Nouveaux Cahiers du socialisme Faire de la politique autrement, ici et maintenant... 2015-07-31T16:47:12Z http://www.cahiersdusocialisme.org/feed/atom/ CAP-NCS <![CDATA[Les traités de libre-échange : L’expérience de l’ALÉNA et le Traité Transpacifique]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15048 2015-07-20T19:22:40Z 2015-07-27T11:16:39Z  

En ce moment, les États-Unis négocient avec onze autres pays le traité Trans-Pacifique qui doit réguler les investissements dans l’ensemble de cette zone. Ces négociations sont tenues secrètes pour les peuples concernés, mais elles ne le sont pas pour les capitalistes impliqués. Pour les seuls États-Unis, les représentants d’environ 600 entreprises y sont intégrés jusqu’au cou.

Fin du jeu! Ce traité va prendre en main les intérêts des riches aux dépens de ceux des travailleurs-euses et des paysans-nes. Il va adopter de nouvelles règles pour faciliter le passage des économies des pays concernés vers le néo-libéralisme. En même temps il va faire avancer les intérêts des pays impérialistes membres des négociations, soit : les États-Unis, l’Australie, le Canada, le Japon et la Nouvelle-Zélande. Les autres pays dominés tels, le Brunei, le Chili, la Malaisie, le Mexique, le Pérou, Singapore et le Vietnam en feront les frais. Mais la classe capitaliste de ces pays va bénéficier de son statut de partenaires juniors des entreprises impérialistes, toujours aux dépens des travailleurs-euses et des paysans-nes.

Dans chacun des 12 pays visés par le traité, de nouvelles règles seront adoptées qui vont affaiblir les lois de défense des travailleurs-euses y compris dans le secteur agricole, les petits-es fermiers-ères et paysans-nes, et l’environnement. Elles vont ajouter aux pouvoirs des entreprises capitalistes pour contourner les lois qui ne leur contreviendraient pas. Un des objectifs sera la formation d’un bloc de pays en opposition à la Chine. C’est partie prenante du « pivot vers l’Asie » du Président Obama.

On a parlé de ce futur traité comme un ALÉNA (l’Alliance de libre échange nord-américaine) drogué aux stéroïdes. Vingt ans d’expérience avec l’ALÉNA peuvent nous donner une idée de ce que contiendra le TTP.

L’ALÉNA est un traité de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique. Lors de la signature de ce traité à la fin de 1993, le Président Clinton a promis qu’il allait : « permettre une croissance accrue, plus d’égalité, une meilleure préservation de l’environnement, plus de chance pour la paix mondiale… et la création de 200,000 emplois dans les trois pays dès 1995 ».

Où en sommes-nous vingt ans plus tard? Dans les trois pays, on observe une montée fulgurante des inégalités. Il ne s’agit pas d’une simple progression. Jamais les États-Unis n’ont vu la création de 200,000 emplois grâce à l’ALÉNA. Au contraire, les emplois ont disparu par centaines de milliers. Les entreprises américaines se sont servi des incitatifs à l’investissement contenus dans le traité pour délocaliser leurs productions au Mexique et ainsi profiter en plus des bas salaires pratiqués dans ce pays. Aucune loi sur l’environnement n’a été renforcée. Les grandes pharmaceutiques et les industries chimiques ont fait élargir leurs droits d’installation sur une plus grande étendue géographique et ont gagné de n’être ni régulées ni inspectées. Les grandes pétrolières et gazières ont obtenu un droit absolu d’accès aux ressources naturelles et de produire encore plus de gaz à effet de serre à rejeter dans l’atmosphère.

Carlos Salinas, Président du Mexique à l’époque, a repris les propos du Président Clinton pour déclarer : « L’ALÉNA est une entente pour la création d’emplois (pour le Mexique). C’est une entente qui va améliorer l’environnement ». Mais il insista surtout pour dire : « C’est une entente qui va amener des augmentations de salaire ». Dans cet article, je vais me concentrer sur le Mexique, car c’est l’endroit où l’ALÉNA a fait le plus de dégâts.

Les arguments des promoteurs du traité disaient qu’il allait favoriser les échanges de technologies et de capitaux américains permettant ainsi de donner du travail aux chômeurs-euses mexicains-es. Il pousserait le pays à s’industrialiser, à augmenter sa productivité ce qui devait mener à des augmentations de salaire. En plus, soutenaient-ils, de meilleurs salaires stimuleraient la création d’opportunités économiques ralentissant ainsi l’immigration vers les États-Unis. Les résultats sont là. L’ALÉNA a failli. Il n’a pas provoqué de croissance économique significative et seule une partie de la population a profité de son peu de retombées. Il n’a pas permis aux chômeurs-euses de sortir de leur situation ni aux sous-employés-es de faire mieux. Il n’a pas réduit la pauvreté. Tout au contraire.

Un des résultats immédiats de l’ALÉNA fut l’introduction d’une réforme des lois sur les terres enchâssées dans la constitution mexicaine. C’est un vestige de la révolution du début du 20ième siècle dans ce pays. Elles garantissaient de petites parcelles à cultiver à des millions d’habitants-es du milieu rural. Le traité a aussi permis l’exportation au Mexique du maïs américain moins cher que le local. C’est l’aliment de base dans ce pays. Avec la baisse des prix, les cultivateurs endettés ont perdu leurs terres qui, en vertu de l’entente peuvent maintenant être achetées par de riches entrepreneurs-euses mexicains-es et par les industriels de l’agriculture des États-Unis. Ils se sont effectivement emparés de terres et les ont transformées en grandes plantations. Entre 1995 et 2005, un million cent mille paysans ont perdu leurs terres et un autre million quatre cent mille travaillant dans l’agriculture ont perdu leur emploi. Les rangs des pauvres citadins-es ont ainsi gonflé de même que ceux de l’immigration vers les États-Unis pour y trouver du travail clandestin qui offre peut de droits.

Les pauvres des villes ont du mal à trouver de l’emploi. Beaucoup alimentent le secteur informel en vendant des bonbons et des breuvages aux coins des rues. Leur nombre a constamment augmenté depuis 1994 et représente maintenant la moitié de la force de travail. Les salaires ont tellement baissé que celui d’un-e travailleurs-euse agricole ne représente plus que le tiers de ce qu’il était avant l’ALÉNA. Même si le prix du maïs a baissé celui de la tortilla, essentielle dans la diète mexicaine, a augmenté spectaculairement au cours des 10 premières années de l’entrée en vigueur du traité. L’ALÉNA concernait aussi le secteur des services et des règles d’investissement favorisaient la consolidation des marchés des grains, de la meunerie, la boulangerie et de la vente au détail. Cette orientation des marchés a permis aux grandes entreprises de s’en accaparer laissant ainsi peu de place aux petits producteurs et provocant la montée des prix. Résultat : la progression du nombre de personnes souffrant de la faim.

Ce déclin de l’agriculture mexicaine a provoqué une augmentation de l’importation des aliments américains dont les aliments industriels qui ont provoqué ironiquement, une montée de l’obésité en même temps que la faim augmentait. Au nouveau prix, il devient rentable pour les entreprises américaines de fabriquer les tortillas aux États-Unis et de les exporter par la suite au Mexique.

Aujourd’hui, au Mexique, plus de la moitié de la population rurale (60 %) vit sous le seuil de pauvreté. Une personne sur quatre est dans l’extrême pauvreté. Elle n’a pas accès à des aliments convenables et 20 % des enfants sont mal nourris. De 2006 à 2010, plus de 12 millions de personnes se sont appauvries. Et le Mexique a connu la plus lente réduction de la pauvreté de tous les pays d’Amérique latine depuis l’introduction de l’ALÉNA.

Le salaire minimum actuel ne permet d’acheter que 38 % des biens de consommation qu’il permettait avant le traité. Clinton et Salinas avaient promis que l’écart des salaires se réduirait entre les deux pays permettant ainsi un ralentissement dans l’immigration (des Mexicains-es vers les États-Unis). En fait cet écart s’est largement élargi. En 2011, dans les industries manufacturières mexicaines, le salaire horaire moyen des travailleurs-euses était de 4,53 $ alors qu’il était de 26,87 $ aux États-Unis.

Au Brésil, il était le double et le triple en Argentine. Le flot des immigrants-es du Mexique vers le nord ne s’est pas ralenti, il a augmenté.

Il est vrai que les plus favorisés-es ont fait des gains. Pendant que des dizaines de milliers de petites entreprises s’effondraient, les grandes entreprises américaines comme Walmart et Costco se sont installées dans le pays y vendant à la « nouvelle classe moyenne » des marchandises importées d’Asie. Il existe aussi des poches de production pour l’exportation aux États-Unis. Une grève récente à Baja California (la longue péninsule mexicaine au sud de la Californie) à opposé des travailleurs-euses indigènes très mal payés-es et de grandes entreprises de l’agriculture industrielle. Elles sont la propriété de super riches américains-es et mexicains-es. Elles exportent abondamment des fruits, de petits fruits, des tomates et d’autres produits maraichers vers le nord alors que les Mexicains-es ne peuvent calmer leur faim.

Tout cela a exacerbé l’instabilité sociale et, en plus, les États-Unis ont introduit leur « guerre à la drogue ». L’énorme importation d’armes depuis les États-Unis s’avère être la plus importante importation du pays.

Quand on examine ce bilan des effets de l’application de l’ALÉNA sur « la croissance, l’égalité, les salaires et la paix » pour le Mexique, ont peut comprendre les craintes soulevées par le TTP.

Barry Sheppard

B. Sheppard est membre de Solidarity California. Cet article est une adaptation d’une de ses chroniques dans un journal de gauche australien. L’adaptation est d’Europe solidaire sans frontières. N.D.T., site Europe solidaire sans frontières, 26 juin 2015,

Traduction, Alexandra Cyr

 

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CAP-NCS <![CDATA[Au pays de l’or noir, l’orange triomphe]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15050 2015-07-20T13:36:20Z 2015-07-24T13:33:59Z  

Tard en soirée, le mardi 5 mai, des milliers de gens, euphoriques, se sont retrouvés au centre-ville d’Edmonton, au quartier général du NPD provincial. Le parti de Rachel Notley, contre toute attente, venait de remporter la victoire aux élections provinciales. Des milliers de jeunes, des centaines de moins jeunes, tous portant fièrement l’orange, étaient euphoriques mardi soir. Plusieurs ont pleuré, surtout les plus vieux, qui ont connu Grant Notley, le père de Rachel Notley, député et chef du NPD de 1974 à 1984, année de sa mort tragique dans un accident d’avion.

Ce matin, les Albertains se sont donc levés avec la réalisation que le NPD vient de prendre le pouvoir dans la province la plus conservatrice du Canada. Le bastion conservateur de la nouvelle droite canadienne des derniers 20 ans vient de basculer à gauche. Accident de parcours dans une province de red necks? Probablement pas.

Cette image de red necks est une perception qu’ont de l’Alberta de nombreux Canadiens des autres provinces. II est vrai que cette perception a été dûment alimentée par le fait que les conservateurs ont été au pouvoir 44 ans de suite. Avant les conservateurs, le Crédit social avait gouverné la province pendant 36 ans, de 1935 à 1971. Au fond, cela fait donc 80 ans de domination conservatrice dans cette province qui a pris fin le 5 mai 2015. Mais cette longue période de domination conservatrice a caché le fait que la province a quand même une tradition de gauche, surtout à Edmonton. La domination conservatrice qui a commencé avec Peter Lougheed en 1971 a lentement et sûrement évolué de plus en plus vers la droite. De l’époque Lougheed, au cours de laquelle plusieurs, dont Lougheed lui-même, avaient des tendances « red tories », la province, à travers les gouvernements de Don Getty, Ralph Klein, Ed Stelmach, Allison Redford et Jim Prentice, a servi ni plus ni moins de cobaye aux expériences néolibérales, surtout lors de l’avènement au pouvoir de Ralph Klein en 1993.

La période Klein avait été dominée par le discours sur la « responsabilité fiscale », un thème repris d’ailleurs à l’époque par l’Alliance canadienne de la fin du 20e siècle, anciennement le Reform Party, et avant la fusion avec le parti conservateur maintenant dirigé par Stephen Harper. Triomphante à la fin des années 1990 et au début du 21e siècle, l’École de Calgary avait été au cours de ces années le porte-parole intellectuel de ce courant. On se rappellera sans doute les tristes noms de l’historien David Bercuson, des politologues Barry Cooper, Tom Flanagan, Ted Morton et Rainer Knopff.

Pourtant, pendant ces années de triomphe de la droite, l’Alberta a démographiquement changé. De moins de trois millions d’habitants à l’époque de Lougheed, la province a aujourd’hui presque doublé sa population depuis 1971. Et la population est aujourd’hui massivement urbaine, avec un taux d’urbanisation de près de 85 %. De fait, mardi soir, le NPD a balayé Edmonton avec 23 députés élus sur 23 sièges dans cette région urbaine. À Calgary, 13 sur 24 députés sont du NPD. Medecine Hat, Red Deer, Lethbridge ont voté NPD. Partout, l’excellente publicité des syndicats sur le thème de la fierté des travailleurs qui sont essentiels à l’Alberta a joué un rôle clé. Plusieurs régions rurales, surtout à l’ouest de la province, ont voté NPD.

Déjà, en 1986 et en 1989, lors de deux élections successives, le NPD provincial avait fait élire avec Ray Martin 16 députés, presque tous à Edmonton. Au cœur de la résistance de gauche à Edmonton se trouve le quartier de Strathcona, longtemps représenté par le néo­-démocrate Raj Pannu. En fait, Pannu a été député de Strathcona de 1997 à 2008 et ce comté est aujourd’hui représenté par Rachel Notley. Docteur en sociologie et professeur pendant 27 ans à la faculté d’éducation de l’Université de l’Alberta, Raj Pannu a représenté une tradition socialiste non seulement canadienne, mais aussi sud-asiatique, Indienne en fait. Né au Panjab, il immigra au Canada en 1962. Certaines des soirées de ralliement politique organisées pour lui dans les années 1990 et 2000 étaient fascinantes parce qu’elles montraient à l’évidence des traditions socialistes de pays comme l’Inde qui sont reprises au Canada.

Après avoir été un moule pour l’ascension des conservateurs au niveau fédéral, l’Alberta pourrait maintenant être un modèle important pour une victoire du NPD au niveau fédéral. Tout se joue, je crois, dans la culture. La culture urbaine, d’abord, la fierté de la culture ouvrière, ensuite, enfin, la fierté autour des cultures de gauche amenées par plusieurs groupes d’immigrants, ou leurs descendants de la seconde ou même troisième génération. Pendant des décennies, la gauche albertaine a continué à lutter sans perdre sa fierté, son sens de l’honneur et sa dignité malgré les victoires électorales conservatrices et cette perception générale d’être dans un bastion conservateur monolithique.

Comme en Alberta, il est essentiel que les libéraux soient écrasés, ou, à tout le moins, que le NPD occupe tout l’espace politique à gauche du centre. Au niveau fédéral, la droite doit être divisée entre les conservateurs et les libéraux et il sera essentiel de briser, aux yeux de plusieurs électeurs, ce mythe que les libéraux sont au centre politique.

L’anéantissement, ou presque, des conservateurs en Alberta est une défaite inattendue et importante pour les conservateurs fédéraux. Du moins, c’est une défaite provinciale qui pourra avoir de graves conséquences pour les conservateurs fédéraux, à condition notamment que la gauche québécoise et la gauche canadienne s’unissent et s’inspirent de la victoire de Rachel Notley.

6 mai 2015

Claude Couture

Professeur titulaire,Université de l’Alberta

 

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CAP-NCS <![CDATA[« La voie de la sagesse, c’est celle de la sortie de l’euro et du changement social »]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15052 2015-07-22T14:00:51Z 2015-07-22T11:18:31Z Ce texte est la transcription traduite de l’intervention de Costas Lapavitsas au colloque « Democracy Rising », tenu à Athènes le 17 juillet 2015. Les intertitres sont de notre responsabilité.

Costas Lapavitsas est député élu au Parlement grec, membre de la Plateforme de gauche de Syriza, et professeur d’économie à SOAS (School of Oriental and African Studies, Londres).

Une capitulation désastreuse

Le gouvernement Syriza vient de signer un nouvel accord de sauvetage. C’est un très mauvais accord, pour des raisons évidentes que je vais énumérer.

Tout d’abord, cet accord est récessif. Il va plonger l’économie grecque dans la récession. Parce que les seules augmentations d’impôts s’élèvent à 2 % du PIB. Elles concernent surtout la TVA, impôt indirect prélevé sur des produits principalement consommés par les travailleurs. Mais elles concernent aussi les entreprises et vont d’abord frapper les petites et moyennes entreprises, qui demeurent la colonne vertébrale de l’économie grecque. L’agriculture est sans doute le secteur le plus durement touché par cette augmentation : l’impôt sur le revenu versé par les agriculteurs va doubler, et ils seront soumis à de nouvelles obligations. Ces mesures sont incontestablement récessives. Elles arrivent à un moment où l’économie grecque chancelle au bord du précipice. Il ne fait aucun doute qu’elles vont la faire basculer dans la récession.

Deuxièmement, l’accord impose des mesures clairement inégalitaires. Elles vont exacerber les inégalités dans le pays. Ne laissez personne vous dire le contraire : le gros des recettes fiscales viendra des impôts indirects, dont on sait qu’ils sont facteur d’inégalité. Les inégalités vont s’accroître parce que les mesures imposent de prendre 800 millions par an dans les retraites. Elles feront peser une charge supplémentaire sur les retraités, qui comptent déjà en règle générale parmi les couches les plus pauvres de la population. Et bien sûr, les inégalités vont aussi s’accroître parce que le chômage va augmenter cette année et l’année prochaine.

Cet accord est mauvais parce qu’il ne remédiera en rien au problème de la dette du pays. Il ne prévoit pas de restructuration de la dette. Il va remplacer une catégorie particulière de dette par une autre. Il pourrait entraîner une amélioration marginale – marginale – sur le plan des taux d’intérêt et de l’étalement de la dette. Et celle-ci va sans aucun doute augmenter de 20 à 25 milliards pour recapitaliser les banques. Selon le FMI, le ratio dette sur PIB devrait passer à 200 % l’an prochain. C’est très probablement ce qui va arriver.

Quatrièmement, l’accord ne prévoit absolument rien pour le développement du pays. Le « paquet » de 35 milliards d’euros n’existe tout simplement pas. Ces sommes ont déjà été allouées à la Grèce dans les divers fonds. Nous ne savons pas quand ni comment le pays percevra de l’argent frais. Rien, donc, en matière de développement.

Enfin, cet accord est clairement de type néocolonial. Le gouvernement de gauche a signé un accord néocolonial. Il l’est pour plusieurs raisons. J’en évoquerai trois : tout d’abord, l’accord prévoit l’établissement d’un fonds de privatisation de 50 milliards d’euros, sous contrôle étranger, et qui aura pour mission de vendre des biens publics. Les 25 premiers milliards seront destinés aux banques. S’il reste quelque chose – et il ne restera rien, car on n’atteindra jamais 50 milliards –, les sommes serviront au remboursement de la dette et, peut-être, à l’investissement. Par conséquent, ce fonds vendra tout ce qu’il est possible de vendre pour recapitaliser les banques. Nous venons d’accepter de vendre nos bijoux de famille pour recapitaliser des banques grecques en faillite.

Nous avons aussi accepté de mener des réformes de l’administration publique sous la houlette de l’UE. Nous avons accepté de nous soumettre à un contrôle qui non seulement sera très sévère, mais qui durera bien plus longtemps que les 3 ans que durera l’accord.

À mes yeux, cet accord représente une capitulation désastreuse. Ce n’est pas Brest-Litovsk. Ceux d’entre vous qui le croient se trompent. Il ne s’agit pas de gagner du temps pour asseoir le pouvoir bolchevique à Moscou et à Leningrad. Il ne s’agit pas de gagner du temps, car il n’y a pas de temps à gagner. Le temps, en l’occurrence, joue en faveur de l’ennemi. Ce n’est pas une manœuvre tactique.

Cet accord revient à mettre le pays sur une voie qui n’a qu’une seule issue. Une issue qui ne sert pas les intérêts du peuple. Quant à savoir qui est le véritable vainqueur de cet accord, c’est l’évidence même. Le vainqueur est devant vous. C’est l’oligarchie, qui s’exprime dans les médias de masse. Voilà pourquoi les médias exultent et célèbrent cette victoire. La réalité est parfois exactement ce qu’elle paraît être. Il est inutile de gratter la surface. Si vous lisez les grands journaux et que vous écoutez les médias, vous savez qui a gagné.

Le produit d’une erreur stratégique

Alors pourquoi? Pourquoi cette capitulation? Pourquoi en est-on arrivé là après le grand enthousiasme d’il y a six mois, après le fort soutien que nous ont apporté les mobilisations de la base dans ce pays et en Europe? Pourquoi? Pour moi, la réponse est claire. Elle tient à une mauvaise stratégie, stratégie qui fut certes assez bonne pour gagner les élections, mais qui s’est révélée désastreuse une fois Syriza arrivé au pouvoir. Cette mauvaise stratégie a fait long feu. Quelle est-elle? Elle est très simple, et elle a été explicitement formulée à maintes reprises. Nous réaliserons un changement radical en Grèce, un changement radical en Europe, et nous le ferons de l’intérieur de la zone euro. Voilà quelle était la stratégie. Eh bien, ce n’est pas possible. Un point, c’est tout. Les derniers mois ont démontré que ce n’était tout simplement pas possible.

Ce n’est pas une question d’idéologie – néolibérale ou autre. Ce n’est pas une affaire de rééquilibrage des rapports de force politique. Combien de fois ai-je entendu parler de rééquilibrage? Et voilà que ce débat revient sur la table, que l’on ressort cet argument : « Attendons que le rapport de force politique change en Europe, si Podemos est élu, les choses seront différentes. » Vous pourrez attendre longtemps. Très longtemps. Car ce n’est pas ainsi que la situation changera.

Pourquoi? Parce que l’union monétaire, dont la Grèce fait partie, n’est pas de nature idéologique. Enfin elle l’est, mais il ne s’agit pas seulement d’idéologie. Ni de rééquilibrage du rapport de force. C’est un mécanisme institutionnel. Plus tôt les Grecs le comprendront, mieux ce sera pour nous tous. On a affaire à un mécanisme institutionnel, à une union monétaire, à un ensemble hiérarchique qui agit dans l’intérêt des grandes entreprises et d’un petit nombre de pays membres. Voilà la nature de l’Union économique et monétaire.

Historiquement, cette union monétaire a échoué. En Grèce, son échec est patent. Elle a ruiné le pays. Et plus la Grèce s’accroche à sa place au sein de l’union, plus elle détruit son peuple et sa société. C’est un fait que l’histoire des unions monétaires a établi depuis longtemps. Le problème est qu’à chaque fois, les gens refusent de voir la réalité en face.

La question de l’argent

Permettez-moi de faire une digression sur la question de la monnaie – après tout, je m’adresse ici à un public d’universitaires et cela fait trente ans que j’étudie l’argent. L’argent est bien sûr l’équivalent universel. La marchandise des marchandises. Je suis assez traditionaliste à cet égard.

Sous sa forme la plus simple et la plus pure, c’est une chose. La plupart des gens considèrent que l’or est de la monnaie. Dans certains cas, c’est encore vrai. Quand elle est une chose, elle fonctionne de façon aveugle et automatique, comme le font toutes les choses. Et elle est l’objet de la réification. Les rapports sociaux vont s’incarner dans cette chose. De façon aveugle et mécanique, la société se soumet à cette chose. Nous le savons depuis longtemps. Keynes parlait de l’esclavage du métal jaune.

