politique (reconnaissance de différents types de démocratie (représentative ou libérale, participative, délibérative, référendaire, communautaire). Nous allons d’une centralité basée sur l’homogénéité sociale vers une centralité basée sur l’hétérogénéité sociale. Il s’agit d’une centralité réglée par le principe de la complexité. La nouvelle centralité fonctionne de différentes façons, entre autres dans trois types de régions : les régions où l’efficacité des solutions est démontrée (à Cuba, par exemple, les secteurs de l’éducation et de la santé, malgré la dégradation actuelle de la qualité et de l’équité du système); les régions où, au contraire, l’inefficacité est démontrée (à Cuba, par exemple, la croissance des inégalités dans les transports ou dans l’agriculture, par exemple); et les régions nouvelles, qui ont le plus de processus de transition (à Cuba, par exemple, la création d’une nouvelle forme d’institutionnalité politique et la reconstruction de l’hégémonie socialiste basée sur une démocratie de haute intensité, qui promeuve à la fois la réduction de l’inégalité sociale et l’expansion de la diversité sociale, culturelle et politique). Dans ces deux derniers domaines (régions d’inefficacité démontrée et régions nouvelles), il n’y a pas de recettes infaillibles ou de solutions définitives. Dans ces régions, le principe de centralité complexe suggère que l’on suive le principe de l’expérimentation sous contrôle démocratique. Le principe d’expérimentation doit s’étendre à toute la société. Il faudrait pour cela que l’État lui-même se transforme en un État expérimental. Dans une phase de grande mutation quant au rôle de l’État dans la régulation social, il est inévitable que la matérialité institutionnelle de l’État, rigide comme elle l’est, soit sujette à de grandes secousses, qui transforment le pays en un terrain fertile à des effets pervers. Il convient d’ajouter à cela le fait que cette matérialité institutionnelle est inscrite un espace-temps national étatique, qui subi les impacts croisés d’espaces-temps locaux et globaux.

Les époques de transition se caractérisent par la coexistence de solutions de l’ancien paradigme et de solutions du nouveau paradigme. Ces dernières sont parfois aussi contradictoires que les premières. Je pense qu’il faut faire de l’expérimentation un principe de création institutionnelle lorsque les solutions adoptées par le passé se sont révélées inefficaces. Étant donné qu’il serait imprudent, à cette phase, d’adopter des options institutionnelles irréversibles, il faudrait transformer l’État en un champ d’expérimentation institutionnel afin de permettre, pendant un certain temps, la coexistence et la compétition de différentes solutions institutionnelles, au moyen d’expériences-pilote, soumises à un suivi permanent par des collectifs de citoyens afin d’établir une évaluation comparée des résultats. L’utilisation de biens publics, surtout dans le domaine social[7], pourrait ainsi se faire de différentes façons. Le choix entre ces options ne devrait avoir lieu qu’après l’évaluation, par les citoyens, de leur efficacité et de leur qualité démocratique.

Cette nouvelle forme qu’aurait un éventuel État démocratique transitionnel devrait être basée sur trois principes d’expérimentation politique. Le premier d’entre eux serait que l’expérimentation sociale, économique et politique exige l’existence complémentaire de plusieurs formes d’exercice démocratique (représentatif, participatif, communautaire, etc.). Aucune de ces formes, en elle-même, ne pourrait garantir une évaluation efficace de la nouvelle institutionnalité. Il s’agit d’un principe difficile à faire respecter, surtout parce que la présence complémentaire de différents types de pratiques démocratiques est, en elle-même, nouvelle et complémentaire. Il convient de rappeler l’affirmation d’Hegel : « Qui a peur de l’erreur a peur de la vérité ».

Le deuxième principe est que l’État n’est vraiment expérimental que dans la mesure où l’on donne aux différentes solutions institutionnelles des conditions équitables pour qu’elles se développent selon leur propre logique. Cela veut dire que l’État expérimental est démocratique dans la mesure où il offre une égalité de chances aux différentes propositions d’institutionnalité démocratique. Ce n’est qu’ainsi que la lutte démocratique pourrait se convertir véritablement en lutte pour des alternatives démocratiques. Seulement ainsi serait-il possible de lutter démocratiquement contre le dogmatisme d’une solution qui se présente comme étant la seule qui soit efficace ou démocratique. Cette expérimentation institutionnelle, qui s’effectue dans le cadre démocratique, ne pourrait éviter de causer certaines instabilités et incohérences en matière d’action de l’État. La fragmentation de l’État qu’elle pourrait entraîner engendrerait probablement de nouvelles exclusions.

Dans de telles circonstances, l’État expérimental ne devrait pas se limiter à garantir l’égalité des opportunités pour les différents projets d’institutionnalité démocratique. Il devrait également (et c’est alors qu’intervient le troisième principe d’expérimentation politique) garantir des normes minimales d’inclusion, qui pourraient rendre possible la participation citoyenne active nécessaire pour assurer le suivi, l’accompagnement et l’évaluation du rendement des projets alternatifs. En appliquant la nouvelle centralité complexe, l’État combinerait la régulation directe des processus sociaux avec la métarégulation, c’est-à-dire la régulation de formes étatiques de régulation sociale, dont l’autonomie devrait être respectée à condition que les principes d’inclusion et de participation consacrés dans la Constitution soient respectés.

Une autre production est possible

Ce domaine est l’un des plus importants de l’expérimentation sociale, et Cuba pourrait y assumer un leadership stratégique quant à la recherche de solutions alternatives, soit aux modèles de développement capitaliste, soit aux modèles de développement socialistes du siècle précédent. Au début du XXIe siècle, la tâche de penser des alternatives économiques et sociales et, par elle, de lutter est particulièrement urgente pour deux raisons liées entre elles : premièrement parce que nous vivons dans une époque où l’idée qu’il n’existe aucune autre voie que celle du capitalisme a obtenu un niveau d’acceptation probablement sans précédent dans l’histoire du capitalisme mondial; et deuxièmement, parce que l’alternative systémique au capitalisme, représentée par les économies socialistes centralisées, s’est révélée non viable. L’autoritarisme politique et la non-viabilité des systèmes économiques centralisés ont été dramatiquement mis en évidence par la chute de ces systèmes vers la fin des années 1980 et au début des années 90.

Paradoxalement, au cours des trente dernières années, le capitalisme a révélé, comme jamais auparavant, sa tendance à l’autodestruction, à l’intensification à un niveau effarant de la concentration de la richesse et de l’exclusion sociale, à la crise environnementale, à la crise financière, à la crise énergétique, à la succession sans fin de guerres pour le contrôle de l’accès aux ressources naturelles, à la crise alimentaire. D’autre part, l’effondrement des systèmes de socialisme d’État a ouvert un espace politique pour l’apparition de formes multiples d’économie populaire, qui vont de l’économie solidaire aux coopératives populaires, des entreprises récupérées aux occupations de terre dans le cadre de la réforme agraire, du commerce équitable aux formes d’intégration régionale selon des principes de réciprocité et de solidarité (c’est le cas de l’Alternative bolivarienne pour les Amériques, l’ALBA). Les organisations économiques populaires sont extrêmement diverses et si certaines impliquent des ruptures radicales (ne serait-ce que locales) avec le capitalisme, d’autres trouvent des formes de coexistence avec le capitalisme. La fragilité générale de toutes ces alternatives réside dans le fait qu’elles ont lieu dans le cadre de sociétés capitalistes où les rapports de production et de reproduction capitalistes déterminent la logique générale du développement social, économique et politique. C’est pour cette raison que le potentiel émancipateur et socialiste des organisations économiques populaires finit par être bloqué. La situation privilégiée de Cuba dans le domaine de l’expérimentation économique est dû au fait qu’il est possible de définir, à partir de principes, de logiques et d’objectifs non-capitalistes, les règles du jeu dans lesquelles des organisations économiques capitalistes peuvent fonctionner.

Pour appliquer tout le potentiel et le ferment de transformation progressiste qui existe dans le moment politique que vit Cuba, ce pays aura besoin de la solidarité de tous les hommes et de toutes les femmes, de toutes les organisations et de tous les mouvements de gauche (dans le sens que je leur ai attribué dans ce texte) du monde, et très particulièrement du monde latino-américain. Le moment est venu pour que le monde de la gauche rende à Cuba le grand nombre d’éléments qu’elle lui doit et qui lui ont permis de devenir ce qu’elle est.

[1] Aurelio Alonso distingue deux processus dans le cadre de la transition en cours : la dynamique de transformation qui a lieu au sein d’«une grande transition commencée il y a presque un demi-siècle»; le poids de la subjectivité quant à la marque que laissera Fidel dans l’imaginaire des Cubains qui lui survivront («Continuité et transition : Cuba en 2007» dans l’édition espagnole d’avril 2007 du journal Le Monde diplomatique, Bogotá).
[2] Fidel a dit de façon lapidaire : «Ce pays peut se détruire lui-même. Et cette révolution peut se détruire elle-même, mais personne ne peut la détruire. Nous, oui, nous pouvons la détruire. Ce serait de notre faute». En commentant le discours de Fidel, Aurelio Alonso se pose des questions : «Est-il surprenant que la préoccupation première de Fidel soit axée sur la réversibilité de notre propre processus?» Et Alonso répond de façon cinglante : «Fidel croit que la révolution ne peut être détruite de l’intérieur mais qu’elle peut se détruire elle-même, et il signale la corruption comme étant le mal qui peut provoquer sa destruction. Cette analyse est, je pense, exacte, mais je crois que Fidel n’a pas tout dit. Je me demande en effet, entre autres, si l’effondrement du système soviétique a été essentiellement dû à la corruption, sachant que la corruption fait partie d’un ensemble de déviations. Selon moi la bureaucratie et le manque de démocratie, en même temps que la corruption, peuvent forcer le socialisme à faire marche arrière. Je ne parle pas de retour à un système électoral, aux confrontations multipartites, aux luttes des campagnes életorales, aux alternances de partis au pouvoir. Je parle de la démocratie, de celle que nous n’avons pas été capables de créer sur terre, bien que nous croyons tous savoir en quoi elle consiste [«Una mirada rápida al debate sobre el futuro de Cuba» (Coup d’oeil rapide sur le débat relatif à l’avenir de Cuba»), La Jiribilla, 17 mai 2006.] [3] C’est en fait à cela que l’on doit la créativité théorique initiale de la révolution cubaine. Les dures conditions extérieures auxquelles la révolution a été soumise ont fini par tuer une partie de cette créativité. Cuba a ainsi été forcée à accepter une conception du marxisme reflétant les réalités du bloc soviétique, qui étaient peu semblables à celles de Cuba. Au Colloque international intitulé «L’oeuvre de Karl Marx et les défis du XXe siècle» tenu à La Havane le 3 mai 2006, Ricardo Alarcón de Quesada a affirmé que «d’une part la conversion de l’expérience soviétique en un paradigme pour ceux qui, dans d’autres pays, menaient leur propres batailles anti-capitalistes, et d’autre part l’exigence de défendre celle-ci de ses ennemis puissants et enragés, ont entraîné, en grande partie la subordination du mouvement révolutionnaire aux politiques et aux intérêts de l’Union soviétique» (publié en 2006 dans Nature Society et dans Thought, volume 19, page 20). Mais la décision souveraine de Cuba d’appuyer l’Angola dans sa lutte pour l’indépendance, particulièrement remarquable, sera toujours un motif de fierté pour le peuple cubain. L’élan internationaliste de Cuba a alors pris le dessus sur les intérêts géo-stratégiques de l’Union soviétique.
[4] Dans le cas du marxisme, il a fallu beaucoup de créativité pour adapter la théorie à une réalité qui n’était pas européenne et que Marx n’avait pas analysée de façon systématique. Mentionnons entre autres, en Amérique latine, le travail créatif de Mariátegui. Pendant longtemps, en effet, les orthodoxies politiques n’ont pas permis l’application de cette créativité dans l’action politique, les auteurs les plus créatifs ayant été persécutés. Mariátegui, par exemple, a été accusé de populisme et de romantisme, déviations considérées comme étant très graves dans les années 30. Aujourd’hui la situation est très différente, comme le montre un fait : Alvaro Garcia Linera, autre grand rénovateur de la pensée marxiste en Amérique latine, est aujourd’hui vice-président de la Bolivie.
[5] En d’autres termes, la prépondérance de l’intelligence et de l’audace politique sur la discipline, qui caractérisait l’avant-garde, a été convertie en son contraire, la prépondérance de la discipline sur l’intelligence et sur l’audace. Le but est de cacher ou de contrôler les nouveaux processus de transformation sociale, que la théorie n’avait pas prévus.
[6] Un point de vue plus lucide sur la société civile à Cuba a été publié sous le titre «Sociedad Civil en Cuba: un problema de geometría? – Entrevista con el sociólogo cubano Aurelio Alonso» (La société civile à Cuba : un problème de géométrie? – Entrevue avec le sociologue cubain Aurelio Alonso) dans la revue Enfoques, numéro 23, décembre 2008.
[7] On pourrait, par exemple, comparer les transports publics de l’État aux transports coopératifs ou appartenant à de petits entrepreneurs. Ou comparer la production des entreprises agricoles d’État à celle des entreprises coopératives, communautaires ou de petits entrepreneurs capitalistes. ]]>
CAP-NCS <![CDATA[¡Hasta siempre Comandante!]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=16221 2016-11-26T16:08:40Z 2016-11-26T16:00:42Z fidel-castroLes prochaines générations se souviendront longtemps de Fidel Castro et de sa révolution improbable. En 1959 avec une poignée de guérilléros et une organisation fantomatique, il s’empare du pouvoir détenu par quelques voyous et mafiosos. Au début, les États-Unis hésitent, mais rapidement, le conflit éclate, notamment lorsque le nouveau gouvernement décide de redistribuer les terres qui appartiennent à la puissante United Fruit. Dès 1960, une guerre invisible commence avec les multiples tentatives de la CIA d’assassiner Castro. En 1961, une tentative d’invasion menée par des mercenaires cubains à la solde des États-Unis se termine par un lamentable échec. En 1962, le monde passe à un cheveu de la guerre nucléaire quand les États-Unis décident d’empêcher l’installation de missiles soviétiques à Cuba.

Castro tient le coup parce qu’essentiellement, il a l’appui de la population. D’une part, il rompt avec la corruption généralisée et l’insolence des riches qui avaient transformé ce pays en une sorte de bordel délirant des États-Unis. D’autre part, le nouveau régime, certes peu démocratique, a l’immense qualité de répondre aux besoins du peuple, ce qui place Cuba bien en avant des pays d’Amérique latine au niveau des politiques sociales et de l’intégration socio-économique des couches marginalisées (notamment des Afro-Cubains). Cuba devient le champion dans plusieurs domaines (santé maternelle et infantile, alphabétisation et scolarisation, etc.)

En fin de compte, Fidel Castro sort renforcé de ces confrontations avec les États-Unis et se met à rêver d’une révolution latino-américaine. Son camarade Che Guevara part organiser d’illusoires insurrections qui se terminent par sa mort en Bolivie en 1966. Ailleurs, des mouvements guérilléros inspirés et appuyés par Cuba connaissent des échecs retentissants. Entre-temps, Castro dirige une réorganisation de l’économie et de la société cubaine selon le « modèle » socialiste. Pratiquement tout est nationalisé, jusqu’aux salons de coiffure. Malgré des tentatives de diversification, Cuba reste dépendant de ses exportations de sucre vers l’Union soviétique en échange de produits industriels. Dans les années 1970, Castro décide d’investir son pays dans la tourmente africaine. Plusieurs milliers de soldats sont déployés en Angola pour soutenir la faction au pouvoir (le MPLA) qui combat l’opposition armée par les États-Unis et l’Afrique du Sud.

À la fin des années 1980, l’implosion de l’Union soviétique précipite une grave crise économique et sociale. Un grand nombre de Cubains tente de quitter le pays. La colère populaire s’accroît contre le régime, bien que l’aura de Fidel Castro demeure importante. Des mesures d’austérité sont imposées pour permettre de préserver les acquis sociaux. On mise sur le tourisme pour apporter les devises nécessaires à l’importation de biens essentiels (Cuba reste déficitaire au niveau de la production alimentaire).

À la fin des années 1990, le vent du changement revient dans l’hémisphère. L’arrivée au pouvoir au Venezuela d’Hugo Chavez et plus tard, l’élection des gouvernements progressistes dans plusieurs autres pays, permettent de réinsérer Cuba dans la dynamique régionale. Grâce à l’appui économique du Venezuela, la situation s’améliore. Le symbole de Fidel Castro comme le résistant de la première heure reste important, ce qui explique l’affection des peuples et le respect que plusieurs leaders latino-américains éprouvent pour Fidel.

Dans les années 2000, la transition est entreprise avec la passation progressive des pouvoirs à son frère Raúl. Malgré divers problèmes de santé qui s’aggravent jusqu’à son décès, il continue d’intervenir publiquement dans les débats cubains. Tout en admettant l’échec de la révolution sur le plan économique, il continue de mettre en garde son pays contre une capitulation face aux pressions internes et externes qui voudraient que Cuba s’insère dans la dynamique capitaliste. Présentement à Cuba, un débat à plusieurs voix met aux prises diverses options, qui vont de la réintégration pure et simple de Cuba dans son statut de semi-colonie des États-Unis à l’élaboration d’un projet socialiste rénové incluant une démocratisation en profondeur des institutions. L’opposition cubaine regroupée derrière de puissantes factions de droite exilées à Miami espère une implosion totale du régime.

Lors de mes visites à Cuba dans les années 2000, à l’époque où j’animais le réseau Alternatives, j’ai constaté la force et les contradictions de ce pays passionnant. Les intellectuels communistes « réformateurs » avec qui nous avons œuvré, espéraient une évolution du système, via une certaine décentralisation administrative et l’exploration de nouvelles politiques pour permettre le développement des communautés via l’agroécologie. Ils craignaient la pesante bureaucratie construite dans le sillon d’un pouvoir hyper fort et personnalisé. Ils n’aimaient pas particulièrement Raúl connu pour ses penchants autoritaires et son attraction pour le « modèle » chinois (tournant capitaliste d’une part, maintien du régime non démocratique d’autre part). Ils espéraient en fin de compte que la vague « rose » latino-américaine puisse remettre le projet socialiste sur ses rails à travers de nouvelles orientations et de nouvelles solidarités. Aujourd’hui à ce que j’entends, ils sont plutôt pessimistes, mais l’histoire n’est jamais finie !

L’héritage de Fidel Castro a donc plusieurs facettes. L’Astérix latino-américain qui a défié l’empire pendant plusieurs décennies est ce qui reste dans la conscience populaire. Franchement, on ne peut pas être étonné de cela compte tenu des ravages que l’impérialisme a provoqués dans cette région du monde. Encore aujourd’hui, les États-Unis constituent un formidable obstacle contre le progrès social et la paix, pas seulement en Amérique latine.

Par ailleurs, le projet de transformation imaginé par Castro et ses compagnons au lendemain de la révolution a été un échec. Les avancées sociales indéniables, réalisées dans des conditions d’une grande diversité, ont permis au peuple d’améliorer ses conditions de vie, du moins jusqu’au déclin prononcé observé depuis les années 1990. Cependant, le pays est resté enfermé par un pouvoir autocratique, qui permet la dissidence, et encore de temps en temps, à condition qu’elle s’inscrive dans des contraintes très étroites. Sur le terrain économique, l’étatisation des entreprises ne s’est pas métamorphosée dans une capacité réelle des travailleurs et des travailleuses de changer le sens, le contenu et la forme du travail, qui est resté subordonné à un petit groupe.

Sur un plan plus personnel, on retiendra de Fidel Castro une détermination absolue, un courage politique rare et un style de vie plutôt austère. Cette droiture lui a mérité le respect, alors que la plupart des gouvernants dans cette région du monde (et ailleurs !) se vautrent dans la fange. Sa propension à penser qu’il avait toujours raison, aussi bien face aux problèmes de l’agriculture cubaine qu’aux défis de la révolution africaine, reste son côté sombre. Dans le fond, Fidel Castro était le descendant de cette immense tradition latino-américaine qu’on appelle le « caudillisme », où le chef est plus qu’un chef, dont la société tout entière demeure dépendante.

Aujourd’hui dans le sillon des grandes luttes sociales cependant, cette tradition perd un peu de son éclat. Les paysans boliviens ne pensent plus que le gouvernement progressiste va les « sauver ». Les nouvelles générations au Brésil et en Argentine ont cessé d’attendre des messies et continuent à s’auto-organiser. Une puissante intellectualité prend forme pour chercher du côté de l’écosocialisme et de la démocratisation de la démocratie.

¡La lucha continua, Comandante!

 

Crédit photo: http://lainfo.es/fr/2014/08/13/amerique-latine-celebrer-lanniversaire-de-fidel-castro/
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CAP-NCS <![CDATA[Trump à la Maison blanche : La droite dure contre l’establishment ?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=16216 2016-11-15T16:53:06Z 2016-11-16T16:50:10Z La victoire du républicain Donald Trump amène au pouvoir le président le plus réactionnaire de l’histoire contemporaine des États-Unis. Elle ouvre aussi sur un futur incertain, ne serait-ce que parce que cet homme est un total outsider politique. Il est cependant sûr que sa victoire va conduire à des attaques contre le monde du travail, les femmes, les latinos, les afro-américains et les personnes LGBT.

Le triomphe de Trump est une défaite cuisante pour le Parti démocrate. Il marginalise le petit Parti Vert (1%), tandis que le Parti libertarien de Gary Johnson fait trois fois mieux.

Trump n’a pas seulement gagné la présidentielle. Le Parti républicain a aussi gardé le contrôle du Sénat et étendu sa domination sur la Chambre. Le président va désormais être en position de désigner ses hommes aux postes vacants, notamment à la Cour Suprême. De plus, les gouverneurs républicains sont aujourd’hui à la tête de 31 États, alors que dans 27 autres, ils contrôlent les parlements.

En réalité, la candidature de Trump a profondément divisé le Parti républicain, si bien que les Démocrates disposent toujours d’une capacité d’obstruction au Sénat. Gouverner ne va donc pas être simple. Comment le nouveau président va-t-il satisfaire sa base ouvrière en défendant un agenda politique conservateur et pro-business ? Comment son gouvernement va-t-il gérer l’Obamacare, l’assurance maladie dont dépendent tant de personnes.

Donald Trump va sans doute devoir faire face à une récession économique et à des situations de crise à l’étranger – Irak, Syrie, Russie, Chine –, qui vont constituer autant de défis. Nous allons traverser des eaux glaciales encore inconnues, voire une mer démontée.

Trump a mené une campagne fondée sur une plateforme économique nationaliste, usant d’une rhétorique raciste, anti-migrants et misogyne. Il a remporté l’élection de ce 8 novembre en mobilisant des dizaines de millions d’électeurs·trices blancs, issus des classes moyenne et ouvrière dégoûtés, et en colère contre Washington et l’establishment new-yorkais.

Ironie pour la gauche : ce sont les travailleurs·euses qui ont assuré la victoire de Trump. Les électeurs·trices blancs vivant dans des banlieues aisées ont toujours formé la base du Tea Party et de Trump ; mais le facteur clé de sa victoire, c’est la conquête des ouvrier·e·s blancs du « Rust Belt » – Pennsylvanie, Virginie Occidentale, Ohio, Indiana et Michigan. Il a aussi obtenu le soutien d’électeurs·trices des petites villes et des zones rurales du pays.

Les travailleurs·euses blancs, trompés par le Parti démocrate depuis 40 ans, ont graduellement rejoint le camp républicain. Et cette année, ils l’ont fait en masse. Trump a gagné ces couches sociales en leur parlant de réindustrialiser le pays, de créer des emplois, de défendre leur job contre les sans papiers, et de protéger les États-Unis de la concurrence étrangère. Tout en promettant de défendre le territoire national contre le terrorisme, il s’est également prononcé contre l’engagement des USA dans des guerres à l’étranger pour renverser des régimes en place.

À la surprise générale, il a aussi gagné nombre de voix parmi les minorités de couleur, recevant 29% du vote hispanique et 29% du vote asiatique. Clinton n’a pas réussi à mobiliser la communauté afro-américaine comme Obama l’avait fait en 2012 en gagnant 93% du vote noir. Cette année, elle a recueilli 88% de ces voix, tandis que Trump en obtenait 8%, et le candidat libertarien 2%.

En dépit des sondages qui prédisaient que Bernie Sanders ferait mieux que Clinton contre Trump, les Démocrates ont choisi la candidate de l’establishment au lieu de leur propre candidat populaire, un « démocrate socialiste », avocat d’un nouveau New Deal. Le choix de Hillary Clinton plutôt que de Bernie Sanders semble avoir pavé la victoire de Trump.

Certains travailleurs·euses, d’abord attirés par le message de Sanders, se sont tournés vers Trump. Tandis que de nombreux jeunes électeurs·trices votaient pour Clinton, une partie des adeptes de Sanders n’ont pas pu se résoudre à voter Hillary. Quelques-un·e·s de ses partisans ont pu voter Trump, d’autres Johnson ou Stein, mais la plupart n’ont sans doute pas pris part à l’élection, furieux du rejet de leur candidat, et déprimés par l’alternative qui leur était présentée.

La victoire de Trump, qui appelle à l’interdiction de l’immigration musulmane, et demande la construction d’un mur pour stopper les migrant·e·s mexicains, a semé la crainte dans les cœurs, non seulement des Latino-américain·e·s et des musulman·e·s, mais elle a aussi effrayé les Afro-américain·e·s qui connaissent bien sa trajectoire raciste.

Au travers des États-Unis, il y a eu des manifestations anti-Trump, portées surtout par des jeunes qui chantaient : « Not My President ! ». Il est certain que ce mouvement va continuer et s’amplifier, et qu’il va entraîner aussi un nombre croissant d’électeurs·trices de Trump qui vont se trouver amèrement déçus. L’issue des confrontations à venir dépendra cependant de la capacité des anticapitalistes et des millions de personnes qui ont plébiscité Sanders de donner des perspectives solidaires à ces larges couches populaires.

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Le syndrome de Donald Trump]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=16211 2016-11-15T16:06:59Z 2016-11-15T16:06:59Z des-manifestants-a-detroit-avant-une-visite-de-donald-trump-le-3-septembre-2016_5662289Même les observateurs les plus avisés furent ébranlés par l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis. Pour certains, ce fut un véritable traumatisme. L’homme ne présentait-il pas tous les signes d’un individu écervelé, atteint sans doute de coprolalie, visible surtout dans les moments de stress? Sa rhétorique structurée par une anaphore insipide et ses gestes compulsifs de clown ne faisaient-ils pas de lui un individu inculte, vulgaire, doté d’une intelligence bien au-dessous de la moyenne? On disait qu’il était là pour amuser la galerie; sa présence et ses discours attiraient certes les foules et surtout une pléthore de caméras, mais on savait pertinemment que, le jour venu, il allait tirer sa révérence, gêné comme un petit enfant qui s’est rendu compte qu’il n’avait ni l’expérience ni l’âge mental pour rivaliser avec des politiciens chevronnés. On riait, riait et les grandes comme les petites chaines de télévision faisaient leur chou gras de la présence de cet homme sur la scène politique : leur côte d’écoute augmentait de façon exponentielle, l’argent de la publicité coulait à flots.
Mais graduellement les rires se sont transformés en rictus. Le «clown» s’est révélé être un communicateur de «talent», un manipulateur de masses. Il s’exprime dans un langage simpliste, truffé de clichés, de slogans, d’insultes à l’égard des immigrés, des Noirs, des femmes, fouettant ainsi l’égo de ces millions d’hommes blancs qui se sentent comme des laissés-pour-compte par le système. Ce sont ces derniers qui ont voté en masse pour Trump.

L’école, l’héritage idéologique familial, la grande presse, Hollywood leur a inculpé depuis leur tendre enfance que l’Amérique est un pays de Blancs, construit par et pour les Blancs; que la grandeur de «leur pays» est l’œuvre du «génie occidental», que tout autre groupe non européen est à considérer comme des parasites, des délinquants, des profiteurs, des voleurs de jobs, des prédateurs sexuels, des criminels, bref la racaille. Ces sentiments enfouis et bien enracinés se sont finalement manifestés au grand jour après plus de sept ans de crise économique.

La fermeture, la transformation et la délocalisation de milliers d’industries à haute intensité de main-d’œuvre ont transformé le rêve de beaucoup de ces ouvriers blancs en cauchemar. L’Amérique n’était plus celle de leur père: non seulement le boulot se faisait rare, était de mauvaise qualité et sous-payé, mais les réformes ont bouleversé le paysage social, et, à leurs yeux, les immigrés, les Noirs, les femmes n’étaient plus à leur «place». L’idée de voir «leur Amérique» se transformer en une nation où les Latinos seront, dans cinquante ans, le groupe ethnique le plus nombreux était difficilement supportable. Il fallait donc retourner à «l’ancienne Amérique», à «la vieille Amérique», celle de leurs ancêtres, des pères fondateurs, celle où l’homme blanc se sentait maître chez lui, où la femme était soumise, confinée à la maison, où les versets de la Bible étaient observés textuellement, et où l’existence de toute autre «race» se justifiait par la nécessité de servir et d’honorer la «race supérieure».
En faisant de l’expression «Faisons de l’Amérique encore une grande nation» le slogan officiel de sa campagne présidentielle, Donald Trump a bien canalisé tous ces ressentiments.

Il a compris la faillite du système politique officiel traditionnel, qui, depuis particulièrement la crise de 2008, n’offre que chimères et vœux pieux aux masses désœuvrées. Ce système est à bout de souffle. L’arrivée au pouvoir du premier président afro-américain eut certes une importance symbolique indéniable, et a suscité beaucoup d’espoir, mais c’est là précisément le problème: la pertinence de l’administration d’Obama restera essentiellement symbolique. Aucune réforme concrète n’a pu être effectuée sous son administration. La petite bourgeoisie noire qui a su trouver une place au soleil grâce à ses diplômes, ses compétences et qui a fait d’Obama le symbole de sa fierté se retrouve maintenant face à une réalité glaciale: on ne combat pas le racisme en mettant de l’avant ses capacités intellectuelles, ses réussites sociales, ses diplômes. C’est une illusion métaphysique, et elle ne fait que conforter une des multiples formes de l’idéologie raciste et paternaliste, à savoir que l’intégration sociale des Noirs, leur acceptation comme citoyens à part entière, dépend uniquement de leur éducation, de leurs efforts, de leur volonté à surmonter les obstacles.

L’arrivée au pouvoir de Donald Trump est symptomatique d’une décomposition du système politique américain. Survenue dans le contexte de la crise du système capitaliste mondialisé, elle ne constitue nullement une alternative mais bien un renforcement de la répression au niveau local et l’accentuation d’une politique militariste sur le plan international, cela malgré la rhétorique prônant le repli sur soi et le protectionnisme du leader républicain. Trump cristallise les forces obscures réactionnaires, qui cherchent dans un passé fantasmagorique à faire revivre l’idéologie de la suprématie blanche. Il est en quelque sorte un syndrome, la personnification d’un ensemble de pathologies sociales trouvant racine dans le fondement même de la nation américaine et qui se manifestent à l’occasion par des crises économiques importantes. Le racisme est certes une échappatoire pour empêcher la classe ouvrière blanche de comprendre les vrais problèmes du pays, il n’en demeure pas moins qu’il représente dans le cas des États-Unis un élément historique, constitutif de la société.

Nous faisons face à un avenir chargé d’ombres, d’incertitudes et de périls. Des dangers d’autant plus réels que gravitent autour de Trump des néofascistes, des néonazies, des racistes, des néoconservateurs, des disciples de Reagan, toutes sortes de vautours prêts à servir, à renforcer encore plus la répression policière, la domination sociale et impériale. Aujourd’hui, la pensée du philosophe italien Antonio Gramsci est d’une actualité brûlante. Cette pensée que l’on cite souvent de lui «Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent des monstres» est sans doute une préfiguration de la montée du fascisme européen. À l’heure actuelle, les «monstres» se préparent à prendre le pouvoir, non seulement aux États-Unis, mais aussi en Europe, en Amérique latine. La tâche qui incombe aux organisations progressistes et révolutionnaires consiste non pas uniquement à les combattre, à les dénoncer, mais également et surtout à s’organiser et lutter, pour paraphraser Bertolt Brecht, contre la «bête», dont le ventre toujours fécond, enfanta le fascisme : le capital.

Alain Saint Victor est enseignant et historien

 

Crédit photo: http://www.lexpress.fr/actualites/1/monde/trump-promet-des-emplois-a-la-communaute-noire-de-detroit_1826998.html
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CAP-NCS <![CDATA[Le Parti socialiste du Québec et la question nationale]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=16201 2016-10-28T12:23:09Z 2016-10-28T12:14:02Z En 1963, une formation politique voit le jour au Québec pour mettre de l’avant un projet socialiste. Avec des syndicalistes et des intellectuels, le Parti socialiste du Québec (PSQ) s’inscrit dans cette gauche « émergente » qui se développe dans le contexte d’une révolution pas-si-tranquille qui traverse le Québec. Au départ prometteur, le projet s’étiole jusqu’à sa disparition dans l’indifférence générale en 1968. L’intention de cet essai n’est pas de faire une histoire « définitive » du PSQ, mais d’explorer à partir de cette expérience historique les débats qui se sont concentrés sur la question nationale. Un tableau synoptique sur l’histoire du PSQ se retrouve à la fin du texte.

 

  1. L’incubation

 

Le PSQ surgit dans le sillon du Nouveau Parti démocratique (NPD), créé l’année précédente (1962) par le Parti social-démocratique du Canada (PSDC), mieux connu sous son acronyme anglais, le CCF. Le NPD est, espèrent ses fondateurs, un « saut quantitatif » pour la gauche au Canada. D’emblée, le projet est approuvé par le nouveau Congrès du travail du Canada (CTC) qui regroupe la majorité des organisations syndicales canadiennes. En fin de compte, l’irruption du NPD se veut une tentative de sortir la social-démocratie canadienne de sa marginalité et de constituer un grand pôle de gauche dans un paysage politique dominé par les deux grands partis de droite, le Parti libéral du Canada et le Parti progressiste-conservateur. C’est un projet qui attire même une partie des militants-es de la gauche radicale qui sont passés par le Parti communiste du Canada ou par quelques groupes se réclamant de la Quatrième Internationale ainsi que d’autres courants dissidents d’extrême gauche[1]. D’emblée, le NPD se présente à la fois comme une alternative fédérale et également comme un projet provincial, le CCF étant traditionnellement organisé autour de ses branches provinciales (principalement dans les provinces de l’Ouest). En effet, le parti s’inscrit dans  la lutte au niveau fédéral, mais ses branches provinciales tentent également de contester les élections provinciales. En 1944, les coopératives et les mouvements de fermiers se mettent ensemble pour faire élire un premier gouvernement CCF en Saskatchewan.

 

Nouveau débat québécois

 

Au Québec, les courants de gauche émanant de la social-démocratie ou des courants radicaux sont faibles. Sous la chape de plomb du régime duplessiste et de l’Église catholique, les mouvements ont subi le choc de la répression et du dénigrement. Conséquemment, la gauche n’a jamais percé sur le plan électoral au niveau provincial ou fédéral[2]. Les communistes sont chassés des syndicats (on pense notamment à des militantes bien connues comme Madeleine Parent et Léa Roback). Beaucoup de gens perdent leur emploi en raison de leur affiliation idéologique, sont refusés dans les institutions et même forcés à s’exiler en dehors du Québec. Dans les débats de société, pratiquement toute la place est monopolisée par une droite nationaliste héritière du chanoine Lionel Groulx et inspirée des courants réactionnaires ultramontains et du Vatican. À la fin des années 1950, il y a cependant un modeste regain. Dans le mouvement syndical, des grèves dures à Asbestos, Louiseville et Murdochville secouent l’opinion et même divisent l’Église dont une partie s’éloigne des courants réactionnaires dominants. Quelques intellectuels et artistes osent prendre la parole. Des universitaires  critiquent les structures politiques et une culture refermée sur elle-même. Ils fondent en 1950 la revue Cité libre qui aura pendant la décennie une influence auprès des milieux intellectuels et critiques.

Sur le plan syndical, la Confédération des syndicats catholiques canadiens (CTCC), qui est l’ancêtre de la CSN, adopte un ton plus militant et se détache peu à peu de l’influence de l’Église catholique. Dans les syndicats pancanadiens, il y a des remous en partie liés à la division des organisations syndicales américaines auxquelles sont affiliés les grands syndicats industriels canadiens. Jusqu’à 1955, les syndicalistes progressistes américains sont réunis au sein du Congress of Industrial Organizations (CIO), notamment les mineurs, les ouvriers et ouvrières du textile et du vêtement, les Métallos, les travailleurs de l’automobile, etc. Les affiliés québécois de ces syndicats s’unissent en 1952 dans la Fédération des unions industrielles du Québec (FUIQ). Celle-ci fusionne quelques années plus tard avec l’autre regroupement syndical la section québécoise de l’American Federation of Labor (AFL) pour créer la Fédération des travailleurs du Québec (1957). Dans cette fusion, l’élan est donné par les progressistes de la FUIQ qui préconisent un syndicalisme politisé et interventionniste. Pour ces militant-es, la priorité pour les travailleurs et les travailleuses au Québec est de se joindre aux travailleurs canadiens, puisque « toute autre tentative de résoudre les problèmes ouvriers strictement par rapport à un État provincial affaiblirait le front politique ouvrier qui doit s’organiser au plus haut niveau de la politique, celui de l’État fédéral »[3]. Au sein des courants de gauche au Québec, c’est un point de vue assez fortement majoritaire, bien que des militant-es commencent à évoluer vers un autre point de vue. Ainsi, en 1960, est créée l’Action socialiste pour l’indépendance du Québec, dont l’influence est cependant limitée[4].

 

Le NPD et le fédéralisme renouvelé

 

Au départ, le NPD au niveau fédéral ne se sent pas particulièrement interpellé par la « nouvelle » question québécoise qui réémerge dans la révolution dite tranquille. Depuis plusieurs décennies en effet, la gauche au Canada anglais est relativement autiste sur la question québécoise. À part quelques cas exceptionnels  comme Stanley Ryerson[5], il n’y a pas beaucoup d’intérêt pour cet enjeu, d’autant plus que le nationalisme québécois est vu comme un épiphénomène de droite, voire d’extrême droite. Ce discours est repris par quelques intellectuels québécois de l’époque incluant Pierre-Elliot Trudeau, cofondateur avec Gérard Pelletier de Cité libre. Lors de son congrès de fondation, le NPD déclare d’emblée que le fédéralisme offre tout particulièrement aux canadiens-français des garanties de vie nationale distincte et d’épanouissement de leur culture. Le NPD s’engage à maintenir et respecter intégralement ses garanties[6].Au-delà de cette prise de position assez claire, le NPD parle de renouveler le fédéralisme. Sous l’influence des délégués québécois, une réflexion est entamée. La FTQ, dont les délégués forment une partie importante des participants au congrès de fondation du NPD, affirme :

 

Que le Canada est formé de deux nations : la nation canadienne-française et la nation canadienne-anglaise. L’Acte de l’Amérique du Nord britannique implique le respect de leurs droits respectifs […] Bien que les sociaux-démocrates reconnaissent traditionnellement le droit des nations à l’autodétermination, le Québec n’en est pas encore à vouloir exercer ce droit et nous avons la conviction que nous n’en arriverons jamais là. Le nouveau Parti, libéré de toutes servitudes financières étrangères et autochtones, et seul capable de répondre aux aspirations populaires, pourra, en y apportant les aménagements nécessaires, relancer la Confédération[7].

 

Dans le cadre de la préparation du congrès du nouveau parti, le comité provincial québécois publie un mémoire dans lequel il affirme que le Canada doit être considéré « comme un pacte intervenu entre des provinces, mais aussi comme un pacte entre deux nations »[8]. On demande la refonte du Canada rétablissant l’équilibre du pouvoir entre l’État fédéral et les provinces, ainsi que l’abolition du sénat et son remplacement par un « Conseil de la Confédération », composé pour les deux tiers de conseillers élus par les citoyens à l’occasion d’élections provinciales et pour un tiers de conseillers élus à l’occasion d’élections fédérales. Devant la force des arguments des délégués québécois, le congrès du NPD vote à l’unanimité (moins une voix) son adhésion à la thèse de l’existence de deux nations au Canada. Comme l’explique Roch Denis, « le moment était considéré comme historique. C’était la première fois en effet que cette reconnaissance était acquise officiellement au sein d’un parti fédéral et il était significatif qu’elle l’ait été au congrès d’un nouveau parti où siégeaient très majoritairement des délégués provenant du mouvement ouvrier organisé, du mouvement agricole, des coopératives et des professionnels et intellectuels ayant rompu avec les partis dominants »[9].

 

Premières tensions

 

Peu de temps après le congrès, le comité provincial provisoire du NPD pour le Québec se réunit et recommande à l’unanimité la fondation d’un nouveau parti social-démocratique provincial associé au NPD, mais ne constituant pas simplement une « branche » provinciale du parti. Pierre Vadeboncœur, associé au caucus de gauche (un regroupement de militants dans le NPD), pense nécessaire de maintenir l’indépendance organisationnelle du parti : « Nous résoudrons le problème économique et social du Québec par une politique nationaliste laquelle, bien sûr, devra être socialiste, sans quoi elle manquerait ses buts nationalistes, aussi bien qu’économiques et sociaux »[10]. Dès l’automne 1961, la discussion reprend au sein du comité du NPD au Québec. Un premier groupe, qui s’affiche comme fédéraliste, préconise un virage :

 

La convention du NPD fédéral a fait un petit pas dans cette direction, mais il va sans dire qu’il lui faut aller beaucoup plus loin. Nous devrions préconiser une nouvelle constitution fédérale, négociée par les représentants des deux nations et cela sur une base d’égalité. La nouvelle constitution devra reconnaître le droit de chacune des deux nations à l’autodétermination – c’est-à-dire le droit de décider en n’importe quel temps de dissoudre l’union[11].

 

Même les syndicalistes, assez hostiles à l’idée de revendications nationales trop affirmées, exigent que le NPD s’engage à renégocier la constitution pour y intégrer le concept des deux nations et leur droit à l’autodétermination[12]. À côté de cette tendance émerge un groupe dont les positions sont plus radicales, identifiées au vice-président du NPD-Québec, le syndicaliste Michel Chartrand. Avec l’universitaire Jacques-Yvan Morin, il estime que la question du Québec ne peut être résolue par des réformes mineures dans la constitution canadienne et que la solution va dans le sens de la création d’États « associés » (le Québec et le Canada), où le Québec « posséderait tous les pouvoirs et tous les organes gouvernementaux nécessaires à son épanouissement politique, culturel, social et économique ». Ceci implique pratiquement le rapatriement vers l’État québécois d’un grand nombre de pouvoirs et de domaines : les médias, l’agriculture, les ressources naturelles, le transport, les relations de travail, le commerce et les marchés (à l’intérieur du territoire québécois). On réclame également le droit du Québec de créer ses propres alliances internationales. Tout compte fait, le Québec serait un État souverain-associé, mais non pas indépendant. Selon R. Denis, « la proposition de Morin et de Chartrand ne préconise pas la séparation et l’indépendance du Québec. Cet État dont elle définit les pouvoirs serait fondé non pas séparément, mais dans le cadre de la conclusion d’un nouveau pacte confédéral et il serait associé à un État confédéral central »[13].

 

  1. Le dialogue impossible

 

À la fin de 1962, le débat s’intensifie. Il faut dire par ailleurs que les ambitions du NPD de s’enraciner au Québec dans les couches populaires piétinent. Les organisations syndicales qui s’affirment partisanes du parti restent relativement en retrait lorsqu’il s’agit d’organisation et de mobilisation. Entre-temps, l’appareil du parti se consacre à la préparation de la campagne électorale fédérale. Finalement, aux élections qui ont lieu le 18 juin, le NPD ne fait élire aucun candidat au Québec[14], et dans les comtés de la région de Montréal où se trouve la plus forte concentration ouvrière, il reçoit moins de 10 % du vote[15]. À l’automne, face à l’annonce des élections provinciales au Québec, le Nouveau Parti affirme ne pas être prêt. Il décide en conséquence de ne pas participer à la campagne électorale et de reporter son congrès de fondation au mois de mars 1963.

 

Le tournant

 

Sous l’influence des grands débats qui traversent le Québec, une nouvelle génération d’intellectuels, principalement à l’Université de Montréal, relit l’histoire du Québec. Le peuple québécois, affirment-ils, n’est pas une « minorité ethnique », mais une « société globale » et donc une nation[16]. L’idée de l’indépendance en tant que réponse adéquate à cette réalité nationale commence à faire son chemin. Elle sort des cercles un peu folkloriques de l’Alliance laurentienne fondée par Raymond Barbeau et Marcel Chaput[17] pour pénétrer dans les milieux intellectuels et étudiants qui deviennent de plus en plus remuants. Entre-temps, de petits réseaux sont mis en place pour « radicaliser » cette lutte afin de l’orienter vers l’affrontement, comme les mouvements de libération nationale en Algérie et dans ce qui devient alors le « tiers-monde ». Les premières bombes du Front de libération du Québec (FLQ)[18] sont spectaculaires à plusieurs titres y compris au niveau de la bataille des idées au sein de la gauche. Faut-il aller dans le sens d’une révolution visant la création d’un État québécois indépendant, quitte à passer par l’étape de la lutte armée? Ou faut-il, au contraire, miser sur le processus démocratique et réformer le Canada sur de nouvelles bases? Le mouvement syndical, encore très impliqué dans le développement du NPD, s’inscrit carrément dans la deuxième tendance :

 

Considérant que personne n’est en mesure d’affirmer que la sécession du Québec effectuée par le gouvernement provincial, imposée par une révolution ou provoquée par d’habiles démagogues, pourrait se réaliser sans violence. Considérant que les travailleurs du Québec estiment que ni la nation canadienne-française ni le peuple du Québec ne vivent sous un régime d’oppression ou d’exploitation qui puisse justifier le recours à la violence ou à la révolution comme moyen de libération. Considérant que les travailleurs du Québec dont le pouvoir d’achat est déjà insuffisant ne consentiront jamais à se lancer dans une aventure politique dont l’issue produirait une baisse de leur standard de vie. Il est résolu que le Conseil du travail de Montréal condamne le séparatisme qu’il considère contraire aux intérêts réels des travailleurs et des classes laborieuses[19].

 

Entre-temps, le paysage politique du Québec évolue. Une nouvelle formation, le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), attire de jeunes étudiant-es et employé-es du secteur public. Sans entériner les actions du FLQ, il assume une posture militante, notamment via des manifestations qui débouchent parfois sur l’affrontement avec la police. En termes de programme, le RIN s’affiche carrément à gauche. Le président du parti, Pierre Bourgeault, déclare qu’on ne peut pas être indépendantiste sans être socialiste[20].

 

En même temps, le renouveau de la pensée politique s’accélère, notamment dans le cadre de la revue Parti pris, produite par un noyau de jeunes intellectuels encore aux études et qui seront quelques années plus tard parmi les piliers de la nouvelle UQÀM. La révolution, affirme Paul Chamberland (l’un des animateurs de Parti pris), « ne peut être que nationaliste; et, nationale, elle doit transformer radicalement les structures de la société québécoise. L’indépendance ne se réduit pas à une déclaration de souveraineté territoriale. La révolution, nationale dans sa forme, ne sera sociale que si elle vise à détruire les puissances d’oppression qui aliènent la majorité de la nation : le capitalisme américain et anglo-canadien, et même canadien-français »[21]. Au départ, cette perspective minoritaire s’infiltre parmi la mouvance militante, surtout au sein des nouvelles générations qui s’enthousiasment pour les luttes de libération en Afrique, en Amérique latine et en Asie avec lesquelles plusieurs jeunes s’identifient. Cette culture radicalisée mine l’approche en apparence modérée de la social-démocratie que tente d’incarner le NPD et son prolongement québécois.

 

L’affrontement

 

À l’été 1963, deux ans après la fondation du NPD, les membres du NPD au Québec sont enfin convoqués pour créer le parti provincial. Environ 200 délégué-es sont présents. Certain-es sont membres du NPD fédéral, d’autres représentent des syndicats (surtout de la FTQ) et il y a aussi des personnes qui s’enregistrent à titre individuel. Au programme, trois grandes questions sont sur la table et doivent être débattues au sein de commissions : le socialisme, la question du Québec et du Canada et la structure ainsi que la stratégie du nouveau parti. Sur la question du socialisme, les débats animés par le syndicaliste Michel Chartrand sont plutôt consensuels. Dans le sillon des projets de la social-démocratie européenne et des politiques keynésiennes, on préconise une forte intervention de l’État dans l’économie, en visant une « planification économique »[22].

Les débats sont plus vifs au sein de la commission sur la question québécoise. Les socialistes fédéralistes aspirent à un fédéralisme nouveau, fédératif, qui reconnaîtrait la souveraineté des États provinciaux et qui leur confierait des domaines de juridiction exclusive. Les syndicalistes sont d’accord avec cette perspective. Selon Émile Boudreau (militant du syndicat des Métallos), il faut aller vers un compromis entre les aspirations du peuple québécois et la nécessité de réformer le fédéralisme :

 

Les canadiens-français de tout le Canada considèrent l’État du Québec comme la consécration juridique et l’expression politique de leur fait national. Le droit d’une nation à l’autodétermination est un droit universellement reconnu. Par ailleurs, l’isolement du Québec par la sécession, outre ses désavantages sur le plan économique, aurait pour résultat de placer le Québec et le reste du Canada dans un état de vulnérabilité accru en face de l’influence du capitalisme étranger et surtout américain. [Une nouvelle] Confédération canadienne pourrait constituer un cadre admissible en vue de l’épanouissement de la nation canadienne-française ainsi qu’à l’élaboration et la mise en pratique d’un programme de planification économique[23].

 

Pour leur part, les partisans d’une optique qui allie socialisme et nationalisme réclament une affirmation ferme et explicite en faveur du droit à l’autodétermination, ainsi que la négociation d’un nouveau pacte fédéral entre les deux nations associées, d’égale à égale. Il faut, estiment-ils, mettre au monde un nouvel État fédéral dont la fonction serait de légiférer dans des domaines bien particuliers et restreints, tels la défense, les affaires extérieures et le commerce international. Le chef de file de cette tendance est Pierre Vadeboncœur. Pour lui, la lutte nationale et le patriotisme québécois sont incontournables pour que le Québec avance vers le socialisme : « le socialisme ne procède pas d’intérêts de classe, mais de l’intérêt national, bourgeoisie et classe ouvrière se confondant au Québec dans une nation prolétaire, un peuple classe »[24]. Plus encore, ce chemin via la lutte nationale québécoise est également le seul qui peut mener au socialisme à l’échelle canadienne, puisque « seule la réalisation du socialisme au Québec ouvrirait la voie au succès du socialisme au Canada »[25]. Sans cette percée du socialisme au Québec, les progressistes du Canada sont condamnés à stagner, estime Vadeboncœur. Au bout des délibérations, la proposition des nationalistes l’emporte par quelques votes. Visiblement, les membres sont divisés entre deux grandes tendances. Cependant, cette discussion sur la question québécoise reste relativement théorique. Le débat prend une autre tournure sur la question très pratique des structures que le nouveau NPD doit établir. Avec l’appui de la majorité des syndicalistes, les professeurs de McGill, Michael Oliver et Charles Taylor, veulent que le NPD-Québec soit tout simplement, comme dans les autres provinces canadiennes, la branche provinciale du NPD fédéral.

Pour les autres, l’idée est cependant de mettre sur pied le PSQ, un parti indépendant au Québec, mais un parti « allié » au NPD. Dans cette deuxième option, il y a deux perspectives, l’une « modérée » qui propose de maintenir les liens avec le NPD et même de s’investir avec le NPD au niveau fédéral, et l’autre, plus « radicale », qui consiste à quasiment laisser le navire du NPD et à se concentrer sur la lutte québécoise. Après des débats houleux, la version « modérée » est adoptée. Malgré les efforts du président Fernand Daoust, la réunion se conclut avec une séparation de facto entre deux groupes séparés, le premier pour élire le conseil provisoire québécois du NPD fédéral, le second pour élire le conseil provisoire du Parti socialiste du Québec.

 

La fondation du PSQ

 

Après ce congrès mouvementé, l’opinion, notamment celle des médias, veut que l’aile nationaliste ait triomphé. Cependant, au sein des socialistes, on n’est pas prêt à une rupture. Le président intérimaire du parti, le syndicaliste Fernand Daoust, promet de réconcilier tout le monde. Il se rend même au congrès du NPD fédéral à Regina où il obtient, en principe, le droit à l’autonomie des sections provinciales. La délégation québécoise se démarque cependant sur d’autres questions brûlantes, par exemple l’adhésion du Canada au pacte de l’OTAN qu’elle rejette  radicalement. En octobre, Chartrand déclare que les Québécois sont des « Cubains blancs »[26]. Le PSQ condamne par ailleurs le mot d’ordre de la FTQ qui appuie le Parti libéral du Québec dans le contexte d’élections provinciales imminentes. Du côté du NPD fédéral, le président David Lewis déclare que la création du PSQ  cause un tort immense au peuple du Québec et au NPD du Canada.  Charles Taylor estime pour sa part que les deux projets, celui d’un NPD-Québec d’une part et celui du PSQ d’autre part, sont incompatibles, même si les porte-parole du PSQ continuent de répéter que leur projet n’est pas « séparatiste », mais « nationaliste et socialiste ». Le 15 novembre 1963, le comité provisoire du PSQ convoque officiellement un congrès où l’on fonde le PSQ. Ce congrès se tient sous deux grosses bannières qui affirment « Le Québec aux Québécois » et « Place aux travailleurs ». Fernand Daoust continue de dire que l’indépendance serait une « erreur ». L’objectif du PSQ est défini comme « l’établissement d’une démocratie socialiste québécoise, seul moyen d’assurer la libération économique, politique et sociale de la masse des Québécois »[27]. On adopte à l’unanimité la proposition selon laquelle le Québec possède « tous les pouvoirs nécessaires à son épanouissement intégral ». À la fin du congrès, Daoust cède sa place et Michel Chartrand est élu à la présidence.

 

  1. Essor et déclin

 

Après cette naissance du PSQ, il y a une courte pause. Au sein de la direction du parti et même du NPD, on espère que le temps arrangera les choses et permettra de réconcilier les divers points de vue. Entre-temps cependant, la scène politique québécoise change rapidement, prenant de court le courant social-démocrate.

 

Radicalisation

 

La revue Parti pris, au départ une production littéraire et politico-culturelle, accouche d’une organisation, le Mouvement de libération populaire (MLP). Indépendantiste, le MLP exprime cependant sa méfiance envers un nationalisme qu’il considère comme « bourgeois ». Il faut alors faire une lutte sur deux « fronts » : contre la structure coloniale canadienne et contre une nouvelle bourgeoisie québécoise qui cherche une indépendance « tranquille », à l’intérieur du cadre capitaliste nord-américain : « la seule issue satisfaisante (pour la libération des classes travailleuses) est le remplacement du pouvoir colonialiste et impérialiste et du pouvoir de la néo-bourgeoisie est celui de la révolution nationale, démocratique, accomplie sous l’impulsion des classes travailleuses »[28]. Pour autant, la lutte pour l’indépendance est incontournable :

 

La lutte contre la bourgeoisie nationale ne pourra commencer vraiment que lorsque cette bourgeoisie aura elle-même acquis la souveraineté de l’État dans lequel elle s’incarne, nous battre contre elle à l’heure actuelle ce serait attaquer le pantin sans voir la main qui l’agite; l’indépendance victoire contre l’impérialisme colonial est un préalable à la révolution socialiste chez nous[29].

 

Cette agitation pénètre dans plusieurs mouvements politiques et sociaux. Dans le RIN par exemple, une aile gauche s’affirme, associée notamment à la vice-présidente du parti, Andrée Ferretti[30]. Cette aile gauche veut que le RIN s’associe directement aux luttes sociales et aux mobilisations en cours, sans se confiner au rôle d’un parti politique dans le sens où on l’entend généralement (participation aux élections, activité parlementaire, etc.). À la base dans le mouvement étudiant, dans certains syndicats et mouvements populaires, l’équation socialisme-indépendance s’enracine. Même le FLQ, sous l’influence d’une garde montante autour de Charles Gagnon et de Pierre Vallières, propose une lutte globale, anticoloniale et anti-impérialiste. C’est une bifurcation par rapport au FLQ des débuts, où le problème du Québec est défini comme colonial et où la solution est essentiellement d’acquérir « les leviers politiques vitaux, d’arracher le carcan colonialiste et de procéder à la révolution nationale[31]. Pour Pierre Vallières, « la seule révolution possible est celle qui renversera l’ordre bourgeois, c’est-à-dire qui substituera des rapports de propriété socialistes aux rapports de propriété bourgeois. Seule une révolution socialiste est en mesure d’assurer l’indépendance nationale, car pour provoquer un changement radical dans les rapports de propriété au Québec, il faudra rompre avec le capitalisme monopoliste yankee et renverser son alliée naturelle, la bourgeoisie nationale »[32].

 

Difficile démarrage

 

Entre-temps, le PSQ se remet un peu mal de son congrès. Plusieurs des perspectives évoquées au congrès sont vagues, reflétant des divisions non seulement entre fédéralistes et nationalistes, mais au sein de chaque camp. La culture politique héritée de la social-démocratie, axée sur les principes du parlementarisme et acceptant par le fait même les « règles du jeu » de l’État canadien, entre en contradiction avec une perspective plus radicale, plus rebelle, dont on sent monter la sève parmi les jeunes. D’autre part, la perspective nationaliste, même modérée, qui s’impose ne plaît pas à tout le monde. Ainsi, même si le parti n’affiche pas une position carrément indépendantiste, l’éloignement du NPD fédéral ne plaît pas aux directions syndicales, notamment à la FTQ. On ne digère pas non plus que l’affiliation au PSQ se fasse sur une base individuelle, et non comme au NPD par l’adhésion de syndicats (un peu sur le modèle britannique où les trade-unions sont partie prenante du Labour Party).

Enfin, le ton radical donné au PSQ par Michel Chartrand sur divers dossiers [l’appui à la révolution cubaine par exemple] n’est pas accepté par plusieurs syndicats qui sont encore, dans une certaine mesure, dans l’idéologie de la guerre froide et de la « lutte contre le communisme ». Au tournant de 1964, des démissions s’accumulent à la suite du départ de Fernand Daoust. Critiqué par ses éléments plus modérés, le PSQ subit également la réprobation des radicaux. Ainsi, Pierre Vallières affirme que le PSQ ne semble pas vouloir « se mouiller ni les mains ni la tête dans les eaux sales de la réalité »[33]. Les jeunes militant-es de Parti pris reprochent au PSQ de nager entre deux eaux, de ne pas être explicite sur la lutte pour le socialisme et l’indépendance. En fin de compte, les personnalités les plus lucides parmi les dirigeants du PSQ constatent cet effritement. Au tournant de 1965, diverses tentatives sont effectuées pour redresser la situation. Un bulletin mensuel est lancé, « La Gauche ». Plus tard, le départ de Chartrand (qui a succédé à Daoust à la présidence du parti) crée un certain émoi, même s’il ne claque pas la porte. Avant sa démission, il reprend l’idée qu’un virage est nécessaire :

 

Le PSQ n’existe pas. Le petit groupe que nous sommes ne mérite pas le nom de parti. Nous sommes un parti purement théorique. Il y a des groupes qui attirent davantage et qui réussissent quelque chose. Il faudra réunir tous ces groupes un jour quand nous serons en mesure de faire une véritable organisation politique »[34].

 

Peu après, un comité est mis en place réunissant des intellectuels de Parti pris, Socialisme 65, Révolution québécoise, ainsi qu’avec des militants du MLP, de la Ligue socialiste ouvrière, de l’Action socialiste pour l’indépendance du Québec et même des membres québécois du NPD et du Parti communiste. Le rapprochement se fait surtout avec le MLP dont les membres adhèrent individuellement au PSQ.

Pour le MLP, la lutte pour le socialisme exige de s’attaquer d’abord à la domination économique du capitalisme américain et canadien. Pour ce faire, il faut un parti révolutionnaire, capable de mener des luttes populaires et de former des militants[35]. À court terme, espèrent les militants du MLP, l’adhésion au PSQ, tout en maintenant leur organisation propre, leur permettra de se joindre à des secteurs combatifs des travailleurs.