Bien sûr, la monnaie moderne n’est pas une chose de ce type. Elle reste chose, mais pas une chose ayant la forme d’une marchandise produite. Elle est contrôlée. Elle reste de la monnaie, mais elle est contrôlée. Contrôlée par des institutions, des comités, des mécanismes, toute une hiérarchie de relations. Cette hiérarchie et ce cadre produisent de la réification. Une réification qui diffère de celle de l’or. Ce que réifient ces institutions, c’est la pratique. L’idéologie et les intérêts de classes se réifient dans la pratique, dans l’institution elle-même.

C’est ce que la gauche, en Europe et en Grèce, s’est révélée incapable de comprendre : les mécanismes de l’Union européenne et monétaire sont une pratique de classe réifiée. Un point, c’est tout. Vous ne pouvez pas les transformer parce que vous avez gagné une élection en Grèce. C’est impossible. Vous ne pourrez pas les changer parce que demain, Podemos sera au pouvoir en Espagne. Ce n’est pas possible. Donc de deux choses l’une : soit vous détruisez cet édifice, soit vous l’acceptez tel qu’il est. Nous en avons désormais la preuve irréfutable.

Un programme radical suppose un plan de sortie de l’euro

Mais la vraie question est la suivante : que fait-on maintenant? Je vais vous le dire, et sur ce point, ma propre pratique a valeur de preuve. La seule position cohérente au parlement ces derniers jours – cohérente avec deux choses : le mandat électoral reçu par Syriza le 25 janvier, et le référendum où le peuple a très clairement dit non aux plans de sauvetage –, la seule position cohérente avec ces expressions de la volonté populaire, c’était de dire non. Pas oui.

Ce n’est pas une affaire de conscience morale. Je respecte la conscience de chacun, je comprends la difficulté morale éprouvée par chaque député, chaque membre de Syriza, chaque citoyen grec. Mais ce n’est pas une question morale. Je ne suggère absolument pas que le « non » est moralement supérieur au « oui ». Je tiens à le dire très clairement. Il ne s’agit pas ici de morale, mais de jugement politique.

C’est la politique qui compte ici, et la juste orientation politique à prendre, c’était de dire non. C’est la seule option qui permet de rester cohérent avec la volonté populaire, avec les promesses que nous avons faites au peuple, et avec les mesures que nous serons susceptibles de prendre à l’avenir.

Si cette orientation est maintenue, le « oui » nous plongera vraisemblablement dans d’immenses difficultés. D’immenses difficultés pour les raisons que je vous ai données et qui tiennent au contenu de l’accord. Il n’est pas possible d’accepter cet accord et de transformer la Grèce. Ce ne sera pas possible, car l’accord contient des mécanismes de contrôle très durs. Ces gens à l’étranger ne sont pas idiots. Ils savent exactement de quoi il retourne. Et ils imposeront des conditions, des régulations, des mécanismes de contrôle qui empêcheront Syriza de prendre des mesures allant dans le sens de ce à quoi beaucoup aspirent.

La preuve du pudding, c’est qu’on le mange. Ils exigent déjà le retrait de la majeure partie des lois que nous avons adoptées au cours des cinq derniers mois, dans l’intérêt des travailleurs. Et nous les retirerons. Ils nous contraignent à le faire. Et vous vous imaginez qu’à partir de maintenant, vous allez pouvoir adopter d’autres mesures législatives radicales? Mais sur quelle planète vivez-vous? C’est impossible. Et ce ne sera pas possible.

Revenir sur l’accord en s’appuyant sur le Non au référendum

Alors, qu’allons-nous faire? Nous devons revenir sur l’acceptation de cet accord. Et concevoir un programme radical compatible avec nos valeurs, nos objectifs et le discours que nous avons tenu au peuple grec depuis tout ce temps, depuis toutes ces années. Et ce programme radical est impossible sans une sortie de l’euro. La seule chose à quoi nous devions vraiment travailler, c’est au développement d’un plan de sortie de l’euro qui nous permettra de mettre en œuvre notre programme. C’est si évident que je suis stupéfait qu’on ne l’ait toujours pas compris après cinq mois d’échec des négociations.

Avons-nous les forces requises? Oui. Oui parce que le référendum, où le « non » a triomphé sans appel, a démontré deux choses. Il a démontré, pour commencer, que l’euro est une affaire de classe. Ce n’est pas une forme d’argent impersonnelle. Comme je vous l’ai dit, il cristallise et contient des rapports de classe. Et les gens l’ont instinctivement compris : les riches ont voté « oui », les pauvres ont voté « non » au référendum. Un point, c’est tout.

Deuxième chose démontrée par le référendum, et cela représente un énorme changement : pour la première fois depuis cinq ans, la jeunesse grecque s’est exprimée. Nous étions nombreux à attendre qu’elle le fasse. Et enfin, elle l’a fait. Et la jeunesse, cette jeunesse si attachée à l’Europe, si éduquée, sans doute si éloignée de tous ces dinosaures d’extrême gauche qui croient encore à Marx et consorts – cette jeunesse grecque qui bénéficie des programmes Erasmus et qui voyage partout, cette jeunesse a dit non, à 80 %. Voilà la base d’une orientation radicale, et d’une réorientation pour Syriza aujourd’hui. Si nous disons oui, si nous maintenons le oui, nous perdrons les jeunes. J’en ai la certitude absolue.

Comment organiser une sortie de l’euro?

Alors, comment initier cette nouvelle orientation? Est-ce une chose impossible? Ne vous imaginez pas qu’il n’existe pas de plan pour sortir de cette union monétaire désastreuse et mettre en œuvre une stratégie radicale. Il existe un plan. Seulement, on ne l’a jamais utilisé. On ne l’a jamais développé, jamais étudié de manière approfondie. Pour le mettre en œuvre, il faut le développer, et il faut, par-dessus tout, une volonté politique.

Ce plan, sous forme de feuille de route, contiendra quelques points très clairs.

Premièrement, défaut sur la dette nationale. Le défaut est l’arme des pauvres. La Grèce doit faire défaut. Il n’y a aucune autre porte de sortie. Le pays est écrasé par sa dette. Un défaut serait donc un premier pas vers un profond effacement de la dette.

Deuxièmement, nationalisation des banques. Nationalisation efficace des banques. Je veux dire par là que l’on nommera un commissaire public et un groupe de fonctionnaires et de technocrates qui savent comment s’y prendre. On leur demandera de diriger les banques et de renvoyer chez eux les membres des équipes dirigeantes actuelles. Voilà ce qu’il faut faire. Sans avoir la moindre hésitation. Et nous changerons en conséquence la structure juridique de ces établissements. La chose est très facile à faire. Les banques continueront à fonctionner sous un régime de contrôle des capitaux. On aura alors fait la moitié du chemin pour sortir de cette catastrophique union monétaire. Mais il faudra mettre en place un contrôle adéquat des banques et des capitaux, pas ce contrôle lamentable que nous avons vu ces deux dernières semaines. Il faudra que cela permette aux travailleurs et aux entreprises de retrouver une activité normale. C’est tout à fait possible. On l’a vu à plusieurs reprises.

Troisièmement, conversion de tous les prix, de toutes les obligations, de l’ensemble de la masse monétaire dans la nouvelle devise. On peut convertir tout ce qui relève du droit grec. Les déposants perdront une part de leur pouvoir d’achat, mais pas sur la valeur nominale de leurs dépôts. Mais ils y gagneront, car le pouvoir d’achat de leur dette diminuera également. Donc la majorité en sortira probablement gagnante.

Quatrièmement, organisation de l’approvisionnement des marchés protégés : pétrole, produits pharmaceutiques, nourriture. C’est tout à fait possible en définissant un ordre de priorités, donc il faut s’y prendre un peu à l’avance, pas à la dernière minute. Il est évident que si vous pensez mettre tout cela en place le lundi matin et que vous commencez à y réfléchir le dimanche, l’affaire sera difficile. J’en conviens.

Enfin, déterminer comment on allégera la pression sur le taux de change. Le taux de change va probablement plonger puis remonter. C’est généralement ce qui se passe. Il se stabilisera à un niveau dévalué. J’envisage une dévaluation de 15 à 20 % au final. Il faut donc savoir comment on maîtrisera cette situation.

Quels seront les effets d’une sortie de l’euro?

Que se passera-t-il donc si nous empruntons ce chemin? D’abord, il faut s’y préparer techniquement, et surtout, il faut y préparer le peuple. Car pareille chose est impossible sans lui. Enfin, ce n’est pas tout à fait vrai : on peut se passer du peuple, mais alors il faut envoyer les chars dans les rues. On peut aussi faire ça. Mais ce n’est pas l’orientation de la gauche. La gauche veut y parvenir avec la participation du peuple, car nous voulons le libérer de cette façon, nous voulons le faire participer.

Que se passera-t-il donc si nous empruntons ce chemin? J’ai vu des simulations et des modélisations économétriques de l’effet que cela pourrait avoir sur le PIB, les prix, etc. Ce genre de chose est parfois très utile et intéressant à lire. Mais dans ce cas, les simulations n’ont pas la moindre valeur. Pourquoi? Parce que, par essence, la simulation et l’économétrie reposent sur la conservation des caractéristiques structurelles du modèle. Sinon, toute simulation est impossible. Ici, par construction, nous transformons la structure. C’est un changement de régime. Ou, pour le dire autrement, si quelqu’un décide de remettre sa vigne en culture, comment en prévoir les effets? C’est cela qui va se passer. Il se produira un changement structurel. Donc toutes les prévisions chiffrées ne valent pas grand-chose. Ne croyez pas ceux qui vous disent qu’il y aura une récession de 25 %, une contraction du PIB de 50 %. La vérité est qu’ils n’en savent rien. Ils sortent ces chiffres de leur chapeau.

Le mieux que l’on puisse faire dans ces conditions, c’est de concevoir des anticipations raisonnées fondées sur les expériences antérieures et sur la structure de l’économie grecque. J’imagine que si nous empruntons cette voie en y étant préparés, nous entrerons en récession. Ce sera difficile. Cela durera probablement plusieurs mois, du moins la plongée durera plusieurs mois. Mais si je me fonde sur l’expérience monétaire, je ne crois pas que cette situation durera plus de six mois. En Argentine, elle a duré trois mois. Puis l’économie est repartie.

La contraction durera donc plusieurs mois, puis l’économie redémarrera. En revanche, il est probable qu’il faille attendre plus longtemps pour renouer avec des taux de croissance positifs, car la consommation, la confiance, et les petites et moyennes entreprises subiront sans doute un choc important. Je suppose que l’on reviendra à des taux de croissance positifs au bout de 12 à 18 mois.

Une fois le pays sorti de cette période d’ajustement, je pense que l’économie reviendra à des taux de croissance rapides et soutenus. Pour deux raisons. D’abord, la reconquête du marché intérieur. Le changement de devise permettra au secteur productif de reconquérir le marché intérieur, de recréer des opportunités et des activités, toutes choses que l’on a vu à chaque fois que se sont produits des événements monétaires de cette ampleur. Et un gouvernement de gauche favorisera la reprise, pour qu’elle soit plus rapide et plus solide. En partie parce que les exportations vont très probablement repartir; en partie parce que l’on mettra en place un programme soutenu d’investissement public qui favorisera aussi l’investissement privé et produira de la croissance pendant plusieurs années. Voilà mes prévisions, je n’ai pas le temps de les développer ici.

La voie de la sagesse…

Je voudrais ajouter deux choses. Il ne s’agit pas d’une sortie de l’Europe. Personne ne défend cette idée. L’euro, l’Union européenne et monétaire, ne se confond pas avec l’Europe – cette valeur désincarnée, qui nous tourmente depuis si longtemps. Nous parlons ici de sortie de l’union monétaire. La Grèce restera membre de l’Europe et des structures européennes tant que le peuple grec le souhaitera. Cette stratégie vise au contraire à libérer la Grèce du piège que constitue l’union monétaire, à lui permettre de renouer avec une croissance soutenue et avec la justice sociale, à renverser le rapport de force au profit des travailleurs du pays. Je le regrette, mais il n’y a pas d’autre stratégie. S’imaginer le contraire, c’est poursuivre des chimères.

J’ignore si la Grèce optera pour cette stratégie. Récemment, je suis tombé sur une phrase très intéressante, attribuée à un premier ministre israélien. Il disait que les nations prennent la voie de la sagesse, mais seulement après avoir essayé toutes les autres. Dans le cas de la Grèce, je crains que ce ne soit ce qui nous attend. La voie de la sagesse, c’est celle de la sortie de l’euro et du changement social. J’espère que Syriza le comprendra et dira non. Qu’il ne signera pas cet accord. Qu’il reviendra à ses principes radicaux et à ses valeurs radicales. Qu’il fera une nouvelle proposition à la société grecque et s’engagera dans la voie de la sagesse.

Traduction : Nicolas Vieillescazes

 

19 juillet 2015 par Costas Lapavitsas

 

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Ne pas baisser les bras]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15045 2015-07-21T12:56:50Z 2015-07-20T13:06:31Z Ils sont, ils étaient, ils seront des centaines, des milliers, des centaines de milliers à partir pour ne jamais arriver. Et comme d’habitude, après le temps de l’émotion et de l’indignation viendra celui de l’oubli et de l’indifférence. Ils sont, ils étaient, ils seront tous oubliés parce que des politiques économiques inégalitaires et assassines continueront à secréter le chômage et la pauvreté de masse, les conflits armés et le réchauffement climatique. Au cours des vingt dernières années, presque 30 000 personnes ont péri aux portes de l’Europe. Depuis le début de 2015 que l’Europe a proclamé « l’année du développement », on estime à 1 700 le nombre de morts, voire plus, car cette compatibilité macabre est hasardeuse.

Qui est responsable?

Plus que les migrants et leurs parcours, les filières, la situation des pays d’origine et de transit, ce sont les politiques de l’Europe qui sont en question. En plus des rapports de domination qu’elle entretient avec l’Afrique à qui elle impose son modèle de développement, l’Europe se barricade, devient forteresse et aussi prison. La question n’est pas seulement de savoir si elle fait assez et comment elle s’y prend pour sauver des vies humaines en Méditerranée. Mais qu’a-t-elle fait dans les pays d’origine des candidats au départ? Entre-temps, on accélère la construction de centres de rétention administrative à l’intérieur desquels on bafoue à la fois le droit international de l’asile et la Déclaration universelle des droits de 1948, qui stipule « le droit de toute personne à quitter librement tout pays, y compris le sien ». Au lieu de sortir de cette voie sans issue, les États européens préfèrent parler de corridors humanitaires, de règles sécuritaires, de Frontex, de surveillance aux frontières, de présence militaire et d’arraisonnement des bateaux le long des côtes africaines et d’intervention à la « source » en Libye.

La Libye? Parlons-en!

Lors du Troisième sommet Afrique-Union Africaine en novembre 2010 en Libye, Mouammar Kadhafi avait accueilli en grande pompe les dirigeants de 80 pays africains et européens. Les participants s’étaient mis d’accord pour un partenariat orienté vers la création d’emplois, l’augmentation des investissements, la croissance économique, la paix, la stabilité et des mesures concrètes pour faire face aux conséquences des changements climatiques tout en identifiant la nécessité de réguler et l’organiser les migrations. Qu’est-ce qu’on a vu à la place de ces belles paroles? La Libye a été disloquée et Kadhafi tué. Par la suite et jusqu’à aujourd’hui, on assiste à la prolifération des milices surarmées qui contrôlent des parties du pays, ainsi que l’exode de dizaines de milliers de travailleurs originaires de l’Afrique subsaharienne et du Maghreb. Selon l’ancien ministre français de la Défense Jean Pierre Chevènement, la Libye post — Kadhafi est un champ de ruines. La destruction de cet État a été causée par l’Europe qui « a violé une résolution des Nations unies qui mandatait une intervention selon le droit de protéger les populations de Benghazi pour provoquer un changement de régime ». Aujourd’hui, on arrête les passeurs. Qui traduira devant la Cour pénale internationale les fauteurs de la guerre en Libye dont le Mali est la première victime collatérale en Afrique subsaharienne?

Quelle mondialisation?

« Nous sommes menacés par un génocide, une catastrophe d’une ampleur telle qu’elle fera plus de victimes que le bilan cumulé de toutes les guerres et les catastrophes naturelles que l’histoire a connues » prévient Samir Amin du fait des politiques que l’Organisation mondiale du commerce tente d’imposer. En Afrique, la mainmise des sociétés transnationales sur les terres agricoles exclura davantage de paysans et de paysannes de la production. Un travailleur agricole bien équipé pourrait remplacer 2 000 paysans pauvres. Trois milliards de personnes ne pourront pas être absorbées par l’industrie, même avec une croissance fantastique. Agriculteurs, éleveurs, pêcheurs, commerçants, artisans sont menacés. Les migrants sont composés de tous ceux-là. Les Accords de partenariat économiques (APE) imposés aux États africains ne sont pas faits pour arranger cette situation. Pas plus que le TAFTA, qui se traduira lui aussi par la suppression des barrières tarifaires et douanières entre les États-Unis et l’Europe! Au regard de cette réalité, une solidarité de combat s’impose entre les peuples du monde.

Nous ne baissons pas les bras

De Thiaroye au Sénégal, les mères et les veuves des migrants disparus en mer avec à leur tête la courageuse Yayi Bayam Diouf sont venues à nous à Bamako au Mali. Ensuite, avec des mères et des veuves de migrants maliens disparus dans les mêmes conditions, nous nous sommes rendues à notre tour à Thiaroye où au bord de la mer gloutonne qui avale nos enfants, nous nous sommes recueillies. Nous avons prié pour ceux qui ne sont plus et pour les rescapés. Parce que nous sommes ces mères inquiètes et pensantes, parce que nos enfants sont en danger, parce que notre monde vacille, apeuré, mais aveugle et sourd à leur douleur, nous restons vigilantes et refusons qu’ils soient sacrifiés sur l’autel du marché roi.

Aminata Dramane Traoré et Nathalie M’Dela-Mounier

(Militantes africaines et auteures de L’Afrique mutilée)

 

 

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Quelques constats sur la crise en Grèce]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15041 2015-07-18T21:05:47Z 2015-07-18T21:05:47Z  

Comme beaucoup de militants et militantes de la gauche anti-austérité partout dans le monde, nous avons suivi, d’heure en heure, la crise grecque depuis quelques semaines. Comme tout le monde, nous ne sommes pas heureux du dénouement. Qu’une telle mise en tutelle sur le peuple grec soit mise en place par la commission européenne est une nouvelle triste. Cependant, nous voyons bien que la situation n’est pas figée et que la lutte va se poursuivre sur le plan idéologique, économique et politique. L’histoire ne se termine jamais, encore moins celle de la lutte des classes.

Nous voulons profiter de ce moment pour tirer quelques constats de cette période qui va certes passer à l’histoire de la gauche dans le monde. Nous voulons tirer des leçons pour poursuivre la lutte contre l’austérité, une lutte qui est devenue, par la force de choses, l’enjeu principal qui lie les différentes organisations de la nouvelle gauche radicale que ce soit en Allemagne, en Espagne, en Écosse au Portugal et aussi ici au Québec.

Certains diront que la stratégie électorale empruntée par Syriza était une mauvaise voie comme le démontre l’accord immonde que le gouvernement grec a été obligé d’adopter. Nous entendons gronder les voix des Badiou ou de plusieurs anarchistes qui répètent les variations modernes du slogan « Élections, Pièges à con ». Nous croyons, au contraire, que la voie électorale était nécessaire pour un parti multitendance de gauche radicale comme Syriza. Sans cette voie, le parti serait resté dans l’ombre et le gouvernement grec n’aurait pas réussi à faire trembler les banques centrales et les gouvernements européens aussi longtemps. Et ces gouvernements vont avoir peur encore longtemps, car la lutte, nous l’avons dit n’est pas terminée. Nous reprenons ici la mise en garde de Poulantzas dans son dernier livre qui lui-même reprenait les propos de Rosa Luxembourg. Cette mise en garde est la suivante : la démocratie directe ne peut se passer de la démocratie parlementaire et l’inverse. Dans ce sens, l’opposition interne qu’a constitué la Plateforme de Gauche au sein de Syriza s’est avérée cruciale et son alliance stratégique possible avec Antarsya, ou d’autres courants radicaux et révolutionnaires, des plus importantes pour l’avenir de la lutte de classes en Grèce. Car elle sort ces secteurs de gauche militante de la démocratie parlementaire pour les faire sauter de plain-pied dans la démocratie directe et faire le travail politique qui s’impose en Grèce et partout dans le monde : se battre contre l’austérité et forger une stratégie de rupture avec le capitalisme.

 

 

Cette recomposition, avec son lot inévitable de scissions/regroupements, qui peut apparaitre néfaste pour la gauche ne l’est pas, car elle régénère la démocratie en général et elle permet de réactiver la lutte. Imaginons un instant la situation s’il y avait eu unanimité chez les députés de Syriza au parlement grec. Le parti au grand complet, se serait coupé des mouvements sociaux et aurait pu commencer à se gangrener d’une manière assez rapide. Une vraie gauche militante ne doit pas être fonctionnaliste et chercher par tous les moyens nécessaires à éviter les débats pour maintenir les liens organisationnels. La gauche doit être conflictuelle dans la mesure où elle doit mettre de l’avant le choc des idées sans concession et au risque d’ébranler parfois les organisations politiques qui représentent cette gauche. La Plateforme de Gauche est un exemple courageux de cette volonté de poursuivre la lutte par des moyens extra-parlementaires en symbiose avec les mouvements sociaux. En dernière instance, c’est la rue qui l’emporte sur les urnes, car c’est là que réside le réel potentiel de dépasser le système.

Faut-il cependant accuser d’une manière lapidaire l’autre courant de Syriza représenté par Tsipras et ses collègues? Nous devons le critiquer parce qu’il a trop fait confiance à une tendance centriste pro-européenne qui cherchait plus un accord qu’une véritable amélioration des conditions de vie de la population grecque. Il a commis une erreur fatale en refusant de se donner un plan B et a littéralement gaspillé la victoire éclatante du « non » au referendum. Mais nous ne pouvons rejeter entièrement ce courant et le travail qu’il a accompli pendant ces derniers cinq mois au pouvoir y compris durant la campagne référendaire. Nous croyons qu’une partie de la gauche internationale est trop portée sur l’anathème. Ce n’est pas nouveau surtout lorsque la gauche est portée au pouvoir. Lula, Chavez et aujourd’hui Morales se sont tous fait tirer à boulets rouges, et avec raison très souvent. Cependant, les critiques mêmes les plus acerbes contre des leaders, des gouvernements ou des partis n’éjectent pas automatiquement les destinataires de ces critiques du camp large de la gauche dans lequel nous militons. Nous sommes pour une solidarité internationaliste active, mais elle se doit d’être aussi critique. Au final, c’est la pratique politique qui décidera qui est ou non dans le camp de la gauche authentiquement anti-néolibérale.

Plus que tout, nous devons nous solidariser avec le peuple grec qui n’aura pas d’autre choix que de se battre contre le nouveau mémorandum. Il s’agit de l’enjeu principal. Nous devons nous solidariser avec les populations de l’Europe qui sont aux prises avec des mesures scandaleuses d’austérité. Ces luttes, nous devons l’espérer aussi, pourraient porter d’autres partis politiques de gauche militante au pouvoir ou dans l’opposition quasi officielle.