 

Le virage de 1966

 

Ces changements redonnent un certain élan au PSQ, sans pour autant lui permettre de construire des bases solides. Au début de 1966, un nouveau débat est amorcé en rapport aux élections québécoises qui approchent. En mars, 200 délégué-es sont réunis pour le deuxième congrès. Faut-il aller aux élections? Ou faut-il se tenir loin d’un terrain miné et contrôlé par les élites? La question est un peu théorique, car le PSQ n’a pas beaucoup de membres, encore moins d’argent. Finalement, on s’entend pour présenter cinq candidats[36] pour au moins influencer les débats en cours, ce qui ne plaît pas trop aux jeunes du MLP qui parlent de créer un « véritable parti des travailleurs ».

La question est délicate, car le PSQ trouve sur son chemin le RIN, qui compte plusieurs milliers de membres et dont le ténor Pierre Bourgault est sur toutes les tribunes. Pour les socialistes, la démarcation est cependant claire : « le RIN s’imagine que les Québécois peuvent acquérir leur indépendance et dominer leur économie tout en demeurant dépendants des capitaux américains. Pour devenir vraiment libre, le Québec devra se libérer de la tutelle économique des monopoles américains »[37].

Pour marquer ses positions, le deuxième congrès produit un « texte d’orientation » qui est mis de l’avant comme une ultime tentative de définir la position du parti sur la question du Québec.

Menacés dans leur personnalité collective, faisant appel au principe de la libre disposition des peuples, les Canadiens-français du Québec, sans pour autant négliger leurs compatriotes acadiens et les francophones qui ont émigré vers les autres régions du Canada, veulent désormais faire du Québec un État libre qui puisse constituer un cadre politique solide pour la nation. […] Le droit des peuples à l’autodétermination est un principe de la plus authentique pensée socialiste contemporaine. Les conditions d’un peuple colonisé, menacé dans sa personnalité collective, existent au Québec pour justifier le désir d’émancipation, d’autant que ce peuple possède tous les attributs d’une nation. Une volonté collective manifeste a existé de tout temps chez ce peuple pour réclamer la liberté collective, liberté qui ne peut s’exprimer que par le truchement d’un État national possédant tous les pouvoirs nécessaires à l’épanouissement de la nation. […] Cette façon d’envisager l’avenir du Québec est conciliable avec l’existence d’un Canada nouveau dont les institutions seraient binationales et de type confédéral, c’est-à-dire que le gouvernement central n’exercerait que les pouvoirs que le Québec lui déléguerait, dans l’intérêt de la nation canadienne-française et du Canada tout entier, sur une base d’égalité entre les deux nations. Dans l’éventualité d’un accord entre les deux nations, une nouvelle constitution confédérale devra donc être adoptée, de manière à définir de façon précise et limitative les pouvoirs confédéraux et à établir les organes nécessaires à l’exercice de ces pouvoirs. Advenant le cas où il serait impossible d’en venir à un accord entre les deux nations, selon les principes énoncés plus haut, le Québec doit proclamer son indépendance[38].

 

Certes, cette position laisse sous-entendre que les deux peuples, canadien et québécois, pourraient éventuellement refonder le Canada dans une entente entre deux entités associées. Elle apparaît comme relativement raisonnable, mais elle n’est pas enthousiasmante, car le cœur des militant-es, surtout des jeunes, est déjà rendu ailleurs. C’est ce qui se traduit d’ailleurs lors des élections provinciales du 5 juin 1966. C’est un véritable désastre pour le PSQ, qui ne recueille même pas 0,1 % des votes dans les cinq circonscriptions où il a présenté des candidats. Plusieurs membres du PSQ et aussi du MLP avouent même avoir voté pour le RIN, d’une part parce que c’est plus « utile », d’autre part parce que le RIN a au moins l’avantage d’avoir une position claire et explicite sur l’indépendance. Le résultat de tout cela est un peu confus. Le RIN qui a obtenu près de 6 % des votes se retrouve de facto à faire passer l’Union nationale au pouvoir, bien que celle-ci ait eu près de 200 000 votes de moins que le Parti libéral! Le retour de la droite historique n’annonce rien de bon, même si Daniel Johnson (le nouveau premier ministre) adopte un autre ton que son ancien « cheuf » Maurice Duplessis.

Peu après, une autre tuile tombe sur la tête du PSQ avec le départ plus ou moins forcé des éléments regroupés au sein des Jeunesses socialistes, qui sont décidément trop radicaux pour le parti[39]. Et puis, c’est le départ des militants du MLP. Tout en soulignant le pas en avant accompli par le PSQ sur la question nationale, le temps d’espérer une réforme du Canada est dépassé, affirme le MLP : « nous sommes tout à fait persuadés qu’il ne sert à rien de rêver que des colonisateurs consentent de bon gré à un accord qui consacrerait la fin de leur domination : les exploiteurs ne renoncent jamais par pure gentillesse à leurs privilèges : il faut les y forcer. C’est pourquoi, malgré les principes de solidarité humaine et internationale, et quoique nous rêvions aussi d’un monde où les bouledogues fraterniseraient avec les moutons, nous croyons que concrètement, la situation politique est telle que le Québec devra nécessairement en venir à l’indépendance, et que c’est la seule forme possible de libération nationale »[40]. Par ailleurs, le MLP est lui-même incapable de faire autre chose que d’écrire des textes. Le passage de cette génération vers la profession universitaire fait en sorte que plusieurs d’entre eux préfèrent se concentrer sur le monde de l’académie. En fin de compte, la majorité de ces militant-es ne sont ni aptes à rénover le PSQ ni capables de relancer l’action vers d’autres organisations et projets.

 

La fin

 

Après l’élection crève-cœur de 1966, le cœur n’y est plus. Des discussions ont lieu avec la branche québécoise du NPD et son président, l’avocat Robert Cliche, pour au moins s’entraider, mais les conditions ne sont pas propices à autre chose que de belles paroles. Au début de 1967, la direction du parti tente de convoquer un congrès pour réformer les structures, mais à peine quelques dizaines de personnes se présentent. On ne réussit pas à régler l’épineux problème des finances, qui reflète le peu d’attractivité du parti. À la fin de l’année, on ne recense plus que 58 membres. Lorsque la dissolution est prononcée en 1968, les mêmes clivages dans la famille socialiste existent toujours : entre nationalistes et fédéralistes, entre nationalistes indépendantistes et ceux qui espèrent encore refonder le Canada, sous la forme également d’une fracture générationnelle qui s’exprime entre « modérés » et « radicaux ». Pour les uns, il faut persister et signer, pas nécessairement dans un parti, mais dans une action visant à « la création d’un mouvement socialiste et indépendantiste qui se livrerait à l’encadrement et à la politisation des travailleurs »[41]. D’autres se disent prêts à embarquer dans l’aventure du Mouvement souveraineté-association (MSA), l’ancêtre du PQ, comme le précise Jean-Marc Piotte :

 

Une large fraction des masses les plus politisées et les plus conscientes suivent Lévesque. De plus, Lévesque a la sympathie d’une grande partie des mouvements syndicaux : dans un pays industrialisé comme le nôtre, il est illusoire de penser réaliser le socialisme et, encore bien plus, la révolution sans la sympathie active des syndicats. […] Se situer hors du mouvement Lévesque, c’est se condamner à être marginal, sans aucune prise réelle sur les événements, sur les masses populaires. C’est se condamner à créer un autre MLP, une autre petite secte qui éclatera au bout de quelques années, car n’ayant aucune prise réelle sur l’histoire, des fractions s’y formeront et s’opposeront avec chacune leurs petites bibles incomprises : Mao, Guevara, Gramsci[42].

 

Pour les partisans de l’option socialiste cependant, il faut aller ailleurs :

 

Certains militants [qui] préconisent l’adhésion au MSA se fondent sur la prémisse voulant que, dans une situation coloniale, toute revendication indépendantiste est une revendication de gauche. Nous croyons qu’au moins dans notre conjoncture, il s’agit d’une grande illusion et que, dans un contexte pro-impérialiste et néo-capitaliste, l’indépendance sera de droite et provoquera la création d’un État répressif par rapport aux revendications des travailleurs, à cause des concessions qu’il faudra consentir aux Américains.

 

À la fin des années 1960, plusieurs jeunes de gauche se reconnaissent dans l’action directe et les mouvements de masse qui émergent partout. Ils ne sont pas trop intéressés par l’action électorale. Pour ceux et celles qui le sont, la création du Parti Québécois représente une réelle opportunité.

 

  1. D’hier à aujourd’hui

 

Que reste-t-il de cette expérience aujourd’hui? Est-il possible en 2015 d’affirmer un nouveau projet socialiste et indépendantiste et de construire une organisation enracinée dans les luttes et les mouvements populaires? Commençons par quelques constats banals. Le néonationalisme, en l’occurrence celui du PQ, a été sévèrement vaincu par l’élite canadienne et l’État fédéral, d’où un rapport de forces très favorable à ces derniers. La sociologie du Québec a également bien changé. Une réelle bourgeoisie québécoise a pris sa place. Les classes populaires et moyennes se sont fragmentées. Le rapport à la nation, à l’État, au territoire et à la société a été bouleversé. Bref, entre la question nationale en 1963 et la question nationale de 2015, il y a un grand écart.

 

Une question non résolue

 

Il serait cependant périlleux de penser que la question nationale est liquidée. En effet, la réalité du Canada, pour ne pas dire la lutte des classes, reste construite sur l’oppression nationale des peuples québécois et autochtones. Certes, le Québec n’est pas une simple « colonie » du Canada (contrairement à la relation carrément coloniale qui enferme les Premiers peuples, par exemple). Pour autant, le nouvel « axe » du capitalisme canadien se déplace vers l’ouest et le nord, donc au détriment du Québec, des provinces maritimes et du sud-ouest et de l’est de l’Ontario. On pourrait dire que tout cela a plutôt à voir avec le développement inégal du capitalisme, mais en réalité, ce développement est construit sur les luttes politiques et la structure de l’État. Par ailleurs, sous l’égide du Parti conservateur (au pouvoir depuis 2006), l’État fédéral est en train de liquider l’héritage des réformes des années 1960 qui visaient à assurer le caractère bilingue et binational du Canada, au détriment donc de la population québécoise (et des minorités francophones dans le reste du Canada). Cette évolution va de pair avec l’affaiblissement du poids politique du Québec dans l’État, le système politique et les institutions du Canada. Aussi, ce n’est pas un hasard si la question nationale québécoise est toujours dans le décor : elle n’a tout simplement pas été résolue! Elle fait du sur-place devant l’incapacité du néonationalisme à mener la lutte de manière cohérente, mais elle fait toujours partie de l’imaginaire populaire comme un outil de l’utopie de l’émancipation.

 

L’héritage contesté

 

Revenons brièvement au PSQ. Plusieurs socialistes croyaient à l’époque que le mouvement populaire québécois pourrait, avec une certaine solidarité venant du Canada dit anglais, mettre en échec l’oppression nationale. On pensait que la lutte pour l’égalité pouvait se faire à l’intérieur du cadre politique canadien. La rupture qui s’opère dans les années 1960 porte précisément sur cette question : on finit par comprendre que ce cadre est un problème et non une solution, et qu’il faut entreprendre une bataille complexe pour « déconstruire » l’État canadien, ce qui va bien au-delà de petites réformes plutôt symboliques. Alors là survient une deuxième question : comment procéder à cette « déconstruction »? Le PSQ (et avant lui le Parti communiste et des tendances de gauche de la social-démocratie) proposait de refonder cet État, de le réinventer en quelque sorte, sur la base d’une redistribution radicale du pouvoir. De cette façon, les deux peuples (on ne parle pas encore des Premiers peuples!) pourraient se réconcilier, éventuellement s’associer dans une nouvelle structure, comme deux « États associés ». Cette idée s’est retrouvée au cœur du projet du PSQ qui, cependant, à la fin de son parcours, a fini par admettre l’éventualité de l’indépendance du Québec, non pas comme un projet idéal, mais comme un « dernier recours ». En fin de compte, l’échec de ce rêve a déclenché la fin du PSQ. Plus tard, l’approche indépendantiste-socialiste est demeurée prédominante dans la gauche québécoise, et ce, jusqu’à aujourd’hui (après le court intermède durant lequel se sont imposés à la fin des années 1970 des courants dits « marxistes-léninistes »). Dans cette optique, l’émancipation nationale et l’émancipation sociale vont de pair et cela se fera, dans des modalités à déterminer, dans le cadre d’un projet républicain, indépendantiste et altermondialiste. D’emblée, ce projet s’est démarqué de celui ébauché par le PQ d’une « souveraineté-association », ce qui voulait dire l’acceptation de l’État canadien comme « associé », au lieu de considérer la rupture comme nécessaire pour refonder le Québec (et même éventuellement le Canada).

 

Revoir les enjeux

 

Si sur le plan des principes, cette position reste impeccable, on peut se questionner sur ses modalités. Premier facteur, sous l’égide de la « globalisation » du capital, la bourgeoisie provinciale du Québec a trouvé sa place dans le circuit du capitalisme canadien, nord-américain et mondial. Le « Québec inc. » (mis à part certaines individualités) s’est rallié à la structure de l’État canadien. Par ailleurs, la restructuration du capitalisme entraîne, comme partout dans le monde, une aggravation des inégalités et des fractures sociales, ce qui désarçonne les mouvements populaires tant au Québec qu’au Canada. L’État canadien est par ailleurs bien en contrôle de ces turbulences et cette stabilité relative va au-delà des clivages entre les diverses factions politiques agissant pour le compte des élites, tant les néoconservateurs que les néolibéraux de diverses allégeances.

Deuxième facteur, la composition des classes populaires a changé de manière importante avec l’immigration. Les immigrant-es, majoritairement localisés dans les couches populaires et moyennes, ne perçoivent pas de la même manière la question de l’émancipation nationale. Ils sont souvent coincés dans une structure économique, politique et linguistique qui les défavorise et les éloigne du camp populaire québécois. On pourrait ajouter à cela les impacts de la décomposition du collectif prolétarien en une myriade d’identités marquées par la précarité, les clivages régionaux, de sexe, générationnels, où se définissent toutes sortes d’« identités » qui semblent disperser les couches populaires. Troisième et dernier facteur, l’impérialisme américain, toujours puissant même s’il est en déclin relatif, tient à tout prix à préserver son « périmètre » nord-américain. Certes, l’impérialisme américain n’a jamais été sympathique à la cause québécoise, mais aujourd’hui, il s’aligne pour être totalement intolérant devant un projet de rupture du Canada.

Ces éléments n’annihilent pas les processus « fondamentaux » et les causes « primordiales », mais ils modifient l’alignement des forces dans le cadre des confrontations actuelles et à venir. Pour ceux et celles qui se battent pour l’émancipation sociale et nationale, cette nouvelle configuration du pouvoir impose de repenser aux stratégies. Ainsi, le projet historique du PQ est en phase terminale (même si l’agonie peut perdurer pendant des années). Une alliance comme l’avait pensé le projet « socialisme et indépendance » de l’époque n’est donc plus à l’ordre du jour. Conséquemment, une autre alliance est nécessaire pour refonder le projet de la souveraineté nationale sur une souveraineté populaire, construite par et avec tous les peuples qui habitent le territoire québécois, à commencer par les Premiers peuples. À l’alliance verticale entre dominé-es et dominants que l’on pensait antérieurement doit se substituer une alliance horizontale entre dominé-es. L’indépendance du Québec, en d’autres mots, ne peut plus être le projet d’une seule nation.

Autre bifurcation à envisager, la « question québécoise » ne peut trouver de résolution sans chercher en même temps à aborder la « question canadienne ». Il est certes idéaliste de penser, comme le PSQ à l’époque, que les couches populaires et moyennes du Canada dit anglais vont soudainement se mettre à appuyer les revendications québécoises. Cependant, si ce rêve doit être mis de côté, du moins à court terme, il reste à développer des solidarités concrètes de peuple à peuple, à construire peu à peu des passerelles établies sur des luttes communes. On peut par exemple penser aux grands combats écologistes qui se profilent devant nous, et qui ne connaissent pas de frontières. En développant des stratégies communes, on ne trouvera pas automatiquement le chemin pour refonder la structure politique prévalant sur ce qui est présentement le territoire du Canada, mais on pourra éviter, ou au moins amoindrir, les préjugés, voire l’hostilité qui prévaut au niveau populaire contre les revendications et les luttes au Québec. Autrement dit, l’avancement des causes de l’émancipation ne peut se faire strictement au Québec; il faut élargir le « front » et décloisonner les mouvements populaires du Québec et du Canada.

 

Repères chronologiques

 

Année

Contexte Événements marquants pour le PSQ
1932 Fondation du Commonwealth Co-operation Federation (CCF)/Parti social-démocratique du Canada (PSDC)
1937 Fondation de la Fédération provinciale des travailleurs du Québec (FPTQ)
1952 Fondation de la Fédération des unions industrielles du Québec (FUIQ)
1957 Fusion de la FPTQ et de la FUIQ dans la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ)
1960 Fondation du RIN
1961 Création du NPD Dissidences sur la question nationale au sein de la branche du NPD au Québec
1962 Tentatives d’implantation du NPD au Québec Création du « Caucus de la gauche nationale » au sein du NPD
1963 Deuxième congrès du NPD fédéral

Congrès du NPD-Québec

Fondation de la revue Parti pris

Actions du Front de libération du Québec (FLQ)

Création du PSQ

Colloque d’orientation

 

1964 Multiples débats sur la question nationale

Confrontations avec le NPD et les centrales syndicales au Québec

1965 Manifeste du Mouvement de libération populaire (MLP)

 

Parution du journal du PSQ, « La gauche »

Création du « Comité de coordination des mouvements de gauche »

1966 Intégration des militants du MLP dans le PSQ Deuxième congrès

Participation aux élections générales au Québec

1967 Fondation du Mouvement souveraineté-association Troisième congrès

Expulsion de la Jeunesse socialiste du Québec

1968 Fondation du PQ

Fin de publication de Parti pris

Dissolution du PSQ

 

 

 

 

Notes

[1] Le PCC, en pleine décadence au début des années 1960,  disposait encore d’une base syndicale qu’il a perdu graduellement au travers des crises de l’URSS et de ses satellites, notamment en Hongrie (1956) et plus tard en Tchécoslovaquie (1968). Les groupes se réclamant de la 4ième Internationale regroupaient quelques dizaines de partisans, surtout dans les mouvements étudiants et anti-impérialistes.

[2] Paradoxalement, le seul élu fédéral de gauche dans l’histoire du Québec a été le communiste Fred Rose (en 1943 et 1945) sous la bannière du Parti ouvrier progressiste. Il a été élu dans un comté montréalais qui comptait un grand nombre de travailleurs immigrés.

[3] Roch Denis, Luttes de classes et question nationale au Québec (1948-1968), 1979.

[4] Voir le Manifeste de l’ASIQ publié dans Les grands textes indépendantistes 1774-1992, sous la direction d’Andrée Ferretti et Gaston Miron, Typo, 2004.

[5] Intellectuel de renom lié au Parti communiste, Ryerson était également historien. Sa relecture de l’histoire du Canada l’a mené à comprendre l’importance dans la genèse de l’État canadien du dispositif de domination mis en place contre le peuple du Québec. Il a quitté le PCC en 1968 à la suite de l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie.

[6] NPD, Le fédéralisme coopératif, congrès de fondation, 4 août 1961.

[7] Cité par Roch Denis, op.cit.

[8] Comité provincial du nouveau parti, « Mémoire de la commission sur « les relations fédérales provinciales » du Nouveau Parti au Québec, juin 1961.

[9] Roch Denis, op.cit.

[10] Cité par Rhéal Séguin, Le Parti socialiste du Québec (1958-1978), mémoire de maîtrise en science politique, UQAM, mai 1982.

[11] Cité par Rhéal Séguin, « Pour la formation d’un NPD uni au Québec », document non signé et non daté (automne 1961).

[12] NPD-Q, « Document B-1 », Congrès d’orientation, 29 et 30 juin 1963.

[13] R. Denis, op.cit. À l’échelle de tout le Québec, le NPD ne récolte que 4 % des voix.

[14] Lors de cette élection, le NPD a obtenu près de 18 % des suffrages (plus du double que ce que recevait le CCF lors des élections antérieures). Dix-neuf députés du NPD sont élus en Ontario, en Colombie-Britannique et au Manitoba. Fait à noter, les voix données au NPD permettent au Parti progressiste-conservateur d’être élu contre le Parti libéral, mais sans la majorité des députés à la Chambre des communes.

[15] Quelques candidats, notamment le syndicaliste Fernand Daoust (candidat dans Maisonneuve), enregistrent des appuis plus importants, au-dessus de 15%.

[16] Dofny, Jacques; Rioux, Marcel, « Les classes sociales au Canada français », Revue française de sociologie, Paris, vol. III, no 3, juillet-septembre 1962.

[17] Créée en 1957, l’Alliance laurentienne s’inscrit carrément à droite. Elle perd peu à peu ses jeunes éléments comme André D’Allemagne qui sera un des cofondateurs du RIN en 1960.

[18] Il n’y a pas de date officielle pour la fondation du FLQ qui naît en fin de compte d’initiatives décentralisées de divers petits groupes. Le FLQ est un label plutôt que le nom d’une organisation.

[19] Conseil du travail de Montréal de la FTQ, Résolution sur la confédération, 1963. Cité par R. Séguin, op.cit.

[20] Cité par Denis Monière, Le développement des idéologies au Québec des origines à nos jours (1977), republié par les Classiques des sciences sociales.

[21] Chamberland, Paul, « De la damnation à la liberté », Parti pris, vol. 1, nos 9-10-11, été 1964.

[22] Monique Perron-Blanchette, « Un essai de socialisme au Québec : le PSQ », Mémoire de maîtrise présenté au département d’histoire de l’Université de Sherbrooke, juin 1978.

[23] Émile Boudreau, Proposition d’orientation du Parti, Congrès d’orientation, NPD-Québec, 29 juin 1963, Cité par Rhéal Séguin, op.cit.

[24] Cité par Rhéal Séguin.

[25] Jean-Claude Lebel, « Pourquoi un parti indépendant du NPD? Pour que les Québécois cessent de bouder le socialisme », Le Peuple (journal du PSQ), vol. 1, no 1, septembre 1963.

[26] Cité par Perron-Blanchette, op.cit.

[27] « Charte des droits de l’homme pour l’État libre du Québec », congrès du PSQ de 1963, cité par Perron-Blanchette.

[28] Parti pris, « Manifeste 1964-1965 », vol. 2, no 1, septembre 1964.

[29] Idem.

[30] Ferretti quittera peu après le RIN pour fonder le Front de libération populaire (FLP).

[31] FLQ, Message à la nation, 1963, reproduit dans Les grands textes indépendantistes 1774-1992, sous la direction d’Andrée Ferretti et Gaston Miron, Typo, 2004.

[32] Pierre Vallières, Pour un Québec libre, Révolution québécoise, numéro 8, volume 1, avril 1965.

[33] Pierre Vallières, « Le Parti socialiste au Québec », Cité libre, janvier 1964.

[34] « Procès-verbal de la réunion des membres du PSQ », février 1965. Cité par R. Séguin.

[35] MLP, « Manifeste 1965-1966 », Parti pris, volume 4, nuro1, septembre-octobre 1966. Reproduit dans Parti pris, une anthologie, textes choisis et présentés par Jacques Pelletier, Lux Éditeur, 2013.

[36] Dont Jean-Marie Bédard (le président du PSQ) dans Jeanne-Mance et l’ancien communiste Henri Gagnon dans Maisonneuve.

[37] PSQ, communiqué de presse, 9 mai 1966, cité par R. Séguin, op.cit.

[38] Texte adopté par le deuxième congrès du PSQ, cité par R. Denis, op.cit.

[39] Plusieurs membres des JSQ se joindront à divers mouvements radicaux qui apparaissent dans les années subséquentes dont le Comité indépendance-socialisme, le Front de libération populaire et même le FLQ.

[40] Pierre Maheu, « Pour un parti des travailleurs québécois », Parti pris, volume 3, numéro 9, avril 1966, cité dans Parti pris, une anthologie. Opta. cit.

[41] Gilles Bourque, Gilles Dostaler et Luc Racine, Parti pris, vol. 5, n° 8, été 1968.

[42] Jean-Marc Piotte, « Lettre à une militante », Parti pris, vol. 5, nos 8-9, été 1968.

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CAP-NCS <![CDATA[Des professeur-e-s de CÉGEP s’opposent à la création du Conseil des collèges]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=16197 2016-10-26T20:59:39Z 2016-10-27T16:00:36Z logo-napacL’association des professeurs de philosophie des CÉGEP du Québec, la Nouvelle alliance pour la philosophie au collège (NAPAC), s’oppose à la création d’un Conseil des collèges, puisque le projet, dans sa forme actuelle, est animé par des orientations utilitaristes reprenant la rhétorique de l’arrimage école-marché au détriment de l’équilibre entre technique et culture qui est au fondement de la mission des CÉGEP. C’est ce que les professeur-e-s ont fait valoir aujourd’hui dans un mémoire déposé dans le cadre des consultations ministérielles visant la constitution d’un Conseil des collèges, d’un Conseil des universités et d’une Commission mixte de l’enseignement supérieur.

Depuis deux ans, suite à la parution du rapport Demers, la NAPAC a dénoncé cette insistance à vouloir dénaturer l’institution collégiale et s’est inquiétée de la remise en cause de la formation générale, notamment à travers l’ouvrage La liquidation programmée de la culture (Liber, 2016). La ministre Hélène David s’est depuis engagée à maintenir la formation générale dans son intégralité et son intégrité, ce qui est d’une importance cruciale pour les professeur-e-s soucieux d’assurer une formation citoyenne et culturelle de la jeunesse québécoise. Ceci dit, des problèmes importants subsistent dans les orientations du projet de création d’un Conseil des collèges.

La NAPAC n’était pas a priori opposée à la création d’un tel Conseil. Hélas, dans le document de consultation, l’enseignement supérieur continue d’être considéré et évalué à travers le seul prisme réducteur de l’arrimage de l’école à l’industrie. Un Conseil des collèges orienté de cette manière institutionnalise les aspects les plus problématiques du rapport Demers. Aux demandes d’abolition de la Commission d’évaluation de l’enseignement collégial (CEEC), réclamée par le milieu de l’enseignement, on a répondu par la proposition de créer un Conseil des collèges et une Commission mixte de l’enseignement supérieur qui reprendraient à leur compte la mission de la CEEC, en l’élargissant. Ce Conseil aurait ainsi pour fonction d’évaluer les collèges du Québec sur leur capacité à intégrer des pratiques importées de l’international dont la finalité est la reconversion marchande et commerciale de l’éducation.

Depuis le rapport Parent et la création du ministère de l’Éducation du Québec, les normes encadrant l’enseignement supérieur sont déterminées politiquement et nationalement. On propose ici de décentraliser et de dépolitiser la production de ces normes. D’abord, on propose d’assouplir plusieurs dispositions du Règlement sur le régime des études collégiales (RRÉC) afin que les collèges puissent offrir de la formation à la carte, écourtée, sur mesure, individualisée ou adaptée aux « besoins » de l’industrie locale, ce qui pose des problèmes de cohérence nationale et de reconnaissance des diplômes.  Deuxièmement, on propose de soumettre les collèges à l’évaluation en continu (l’assurance-qualité, un concept provenant du management privé) d’un nouvel organisme qui aurait aussi pour tâche d’arrimer « l’évolution » en continu de l’école au « progrès continu » de « l’environnement » qu’est le marché international. Ce nouvel organisme aurait de plus pour tâche de recopier au Québec les « meilleures pratiques », vocabulaire issu du benchmarking qui signifie reprendre pour soi les pratiques des agents les plus concurrentiels dans un marché tourné vers les seules cibles de la rentabilité et de la productivité.

C’est pourquoi la NAPAC s’oppose à la création d’un Conseil des collèges, tant qu’il sera inspiré par une mentalité et des orientations commerciales; c’est également pourquoi les professeur-e-s enjoignent le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur de reprendre ses responsabilités et son autorité politique en matière d’éducation plutôt que de confier le pilotage du réseau des collèges à une mécanique inféodée aux dynamiques de la mondialisation marchande.

 

Une copie du mémoire est disponible ici :

Mémoire sur le projet de création du Conseil des collèges du Québec Mémoire sur le projet de création du Conseil des collèges du Québec (199 KB)

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CAP-NCS <![CDATA[Ce cauchemar qui n’en finit pas]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=16187 2016-10-25T16:46:58Z 2016-10-26T16:00:20Z  

dardot-lavalLa gauche dite de gouvernement a toute sa responsabilité dans la radicalisation néolibérale. Elle n’est pas, comme elle voudrait le faire croire, l’innocente victime des méchants marchés financiers ou de l’abominable doctrine ultralibérale des Anglo-Saxons. Elle a organisé son propre sabordage intellectuel et politique plutôt que de résister à la puissance de la droite néolibérale. Lorsqu’elle fut majoritaire en Europe, à la fin des années 1990 et au début des années 2000, certains ont pu croire que l’Europe sociale et politique allait enfin prendre le dessus sur l’« Europe des banques ». Las, l’occasion d’une réorientation de la politique européenne fut complètement gâchée par la conduite de la plupart des dirigeants de la « social-démocratie ». Avec Schröder, la solidarité européenne est passée totalement à la trappe et priorité fut donnée à la compétitivité de la seule Allemagne par la compression des salaires et la flexibilisation du marché du travail(1).

Pour comprendre cet alignement, il faut remonter un peu plus loin dans le temps. Si les politiques d’austérité ont pu si facilement s’imposer en Europe, la « social-démocratie » européenne en est la première responsable. Loin de constituer une contre-force, elle a en effet préféré faire alliance avec la droite sur ce terrain. Mieux, elle a voulu prouver à quel point elle était encore plus zélée quand il s’agissait de faire peser le poids de la crise sur la population en augmentant les impôts, en réduisant les retraites, en gelant les traitements des fonctionnaires, en s’attaquant au code du travail. La gauche de gouvernement a ainsi cessé d’incarner une force de justice sociale dont l’objectif était l’égalité civile, politique et économique et dont le ressort était la lutte des classes. L’extrême droite n’a eu qu’à braconner dans les terres ouvrières en déshérence pour instrumentaliser la colère sociale d’une fraction de l’électorat populaire et la diriger contre les immigrés et le « système » supposé les favoriser.

Le pourrissement politique actuel est le produit direct de ce retournement de la « social-démocratie », mais aussi des défaites subies par le mouvement social et démocratique dans son opposition au néolibéralisme. À se briser contre un mur, une grande partie de ses forces s’est démobilisée. Une fraction de l’électorat de gauche, gagnée par le ressentiment, a même été captée par une extrême droite jouant habilement d’une posture « antisystème ». L’opération a été largement facilitée par le ralliement ouvert du pouvoir socialiste à la logique de la compétitivité et à un sécuritarisme débridé. Cédant à une surenchère malsaine dictée par le calcul électoral, un républicanisme conservateur entend ainsi doubler sur sa droite la droite la plus dure et même l’extrême droite. Cette soumission décomplexée a, qu’on le veuille ou non, affecté de proche en proche toutes les composantes de la gauche tant elles paraissent également compromises dans ce virage. Rien ne sert de se réconforter à peu de frais en rappelant avertissements et critiques adressés de l’intérieur de la gauche au gouvernement. Ce qui est en cause, au point que sa prochaine disparition n’est plus inimaginable, c’est l’existence même de la gauche, de toute la gauche. L’indigence théorique, la paresse intellectuelle, la stéréotypie des discours, les appels grandiloquents à retrouver les grandes « valeurs », les positionnements mesquins dictés par le calendrier électoral sont assurément en cause. Mais, plus que tout, c’est d’une complète panne d’imaginaire que souffre la gauche. La faillite historique du communisme d’État n’a à cet égard rien arrangé. Or il n’est d’alternative positive au néolibéralisme qu’en termes d’imaginaire(2). Faute de cette capacité collective à mettre au travail l’imagination politique à partir des expérimentations du présent, la gauche n’a aucun avenir. Il y va de la compréhension de la nature même de l’imaginaire néolibéral dont l’une des formes aujourd’hui les plus frappantes est l’ubérisation.

Car la singulière force du néolibéralisme est de se nourrir des réactions qu’il suscite. Pourquoi ? Parce que ces réactions ne sont justement que des réactions. La réaction doit ici s’entendre comme le contraire de l’action. Il s’agit d’une réponse à une action première qui a avant tout une valeur adaptative. La réaction n’a pas l’initiative, elle emprunte à ce à quoi elle réagit. Elle lui est en ce sens subordonnée, et c’est en quoi elle est passive. Il n’est nullement innocent que le néolibéralisme célèbre la « réactivité » : pour lui, savoir s’adapter à une situation qui nous est imposée est la vertu première de ceux qui sont exposés à la concurrence dans la mesure où elle leur fait intérioriser la concurrence. Mais pour qui entend contester en bloc le système, pareille attitude est intellectuellement et politiquement suicidaire. Or la crise de la gauche vient avant tout de son impuissance à surmonter la logique d’une autodéfinition purement réactive. Si le néolibéralisme s’est renforcé dans et par la crise, il ne peut en aller de même de ceux qui le combattent : loin de les renforcer mécaniquement en raison de son approfondissement, la crise ne peut que les affaiblir et les paralyser. Pour réunir les conditions d’un affrontement avec ce système, la gauche doit cesser d’être une « gauche de réaction ». Elle doit se rendre capable d’une véritable activité. Elle doit reprendre l’initiative. Elle doit contester directement le néolibéralisme comme forme de vie. Elle doit ouvrir l’horizon d’une « vie bonne » sans rien céder à un pseudo-radicalisme libertarien qui récuse toute norme et toute institution, et qui, par son refus de toute limite posée au « désir », consacre en réalité l’illimitation du marché.

Mais il lui faut également cesser une fois pour toutes de ramener le néolibéralisme à un « ultralibéralisme » conçu comme un projet d’affaiblissement des États au profit du marché, ou même de faire de l’« ultralibéralisme » l’aboutissement d’un néolibéralisme abandonné à lui-même. Contrer un tel projet « ultralibéral » impliquerait alors de réhabiliter la puissance publique et le prestige du droit public. L’erreur est encore largement partagée. Alain Supiot parle ainsi de « globalisation ultralibérale » qui aurait pour aboutissement le « dépérissement de l’État », amalgamant au passage « ultralibéralisme » et « revendications libertariennes »(3). Cette vision rend aveugle au phénomène majeur de ces dernières décennies : non pas le dépérissement de l’État, mais sa transformation profonde dans un sens qui est celui non d’une simple « restriction du périmètre de la démocratie »(4), mais d’un évidement de celle-ci à l’initiative de l’État.

Nous n’avons certes pas affaire à un totalitarisme, mais nous n’avons certainement plus affaire à l’État de droit classique. Et pour cause. Tout le registre des « fondements » a basculé du côté de la compétitivité et de la sécurité, deux principes qui sont le secret de plus en plus éventé de la « constitution néolibérale ». C’est pourquoi il ne suffit plus, comme le faisait Jacques Rancière il y a dix ans, de parler d’« États de droit oligarchiques »(5). Qu’ils soient oligarchiques, il n’y a pas à en douter, mais qu’ils soient « de droit » suppose au minimum une précision. Ces États seraient, selon Jacques Rancière, ceux où « le pouvoir de l’oligarchie est limité par la double reconnaissance de la souveraineté populaire et des libertés individuelles ». Cette définition convient peut-être aux démocraties libérales classiques mais sûrement pas à nos systèmes politiques néolibéraux. La « souveraineté populaire » et les « libertés individuelles » y sont précisément les cibles récurrentes de mises en cause, de dénonciations, de restrictions. Plus exacte serait donc l’affirmation selon laquelle le pouvoir de l’oligarchie limite de plus en plus la souveraineté populaire et les libertés individuelles. Mais il ne faut surtout pas oublier que, dans la langue de l’oligarchie néolibérale, l’« État de droit » (rule of law) renvoie précisément à la supériorité du seul droit privé et, pour aller au cœur des choses, à la prévalence du droit de propriété(6). Et c’est bien d’ailleurs ce que Jacques Rancière relève quand il souligne que « le pouvoir social de la richesse ne tolère plus d’entraves à son accroissement illimité et ses ressorts sont chaque jour plus étroitement articulés aux ressorts de l’action étatique »(7). En d’autres termes, les États oligarchiques érodent l’autorité du droit public au seul profit des normes du droit privé.

La reconstruction de la gauche a pour préalable une juste compréhension du rôle actif de l’État dans l’offensive destinée à défaire la démocratie sous toutes ses formes, y compris libérales. La défiance à l’égard de l’État est donc de mise. Fiction fondamentale de l’étatisme, l’« État instrument », ou levier immédiatement disponible pour l’action publique, vient fort opportunément jeter un voile sur la réalité déplaisante d’un État qui n’est plus le correcteur des marchés ni même le garant extérieur de leur fonctionnement, mais qui est devenu un acteur néolibéral à part entière. L’imaginaire néoliberal n’est pas l’utopie libertarienne, il ne condamne pas l’État à l’inexistence ; il l’enrôle dans la logique de la concurrence, ce qui est tout autre chose. On ne fera pas pièce à cet imaginaire en préconisant le « grand retour » de l’État ou la « restauration » de la Loi. On ne ferait ainsi que renforcer son emprise. Le retour des schèmes nationaux-étatiques(8 ne fait en ce sens que trahir la subordination intellectuelle persistante de la gauche.

Références
  1. Se rêver comme Hollande en Schröder  français  est  le pire des forfaits politiques. Cf. sur ce point Guillaume Duval, Made in Germany. Le modèle allemand au-delà des mythes, Seuil, Paris, 2013, p. 148 et sq.
  2. supra chapitre 3.
  3. Alain Supiot, La Gouvernance par les nombres, op. cit., p. 292.
  4. , p. 263.
  5. Jacques Rancière, La Haine de la démocratie, La Fabrique, Paris, 2005, p. 81.
  6. supra chapitre 2.
  7. Jacques Rancière,  La  Haine  de  la  démocratie,    cit., p. 103-104.
  8. Le recours à des catégories gramsciennes, comme celle du « national-populaire », élaborées dans un contexte sans rapport avec la situation présente, en est l’un des aspects les plus curieux. Envoyé le : mercredi 12 octobre 2016 8h57
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CAP-NCS <![CDATA[Non à la militarisation de l’aide humanitaire en Haïti]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=16194 2016-10-25T20:48:04Z 2016-10-25T20:48:04Z En dépit du retrait des troupes dominicaines d’Haïti annoncé par voie de presse, nous tenons à exprimer notre indignation sans bornes lorsque nous avons appris, le 13 octobre 2016, que des soldats dominicains avaient été déployés en Haïti sous prétexte de protéger des convois d’aide humanitaire en provenance de la République dominicaine. Ceux et celles qui ne partagent pas ou ne comprennent pas notre légitime colère devant cet inacceptable état de fait ne savent pas ou ignorent peut-être délibérément qu’en 1937 près de 30 000 Haïtiens ont été massacrés par des soldats dominicains sous l’ordre du gouvernement dominicain alors engagé dans une campagne de haine et d’épuration ethnique visant les ressortissants haïtiens sur son territoire. Rappelons que tout récemment, le 23 septembre 2013, la République dominicaine a retiré rétroactivement la nationalité dominicaine à un quart de millions de Dominicains d’origine haïtienne nés en République dominicaine. Cela, en violation de la constitution dominicaine qui reconnaît le principe de non-rétroactivité de la loi et malgré le fait que la République dominicaine soit signataire de la convention de l’ONU sur la réduction de l’apatridie.

Pour ce qui est du gouvernement haïtien qui, selon ce qui a été rapporté, aurait donné son accord à l’entrée des troupes dominicaines en Haïti, rappelons qu’il s’agit d’un gouvernement provisoire non élu dont le mandat est réduit et limité et qui selon la constitution haïtienne ne peut prendre la décision d’accorder, ne serait-ce qu’à un seul soldat de l’armée dominicaine ou d’une quelconque autre force étrangère, le droit de fouler le sol haïtien. Soyons bien clairs, contrairement à ce qu’a osé affirmer un représentant de l’ambassade dominicaine en Haïti, ceux et celles qui dénoncent la présence militaire dominicaine en Haïti ne sont pas des gens incapables de reconnaître les vrais gestes d’amitié. Nous croyons simplement que lorsque des amis tendent la main pour aider, ils ne devraient pas tenir dans l’autre un fusil. Sur ce point, nous conseillons à l’ambassade dominicaine de prendre exemple sur Cuba et sur le Venezuela qui ont respectivement dépêché des médecins et fait parvenir plus de 700 tonnes d’aide de première nécessité en Haïti sans procéder à un déploiement militaire à l’intérieur du pays. Dans ce même ordre d’idée, il serait aussi temps qu’un examen de conscience soit effectué par le gouvernement étasunien qui a occupé Haïti de 1915 à 1934 et qui, depuis le séisme de 2010, est localement et internationalement critiqué pour sa contreproductive et incessante propension à militariser l’aide qu’elle destine à la première République noire libre du monde. Il faut l’affirmer haut et fort : la présence de troupes militaires étrangères en terre haïtienne n’est nullement nécessaire à la distribution de l’aide humanitaire.

Nous considérons que, même temporaire, l’intervention militaire dominicaine en Haïti est d’autant plus absurde et condamnable qu’une mission militaire onusienne se trouve déjà depuis plus de douze ans sur le territoire haïtien et que sa présence dans le pays vient d’être prolongée pour six mois, malgré les controverses entourant son bilan. Qu’est-ce qui peut justifier que des soldats dominicains, étasuniens, français ou provenant d’autres pays membres de l’ONU aient à intervenir pour protéger des convois humanitaires alors que les Casques bleus, présents en Haïti, ne le font pas ? Les autorités haïtiennes qui ont permis l’intervention militaire dominicaine ont-elles oublié que c’est à partir d’une base militaire de la Minustah que le choléra a été introduit en Haïti ? Les autorités haïtiennes ont-elles oublié les meurtres et les viols dont se sont rendus coupables des soldats étrangers en Haïti ? Ces nombreux et graves crimes commis impunément par des soldats ne sont-ils pas la preuve que militaire ne rime pas réellement avec humanitaire ? L’échec lamentable des Casques bleus en Haïti et le refus systématique de l’ONU de les retirer du pays, malgré un consensus grandissant demandant leur départ, sont une preuve de plus que ni l’armée dominicaine, ni la Minustah, ni l’armée étasunienne, ni aucune autre force étrangère ne sont habilitées à fournir l’aide dont la population haïtienne a besoin. Nous croyons que c’est faire preuve d’une grande violence et d’un profond mépris envers le peuple haïtien que de persister à militariser l’aide qui lui est destinée. Enfin, ceux et celles qui ont retenu les leçons de l’après-séisme savent qu’il est temps de mettre fin à l’ingérence étrangère en Haïti sous toutes ses formes. À ce jour, l’aide la plus solidaire et humaine reçue par Haïti a été fournie par ceux et celles qui sont solidaires de la lutte de libération du peuple haïtien. À l’heure où les budgets militaires mondiaux atteignent des degrés inégalés, nous unissons nos voix, sur la base des principes de droit international, de paix, d’éthique et de respect mutuel pour dire non à la militarisation de l’aide humanitaire, non au néocolonialisme, non au business de l’humanitaire et oui à la solidarité entre le peuple haïtien et les peuples du monde.

Signataires du Collectif d’appui au Tribunal populaire haïtien contre l’occupation et la domination Jennie-Laure Sully, Frantz André, Alain Saint-Victor, Sandra Cadet, Pascale Romain, Ghisi Sérand Alain Philoctète, Chantal Ismé,Edenne Roc, Walter Scott, Ribet Thermogène

Signataires du Regroupement des Haïtiens de Montréal contre l’occupation d’Haïti Renel Exentus, Ricardo Gustave

Ernst Mathurin et Carmille Charlmers pour le  »Komite Pilotaj ak Kowòdinasyon Tribinal Popilè kont 100 lane dominasyon ak okipasyon Ayiti » (Comité de Pilotage et de Coordination du Tribunal Populaire contre les cent ans de domination et d’occupation d’Haïti)

Amir Khadir et Andrés Fontecilla (Québec Solidaire), Me Jacceus Joseph (Bureau des organisations de défense des droits humains), James Darbouze  »Sendika Travayè Anseyan Inivèsite Ayiti » (Syndicat des travailleurs et enseignants universitaires d’Haïti), Jean-Yves Blot et Ollery Saint Louis (Ayiti Djanm), Jean Wily Belfleur (Forum politique des socioprofessionnels progressistes d’Haïti), Malcolm Guy (Ligue internationale de lutte des peuples), George Noël (Ayiti Leve), Kerlande Mibel (Forum Économique International des Noirs), Maguy Métellus, Marlène Rateau, Turenne Joseph, Vélina Elysee Charlier, Valery Dantica, Yolette Andrée François Jeanty, Rebert Ismaël, Anoucheh Machouf, Elahé Chokraie, Nima Machouf, Diane Matte, Monique Manigat, Abby Lippman, Stéphane Alix, Dolores Chew, Shahrzad Arshadi, Janet Lumb, Monique Rocheleau, Jasmin de la Calzada, Inti Barrios Sara Santillan, Josette Jean-Pierre Rousseau, Geneviève Szczepanik, Emily Drysdale, Rita Acosta, Shanie Roy, Patrick Stephenson, Rachel Philippe-Auguste, Sabine Michaud, Emmanuel Brice, Benita Apollon Bruno, Jose Bruno, Joanne Sherwood, Marie-Josée Gensse, Conrad Caton, Amelia Moreno Suarez, Marie-Eve Marleau, Giuliana Fumagalli, Viviana Medina, Marie Boti, Femmes de diverses origines, Centre des Travailleurs/Travailleuses Immigrants – Association des Travailleurs/Travailleuses Temporaires d’Agences de Placement (CTI-ATTAP), Mouvement contre l’inceste et le viol (MCVI), Comité pour les droits humains en Amérique latine

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CAP-NCS <![CDATA[La crise systémique du capital et l’augmentation des différentes formes de violences à l’égard des femmes]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=16181 2016-10-24T19:06:30Z 2016-10-25T16:00:49Z w-silviafederici2Silvia Federici, écrivaine, militante et professeure de l’Université de Hofstra de New York, est considérée comme une référence pour comprendre l’interconnexion entre la crise systémique actuelle du capital et l’augmentation des différentes formes de violences à l’égard des femmes, en se référant aux analyses féministes de la transition du féodalisme au capitalisme et au rôle du travail reproductif non salarié dans la constitution du système capitaliste. De passage en Équateur pour participer à différentes rencontres universitaires et avec les mouvements féministes en mai 2016, elle nous a accordé le présent entretien. Elle y analyse de manière critique l’actualisation directe et indirecte des « chasses aux sorcières » et les conséquences des politiques extractivistes sur les vies et les corps des femmes, entre autres en Amérique latine. Elle montre le grave impact qu’a eu la crise du système pour les femmes à différents niveaux, mais aussi de manière différenciée selon les régions.

Silvia Federici – Quelles sont les conséquences que l’on peut distinguer à l’échelle globale aussi bien dans le domaine du travail que dans celui de la reproduction ?

Maria Cruz Tornay – La crise du capitalisme a eu des conséquences très différentes pour les femmes, selon les régions du monde, mais il existe également des éléments communs. Aujourd’hui, les femmes affrontent, de manière très différenciée, mais certaine, une crise très importante de la reproduction à tous les niveaux. La désagrégation de l’État social, la chute du salaire masculin, la fin de la politique de plein-emploi ont obligé beaucoup de femmes à sortir du foyer et prendre un travail, qui s’est ajouté au travail domestique non payé.

Actuellement leur journée de travail est interminable, puisqu’elles doivent travailler aussi bien dans leur foyer qu’à l’extérieur pour compenser les réductions dans les services sociaux qui ne sont plus pris en charge par l’État. Aux États-Unis, les femmes subissent une crise existentielle, personnelle et collective, très importante et elles sont devenues les principales consommatrices de médicaments antidépresseurs. Le nombre de suicides de femmes a augmenté et on estime que l’espérance de vie actuelle d’une femme prolétaire, sans ressources, est de cinq ans inférieure à celle de sa mère.

À plan international, les régions rurales d’Amérique latine et de l’Afrique subissent des attaques très graves qui entraînent un impact spécifique sur les femmes. On s’attaque notamment aux cultures de subsistance qui représentent pour beaucoup de femmes une manière d’avoir une certaine autonomie sur le marché et de subvenir aux besoins de leurs familles, surtout dans un contexte social où les communautés ont perdu leurs ressources suite à l’ajustement structurel et au chômage. Or, dans ces situations, les femmes ont souvent été dépouillées des terres qu’elles possédaient ou auxquelles elles avaient accès.

Dans ce contexte il y a aussi une attaque contre les corps des femmes et contre leur autonomie…

Cette nouvelle attaque – dont les modalités sont différentes selon les régions – porte atteinte au corps des femmes, à leur capacité reproductive, à leur capacité à contrôler la procréation. Dans certains cas, les femmes sont par exemple confrontées à la stérilisation. Au cours des années 1990, il y a eu une campagne de stérilisation brutale dans beaucoup de régions en Afrique, en Inde et en Indonésie. Dans ces pays, il y a eu des safaris de stérilisation : on réunissait des femmes et on leur proposait de petits cadeaux, comme par exemple un paquet de riz, pour les convaincre qu’elles devaient se faire ligaturer ou sectionner les trompes de Fallope. Je pense que ces programmes de stérilisation répondaient à une crainte que ces femmes ne donnent naissance à une génération de jeunes plus combatifs dans les territoires colonisés, susceptibles de lutter pour récupérer les richesses qui leur avaient été volées.

Ailleurs, comme en Équateur, on interdit l’avortement, ce qui signifie non seulement d’interdire aux femmes le contrôle de leurs corps, mais fait également partie d’une politique visant à contrôler le travail des femmes. Il s’agit ainsi de les soumettre une fois de plus aux hommes de leur famille, de mettre leur sexualité et leur capacité reproductive sous le contrôle des hommes et de l’État. C’est là un processus que l’on peut documenter à l’échelle internationale. […]

Il s’agit d’une nouvelle attaque, analogue à celle qui a eu lieu pendant la période d’accumulation primitive du capitalisme, et elle passe par le travail, par le contrôle de l’accès des femmes à la terre et par le contrôle de leur corps. Il s’agit d’une véritable surexploitation, car maintenant les femmes doivent travailler non seulement dans leur foyer, mais également en dehors de celui-ci, puisqu’elles doivent aussi travailler dans des industries qui adoptent souvent des formes d’esclavage, comme dans les maquiladoras [1]. Les femmes ont constitué la chair à canon de la déstructuration industrielle du monde avec la « maquiladorisation » du travail. Les femmes jeunes sont obligées de consommer leur corps, de consommer leur vie, dans ces nouvelles plantations industrielles où il existe des formes de travail vraiment proches de l’esclavage.

Les femmes sont expulsées de la terre, marginalisées, on pénalise la culture de subsistance et également le corps. C’est la raison pour laquelle beaucoup de femmes en Amérique latine parlent de corps et de territoire, à cause de la continuité qui existe entre eux.

Quel rapport voyez-vous entre la crise du système et l’exploitation des territoires avec la violence contre les femmes et la chasse aux sorcières ?

Une image très forte de ce qui est en train de se passer au plan international est l’importante augmentation de la violence contre les femmes, non seulement en termes de nombre d’attentats et d’abus, mais également sur le plan qualitatif, par l’intensité de la brutalité. Aujourd’hui on tue des femmes, on les démembre, on les brûle vives, on les enterre… Dans cette chasse aux sorcières en Afrique on les enterre vivantes, on les démembre à coups de machette. Et ces formes de violence sont documentées également dans des pays comme l’Espagne et l’Italie.

Cette violence a beaucoup de visages : on l’utilise pour terroriser les populations, pour qu’elles quittent les territoires destinés à la commercialisation ou à des entreprises minières. C’est la violence dont parle Rita Segato, et qui a pour objectif d’envoyer un message à la population, pour lui faire comprendre qu’elle n’aura droit à aucune compassion ou considération, et les obliger à abandonner leurs terres. On détruit les femmes pour détruire les communautés, pour les obliger à partir.

Cette violence a un lien avec le travail : l’assassinat de femmes à Ciudad Juárez [ville au nord de l’État de Chihuahua au Mexique], dont beaucoup sont des travailleuses de maquiladora, a servi à paralyser leur forme d’organisation. En effet, la surexploitation qui sévissait dans les zones frontalières avait, au début, suscité des protestations parmi les travailleuses des maquiladoras. Mais le déchaînement de violence a fini par étouffer et paralyser ces protestations. Il y a également la violence des narcotrafiquants et des paramilitaires. Et celle des hommes, dans la famille, lorsque les hommes déchargent contre les femmes les frustrations liées à leur perte de pouvoir social et tentent de récupérer à travers le corps des femmes ce qu’ils ont perdu en termes de revenu.

Je disais que dans la période de l’accumulation primitive, le capitalisme avait donné les femmes aux hommes comme compensation de la terre qu’ils avaient perdue. Aujourd’hui, le corps des femmes est utilisé pour compenser le salaire et l’emploi qu’ils ont perdus. Il y a des hommes qui vendent leur conjointe pour le travail sexuel, qui est encore un autre type de violence.

Mais toutes ces formes de violence sont connectées parce qu’elles ont toutes leurs racines dans la déstructuration du travail entraîné par le néolibéralisme, par les rapports capitalistes. Je tiens aussi à souligner les interactions entre, d’une part, la violence familiale – mais non privée, car elle est tolérée et mandatée par l’État – et, d’autre part, la violence publique et institutionnelle. Par ailleurs, il existe une continuité entre la violence physique du démembrement ou de la brûlure et la politique sociale, car l’appauvrissement, l’expropriation, la réduction des services sociaux doivent également être considérés comme des formes de violence. En effet, il est important de ne pas réduire la violence à la seule violence directement physique. Celle-ci constitue un moyen central pour imposer tout cela, mais elle fait partie intégrante d’autres violences : elle est intégrée, configurée dans toute l’organisation capitaliste du travail et des rapports sociaux.

Dans différents pays d’Afrique et d’Asie ont été documentés des assassinats et des tortures de femmes accusées d’être des sorcières. Comment se présente, dans cette période, la chasse aux sorcières, et quels sont les objectifs de cette actualisation ?

La chasse aux sorcières que l’on connaît actuellement a débuté dans les années 1980, de pair avec les programmes d’ajustement structurel et les politiques extractivistes. Ces politiques et la déstructuration des économies du tiers-monde (mais aussi du « premier monde ») sont allées de pair, dans certaines régions du monde, avec l’intervention massive de missionnaires pentecôtistes, financés par les partis de droite des États-Unis.

Ces missionnaires arrivaient avec beaucoup de propagande, ils prétendaient faire des miracles et leurs doctrines laissaient une grande place à une présence démoniaque qui conspire et se cache derrière tous les maux. Dans les manuels de ces missionnaires on trouvait des descriptions détaillées sur les moyens de reconnaître une sorcière. La télévision diffusait des programmes expliquant comment les identifier ; en même temps, dans les marchés populaires il était aussi question de sorcelleries. Ce phénomène a pris une grande importance dans un contexte marqué par l’appauvrissement, les migrations, l’atomisation et de démantèlement du tissu social suite à l’intervention étrangère, en particulier de compagnies minières et pétrolières. Souvent ces compagnies conspirent avec les chefs locaux et avec les missions pentecôtistes.

Des femmes vivant seules et subvenant à leurs besoins en cultivant un lopin de terre commencent à être ciblées avec des accusations de sorcellerie, on les accuse d’être responsables de tous les maux qui frappent la communauté, que ce soit la mort d’un enfant ou d’un animal ou un accident de circulation. Les membres de la famille des femmes qui possèdent de la terre, surtout les jeunes, qui veulent s’approprier ces terres, deviennent ainsi des mercenaires aussi bien des compagnies étrangères que de ces missionnaires.

Dans beaucoup de régions, le manque de soins médicaux a été compensé par des guérisseurs. Le guérisseur moderne est un personnage qui se présente comme étant capable de reconnaître les sorcières. Les femmes ainsi identifiées finissent par être battues, torturées, dépouillées de leurs propriétés et assassinées. En Tanzanie, en 2014, presque mille femmes ont été assassinées ou brutalement abusées, accusées d’être des sorcières, et cela se passe aussi dans d’autres régions d’Afrique, ou d’Inde. En Afrique des hommes âgés sont également accusés d’être des sorciers, dans le but évident de confisquer leur pension. Les jeunes accusent les personnes âgées d’être des sorciers dans le but de confisquer leurs gains. Les jeunes accusaient des personnes âgées d’être des sorciers au moment où elles revenaient de la ville avec de l’argent, pour les dépouiller de leurs gains.

Il y a donc une connexion et une collusion entre ces phénomènes de chasse aux sorcières et les politiques de dépouillement, entre le contexte de dépouillement et d’appauvrissement et la fragmentation de la solidarité sociale. Il faut ajouter qu’il existe une communauté d’intérêts entre les grands acteurs : les gouvernements, avec leurs plans de développement, ont des complicités avec les compagnies minières et pétrolières, lesquelles ont tout intérêt à déplacer des villages et des communautés entières ou à réaliser des formes d’extraction très polluantes. Dans ce contexte, la jeunesse locale, surtout masculine – qui n’a aucun avenir et ne voit aucune possibilité d’emploi ou d’études et ne sait pas comment sortir de l’appauvrissement – est facilement recrutée par les chefs locaux et par les compagnies minières qui les intègrent dans leurs armées privées. Ces jeunes sont ensuite utilisés contre les communautés et surtout contre les femmes. Ce sont eux qui accusent directement les femmes d’être des sorcières dans l’espoir de s’approprier un lopin de terrain et quelques maigres ressources.

En Afrique et en Inde les chasses aux sorcières sont déclenchées suite à des accusations directes, mais dans d’autres régions du monde, comme en Amérique latine, vous avez identifié une criminalisation des pratiques et des savoirs traditionnels…

Les différentes variantes de la chasse aux sorcières sont liées. Certaines passent par l’accusation directe du genre : « tu es une sorcière ». Mais il y a également la chasse indirecte dans laquelle on criminalise les pratiques et les savoirs que l’État n’apprécie pas parce qu’ils donnent une autonomie aux femmes et leur permettent ainsi d’échapper à son contrôle. Outre la criminalisation de ces espaces d’autonomie, il y a les antagonismes intergénérationnels, avec leurs conflits de valeurs. Les jeunes, y compris des jeunes femmes, pensent souvent que le bonheur est lié au développement de la consommation dans le cadre du système capitaliste monétaire. Et ils/elles affichent leur mépris et leur refus face à leurs aînés, en particulier aux femmes, car celles-ci ont des valeurs qu’ils/elles considèrent comme étant désuètes, telles que l’attachement à la nature ou le refus de vendre ses terres.

Dans mes recherches, j’ai trouvé des témoignages d’hommes âgés qui affirment avoir peur qu’un de leurs fils ne les tue pour vendre leur terre, pour ensuite utiliser l’argent afin d’acheter un taxi. Cela est d’ailleurs en parfait accord avec la conception de la Banque mondiale, qui a entériné la théorie de l’économiste péruvien Hernando de Soto, selon lequel la terre n’est pas vraiment fertile, et que la pauvreté dans le monde est due au fait que des millions de personnes utilisent la terre pour subvenir strictement à leurs besoins. Selon cette conception, la terre n’est fertile que quand elle est utilisée comme collatéral, lorsqu’on l’échange à la banque contre un prêt monétaire avec lequel on va impulser une entreprise. Les jeunes adoptent facilement cette conception selon laquelle l’avenir est dans l’argent et non dans les arbres, dans la terre et dans les animaux.

Ce mépris et cette dévalorisation font partie d’un processus historique de dévalorisation des femmes, de la terre, du processus de reproduction et, en fin de compte, de la vie, puisque la vie n’est plus considérée que comme un moyen de gain individuel pour accumuler de la richesse individuelle.

Les politiques extractivistes et l’exploitation des régions sont justifiées dans certains pays latino-américains comme étant un « mal nécessaire » qui permet d’obtenir un financement pour le développement social. Quelles ont été les conséquences de cette politique, en particulier pour les femmes ?

Il est faux d’affirmer que les actions extractivistes dans une région permettent le développement social. C’est ce que j’ai constaté tout au long de nombreuses rencontres avec des femmes en Amérique latine qui racontent ce qui leur arrive. Dans certains pays, on leur alloue des « paniers familiaux », mais ces « assistances » ne peuvent en aucun cas compenser le dépouillement, les déplacements de population et la contamination de la terre dans la vie des peuples en général et des femmes en particulier.