Mais la meilleure manière de se solidariser, c’est de mener la lutte qui s’impose au Québec contre les gouvernements néo-libéraux à Québec et à Ottawa. Par ailleurs, nous avons les mêmes enjeux qu’en Europe : comment combiner la voie électorale et les mobilisations de masse, comment établir le lien stratégique entre les organisations politiques et les mouvements sociaux, comment développer une stratégie de rupture appuyée par les classes populaires. Par ailleurs, la question de la souveraineté populaire est un déterminant très important de nos décisions politiques comme nous venons de le voir avec le gouvernement grec et son rapport avec l’Europe. Et, la gauche québécoise connait très bien cette réalité!

2015/07/17

René Charest

Roger Rashi

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Empire et Multitude : Empire post-impérialiste ou nouvelle expansion de l’impérialisme?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15034 2015-07-13T16:50:12Z 2015-07-15T11:46:01Z Michael Hardt et Antonio Negri ont choisi d’appeler le système global actuel « Empire ». Le choix de ce terme vise à distinguer ses caractéristiques principales de ce qui définit l’« impérialisme » . Dans cette conception l’impérialisme est réduit à sa dimension strictement politique, c’est-à-dire aux limites du pouvoir formel d’un État au-delà de ses propres frontières, confondant donc impérialisme et colonialisme. Le colonialisme n’existe donc plus, pas plus que l’impérialisme. Cette affirmation creuse reprend le discours [nord -] américain dominant selon lequel les États-Unis, à la différence des États européens, n’ont jamais aspiré à former un empire colonial pour leur propre intérêt et n’ont donc jamais pu être « impérialistes » (et ne le sont pas plus aujourd’hui qu’hier, comme Bush nous le rappelle).

La tradition du matérialisme historique nous propose une analyse très différente du monde moderne, centrée sur l’identification des nécessités de l’accumulation du capital, particulièrement dans les secteurs dominants. À l’échelle globale, cette analyse permet de découvrir les mécanismes qui produisent la polarisation des richesses et du pouvoir et construit l’économie politique de l’impérialisme.

Hardt et Negri ignorent scrupuleusement toutes les analyses qui ont été produites à ce sujet, par les marxistes ou par d’autres écoles de l’économie politique. Par contre ils reprennent le légalisme de Maurice Duverger ou la vulgaire science politique de l’empirisme anglo-saxon. Ainsi l’« impérialisme » devient une caractéristique commune partagée dans le temps et l’espace par plusieurs « Empires », comme l’Empire romain, l’Empire ottoman, le colonialisme britannique ou français, l’empire austro-hongrois, russe, et soviétique. L’inévitable chute de ces empires est liée à des « causes analogues ». C’est plus proche d’un journalisme superficiel que de toute analyse de l’histoire. En fait, encore une fois, ils se rallient à la mode actuelle (après « la chute du Mur de Berlin »).

Il ne fait aucun doute que l’évolution du capitalisme et du système mondial ces vingt dernières années a comporté des transformations qualitatives de toutes natures. Mais se rallier au discours dominant, selon lequel la révolution « scientifique et technologique » produira elle-même des formes d’organisation économiques et politiques de la planète qui surpasseront celles qui étaient associées à la défense des « intérêts nationaux », c’est tout autre chose; et plus encore de considérer que cette évolution comme « positive ». Ce discours est basé sur de graves simplifications. Les secteurs les plus importants du capitalisme opèrent en effet dans l’espace transnational de capitalisme mondial, mais le contrôle de ces secteurs demeure aux mains de groupes financiers encore fortement « nationaux » (c’est-à-dire basés aux États-Unis, et Grande-Bretagne ou en Allemagne, mais non encore dans une « Europe » qui n’existe pas comme telle à cette échelle). De plus, la reproduction économique du système est, aujourd’hui comme hier, impensable sans l’organisation parallèle des « politiques » qui régissent ses évolutions. L’économie capitaliste n’existe pas sans « État », sauf dans la vulgate idéologique creuse du libéralisme. Il n’y a pas encore d’État « monde », transnational. La vraie question, ignorée par le discours dominant sur la globalisation, c’est les contradictions entre les logiques de l’accumulation globalisée des secteurs dominants (oligopoles) du capitalisme central et celles qui conduisent les « politiques » du système.

Le système de Hardt et Negri, présenté sous le terme plaisant d’« Empire », découle donc de la naïve perception de la globalisation préconisée par le discours dominant. Selon cette perception, la transnationalisation a déjà aboli l’impérialisme (et ses conflits), pour le remplacer par un système où le centre est partout et nulle part. L’opposition centre/périphérie (qui définit la relation impérialiste) est déjà « dépassée ». Hardt et Negri reprennent là le discours le plus banal : puisqu’il existe un « premier monde » de « richesse » dans le « tiers monde » et un « tiers monde » de pauvreté dans le premier, il n’y a aucune raison d’opposer le premier monde et le tiers monde l’un l’autre. Il existe certainement une Inde pauvre et une Inde riche, et la même chose se produit aux États-Unis, puisque nous vivons tous dans des sociétés divisées en classes et intégrées au capitalisme mondial.

Est-ce que cela signifie que les formations sociales de l’Inde et des États-Unis sont identiques? Est-ce que la distinction entre le rôle actif de certains dans le façonnage du monde et le rôle passifs d’autres, qui ne peuvent que s’« ajuster » aux demandes du système global, n’a aucun sens? En fait cette distinction est plus importante aujourd’hui que jamais. Aux premiers temps de l’histoire contemporaine (1945–1980), les rapports de force entre les pays impérialistes et les pays dominés étaient tel que le « développement » des périphéries était à l’ordre du jour et ces dernières pouvaient se positionner en agents actifs de transformation du monde. Aujourd’hui ces relations ont changé fortement en faveur du capital dominant. Le discours sur le développement a disparu, remplacé par le discours de l’« ajustement ». En d’autres termes, le système mondial actuel (l’« Empire ») n’est pas moins impérialiste, mais plus impérialiste que ses prédécesseurs!

Hardt et Negri s’en seraient rendu compte s’ils avaient au moins pris note de ce qui est écrit par les représentants du capital dominant. Aussi incroyable que cela paraisse, ils ne l’ont pas fait du tout. En effet, la plupart des secteurs de l’establishment des États unis (démocrates et républicains) ne font pas secret de leurs objectifs et de leur plan : monopoliser l’accès aux ressources naturelles de la planète de façon à préserver leur dispendieux mode de vie, y compris au détriment d’autres peuples; empêcher toute puissance moyenne ou supérieure de devenir un compétiteur capable de résister aux ordres de Washington; et parvenir à ces objectifs par le contrôle militaire de la planète.

Hardt et Negri ont simplement repris le discours dominant selon lequel, le « nationalisme » et le « communisme » ayant été définitivement vaincus, le retour à un libéralisme globalisé représente un progrès objectif. Les « insuffisances » du système, s’il y en a, ne peuvent être corrigées qu’à l’intérieur de la logique du système lui-même et non pas en le combattant. Il est donc facile de comprendre pourquoi Negri a rejoint les rangs de l’Europe atlantiste et a appelé à soutenir son projet de constitution ultralibérale conforme aux souhaits de Washington. Cependant la véritable histoire du « nationalisme » et du « communisme » n’a rien à voir avec ce que la propagande libérale par le nationalisme et le communisme pendant trois décennies d’État providence dans les démocraties sociales d’Occident, dans les pays du socialisme réellement existant et dans les expériences de populisme national radical, dans le tiers monde, ont contraint le capital à s’ajuster aux demandes sociales engendrées par la logique de sa propre domination et cela a fait reculer les ambitions de l’impérialisme. Ces transformations étaient importantes et largement positives malgré les limites imposées par le caractère insuffisamment radical des projets en question. Le retour (provisoire) du libéralisme, possible en raison de l’érosion et de la chute de ces projets de la période précédente de la l’histoire contemporaine, n’est pas « un pas en avant », mais une limite fatidique.

Les vrais problèmes du monde d’aujourd’hui ne peuvent être formulés qu’en abandonnant le discours libéral de Hardt et Negri. Des thèses importantes et variées existent sur ces questions, certaines se plaçant dans la perspective d’un renouveau du matérialisme historique, ignorées par Hardt et Negri. J’aimerais ici rappeler les grandes lignes des thèses que j’ai proposées sur le sujet. Dans le passé l’impérialisme apparaissait comme un conflit permanent entre les pouvoirs impérialistes (au pluriel). La centralisation croissante du capital oligopolistique implique l’émergence aujourd’hui de l’impérialisme « collectif » de la triade (les États-Unis, l’Europe et le Japon). Les secteurs dominants du capital ont des intérêts communs dans la gestion de leurs profits dans ce nouveau système impérialiste. Or la gestion politique unifiée de ce système se heurte à la pluralité des États. Les contradictions à l’intérieur de la triade ne proviennent pas des divergences d’intérêt parmi les capitaux oligopolistiques dominants, mais de la diversité des intérêts représentés par les États. J’ai résumé cette contradiction en une phrase : l’économie unifie les partenaires du système impérialiste, la politique divise les pays concernés.

La Multitude – la démocratie constituante ou la reproduction de l’hégémonie du capital?

L’idéologie libérale propre au capitalisme place l’individu au-dessus de tout. Peu importe si durant la période de la construction historique de l’idéologie libérale, lors des Lumières, l’individu en question devait être un propriétaire éduqué, et donc un bourgeois capable de faire usage de sa Raison. C’était une définitive avancée libératrice. Mouvement au-delà du capitalisme, le socialisme ne peut pas être conçu comme retour vers le passé, comme une négation de l’individu. La démocratie bourgeoise, malgré les limites dans lesquelles le capitalisme l’encercle, n’est pas « formelle », mais tout à fait réelle, même si elle demeure incomplète. Le socialisme sera démocratique ou ne sera pas. Mais j’ajoute à cette phrase un complément indispensable : il n’y aura plus de progrès démocratique sans remettre en question le capitalisme. La démocratie et le progrès social sont inséparables. Les socialismes réellement existants du passé n’ont certainement pas respecté cette donnée, bien qu’ils aient pu réaliser des progrès sans démocratie ou bien avec aussi peu de démocratie que dans le capitalisme lui-même. Mais nous devons ajouter que la grande majorité des défenseurs de la démocratie aujourd’hui ne sont guère exigeants et considèrent que la démocratie est possible sans progrès social visible, pour ne pas parler de remise en cause des principes du capitalisme. Hardt et Negri abandonnent-ils cette catégorie de la démocratie libérale?

Les bases individualistes de l’idéologie libérale placent l’individu comme le sujet de l’histoire en dernière instance. Cette affirmation n’est pas vraie, ni pour l’histoire des premiers systèmes (lesquels selon les Lumières ignoraient l’individu) ni pour l’histoire du capitalisme, qui est un système basé sur le conflit entre les classes, les vrais sujets de cette période historique. Mais l’individu pourrait devenir le sujet de l’histoire dans un socialisme avancé du futur.

Hardt et Negri pensent que nous sommes parvenus à ce tournant de l’histoire où les classes (ainsi que les nations et les peuples) ne sont plus les sujets de l’histoire. Maintenant, l’individu est devenu le sujet (ou est sur le point de le devenir). Ce tournant donne lieu à la formation de ce qu’ils appellent la « Multitude », définie comme « totalité de subjectivités productives et créatives ».

Pourquoi ce tournant se produirait-il? Le texte de Hardt et Negri est assez vague sur ce point. Ils parlent d’une transition vers un « un capitalisme cognitif » ou de l’émergence de la « production immatérielle », de la nouvelle société « en réseau » ou de « déterritorialisation ». Ils se réfèrent aux propositions de Foucault concernant la transition d’une société disciplinaire à une société de contrôle. Tout ce qui a été dit ces trente dernières années, bon ou mauvais selon les points de vue, propositions très discutables ou platitudes naturellement indéniables, est jeté pêle-mêle dans une grande marmite où se prépare le futur. Un empilement de modes contemporaines n’emporte pas forcément la conviction. La similarité avec les thèses de Manuel Castells concernant la « société en réseau », et avec les idées propagées par Jeremy Rifkin, Robert B. Reich et d’autres [nord -] Américains, est telle qu’on peut légitimement se demander : qu’y a-t-il de nouveau et d’important dans ce débordement d’idées?

Je vais donc proposer une autre hypothèse pour expliquer l’invention de la « multitude » en question. Actuellement nous vivons une défaite des puissants mouvements politiques et sociaux qui ont façonné le XXe siècle (les mouvements ouvriers et socialistes, les mouvements de libération nationale). La perte de perspective provoquée par toute défaite provoque un désordre éphémère et une profusion de propositions parathéoriques qui légitiment ce désordre et étayent la croyance selon laquelle il représente un moyen « effectif » pour « transformer le monde » (y compris sans le vouloir), dans le bon sens du terme de surcroît. On ne peut élaborer de nouvelles formulations, cohérentes et efficaces, qu’en prenant ses avec le passé, plutôt que d’en proposer un « remake », et en intégrant effectivement les nouvelles réalités issues de l’évolution sociale dans toutes ses dimensions. De telles contributions, diverses et ouvertes au débat, existent certainement. Le discours de Hardt et Negri n’en fait pas partie.

Les propositions que Hardt et Negri tirent de leur discours sur la « multitude » témoignent, y compris dans leur formulation, de l’impasse dans laquelle ils se trouvent. La première de ces propositions concerne une démocratie qui, pour la première fois dans l’histoire, est supposément sur le point de devenir réalité à l’échelle globale. Mieux, la multitude est définie comme la force « constitutive » de la démocratie. C’est une proposition fabuleusement naïve. Allons-nous dans cette direction? Au-delà de quelques apparences superficielles (quelques élections ici et là), lesquelles satisfont bien entendu les pouvoirs libéraux (particulièrement Washington), la démocratie –nécessaire et possible– est en crise. Elle est menacée de perdre sa légitimité en faveur des fondamentalismes ethniques et religieux (Je ne considère pas les régimes ethnocratiques de l’ex-Yougoslavie comme des progrès de la démocratie!). Est-ce que des élections qui ont mis fin au pouvoir d’un gang criminel (par exemple, au service de l’autocratie russe) pour le remplacer par un autre (financé par la CIA!) constituent un progrès de la démocratie ou une farce manipulée?

Est-ce que le développement du projet impérialiste pour le contrôle de la planète n’est pas à l’origine des attaques frontales contre les droits démocratiques élémentaires aux États-Unis? Le consensus libéral de l’Europe, qui réunit la plupart de forces de droite et de gauche, ne se trouve-t-il pas dans un processus de délégitimation des procédures électorales? Hardt et Negri sont silencieux sur ces questions.

La deuxième proposition concerne la « diversité de la multitude ». Mais les formes et les contenus qui définissent les (diverses) composantes de la multitude ne sont guères spécifiés, pas plus que ne le sont les forces qui accroissent ou réduisent cette diversité. Des contradictions majeures parcourent du coup tout le texte de Hardt et Negri. Par exemple la globalisation actuelle, selon eux, est censée réduire les « différences » entre les centres et les périphéries (sinon cette globalisation resterait impérialiste). Le monde réel évolue dans un sens exactement opposé, en accentuant les « différences » et en construisant un apartheid de dimension mondiale. La diversité à l’intérieur des composantes locales du système citées par Hardt et Negri (seulement dans les sociétés d’Amérique du Nord et d’Europe en fait) est elle-même de nature « diverse » : il y a (parfois, comme aux États-Unis) des « communautés » ethniques ou paraethniques, il y a diverses régions linguistiques ou religieuses, il y a aussi des classes, peut-être (!), qu’il serait bon de redéfinir sur la base de la transformation des réalités sociales! Une fois que toutes ces diversités ont été relevées, on n’en a guère dit plus. Comment sont-elles les unes les autres positionnées dans la production, la reproduction et la transformation des systèmes sociaux? Il est impossible de répondre à ces questions fondamentales sans une conceptualisation de ce que j’appelle les « cultures politiques ». Elles sont certainement ouvertes au débat, mais elles ne peuvent pas être ignorées. Hardt et Negri n’apportent rien qui puisse soutenir leur thèse.

Le tournant qui établit l’individu comme sujet de l’histoire et la multitude comme la force constitutive de son projet démocratique est une invention « idéaliste ». Il suppose qu’un renversement s’est produit dans le monde des idées sans une transformation des relations sociales réelles. Je ne suggère pas ici que les idées ne sont toujours que le reflet passif de la réalité. J’ai défendu le point de vue opposé, fondé sur la reconnaissance de l’autonomie des « instances ». Les idées peuvent être en avance sur leur temps. Le point ici ne concerne pas cette proposition générale. Il concerne les idées postmodernistes à la mode aujourd’hui (incluant les idées de Hardt et Negri eux-mêmes) : sont-elles en avance sur leur temps? Ou bien ne sont-elles que l’expression naïve, confuse et contradictoire, de la réalité du moment, un moment de défaite non encore dépassé? Dans ces conditions la « multitude » peut devenir une réalité constitutive de « diversités » disjointes, variées et non décisives. Elle peut sembler agir comme une « force réelle » (une majorité électorale forte, par exemple). Mais cela est éphémère et destiné à ouvrir la voie à une structure articulée contradictoire, comme toujours en histoire. Dans quelques années la page de la « multitude » aura probablement été tournée, comme cela s’est produit pour l’ouvriérisme (opérarisme) des années 1970 et pour la même raison : la fixation sur le partiel et sur l’éphémère, comme le note Atilio Boron dans « Empire and Imperialism » (Zed Books, 2005).

La culture politique sous-jacente dans le discours de Hardt et Negri c’est celle du libéralisme [nord -] américain. Cette culture politique considère la Révolution [nord -] américaine et la Constitution adoptée alors comme l’événement décisif de l’ouverture de la modernité. Hannah Arendt, inspiration pour Hardt et Negri, écrit que cette révolution ouvre l’ère de « la quête illimité de la liberté politique ». Aujourd’hui, l’émergence de la multitude, la force constitutive de la démocratie « possible pour la première fois à l’échelle mondiale », couronnent la victoire (positive) de l’« américanisation du monde ».

Le ralliement au libéralisme [nord -] américain est nécessairement accompagné par le mépris des voies différentes empruntées par d’autres pays, en particulier dans la « vieille Europe », ainsi quand Hannah Arendt opposait la Révolution [nord-] américaine au « combat limité contre la pauvreté et l’inégalité », ce à quoi se réduit selon elle la Révolution française. Pendant la Guerre froide, toutes les grandes révolutions des temps modernes (la Révolution française, la Révolution russe, la Révolution chinoise) devaient être dénigrées. Elles étaient viciées dès leur naissance en raison de leur « tendance autoritaire », selon le discours libéral [nord -] américain, lequel est devenu le fer de lance de la contre-révolution après la Deuxième guerre mondiale. La survivance exclusive du « modèle américain », dont la révolution pionnière et la constitution n’ont remis en cause aucune des nécessités du développement capitaliste, impliquait le rejet de l’héritage des révolutions qui ont remis en cause les contraintes du capitalisme (comme avec la radicalisation jacobine de la Révolution française). La dénonciation de la Révolution française (François Furet), l’anti– soviétisme ordinaire et les accusations contre le maoïsme constituent certains des traits dominants de cette contre-révolution dans la culture politique.

Hardt et Negri restent remarquablement silencieux sur ces questions. Ils ignorent systématiquement toute la littérature critique (au demeurant originaire des États-Unis pour une bonne partie) de la Révolution [nord -] américaine qui, il y a bien longtemps, a montré que la Constitution des États-Unis a été systématiquement élaborée pour écarter tout risque de déviation « populaire ». La réussite de ce point de vue est réelle, faisant l’envie de tous les réactionnaires européens qui n’ont jamais réussi à en faire autant (Giscard d’Estaing a déclaré que le projet européen de constitution ultralibérale était « aussi bon » que la Constitution des États-Unis!).

Les « aspirations » de la multitude érigée en force constitutive du futur se réduisent à peu de choses : la liberté, notamment d’immigrer, et le droit à un revenu social garanti. Soucieux de ne pas s’aventurer au-delà de ce qui est permis par le libéralisme [nord -] américain, le projet ignore délibérément tout ce qui peut être qualifié comme relevant de l’héritage du mouvement ouvrier et du mouvement socialiste, particulièrement l’égalité rejetée par la culture politique des États-Unis. Il est difficile de croire au pouvoir de transformation d’une nouvelle citoyenneté globale (et européenne) émergente alors que les politiques mises en œuvre privent fondamentalement la citoyenneté de toute efficacité.

La construction d’une alternative réelle au système contemporain de capitalisme libéral globalisé demande d’autres dispositions, particulièrement la reconnaissance de l’immense variété des besoins et des aspirations des classes populaires partout dans le monde. En fait, Hardt et Negri éprouvent beaucoup de difficultés à imaginer les sociétés des périphéries (85 % de l’humanité). Les débats concernant les tactiques et les stratégies de construction d’une alternative démocratique et progressiste, qui seraient effectives dans les conditions concrètes et spécifiques des différents pays et régions du monde, ne semblent pas les intéresser. Est-ce que la « démocratie » promue par l’intervention des États-Unis permet d’aller au-delà de la farce électorale comme dans le cas de l’Ukraine, par exemple? Peut-on réduire les droits des « pauvres » qui peuplent la planète au droit à « immigrer » vers l’opulent Occident? Un revenu garanti peut être une demande justifiée, mais peut-on croire naïvement que son adoption abolirait la relation capitaliste, qui permet au capital d’utiliser le travail (et donc l’exploitation et l’oppression), à l’avantage du travailleur qui serait dès lors en mesure d’utiliser le capital librement et qui pourrait donc développer tout le potentiel de sa créativité?

Réduire le sujet de l’histoire à l’« individu » et réunir ces individus dans une « multitude » revient à écarter les véritables questions concernant la reconstruction des sujets de l’histoire, défi de notre époque. On pourrait signaler beaucoup de contributions importantes à opposer au silence de Hardt et Negri sur le sujet. Sans aucun doute, les communismes et socialismes historiques ont eu tendance à réduire le sujet majeur de l’histoire moderne à la « classe ouvrière ». C’est même un reproche qui peut être fait au Negri de l’ouvriérisme. J’ai par contre proposé une analyse du sujet de l’histoire comme formé par des blocs sociaux capables, en des phases successives de lutte populaire, de transformer effectivement les rapports de forces sociaux à l’avantage des classes dominées et des peuples dominés.

Actuellement, relever le défi signifie avancer vers la conformation de blocs démocratiques, populaires et nationaux hégémoniques capables de renverser les pouvoirs des blocs impérialistes hégémoniques et des bourgeoisies compradores hégémoniques. La formation de tels blocs se déroule dans les conditions concrètes qui sont très différentes d’un pays à l’autre, en sorte qu’il n’existe pas de modèle général pertinent (du genre « multitude » ou autre). Dans cette perspective, la combinaison des avancées démocratiques et du progrès social sera une composante de la longue transition vers le socialisme mondial, tout comme l’affirmation de l’autonomie des peuples, des nations et des États rendra possible l’émergence d’une globalisation négociée qui remplacera la globalisation unilatérale imposée par le capital dominant (ce dont Empire se félicite) et qui démontera peu à peu le système impérialiste actuel. Les débats approfondis sur ces problèmes réels sont sans aucun doute beaucoup plus prometteurs que l’examen de ce que la « multitude » pourrait bien être.

La culture politique d’Empire et de Multitude est-elle à la hauteur de ce défi?

La mode est aujourd’hui au « culturalisme », une vision de la pluralité humaine fondée sur de supposés invariants culturels, notamment religieux et ethniques. Le développement du « communautarisme » et l’invitation à reconnaître le « multiculturalisme » résultent de cette vision de l’histoire. Cette vision n’appartient pas à la tradition du matérialisme historique, lequel recherche l’articulation des luttes de classes des temps modernes avec les formes et les conditions de la participation des peuples affectés par le système de la globalisation capitaliste. Les analyses produites dans le cadre de ces questionnements rendent possibles la compréhension d’une variété de voies empruntées par différents pays et l’identification de la spécificité des contradictions existant au sein des sociétés en question et à l’échelle du système global. Ces analyses s’articulent donc autour de ce que j’appelle la formation des cultures politiques des peuples dans le monde moderne.

La question que je pose c’est : quelle culture politique sous-tend les écrits de Hardt et Negri? Appartiennent-ils à la tradition du matérialisme historique ou à celle du culturalisme? Je propose dans mon ouvrage « The Liberal Virus » l’analyse de deux itinéraires, « européen » d’un côté, et [nord -] américain de l’autre, qui forgent les cultures politiques des peuples en question. Je rappellerai ici brièvement les grandes lignes de mon argument.

La formation de la culture politique du continent européen est le produit de grands moments formateurs : les Lumières et l’invention de la modernité; la Révolution française; le développement du mouvement ouvrier et du mouvement socialiste et l’émergence du marxisme; et la Révolution russe. Cette succession d’avancées n’a certainement pas assuré que les gauches successives produites par ces moments historiques aient assumé la gestion politique des sociétés européennes. Mais elle a forgé l’opposition droite-gauche sur le continent. La contre-révolution triomphante a imposé des restaurations (après les Révolutions françaises et russes), un recul de la laïcité, des compromis avec les aristocraties et les Églises et des remises en cause de la démocratie libérale. Elle a réussi à gagner le soutien des peuples concernés dans les projets impérialistes du capital dominant et, à cette fin, la droite triomphante a mobilisé les idéologies chauvines nationalistes qui ont connu leur sommet juste avant 1914.

La succession de moments constitutifs de la culture politique des États-Unis est assez différente. Ces moments sont : l’établissement en Nouvelle-Angleterre des sectes protestantes anti-Lumières; le contrôle de la Révolution [nord -] américaine par la bourgeoisie coloniale, particulièrement par sa fraction esclavagiste; l’alliance du peuple avec cette bourgeoisie, fondée sur l’expansion de la frontière, ce qui du coup a conduit au génocide des Indiens; et la succession de vagues d’immigrants qui ont empêché la maturation d’une conscience politique socialiste en la remplaçant par le « communautarisme ». La succession des événements est fortement marquée par la domination permanente de la droite, ce qui a fait des États-Unis le pays « le plus sûr » pour le développement du capitalisme.

Aujourd’hui l’un des grands combats qui décideront du futur de l’humanité se joue autour de l’« américanisation » de l’Europe. L’objectif est de détruire la culture européenne et son héritage politique et de les remplacer par la culture dominante des États-Unis. L’option ultraréactionnaire c’est celle des forces politiques dominantes en Europe aujourd’hui et elle se trouve parfaitement traduite dans le projet de constitution européenne. L’autre bataille c’est celle qui se joue entre le « Nord » du capital dominant et le « Sud », les 85 % de l’humanité victimes des projets impérialistes de la triade. Hardt et Negri ignorentles enjeux de ces deux batailles décisives.

Les éloges infondés qu’ils réservent à la « démocratie » [nord -] américaine s’opposent fortement aux écrits et aux analyses critiques de la société nord-américaine, rejetés en bloc parce que leur « anti-américanisme » les disqualifie (aux yeux de qui? de l’establishment [nord -] américain?). Je ne citerai que l’ouvrage d’Anatol Lieven, « America Right or Wrong : An Anatomy of American Nationalism » (Oxford University Press, 2004), dont les conclusions coïncident largement avec les miennes malgré nos points de départ idéologiquement et scientifiquement différents. Lieven lie la tradition démocratique [nord -] américaine (dont personne ne saurait nier la réalité) aux origines obscurantistes du pays (et qui est perpétuée et reproduite par les vagues successives d’immigrants).

La société des États-Unis de ce point de vue ressemble beaucoup plus au Pakistan qu’à la Grande-Bretagne. De plus, la culture politique des États-Unis est le résultat de la conquête de l’Ouest (ce qui a mené à considérer tous les autres peuples comme des « peaux– rouges » qui n’ont le droit de vivre que dans la mesure où cela convient aux États-Unis). Le nouveau projet impérialiste de la classe au pouvoir aux États-Unis requiert un nouvel élan de nationalisme agressif, lequel devient donc l’idéologie dominante et rappelle plus l’Europe de 1914 que l’Europe d’aujourd’hui. À tout point de vue, les États-Unis ne sont pas « en avance » sur la « vieille Europe », mais un siècle en retard. C’est pourquoi le « modèle américain » est préféré par la droite et hélas par certains secteurs de la gauche, dont Hardt et Negri, lesquels ont été gagnés au libéralisme d’aujourd’hui.

Au-delà des deux thèses d’Empire (« l’impérialisme est démodé ») et de Multitude (« l’individu est devenu le sujet de l’histoire »), le discours de Hardt et Negri s’exprime sur le ton de la résignation. Il n’y a pas d’alternative [« ‘There is no alternative »’] à la soumission aux exigences de la phase actuelle du développement capitaliste. On serait limité à ne pouvoir combattre que ses regrettables conséquences en s’y intégrant. C’est le discours de notre période de défaite, un moment qui n’a pas encore été dépassé. C’est le discours de la social-démocratie gagnée au libéralisme et des pro-Européens gagnés à l’atlantisme. La renaissance d’une gauche digne de ce nom, capable d’inspirer et d’organiser des progrès au bénéfice des peuples, nécessite une rupture radicale avec les discours de ce genre.

Samir Amin Global Research, mai 19, 2006

Url de l’article :

Source : Monthly Review novembre 2005 (en anglais)

http://www.monthlyreview.org/1105amin.htm traduction de Numancia Martínez Poggi

 

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CAP-NCS <![CDATA[L’économie verte, un écran de fumée au service des puissants]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15031 2015-07-13T00:51:06Z 2015-07-13T11:46:04Z  

Depuis quelques années, la notion d’économie verte tente de se frayer un chemin dans le vocabulaire médiatique et politique. Substitut de choix au très galvaudé «  développement durable  », le terme « économie verte » suggère l’idée de mettre l’économie au service de la protection de l’environnement ou, à tout le moins, de faire en sorte que la protection de l’environnement soit rentable, donc plus attrayante pour les entreprises. Il s’agit d’une idée certes séduisante et rassurante, puisqu’on reste en terrain connu, mais le marché peut-il vraiment régler la crise écologique actuelle ?

Un bref retour en arrière nous permet d’avoir une vision plus large de ce qui a entraîné l’apparition de ces concepts. En 1972, la publication du rapport Halte à la croissance ? – Rapport sur les limites de la croissance a fait grand bruit. Couramment appelé rapport Meadows, du nom des chercheurs du MIT ayant coordonné les travaux pour le compte du Club de Rome, ce rapport soulignait l’interdépendance des questions sociales, économiques et écologiques. Ainsi, selon les différents scénarios de prospective présentés, les interactions entre la croissance démographique et l’exploitation croissante des ressources naturelles entraîneraient des pénuries de ressources accompagnées d’un haut niveau de pollution, lesquels engendreraient la fin de la croissance, tant démographique qu’économique.

De différents scénarios présentés par les auteurs, les seuls qui n’entraînent pas un effondrement généralisé de l’écosystème mondial sont ceux qui mettent un frein à la croissance exponentielle de la production. Il était en outre proposé de stopper la croissance de l’industrie en instaurant des taxes permettant de réorienter le flux monétaire vers les activités les plus utiles, comme l’agriculture, les services sociaux et surtout la lutte contre la pollution.

Le rapport fait aussi état de la nécessité de répartir les richesses en fonction de la satisfaction des besoins primaires de la population. Cela représente, selon les auteurs, la condition sine qua non à l’acceptation populaire d’une économie sans croissance. L’objectif est donc « un affranchissement de la faim et du dénuement qui reste, aujourd’hui encore, le privilège de si peu d’hommes sur la Terre ».

Les conclusions de ce rapport, pourtant toujours criantes d’actualité, n’ont pas manqué, on s’en doute bien, de susciter une vive polémique à l’époque. S’ensuivit la publication, en 1987, du rapport Bruntland (intitulé Notre avenir à tous), commandé par la Commission des Nations unies pour l’environnement. Ce rapport a jeté les bases du premier Sommet de la Terre, qui a eu lieu à Rio en 1992 : le concept de développement durable était né. Reposant sur trois piliers (environnemental, social, économique), celui-ci se définit comme «  un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ».

On comprend ici que pour qu’il y ait développement durable, il doit y avoir développement économique. La préservation d’un habitat sensible, par exemple, n’entre pas dans la définition du développement durable. L’idée de croissance est ainsi réhabilitée par la bande, en suggérant qu’il est possible d’adapter légèrement notre mode de fonctionnement actuel pour le rendre plus socialement et écologiquement responsable.

Depuis, le développement durable nous a été servi à toutes les sauces, si bien que ce terme n’a plus aucune crédibilité. La prise en compte de l’impact social des projets a tranquillement glissé vers la recherche de « l’acceptabilité sociale » par les gouvernements et les promoteurs de tous horizons, sorte de fabrication de consentement à grands coups de stratégies de communication qui n’ont bien souvent que peu à envier à la propagande stalinienne…

Privatiser… pour mieux protéger ?

Terme vide de sens s’il en est un, l’économie verte met en lumière le fait que les chantres de la croissance se sont finalement adaptés au choc causé par la prise de conscience mondiale des problématiques environnementales, qui a pour un temps semblé menacer leurs acquis. Aucune des solutions mises de l’avant par les promoteurs de cette « nouvelle économie » ne remet en cause, on s’en doute, l’ordre établi. Tout au plus s’agit-il de penser les communications en amont pour donner l’impression que la question environnementale est au cœur des préoccupations plutôt que de réagir en aval, en réponse à la pression populaire. En d’autres termes, il s’agit la plupart du temps d’écoblanchiment, puisque les efforts et l’argent investis le sont en publicité plutôt qu’en actions concrètes en vue de réduire son impact environnemental.

Un lieu commun très exploité laisse sous-entendre que l’on fait plus attention à ses biens propres qu’à ce qui appartient au domaine public. En poussant la logique plus loin, certaines personnes vont jusqu’à dire que la privatisation de l’eau, par exemple, pourrait permettre de protéger davantage la ressource et de la rendre accessible à tous et toutes. Il va de soi que ce qui sous-tend cette logique, c’est en fait une volonté d’augmenter les possibilités de profit, les créneaux d’affaires, par la marchandisation de la nature. La privatisation des services d’eau potable, par exemple, a été tentée un peu partout dans le monde, avec pour résultats une accessibilité réduite ou nulle pour les plus pauvres, une baisse de qualité généralisée, une augmentation du prix, des interruptions de service fréquentes et un entretien inadéquat des infrastructures.

PIB et croissance

Le produit intérieur brut (PIB) est l’indicateur traditionnellement utilisé pour mesurer la richesse d’une nation. Toute transaction financière ayant lieu sur le territoire d’un pays augmente le PIB. La croissance du PIB par habitant est censée mesurer la croissance du niveau de vie. Cependant, les actions ou les décisions qui n’entraînent pas de mouvements monétaires ne contribuent pas à l’augmentation du PIB. En conséquence, le travail non rémunéré, effectué majoritairement par les femmes, n’est pas reconnu comme participant à l’amélioration du niveau de vie.

Très souvent, les désastres écologiques contribuent à la hausse du PIB : déversements de pétrole en mer, déforestation, élevage intensif et même catastrophes naturelles entraînent tous une augmentation marquée de l’activité économique. De même, une population malade contribue davantage au PIB qu’une population en santé, car elle achète plus de médicaments, consomme plus d’actes médicaux et de services spécialisés.

En fait, la croissance économique repose sur un modèle théorique qui ne tient pas compte des limites physiques de l’écosystème planétaire. Nombreux sont ceux qui dénoncent donc le productivisme et le consumérisme incarné par le PIB, qui est loin d’être représentatif du réel bien-être humain.

Une solution : la transition vers une économie à échelle humaine

Mais pourquoi persiste-t-on à rechercher la croissance à tout prix, sachant que cette course effrénée se fait au détriment de notre qualité de vie et même de la survie de l’espèce ? C’est qu’il faut nourrir sans cesse le monstre que nous avons créé… En effet, l’économie actuelle repose sur la création monétaire ex nihilo, à partir de rien, par les banques privées principalement. Chaque fois qu’un État ou un individu emprunte une somme d’argent à la banque, le montant est simplement inscrit à son actif, sans qu’il ne corresponde à aucune somme réelle. Ce ne sont pas les dépôts des uns qui sont prêtés aux autres, comme on est porté à le croire. La monnaie, de nos jours, est scripturale, c’est-à-dire créée à la pointe du stylo (ou plutôt à la touche du clavier). Seule une réserve en monnaie réelle correspondant à une fraction des prêts (environ 2 %) est exigée.

Évidemment, nous devons rembourser les sommes empruntées grâce à l’argent gagné par notre force de travail (bien réelle, celle-ci ­ !), plus les intérêts, qui eux ne sont pas créés. En effet, les banques ne créent que le capital, alors que nous devons rembourser capital et intérêts. Si l’on conçoit l’économie globale d’un pays comme un seul gros système, on comprend aisément qu’il faut qu’il y ait sans cesse croissance, donc augmentation de la masse monétaire, pour éviter d’atteindre le stade où il devient évident qu’il n’y a pas assez d’argent en circulation pour rembourser toutes les dettes. Si cela se produisait, c’est le système économique dans son ensemble qui imploserait.

Il va de soi que le fait d’avoir confié le droit régalien de créer la monnaie aux banques privées leur confère un immense pouvoir. Elles peuvent non seulement décider ce qui mérite d’être financé ou non, et ce de façon totalement antidémocratique, mais elles sont aussi en total conflit d’intérêts puisque l’endettement massif est nécessaire au maintien de ce système qui les privilégie au-delà de tout.

Parmi les solutions qui existent pour sortir de ce marasme, l’une des plus prometteuses pourrait bien être l’abolition de ce droit cédé aux banques et plutôt créer la monnaie (toujours ex nihilo) par le versement d’un revenu de base universel à chaque personne, de la naissance à la mort. Ainsi, c’est la vie humaine, et non les dettes, qui serait à la base du système économique. L’argent serait forcément mieux réparti, conférant à chaque personne la liberté d’échanger et de produire à petite échelle. C’est ce modèle, appelé système monétaire à dividende universel, que proposent, entre autres, la Théorie relative de la monnaie, élaborée par un collectif d’économistes, ainsi que l’Initiative citoyenne européenne pour un revenu de base universel.

À partir de là, tout financement massif de grands projets destructeurs pour l’environnement ou la société deviendrait beaucoup plus ardu. En effet, si le pouvoir de financer revient aux citoyens et aux citoyennes (pensons au sociofinancement, par exemple), les projets devront faire la preuve de leur utilité sociale ou environnementale. De même, les petites initiatives locales, actuellement bloquées par manque de fonds, devraient fleurir et participer, ce faisant, à la nécessaire transition vers une économie à échelle humaine, au service des citoyens et de leur milieu de vie immédiat.

Comme le disait Einstein, on ne résout pas un problème avec le mode de pensée qui l’a créé. La crise écologique est une conséquence directe du modèle productiviste axé sur la croissance économique. Il est absurde de s’attendre à ce que les mécanismes de marché à l’œuvre dans ce modèle soient à même de nous permettre d’échapper à la crise écologique. La main invisible ne protège pas plus la planète qu’elle ne répartit la richesse. Au contraire, elle pille nos ressources et vide nos poches pour remplir celles des puissants !
Dominique Bernier

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CAP-NCS <![CDATA[Pourquoi un parti?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15029 2015-07-10T19:23:25Z 2015-07-10T19:23:25Z Les partis politiques qui ont au cœur du projet socialiste pendant des décennies sont questionnés par les mouvements populaires aujourd’hui. Sont-ils utiles encore? Cela sera un des thèmes abordés par l’université populaire des NCS les 20–23 août prochains.

Aujourd’hui, pour plusieurs raisons, l’idée du parti qui avait inspiré des générations de mouvements socialistes apparaît dans une large mesure comme obsolète. Malgré les prétentions des Internationales, le « parti » n’est pas parvenu à diriger le mouvement social dans la voie d’une transformation socialiste. Pour autant, ce « parti » a été utile, dans des moments précis, et selon des alignements de force particuliers. Il a agi sur les rapports de force, surtout dans des conditions où la militarisation et la violence ont envahi l’espace politique, donc dans des conditions « extrêmes » et où il a pu déstabiliser l’adversaire.

À son meilleur, le parti a été un chef de guerre, comme l’Armée rouge en Union soviétique 1918 ou plus tard, avec la guerre populaire prolongée en Chine dans les années 1930–40. Quand ces conditions n’existent pas et que celles de la lutte sont déterminées par un espace politique et social complexe et enchevêtré, l’idée d’une force centralisée, militarisée en quelque sorte, devient inopérante ou pire encore, nuisible. Le « parti » en d’autres mots a été un vecteur du changement, mais pas d’émancipation. Sa « science », sa « discipline de fer », sa confiance dans la « marche irrésistible de l’histoire », organiques au concept de parti moderne, ont été des obstacles se heurtant à la complexité du réel.

Si l’idée du parti « dur comme l’acier » a été généralement nuisible (et exceptionnellement nécessaire) dans le passé, elle est encore plus fragile aujourd’hui. De prime abord, les luttes de classes dans toute leur multidimensionnalité se sont « dispersées » dans le tissu social en une myriade de conflictualités, de mouvements, de mobilisations. Le prolétariat de la classe ouvrière industrielle est devenu le « prolétariat-multitude » ou le « prolétariat-précariat », éparpillé dans les dédales du capitalisme contemporain. Fort et faible en même temps, cet ensemble de couches prolétarisées développe une multi-identité à l’échelle locale, nationale et internationale (« glocale »). Il se construit en micro et en macro résistances, via de nouveaux modes organisationnels, utilisant la forme « réseau ». Ce mouvement invente de nouveaux circuits de communication permettant de développer des formulations sur des questions stratégiques et tactiques d’une haute complexité. L’idée du « parti dur comme l’acier » devient un non-sens au moment où des synthèses permettant de relancer et de concentrer les luttes sont effectuées sous une forme décentralisée.

Revenons à l’idée originale, un peu ambiguë, de « parti » tel qu’esquissé dans le Manifeste du parti communiste et qui nous apparaît, paradoxalement, plus en phase avec le mouvement actuel. Le « parti-outil », une sorte de caisse de résonnance, reste, contradictoire à tout le moins, à la fois dans le mouvement populaire et à distance du mouvement populaire. Il ne peut certes pas « commander » aux masses, il ne peut pas agir à leur place, il ne peut se substituer. Il n’est pas, comme on le voyait à l’époque, le « système nerveux » des masses en lutte ». Le parti aujourd’hui « commande en obéissant », selon l’expression du sous-commandant Marcos. Dans le projet d’émancipation, ce sont les masses qui doivent non seulement transformer le monde, mais se transformer elles-mêmes, et cette transformation n’est possible qu’à travers leur propre expérience, leurs propres victoires et leurs propres échecs.

L’intelligence du parti, c’est qu’il aide les masses à synthétiser ce qu’elles sont prêtes à accomplir, ce qu’elles peuvent faire dans un moment particulier pour faire avancer la cause de l’émancipation. Le « parti », en fin de compte, « doit être construit sur la base des capacités d’auto-organisation de la société ». On est donc ici à des années-lumière des partis « marxistes-léninistes », mais aussi des partis dans la tradition de la Deuxième Internationale. Autre trait caractéristique, dans la conception du « parti » qui émerge des luttes actuelles, l’outil n’est plus « étanche ». Les frontières entre le parti et les autres composantes des mouvements populaires sont poreuses, changeantes. Le parti est utile parce qu’il participe, avec d’autres entités, à la fabrication d’un consensus, qui par définition est temporaire, multiple, précaire, tente de tisser les liens entre les énergies et les consciences de l’émancipation et essaie, comme le disait Gramsci, d’extraire l’unité de la multiplicité.

Parti « réseau », parti « mouvement », faisceau d’initiatives, point de rencontre entre plusieurs composantes du mouvement populaire, capable d’amalgamer, d’interrelier les multiples « bonnes idées » qui émergent et les transformer en stratégies; le parti doit être un combattant infatigable de la démocratie. Il n’est ni unique, ni mené par une structure pyramidale (le « centralisme démocratique »). Celui-ci défend une démocratie qui met de l’avant la multipolarité des lieux de pouvoir et d’élaboration des stratégies. Il préconise la confrontation des idées, mais aussi la patience, l’écoute, la tolérance. Il se construit sur l’idée fondamentale qu’il y a plusieurs vérités et non pas une seule, que dans les cultures diverses et composites de l’humanité existent des appréhensions du monde distinctes, tout aussi significatives les unes que les autres, tout aussi capables de produire des connaissances. Le « parti » installe alors des « coupe-feux », empêchant la centralisation excessive du pouvoir, tant en son sein qu’entre lui-même et les autres structures organisationnelles et culturelles des dominés. Il réinscrit les intuitions de la Commune : rotation obligatoire des dirigeants, révocabilité en tout temps des élus, adoption d’un code de conduite strict empêchant dirigeants et élus de vivre « en dehors » et encore moins « au-dessus » du peuple.

Cela dit, le parti ne doit pas confondre la démocratie du peuple avec celle des dominants, avec ses simulacres de libertés enfermés dans des processus aliénants et opaques, ainsi que dans des institutions dont le premier mandat est d’insulariser le pouvoir des élites. L’exercice d’une véritable démocratie exige de sortir de la fiction d’individus atomisés, désocialisés, désencrés de leur condition de classe. Une réelle démocratie impose une négociation permanente, en même temps qu’elle doit permettre des conclusions, certes temporaires, mais qui constituent (pour changer un « représentant ») des avancées réelles pour les mouvements populaires. Ces conclusions représentent une synthèse d’expériences et de connaissances dispersées, transformées dans le cours de la lutte et des efforts pour développer des praxis conséquentes.

Alors faut-il un « parti » aujourd’hui? Bien évidemment que oui. Est-ce un parti sous la forme existant à l’époque de Lénine? Bien évidemment que non. Est-ce qu’on voit cela? Peut-être que oui. Cela s’appelle le Mouvement pour le socialisme (Bolivie), Syriza (Grèce), Québec Solidaire et d’autres projets en cours, tous fragiles, tous précaires, tous curieux. Comme ceux qui, avec d’autres mots et d’autres références, ont tenté de monter à « l’assaut du ciel » il y a 90 ans!

Juin 2015

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CAP-NCS <![CDATA[Entrevue avec Clifton Nicholas, cinéaste et militant mohawk]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15024 2015-07-06T17:47:58Z 2015-07-08T11:40:51Z Geneviève Beaudet — Clifton Nicholas, vous êtes réalisateur de films documentaires, militant au Réseau environnemental autochtone et membre de la Première Nation mohawk de Kanesatake. Récemment, vous avez réalisé et produit deux films documentaires sur l’environnement : No Fracking Way (2013) et The Iron Snake (2014). Quel est votre parcours personnel?