La contamination de la terre entraîne une perte de la vie, de la culture et des savoirs : ainsi on ne peut plus rien laisser aux générations suivantes. Il s’agit donc d’une attaque contre la vie elle-même. Ces maigres « paniers familiaux » que l’on accorde dans certains pays n’ont pas été conçus pour le bien-être des femmes, mais plutôt pour donner l’impression qu’on leur donnait quelque chose en échange des dépouillements, et surtout pour démobiliser les protestations qu’ils suscitent. Avec ces paniers, on prétend éliminer les formes les plus terribles d’appauvrissement, mais ils n’ont jamais eu pour objectif de changer le mode de production, de créer une société plus juste.

Suite aux échanges que j’ai eus avec beaucoup de femmes en Bolivie, mais aussi en Afrique du Sud, il me semble que la politique des « paniers familiaux » est habituellement menée par les gouvernements qui se disent progressistes, mais ils ne changent ni les conditions de vie ni le système de production. Sans compter que les conditions exigées pour recevoir les paniers sont compliquées. Dès lors, les femmes des régions rurales qui ne sont pas familiarisées avec les institutions perdent souvent la possibilité de recevoir cette contribution. Pour elles, il s’agit plutôt d’une forme de contrôle gouvernemental pour les intégrer à l’économie monétaire et contrôler ces femmes qui étaient encore en dehors du système. D’ailleurs, avec la chute des revenus publics suite à la baisse du prix du pétrole et de matières premières, il est probable que cette mesure finira par disparaître.

Vous observez un rapport entre l’expropriation de la terre et la nouvelle organisation de la production industrielle, avec la maquiladora comme seul moyen de subsistance pour les femmes qui ont été dépouillées…

La déstructuration de la production industrielle à un niveau d’ensemble a été la réponse à l’importante lutte des années 1960 et 1970 contre les grandes concentrations industrielles. Le démantèlement d’entreprises telles que la FIAT, en Italie, a laissé des villes fantômes. Aux États-Unis, Detroit, par exemple, a perdu plus de la moitié de sa population après avoir été un centre de la lutte ouvrière. Il est très intéressant de noter comment, depuis la fin des années 1980, on a remodelé l’organisation du travail au plan mondial : on a fermé et démantelé les grandes concentrations industrielles et on a réorganisé la production industrielle à une échelle internationale avec le modèle de la maquiladora, qui est alimentée en force de travail par l’expropriation des terres.

En Amérique latine, l’expropriation de la terre est à la racine de la maquiladora : les jeunes femmes ne peuvent plus subvenir à leurs besoins avec une activité à la campagne puisque celle-ci a cessé d’exister, et, devant le manque possibilités, elles se voient obligées de travailler dans des maquiladoras. Ce sont des travailleuses dont les parents ont perdu leurs terres ou se sont endettés, par exemple, suite à la politique de Monsanto qui les obligeait à acheter les semences. Le dépouillement de la terre, l’endettement, sur lequel on a construit la maquiladora, ont remplacé les grandes concentrations industrielles.

La maquiladora est une institution non seulement économique, mais également de type militaire. Dans ces usines on peut imposer n’importe quelles conditions de travail, sans horaires et sans droits, avec interdiction de s’organiser ou de se syndiquer. La maquiladora est une attaque contre la santé des femmes et contre les droits humains en général. Il faut rappeler combien de femmes sont mortes parce qu’elles ne pouvaient pas sortir d’un bâtiment parce que les portes de l’usine avaient été bouclées. Ce sont là des incidents qui rappellent la période d’accumulation primitive de capital. […]

Entretien avec Silvia Federici conduit par Maria Cruz Tornay

P.-S.

* « Débat. « Les interconnexions entre crise du système et les différentes violences faites aux femmes » ». Article publié dans la revue espagnole Pueblos, Revista de Informacion y Debate, 29 septembre 2016 ; traduction a l’Encontre ; titre de la rédaction A l’Encontre

* Silvia Federici (1942, Parma, Italia), professeure à la Hofstra University de New York. Militante féministe depuis 1960, elle a été une des principales animatrices des débats internationaux sur les conditions et la rémunération du travail domestique. Pendant les années 1980, elle a travaillé comme professeure au Nigeria, où elle a été le témoin de la nouvelle vague d’attaques contre les biens communs. Auteure de Calibán y la bruja. Mujeres, cuerpo y acumulación originaria (éditions Tinta Limón, Buenos Aires, 2016). Titre original : Caliban and the Witch : Women, the Body, and Primitive Accumulation (New York : Autonomedia, 2004). Elle a également édité en espagnol Revolución en punto cero. Trabajo doméstico, reproducción y luchas feministas (Traficantes de sueños, 2013), qui réunit des articles écrits depuis 1975.

Mari Criz Tornay Marquez fait partie du conseil de rédaction de Pueblos – Revista de Informacion y Debate, revue publiée dans l’État espagnol.

Notes

[1] Les maquiladoras sont des usines de montage dans divers secteurs. Y sont assemblés, avec exemption de droits de douane, des biens importés destinés à être réexportés. Leurs propriétaires bénéficient ainsi d’une main-d’œuvre bon marché et ne paient (au mieux) des droits de douane que sur la valeur du produit fini moins le coût total des composants importés pour sa fabrication. (Réd. À l’Encontre)

 

Crédit photo: http://autonomies.org/es/2014/06/the-politics-of-the-commons-silvia-federici/

 

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CAP-NCS <![CDATA[Lettre ouverte d’universitaires canadiens]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=16177 2016-10-24T18:14:39Z 2016-10-24T18:14:39Z AU PARLEMENT DE LA RÉGION WALLONNE ET AUX ÉLECTEURS BELGES A PROPOS DU CETA ET DE SON SYSTÈME DE PROTECTION DES INVESTISSEURS ÉTRANGERS (ISDS)

17 Octobre 2016

cetaNous sommes des universitaires canadiens possédant une vaste expertise collective dans le règlement des différends investisseurs-État (ISDS) et les questions connexes relatives aux accords de commerce et d’investissement du Canada. Nous appartenons également au petit groupe d’experts canadiens dans ce domaine qui ne travaillent pas comme juges arbitres ISDS dans des cabinets d’avocats ou pour le gouvernement.

Nous écrivons après avoir lu les articles de presse du week-end passé faisant état des tactiques d’intimidation utilisées par les politiciens canadiens et les représentants des entreprises pour influencer vos processus législatifs et gouvernementaux. Nous ne pensons pas que ces voix rendent compte fidèlement de l’expérience du Canada dans le cadre du système de protection des investisseurs étrangers que le CETA voudrait étendre. Il faut savoir que de nombreux Canadiens ont exprimé leur profonde préoccupation au sujet de ce système de protection des investisseurs étrangers en raison de l’expérience du Canada avec un système similaire, l’Accord de libre- échange nord-américain (ALENA), et lors des débats sur le FIPA (Canada-China Foreign Investment Promotion and Protection Agreement), parmi d’autres accords.

Alors que nous nous concentrons ici sur les conséquences néfastes de l’ISDS dans le CETA, il faut aussi souligner que ce traité imposerait de nouvelles contraintes dans de nombreux autres domaines des politiques publiques, notamment la réglementation pharmaceutique, la santé publique, l’agriculture, les marchés publics, les services publics, le droit du travail, et l’accès au marché. Nous signalons que d’autres universitaires ont soulevé des préoccupations majeures au sujet du CETA dans ces domaines.

Depuis l’entrée en vigueur de l’ALENA en 1994, le Canada a été et reste le seul pays développé occidental qui a accepté l’ISDS sur une base globale alors que sa situation était des plus vulnérables à l’égard des pays importateurs de capitaux. Le Canada a signé l’ALENA sur cette base avec les États-Unis et depuis, il a été confronté à davantage de plaintes d’investisseurs étrangers que n’importe quel autre pays, il a versé de nombreux dédommagements suite à ces plaintes, il a modifié des décisions du gouvernement ou des processus décisionnels afin de tenir compte des intérêts des investisseurs étrangers et pour réduire les risques de responsabilité potentiellement énormes.

Les porte-parole du monde des affaires qui ont défendu ces concessions à la démocratie et à la souveraineté du Canada représentent souvent des sociétés étrangères, ou encore des sociétés canadiennes qui possèdent des entreprises à l’étranger et qui ont un intérêt à introduire des plaintes contre le Canada. Que les grandes entreprises soient enthousiastes à l’idée d’acquérir des droits exclusifs et un accès privilégié à l’argent public via l’ISDS, on peut le comprendre, mais c’est terriblement déplorable.

Les réformes de l’ISDS dans le CETA, invoquées trompeusement par les responsables canadiens pour qualifier le CETA de « progressiste », sont inadéquates pour répondre aux problèmes majeurs posés par le CETA. Ces problèmes sont : l’affaiblissement de la régulation démocratique, le privilège spécial des investisseurs étrangers, les manques d’indépendance judiciaire et d’équité procédurale dans les processus de décision, et le manque de respect pour les institutions et tribunaux nationaux. En particulier, dans le CETA, l’ICS (Investment Court System) ne supprime pas la menace financière qui pèse sur la réglementation démocratique, en raison des plaintes des investisseurs étrangers ; il ne réduit pas le privilège énorme et injustifié qu’ont les investisseurs étrangers sur quiconque aurait un droit ou un intérêt conflictuel ; enfin, il ne crée pas une réelle juridiction munie des garanties habituelles d’indépendance et d’équité.

La récente déclaration interprétative conjointe publiée par le Canada et l’Union européenne (dans toutes les formes différentes sous lesquelles cette déclaration a été rendue publique) ne résout en rien ces problèmes gigantesques.

Que vos processus démocratiques, en Wallonie, aient permis l’examen étroit et attentif des défauts du CETA dans le cadre d’un véritable débat argumenté nous encourage. Nous aurions aimé que les Canadiens aient pu avoir un débat similaire dans le cadre d’un vote au Parlement du Canada et dans les assemblées législatives provinciales, mais cela n’a pas été le cas ni sous le gouvernement Harper ni sous le gouvernement Trudeau. Contrairement aux vues peu diplomatiques exprimées par certains politiciens canadiens et par les représentants des entreprises, il nous semble que la démocratie belge a été exercée de façon responsable, comme il se doit, pour permettre le vote des parlementaires sur les structures quasi constitutionnelles créées par des accords de protection des investisseurs étrangers comme le CETA.

Chez nous, au Canada, notre démocratie a souffert parce que le gouvernement fédéral a fait le forcing pour imposer des accords comme l’ALENA et le CETA sans votes législatifs aux niveaux fédéral et provincial. Par conséquent, sans l’approbation des représentants élus, nous nous sommes retrouvés avec un ISDS liant tous les niveaux de gouvernement et qui liera encore très longtemps tous les futurs gouvernements élus au Canada. Notre expérience montre clairement les dangers auxquels est confrontée la démocratie européenne dans le cas du CETA.

Quelles que soient les décisions que vous prendrez, nous vous demandons de ne pas succomber aux mêmes tactiques que celles qui ont été utilisées pour manipuler et effrayer les Canadiens, jusqu’à saper leur démocratie pour le compte des investisseurs étrangers. Le Canada et la Commission européenne connaissent depuis des années l’importante opposition citoyenne et universitaire au CETA en raison des protections qu’il accorde aux investisseurs étrangers. Pourtant, ils ont refusé de supprimer ces éléments non commerciaux du CETA.

Dans un contexte où il n’y a aucune justification crédible pour inclure l’ISDS ou l’ICS dans le CETA – compte tenu de la grande fiabilité, de l’indépendance et de l’équité des processus démocratiques et judiciaires canadiens et européens -, nous sommes sidérés de constater à quel point les grands groupes d’affaires – et les gouvernements qui agissent pour leur compte – s’accrochent si férocement à un modèle aussi profondément vicié et antidémocratique.

Pour plus d’informations sur l’ISDS et l’ICS, vous trouverez ci-dessous une liste de publications. Nous avons également listé une série de publications pertinentes des signataires de cette lettre ouverte.

D’après ce que nous avons pu lire, vous avez fait preuve d’un grand courage dans votre opposition au CETA et, sachant comment l’ISDS a été imposé aux Canadiens au fil des années, nous tenons à exprimer notre soutien à vos choix démocratiques.

Cordialement,

David R. Boyd
Adjunct Professor
University of British Columbia and Simon Fraser University – Vancouver, British Columbia
John R. Calvert
Associate Professor – Faculty of Health Sciences
Simon Fraser University Vancouver, British Columbia
Marjorie Griffin Cohen – Professor
Simon Fraser University Vancouver, British Columbia
Stephen Gill
Distinguished Research Professor York University Toronto, Canada
Ronald Labonté
Professor and Canada Research Chair
School of Epidemiology, Public Health and Preventative Medicine University of Ottawa Ottawa, Ontario
David Schneiderman
Professor of Law and Political Science University of Toronto Toronto, Ontario
Dayna Nadine Scott
Associate Professor
Osgoode Hall Law School and Faculty of Environmental Studies York University Toronto, Ontario
Kyla Tienhaara
Research Fellow
School of Regulation and Global Governance Australian National University Canberra, Australia
Gus Van Harten Professor
Osgoode Hall Law School York University Toronto, Ontario
Stepan Wood
Professor and York Research Chair in Environmental Law and Justice Osgoode Hall Law School York University
Toronto, Ontario

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CAP-NCS <![CDATA[Le communisme comme horizon  [1]]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=16165 2016-10-19T20:59:11Z 2016-10-19T20:52:50Z jody-deanLe charme discret de la démocratie bourgeoise

Le capitalisme communicationnel est le lieu de convergence entre les idéaux démocratiques et l’exploitation capitaliste à travers les réseaux contemporains de l’information, des loisirs et des communications. La démocratie semble être réalisée parce que de plus en plus de gens participent. Des voix auparavant inaudibles se font entendre. De nouvelles discussions exprimant de nouveaux points de vue prennent forme. Et alors quel est le résultat ? En gros, ces dispositifs renforcent le contrôle exercé par le capitalisme et rendent la contestation encore plus difficile. La « démocratisation » provoquée par le capitalisme communicationnel solidifie l’édifice du capital. Des « démocrates radicaux » veulent élargir ou revigorer la démocratie. Ils parlent d’une « vraie » démocratie, une démocratie « authentique ». Selon moi, cela n’est pas le vrai problème. Le problème du capitalisme ne réside pas dans la procédure, mais dans la substance. Il ne faut pas abandonner l’idée qu’il existe des alternatives au capitalisme. Il faut éviter une fascination pour la procédure et penser que la solution réside dans une plus grande participation populaire au sein du processus politique. Ce processus est structuré par le capitalisme. Lénine avait raison de dire que l’État démocratique est la meilleure invention pour protéger la bourgeoisie. Sous le régime démocratique bourgeois, on observe l’aggravation de l’inégalité.

Multiplicité, individualité, collectivité

Une fois dit cela, on peut discuter de la démocratie radicale. Pour Deleuze, la construction de l’identité des sujets suit des modes multiples, qui conduisent à des processus diversifiés. Je ne suis pas en accord avec cette manière de pensée. Tous les modes de pensée ne sont pas équivalents. La politique implique de tracer des lignes de démarcation, de dire ce pourquoi on se bat, et non seulement une multiplicité d’idées. Le langage de la démocratie radicale utilise abondamment les idées de générosité, d’appréciation, de prolifération, de la multiplicité des parcours. Cela se réfère à des choix personnels. C’est une éthique qui ouvre les opportunités. Le problème, c’est que l’emphase sur la multiplicité tend à associer cette multiplicité à une multitude de singularités, ou à multiplier les modes de devenir. Cela conduit à une fragmentation sans fin. On refuse de rendre les idées cohérentes et convergentes, parce qu’on a peur de la division. On veut éviter les « ismes », les oppositions binaires, comme si tout cela était négatif. Je crois que c’est une erreur. La multiplicité et l’individualité sont les deux côtés de la même pièce. La collectivité, c’est autre chose, un sens d’appartenir, un sens de groupe, la solidarité, à un certain « nous » et également, la loyauté par rapport à certaines convictions, qu’on doit accepter comme des sources de division.

L’hypothèse communiste

La formule du « 99 % » reconnaît le fait que le capitalisme contemporain est criminel. Elle suggère qu’une lutte collective est possible et nécessaire. La gauche, au lieu de se disperser dans une myriade de batailles, peut se construire par la convergence. Sous le capitalisme communicationnel et ses politiques autoritaires et austéritaires, on a moins qu’un État centralisé plutôt qu’une structure étatique décentralisée, dispersée, répartie à travers un réseau dense de traités, d’accords et de mécanismes qui facilitent l’accumulation. L’État national agit comme le gendarme de ce système. Nous nous retrouvons alors confrontés à un mélange de forces centralisatrices et décentralisatrices agissant à travers le marché et l’État.
L’hypothèse communiste suggère d’aller plus loin que les compromis social-démocrates, que la pluralité poststructuraliste ou que l’insurrection anarchiste. Au lieu d’une politique confinée aux termes d’une résistance joyeuse et de perturbations esthétiques momentanées, le communisme propose d’éliminer le capitalisme et de créer les pratiques et les institutions d’une coopération égalitaire. C’est un autre terrain que celui des changements dans le style de vie, l’inclusion, l’éveil des consciences. Ce dont il est question est de coordonner des stratégies pour assurer le contrôle par le peuple des moyens de production. Au lieu de partir selon la perspective anarchiste de l’individualité, le communisme trouve ses racines dans la solidarité.

Comment s’organiser ?

Dans l’Idéologie allemande, Marx expliquait que « le communisme n’est pas un état de choses qu’il convient d’établir, un idéal auquel la réalité devra se conformer, mais le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses ». Qu’est-ce que cela veut dire ? C’est un mouvement qui vise l’imposition de la coopération et de la solidarité. C’est une action collective consciente, et non le résultat d’un processus inconscient et prédéterminé. Le « parti communiste » est l’instrument de cette lutte. Le « parti » est nécessaire, parce que le peuple est divisé par le capitalisme. Cette scission selon Alain Badiou se produit entre la véritable identité politique de la classe ouvrière et sa corruption immanente par les idées et les pratiques bourgeoises [2]. Le « parti » ouvre alors un terrain pour désirer un autre sujet, un sujet collectif et politique. On ne peut pas changer le monde sans s’emparer du pouvoir politique. Nous ne pouvons faire cela sans une forme politique. Ce n’est pas une question organisationnelle, mais une volonté politique. Quant aux formes spécifiques, elles surgiront dans les luttes du peuple. Il faut revenir aux questions fondamentales :

  • Comment imaginer le monde ? Sommes-nous condamnés à suivre un chemin qui nous a été imposé ? Devons-nous nous contenter des ouvertures du capitalisme communicationnel (les médias sociaux) ? Ou pouvons-nous embrasser l’incertitude et réaliser l’impossible ? Ce qui ne veut pas dire tomber dans le pur volontarisme…
  • Comment imaginer la lutte politique ? Devons-nous confiner aux systèmes existants et accepter de courts moments de rébellion qui nous enthousiasment mais qui ne changent pas l’état des choses ?
  • Qu’est-ce que nous voulons ? La fin de l’exploitation, l’abolition de la propriété privée, un système de production et de distribution basé sur la responsabilité partagée ? Devons-nous nous résigner à l’idée qu’il n’y a pas d’alternative au capitalisme et que la lutte doit être limitée à améliorer les conditions à l’intérieur de ce cadre ?
  • Quel est le rapport entre les buts et les moyens ? Et entre les actions que nous concevons, les évènements dans lesquels nous participons, les textes que nous écrivons et le monde que nous espérons ? Quel est le plan de match ?
  • Pouvons-nous oser le pouvoir, mettre en mouvement une association politique qui ne se définit pas comme la totalité de la communauté ou un réseau d’affinité, mais qui se construit dans la lutte pour une formation sociale émancipée et égalitaire ?
[1] Jodi Dean est politicologue à l’Université Hobart and William Smith (État de New York). Elle vient de publier Crowds and Party, Verso 2016, ainsi que The Communist Horizon, Verso, 2012. Le texte est composé d’extraits de l’intervention faite lors de l’université populaire des NCS ainsi que « The Party and Communist Solidarity », Rethinking Marxism 2015, et « Repolitizing the left », Minnesota Review 81 (2013).
[2] Alain Badiou, Théorie du sujet, Paris, éd. Seuil (collection « L’ordre philosophique »), 1982.
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CAP-NCS <![CDATA[Dérive des « progressismes » luttes sociales et horizons émancipateurs]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=16159 2016-10-13T19:21:34Z 2016-10-13T19:17:48Z bastaPenser le post-progressisme en Amérique latine est devenu une urgence et un impératif à la lumière de l’accélération déroutante de la fin du cycle à laquelle on assiste depuis 2015. Ainsi, tandis que certains gouvernements progressistes commencent à vivre leurs dernières années de mandat sans que leurs leaders aient la possibilité d’être réélus à la présidence (comme en Équateur et en Bolivie), d’autres ont déjà été brusquement déplacés par des forces de droite (au moyen des urnes en Argentine ou par d’autres moyens, légaux mais illégitimes au Brésil) ; ou affrontent, en minorité parlementaire, une implosion sociale et économique, comme c’est le cas au Venezuela.

Malgré l’urgence de la conjoncture, il est important d’éviter le piège manichéen de présenter d’une manière simplifiée l’horizon de ce qui existe et de ce qui est possible : soit la continuité du progressisme actuel, soit la restauration néolibérale, comme réalité ou comme menace. Il y a là un piège qui cache un chantage favorisant un alignement artificiel derrière les leaders et les partis du progressisme.

En réalité, à l’opposé de ces représentations intrasystémiques et conservatrices, il est nécessaire de reconnaître et (re)placer les acteurs et les mouvements sociaux et politiques, leurs luttes et leurs aspirations, et leurs pratiques émancipatrices. Loin de tout optimisme naïf ou de slogan, nous voudrions reprendre et rendre visible le fil rouge de leur présence active dans le récent processus historique latino-américain pour donner une clé qui permette de penser le post-progressisme au-delà du rythme électoral à court terme de la politique de parti et des alternances au gouvernement.

Irruption et inflexion des mouvements sociaux

Pour commencer, il faut se souvenir que le démarrage du cycle, entre le milieu des années 1990 et l’année 2000, a eu pour protagonistes une série de mouvements et de luttes anti-néolibérales. Ainsi, à l’origine de ce qui a été appelé un changement d’époque, il y a eu le conflit social tumultueux et plébéien et non pas la politique institutionnelle ni non plus la pure conquête du palais de gouvernement, comme il semblerait que le récit progressiste veut nous le faire croire a posteriori. Les résultats électoraux qui ont permis la formation d’une série de gouvernements progressistes furent la conséquence et non la cause du changement des rapports de forces.

À partir du milieu des années 1990, les résistances sociales ont conflué en une série de puissants mouvements anti-néolibéraux, de diverses conformations internes sociales et idéologiques, avec ou sans organisations de type syndical ou de parti, avec ou sans directions charismatiques, capables d’acculer à la défensive les gouvernements néolibéraux quand ce n’était pas les renverser. Par conséquent, ce furent les mouvements populaires, avec toutes leurs positions défensives, leurs formes bigarrées et leurs pratiques contradictoires, qui en Amérique latine ont ouvert des nouveaux horizons à partir desquels penser la politique et les relations sociales, et qui ont imposé dans l’agenda politique d’autres thématiques : depuis la reconquête des droits les plus élémentaires face au dépouillement, et la mise en question des formes représentatives en vigueur, jusqu’à la proposition de construction de l’autonomie comme projet politique, l’exigence de décentralisation et de socialisation du pouvoir (politique et économique) et la revalorisation des biens naturels.

Cependant il faut souligner deux questions. D’un côté, l’élargissement de la plateforme discursive et de la représentation des mouvements sociaux dans leurs rapports avec la société s’est exprimé aussi par une pluralité organisationnelle et thématique sans précédent. Cela configura un champ d’organisations multiples et de références idéologiques extrêmement hétérogènes et complexes dans leurs possibilités d’articulation. D’un autre côté, au long de quinze années, les mouvements sociaux ont configuré un espace à géométrie variable dans leurs rapports avec les gouvernements progressistes, dans lequel se sont inscrites et configurées, de manière différente, trois dimensions fondamentales qui ont traversé les luttes sociales durant le changement d’époque : l’irruption plébéienne, les revendications d’autonomie, et la défense de la terre et du territoire.

Assurément, l’irruption du plébéien dans l’espace public a abaissé le seuil de la résistance et de la subalternité des années antérieures et a remis sur le tapis la modalité historique ou récurrente à laquelle en appellent les exclus collectivement pour exprimer leurs revendications, ce qu’on peut appeler la « politique de la rue », « l’explosion des multitudes » [1]. Dans ses versions extrêmes, cette position a défié la pensée de gauche la plus ancrée dans les visions classiques du pouvoir. De même, le récit autonomiste a nourri considérablement un nouvel éthos militant [2], plaçant comme impératif la débureaucratisation, l’horizontalisme et la démocratisation des organisations, et nourrissant une perte de confiance radicale à l’égard des structures de partis et syndicats, ainsi que de toute instance d’articulation supérieure.

Enfin, une autre des dimensions constitutives des mouvements sociaux latino-américains a été la territorialité. En termes généraux, tant dans les mouvements urbains que dans les mouvements ruraux, la construction d’une autre territorialité, opposée à celle dominante, a émergé comme un point de départ incontournable dans le processus de résistances collectives et, progressivement, comme un pari délibéré pour la nouvelle identité et création de nouvelles relations sociales.
Il y a eu ainsi un net déplacement du paradigme socialiste révolutionnaire, qui avait été l’axe autour duquel s’étaient articulées les luttes des années 1960 et 1970, en faveur de l’émergence d’un non-paradigme, un horizon émancipateur plus diffus, qui a vu prospérer des attitudes de caractère destituant et de refus de tout rapport avec l’appareil d’État.

Cependant, rapidement, on a assisté au déclin des revendications et pratiques d’autonomie et à la transformation de la perspective plébéienne en celle populiste, l’affirmation du transformisme et du césarisme – décisionniste et charismatique – comme dispositifs désarticulateurs des mouvements d’en bas. Au milieu de la remise en question historique du néolibéralisme, une série de projets progressistes surent contrôler et monopoliser le point de vue plébéien, au travers d’une politique orientée concrètement et verbalement vers le social, soulignant son origine « d’en bas », tandis qu’en même temps ils verticalisaient la relation aux mouvements sociaux, dans le contexte concret d’une mutation sensible et profonde de la conformation des classes populaires.

De son côté, la revendication d’autonomie a montré sa fragilité face à la forte interpellation par l’État et une grande partie fut submergée et institutionnalisée dans le modèle – un modèle aux profondes racines dans nos terres latino-américaines – de la participation contrôlée. Ne furent pas peu nombreux les autonomistes radicaux qui devinrent de furieux populistes – avec ou sans recours à Ernesto Laclau pour le légitimer au moyen des « signifiants vides » ou à Gramsci pour justifier des pratiques hégémonistes – pour assumer la défense et l’exaltation débridée du leader et, surtout, les schémas binaires d’interprétation qui incluaient quelques lignes de conflits et contradictions, mais laissaient en dehors ou excluaient beaucoup d’autres, en assurant le monopole de la légitime représentation populaire fermement dans les mains de l’exécutif.

L’hégémonisme a substitué tendanciellement l’autonomisme comme pratique structurante du politique. Selon une logique strictement pragmatique fut procédé à l’annexion et à la « phagocytation » de toute instance indépendante, à la réduction du pluralisme à une logique centralisatrice qui finissait par se réaliser dans les instances partisanes et gouvernementales et s’incarnait finalement dans la figure du leader charismatique. Le recours aux directions a résolu apparemment le problème de la représentation (délégative) et de la participation (contrôlée) des masses.

Pour la même raison, les traits unificateurs dans les mouvements contestataires ne furent ni le caractère plébéien des luttes ni la revendication tant vantée d’autonomie, car il est clair que ces mouvements ont souffert des forts revers politiques dans le cadre de la consolidation de l’hégémonie progressiste. L’aspect plébéien absorbé, l’autonomisme dissout, le trait le plus persistant, quoique non unificateur, de la contestation sociale va être la territorialité qui se déplaça sur terrain de la lutte contre le néo-extractivisme, sur lequel nous allons insister plus bas.

La dérive des progressismes réellement existants

C’est au rythme des luttes de mouvements et organisations sociales clairement anti-néolibérales, qu’émergèrent les gouvernements progressistes qui semblaient ouvrir la possibilité de concrétiser certaines revendications de changement et impulser une articulation différente entre Économie et Politique, entre Mouvements sociaux et État et, dans certains cas, entre Société et Nature.

De nombreux auteurs ont écrit de manière optimiste à propos du « post-néolibéralisme », du « virage à gauche », ou ont même parlé d’une « nouvelle gauche latino-américaine ». Ce qui s’imposa fut la dénomination générique de « progressisme » – qui évoque traditionnellement une notion de progrès et de social-démocratie – pour désigner ces nouveaux gouvernements, en englobant ainsi des courants idéologiques et des perspectives politiques très diverses, depuis celles dont l’inspiration est plus institutionnaliste, en passant par le développementalisme (« desarrolisme ») le plus classique, jusqu’à des expériences politiques plus radicales, de tonalité plébéienne et nationale populaire ou qui finirent par se déclarer socialistes. [3]

Le progressisme latino-américain avait un agenda semblable, entre autres la remise en question du néolibéralisme, une politique économique avec quelques traits hétérodoxes, l’intervention étatique comme facteur de régulation économique et sociale, la préoccupation pour la justice sociale ou la priorité qui lui est accordée, la lutte contre la pauvreté et une vocation régionale et latino-américaniste. Même quand les gouvernements de chaque pays avaient des traits spécifiques et concrets différents, très accordés à leurs traditions et trajectoires politiques respectives, dès l’origine existaient aussi et émergèrent avec le temps des traits communs forts qui combinaient des éléments populistes, césaristes et transformistes. Le retour du format populiste (de haute intensité) allait se mettre en évidence dans la construction d’un type déterminé d’hégémonie, au travers de l’opposition et, en même temps, de l’absorption et de la négation d’éléments propres à d’autres matrices contestataires – le récit indigène-paysan, diverses gauches classiques ou traditionnelles, les nouvelles gauches autonomiques – qui avaient joué un rôle important dans les débuts du changement d’époque. [4] Pour ce qui est des traits transformistes, ils se caractérisèrent par l’incorporation/assimilation d’organisations et d’intellectuels des groupes subalternes à l’appareil étatique et gouvernemental. [5] Sous des modalités diverses, l’élément transversal est que ces tendances ont réaffirmé un processus contrôlé d’en haut, où la modification du système de domination ne se traduit pas en un changement de la composition du bloc dominant. [6] Dans ce cadre, s’est opérée une réduction du lien politique dans laquelle, comme l’affirme Schavelzon (2016) [7], les leaders ou dirigeants apparaissent comme ceux qui « donnèrent » des choses au peuple, tandis que les groupes politiques et fonctionnaires officialistes se voyaient eux-mêmes comme des « soldats ».