Clifton Nicholas — J’ai fait différents métiers, dont celui de cameraman. J’ai aussi fait une majeure en anthropologie et une mineure en histoire à l’université Concordia, mais j’avais de la difficulté avec la façon dont l’anthropologie et l’histoire par– laient de nous. Malheureusement, je n’ai jamais obtenu mon diplôme, car j’ai encore une dette envers l’université! Mais c’est plus important de faire des films. L’éducation, c’est parfois une « arme à deux tranchants ».

G.B. — Que voulez-vous dire?

C.N. — Jusqu’à tout récemment, l’éducation offerte aux Premières Nations (PN) était surtout un moyen de forcer notre assimilation culturelle — ce qui est encore le cas avec l’actuel projet de loi du gouvernement Harper. Cette loi devrait être écrite par les PN elles– mêmes, pas par le gouvernement! Les PN n’ont pas le contrôle de leur système éducatif et, en plus, les subventions du fédéral pour l’enseignement dans la langue traditionnelle ont été coupées. La langue traditionnelle, c’est très important. La déclaration d’excuses du gouvernement concernant les pensionnats autochtones n’est pas suffisante. Après la réconciliation, il faut la réparation. Dire « Je m’excuse », ce n’est pas assez. Il faut se poser la question : « Qu’est-ce que je peux faire pour changer la situation? »

G.B. — Pour revenir à l’histoire officielle du Canada, c’est vrai qu’on a longtemps présenté les Iroquois comme les « méchants– Indiens-cannibales-qui– martyrisaient-les-missionnaires »…

C.N. — Le cannibalisme existait vraiment comme moyen de domination des Iroquois sur d’autres nations! Mais l’histoire officielle ne mentionne pas souvent que la pratique de ce type de cannibalisme a cessé après la Grande Loi de la Paix [vers l’an 1000 de notre ère]. Celle-ci a pourtant été un événement très important qui avait pour but d’unir les nations des deux Amériques, qui a mené à la création de la Confédération des Cinq Nations — dont la mémoire s’est transmise par le wampum des Cinq Nations. La paix a ensuite été maintenue pendant des centaines d’années.

G.B. — Vous dites que le retour à la pratique de la langue traditionnelle est très important. Combien de personnes partagent la langue mohawk?

C.N. — Notre langue est partagée par neuf communautés, trois au Québec, quatre en Ontario et deux dans l’État de New York. Les Haudenausones sont un peu éparpillés, ce n’est pas toujours facile de capter et de réunir toute l’information de notre nation. En passant, un de nos chercheurs les plus importants, Mme Audra Simpson, sera en conférence à Montréal cet automne. Elle est originaire de Kahnawake et enseigne l’anthropologie à l’université Columbia.

G.B. — Les Québécois se plaignent souvent que les Mohawks ne parlent pas français, mais vous le parlez couramment…

C.N. — Le français et l’anglais sont deux langues de colonisateurs. La deuxième langue officielle du Canada devrait être une langue autochtone, soit la langue qui est parlée dans la région où l’Eurocanadien habite. Cela dit, je parle français à cause de mes cousins de Saint-Henri! D’ailleurs, saviez– vous que les parents de Malcolm X — un de mes héros — se sont rencontrés à Saint-Henri 3? La situation des Afro-Américains est similaire à celle des Amérindiens.

G.B. — Vous aviez 18 ans lors de la crise d’Oka. Comment voyez-vous les liens entre les Mohawks et les Québécois francophones d’aujourd’hui?

C.N. — La nouvelle génération de Québécois ne connaît pas la crise d’Oka, c’est surprenant! Récemment, j’ai fait une conférence sur ce sujet au Cégep de Sainte-Thérèse, et les étudiants ont été vraiment réceptifs. Peut-être à cause du printemps érable? J’aimerais faire plus de conférences sur la crise d’Oka et j’ai déposé un projet de financement au Conseil des Arts et des Lettres du Québec (CALQ), mais il a malheureusement été refusé.

G.B. — Et la politique québécoise?

C.N. — Le programme de Québec solidaire pourrait être recevable, avec des ajustements… et si on votait. Le Parti québécois a dérivé vers un nationalisme étroit avec sa charte des valeurs. D’ailleurs, personnellement, je suis athée, car je trouve que la religion a trop souvent causé des conflits et de la division dans les communautés.

G.B. — Le film No Fracking Way est un reportage sur l’opposition des Micmacs au développement du gaz de schiste au Nouveau-Brunswick, et le film The Iron Snake traite des dangers environnementaux reliés aux projets d’oléoducs actuels. Pourquoi avoir choisi ces sujets?

C.N. — Lors de la crise d’Oka en 1990, j’ai été impressionné que les Micmacs soient venus du Nouveau– Brunswick pour nous soutenir. Je voulais donc leur rendre la pareille en faisant No Fracking Way, ce qui, je l’espère, leur sera utile. En ce qui concerne les oléoducs, le « Serpent de fer » est probablement le plus grand danger environnemental qu’on ait jamais connu. L’eau et la Terre sont menacées. Dans mon film, je donne la parole à plusieurs autochtones qui nous rappellent que nous sommes tous responsables de la vie sur terre et que, sans eau, il n’y a pas de vie. Et comme dit Ellen [Gabriel] dans le film : We have to stop the pipelines!

G.B. — Vous avez présenté votre film au Forum social des peuples en août dernier. Quelles sont vos impressions de cet événement?

C.N.- Il y a beaucoup de leadership autochtone qui s’éveille actuelle– ment au niveau environnemental, et on a beaucoup discuté des oléoducs. C’est certain que les membres du Réseau environnemental autochtone vont faire un suivi. Il y a des conditions favorables en ce moment. En 1997, il y a eu le Sommet de l’APEC [Asia-Pacific Economic Cooperation] à Vancouver, mais la mobilisation a ensuite redescendu. Maintenant il y a une remontée.

G.B. — En terminant, quels sont vos projets pour l’avenir?

C.N. - J’ai commencé à travailler sur mon prochain film qui s’appellera In the Long Shadows of the Pines – 25 Years after the Oka Crisis. Il faut main– tenant que je trouve le financement. Et je continue à m’impliquer au Réseau autochtone environnemental.

[Entrevue réalisée à Kanesatake le 12 octobre 2014]

 

Médiagraphie

APNQL (Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador), 2014 : « Les Premières Nations au Québec sont unies dans leur opposition à l’exploitation minière de l’uranium ». Communiqué de presse CNW Telbec, 25 septembre. <http://www.newswire.>. AUBIN CÔTÉ, Marie-Christine, 2014 : « Forum social des peuples : l’heure du bilan. Le Journal des alternatives, 29 août. <http://journal.alternatives.>.

CEPN (Conseil en éducation des Premières Nations), 2014 : « Le Conseil en éducation des Premières Nations remet en question la crédibilité des résultats d’une étude de l’Institut Fraser ». Communiqué de presse CNW Telbec, 14 août. <http://www.newswire.ca/fr/>

DAVIS, Austin M., 2014 : « Professors united in call for public inquiry into missing and murdered aboriginal women ». Leader-Post, 28 août. <http://www.lea–>

GABRIEL, Ellen, 2014 : « “Sometimes the law is an ass” ». Warrior Publications, 17 août. <http://warriorpublications.>.

HELE, Carl, 2014 : « Indigenous Studies explode in Montreal : More than a decade in coming ». Anishinabeknews.ca. <http://anishinabeknews.ca/2014/>.

ITUM (Innu Takuaikan Uashat mak Mani– Utenam), 2014 : « Consultations sur l’Entente de principe ITUM /Hydro– Québec 2014 : « Oui » à l’entente avec Hydro-Québec, mais « Non » au Plan Nord sans notre consentement ». Communiqué de presse CNW Telbec, 1 er avril. <http://www.newswire.ca/fr/>.

NATIONS INNUE ET MI’GMAQ, LES, 2014 : « Les Nations Innue et Mi’gmaq envoient un message de prudence au Grand Chef huron-wendat Konrad Sioui sur le dossier de l’exploitation pétrolière dans le Golfe du Saint-Laurent ». Communiqué de presse CNW Telbec, 18 juillet. <http://www.newswire.ca/fr/>.

NICHOLLS, Will, 2014 : « Cree perseve– rance ». The Nation, 4 juillet. <http://www.pressegauche.org/spip.php?article20419>. PICARD, Ghislain, 2014 : « Les Premières Nations sont transparentes ». Le Devoir, 28 août. <http://www.ledevoir.com/>.

RENNIE, Steve, 2014 : « Autochtones : le Ministre refuse de parler aux “chefs voyous” ». La Presse, 15 mai. <http://www.pressegauche.org/spip.php?article20419>.

TREMBLAY, Jean, 2014 : « Rencontre historique entre Québec et les communautés innues ». Journal de Québec, 27 juin. <http://www.journaldequebec.>.

Notes

[1] Tous les partis politiques fédéraux (à l’exception du Parti conservateur); l’Assemblée nationale du Québec, à l’unanimité, à la suite d’une motion déposée le 25 septembre par la députée de Québec solidaire Manon Massé; l’Association des femmes autochtones du Canada (AFAC); Inuit Tapiriit Kanatami ; Femmes autochtones du Québec; la Fédération des femmes du Québec; Amnistie internationale Canada, et plusieurs autres.

[2] Une pétition traditionnelle sur papier est organisée par l’AFAC, et une autre est mise en ligne par le Congrès du travail du Canada : http://www.con– gresdutravail.ca/centre-daction/ justice-pour-les-femmes-autochtones– disparues-et-assassin-es

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Bilan du gouvernement conservateur]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15018 2015-07-06T12:39:57Z 2015-07-06T12:34:42Z Un bilan environnemental désastreux

Depuis leur arrivée au pouvoir, les conservateurs ont tout fait pour saboter les avancées du Canada en matière de protection de l’environnement.

Ils ont abrogé la Loi canadienne sur l’évaluation environnementale, dissous la Table ronde nationale sur l’environnement et l’économie, remanié la Loi sur les pêches, la Loi sur les espèces en péril et la Loi sur la protection de la navigation.

Ils ont torpillé les négociations du protocole de Kyoto sur les changements climatiques. Le Canada s’est retiré de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification en 2013 (192 pays l’ont signée, le Canada est maintenant le seul pays à ne pas en faire partie).

Les conservateurs ont diminué les cibles de réduction des gaz à effet de serre. Ils ont réduit la protection de la biodiversité, les exigences des évaluations environnementales et l’accès aux consultations publiques pour faciliter l’approbation de projets industriels. Ainsi, l’évaluation environnementale que l’Office national de l’énergie fera du projet d’Énergie Est ne peut pas tenir compte de l’augmentation des gaz à effet de serre, même si cet oléoduc, à lui seul, transportera 1,1 million de barils de pétrole par jour. C’est comme si l’on ajoutait 7 millions de véhicules sur les routes du Québec.

Une déréglementation dangereuse des transports

Les conservateurs ne se sont pas souciés des risques pour la population que cause la déréglementation dans les transports, dont l’une des conséquences les plus dramatiques fut l’accident ferroviaire de Lac-Mégantic, le 6 juillet 2013. Il a détruit le centre-ville et une quarantaine d’édifices ainsi que tué 47 personnes. À la suite de cette tragédie, le gouvernement fédéral ne s’est pas empressé d’adopter de nouvelles lois pour rendre plus sécuritaire le transport du pétrole par train et mieux protéger la population.

Un antisyndicalisme primaire 5 lois spéciales pour forcer le retour au travail

La vision du gouvernement Harper des relations du travail va à l’encontre des lois canadiennes du travail. En 2011 et 2012 seulement, les conservateurs ont adopté 5 lois spéciales pour forcer le retour au travail, mettre un terme à des négociations ou imposer une offre finale chez Postes Canada, Air Canada et Canadien Pacifique (Canadian Pacific Railway).

En 2013, les conservateurs ont modifié les normes de santé et de sécurité au travail dans la fonction publique pour réduire la possibilité d’utiliser le droit de refus.

En 2015, ils ont adopté une loi pour rendre plus difficile la syndicalisation et faciliter la désyndicalisation des employées et employés de juridiction fédérale (C-525). Ils s’apprêtent à voter une loi qui obligerait les syndicats à publier tous les détails de leurs finances d’une manière qui n’est exigée à aucune autre association citoyenne, par exemple les associations patronales (C-377).

Ampuration des crédits d’impôt aux fonds de travailleuses et de travailleurs

Malgré une mobilisation tous azimuts au Québec pour réclamer le maintien des crédits d’impôt dont jouissent les fonds de travailleuses et travailleurs, car ces fonds fournissent du capital de risque à de nombreuses PME, le gouvernement conservateur a décidé d’aller de l’avant avec leur élimination. Cette mesure a été adoptée dans le budget du printemps 2013.

Des attaques aux droits des personnes retraitées

Dans le budget de 2012, les conservateurs ont décidé de faire passer graduellement de 65 à 67 ans l’âge minimum pour obtenir la pension de la Sécurité de la vieillesse et le Supplément de revenu garanti. Cette décision entrainera une réduction de revenu de 13 000 dollars pour chaque ainée et ainé au Canada.

Le mépris du Parlement

Depuis qu’il a obtenu une majorité au Parlement, le gouvernement Harper a multiplié les recours au bâillon, il a refusé de prendre en considération les résultats des comités parlementaires et il a changé des lois majeures sans consultation, en faisant adopter des projets de loi budgétaires mammouths.

Le premier ministre Harper a refusé systématiquement de répondre aux questions de l’opposition lors des périodes de questions. De plus, il a fermé deux fois le Parlement par prorogation, parce qu’il n’était pas d’accord avec les débats. Cela ne s’était jamais vu dans l’histoire parlementaire canadienne. Enfin, il a éliminé le système de financement public des partis politiques, qui leur permettait de récolter un budget équivalent à deux dollars par vote reçu. Il se débarrasse ainsi des règles plus strictes qui avaient été adoptées dans la foulée du scandale des commandites et qui limitaient la portée et l’influence des dons provenant des particuliers. Cette allocation par vote était pourtant un mécanisme assez efficace pour lutter contre la corruption en politique.

L’obsession sécuritaire

À l’instar des partis les plus conservateurs en Occident, dont le Parti républicain aux États-Unis, le gouvernement Harper souffre d’une obsession sécuritaire, qui s’est manifestée le 6 mai dernier par l’adoption du projet de loi antiterroriste C-51.

Cette nouvelle loi accorde aux forces de police et au Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) de nouveaux pouvoirs qui vont bien au-delà de ce qui est nécessaire, pour assurer la sécurité de la population. En effet, les espions du SCRS pourront violer les droits des Canadiennes et Canadiens ainsi que les lois, pourvu qu’un juge ait donné son autorisation, tout cela dans le plus grand secret, sans aucun contrôle. Même aux États-Unis et en Grande-Bretagne, où l’on a adopté des lois antiterroristes, on a eu la décence d’encadrer les pouvoirs donnés aux forces de police et de renseignement, ce qu’a refusé le gouvernement Harper.

Les agents du SCRS pourront dorénavant « perturber » les activités de gens qui menacent la « sécurité du Canada ». Ils pourront aussi s’attaquer aux écologistes ou aux protestataires autochtones puisque la « sécurité du Canada » est définie de manière très large dans le projet de loi, incluant la sécurité économique.

Une politique étrangère qui a transformé l’image du Canada

Les citoyennes et citoyens canadiens se reconnaissent de moins en moins dans le rôle joué par leur pays sur la scène internationale. Depuis l’élection du gouvernement Harper, la politique étrangère canadienne se caractérise par :

  • sa loyauté quasi aveugle envers le voisin américain ; son attachement accru à la monarchie britannique ; la valorisation de l’identité militaire ; l’augmentation du budget de la défense ;
  • le soutien indéfectible au gouvernement israélien ; l’intervention au Moyen-Orient ; le soutien à l’industrie pétrolière ; le désengagement à agir sur le plan environnemental ; la réorientation de l’aide étrangère là où se trouvent ses intérêts économiques ; les positions ambiguës en matière de défense des droits de la personne ;
  • la place accrue de la religion ; une attitude désinvolte à l’égard des institutions multilatérales, en particulier des Nations unies.

Les transferts fédéraux en santé menacés

Au moment de la mise en oeuvre du régime public d’assurance maladie au Canada, le gouvernement fédéral assumait 50 % des coûts du régime. Cette répartition s’est maintenue jusqu’en 1977. Après des décennies de compressions, le gouvernement fédéral n’assume plus que 23 % des coûts du régime. Le gouvernement conservateur veut réduire encore plus les transferts fédéraux en santé.

La nouvelle noirceur moderne face aux scientifiques

Le gouvernement Harper ne s’intéresse à la science que si elle a des retombées commerciales ou si elle est favorable à l’industrie pétrolière. Les conséquences de cet obscurantisme sont flagrantes :

  • Licenciement de plus de 2 000 scientifiques travaillant pour le gouvernement fédéral depuis 2009 ; Fermeture de près de 200 centres de recherche scientifique et d’institutions gouvernementales ; Annulation de 492 études d’impact environnemental ; Abolition du questionnaire long obligatoire lors des recensements ;
  • Fermeture de 7 des 11 bibliothèques du ministère des Pêches et Océans.
  • Le travail des scientifiques canadiens n’est pas seulement entravé par les compressions dans leurs budgets, mais aussi par des contraintes sur leur liberté de voyager, de communiquer et de collaborer avec leurs collègues des autres pays.

Des attaques contre Radio-Canada

Radio-Canada a subi des compressions budgétaires de l’ordre de 500 millions de dollars et a dû supprimer plus de 3 000 postes. Ces compressions ont eu des conséquences dramatiques sur la programmation et sur la qualité des productions télévisuelles et radiodiffusées. La sauvegarde du diffuseur public sera à l’ordre du jour des prochaines élections.

Le gouvernement Harper a nié le droit des femmes à l’équité salariale dans la fonction publique

Depuis son arrivée à la direction politique du pays, le gouvernement Harper :

  • a démantelé plusieurs programmes et mesures visant la défense et la promotion des droits des femmes ;
  • a diminué le budget de fonctionnement de Condition féminine Canada, provoquant la fermeture de douze bureaux régionaux ;
  • a aboli le financement public des organismes de défense des droits des femmes et nié la légitimité de leur action (des groupes oeuvrant depuis des décennies ont dû fermer leurs portes) ;
  • a nié le droit des femmes à l’équité salariale dans la fonction publique ;
  • a annulé l’entente fédérale-provinciale sur les services de garde qui aurait permis de financer le réseau québécois de services de garde ;
  • etc.

Les droits des lesbiennes, gais, bisexuels et transgenres (LGBT) bafoués

En finançant et en entretenant des liens étroits avec les groupes religieux fondamentalistes, le gouvernement conservateur nuit à l’avancement de l’égalité sociale de la communauté LGBT et il nuit à la lutte contre la violence et l’intimidation dans les communautés. De plus, il n’y a jamais eu un seul représentant du cabinet Harper au défilé de la fierté à Montréal.

En plus de bouder cet événement, ce gouvernement néglige de soutenir financièrement l’organisation de la même manière qu’il finance des événements. culturels comparables. (Cet extrait est tiré de la lettre de Jasmin Roy publié sur le site Internet www.cherstephen.ca.)

Les droits des autochtones à reconnaître

Après avoir recueilli pendant six ans les témoignages sur les sévices subis par les anciens élèves des pensionnats autochtones, la Commission de vérité et réconciliation du Canada a remis son rapport final. Elle conclut que les pensionnats autochtones étaient un outil central d’un génocide culturel à l’égard des premiers peuples du Canada et que seul un réengagement important de l’État pour leur permettre un accès à l’égalité des chances peut paver la voie à une véritable réconciliation. Cette commission a fait 94 recommandations, dont la tenue d’une commission d’enquête sur la disparition et l’assassinat de femmes et jeunes filles autochtones, une requête qui a à nouveau été refusée par le gouvernement Harper.

CONCLUSION

Ceci n’est qu’un bref aperçu du bilan des neuf années de pouvoir du gouvernement Harper, dont les quatre dernières à la tête d’un gouvernement majoritaire. Nous vous invitons à vous informer concernant les programmes des différents partis politiques qui s’opposeront lors de l’élection fédérale qui aura lieu le 19 octobre prochain et à aller voter massivement.

2015/06/28

CSQ

 

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CAP-NCS <![CDATA[Un coup d’état financier contre Athènes]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15013 2015-07-01T15:13:06Z 2015-07-03T11:09:02Z Un plan de déstabilisation financière et politique de la Grèce est en cours depuis quelques semaines. À vrai dire, c’est bien avant l’élection de Syriza, que le processus a été mis en route, mais son accélération intensive les derniers jours jette une lumière vive sur celui-ci. Il s’agirait de rien de moins que d’une tentative de renverser le gouvernement Syriza pour que celui-ci soit enfin remplacé une coalition de la convenance de créanciers. Le chantage odieux exercé sur le gouvernement grec, par le biais d’une incitation ouverte à un bank run ne laisse aucun doute sur la volonté des créanciers d’en finir une fois pour toutes avec un gouvernement qui ose contester leurs diktats et refuse de faire boire au peuple grec jusqu’à la lie la potion létale que Bruxelles, BCE et FMI ont savamment concocté pour lui. Doit-on rappeler ici que les programmes de « sauvetage » qui n’ont sauvé personne à l’exception notoire de banques européennes, grecques comprises, n’ont pas manqué de produire une telle chute du PIB, une telle baisse du niveau de vie que même une guerre menée par des moyens militaires n’aurait su produire. La nouveauté aujourd’hui consiste au fait que le trio infernal de la Troïka a décidé de mettre délibérément en danger le système bancaire grec afin de faire tomber un gouvernement qui, malgré les pressions terrifiantes, a osé lui tenir tête pendant cinq mois. Après tout, il n’est pas interdit de mettre en danger quelques petites banques périphériques si c’est pour rafler la mise sur le plan politique et économique. Ces affirmations qui pourraient, aux yeux de certains, paraître exagéré, voire gratuit s’appuient sur des faits.

Déstabilisation économique

Le lendemain du Eurogroupe du 18 juin, M. Tusk a su trouver la bonne formule pour résumer la situation, la Grèce aura à choisir entre ou bien le projet que proposent les créanciers, ou bien la faillite, a-t-il déclaré. Mais ces messieurs qui sont censés veiller sur la sauvegarde des intérêts des peuples européens ne se sont pas contentés de mettre un gouvernement élu devant ce choix forcé. La faillite ils ne limitent pas à l’évoquer; ils l’organisent sournoisement et méthodiquement par des rumeurs, de vraies fausses annonces aux médias, de fuites savamment orchestrées, qui toutes laissent planer depuis plusieurs jours la menace d’un scénario à la chypriote. Par un jeu calculé de déclarations alarmantes ils préviennent de l’imminence d’un « capital control » en Grèce et poussent délibérément les épargnants grecs de faire de retraits massifs, qui n’ont pas manqué à conduire les banques au bord du gouffre. Dresser ici un inventaire exhaustif de faits et gestes incitant à la panique bancaire n’est pas possible; je vous renvoie à l’excellent compte rendu qu’en fait Romaric Godin dans la Tribune ainsi qu’à l’analyse de Martine Orange dans Mediapart.