Ces formats sont des variantes de ce que Gramsci appelait révolution passive, caractérisées et traversées par des phénomènes de césarisme progressiste et transformiste, orientés pour promouvoir une modernisation conservatrice et, en même temps, démobiliser et se soumettre les acteurs qui avaient été les protagonistes du cycle de lutte antérieur, en incorporant certaines de leurs revendications et en assimilant une partie de leurs groupes dirigeants. [8] Dans le cadre de cette caractérisation générale, il est possible de percevoir trois sortes de limitations des progressismes réellement existants qui mettent en question leur caractérisation comme gouvernements « post-néolibéraux » ou de gauche.

• En premier lieu, le caractère post-libéral ou de gauche est questionnable dans la mesure où les progressismes latino-américains ont accepté le processus de mondialisation asymétrique et, avec lui, les limitations propres aux règles du jeu. Ce qui a fini, de plus, par placer des entraves à toute politique de redistribution de la richesse et à toute tentative de changer la matrice productive. Sans aucun doute, la construction d’hégémonie a été associée à la croissance de l’économie et à la réduction de la pauvreté. Par exemple, un rapport de la CEPAL sur la dernière décennie rendait compte de la chute globale de la pauvreté (de 44% à 31,4%), ainsi que la diminution de la pauvreté extrême (de 19,4% à 12,3%). [9] Parmi les axes du succès de ces gouvernements, on a cité habituellement non seulement la hausse des salaires mais aussi l’expansion d’une politique de bons ou plans sociaux (programmes de transferts conditionnés) qui, s’ils apparaissaient comme des clairs héritiers des années 1990 (par leur caractère d’assistance et de compensation), cherchaient à se défaire de l’approche sélective typique de l’ère néolibérale.

Cependant, alors que le cycle progressiste se ferme, différentes études montrent que la réduction de la pauvreté ne s’est pas traduite par une diminution des inégalités. En fait, au contraire de ce que tant ont affirmé que l’Amérique latine était la seule région du monde où les inégalités avaient diminué, ces études – portant sur les déclarations d’impôts des couches les plus riches de la population – montrent que la région a connu une concentration plus grande de la richesse. [10]

À cela il faut ajouter que les différents progressismes n’ont réalisé que des réformes timides du système fiscal – quand ils en ont réalisé une – en profitant du consensus des matières premières (commodities), dans un contexte extraordinaire de captation de la rente, mais sans grever d’impôts les intérêts des secteurs les plus puissants. Enfin, au-delà du processus de nationalisations (dont il faudrait analyser la portée dans chaque cas particulier), il faut souligner les alliances économiques des progressismes avec les grandes entreprises transnationales (agroalimentaires, industrielles, minières).

• La deuxième limitation qui questionne le caractère post-néolibéral des progressismes est de nature éco-territoriale et revêt un caractère systémique, car elle rend compte que les progressismes ont accentué la matrice productiviste propre à la modernité hégémonique. Et cela au-delà du récit éco-communautaire que postulaient à leurs débuts les gouvernements de Bolivie et de l’Équateur ou les déclarations critiques du chavisme à l’égard de la nature rentière et extractive de la société vénézuélienne. De son côté, l’expansion de l’extractivisme illustre la relation inhérente entre modèles de (mal)développement, question environnementale et régression de la démocratie (manipulation de l’accord 169 de l’OIT relatif « aux peuples indigènes » et datant de 1989, obstacles aux enquêtes publiques, scénarios de criminalisation et détérioration des droits, enfin, répressions ouvertes).

• La troisième limitation est de nature politico-institutionnelle et souligne la concentration du pouvoir politique, l’utilisation clientélaire de l’appareil d’État, le harcèlement du pluralisme et l’intolérance à l’égard des dissidences. Par conséquent, ce sont les mouvements sociaux et les gauches qui sont les victimes récurrentes de la fermeture des espaces politiques et des processus de mise sous discipline du social et de violation des droits humains. Les formes d’organisation sociale domestiquées, le renforcement de la logique hégémonique s’est étendu, selon le format conciliateur et interclassiste propre des modèles populistes d’antan, intégrant les intérêts des classes dominantes en réussissant à obtenir l’adhésion active ou passive d’une partie d’entre elles. Cela sans que leurs intérêts cessent de presser, au travers de la polarisation politico-idéologique, en faveur des oppositions de droite, dans la perspective d’une revanche électorale qui ponctuellement eut lieu. Dans la majorité des cas, cette pratique politique hégémonique, détachée d’un projet émancipateur s’est révélée efficace au cours d’une décennie. Il est remarquable de constater comment durant ce laps de temps, parallèlement et par-delà les divers mandats constitutionnels, sauf pratiquement dans le cas du pouvoir communal au Venezuela, l’échafaudage étatique et de parti politique propre au néolibéralisme est resté intact.

Luttes sociales et horizons émancipateurs

Parallèlement à ses résultats discutables de tonalité post-néolibérale, de persistance et de l’approfondissement des inégalités dans un contexte de réduction de la pauvreté, ces gouvernements progressistes ont contribué à désactiver ces tendances émancipatrices qui étaient en gestation dans les mouvements anti-néolibéraux. Cette désactivation ne peut être attribuée à la simple tendance naturelle au reflux des cycles de luttes, à l’ouverture de canaux institutionnels pour transmettre des revendications et à leur satisfaction, comme l’expliquent habituellement les gouvernants et défenseurs du progressisme.

En arrière-fond de la détérioration des indices économiques et, dans divers cas, la non-reconnaissance même de la crise économique, comme en Argentine et au Venezuela, dans ce contexte de dépolitisation et de démobilisation des classes subalternes, il n’est pas surprenant que la fin du cycle du progressisme se fasse par la droite et non par un débordement « sur » la gauche.

En même temps, la reconfiguration du pouvoir de manière hégémonique a engendré des autres résistances et réactions d’en bas qu’il faut évaluer car, malgré leurs limites, elles sont porteuses de traits anti-systémiques par elles-mêmes et constituent des réserves stratégiques du mouvement social latino-américain. L’hégémonie progressiste latino-américaine a très vite été fendillée par la critique de l’extractivisme, ce qui a enrichi les grammaires de lutte et a, y compris, interpellé le discours le plus classique sur le « pouvoir populaire ». C’est ainsi que depuis des organisations paysannes et indigènes (les « campesindios », comme les appelle Armando Bartra, le sociologue mexicain spécialiste du monde paysan), des mouvements urbains territoriaux, des nouveaux mouvements socio-environnementaux, enfin des collectifs culturels et d’assemblées de tous types, s’est inventée une nouvelle grammaire politique contestataire. Elle vise la construction d’un récit émancipateur selon des nouveaux concepts d’horizon : Biens Communs, Bien Vivre, Communalité, Post-extractivisme, Éthique de la précaution, Démocratisation radicale, entre autres.

Dans certains pays, la gauche sociale et syndicale a commencé à lancer des passerelles vers cette gauche paysanne et éco-territoriale, en reprenant certaines problématiques et certains concepts. Dans d’autres pays, ce lien apparaît de manière plus partielle dans la mesure où la gauche de classe semble dominée par une vision encore très ouvriériste et productiviste. Mais le dialogue est si inévitable que de nombreuses gauches de classe commencent aujourd’hui à élargir leur plateforme de discours en incluant des concepts qui proviennent de ces autres langages et, inversement, la politisation des luttes socio-écologiques les amène à chercher et à trouver des clés de lecture qui renvoient aux meilleures traditions et pratiques politiques du XXe siècle.
D’un autre côté, la faiblesse apparente des luttes socio-écologiques ne réside pas tant dans leur marginalité (l’extractivisme agrandit ses frontières chaque fois plus en Amérique latine), sinon dans leur caractère rural et associé à des petites localités et donc dans le fait qu’elles sont encapsulées à l’échelle locale et régionale et dans leur déconnexion des grandes luttes syndicales et – dans une moindre mesure – des luttes sociales urbaines, dans le cadre de sociétés majoritairement urbaines.

En outre, le paradigme du « pouvoir populaire » que promeuvent certains mouvements syndicaux et organisations urbaines (usines récupérées, mouvements socio-territoriaux urbains, expressions d’économie sociale populaire, entre autres) malgré leurs contradictions (la tension/subordination avec les directions populistes ; ou leur éclosion dans le cadre de la crise systémique, comme c’est le cas au Venezuela) nous interrogent aussi quant à la persistance et potentialité de formes de luttes anti-systémiques engendrées et alimentées par des secteurs populaires urbains.

En tout cas, tout indique que dans le nouveau cycle politique ces deux lignes d’accumulation historiques aujourd’hui déconnectées (luttes socio-écologiques, luttes urbaines et syndicales) – dont la trajectoire et l’épaisseur diffèrent selon les pays et les expériences – pourraient établir un dialogue plus grand, en termes de stratégies d’action et de résistances à la restauration conservatrice et de dépassement du progressisme mais aussi de dialogue à propos de la conception du changement de civilisation et à propos des « concepts horizons ».

Dans un autre ordre, il faut ajouter que dans la jeunesse latino-américaine, malgré les inerties dépolitisantes liées au consumérisme, on observe des signes de combativité. En partie, parce que déjà est montée sur scène une génération qui ne s’est pas politisée dans les luttes anti-néolibérales qui furent la condition de possibilité des gouvernements progressistes, sinon que sa politisation oppositionnelle est passée nécessairement par défier l’ordre progressiste déjà installé en signalant ses limitations.

En même temps, leur politisation n’étant pas radicalement anti-systémique, les politiques publiques progressistes ont laissé intactes pour le moins deux épines qui traversent tout le monde juvénile et le mettent sous tension : la compétitivité et la précarisation. De sorte que, étudiants, chômeurs, sous-employés, travailleurs précaires et flexibilisés, vivent une expérience commune en termes de classe et sont restés relativement extérieurs à la paix sociale progressiste. En effet, tout au long de ces années, ils n’ont pas dédaigné manifester leur dissension de manière voilée, et en certaines occasions ouvertement, au travers d’une série de pratiques et d’instruments de lutte (manifestations pour la gratuité de l’éducation, comme au Chili ; manifestation contre la hausse des tarifs des services publics ; soutien à des luttes territoriales et syndicales, entre autres).
Les conflits du travail, qui ont secoué plus d’un gouvernement progressiste, se sont nourris de la densité organisationnelle propre de la forme syndicat, mais aussi de la poussée venue d’en bas – de l’intérieur comme de l’extérieur – que leur vaut l’activisme des couches jeunes. En plus de sa contribution au conflit social, dans d’amples secteurs de la jeunesse latino-américaine des valeurs associatives, anti-patriarcales et libertaires opposées au conservatisme social-libéral propre au progressisme latino-américain, ont été cultivées et encouragées.

L’accumulation de forces et la capacité d’articulation politique de ces expériences sont, de toute évidence, insuffisantes pour les projeter comme alternative opératoire sur le terrain du conflit politico-étatique qui est monopolisé par des intérêts puissants et des formats consolidés. Cependant, ces luttes contiennent des pratiques collectives et un fondement moral et idéologique qui ouvrent des horizons émancipateurs externes au périmètre délimité par l’opposition progressisme contre néolibéralisme. En même temps, au niveau de la société, leur renforcement et leur consolidation antagoniste comme contre-pouvoirs leur confèrent une valeur inestimable puisque, dans le moyen terme des changements d’époque, face à la dissipation manifeste de l’enthousiasme post-néolibéral et sous la menace de la restauration conservatrice, il est indispensable de nous orienter à partir d’en bas, à rebours de toute tentation conservatrice, c’est-à-dire à partir du fil rouge de la capacité de résistance et de la vocation émancipatrice des luttes en cours.

En somme, durant ces années, au milieu du pluralisme irréductible et de la convulsion mouvementiste, sont apparus plus que des étincelles pratiques et théoriques dans la recherche de voies émancipatrices. Ce qui est certain, c’est que par-delà l’involution populiste des gouvernements progressistes, plus encore par-delà la fin de cycle à laquelle nous assistons aujourd’hui avec préoccupation, ces paris émancipateurs, ces différentes lignes d’accumulation de luttes, continuent de faire partie du patrimoine sur lequel comptent les classes subalternes de la région.

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N B:
* « Amérique latine. Post-progressisme et horizons émancipateurs ». Article publié sur le site Rebelión, en date du 13 août 2016 ; traduction A l’Encontre :
http://alencontre.org/ameriques/amelat/amerique-latine-post-progressisme-et-horizons-emancipateurs.html

* Massimo Modonesi est historien et sociologue, professeur à l’UNAM, Mexico DF ; Maristella Svampa est sociologue et écrivaine, chercheuse du CONICET, Argentine.

Notes
[1] M. López Maya ( 2005), « La protesta popular venezolana : mirando al siglo XX desde el siglo XXI », in CENDES, Venezuela Visión plural, vol. II, bid&co.editor, Cendes-UCV, pp.517-535.–], une modalité dans laquelle convergent l’idée de signification politique des pauvres avec celles de rébellion et d’antagonisme. Une autre dimension importante de l’action collective, revêtue de nouveaux habits, a été la revendication d’autonomie, qui allait caractériser depuis les petits collectifs culturels jusqu’aux grands ensembles territoriaux ou organisations de masses. L’autonomie, en termes généraux, a émergé non seulement comme un axe organisateur, mais aussi comme un postulat stratégique, qui renvoie tant à la pratique d’« autodétermination » (se donner sa propre loi) comme à un horizon émancipateur. [[Massimo Modonesi (2010), Subalternidad, antagonismo, autonomía. Marxismos y subjetivación política, Prometeo-CLACSO, Buenos Aires.
[2] Voir Maristella Svampa (2008), Cambio de época. Movimientos sociales y poder politico. Buenos Aires, Siglo XXI ( 2010) ; « Movimientos sociales, matrices socio-políticas y nuevos contextos en América Latina », in OneWorld Perspectives, Workings Papers 01/2010, Université de Kassel.
[3] Nous faisons allusion, manifestement, au Chili, avec les gouvernements de Patricio Lagos et Michelle Bachelet ; au Brésil, de Lula Da Silva et Dilma Roussef ; à l’Uruguay, de Tabaré Vázquez et Pepe Mújica ; à l’Argentine de Néstor et Cristina Fernández de Kirchner ; à l’ Équateur de Rafael Correa ; à la Bolivie de Evo Morales et au Venezuela de Hugo Chávez et récemment, de Nicolás Maduro ; au Nicaragua avec les présidences de Daniel Ortega et les gouvernements du FMLN au Salvador, en particulier celui de Sánchez Cerén.
[4] Maristella Svampa (2016), Debates Latinoamericanos. Indianismo, desarrollo, dependencia y populismo. Buenos Aires, Edhasa
[5] Massimo Modonesi (2012), « Revoluciones pasivas en América Latina. Una aproximación gramsciana a la caracterización de los gobiernos progresistas de inicio de siglo » in Mabel Thwaites Rey (éditrice), El Estado en América Latina : continuidades y rupturas, CLACSO-ARCIS, Santiago de Chile.
[6] Pour une conceptualisation plus générale, quoique appliquée au cas du Chili, voir F.Gaudichaud (2014) « Progresismo transformista”, neoliberalismo maduro y resistencias sociales emergentes », http://www.rebelion.org/noticia.php?id=184776
[7] Voir S. Schalvelzon (2016), « El Estado neoliberal terminó gobernando el progresismo », interview de Alejandro Zegada, 12/05/2016 :
http://anarquiacoronada.blogspot.com.ar/2016/05/el-estado-neoliberal-termino-gobernando.html
[8] Voir de Massimo Modonesi (2016), « Subalternización y revolución pasiva » in El principio antagonista. Marxismo y acción política, Itaca-UNAM, México et de Maristella Svampa (2013), « Populismo de clases medias y revolución pasiva », in Ideas de Izquierda, disponible surhttps://issuu.com/ideasdeizquierda/docs/ideas_de_izquierda_02__2013
[9] CEPAL (2012), « El Estado frente a la autonomía de las mujeres », ONU, disponible surhttp://www.observatoriojusticiaygenero.gob.do/documentos/PDF/publicaciones/Lib_el_estado_frente_%20autonomia_%20Mujeres.pdf
[10] Voir le numéro spécial de Nueva sociedad, surtout l’article de l’économiste Pierre Salama, “¿Se redujo la desigualdad en América Latina ?Notas sobre una ilusión”, 2015 ; disponible sur http://nuso.org/articulo/se-redujo-la-desigualdad-en-america-latina/ . Pour une discussion à propos de la forme de mesure et sa méthodologie, voir M. Medeiros, P.H.G. Ferreira de Sousa y F. Avila de Castro, « Estabilidade da desigualdade de renda no Brasil, 2006-2012. Estimativa como dados do imposto de renda e pesquisas domiciliares », Ciencia &Saude Coletiva 20 (4) : 971-986.

 

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CAP-NCS <![CDATA[Les défis de la gauche en Amérique latine]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=16156 2016-10-03T20:48:17Z 2016-10-03T20:48:17Z fsm2016Depuis les années 1980, la stratégie de la gauche latino-américaine a été de conquérir les espaces institutionnels tout en investissant dans les mouvements sociaux et la contestation publique. Dans ce processus, la gauche institutionnelle a été happée par l’État et par la logique du pouvoir.(1)

Ce phénomène n’est pas nouveau. Depuis le début du 20e siècle, différents mouvements révolutionnaires de gauche ou progressistes sont arrivés par divers moyens à la tête de divers pays. Malgré le fait qu’ils ont provoqué d’importantes transformations, ils ont pratiquement tous fini par être absorbés par la logique du capitalisme et par celle du pouvoir, deux logiques très similaires. Tout d’un coup, leur objectif le plus important était devenu de chercher le moyen d’acquérir plus de pouvoir pour rester au pouvoir.

La gauche a tenté d’y trouver une raison logique en arguant que ne pas remettre en question les structures politiques établies permettait d’élaborer rapidement des politiques publiques de redistribution de la richesse. Cette façon de penser a été problématique à plusieurs niveaux. Dans des pays comme le Brésil, la démocratisation des années 1980 n’a entraîné de rupture ni avec les structures oligarchiques du pouvoir bâties depuis l’époque coloniale ni avec le fédéralisme républicain centralisateur établi depuis le début du 20e siècle, perpétuant ainsi l’accumulation des profits et de la richesse de l’élite. Les États d’Amérique latine sont traditionnellement répressifs et représentatifs des valeurs et conservatrices élitistes et des torts qu’elles causent. En s’adaptant aux structures étatiques, la gauche a renoncé à son objectif initial de faire de la transformation un moyen et une fin.
Pour pouvoir diriger, les chefs de gouvernement de gauche ont opté pour une stratégie d’alliances avec les représentants économiques de l’opposition. À cause de cela, il n’y a pas eu de véritable réforme agraire, car l’union avec le plus important secteur de l’agro-industrie, celui des exportateurs de soya transgénique, a permis l’augmentation de la production d’OGM.

Cette stratégie visant à stabiliser et à consolider le « gouvernement du peuple » a inclus tous les secteurs du pouvoir économique. En Bolivie, le buen vivir existe seulement dans les discours et n’a jamais vraiment été mis en pratique à cause de son antagonisme naturel avec la stratégie d’ententes de la gauche pour rester au pouvoir. Dans certains cas, le gouvernement de gauche est devenu prisonnier de son rapprochement avec les élites économiques et politiques, ce qui a conduit à une alliance entre le gouvernement et le capital.

La gauche au pouvoir est non seulement menacée par la droite, mais aussi par le pouvoir lui-même. Alors qu’elle vise à obtenir le pouvoir, ses leaders ne sont pas conscients que celui-ci finit par la transformer. Le seul moyen d’éviter ce piège se trouve à l’extérieur de l’État, dans les mouvements sociaux indépendants et forts qui constituent un réel contre-pouvoir. Un véritable gouvernement populaire ne réside pas, et ne résidera jamais, dans les structures étatiques. La seule façon de bloquer les riches et la nouvelle classe moyenne est le recours à des organisations sociales fortes qui jouent ce rôle de contre-pouvoir.

Renouvellement de l’accumulation capitaliste

Le virage à gauche s’est produit durant une nouvelle phase de développement s’appuyant sur l’exportation de ressources premières stimulée par la demande chinoise et à un moment où la politique économique néolibérale faisait ressentir ses effets négatifs sur les masses. La conjoncture économique favorable due à la croissance mondiale a contribué à la formation de ces gouvernements. Ce virage a eu lieu même dans des pays comme le Brésil et l’Argentine, qui vivaient une importante désindustrialisation.

Le projet économique de la gauche était moderniste et clientéliste. Il a maintenu une stratégie économiciste et étatique. Dans le cas du Brésil, le moteur économique était l’expansion de la consommation intérieure. En Équateur, la « nouvelle matrice productive » a appuyé les grandes entreprises multinationales et les petites coopératives locales. Elle était inspirée par le modèle d’État keynésien, qui prône l’investissement dans des projets d’infrastructure et des programmes sociaux pour les plus pauvres de grande envergure. Cette stratégie a conduit à la réduction de la pauvreté, mais aussi au renforcement du secteur privé et à une dépendance extrême aux exportations des réserves pétrolières. Elle a étendu le modèle d’exportation extractiviste et a bénéficié au capital transnational. Pour ce qui est du Nicaragua, la stratégie n’a même pas permis une substantielle redistribution de la richesse ou la promotion des droits sociaux.

En ce qui concerne le contrôle des ressources naturelles, on ne peut pas parler de nationalisation, mais de renégociation des contrats avec des multinationales qui ont triplé leurs bénéfices en dix ans. L’État a lui-même multiplié par huit ses profits et a ainsi pu financer des programmes sociaux et investir dans les politiques publiques. Mais le gouvernement est aussi devenu dépendant de l’extractivisme, se transformant en un État patrimonialiste tributaire d’une économique capitaliste axée sur les exportations. L’idée initiale était de nationaliser le gaz naturel et le pétrole afin de redistribuer la richesse et de diversifier l’économie pour la rendre moins dépendante des ressources premières. Mais la nécessité de disposer de liquidités immédiates pour financer les politiques sociales, réduire la pauvreté et garantir la réélection a été plus forte que l’investissement dans des solutions économiques de rechange à long terme. Au Venezuela, l’État est aujourd’hui plus gros, mais plus faible et inefficace, moins transparent et plus corrompu. Au Brésil, les alliances de gouvernabilité ont conduit à des relations incestueuses entre le secteur privé, les responsables élus et le gouvernement.

On a assisté à la crise d’un projet particulier de développement économique et social – rentier, post- néolibéral pour une part, mais nullement anticapitaliste – qui a pu bénéficier de facteurs favorables conjoncturels, mais n’a pas entrepris les changements structurels nécessaires.

L’idée d’une économie fondée sur la substitution des importations n’est plus réaliste au sein d’une économie mondialisée basée sur les marchandises bon marché où le marché interne s’est réduit. La véritable solution de remplacement à la privatisation n’est pas la nationalisation, mais la socialisation des moyens de production. Souvent, les sociétés d’État se comportent comme des entreprises privées lorsqu’il n’y a pas de participation, de démocratie et de contrôle social réels.

Une des pires erreurs commises par les gouvernements de gauche a été d’affaiblir les organisations sociales en intégrant un important nombre de leurs leaders dans les structures étatiques et en les exposant aux tentations du pouvoir. On peut décrire ce phénomène comme une stratégie clientéliste et prebendalista (2). Des pans de la gauche et des mouvements sociaux ont été avalés par le pouvoir et n’ont pas pu formuler un projet de rechange clair pour la société. Les autres mouvements sociaux n’ont pas critiqué le gouvernement de peur d’alimenter la droite et de donner des munitions aux forces de conservatrices et impérialistes.

Cette situation a été accentuée par les politiques répressives et clientélistes du gouvernement qui, d’un côté, lutte contre les mouvements sociaux dès qu’ils se dissocient de lui et, de l’autre, cherche à étroitement les encadrer par le biais de rapports clientélistes ou d’organisations ad hoc. Au Nicaragua, la plupart des leaders syndicaux et des mouvements sociaux qui ont critiqué le président Ortega ont victime de répression.

En 2010 en Bolivie, la gauche a manqué une occasion de réaliser une transformation sociale conforme au bien vivre et à habiliter et à renforcer de nouveaux leaders et militants créatifs. Elle a plutôt centralisé le pouvoir entre les mains de quelques chefs, a transformé le parlement en un accessoire du pouvoir exécutif et a continué à verser dans le clientélisme touchant les organisations sociales. Au lieu de promouvoir la pensée critique, elle a censuré et persécuté celles et ceux qui critiquaient les officiels.

Par exemple, les luttes féministes au sein de la gauche au sujet de l’avortement et des droits liés à la procréation ont bousculé la gauche institutionnelle, car celle-ci s’était alliée à l’Église et à d’autres élites conservatrices pour rester au pouvoir.
Dans certains pays, le culte de la personnalité a favorisé l’affaiblissement des mouvements sociaux combattants. Cela a conduit à des débats difficiles au sein de la gauche et entre la gauche et la droite à propos du populisme.

Remplacement des acteurs et renouvellement de la lutte des classes

Tout processus de transformation sociale remplace certains joueurs, en propulse d’autres et produit de nouveaux acteurs sociaux. Après qu’il a affronté et déplacé les classes traditionnelles, des nouveaux riches et des bureaucrates émergent. On peut notamment relever la croissance de l’individualisme possessif et des valeurs religieuses conservatrices dans la classe moyenne et dans la classe ouvrière. Ces dernières veulent profiter de leur nouveau statut et pour cela, elles doivent s’allier aux riches traditionnels. La principale menace à la transformation sociale se trouve chez les nouveaux leaders et groupes gouvernementaux. Au Brésil, le Parti des travailleurs représente l’aristocratie de la classe ouvrière qui s’est servie des fonds étatiques pour sa propre ascension et a légitimé ses actions par le processus électoral. En Bolivie, les échelons supérieurs étaient conscients de cette menace, mais n’ont mis sur pied aucun mécanisme de contrôle efficace à l’intérieur de l’État.
Dans ce pays, nous avons aussi vu une nouvelle lutte entre les secteurs sociaux dominants traditionnels, qui avaient été supplantés ou qui avaient peur de perdre leurs privilèges (propriétaires, agro-industriels et gens d’affaires), et les acteurs sociaux émergents comme les Indigènes, les paysans, les travailleurs et divers groupes de la classe moyenne inférieure.
Au Brésil, la droite politique et conservatrice a prouvé sa capacité à mobiliser dans les rues des masses autrefois passives, une capacité que la gauche de base a perdue. La mobilisation est spontanée, mais aussi alimentée par des valeurs racistes, misogynes et homophobes véhiculées par les chefs religieux et politiques. Aujourd’hui, une vague de représentants politiques réactionnaires élus traduit l’évolution de la société que représente une rupture avec le paradigme de solidarité et de justice sociale. L’association entre régulation politique et accumulation économique a non seulement échoué à pacifier la lutte des classes, elle l’a radicalisé.

Les leçons et les espoirs pour le futur

Ces dernières années, nous avons été témoins d’un passage à de nouvelles formes d’hégémonie, par exemple la nouvelle division internationale du travail qui comprend le renouvellement des mécanismes de dépossession par la révolution de l’information; la transformation organisationnelle du capitalisme dans laquelle les élites du monde des affaires acquièrent un nouveau rôle d’agents sociaux contestant une vision dépolitisée et pragmatique de la gestion de l’État; la perte des cartes cognitives classiques; et la crise des acteurs sociaux traditionnels, tels que les syndicats et les partis politiques.
Pour renouveler le processus de transformation, il faut créer une nouvelle organisation sociale et renforcer les anciennes. Les principaux acteurs du passé n’auront peut-être pas la même importance demain. Le simple fait de changer quelques leaders ne garantit pas la modernisation du processus. Il faut aussi un dialogue intergénérationnel pour recouvrer la mémoire de la résistance sociale et la riche histoire des luttes sociales, ses réalisations et ses limites. C’est un processus complexe et qui requiert la reconstitution du tissu social sur lequel il s’appuie.

Pour revitaliser et renouveler la transformation, nous devons définir le genre de pays que nous sommes en train de construire et faire preuve de sincérité et d’autocritique. La seule façon de réinventer le processus est de renforcer les structures démocratiques. La lutte contre le conservatisme idéologique est inséparable de la lutte pour la démocratie et les droits.
La transformation sociale nécessite des discussions critiques et des réponses aux problèmes du développement capitaliste récent; l’évaluation et l’action à l’intérieur et à l’extérieur de l’État pour affronter les problèmes et les menaces posés par la logique du pouvoir (autoritarisme, clientélisme, corruption, etc.). Au Nicaragua, le seul espoir réside dans une jeunesse au sens civique et mobilisée de manière durable, capable d’exprimer diverses formes de contestation et de résistance. Ce qu’on voit actuellement, ce sont des étincelles de résistance sans forme de coordination ou d’expression politique. Il s’agit d’un phénomène qui a émergé au Chili dans les années 2000 avec le combat pour l’éducation qui a changé le paysage politique du pays.