Je mentionne juste deux exemples : le refus de la Commission de démentir l’article de SDZ qui évoquait la possibilité d’un contrôle de capitaux et la vraie fausse rumeur lancée par les soins de M. Queré, selon laquelle, il se pourrait que les banques grecques ne s’ouvrent pas lundi dernier. Une fois cette prévision catastrophique démentie par les faits, le spectre de la fermeture bancaire s’est savamment déplacé vers… mardi! Que faudrait-il de plus pour que les épargnants se ruent vers les agences les plus proches? La très honorable institution qui se doit d’assurer la stabilité du système financier européen n’accorde chaque jour qu’une somme « insuffisamment suffisante », pour maintenir les banques grecques tout juste à flot, mais toujours au bord du gouffre. Bref les responsables européens avec l’aide de leurs amis du FMI recourent ici au bon vieux schéma de la prophétie apocalyptique, qui, en semant la panique, finit par s’accomplir, du fait de sa seule énonciation publique. Le but de l’opération étant d’obliger le gouvernement Tsipras de décider ses prochains mouvements sous la menace imminente d’un « accident » bancaire. Ce qui pourrait expliquer les concessions supplémentaires que le gouvernement grec a faites en acceptant une hausse de la TVA et une augmentation de cotisations de retraités. Pour compléter le tableau, juste avant la réunion du 24 juin, un dignitaire européen a jugé bon de rappeler à notre mémoire le scénario à la chypriote, dont la répétition pourrait intervenir à tout moment.

Mais cela n’a pas suffi, la preuve, la nouvelle proposition de trois institutions, qui en fait ne diffère que très peu de la précédente, exige de nouvelles baisses de retraites et de salaires dans le but évident, mais non avoué d’enfoncer encore plus la Grèce à une misère économique et sociale la plus totale. Prenons juste un exemple parmi les mesures préconisées, à savoir que le taux d’imposition des agriculteurs passe du 13 % au 26 voire au 33 %, et la diminution de moitié de la réduction de taxes sur le pétrole destiné aux travaux agricoles. Pareilles mesures, si elles venaient de s’appliquer sur une agriculture à l’agonie, pousseraient la grande majorité des cultivateurs de renoncer à leur métier et de brader leurs champs pour moins que rien. Sous prétexte de multiplication de recettes de l’État, ce qui n’est tout simplement point envisageable, car on ne peut rien tirer des gens ruinés, la terre arable grecque changerait de mains. J’ajoute que selon Wolfgang Münchau la proposition précédente de ceux qui prétendent parler au nom de l’Europe, et qui diffère très peu de celle actuellement sur la table, ne manquerait pas de produire un effet récessif de 12,6 % sur quatre ans, et que la dette risquait d’atteindre le 200 % du PIB en 2019. Avoir mis sous tutelle un pays dont la dette s’élevait à 120 % en 2009 pour la sauver de la faillite, et la conduire grâce aux conditionnalités de l’« aide » accordée, à 200 %, c’est un brillant exercice de destruction massive, qui pourrait servir d’exemple à tous ceux et celles en Europe qui trouvent que l’austérité est un remède qui tue. À ce propos, on aimerait bien savoir sur quelle logique, M. Moscovici s’appuie pour affirmer qu’un paquet de 11 milliards d’économies étalées en 18 mois, imposés à un pays en dépression, ne constitue point un plan d’austérité.

Des acolytes bien commodes

Il est à noter que les déclarations catastrophistes les plus redoutables venaient de l’intérieur même du pays. Le bal fut ouvert par Mme Bakogianni qui depuis le 24 mai déjà avait affirmé l’imminence d’un « capital control » qui pourrait intervenir dans le long week-end de la Pentecôte. M. M. Géorgiadis, transfuge de l’extrême droite au sein du gouvernement précédent et vendeur de pamphlets antisémites, n’a pas manqué à apporter sa propre touche à l’édifice. Cependant, celui qui a vraiment donné le coup de grâce fut le directeur de la Banque de Grèce, M. Stournaras. Celui-ci, en outrepassant abusivement les limites de sa fonction en tant que garant de la stabilité financière grecque, a jugé bon de publier, la veille de l’Eurogroupe du 18 juin, un rapport qui prévoyait des catastrophes cataclysmiques, si jamais un accord avec les créanciers n’était pas signé tout de suite.

Terrorisme financier

Mais la BCE n’en est pas à son premier coup. En matière de chantages aux liquidités et d’ultimatums, M. Jean-Claude Trichet avait s’est avéré maître à la tête de la BCE. Les Irlandais en ont goûté la saveur, lorsqu’en novembre 2010 et sous la menace du tarissement de liquidités, ils furent forcés de signer un mémorandum qu’ils s’obstinaient jusqu’alors à rejeter. On peut également évoquer l’éviction de Papandréou de son poste de premier ministre, une fois que celui-ci avait eu la très mauvaise idée de proposer en novembre 2011 un référendum. Quant au « bail in » chypriote, on aurait tort à oublier le chantage ouvert qu’a exercé encore une fois la BCE, en menaçant de couper les liquidités aux banques chypriotes. Cet exercice de haut vol de terrorisme financier a prouvé encore une fois en Chypre son efficacité : il a obligé le Parlement chypriote de revenir sur sa décision initiale et d’accepter le 22 mars 2013 le même « bail in » que trois jours avant il avait rejeté.

Cependant l’exemple le plus instructif reste celui qui concerne la fuite de capitaux « téléguidée », pendant la période électorale entre les élections de mai et celles du mois du juin 12 en Grèce. Une étude de Peterson Institute datée de mai 2012 sous le titre parlant « Comment un bank run peut faire partie de la solution » décrit en détail de quelle manière une panique bancaire en période électoral pourrait s’avérer forte opportune pour pousser les électeurs à se détourner de Syriza. Son auteur, M. Jacob Funk Kirkegaard, ne mâche pas ses mots : « un bank run accéléré en Grèce pourrait offrir quelques opportunités. Nous devons donc ne nous attendre à aucun répit sur le front de menaces de la part des dirigeants d’Eurozone. En effet, ces dirigeants peuvent encourager secrètement la panique bancaire, une stratégie qui révèlerait aux yeux de tous, le caractère fallacieux et trompeur du programme électoral de Syriza. Si les déposants des banques grecques ne peuvent pas faire confiance aux promesses d’Alexis Tsipras concernant leur argent propre, pourquoi voteraient-ils pour lui? » Et l’excellent homme pousse son raisonnement jusqu’à dire « tout un chacun voulant maintenir la Grèce dans l’Eurozone se doit de retirer de l’argent aux banques ». On ne peut pas être plus clair, je crois. Il ne faut surtout pas imaginer que ce scénario-là était resté lettre morte à l’époque. Entre mai et juin 2012, les dignitaires européens du plus haut rang n’ont eu de cesse de nous prévenir des catastrophes apocalyptiques se produiraient si jamais Syriza gagnait les élections (voir ici un article relatif et l’appel que nous avons lancé, à l’époque, Étienne Balibar, Michel Vakaloulis et moi-même). Tout au long de cette période électorale, on a pu constater une fuite considérable de capitaux vers l’étranger, dont une grande partie fut rapatriée juste après la formation du gouvernement Samaras. Une véritable campagne d’intimidation avait été lancée en interne et en externe afin de terroriser les électeurs avec la perspective de la perte de leur épargne et d’une fermeture imminente des grandes entreprises, si, par malheur, Syriza l’emportait. Une grande banque systémique grecque, Eurobank pour ne pas la nommer, avait même donné la consigne à ses employés de bien prévenir la clientèle de la fermeture certaine de la banque, si Syriza l’emportait, après quoi leurs économies seraient parties en fumée.

Mais nul besoin de remonter si loin pour trouver des précédents. Début février la BCE avait annoncé la suppression de lignes de financement des banques grecques, qu’elle acceptait depuis 2010. « Les responsables de la banque centrale ont annoncé que l’institut monétaire mettait un terme à partir du 28 février – dans les faits, la mesure devrait prendre effet dès le 11 février pour des raisons techniques – à la clause qui lui permettait d’accepter les titres grecs, classés aujourd’hui en “junk bonds”, que les banques grecques placent en dépôt de garantie pour obtenir des crédits bancaires. Pour les banques grecques, privées de tout accès aux financements interbancaires, ce dispositif est essentiel pour assurer leur financement », écrivait Martine Orange. Après donc avoir accepté pendant plusieurs années d’acheter de titres qui étaient classés très bas dans l’échelle d’évaluation, subitement la BCE a commencé à se poser des questions sur la qualité de ces titres en se souvenant tout d’un coup que son règlement lui interdit d’acheter de titres qui ne sont dotés du fameux triple AAA. Il va de soi que le moment ne fut pas choisi au hasard : Syriza venait d’emporter les élections du 25 janvier et les négociations avec les créanciers venaient juste de commencer.

Toutefois, la sortie systématique de la BCE de ses prérogatives ne s’arrête pas ici. L’honorable institution refuse de rendre à la Grèce, les gains qu’elle a faits sur les obligations grecques achetées dans le cadre du programme SMP (Securities Market Program, un programme d’achat des obligations les plus attaquées sur le marché afin de faire baisser les taux d’intérêt). Ces gains pour la seule année 2014 s’élèvent à 1,9 milliard. Bref, la BCE, au même titre que n’importe quel spéculateur, profite allègrement de taux d’intérêt très élevés de cette catégorie de titres, et elle en ce moment critique où l’économie grecque est à l’asphyxie, refuse de payer à la Grèce son dû, si celle-ci ne cède pas aux exigences exubérantes de créanciers. Car à partir du 1/1/2013 les intérêts perçus sur ces titres grecs doivent obligatoirement être rétrocédés aux banques centrales nationales qui elles-mêmes les mettront à la disposition du pays émetteur du titre. Mais l’« exception » grecque autorise quelques écarts par rapport aux accords que les institutions ont signés avec la Grèce. Non pas que cela ne se fait pas également au détriment d’autres pays comme le Portugal. Quoi qu’il en soi, dans le cas de la Grèce ces types de pratiques constituent plutôt la règle que l’exception.

Un scénario assez semblable au « bank run » de mai 2012, est en cours aujourd’hui, sauf que maintenant l’implication des institutions européennes se fait ouvertement et non plus à mot couvert. Comme l’a révélé Martine Orange dans son article Grèce, les créanciers instaurent la stratégie de la terreur, une étude de la très honorable Goldman Sachs avait déjà tout prévu depuis le mois de décembre : « Cette volonté de semer l’inquiétude ressemble tant au scénario de Goldman Sachs, établi dès décembre, où s’enchaînaient panique bancaire, fermeture des banques, contrôle des capitaux, capitulation politique, mise sous tutelle économique et nouvelles élections, que cela en devient troublant ». « Tout au long de la semaine, les créanciers et la BCE ont tout fait pour déstabiliser les déposants grecs. Et placer le gouvernement grec devant un choix impossible » remarquait de sa part Romaric Godin. Faudrait-il rappeler ici que M. Mario Draghi fut pendant des longues années le représentant attitré de Goldman Sachs en Europe?

Déstabilisation politique

Mais Goldman Sachs(GS) n’en était pas à son dernier coup. Le site économique grec capital.gr relate que la très honorable maison prévoit un défaut imminent de la Grèce dans l’euro, accompagné d’un « capital control ». GS précise que la période chaotique qui pourrait suivre comporte tout de même « le risque d’une sortie de l’euro au lieu de conduire au changement politique qui permettrait d’arriver à un accord » (c’est moi qui souligne). Au cas où nous n’aurions pas compris quel est le changement politique que l’honorable maison appelle de ses vœux, elle en dresse les contours d’une façon on n’en peut plus claire. Le « capital control » ruinerait la confiance des électeurs au gouvernement, de sorte que la voie vers « un nouvel équilibre politique interne » soit enfin ouverte — par « nouvel équilibre politique, entendre une nouvelle configuration de la carte politique grecque entre les partis, qui permettra d’arriver finalement à la conclusion d’un accord. Cette recomposition de la scène politique grecque qui serait atteinte grâce aux turbulences d’une période trouble de transition implique nécessairement de nouvelles élections ainsi que la formation de coalitions inédites, nous verrons par la suite lesquelles. Le tout rendra possible le maintien de la Grèce dans la zone euro sous un gouvernement suffisamment docile aux diktats des créanciers.

Si ce qui vient d’être décrit n’est pas un scénario de déstabilisation méthodiquement planifiée d’un gouvernement élu, qu’est-ce que c’est? En provoquant un « bank run », en ouvrant la voie vers le « capital control » qui dressera la population contre le gouvernement actuel, certains espèrent avoir raison de Syriza. Qui plus un accord au contrepied du programme électoral de Syriza, que les créanciers veulent imposer manu militari, constituerait l’occasion rêvée pour que la coalition de gauche radicale qu’est Syriza vole en éclats. Une scission au sein de Syriza permettrait d’isoler le bon grain de l’ivraie et ouvrirait la voie à un autre gouvernement de coalition. Remarquons que la dernière mouture de la proposition des créanciers comporte une coupure de 400 millions dans le budget de la défense. Pareille baisse dans le budget de la défense aurait pu être la bienvenue, si elle ne comportait pas une certaine arrière-pensée. ANEL, la droite souverainiste qui est l’allié actuel de Syriza, est particulièrement attachée au maintien d’un budget militaire considérable. Certes dans les programmes précédents il y a eu des quelques coupes du budget de la défense, mais, que je sache du moins, jamais de cette ampleur. Alors on ne peut que s’étonner comment ceux qui au début du programme de « sauvetage », ont exigé que la Grèce honore les contrats signés pour l’achat d’armements au grand profit de la France et de l’Allemagne, tout d’un coup, par une illumination divine, exigent non seulement de coupures, mais de baisses d’effectifs, comprendre licenciement des militaires professionnels. Scission donc de Syriza, éclatement de la coalition avec ANEL, voici quelques éléments ouvrant une voie royale vers un autre gouvernement plus commode.

Rôle clef à ce processus, est appelé à jouer M. Stavros Théodorakis, un présentateur télévisuel, qui se trouve actuellement en tête de Potami, réputé pour ses accointances avec le cercle des créanciers. Précisons que S.Théodorakis prône ouvertement la nécessité des coupes budgétaires avec baisse de retraites, et s’oppose à toute idée de restructuration de la dette ainsi qu’à toute augmentation d’impôts de couches supérieures de la société. Ce dirigeant d’une formation qui n’a fait plus que 6 % aux dernières élections, est, dans le contexte actuel, l’interlocuteur privilégié de Bruxelles. Il multiplie les rencontres avec M. Junker, M. Sapin, M. Moscovici et M. Schulz, ce dernier ne manquant pas d’occasion pour affirmer que c’est bien avec Potami que Syriza aurait dû former un gouvernement de coalition, et participe même à des dîners avec des chefs d’État! Comble de l’affaire, ce chantre des intérêts de créanciers se présente en Grèce comme un porte-parole officieux de Bruxelles, faisant part aux Grecs du mécontentement de M. Junker devant l’« intransigeance » supposée du premier ministre grec.

Si par malheur ces manœuvres ne réussissent pas à le faire plier, on peut compter sur l’usure qui pourrait saper la popularité de Tsipras auprès d’une population qui, jusqu’à maintenant, continue contre vent et marée à lui accorder son soutien. Cette usure sera assurée si Tsipras est amené à appliquer de mesures d’austérité, imposées par les créanciers. La chose pourrait être facilitée par un coup de main opportun et un « bank run » organisé ferait bien l’affaire. Les créanciers seraient mêmes disposés de conduire la Grèce au défaut, tout en faisant porter la responsabilité de celui-ci à Syriza. Il s’en suivra nécessairement une première période confuse sinon chaotique, particulièrement propice à des manifestations dites « de casserole » dans la veine de celles organisées au Chili d’Allende, qui contribuerait à faire tomber le gouvernement. Je dois ajouter ici que chaque fois où les négociations se trouvent à un point crucial, des groupes qui se disent anarchistes, créent des incidents violents aux alentours de l’École Polytechnique, en brûlant des voitures, cassant des vitrines etc. Il se peut que ils s’agissent effectivement des anars, mais la coïncidence avec les réunions de l’Europe aussi bien que l’attitude tolérante de la police à leur égard laisse songeur.

Pour ceux qui pourraient voir à l’analyse qui précède, une énième théorie du complot, je propose de prêter l’oreille à un économiste peu suspect de verser dans le complotisme à savoir Romaric Godin : « L’Europe doit donc de toute urgence abandonner ses buts politiques et accepter enfin le résultat de l’élection du 25 janvier. Elle doit aussi respecter sa propre parole, celle qui, le 20 février, affirmait que la Grèce devait décider de ses propres réformes dans le cadre du programme. (Souligné par moi). »

Des amis qui vous veulent du bien

J’en viens aux faits et gestes politiques qui permettent d’affirmer qu’un plan de renversement du gouvernement Tsipras est lancé par Bruxelles. Stavros Théodorakis, encore lui, fut invité par la Commission et reçu par M. Junker le jour même où le premier ministre a été convoqué à Bruxelles. Notons qu’il ne fut pas le seul à se rendre à Bruxelles le mercredi 24 juin, mais s’y sont précipités tous ceux qui vont être appelés à former un gouvernement obéissant, une fois Tsipras évincé. On y a vu M. Samaras dont les déclarations étaient plus qu’explicites : il propose un gouvernement d’unité nationale sans M. Tsipras en faisant quand même la concession de s’abstenir de toute participation personnelle au schéma proposé. En même temps le nom de M. Karamanlis commence à circuler; celui-ci pourrait en effet se présenter comme un recours possible, dans la mesure n’ayant occupé aucun poste gouvernemental depuis septembre 2009, il est moins usé que ceux, compromis dans la gestion des memoranda. Quant à M. S. Théodorakis, toujours lui, du haut de ses 6 % de voix et de sa science économique, vient de donner une interview au FT où il précise qu’il est à la disposition de qui veut l’entendre pour un remaniement gouvernemental. Mais le 24 juin a également été reçue à Bruxelles Mme Gennimata qui vient de succéder à M. Vénizelos à la tête du Pasok, forte de 289.482 voix que celui-ci avait récoltées aux dernières élections. J’invite le lecteur de réfléchir un instant pour se poser la question suivante : que pouvait faire tout ce beau monde à Bruxelles, au moment où les négociations avec les créanciers se trouvent à leur point critique,  sinon se présenter comme une alternative « sérieuse » au gouvernement actuel, qui, quant à lui, ne serait pas composé des personnes responsables et des adultes (Lagarde dixit)?

Coup d’état financier

Deux scénarios se dessinent : Ou bien il faut obliger le gouvernement Tsipras à la capitulation totale en acceptant de mesures exceptionnellement dures auxquelles il faudrait éventuellement ajouter l’arme majeure du « capital control », ce qui ne manquerait de le discréditer aux yeux de l’opinion, ou bien il faudrait provoquer une scission opportune au sein d’un Syriza pour introniser ensuite un gouvernement de coalition avec la soi-disant bonne partie de Syriza où M. Théodorakis jouera un rôle de premier ordre. Une combinaison de deux reste bien entendu possible. Le tout dans une perspective de défaut qui. Pour éviter les malentendus, je précise que j’appelle de mes vœux une cessation de paiement même si cela se traduit par un défaut, sous la condition qu’il soit soigneusement préparé et encadré. Sans cela, il pourrait déclencher un enchaînement d’évènements incontrôlables qui mènerait à la chute du gouvernement.

Ce que vient d’être décrit ici porte un nom, ce n’est rien d’autre qu’un coup d’état financier où à la place des tanks on fait appel aux banques! Un coup d’État fomenté par les institutions européennes, voilà le visage de l’Europe que les dirigeants européens souhaitent donner à voir à leurs peuples. Je ne saurais dire si ceux-ci toléreront ces agissements. Les trois de l’ex-Troïka, malgré leurs dissensions internes, font tout pour dresser les citoyens européens contre les Grecs en leur faisant croire qu’ils ont payé et continueront à payer pour le sauvetage de la Grèce. Ce que l’on oublie à dire, est que, le programme qui fut présenté en 2010 comme un plan d’« aide »  à la Grèce, n’était en réalité qu’un généreux plan de sauvetage de banques européennes exposées à la dette grecque. Tous les économistes qui se respectent s’accordent aujourd’hui sur ce point : à l’époque il aurait fallu faire une restructuration importante de la dette grecque qui la rendrait viable, avant d’entreprendre n’importe quelle mesure pour la suite Or, une telle restructuration aurait pu faire perdre 30 milliards à peu près aux banques européennes, au premier rang desquelles se trouvaient BNP Paribas, Société Générale et la Deutsche Bank. Et pour que celles-ci n’accusent pas une perte qui aurait nécessité leur recapitalisation aux frais du contribuable, un sauvetage qui n’a pas manqué de la ruiner a été imposé à la Grèce. Bref, ce qui fut présenté comme un plan d’aide à la Grèce n’a été qu’une recapitalisation indirecte des banques, qui ont eu toute leur aise pour se débarrasser à temps les obligations grecques avant la restructuration de 2012 qui a permis que la patate chaude passe du secteur privé vers les états. Le fait est confirmé par la toute récente déposition de Panayotis Rouméliotis à la commission parlementaire Vérité sur la dette. Rouméliotis qui représentait à l’époque la Grèce au sein du FMI a révélé que des représentants de grandes banques européennes furent reçus à plusieurs reprises par l’équipe du FMI à Athènes afin d’éviter une restructuration qui les prendrait de court. Force est de constater, l’appel Sauvons le peuple grec de ses sauveurs que nous avons lancé en février 2012 n’a malheureusement rien perdu de sa pertinence.

Négociations?

J’espère que cette stratégie des créanciers qui met en danger, non pas seulement la Grèce, mais l’Europe dans son ensemble, soulèvera un vent de protestations sans précédent partout dans le monde. Car, si les créanciers arrivent à leurs fins, si ce coup d’état financier monté par les institutions européennes et le FMI réussit, il ne restera plus rien de l’idée européenne. Des cendres calcinées de celle-ci émergera non pas le visage « complaisant » du chef de Potami, mais celui, odieux de l’Aube dorée. À qui d’autre pourrait profiter le sentiment d’une impuissance totale et enragée qui résultera inévitablement devant le spectacle des manœuvres qui ne vous laissent aucune prise sur votre propre destin? Faire preuve de tant d’aveuglement au moment où partout en Europe des parties d’extrême droite et des formations ultranationalistes ouvertement racistes prennent le pas, c’est dire jusqu’où les dirigeants européens sont disposés d’aller pour imposer le dogme néolibéral. Ou bien il ne s’agit point d’aveuglement, mais d’un choix délibéré? Certes, il y en a quelques-uns parmi le cénacle de dirigeants qui, face à ce danger, optent pour un scénario plus soft, celui non pas de l’éviction immédiate, mais de la prolongation de six mois du programme sans restructuration de la dette, six mois pendant lesquels Syriza sera sommé d’appliquer les contre-réformes préconisées partout en Europe comme un remède miracle à la crise. Un tel scénario présente l’avantage de compromettre les chances de Podemos et d’autres formations affines. Mais il n’empêchera point la montée en force de l’Aube dorée qui serait en droit dans ce cas d’affirmer que les politiciens sont tous « les mêmes ». À qui d’autres pourrait profiter la conviction que les politiques sont « tous vendus » qui ne manqueront pas de s’imposer à l’opinion?