(1) Synthèse de l’atelier « Les défis de la gauche en Amérique latine » réalisé dans l’espace « émancipation » organisé par les NCS lors du Forum social mondial.
(2) La prebendista est un terme espagnol qualifiant un système de promotions politiques discutables issu de la domination des patrons politiques qui recourent au favoritisme dans l’embauche dans des organisations et à l’adhésion obligatoire sans respect des choix personnels.
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CAP-NCS <![CDATA[Pensant ensemble l’avenir du Forum social mondial]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=16144 2016-09-20T14:20:14Z 2016-09-20T14:20:14Z maher-haninkacemLa tenue au cours de cette deuxième semaine d’une nouvelle session du FSM ici à Montréal est venu en temps opportun, en effet, beaucoup d’événements se sont succédé et beaucoup de changements marquants, politiques, géostratégiques et des multiples dynamiques depuis la clôture de la session de Tunis nous invitent à s’engager davantage à la fin de notre rencontre canadienne dans un débat franc, pluriel et constructif sur la place, le rôle et le futur de notre mouvement altermondialiste, et de l’espace qui nous réunis depuis 2001 ( le FSM )

La crise de la gauche en Amérique latine, la montée des droites et des populismes en Europe, la présence de plus en plus frappante du monde des affaires et de l’argent sur la scène politique internationale ainsi que la double impasse dans laquelle se trouve les printemps arabes semblent retarder le déclin de l’hégémonie néolibérale et nous interpellent à redéfinir notre démarche pour renforcer la capacité du forum à articuler les mouvements émergents pour le changement social et le renouveau de la gauche .
En effet, cinq ans après le réveil de l’histoire pour reprendre l’expression d’Alain Badiou, grâce aux émeutes historiques en Tunisie puis en Égypte, la région du Maghreb Machrek ne semble pas garder la même dynamique.

Les soulèvements populaires dans la région qui portaient des revendications avant tout sociales et également politiques n’ont pas trouvé jusqu’à lors des réponses politiques claires; les populations révoltées sont toujours dans l’attente d’un changement tangible en terme de libertés, de travail, de protection sociale et de préservation de la dignité humaine.

Les mouvements sociaux qui ont poussé les révoltes n’arrivent pas à imposer le changement tant revendiqué et attendu par les peuples de la région et semblent même en perte de visibilité et également de vitesse et de force de frappe.

Dès lors, le désarroi est partagé, le désenchantement gagne les esprits, le vieux monde est en crise. Le libéralisme économique et l’orthodoxie du consensus de Washington ont donc atteint leurs limites. Tout le modèle n’est plus capable de construire un espace politique juste et réellement pluriel. Il s’agit d’une crise aiguë qui touche tous les aspects de la vie humaine et d’un malaise profond partagé par les peuples d’un sentiment d’incertitude : « partout les balises vers le futur ont disparu » (E. Morin).

En revanche et face à cette crise, notre mouvement et notre combat pour un monde meilleur continue : Podémos en Espagne, Razem en Pologne, Syriza en Grèce puis le mouvement DiEM25 (fondé par le philosophe croate Srecko Horvat avec Yanis Varoufakis), la nuit debout dernièrement en France, la campagne de B. Sanders, accompagnée par les voix levées des Occupy et de Black Live Matter aux états unis, l’étendu de la campagne BDS, en plus de la mobilisation grandissante autour de la justice climatique partout dans le monde, la remobilisation des mouvements sociaux en Tunisie et au Maroc en Égypte dans un contexte politique difficile et la question des droits des immigrés… nous amènent à croire au sillon de l’espoir qu’on a creusé ensemble depuis 15 ans.

Comment peut-on alors tirer profit de nos expériences après tant d’années et continuer à travailler en réseaux solidaires ? Comment dépasser et surmonter nos faiblesses et les incapacités de nos sociétés au sein desquelles nous agissons et trouver le chemin de changement en posant leurs revendications en termes politiques clairs et en trouvant les voies de mobilisation pour l’émergence d’un nouveau monde meilleur.
Dans ce contexte général, les mouvements altermondialistes magrébins, portés il y a cinq ans par des révoltes contre l’exclusion, la pauvreté et les disparités territoriales, réclament une véritable liberté, et une réelle démocratie sociale se trouvent face à des nouveaux défis et enjeux sur leurs rôles et leurs lignes de mobilisations dans un champ d’action nouveau à la fois par ses opportunités que ses difficultés.
Notre apport dans la réflexion globale pour une alternative au néolibéralisme, pour un nouveau contrat social garantissant le travail décent, le respect des droits économiques et sociaux, la diversité culturelle et linguistique, ne peut être qu’à travers notre ancrage social sur les terrains de nos actions.
L’union des mouvements de résistance, et plus de solidarité sont les seuls moyens qui nous donneront la complémentarité pour élaborer nos alternatives, la force pour mobiliser les masses, faire converger nos luttes et gagner des batailles sur nos terrains d’action.

C’est dans ce sens que les mouvements sociaux et civils magrébins participants au FSM de Montréal seront menés à poser d’une manière claire les axes suivants pour en débattre entre eux et avec les autres mouvements venus du monde entier dans le but de revitaliser le mouvement d’ensemble et surmonter son essoufflement.

Les printemps arabes : comment sortir de l’impasse ?

Passer les premiers moments d’euphorie et d’enthousiasme, les acteurs sociaux pour un autre Maghreb démocratique libre et juste, à travers les trajectoires qui mènent au véritable changement, se trouvent confrontés à une double impasse.

Cinq ans après on ne peut pas nier, la déception voir même la frustration de toute une jeunesse qui s’est révoltée pour changer sa vie, on est en fait dans une double impasse.

Le titre de Sophie Bessis est dans ce sens révélateur, il nous invite à interroger le moment présent et penser la situation dans laquelle est bloquée la transition démocratique et tout le processus révolutionnaire jadis attendu comme un processus de jaillissement des possibilités de libération et de progrès.

Cette double impasse qui met les valeurs universelles de liberté, de justice sociale et de dignité humaine à l’épreuve des deux fondamentalismes religieux et marchand, dénotent bien les difficultés que nous affrontons pour changer l’ordre dominant dans notre région.

Un processus révolutionnaire qui revendiquait plus de liberté, de justice sociale et de dignité s’est vu troublé par des problématiques identitaires et de remise en question des libertés fondamentales, des droits des femmes et du droit à la citoyenneté. Les questions de justice sociale, de dignité, du rôle de l’état ne sont plus à l’ordre du jour, car la terreur a mis les questions de sécurité comme une priorité. La lutte contre le fondamentalisme a relégué les mouvements sociaux au second plan et les a caché.

Or il convient de remarquer que l’engagement dans ces mouvements religieux radicaux est fortement lié aux problèmes d’une jeunesse exclue, profondément oubliée, humiliée qui est restée en marge du développement; devenant ainsi une proie facile des idéologies rétrogrades et des réseaux terroristes armés et violents.

Une jeunesse dont l’avenir est hypothéqué par l’absence d’opportunité de travail, pas de politique sociale lui étant destinée que ce soit sur le plan de la création d’emploi, de l’accès à la culture, du sport et/ou du développement personnel. Une précarité qui touche narcissiquement la jeunesse maghrébine au point de ne pouvoir retrouver un objectif et une renarcissisation (certes trompeuse) que par le combat et la lutte contre les autorités ou les nations qu’il juge comme responsables de son mal être.

Ainsi, ces révolutions n’ont pu aborder les questions de justice sociale, de dignité et des droits des citoyens pour des causes sécuritaires qui sont elles-mêmes devenues responsables aujourd’hui de l’accentuation des problèmes économiques et du recul en matière de justice sociale.

D’un autre coté, le pouvoir de l’argent, la domination de la logique du profit et de spéculation bloque l’essor d’une nouvelle économie au service des sociétés et de l’intérêt commun. Le fondamentalisme orthodoxe du néolibéralisme continue à ignorer les revendications légitimes des peuples et des strates le plus démunies gardant ainsi des écarts inacceptables entre riches et pauvres, entre régions favorisées et défavorisées.
Néanmoins, nos peuples ne doivent pas céder à la peur, au terrorisme et au fatalisme en reléguant les questions économiques et sociales. Notre lutte dans ce sens est double : elle est contre le terrorisme et le fondamentalisme religieux, mais également contre l’orthodoxie néolibérale et la classe politique corrompue dominante.

Ainsi, on ne peut, à partir de nos référents humanistes et altermondialistes réduire la lutte contre le terrorisme à des simples mesures sécuritaires. Cette notion de lutte contre le terrorisme et le danger de radicalisation de jeunes doit être envisagée par plus de politiques sociales, des véritables réponses concrètes à la précarité, par une véritable politique culturelle et éducationnelle en prônant la paix, la tolérance, l’amour de l’autre et le dialogue des cultures, mais pas par la confrontation et la stigmatisation.

Nous demeurons convaincus qu’un monde plus juste ne peut point être bâti par les détenteurs des sectes néolibérales, défenseurs d’un capitalisme agressif, inhumain et destructeur de la nature et de la biodiversité. Le salut de l’humanité n’est pas dans la productivité profitant à 1 % des plus riches, mais dans la redistribution, la préservation de l’environnement, le développement social et la réduction des inégalités.
En effet, relancer les mobilisations au sein des sociétés magrébines ne se résume pas à nos yeux à défendre une démocratie réductive se limitant à un vote et à des échéances électorales. Ces mobilisations prendront tout leur sens et auront plus d’impact en impulsant une vitalité dans les institutions et les forces de contre pouvoir en prônant une citoyenneté sociale, participative et en acte, inclusive des jeunes, des femmes et des nouveaux acteurs sociaux et politiques.

Une démocratie respectueuse des minorités, des droits de l’homme et de l’égalité des chances, des droits des femmes ne peut point être le but des deux fondamentalismes religieux et de marché. C’est en mobilisant les citoyens eux-mêmes contre ces deux ennemis de la démocratie que l’on avancera vers une alternative sociale et solidaire et que l’on débloquera la marche vers une transition démocratique réelle.

La lutte contre l’Islamophobie, le racisme et le refus de l’Autre

Exposés à une propagande néoconservatrice rampante, des pans entiers de la réflexion politique dans les sociétés occidentales semblent contaminés par l’idée dangereuse et fortement défendue par Samuel Huntington du « choc des civilisations ».

Une telle approche, développait depuis la fin du 20e siècle notamment après le 11 septembre, la culture de la peur de l’Autre, en l’occurrence de la « culture musulmane » désignée comme la barbarie de l’époque moderne, violente par essence elle est une véritable menace pour les valeurs universelles de l’occident à savoir le rationalisme, la liberté, la démocratie et le progrès.

Réfuter aujourd’hui cette stigmatisation accentuée, nous amène à revenir au contexte de vulnérabilité économique et à la profonde crise sociale aggravée par cette période de transition démocratique post révolution.

Cette nouvelle situation a eu pour conséquence une augmentation des flux migratoires. Le retour au pays des exilés pour des raisons politiques s’est vu accompagné de pressions migratoires de plus en plus fortes pour diverses raisons vers l’Europe. La politique européenne de repli a conduit des ONG, des mouvements syndicaux, des défenseurs de droits de l’homme, des politiques, des intellectuels et des artistes à poser de nouveau la question des droits des migrants selon le droit international et selon l’éthique de la solidarité entre les peuples.

Plus précisément, le bassin méditerranéen a également été frappé ces dernières années par une montée de l’extrémisme au sud comme au nord. Cet extrémisme s’exprime à la fois par la montée de l’extrême droite, du racisme et de la xénophobie en Europe et du développement des mouvements islamistes rétrogrades et violents appelant à un repli identitaire dangereux au sud et au sein des communautés des immigrés et travaillant pour radicaliser de jeunes immigrants fragilisés.

Dès lors, ces deux mouvements d’extrême droite s’autoalimentent. En effet, le rejet de l’altérité et le racisme à l’égard des immigrés se développent dans un environnement entaché par les attentats et la menace terroriste. Ainsi, la radicalisation des jeunes musulmans se nourrit du sentiment d’humiliation et de mépris (El Hogra).

Le racisme de son côté se nourrit de la peur de l’étranger proche, car il représente une menace pour l’identité vantée par un occident dominant et les valeurs des sociétés européennes. Ainsi, dans un contexte de mondialisation mal gouvernée et mal maîtrisée, la peur est exacerbée par les difficultés sociales et les incertitudes par rapport au futur. Le racisme sévit aujourd’hui donc dans les deux camps.

Quelle réponse donner aujourd’hui aux jeunes qui pensent que l’État islamique a raison quand il leur dit qu’ils vivent dans une société islamophobe et un monde qui combat l’Islam et qu’il est de leur devoir aujourd’hui de se soulever contre cette société et ce monde mécréant qui les rejette et qui rejette leurs croyances. Daech, l’État islamique et/ou tous les autres mouvements radicaux ont tous compris que le néolibéralisme a créé une déstabilisation importante et font tout pour instrumentaliser le discours et les symboles religieux dans une guerre de religion et de culture abjecte, et pousser des jeunes aveuglés à commettre des attentats et des attaques terroristes atroces et fortement condamnables.

Une telle crise identitaire sur fond de crise économique et sociale dans les ghettos, d’apartheid social et les régions oubliées rend une partie de cette jeunesse très facilement mobilisable pour devenir les alliés des mouvements terroristes. Les attentats et les images de violence largement diffusées dans les différents pays engendrent une diabolisation de toute une communauté. Cette diabolisation nous amène à poser le problème aussi bien au niveau des réactions ou agissements politiques lorsque l’on met en débat des sujets tels que la déchéance de nationalité, la fermeture de frontières et l’ethnisation de la violence. De tels débats ne font qu’attiser la haine et souffler sur la braise et aggravent la polarisation identitaire.

Il est inconcevable pour les véritables forces de liberté de se laisser intimider par les destructeurs de la démocratie du fait de leur haine de l’Autre et il est de leur devoir de proposer des alternatives de lutte sociale, culturelle et aussi politique, contre la radicalisation et la terreur en imposant un débat de fond et pluriel sur l’espace public.

Le but des forces conservatrices et des droites néolibérales est de hisser des murs de séparation entre les peuples et de rendre son union face au capitalisme sauvage difficile voir impossible. Les médias jouent également un rôle fondamental dans cette stigmatisation des populations opprimées l’une contre l’autre et dans cette construction des murs de séparation symbolique, culturelle et psychologique.

Aujourd’hui, les attentats laissent place à une communication qui joue sur l’émotionnel et n’interpelle plus les citoyens sur des analyses plus profondes, sur un horizon plus long. Les médias travaillant sur la sphère émotionnelle induisent dans la population le besoin de réponses immédiates, de solutions qui sont elles-mêmes dans la radicalité. La peur induite par les attentats est présentée à travers la qualité et la quantité d’images de manière à augmenter le sentiment d’insécurité de façon exponentielle et de la conduire à exiger et à accepter des mesures sécuritaires même répressives.

Il est clair que ces médias aujourd’hui jouent entièrement le jeu que Daech et/ou les mouvements terroristes souhaitent qu’ils jouent. Ils manipulent la population dans le même sens que les mouvements fanatiques, l’empire médiatico-culturel veut bien nous interdire de penser autrement.

Notre combat est de surpasser cette idéologie dominante de la résignation et de déconstruire ces postulats afin de montrer que seule une paix basée sur le droit et l’hospitalité n’est possible.

A présent, le retour à une idée qui a surgi lors du 2e forum social mondial est d’actualité à savoir la mise en place d’un mouvement international défendant la paix, le dialogue des cultures et qui pourra prendre la forme d’un parlement mondial issu des sociétés civiles à travers le monde.

Un tel parlement aura pour prérogatives de défendre la conciliation des différentes cultures et d’insister à la réhabilitation des instances internationales pour éviter tout usage unilatéral et l’instrumentalisation de la guerre contre le terrorisme au profit des puissances dominantes.

Pour un véritable changement et un nouveau modèle de développement

Il va sans dire que relancer la mobilisation sociale pour un véritable changement inclusif des plus démunis, des dominés, des populations des régions oubliées et marginalisées, des citoyens d’en bas, est devenu un impératif politique plus pesant après l’avènement des changements amorcés par les révoltes de la région du Maghreb (14 janvier en Tunisie, 20 février au Maroc).

La volonté populaire de changer les conditions de vie se trouve aujourd’hui confronter à l’acharnement des forces puissantes locales et étrangères pour reconduire le même modèle de développement adopté depuis la fin des années 80 malgré son échec cuisant.

Le chômage des jeunes, l’injustice territoriale et les disparités entre les régions favorisées et marginalisées, la pauvreté élevée, la détérioration des services publics ne font que confirmer les injustices sociales, territoriales et de genre dans nos sociétés dont l’Etat est le premier responsable par ses politiques publiques.
Par ailleurs, l’endettement des pays qui ont fait leur « révolution démocratique » ne cesse d’augmenter. Nous avons l’impression paradoxalement que ces révolutions pour plus de démocratie ont hypothéqué financièrement les revenus futurs. Elles ont un coût financier dont les charges d’intérêt vont revenir à l’occident et aux organismes créditeurs qui plombera pour longtemps les économies des pays en transition et les contraindra à plus d’austérité et de réduction des dépenses publiques qui ne peuvent avoir que des coûts sociaux douloureux sur les classes populaires et moyennes.

L’idéologie néolibérale dominante prônant un individu « rationnel » universel, guidé par sa raison technique et son intérêt économique, régulé par le marché et le droit mondialisés semble avoir engendré plus de précarité et de souffrance. Nous assistons à une crise des pratiques néolibérales, les valeurs d’un capitalisme heureux ne sont plus défendables. Pour le psychanalyste Roland Gori : les gens ne sont plus «croyants» de cette «religion de marché», et on leur demande de demeurer «pratiquants» d’accepter de souffrir l’austérité pour mériter le paradis promis par la technocratie.

Ces mouvements conservateurs sont nés de la défaillance de ce système et au lieu aujourd’hui de penser à changer le système, à chercher comment extraire les personnes de la précarité et de l’injustice pour rétablir la paix sociale, le politique et les débats sur le religieux et les identités prennent, sous l’effet d’une main invisible, le dessus dans nos sociétés et dans toute la région du Bassin méditerrané.

En harmonie avec la téléologie néolibérale appelant à un État minimum, l’offre islamiste de justice sociale (M. Tozy, 2015) se base sur le rôle des associations de charité et d’assistance ouvrant la voie au clientélisme partisan et au cadrage de la société pour des fins idéologiques. Pour l’islam politique, il ne s’agit pas de défendre un système de droits pour tous fondé sur le principe universel d’équité, mais d’une logique d’acceptation religieuse de l’injustice sociale à laquelle pallierait un dispositif basé sur la charité.
Pour nous, altermondialistes, il s’agit de penser, aujourd’hui, la démocratie sociale à travers de véritables programmes de développement régionaux et sectoriels dans un cadre plus global de développement social, humain et durable et par l’adoption d’un nouveau modèle de développement qui redonne à l’État son rôle régulateur, développementiste, redistributeur des richesses et garant des égalités des chances.

En plus de ce combat pour des politiques publiques volontaristes, il est de notre devoir plus concrètement de nous mobiliser, d’engager les citoyens et de nous inspirer des expériences des réussites pour la mise en place d’alternatives d’économie sociale et solidaire qui peuvent constituer des micros transformations prônées et portées par des acteurs réels.

En effet, développer le commerce équitable, des programmes de financement des micros projets, les associations d’échanges non monétaires, les nouvelles coopératives de consommation en circuit court et les services de proximité peuvent être pour les défenseurs des alternatives au libéralisme des projets réalisables et mobilisables.

La question du financement solidaire est alors posée, une refondation du système financier doit être la clé de voute des débats en y intégrant plus d’éthique, de coopération, d’équité et de justice sociale.

Quels débouchés politiques à nos mouvements ?

La transition que nous vivons dans la région vers un horizon politique nouveau est en train de toucher les institutions de l’État, les règles de l’exercice du pouvoir, les structures de la société, les comportements sociaux et les rapports entre gouvernants et gouvernés. Il s’agit d’un changement à la fois institutionnel et social touchant toute la morphologie de la société et son éthos.

Sans crier à la rupture totale avec l’ancien ordre autoritaire dominant et l’ancien mode de gouvernance, nous sommes réellement en période de gestation où les individus et les acteurs collectifs cherchent à s’adapter à la nouvelle situation mouvante et affronter les nouveaux défis.

Dans ce nouveau contexte des groupes sociaux jadis exclus, sans voix et dominés se mobilisent pour exprimer une citoyenneté active défendant ainsi le droit à l’eau potable, la santé, à l’emploi, aux services publics et réclamant une nouvelle gouvernance politique qui met fin à l’autoritarisme, le népotisme et à la corruption.

La tenue de deux forums sociaux dans la région a certes dynamisé davantage le champ politique et boosté les mouvements sociaux altermondialistes, les préparatifs pour la COP 22 à Marrakech offre aussi une autre occasion à la société civile pour se mobiliser davantage, conscientiser les citoyens, pour la justice climatique et les droits environnementaux et articuler leurs luttes.

Néanmoins, cette gestation reste fragile et menacée, le diktat des institutions de Bretton Woods qui veulent nous imposer une nouvelle dictature émanant exclusivement d’experts: banquiers, financiers, économistes et technocrates dépolitisés au service d’une idéologie libérale. Ces derniers sont propulsés et imposés au-devant de la scène pour entraver l’élan démocratique réel, et la genèse d’une culture démocratique étendue.
Par ailleurs, le retour des anciennes pratiques de coercition, de contrôle et de domination constitue aussi un véritable défi à l’élargissement de l’horizon démocratique et l’inclusion réelle des citoyens et citoyennes dans le champ du politique.

Il serait contre-productif pour nous militants altermondialistes et défenseurs de la démocratie, des libertés et de la justice sociale de ne pas penser les moyens nécessaires pour faire de ce moment révolutionnaire un tournant historique qui a débuté sous forme de mouvements sociaux un moment fécond dans un processus de transition réel vers une démocratie sociale et solidaire et un véritable état de droit.

Ainsi, la constitution d’une identité politique devient une interpellation démocratique, notre révolution ne peut s’accomplir sans fournir aux différents groupes sociaux mobilisés contre la domination, l’aliénation et l’exclusion, des possibilités de convergence un socle de valeurs commun et une nouvelle grammaire politique émancipatrice.

Passer de l’isolement, de l’immédiateté, de la spontanéité et de l’entre soi, à la solidarité et à la convergence des luttes, nous poussera vers une politique du peuple, une politique qui ouvre aux subalternes les possibilités de la participation politique, où pour emprunter les mots de Gramsci, permettre aux exclus subalternes de passer de l’être un sujet subalterne en soi à un sujet subalterne pour soi. Elle donnera au mouvement des mouvements un sens proprement politique et contribuera à changer le rapport de force en faveur des dominés face aux dominants.

La diversité des luttes et sa pluralisation est certes un signe de démocratie et de vivacité et de citoyenneté engagée or la mondialisation marchande et capitaliste tend à travers différents moyens à renforcer son hégémonie et à tuer cette diversité. Plus d’engagement politique de nos mouvements, à côté des forces politiques de gauches et des autres mouvements de masse, dans nos différents contextes respectifs non seulement comme forces de contestations, mais également de changement par la prise du pouvoir politique au niveau local, régional et national est nécessaire.

Ainsi, on s’engagera plus clairement, pour la mise en pratique d’ un nouveau mode de gouvernabilité qui propose le renouveau de la démocratie avec des fondements basés sur le principe d’égalité entre les acteurs et la logique de la participation ouverte et continue, une participation qui se veut inclusive de l’individu pas en tant que monade isolé mais aussi comme membre d’une communauté éthique, culturelle, territoriale, d’un groupe social et d’une classe reconnue en tant que telle.

Pendant longtemps l’accent a été mis sur la contestation citoyenne, il est peut-être temps de penser à des voies nouvelles pour pouvoir mieux gouverner nos régions, nos pays, et le monde.
En guise de conclusion la tenu du Forum ici au ‘’ nord ‘’ et en dépit de toutes les lacunes a été une réussite, et un pari gagné.

Garder l’élan porteur que nous offre notre rassemblement se traduira par notre volonté d’amorcer une revitalisation de nos méthodes, de nos rapports au monde d’aujourd’hui pour avoir plus de capacités à catalyser, redynamiser, et redonner confiance aux mouvements comme forces capables de changer le monde en partant du local vers le global.

Montréal Aout 2016
Contribution de Maher Hanin – F.T.D.E.S, Kacem Afaya UGTT (Tunisie)

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Université populaire Des NCS <![CDATA[Bulletin du réseau Intercoll]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=16139 2016-09-19T12:10:46Z 2016-09-19T12:06:53Z Inter Coll by Noveaux Cahiers du Socialisme on Scribd

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CAP-NCS <![CDATA[Quelques notes sur le Forum de Montréal et sur l’avenir du FSM]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=16131 2016-09-18T14:58:32Z 2016-09-18T22:00:10Z L’appréciation du Forum social mondial de Montréal en août 2016 est contradictoire. La participation des mouvements du Sud a été freinée par les scandaleux refus de visas et la faiblesse du fonds de solidarité. Ces problèmes étaient attendus, mais leurs conséquences ont été sous-estimées. Le développement, dans le Nord, du processus des Forums sociaux mondiaux est nécessaire ; il ne peut se faire au détriment de la participation pleine et entière, première même, des mouvements des pays du Sud. La participation des mouvements de différents pays à Montréal, ville internationale, a permis une certaine diversité des participants, sans pour autant corriger les absences qui ont pesé très lourd. Les débats ont été, dans l’ensemble, de très bonne tenue. La principale raison est le retour des Forums thématiques et des mobilisations internationales. Les réseaux de mouvements se sont renforcés dans beaucoup de domaines qui ont été visibles à Montréal. On a pu le voir dans les tables de convergence et dans les grandes conférences qui ont été très suivies. Des rencontres régionales de mouvements ont été très importantes. Celle sur l’Amérique latine (organisée par l’Espace émancipation des NCS) a permis de prendre la mesure d’une évolution dramatique. De même que les rencontres sur le Moyen-Orient avec la présence des mouvements palestiniens et de BDS, les conférences sur la Syrie, l’Irak, l’Égypte. On a pu mesurer le dynamisme du processus avec les forums associés tels le Forum mondial des migrations, le Forum des médias libres, le Forum sur la théologie de la libération, le Forum des parlementaires et des élus locaux.

L’avenir du FSM

L’avenir du FSM a fait l’objet de débats très vifs. Plusieurs sessions y ont été consacrées et la table de convergence sur l’avenir du FSM organisée par Pierre Beaudet a été très suivie. De manière générale, il y a un accord pour élargir le processus avec des forums locaux, nationaux, régionaux, thématiques. Mais, le débat sur l’avenir des forums est plus profond. La prochaine étape du mouvement altermondialiste nécessite une réinvention complète des forums sociaux mondiaux et du processus des forums. Cet accord, actif pour certains, passif pour beaucoup, part de de l’appréciation suivante : l’espace des forums est très insatisfaisant, mais pour l’instant, il n’y en a pas d’autre qui permette une rencontre internationale large des mouvements sociaux qui contestent la domination mondiale néolibérale. L’avenir des forums sociaux mondiaux est dans leur capacité à construire l’espace des débats et des élaborations, des mobilisations et des actions citoyennes, des pratiques alternatives. L’ensemble constitue l’espace d’un projet alternatif d’émancipation.

Le Conseil International (CI)

Lors des rencontres du Conseil International (CI) du 13 au 15 août, les débats ont été très tendus, notamment sur la reconnaissance de BDS, sur les visas et sur la proposition d’une déclaration contre le coup d’État au Brésil. En réalité, le débat sous-jacent a porté sur l’inadaptation des formes d’organisation par rapport aux défis liés à la nouvelle situation. Cette question des formes d’organisation n’est pas très en cause au niveau du processus et se révèle assez adaptée pour les forums nationaux, régionaux ou thématiques. Elle est plus fortement posée au niveau des Forums sociaux mondiaux qui restent des rendez-vous importants, mais sont de plus difficiles à organiser du fait que les mouvements sociaux sont confrontés à des environnements défavorables. C’est au niveau du Conseil international que la question est la plus difficile. La contradiction est très grande : le processus et les forums sociaux mondiaux ont besoin d’une référence et d’une instance de recours qui ne soit pas une direction. Il faut arriver à un accord sur une nouvelle forme d’organisation du CI et il faut, en même temps, faire face à la situation avec un CI qui ne peut plus compter que sur une partie des mouvements qui l’ont constitué. Nous entrons dans une période transitoire pendant laquelle les forces actives du processus devront entamer un processus de transformation. Il y a toutefois un préalable. Parmi les nombreux débats qui agitent les Forums sociaux, il y a la manière d’adapter la mise en œuvre de l’horizontalité et du consensus qui correspond à deux visions de la situation. Pour certains, il s’agit d’accentuer encore plus un espace horizontal ouvert pour faciliter les rencontres et les convergences. Pour d’autres, il s’agit de renforcer la radicalité des forums en organisant les débats politiques, les prises de décisions et les actions communes. Nous ne pourrons pas avancer si nous ne trouvons pas une forme d’accord ou de cohabitation, au moins provisoire, entre ces deux positions.

Pour préparer la prochaine réunion du CI de janvier 2017[1], cinq groupes de travail ont été constitués dans le but de :

  • Remettre en place le secrétariat du CI.
  • Actualiser le Guide des principes d’organisation des Forums (notamment à partir de la demande de BDS).
  • Lancer le processus pour la constitution d’une Assemblée des mouvements en lutte.
  • Élaborer un texte d’analyse de la situation politique mondiale.
  • Relancer une stratégie de communication du Forum.

Gustave Massiah est membre du CRID (France) et du Conseil international du FSM. Également membre fondateur d’Intercoll.

 

[1] Elle aura lieu à Porto Alegre, en janvier 2017. ]]>
CAP-NCS <![CDATA[Déclaration finale]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=16128 2016-09-18T13:52:15Z 2016-09-18T13:52:15Z forum_parlementaire_fsm2016Nous, participantes et participants du Forum parlementaire mondial, réuni.es à Montréal, le 9 août 2016, dans le cadre du Forum social mondial, des élu.es de tous les continents représentant des formations politiques adhérant à la Charte de Porto Alegre, des représentantes et représentants des mouvements sociaux et des citoyennes et citoyens engagé.es, adoptons la déclaration suivante. Nous dénonçons l’État canadien qui a interdit de séjour de nombreux participants et participantes du Forum social mondial engagé.es pour la paix, la démocratie, la justice sociale et l’environnement, parmi lesquels plusieurs parlementaires.

Il y a 16 ans, à Porto Alegre, au Brésil, le Forum social mondial faisait con verger, pour la première fois à l’échelle planétaire, les résistances au néolibéralisme et à la globalisation capitaliste. Depuis cette date, les forums sociaux locaux, régionaux et mondiaux débusquent les mensonges du néolibéralisme, rapportent la voix de s luttes sociales et construisent des alternatives. Nous saluons les personnes engagées dans les mouvements sociaux, les organisations politiques progressistes et les collectifs locaux qui luttent sans relâche pour une société mondiale libre, égalitaire et écologiste.