Le dernier rebondissement avec le durcissement maximal des créanciers qui se sont réglés sur les positions libérales à outrance de Mme Lagarde ne fait que confirmer l’hypothèse d’une stratégie de déstabilisation. Il est à noter que cette nouvelle provocation intervient juste deux jours après que les représentants de trois institutions avaient accepté comme une bonne base de discussion les positions grecques, tandis que deux jours après le texte présenté par les créanciers tordait le cou à l’esprit initial du texte grec, qui de son côté consistait à faire porter le maximum de charges aux entreprises bien portantes et non pas uniquement sur les épaules de plus faibles très fragilisées par de coupes successives de revenus. En somme, les propositions du FMI adoptées par les créanciers dans leur ensemble sont si extrêmes qu’elles ne sauraient qu’être rejetées. Si par bonheur, Tsipras, sous la menace de la faillite, signait un accord plus dur que celui proposé à Samaras, quelle aubaine! Les peuples européens doivent enfin comprendre que celui qui sort du droit chemin paie la rançon forte.

Les institutions européennes se sont avérées de véritables maîtres ès manipulation et vraies fausses négociations. Un vrai mécanisme médiatique s’est mis au service de cette stratégie. De faux bonds en retournement de veste, de déclarations qui étaient faites pour s’annuler un jour après, des engagements pris et cyniquement et ouvertement non tenus, depuis cinq mois ils n’avaient que fait semblant de négocier, afin de repousser la chose jusqu’au mois de juin, à la fin duquel la Grèce, sans prolongation du programme, ne touchera pas la dernière tranche d’aide. Pour que ses ajournements incessants passent à l’opinion, les créanciers n’ont pas manqué de dénoncer l’« intransigeance » irresponsable du gouvernement grec. Et ils l’ont fait au moment où ils l’obligent par le tarissement de liquidités, de reculer considérablement à l’égard à ses positions initiales. Tout avait bien commencé par un coup tordu : comme l’a révélé Paul Mason, journaliste au Channel 4,coupure Varoufakis était arrivé au Eurogroupe du 16 février une des propositions de Moscovici en mains, pour découvrir que ce n’était point sur celle-ci que portait la discussion, mais sur un texte beaucoup plus dur que Daiselboum allait sortir pendant la réunion. En faisant circuler des contre-vérités, en traitant comme nul et non avenu la proposition de 47 pages déposée par Syriza début juin. Ce texte ne reprenait point les positions propres du gouvernement grec, mais bel et bien celles issues de quatre mois de pourparlers inutiles. Ainsi les institutions européennes ont réussi à repousser les vraies négociations vers une période critique où le gouvernement grec est obligé de verser plusieurs remboursements. Mais les dignitaires de Bruxelles ont voulu y voir un document irrecevable puisque non conforme à leurs diktats. Fin juin, ils croyaient avoir réussi à coller Tsipras dos au mur et escomptaient rafler ainsi la mise. C’est à ce moment que, pour gagner encore du terrain de l’adversaire, ils ont sorti le bazooka du « bank run » orchestré, comme arme de destruction massive. Mais Tsipras tant bien que mal continue à résister. Certes, il a fait de concessions dont plusieurs sont inacceptables, comme les privatisations, mais il continue à ne pas accepter une capitulation totale et sans conditions. Et sur ce point, même si l’on n’est pas d’accord sur sa stratégie, il faudrait lui rendre un hommage appuyé; tenir bon lorsqu’on est seul dans la fosse à lions, demande un certain courage voire un courage certain.

Devant tant de mauvaise foi, tant d’arrogance, tant de perfidie qui s’ordonnent à une stratégie de déstabilisation d’un gouvernement qui dérange, j’aimerais inviter le premier ministre grec à suspendre les paiements des créanciers jusqu’à ce que la croissance revienne en Grèce. Il serait utile de rappeler ici que selon le rapport provisoire de l’audit de la dette grecque, celle-ci a explosé entre 1980 et 2010, non pas à cause de dépenses licencieuses, mais dès par l’effet conjugué de taux d’intérêt très élevés et de la course aux armements.

Tous égaux devant la loi?

Mme Merkel ne cesse de demander plus d’effort aux Grecs. On ne saurait que lui donner raison. C’est vrai qu’une hausse de 45 % de mortalité infantile, de 42 % du taux de suicide, accompagnée d’une baisse de trois ans de l’espérance de vie ne lui donne pas entière satisfaction. De même, le taux de retraités qui vivent en dessous du seuil de pauvreté (44,6 %) est sans doute scandaleusement bas. Encore un effort doit donc être fait par ce ramassis de privilégiés qui passent leur temps à bronzer au soleil pour atteindre un chiffre qui témoignerait de leur volonté de se mettre enfin au travail. Ce qui voudrait dire pour les plus vulnérables parmi eux, qu’ils se décident enfin d’apporter leur contribution à la réussite des programmes d’« aide », en ayant la politesse de se laisser mourir. Si l’on ajoute à cela que le plus grand hôpital du pays, Evangélismos, n’a plus de quoi continuer à fonctionner que jusqu’à la fin juillet, il devient on ne peut plus clair que l’effort qu’est demandé aux Grecs n’est autre qu’une accélération intensive du travail de la mort. Force est de constater que l’Europe tel qu’elle fonctionne aujourd’hui s’avère un mécanisme redoutable de thanatopolitique, tant à l’endroit des migrants à qui elle offre une place dans les fonds marins, qu’à l’endroit des populations vulnérables considérées comme superflues qui sont invités de presser le pas vers la paix éternelle.

Pour ceux qui pourraient trouver que ces affirmations gratuites, je voudrais rappeler la réponse de commissaire aux Affaires économiques et monétaires de l’époque, à une question d’eurodéputés de Syriza qui, en en septembre dernier dénonçait la violation systématique des droits sociaux, économiques et humains de la population grecque les quatre dernières années, en m’appuyant sur un rapport relatif de N.U de Cephas Lumina pendant.   L’excellent M. Jyrki KataÏnen n’a pas hésité un instant de dire que la validité de la Chartre de Droits fondamentaux de l’UE est suspendue en Grèce, mais aussi dans tous les pays sous programme, dans la mesure où les Memoranda n’ont pas à être soumis au droit communautaire. Une bévue d’un ultra? Voyons ce qu’en décembre dernier, son successeur, le très socialiste  M. Moscovici, avait répondu à une question   d’eurodéputés de Syriza sur le non — respect du Droit de travail en Grèce. Selon lui, les Memoranda ne sont que des accords intergouvernementaux et en tant que tels se soustraient du Droit communautaire. Bref ce qui est affirmé sans ambages ici est le fait que le principe fondateur de la démocratie depuis Solon, à savoir l’isonomie, n’est plus valable ni pour les Grecs ni pour les autres pays sous la tutelle de la Troïka. En somme, ce dont il s’agissait c’était l’instauration des véritables de zones de non-droit au sein de l’Europe, qui fonctionneront comme hauts lieux d’une exploitation extensive, d’autant plus que du Droit du Travail, il ne reste presque rien. Un presque rien que les créanciers trouvent excessif et s’efforcent à rendre équivalent à zéro. Cette création des zones économiques spécialisées, régies par la seule loi du plus fort, ne sert pas uniquement la maximalisation de profits sur place, mais l’intimidation de ceux qui ailleurs en Europe se mettront à résister à l’offensive néolibérale. Si jamais vous vous mettez en tête que c’est à votre pouvoir de changer quoi qu’il en soit, voilà quel sort vous attend. Il est largement temps de se poser la question quel est le régime où les droits fondamentaux d’un texte fondateur de l’UE sont valables – même si ce n’est qu’en théorie — pour les uns, et non pas pour les autres, en fonction de leur pays de résidence et de leur appartenance ethnique. Je laisse au lecteur le soin d’en tirer les conclusions qui s’imposent.

De nos responsabilités

De tout ce qui précède on peut conclure que l’Europe de M. Junker, Schulz, Moscovici et Dijsselbloem n’est qu’une structure de pouvoir technofinancier dont la seule raison d’être est le sauvetage à tout prix de banques, quitte à en sacrifier quelques-unes de la périphérie pourvu que le résultat politique soit là. Car cette technostructure européenne, dotée d’un mécanisme qui peut sème la terreur aux marchés, et pourvu d’un dispositif thanatopolitique, a comme but de « neutraliser la démocratie », lorsque celle-ci comporte un risque de rupture. Et tout moyen est bon, même la faillite du système bancaire grecque si c’est pour arriver à ses fins qu’est de faire tomber un gouvernement élu qui n’est point révolutionnaire, mais se bat tant bien que mal de défendre les droits du peuple dont il est représentant

devant cette attaque sans précédent à la notion de l’isonomie, devant cette mise à mort de la démocratie dans le pays même qui l’a vue naître, pourrions-nous rester muets? Plusieurs d’entre vous ont déjà entrepris des initiatives, des textes, des actions de solidarité avec les Grecs, ce dont je les remercie de tout cœur. Mais aujourd’hui un seuil a été franchi. Il ne s’agit plus ni du sort des Grecs ni de celui de l’Europe. Ce qui est en danger est cette infime marge de démocratie que nos dirigeants daignent bien nous laisser encore. Un coup d’État est en train d’avoir lieu devant nos yeux, et il n’est pas possible de se taire. Faisons entendre nos voix partout dans le monde. Il y va de notre responsabilité.

Athènes, le 25 juin 2015

Vicky Skoumbi

Annexe

Du paquet Junker pour la Grèce, du respect de règles européennes, et d’autres histoires à dormir debout

Les dirigeants européens rivalisent à qui mieux mieux en double langage et contre-vérités; le soi-disant « ami » de Grecs au sein des institutions européennes qui faisait jusqu’à récemment étalage des amabilités à l’endroit de Tsipras, M. Junker pour ne pas le nommer, veut nous faire croire qu’il offre à la Grèce un généreux paquet de 35 milliards, étalé sur cinq ans et destiné aux investissements. Certains se sont précipités de le nommer « paquet Junker ». Mais des journalistes qui honorent leur profession, sont allés voir de plus près de quel est ce paquet que le président de commission offrirait en cadeau à la Grèce. Or, il ne s’agit de rien d’autre que des fonds structurels faisant partie d’un « repackaging » de fonds non utilisés. La Grèce, en tant que membre à part entière de l’UE, y a droit au même titre que les autres pays membres, indépendamment de toute conditionnalité et certainement pas en fonction de l’issue des négociations. Cependant M. Junker ne se contente pas de présenter comme un « plan pour la Grèce » ces fonds que l’UE doit à la Grèce par la redistribution proportionnelle parmi les pays membres de fonds qui sont restés dans les tiroirs, mais, en pleine contradiction avec ses prérogatives, il met une conditionnalité politique à son versement. Bref un chantage on ne peut plus cynique où la Commission se croit dans son droit de retenir une somme due à un pays en état de nécessité et fait dépendre son versement de l’issue de discussions. « Il est assez étonnant de penser que la Grèce, membre jusqu’à nouvel ordre à part entière de l’Union européenne, serait “moins bien servie” dans le cadre de la répartition des fonds européens si elle ne parvenait pas à s’entendre avec les créanciers. La Commission a donc commencé à mettre en place cette “zone euro à deux vitesses” qu’Alexis Tsipras évoquait? » écrit Romaric Godin.

Mais il y a plus. Selon des informations provenant des étudiants italiens, la Commission aurait suspendu pour des raisons de procédure le programme Erasmus pour la Grèce! Si cette exclusion contraire non seulement aux règlements, mais à la notion même de l’isonomie s’avère fondée, elle serait la preuve supplémentaire que ceux qui s’échinent à exiger de la Grèce le respect des règlements sont disposés à les violer sans hésitation, lorsqu’il s’agit d’exercer un chantage politico-économique à un gouvernement réfractaire. En d’autres termes, la Commission traite d’ores et déjà la Grèce comme un non membre de l’UE, en suspendant les aides auxquelles elle a droit, jusqu’à ce que la Grèce cède sur tous les fronts.

Comme quoi il n’y a pas à s’étonner que M. Junker fût le PM du Luxembourg pendant la glorieuse période qui a transformé celui-ci à un paradis fiscal. Il serait intéressant de savoir en combien de manque à gagner des autres pays européens se traduit cette politique. Combien de manque à gagner de la Grèce qui aujourd’hui manque des fonds suffisants pour couvrir les besoins les élémentaires d’un système de santé en ruines? Selon Eva Joly il se peut que le montant s’élève à quelques milliards.

Junker ne manque pas de dénoncer à qui veut l’entendre, le mépris de règles européennes dont ferait preuve Tsipras. Le président de la Commission, si attaché au respect de règles, saurait-il nous dire quelle règle européenne permet à l’Allemagne de dépasser pendant cinq années consécutives le 6 % réglementaire d’excédents commerciaux, sans être le moins du monde inquiéter par aucune instance européenne? Si j’y fais mention, c’est parce que, comme le dit Ambrose Evans-Pritchard dans le Daily Telegraph, un excédent de l’ordre de 7,9 % comme celui qu’affiche actuellement l’Allemagne, a comme effet moins de croissance et plus de chômage pour les autres pays européens. Bref, l’Allemagne n’exporte pas que ses produits, mais a trouvé moyen d’exporter du chômage à ses partenaires européens, sans qu’aucun d’entre eux ne trouve rien à redire.

Enfin, « last but not least », jusqu’à quand les économistes de la BCE continueront-ils à cacher sous le tapis l’état pas franchement rassurant de la Deutsche Bank? La situation délicate de ce géant aux pieds d’argile, embourbé dans une série de scandales et soupçonné de blanchissement d’argent, représente un danger considérable non seulement pour l’Europe, mais pour l’économie mondiale. La Deutsche Bank vient d’écoper une amende de 2 milliards pour falsification du Libor, et est actuellement « aux prises avec quelque 6.000 litiges » juridiques! À la mi-mars ses filiales américaines ont étaient les seules avec celles de Stantander, à ne pas passer les Stress Test de la Fed. Mais le plus inquiétant est que le géant allemand, poursuivi outre-Atlantique pour évasion fiscale, détiendrait dans son portefeuille une bombe de plusieurs gigatonnes. Rien de moins que quelques trillions de produits à très haut risque, voire toxique. Sur leur montant exact, les chiffres les plus fous circulent. Il y en a qui parlent de 3 à 4 de trillions, d’autres de quelques dizaines. Peut-être que le très pointilleux M. Draghi daignerait nous informer de ce qui en est au juste. Car lorsque cette bulle-là éclatera, le krach qui suivra fera paraître celui du 29 comme une partie de plaisir. C’est bien commode de présenter la Grèce dont la dette ne représente même pas 2 % du PIB de la zone euro, comme le danger qui menacerait l’économie européenne, mais en tant que citoyens européens, nous avons tout de même le droit d’en savoir un peu plus long sur les pratiques plus que douteuses et surtout sur l’état de santé de la DB. Certes, le niveau de la TVA sur les spaghettis en Grèce est un sujet d’importance cruciale qui suscite à juste titre un intérêt mondial. Néanmoins, on ne peut pas s’empêcher de penser qu’il pourrait s’agir là d’une manœuvre de digression bien commode,  destinée à détourner l’attention de ce qui pose vraiment problème.

 

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CAP-NCS <![CDATA[Non à l’austérité, la parole au peuple!]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15011 2015-07-01T15:16:22Z 2015-07-01T14:46:32Z

Dans la nuit du vendredi 26 juin le Premier ministre grec Alexis Tsipras refuse les dernières propositions faites à la Grèce par les « institutions » (la BCE, la Commission européenne et le FMI) et annonce un référendum. Moins de 24h plus tard, les « institutions » ripostent en asphyxiant l’économie de la Grèce. Elles refusent d’augmenter les liquidités accordées au pays et forcent le gouvernement à fermer temporairement les banques et instaurer un contrôle sur les capitaux.

Ainsi sont campées les deux grandes options de ce référendum : d’un côté, une austérité décuplée et un chantage financier permanent, et de l’autre, la décision souveraine et démocratique du peuple.

Une décision courageuse

Confondant tous ses adversaires ainsi que les sceptiques qui le croyaient pris au piège, Tsipras a pris une décision audacieuse et ferme. Il choisi de s’en remettre au peuple.
En effet le mandat sur lequel s’est fait élire Syriza le 25 janvier dernier était double : en finir avec les mesures d’austérité désastreuses qui ont ruinées le pays et acculées la population à une pauvreté grandissante et négocier un nouvel accord avec les créditeurs visant à alléger le fardeau de la dette et sortir le pays du marasme.

La stratégie des puissances européennes dès le début a été de soumettre la Grèce à un chantage financier permanent visant à faire capituler le gouvernement de gauche radicale sur son objectif de mettre fin à l’austérité. Elle cherchent ainsi à envoyer un message des plus clairs à toutes ceux et celles qui veulent faire sauter le verrou austéritaire : hors du régime néolibéral, point de salut.

Après 6 mois de vaines négociations, Tsipras brise l’étau en faisant appel au peuple pour trancher : en finir avec l’austérité ou accepter un accord désastreux.

La réaction furieuse des puissances européennes qui appellent les grecs à voter « oui » aux mesures d’austérité sous peine de subir une terrible guerre économique, révèle au grand jour la nature viscéralement anti-démocratique du régime financier international. Nul besoin dans l’Europe moderne de faire sortir les tanks et les baïonnettes des casernes. Désormais les coups d’état sont « softs ». Ils se font par l’entremise des grandes institutions financières et la manipulation des dettes souveraines.

Unité populaire pour le non

Alexis Tsipras à lancé sa campagne pour le « non » en faisant appel à l’unité du peuple grec pour mettre fin à « une politique d’austérité extrême et punitive ». Toutefois la campagne s’annonce dure. La situation économique est critique. La population est en butte à de multiples tracas avec notamment la fermeture des banques et les leaders européens, relayés par les grands réseaux médiatiques, qui tentent de créer un climat de panique. Mais dès lundi soir (29 juin) une grande manifestation populaire pour appuyer le gouvernement a réuni 17,000 personnes à Athènes. D’autres grands rassemblements sont annoncés à travers le pays.

Le défi est énorme. Il s’agit pour Syriza d’activer non seulement ses soutiens populaires mais aussi les secteurs qui n’ont pas voté pour la gauche radicale en janvier dernier. Les sondages des dernières semaines sont encourageants : le taux d’approbation du gouvernement tourne autour de 70% et Syriza récolte 47% d’appui, soit 10% de plus qu’aux élections de janvier. Il s’agit maintenant de concrétiser cet appui en une majorité claire pour le non au référendum de dimanche prochain.

La solidarité internationale : un rôle clé

Comme l’a affirmé Yiannis Bournous, l’un des dirigeants de Syriza, lors de son allocution au Festival des solidarités d’Alternatives le 13 juin dernier : la bataille du peuple grec est celle de tous ceux et celles qui se battent contre l’austérité et pour un monde meilleur. Une victoire pour la Grèce serait une victoire pour tous et la solidarité internationale est d’une importance capitale.

Une campagne internationale d’appui est déjà lancée en Europe avec des rassemblements se tenant dans toutes les grandes capitales, culminant en une journée de solidarité internationale le vendredi 3 janvier.

Une action de solidarité est prévue ici-même à Montréal le samedi 4 juillet. Initiée par Alternatives, le Comité de solidarité avec le peuple grec, Québec solidaire et le Conseil régional du Montréal Métropolitain (FTQ). Elle se tiendra à 11h devant le siège du Consulat grec à Montréal, 1002 Rue Sherbrooke Ouest, Montréal.

Soyons nombreux à signifier notre appui à la courageuse lutte du peuple grec.

Roger RASHI,

30 juin 2015

 

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[La puissance du commun]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=15000 2015-06-29T18:02:52Z 2015-06-29T18:02:52Z Après Empire et Multitude, Michael Hardt et Antonio Negri poursuivent, dans Commonwealth, leur critique radicale, où l’inspiration de Marx se fait plus sensible que jamais, de notre modernité économique.

Recensé : Michael Hardt, Antonio Negri, Commonwealth, The Belknap Press of Harvard University Press, 2009, 434 p.

Les lecteurs d’Empire et de Multitude1 retrouveront dans le dernier ouvrage de Michael Hardt et d’Antonio Negri le style et les thèmes qui leur sont familiers. Alliant puissance spéculative, audace dans le diagnostic sociologique et fermeté révolutionnaire, les deux auteurs continuent à préciser et à enrichir cette « vision du monde » philosophico– politique si originale et si séduisante qui, ces dernières années, leur a attiré tant de sympathie dans les milieux les plus divers. Il y a cependant du neuf dans Commonwealth.

Les deux premiers livres de la trilogie – excluons Global, qui relève un peu plus de l’écrit de circonstance2 – s’étaient élaborés à la fois à l’ombre d’un impérialisme états-unien radicalisé à la suite du 11 septembre 2001, sous l’emprise des délires guerriers du néoconservatisme triomphant à l’époque de G. W. Bush, et d’un altermondialisme dynamique, mais toujours en quête d’une vision synthétique, autant que d’une pratique efficace. Cependant, l’essoufflement du mouvement altermondialiste (qui n’est peut-être que la conséquence la plus apparente de son démembrement inévitable, voire de ses succès partiels), l’ampleur des transformations géopolitiques récentes et le changement de l’air du temps idéologique dans une partie de la gauche intellectuelle (en l’occurrence, le passage d’une problématique altermondialiste à un réinvestissement du « communisme », chez Zizek et Badiou notamment3) ont transformé la conjoncture.

Celle-ci se caractérise désormais par le retour sur le devant de la scène d’interrogations économiques (le travail, la pauvreté, les crises, le capitalisme et son éventuel dépassement) longtemps refoulées ou ignorées. Tout se passe même comme si, en partie par hasard et en partie sous la pression des tendances et des faits historiques eux-mêmes, une sorte de cycle post-marxiste – pendant lequel a pu s’exprimer à loisir la lassitude devant les ancrages intuitifs du marxisme, tels que la centralité du travail et des rapports de classe, l’aliénation et l’exploitation, la critique des contradictions du capitalisme et la misère – était en train de s’achever, aboutissant non pas à un oubli des idées et des problèmes relevant des rapports de genre, de race, relevant encore de l’identité et de la reconnaissance… – mais à leur remise en perspective.

Apparemment, il ne faut plus craindre le reproche traditionnel d’économicisme. Le point de départ de Commonwealth, ce sera donc la pauvreté et la misère (plutôt que la guerre ou la perte de sens, comme dans les deux ouvrages antérieurs); de même, l’interlocuteur principal du livre, ce sera Marx (plutôt que Foucault ou Deleuze). Très clairement, la philosophie sociale des auteurs trouve désormais son centre de gravité dans une critique du capitalisme contemporain d’inspiration communiste. Sur le plan conceptuel, l’apport essentiel de cet écrit consiste d’ailleurs dans une réélaboration inventive des catégories marxiennes, y compris parmi les plus techniques (capital constant et capital variable, composition organique du capital, exploitation et subsomption réelle du travail, etc.), le reste relevant d’une sorte de réorchestration, certes souvent brillante, de mélodies que quiconque a feuilleté Multitude a déjà dans l’oreille.