L’an 2000 fut aussi l’année de la première Marche mondiale des femmes, réalisée à l’initiative du mouvement des femmes du Québec. Nous tenons à souligner les objectifs, toujours actuels, de cette marche : mettre fin à la pauvreté et à la violence dont sont victimes les femmes. Dans notre lutte pour la justice sociale, nous favorisons l’égalité économique et la parité politique, autant dans nos organisations que dans la société. La souveraineté des peuples ne se fera pas sans la souveraineté des femmes sur leur corps et leur vie économique.

Le mensonge de l’austérité et du néolibéralisme

Malgré nos luttes et notre convergence, les gouvernements appliquent les recettes néolibérales en promettant les bienfaits du libre marché pour leur population. Les politiques du néolibéralisme accentuent l’enrichissement des grandes corporations et du 1 % le plus riche, au détriment de la majorité de la population, en particulier les femmes, les jeunes et les populations racisées. Le désengagement social touche principalement les services sociaux et communautaires assurés par le travail féminin, qu’il soit rémunéré ou non.

Suite aux crises financières mondiales successives, les gouvernements ont renfloué avec de l’argent public les marchés financiers, responsable s des déséquilibres économiques, tout en adoptant des mesures d’austérité sociale qui étouffent les populations et augmentent les inégalités. De plus, l’austérité nuit à la conversion écologique de l’économie ainsi qu’à la satisfaction des besoins essentiels de toute la population.

Nous réitérons que la crise de la dette publique est un instrument de domination de la finance globalisée sur les peuples. Pour atteindre les exigences des créanciers internationaux, les États sont obligés de couper drastiquement dans les dépenses sociales, privatiser des sociétés publiques et d’entamer des réformes structurelles qui bénéficient aux classes dominantes et aux entreprises transnationales. Nous, participantes et participants du Forum parlementaire mondial, venons des pays anciennement colonisés et des pays du Nord floués par les institutions financières ; nous demandons l’annulation des dettes souveraines insoutenables. Nous soutenons la lutte politique au niveau institutionnel pour le réajustement de dettes dans les p ays du Sud européen. Pour financer adéquatement les services publics, il est urgent d’enrayer l’évasion fiscale des riches et des grandes sociétés. Pour ce faire, nous sommes en faveur d’institutions intergouvernementales qui puissent régir et sanctionner les pratiques fiscales frauduleuses.

Les défis de la justice sociale, environnementale et climatique La conférence de Paris de 2015 a officialisé ce que le mouvement écologiste dit depuis longtemps : le défi climatique planétaire nécessite de s’engager dès maintenant sur la voie d’un changement radical. Or, ce changement ne pourra s’opérer qu’en dépassant le système capitaliste actuel.

Les bouleversements climatiques causent déjà d’immenses dégâts, dont l’appauvrissement écologique de nombreux territoires et des catastrophes météorologiques à répétition. Ces dégâts affectent au premier chef les peuples autochtones et les pays les plus pauvres. Les pays développés ont une responsabilité historique dans les changements climatiques. Or, les classes dominantes, qui profitent des inégalités actuelles, contrôlent les États et les grands conglomérats économiques et n’ont aucun intérêt à changer le système économique et technologique.

Nous croyons que les partis politiques progressistes s’allient aux mouvements sociaux à travers le monde pour proposer une alternative viable au système actuel et pour engager les peuples dans une transition énergétique juste et des stratégies d’efficacité énergétique abordables pour tous et toutes.

Nous demandons de conclure et de mettre en œuvre des accords juridiquement contraignants sur le climat pour limiter la hausse de la température moyenne mondiale en deçà de 2 °C, avec un objectif de 1,5 °C. Les grands projets énergétiques ou miniers doivent être évalués selon l’objectif de transition énergétique, afin de sortir de l’économie du carbone et de la production d’énergie nucléaire, ainsi que l’obligation de protéger le patrimoine aquifère, agricole et culturel des populations locales et dans le respect de la souveraineté des peuples autochtones.

Nous saluons la lutte contre la construction de l’oléoduc Énergie – Est au Canada, bataille menée par des autochtones, des communautés locales et des mouvements écologistes. Cet oléoduc s’inscrit dans une stratégie pour le développement pétrolier à l’encontre des objectifs de réduction des GES et de la protection de l’environnement. Des projets similaires peuvent être trouvés dans différents endroits de notre planète.
Par conséquent, nous, parlementaires, militantes et militants de la gauche, syndicalistes, et représentantes et représentants de la société civile, avons uni nos forces et travaillé sur des stratégies concrètes pour instaurer la justice sociale et environnementale.

Nous nous engageons à soutenir les initiatives des communautés pour enclencher la transition écologique et améliorer l’accès pour toutes les personnes à une alimentation suffisante, ainsi qu’à renfoncer les économies circulaires et régionales. Nous défendons la souveraineté alimentaire des peuples et faisons la promotion d’un modèle agricole soutenable basé les petites fermes, qui respecte la biodiversité et l’environnement. Nous demandons l’exclusion de l’agriculture du champ d’application de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Traités de libre – échange : vers des alternatives populaires

L’un des principaux piliers du capitalisme néolibéral est l’établissement des traités de libre – échange entre les pays facilitant le commerce des biens et services, à travers l’abolition des tarifs douaniers, des règles sociales et environnementales, ainsi que l’élimination du soutien public à des industries nationales. Pour assurer l e respect de ces traités de libre – échange, les États acceptent l’instauration de tribunaux supranationaux opaques. Ceux – ci ont le pouvoir de trancher les conflits opposant les gouvernements aux investisseurs et multinationales se prétendant lésés dans leurs intérêts commerciaux par des législations nationales. Ces tribunaux supranationaux peuvent exiger des États des sommes gigantesques en dédommagement et les empêcher de légiférer en faveur des droits sociaux et de l’environnement.

Dans les faits, les traités de libre – échange exigent des États le renoncement à leur capacité à légiférer au bénéfice des populations et empêchent, par conséquent, l’exercice plein et entier de la souveraineté populaire. Ils sont un outil d’asservissement des peuples aux intérêts du capitalisme financier et conduisent à l’augmentation des inégalités sociales.

Nous nous opposons à ces accords de libre – échange, et dans l’immédiat à l’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Union européenne, au Partenaria t transpacifique (PTP), au Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP), à l’Accord sur le commerce et les services (TiSA) et aux accords de libre – échange imposés aux pays en développement. Nous exigeons que la ratification de ces accords par les parlements nationaux ne puisse se faire sans un débat incluant la population des pays concernés.

Les accords de libre – échange sont utilisés pour tenter d’inverser la hiérarchie des normes, et d’instaurer une suprématie inacceptable des droits commerciaux sur les droits humains et le bien – être des populations locales. Cela doit cesser : c’est une condition essentielle à l’atteinte de nos objectifs en matière d’équité, de justice, et de protection de l’environnement.

Nous, militantes et militants des forces progressistes et des mouvements sociaux, exigeons la transparence des négociations commerciales. Nous nous opposons à ces accords de libre – échange qui lèsent les peuples et l’environnement, et nous travaillons à multiplier et à consolider les alternatives à ces politiques néolibérales. Nous proposons des traités qui soutiennent la solidarité entre les peuples et l’intégration des systèmes de protection sociale. Sur le plan des normes internationales, en exigeant la prééminence des droits humains , nous demandons que l’on avance dans l’adoption par les Nations Unies d’un traité obligatoire sur les entreprises et les droits humains et pour que soit appliqué pleinement le principe de la diligence raisonnable en ce qui concerne la responsabilité des entreprises transnationales.

Les luttes communes pour la paix mondiale, la défense de la démocratie et les droits humains Les contradictions du système capitaliste et impérialiste mènent continuellement l’humanité au bord de la barbarie.

Les expériences de l’Amérique latine pour mettre fin aux conflits armés sont aussi des avenues à envisager. Le processus de résolution du conflit colombien est dû au recours à une instance de médiation soucieuse de la question humanitaire, comme l’a été le gouvernement de Cuba.

Malgré l’établissement de relations formelles entre Cuba et les États – Unis, nous dénonçons le maintien d’un blocus économique sur Cuba. La normalisation des relations implique la levée complète et rapide du blocus économique imposé par les États – Unis e t la restitution du territoire de Guantanamo au peuple cubain. Nous dénonçons, par ailleurs, les efforts de déstabilisation des gouvernements progressistes démocratiquement élus. Le coup d’État au Brésil illustre la manière honteuse dont les oligarchies manipulent avec mensonges et propagande les institutions démocratiques pour le propre bénéfice.

Devant les attaques impérialistes permanentes contre le gouvernement populaire de la République bolivarienne du Venezuela, doublées d’une campagne médiatique des grands médias internationaux qui dénaturent la réalité vénézuélienne, nous exprimons notre appui et solidarité à la Révolution bolivarienne, tout comme nous soutenons les institutions démocratiques comme expression de la souveraineté populaire. De même, no us manifestons notre rejet de toute forme d’ingérence dans les affaires internes du Venezuela et exigeons le respect du principe de libre autodétermination des peuples, tout comme le respect du droit souverain du peuple vénézuélien de disposer de son propre destin. Nous dénonçons également la campagne de sabotage économique, entreprise par les élites et l’impérialisme, qui frappe durement le peuple du Venezuela.

Nous condamnons, du même souffle, les tentatives des secteurs les plus tenaces de la droite et d e l’oligarchie à El Salvador, ainsi que les décrets antidémocratiques, adoptés par la Chambre constitutionnelle de la Cour suprême de Justice, qui visent à créer un climat d’instabilité politique, sociale et économique. Nous rejetons toute action interne o u externe visant à déstabiliser le gouvernement actuel et déclencher un « coup d’État ».
L’avenir de la paix au Moyen-Orient, en Irak et en Syrie en particulier, passe avant tout par une paix juste négociée impliquant toutes les composantes de la société pour permettre une solution véritablement démocratique aux conflits armés et au problème que posent le groupe Daesh et ses alliés.

Nous saluons la lutte héroïque au Rojava (Kurdistan occidental) et le combat des Kurdes pour leur libération, leur autodétermination et leur identité. Nous reconnaissons que l’expérience d’autonomie démocratique au Rojava peut être utilisée comme modèle pour résoudre de multiples conflits ethno – nationaux, religieux et sectaires au Moyen – Orient et au – delà. Nous dénonçons les politiques répressives du gouvernement turc contre les Kurdes, dont les député.es, maires et mairesses, politiciens et politiciennes, et activistes y sont systématiquement persécutés. L’État turc doit immédiatement mettre fin à ses politiques guerrières, renoue r avec le processus de paix qu’il a suspendu, et s’engager vers un règlement démocratique avec le mouvement kurde.

La résolution des conflits dans cette région passe obligatoirement par un règlement négocié visant la création d’un État palestinien viable, reconnu internationalement aux côtés de l’État d’Israël, tel que décidé par les Nations Unies, avec les frontières de 1968 et ayant Jérusalem – Est comme capitale de l’État palestinien. Nous appelons à la fin de l’occupation militaire israélienne de territoires arabes, le respect des droits fondamentaux des Palestiniennes et Palestiniens, incluant les 1,5 million de Palestiniennes et Palestiniens ayant la citoyenneté israélienne, et le respect du droit de retour. Or, nous constatons qu’Israël refuse toute solution négociée, ce qui mène à une impasse dans ce conflit. La communauté internationale, autant gouvernementale que civile, doit donc faire pression sur Israël afin de l’emmener à négocier de bonne foi. D’autre part, nous sommes inquiets devant la criminalisation, dans certains pays dont le Canada, des campagnes internationales non violentes de soutien à la Palestine, en particulier la campagne « Boycottage, désinvestissement et sanctions » (BDS).

Nous affirmons que la reconnaissance et la garantie des droits humains concernent toutes les personnes, sans égard à leur origine, leur identité et leur orientation sexuelle, de race ou de genre. Nous soutenons la lutte à l’homophobie et la transphobie, tout comme la création d’une Convention internationale sur la diversité sexuelle.

Les vagues de personnes réfugiées et migrantes ont déferlé sur les pays du Nord à la suite des conflits au Moyen – Orient et en Afrique. L’Union européenne, les États – Unis et le Canada ont été jusqu’ici incapables de répondre adéquate ment à la crise humanitaire.

Sur la question de la migration, nous dénonçons la fortification frontalière en Europe, au détriment de notre devoir de protection des populations fuyant la guerre, et nous dénonçons la construction d’un mur à la frontière entre les États – Unis et le Mexique.

Nous dénonçons la dérive sécuritaire qui ostracise des communautés entières en réponse à des actes terroristes commis par quelques individus. La protection des populations doit se faire dans le respect des droits fondamentaux x et des garanties juridiques, sans quoi il fait le jeu des fondamentalistes. Nous offrons notre soutien aux luttes autochtones, particulièrement dans l’État canadien où nous nous réunissons, tout en reconnaissant l’oppression ininterrompue dont souffrent les premiers peuples depuis la conquête européenne.

Nous croyons que la résolution de l’oppression des peuples autochtones se fera par leur autodétermination complète, obtenue par des négociations sous l’égide du principe de nation à nation. Nous, les forces progressistes et internationalistes ayant participé au Forum parlementaire mondial, réitérons encore une fois le droit des peuples à l’autodétermination, incluant l’indépendance s’ils en expriment le souhait démocratiquement. La reconnaissance des peuples à se gouverner est non seulement un droit fondamental, mais une solution aux nombreux conflits armés internationaux.

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CAP-NCS <![CDATA[Le Forum social mondial après Montréal]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=16122 2016-09-18T13:38:21Z 2016-09-17T22:00:47Z FSM 2016 sigleLe Forum social mondial s’est terminé à Montréal le 13 août dernier après quatre jours de délibérations et de rencontres. Le bilan est en train de se faire. Et il faut en discuter amplement, car ce FSM appartient à un grand « nous » qui inclut les mouvements populaires de plusieurs pays, pas seulement au Québec. Il y a certainement des aspects positifs qui ont été atteints à Montréal, en même temps que des côtés plus sombres. Cette situation ouvre un débat complexe qui s’amorce au FSM où doit se décider dans les prochains mois comment continuer cette grande aventure.

Le « M » dans le Forum

La faiblesse du nombre de visas accordés a retenu beaucoup l’attention, et pour cause. Au départ, la décision de déplacer le FSM au « nord » (il avait toujours eu lieu au « sud » depuis 2001) avait été discutée amplement. Pour plusieurs, l’heure était venue de réserver au « nord » une plus grande place sur l’échiquier des mouvements altermondialistes. Et Montréal apparaissait comme un choix naturel, tenant compte de la vitalité des mouvements et des luttes populaires dans cette ville. On savait cependant qu’il y avait plusieurs risques. D’une part, le fait que l’État canadien comme ses partenaires du G7 se comporte comme une « forteresse assiégée », avec un dispositif pensé et géré pour fermer la porte aux gens, représentait un sérieux obstacle dont personne n’était dupe. D’autre part, les frais plus élevés que représentait l’organisation du Forum au nord en étaient un autre. Mais finalement, le Conseil international a décidé d’aller de l’avant, sur la base des promesses faites par le Comité organisateur de Montréal.

Au bout de la ligne cependant, ce pari a été perdu. Des centaines de visas ont été refusés. Il n’y a jamais eu assez d’argent pour aider les partenaires du Sud. Le Forum de Montréal a été mondial, mais avec un petit « M », avec une participation plus que limitée d’Afrique, du Moyen-Orient et de l’Asie. Même du côté européen (à part la France) et des États-Unis, la participation a été restreinte. Cet échec fait mal. On peut bien blâmer les gouvernements pourris qui ont créé cette situation, mais cela une erreur de ne pas considérer l’autre côté de la chose. En réalité, le comité organisateur n’a pas été en mesure de construire une stratégie efficace pour limiter l’effet de l’arbitraire de l’administration gouvernementale dans l’octroi des visas. Outre la déception de centaines de personnes et d’organisations, cet échec met en doute le processus actuel qui dépend en fin de compte des capacités des organisateurs locaux.

Les deux forums

Outre cette question du « M » dans le FSM, le Forum a permis des échanges intéressants entre des groupes, des organisations et des réseaux. C’est ce qu’on a vu dans les « espaces » qui avaient été organisés par des réseaux sur les luttes syndicales, l’éducation, la Palestine, la solidarité internationale, les changements climatiques, les luttes d’émancipation, etc. Ces espaces ont permis des échanges en profondeur sur la base des expériences de plusieurs pays, souvent échelonnés sur plusieurs jours, avec des moments réservés pour penser stratégies et organisation. Dans ces espaces, on ne parlait pas seulement par pour parler, mais pour dégager des pistes, ce qui a été le cas face à plusieurs batailles en cours. D’autre part, il y avait une présélection des thèmes et des personnes ressources de manière à donner à ces ensembles une cohérence et une capacité d’aller au-delà des lieux communs.

Le mérite en revient aux groupes qui se sont agglutinés pour penser à des processus qui ressemblaient davantage à des « universités populaires », comme on l’a vu au Québec et en France ces dernières années. Au sortir de ces exercices, les militants et les militantes, qui composaient la grande majorité des sessions dans ces espaces, en sont sortis satisfaits.

À côté de ces « universités populaires », il y a eu le Forum citoyen qui dans la tradition du FSM devait inclure toutes sortes d’initiatives, ainsi que des évènements culturels se voulant rassembleurs. Au Brésil, en Inde, en Tunisie (pour ne mentionner que ces forums), le Forum est devenu ainsi un grand rassemblement populaire, dépassant les frontières habituelles des mouvements organisés. Aujourd’hui, il faut dire que cela ne s’est pas vraiment produit à Montréal. Sur les quelque 20 000 personnes au Forum (ce qui n’inclut pas les « passants » et « curieux » qui sont venus ici et là), il avait peu de « citoyens » et de citoyennes », notamment peu des jeunes, et peu de monde des régions éloignées de Montréal, encore moins du Canada hors Québec. Bref, le Forum à Montréal n’est pas devenu un grand évènement rassembleur, d’autant plus que l’information sur le Forum, avant et pendant les travaux, a été plutôt déficiente (beaucoup de monde, même à Montréal et au Québec, ne savait tout simplement pas que le Forum avait lieu !).

Notons en passant qu’une telle situation a été vécue ailleurs qu’à Montréal (par exemple, à Caracas, Dakar, Nairobi). L’attractivité d’un Forum dépend de plusieurs facteurs. Il y a notamment des facteurs « contingents ». Si les mouvements populaires, qui sont la base du Forum, sont en « montée » (c’était le cas au Brésil et en Tunisie), l’attention populaire est plus facilement captable. Visiblement au Québec en ce moment, on ne peut pas dire que c’est le cas. Mais il y a aussi des facteurs organiques, relevant de la dynamique organisationnelle des Forums. À Montréal, le comité organisateur a pris le choix de fonctionner principalement avec des individus, sans égard à leurs expériences et leurs compétences. On présentait cette manière de faire comme l’expression d’une culture organisationnelle « libre » et « épanouissante », en affirmant, de manière plus ou moins explicite, que les organisations n’étaient pas en mesure de dépasser leurs propensions à imposer leurs priorités. Résultat, celles-ci se sont organisées sur leurs propres bases, sans être interpellés pour participer à un effort de mobilisation globale, comme on l’avait vu, par exemple, lors du Sommet des peuples des Amériques en 2001. Cette « logique » du comité organisateur allait à l’encontre d’un processus qui aurait misé sur l’énergie des mouvements.

L’avenir du Forum

Avant Montréal, il y a eu des forums qui ont été des grands succès, souvent par ce qu’on pourrait appeler l’« alignement des astres ». Les organisations brésiliennes et tunisiennes ont mis tous leurs efforts sur les Forums parce que dans un sens, cela faisait partir de leur timing. Les citoyens et citoyennes ont été informés à travers un énorme travail de mobilisation et d’information, sur plusieurs mois à l’avance, et dans un contexte où dans l’air, il y avait ce savoureux parfum du changement. Ce n’est plus la même chose aujourd’hui, au Québec, mais aussi dans plusieurs régions du monde, même en Amérique du Sud, où le vent du changement a tellement soufflé durant les dernières années.

Il serait trop facile avec tout cela de conclure que le Forum a fait son temps. D’une part, les mouvements populaires ont acquis des forces au travers des années et sont en mesure de bien résister. Les défaites et les reculs actuels ne sont certainement pas la fin de l’histoire, et on n’a qu’à observer les dures batailles qui se mènent un peu partout, chez nous, et aussi en France, aux États-Unis, au Brésil, etc. De ces luttes immenses ressortent des besoins pressants de convergences, de solidarités et d’un solide travail intellectuel et politique pour décortiquer les enjeux et dégager des pistes. Le Forum qui a été avec des hauts et des bas un lieu propice à cette construction d’un nouvel internationalisme peut donc continuer tout en changeant.

Déjà la discussion est en cours pour penser à des processus plus réfléchis et portés par les mouvements populaires, sur des objectifs stratégiques répondant aux besoins de l’heure. Les prochains forums seront probablement thématiques, avec des leaderships composites ancrés sur des réalités particulières, nationales ou régionales. Ils seront mieux préparés, tant sur le plan du contenu que sur le plan organisationnel, et animés par des regroupements représentatifs, et moins sur des individus bien intentionnés. Ils seront davantage en mesure de dégager des priorités et de stimuler l’action convergente des participants, sans pour autant devenir des lieux prescriptifs, hiérarchiques et contraignants.

Les mouvements populaires québécois qui ont été en mesure d’organiser de riches discussions à Montréal sont déjà sollicités pour penser la prochaine génération des forums.

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CAP-NCS <![CDATA[Bilan officiel]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=16112 2016-09-17T16:30:26Z 2016-09-17T16:27:14Z bilan_officiel_fsmLe Forum Social Mondial (FSM) est très fier de cette 12e édition du FSM, la première à se tenir dans un pays dit du nord. « Le FSM est le fruit du travail d’un comité qui a mené ses activités pendant 3 ans, soit depuis mai 2013 au retour d’un premier FSM en Tunisie » a expliqué la co-coordinatrice Carminda Mac Lorin. L’évènement a enregistré 35 000 participantEs dont 15 000 présentEs à la marche d’ouverture où 125 pays ont été représentés. Rappelons qu’au premier Forum social mondial à Porto Allegre au Brésil en 2001, 20 000 personnes avaient pris part à l’évènement, alors pour un premier forum social mondial au nord, les organisateurs sont plus que satisfaits.
Le Forum social mondial n’aurait pas été possible sans les 1000 bénévoles qui ont donné de leur temps pour faire en sorte que tout se déroule le mieux possible. On peut compter plus de 15 000 heures de bénévolat de leur part tout au long de cette semaine.


Au total 1200 activités autogérées ont eu lieu, en plus d’environ 200 activités culturelles et de six forums parallèles ; le Forum mondial des médias libres, le Forum parlementaire mondial, le Forum des Premières Nations, le Forum mondial théologie et libération, le Forum social mondial thématique pour un monde libéré de la fission nucléaire civile et militaire et Hoodstock.

Le Forum social mondial tient aussi à rappeler l’importance de l’implication des 26 comités autogérés du FSM, par exemple, le comité démocratie, protection sociale et droits humains, ou encore le comité sur l’éducation. Ces différents comités ont réfléchi à des thèmes en particulier pour organiser des activités en lien avec celui-ci et mobiliser sur cette thématique.

Il y a aussi eu 22 assemblées de convergence qui ont mené à plus d’une centaine d’initiatives, par exemple la tenue d’états généraux sur l’éducation ou encore, la participation à la journée de défense des services publics. D’ici la prochaine semaine, le FSM diffusera sur son site web un calendrier des différentes actions de transformation sociale qui ont été proposées lors de l’Agora des initiatives qui pourra être utilisé comme guide pour les citoyens indignés du monde entier et leur donner des idées concrètes sur comment faire pour changer le système.

Malgré tout, le Forum social mondial regrette que 60% (ceci est un chiffre provisoire puisque nous attendons toujours des informations à ce sujet) des demandes de visas aient été refusé par le gouvernement canadien. Le Collectif du FSM s’engage à faire le portrait de toutes ces personnes qui ont été refusées pour montrer au gouvernement, mais aussi à toute la société civile ce que ces gens auraient pu apporter à cette édition du FSM. « Nous voulons aussi nous servir du cas de Montréal pour nous poser des questions sur l’accessibilité des pays du nord » a expliqué le co-coordonnateur Raphaël Canet.
Aujourd’hui, le Conseil international du Forum social mondial se réunissait pour planifier la prochaine édition du Forum.

Forum Social Mondial

Le Forum social mondial est le plus grand rassemblement de la société civile visant à trouver des solutions aux problèmes de notre temps. Initié en 2001 au Brésil, le FSM rassemble à chaque édition plusieurs dizaines de milliers de participantEs pour plus de mille activités (ateliers, conférences, performances artistiques…) portant sur diverses thématiques (développement social, économie solidaire, environnement, droits humains, démocratisation…).

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CAP-NCS <![CDATA[Dix propositions pour prospérer sans croissance]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=16102 2016-09-16T16:04:22Z 2016-09-16T15:48:11Z giorgos-kallis-300x174On assiste à l’avènement en Europe, de l’Espagne à la Catalogne, de la Grèce à la Slovénie et à la Croatie, d’une gauche nouvelle dont la nouveauté tient non seulement aux idées mais aussi au jeune âge de ses membres. Cette gauche sera-t-elle aussi une gauche verte et proposera-t-elle un modèle coopératif alternatif pour l’économie inspirée des idées de la décroissance ?
Ou, à l’instar de la nouvelle gauche d’Amérique latine, conditionnée par les exigences du capitalisme global, cette nouvelle gauche reproduira-t-elle la logique expansionniste du capitalisme en se bornant à substituer les sociétés multinationales par des sociétés nationales, répartissant un peu mieux les miettes entre la populace ?
Comme contribution à ce débat, nous présentons ci-après dix propositions, inspirées par la décroissance, que nous avons rédigées pour le contexte espagnol. Néanmoins, moyennant certaines modifications et adaptations, elles sont applicables à d’autres contextes et pertinentes pour les partis de la gauche radicale, ainsi que les formations écologistes partout en Europe.

1. Audit citoyen de la dette. Une économie ne peut être contrainte de croître pour réparer des dettes accumulées qui ont ellesmêmes contribué à une croissance fictive dans le passé. Il est essentiel non seulement de restructurer mais aussi d’annuler une partie de ces dettes.

2. Partage du travail. Réduction de la semaine de travail à 32 heures. Ceci devra être agencé de telle sorte que les pertes de salaire résultant de la réduction du temps de travail ne se répercutent que sur la tranche de revenus des 10% les plus riches.

3. Revenu de base et revenu maximum. Fixation d’un socle de revenu minimum d’entre 400 et 600 euros par mois pour tous les résidents espagnols, disponible sans contraintes ou stipulation. Le revenu maximum d’une personne – revenu du travail aussi bien que du capital – ne peut dépasser une valeur égale à plus de trente fois le revenu de base (12 000-18 000 euros par mois).

4. Réforme fiscale verte. Mise en œuvre d’un système de comptabilité visant à transformer, à terme, le système fiscal d’un régime essentiellement basé sur le travail à un régime basé sur l’utilisation d’énergie et de ressources.

5. Arrêter les subventions et les investissements destinés à des activités hautement polluantes en aiguillant les fonds publics libérés vers une production respectueuse de l’environnement.

6. Pour une société alternative, solidaire. Soutenir au moyen de subventions, d’exonérations fiscales et de législations, le secteur économique coopératif à but non lucratif florissant en Espagne et inclure les réseaux alimentaires alternatifs, les coopératives et les réseaux dédiés aux soins de santé de base, les coopératives s’occupant de logements partagés et d’enseignement, de même que les artistes et autres professionnels.

7. Optimiser l’utilisation des espaces et immeubles. Arrêter la construction de nouveaux logements et rénover le parc de logement existant tout en facilitant la pleine occupation des logements disponibles avec taxes dissuasives sur les résidences à l’abandon, vides et secondaires.

8. Réduction de la publicité. Etablissement de critères très restrictifs en matière d’autorisation de la diffusion publicitaire dans les espaces publics, partant de l’exemple de la ville de Grenoble. Mise sur pied de commissions chargées du contrôle quantitatif et qualitatif de la publicité autorisée dans les médias de masse.

9. Etablissement de limites environnementales. Fixation de plafonds absolus et dégressifs sur le total des émissions de CO2 autorisées pour l’Espagne et la quantité totale des ressources matérielles qu’elle utilise, y compris les émissions et les matériaux intervenant dans les produits importés, qui proviennent souvent des pays du Sud.

10.Abolition du recours au PIB en tant qu’indicateur de progrès économique. Si le PIB est un indicateur trompeur, nous devrions arrêter de l’utiliser et nous mettre à la recherche de nouveaux indices de prospérité.

Ces propositions sont complémentaires et doivent être mises en œuvre de façon concertée. A titre d’exemple, la fixation de plafonds environnementaux pourrait réduire la croissance et générer de l’emploi, cependant que le partage du travail avec un revenu de base garanti aura pour effet de découpler la création d’emplois et la sécurité sociale de la croissance économique.

La réaffectation des investissements des activités conventionnelles vers des activités vertes et la réforme du système de taxation permettront de garantir l’émergence d’une économie plus respectueuse de l’environnement ; par ailleurs, le fait de cesser d’évaluer l’économie en termes de PIB et de recourir aux indices de prospérité assurera que cette transition soit comptée comme un succès plutôt qu’un échec. Enfin, la réforme de la taxation et la réglementation publicitaire contribueront à un relâchement de la concurrence positionnelle et réduiront le sentiment de frustration que peut engendrer l’absence de croissance. L’investissement dans les biens publics et les infrastructures partagées contribuera à accroître la prospérité sans croissance.

Nous ne nous attendons pas à voir les partis de gauche faire de la décroissance leur «bannière». Nous comprenons la difficulté que peut supposer le fait de devoir confronter, soudain, un bon sens profondément ancré. Mais nous attendons, néanmoins, de la part des partis de gauche qu’ils prennent des pas dans la bonne direction et mettent en œuvre de bonnes politiques, telles que celles que nous proposons, et ce, indépendamment de leur incidence sur la croissance. Pas facile, certes, mais depuis quand une gauche qui se veut radicale opte-t-elle pour des solutions de facilité.

Giorgos Kallis est Professeur d’économie écologique à l’université autonome de Barcelone 16 février 2015 (avec le Group Recherche et Decroissance, UAB)

Traduit par Salman Yunus.
Liberation, Paris, 16 février 2015

 

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