Le cœur des intuitions économiques de l’ouvrage de Hardt et Negri est assez simple à résumer, et sa valeur tient surtout à la manière dont ils en tirent des conséquences ramifiées et l’enchâssent dans un réseau d’hypothèses et d’inférences aussi riches que suggestives. L’idée générale est que l’univers économique actuel (la production de richesses) a cessé de s’organiser autour de la fabrication industrielle d’objets de consommation manipulables, selon un modèle que la théorie économique, Marx compris, a finalement absolutisé. Désormais, le travail exprime et enrichit le tout de la vie (Hardt et Negri disent qu’il est « biopolitique »). Il plonge ses racines dans la personnalité (il est créatif et expressif), correspondant à l’augmentation d’une intelligence collective en éveil, en progrès continu, stimulée par la communication et l’échange, s’extériorisant sous la forme de la production d’idées et de représentations (dont dépend d’ailleurs maintenant la fabrication de choses).

Au lieu de soustraire le travailleur à la sociabilité pour le diriger vers la matière morte, selon l’imagerie classique systématisée par Arendt dans Human Condition4, il l’installe dans une intersubjectivité vive, ce que traduit empiriquement l’importance actuelle des emplois voués aux relations humaines de soin, d’entretien et d’éducation. Il ne s’agit pas là d’une simple interprétation philosophique, puisque, ajoutent Hardt et Negri, c’est dans ces domaines (le travail dit immatériel) que les profits se font et que les secteurs les plus dynamiques économiquement assurent la croissance des richesses dans le cadre de la mondialisation actuelle. Cependant, la critique sociale commence au moment où l’on constate que les produits de ce nouveau travail sont accaparés privativement, freinant l’expansion du « commun » dont il provient. La circulation des idées est bridée (par l’intermédiaire d’un droit de la propriété intellectuelle autoritaire et territorialisant), le dynamisme des rencontres stimulantes subit des coups d’arrêt au moment où l’on entend les contrôler, les ressources se voient limitées par les stratégies captatrices des entreprises et des États. C’est cette critique de l’appropriation (différente dans son principe de la critique marxienne de l’extorsion de la survaleur même si elle la rejoint) qui peut permettre de fédérer une approche différenciée de la période contemporaine tout en montrant la nécessité de son dépassement par le communisme, au sens d’une organisation sociale qui libérerait pleinement la puissance du commun.

Une évaluation circonstanciée de la problématique commandée par ces idées étant difficile à proposer en quelques paragraphes, on se contentera de poser une séries de questions qui seront regroupées autour de trois thèmes-clé.

  1. La production

Sociologiquement, il faut bien d’abord se demander si l’exaltation philosophique de la « production du commun », nom de code philosophique pour le « travail immatériel », laquelle est censée pouvoir mettre en mouvement le schème productif pour l’analyse des activités humaines, singulièrement celles qui sont caractéristiques du temps présent, ne court– circuite pas des détours analytiques qui restent encore à faire. Quoi de commun, en effet, alors que le motif immatérialiste nous oblige à les rassembler, entre le trader de Wall Street (ou le créateur de logiciel de la Silicone Valley) et l’immigrée hispanique vouée au caring probablement sous-payé des enfants de celui-ci, pourrait-on demander? Et qu’y a-t-il de si original, voudrait-on peut-être enchaîner, dans les phénomènes économiques les plus spectaculaires de la période récente (à commencer par la croissance chinoise), alors qu’ils semblent reposer sur des mécanismes relativement classiques d’industrialisation « matérielle » et d’exportation de produits manufacturés? Derrière ces difficultés empiriques, on trouve peut-être un problème plus profond.

Car en fait, si l’on reconstitue hypothétiquement un ordre des raisons sous-jacent aux analyses de l’ouvrage, on s’aperçoit que Hardt et Negri commencent (1) par appeler « production » toute activité digne de ce nom avant (2) de se saisir de certaines transformations (sans doute incontestables) du monde du travail pour (3) en conclure que ce qui n’existait qu’en soi est en train de devenir pour soi : la société, loin d’être un donné inerte est une substance qui s’autodéveloppe spontanément à partir de soi-même (4), d’une façon qui (5) se conforme très aisément au principe d’une ontologie (spinoziste) de l’immanence créative, de l’être comme activité et puissance d’affirmation et (6) qui, en fait, une fois le Dieu du début de l’Éthique écarté, fournit même aujourd’hui le point de départ le plus naturel d’une telle ontologie. Il n’est pas dit qu’une telle argumentation, reposant sur une cascade de décisions lourdes conceptuellement, si impressionnante et même prometteuse qu’elle apparaisse, soit de nature à permettre une appréhension différenciée des faits économiques contemporains. Ceux-ci restent avant tout une surface de projection pour des options philosophiques aussi hardies que discutables.

Car Commonwealth ne recule pas devant le projet de fonder ensemble la critique et la politique sur une détermination de l’être de l’étant, et c’est la catégorie de production qui leur permet de le mettre en œuvre. À la limite donc, tout est production et tout est social, au sens inévitablement circulaire de ce qui possède le statut d’un agir commun appelé à enrichir de nouvelles modalités, supérieures, de l’agir commun.

Il s’ensuit une série de désinvestissements remarquables. Par exemple, ici, ni l’individu ni l’intersubjectivité ne forment des modalités du réel dignes d’être prises en compte ou significatives du point de vue d’une théorie sociale critique. La nature fait également les frais de cette inflation du productif. À l’exemple de Spinoza, les auteurs appellent « nature » non pas une partie de la réalité (celle qui serait la moins déterminée par l’ingéniosité humaine et que cette dernière trouverait devant soi comme sa présupposition donnée), mais le tout de la réalité en tant qu’on lui prête une puissance de déploiement spontanée. En franchissant un cap supplémentaire, on parvient même à l’idée que « la nature n’est en fait qu’un autre nom pour le commun » (p. 171).

Que l’on se place au point de vue d’une sociologie des rapports pratiques à l’environnement ou du point de vue d’une épistémologie raisonnablement relativiste, il apparaît en effet que les résultats de l’activité humaine, d’une part, et le « donné », d’autre part, s’entrelacent si intimement qu’il devient impossible de les distinguer de façon tranchante. Le schème du travail, relayant le monisme spinoziste, permet ainsi de couper court aux tergiversations : le monde (y compris dans celles de ses composantes que nous sommes tentés de qualifier de « naturelles »), tout comme nous-mêmes, sommes toujours déjà pris dans le cercle de la production inventive et collective dont « nature » et « société » ne forment que des moments isolés par abstraction. Tout cela ne manque pas d’allure, philosophiquement parlant. Mais la question reste posée de savoir si un écologisme quelque peu articulé (ne serait-ce que sous la forme d’une préoccupation minimale pour le « développement durable »), en tant qu’inévitablement orienté en direction de la préservation d’un environnement existant, peut trouver son compte dans une telle élaboration. Il lui faudra bien, ouvertement ou en catimini, une ontologie qui ménage une place à ce qui vient avant le travail humain. Voilà qui symbolise sans doute la difficulté du parti-pris néoproductiviste, si immatérialisé soit-il. Qu’en est-il, en résumé, de la toute– puissance du schème de la production.

  1. La critique du capitalisme

Ce qu’il y a sans doute de plus étonnant dans leur livre, c’est le sérieux avec lequel Hardt et Negri prennent au pied de la lettre le mot d’ordre de la « critique immanente ». Par rapport à maint discours radicaux d’aujourd’hui, ce qu’ils disent du capitalisme (dont on lit souvent désormais de plus en plus, même en dehors de l’extrême gauche, qu’il est la cause de folies et de malheurs infinis pour l’humanité) apparaît singulièrement prudent et mesuré. Même les dérives du système financier, cible facile depuis 2008, trouvent en quelque sorte grâce à leurs yeux : elles sanctionneraient seulement une universalisation précipitée, une interconnexion manquée, car trop abstraite, de l’ensemble des flux productifs (p. 156–158).

Il faut chercher le principe d’une telle orientation inattendue dans le fait que la critique du capitalisme se ramène d’après Hardt et Negri à la mise en cause des obstacles qu’il rencontre à sa propre expansion, laquelle constitue le point de départ quasi vitaliste (au sens restreint où la croissance de la vie se résout dans celle des forces productives) du raisonnement. En l’adoptant, les auteurs de Commonwealth sont conduits à traduire dans leur langage spinoziste une version crue du productivisme marxien, celui pour lequel ce qu’il y a de plus grave à dire contre le capitalisme est qu’il contient les forces productives dans des limites trop étroites (une idée qui, bien heureusement, ne représente que l’un des aspects du marxisme historique). Ainsi, le passage au communisme suppose non pas la réinvention de régulations (dans le style d’ATTAC) ou la promotion d’institutions économiques nouvelles (une position actuellement défendue par la social-démocratie associationniste), mais la libération des forces productives existantes qui, d’elles-mêmes, s’assumant elles-mêmes, se soustrayant au pseudo-soutien que leur offre le capital tel qu’il existe aujourd’hui (en fait une force de contrainte et de parasitage) sont censée pouvoir favoriser l’avènement de la société désirable. Dans cette perspective, « le capital » devient le symbole d’une appropriation privée illégitime visant ce qui est a été originellement produit en commun et pour le commun.

Cette idée, située au cœur de l’économie de Commonwealth, témoigne du fait qu’il y a une manière résolue chez Hardt et Negri d’innocenter le travail existant (le contenu du travail, les conditions de travail, son organisation) : ici, les choses sont en ordre, au pire indifférentes. En tout cas, rien n’est retenu chez eux des thèmes désormais familiers d’une critique psychosociologique du travail qui, de Sennett5 à Dejours6 et Renault7 en passant par Clot8 et même Boltanski9, alimente pourtant décisivement la théorie sociale contemporaine. Certes, Commonwealth place au centre de son argumentation une théorie de l’exploitation (p. 137– 142). Mais alors que chez Marx, celle-ci s’identifiait à un mécanisme global de dépossession réelle et d’expropriation par lequel la puissance pratique du sujet se trouvait à la fois assujettie à et instrumentalisée par un principe objectif mû par l’impératif de sa propre croissance irrationnelle, dans Commonwealth, « exploitation » n’est plus synonyme que de « captation illégitime des produits du travail a posteriori ». Il n’est donc plus vraiment question de cette violence structurelle, de cet embrigadement dans le Système, que Le Capital tentait de repérer derrière l’injustice distributive mesurable du salariat. Hardt et Negri critiquent non pas l’autonomie aliénante du capitalisme comme « système » (inhumain, anonyme, poussé à l’autoreproduction élargie constante, délié de la volonté et de l’intelligence, etc.), mais cet aspect bien particulier du capitalisme qu’est la privatisation, c’est-à-dire en fait la sous-utilisation, des richesses produites en commun, un « vol » qui est d’ailleurs aussi censé expliquer la misère des exclus. La critique marxienne de Proudhon, non sans une hargne excessive, s’était autrefois inquiétée de la facilité avec laquelle une telle approche quasi morale innocente le capitalisme, en même temps qu’elle passe à côté de ses aspects pathologiques les plus marquants, et cette inquiétude se retrouvera peut-être chez les lecteurs de Commonwealth.

Innocenté, le capitalisme l’est en tout cas chez Hardt et Negri par rapport à toute mise en cause de type éthico-culturel, celle qui s’en prendrait à la civilisation bourgeoise, et pas seulement aux rapports sociaux qui lui sont sous-jacents. C’est ici que se fait sentir la proximité de leur propos avec le « postmodernisme » – au sens de la valorisation de l’expérimentation audacieuse contre les acquis, de l’enthousiasme face à l’échange et à la communication qui dissolvent les routines et inquiètent les formes de vie stabilisées. Car il ne saurait être question dans Commonwealth d’une critique du fétichisme de la marchandise, de l’industrie culturelle ou du consumérisme effréné : tout cela relèverait au mieux d’une cécité devant les transformations structurelles de notre monde, devant les progrès immenses dont l’évolution du travail est solidaire. On semble même nous demander de nous extasier a priori devant la créativité des publicitaires et des communicants, devant l’ingéniosité des industriels de la mode et des stratèges de la culture de masse ou des médias (p. 148) : n’est-ce pas là que la production libérée de la pesanteur de l’objet brut, la production enrichie par l’imagination et par l’intelligence collectives en mouvement, se fait la plus manifeste? Tant pis si l’idée d’une alliance objective de tous les travailleurs de l’immatériel, qui inclurait jusqu’aux perdants de la mondialisation (surtout les pauvres, dont on était pourtant parti) perd un peu en crédibilité…

On voit la question que suscite une telle conclusion : elle consisterait à se demander si une critique du capitalisme contemporain ainsi orientée (critique de la captation, du contrôle et du privatisme), peut faire l’affaire. Peut-elle vraiment réclamer, comme le prétendent Hardt et Negri, l’héritage de la compréhension marxienne de la modernité ou même plus simplement d’une critique économique convaincante et suffisamment large d’un point de vue empirique?

  1. Philosophie de la misère

Commonwealth commence par le fait de la pauvreté et de la misère. Visiblement, nous ne sommes plus à l’âge des approches culturalistes et identitaristes qui ont si profondément marqué (souvent de façon positive, d’ailleurs) la théorie sociale pendant ce dernier quart de siècle. En cherchant à situer ce choix, on arrive à l’idée que l’on peut distinguer trois types de conceptions philosophiques permettant de penser les conditions de vie décentes et l’obligation sociale de justice qui est faite de les assurer pour tous. 1) Une conception normative de l’existence humaine.

Par exemple, dans les Manuscrits de 1844, Marx défend l’idée selon laquelle la pauvreté économique, en tant qu’associée à des conditions de vie et de travail humiliantes et exténuantes, et dans la mesure où elle se rattache profondément à une pauvreté existentielle, contredit immédiatement une exigence inhérente à la vie humaine (celle d’une vie riche, émancipée, épanouie, etc.). Il ne semble d’ailleurs pas avoir fondamentalement varié de point de vue au cours de sa trajectoire théorique, y compris dans Le Capital. 2) Un individualisme ontologique.

Ici, les personnes sont conçues à partir des désirs et des projets de vie qui sont supposés leur être propres et les définir; l’existence de minima sociaux préservant chacun de la misère fait alors partie de l’ensemble des conditions de possibilité pour la réalisation de ces désirs et de ces projets. Avec des nuances importantes, Rawls et Sen peuvent être vus comme les tenants les plus éloquents d’une telle vision qui relève du libéralisme de gauche. 3) Un intersubjectivisme participationniste. Ici, les conditions de vie décentes, non misérables, sont considérées comme faisant partie des supports empiriques d’une délibération digne de ce nom. Présupposé dans ces approches, l’argument trivial selon lequel on n’est pas prêt à bien délibérer lorsque l’on est dans le besoin suffit à la fois à emporter la conviction et à orienter la discussion. L’idéal d’une participation démocratique inclusive et authentique y forme donc le point de vue à partir duquel les situations socioéconomiques concrètes se trouvent évaluées. Dans le champ contemporain, Habermas a fourni une légitimation influente de ce genre d’approches d’aspect plus républicaniste10.

Il est clair que Hardt et Negri s’y rattachent aussi de quelque manière, bien que chez eux, le moment intersubjectiviste, qui est bien réel (la productivité de la rencontre, la fécondité de l’interaction et de l’échange, le social comme produit de la dynamique d’un agir partagé…), soit englobé dans une approche plutôt centrée sur l’autodéveloppement immanent d’un « commun » quasi substantialisé, au sens de la substance unique de Spinoza à l’intérieur de laquelle se déploie sans contradictions le dynamisme des modes finis. Si la réflexion philosophique a accès à la différence entre pauvreté et aisance, entre misère et satisfaction des besoins élémentaires, etc., c’est donc, à l’encontre de ce qui se passe chez Marx ou chez Sen, d’une façon médiate chez eux puisque la survie n’est intéressante que dans la mesure où elle est présupposée dans la production biopolitique.

D’où un passage surprenant du livre (p. 308–10 J. Habermas, Droit et démocratie, Paris, Gallimard, 1992, ch. 3.310) où Hardt et Negri semblent faire en quelque sorte de l’accès aux réseaux d’échange de savoir le cœur d’un réformisme révolutionnaire, la couverture des besoins vitaux (ainsi que les conditions de travail tolérables) descendant au niveau d’une infrastructure qui relèverait de la nécessité vitale dénuée de signification profonde, qui donc resterait dénuée de cette espèce de puissance émancipatrice virtuelle que Marx y percevait, au sens où la vie libérée du besoin (disposant de « temps libre » dit le livre III du Capital) se fait d’elle-même, pensait-il, exploratrice, communicationnelle et généreuse.

Cette stratégie, bien qu’elle ne soit évidemment pas absurde, s’avère difficile à défendre. En effet, l’argumentation libérale (qui avec Sen a été très loin dans la prise en compte des dépossessions existentielles dont la misère est solidaire) ne comporte-t-elle pas un moment de vérité qu’elle se révèle incapable d’intégrer? La connexion à Internet est-elle vraiment plus significative philosophiquement que l’accès à l’eau potable? Est-ce que l’altermondialisme et le néomarxisme n’impliquent pas, d’une façon qui, elle aussi, semble difficile à négliger, de prendre au sérieux pour eux-mêmes, avec la philosophie qui leur est inhérente, l’aliénation de la misère économique, la détresse de l’insatisfaction des besoins, l’abaissement dont sont porteuses les atteintes aux tendances et aux exigences du corps et de la vie?

En résumé, Commonwealth fait partie, avec une place de choix en raison de son ampleur, des ouvrages contemporains qui nous incitent à penser que la théorie sociale, y compris la plus philosophique, peut désormais difficilement éviter de s’engager sur le terrain économique (ne serait-ce qu’en interprétant la mondialisation, le néolibéralisme, le capitalisme, etc.). Les difficultés de la position défendue par Hardt et Negri forment la contrepartie de leur façon nette et décidée de répondre à cette exigence, et c’est pour cela que, sûrement, elle jouera à juste titre un rôle important dans la discussion contemporaine. Ne serait-ce que parce que, en ce qu’elle a de plus intéressant pour nous, l’impulsion marxienne a plus de chance de survivre dans une tentative sincère pour concevoir les transformations du travail et de l’exploitation que dans une quelconque spéculation déliée sur l’essence du Communisme comme Exigence pure.

Publié dans laviedesidees.fr, 31 mars 2010

 

 

1 M. Hardt et A. Negri, Empire, Paris, Exil, 2000; Multitude, Paris, La Découverte, 2004.

2 G. Cocco et A. Negri, Global, Paris, Amsterdam, 2007.

3 A. Badiou, S. Zizek et al., L’Idée de communisme, Paris, Nouvelles Editions Lignes, 2009.

4 h Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Pocket, 2005.

5 R. Sennett, Le Travail sans qualité, Paris, Albin Michel, 2000.

6 C. Dejours, Souffrance en France, Paris, Seuil, 1999.

7 E. Renault, Souffrances sociales, Paris, La Découverte, 2008.

8 Y. Clot, Le Travail sans l’homme?, Paris, La Découverte, 2008

9 L. Boltanski, De la critique, Paris, Gallimard, 2009.

10 J. Habermas, Droit et démocratie, Paris, Gallimard, 1992, ch. 3.

 

 

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Anarchisme, autogestion et pollinisation des idées]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14993 2015-06-26T21:19:51Z 2015-06-26T20:14:29Z  

À l’instar de plusieurs, Anna Kruzynski a commencé à militer le mouvement étudiant. Rapidement, elle s’est butée à la difficulté de changer les choses de l’intérieur. C’est toutefois les formes organisationnelles non hiérarchiques et la série d’actions directes qui ont marqué la fin des années 1990 comme le Plan G, l’Opération SALAMI, l’occupation du Conseil du patronat du Québec et l’occupation du bureau du recteur à McGill, qui sont venues confirmer beaucoup de sentiments et de valeurs chez la militante. « C’est à partir de ce moment-là que je suis devenue à la fois anticapitaliste et féministe », explique-t-elle.

Celle qui a également été du collectif féministe radical Némésis a été influencée dans son militantisme par plusieurs personnes, dont Isabelle Matte, organisatrice communautaire à la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles qui lui a partagé connaissances, habiletés, optimisme et espoir. Les femmes du collectif Courtepointe ont également ponctué son parcours par leur soif de justice sociale et leur persévérance dans le temps. Puis, il y a Marcel Sévigny, militant anarchiste, avec qui elle a fondé la Pointe libertaire en 2005 et qui lui a permis de faire le pont entre ses idées radicales et l’organisation révolutionnaire sur un territoire donné.

Le Journal des Alternatives s’est entretenu avec Anna Kruzynski, militante depuis près de 20 ans et professeure agrégée à l’École des affaires publiques et communautaires à l’Université Concordia.

Journal des Alternatives (JdA). Comment intègres-tu l’anarchisme dans ta militance? Comment le vis-tu au quotidien?

Anna Kruzynski (AK). Être anarchiste, c’est un peu être une étrangère dans sa propre société. Dans ma vie quotidienne, dans mes implications militantes, dans mes relations interpersonnelles, à mon travail. À tous les niveaux en fait, j’ai une boussole éthique avec laquelle je me promène. Là-dedans, il y a des valeurs comme la solidarité, la justice sociale, l’autonomie, l’autodétermination, l’autogestion, le respect, l’aide mutuelle, etc. Des valeurs qui ne sont clairement pas celles de la société dans laquelle on est.

Pour moi, ce qui importe, c’est notamment l’autonomie d’agir en fonction de nos valeurs, ce qui implique d’adopter une stratégie dite de conflit face à l’État et aux élites économiques. Agir pour éradiquer les causes de l’exploitation et de l’oppression. Agir, oui, mais en fonction de décisions prises par celles et ceux qui sont directement concernés-es – l’autodétermination – et qu’on s’organise pour avoir une prise sur l’opérationnalisation de ces décisions – l’autogestion.

L’anarchie, rappelons-le, c’est ni dieu, ni maître, ni patron, ni patrie.

JdA. Qu’est-ce qui te tracasse ces temps-ci en termes d’enjeux?

Présentement, je trouve qu’il y a une conjoncture où les gens se posent des questions sur nos systèmes politiques au Québec avec toute la corruption qu’il y a eu et ce sentiment que jamais rien ne change, que ça fait juste empirer. Pour moi, c’est une conjoncture dans laquelle on pourrait apporter des positions plus anarchistes, antiautoritaires des systèmes politique et économique de par les penseurs, mais aussi de par les initiatives d’un peu partout dans le monde.

Une chose que je me suis aperçue, et je m’en aperçois de plus en plus dans le mouvement anarchiste, c’est qu’il y a très peu de discussion, et même de reconnaissance, de l’impact d’être impliqué dans ce mouvement-là, ce que ça peut avoir dans ta vie et sur toi-même. Il y a beaucoup de gens de mon âge qui sont en burn-out. De plus en plus, il y a des collectifs qui se mettent sur pied pour adresser ces questions-là. Et je trouve que c’est important d’avoir un équilibre et de s’occuper de soi-même, d’être en contact avec ses émotions, mais aussi avec son être interne et de s’écouter.

JdA. Tu t’impliques beaucoup dans ton quartier, Pointe-Saint-Charles. Sur quels enjeux vous penchez-vous?

La chose que je trouve la plus inspirante dans le mouvement anarchiste, dans le Sud-ouest, à Pointe-Saint-Charles en particulier, c’est le fait qu’on se soit approprié certains espaces dans le quartier. On se les est appropriés par de l’action directe illégale, mais avec les années, c’est devenu des espaces ou des institutions qui font maintenant partie de la vie de quartier. Par exemple, le Jardin de la liberté, qui était un champ d’herbe à poux qui a été revendiqué pendant des années pour qu’il soit transformé en espace vert. Finalement, on a décidé de le faire nous-mêmes. On a fait une guérilla jardinière et on l’a transformée en jardin. Cinq ou six ans plus tard, cet espace-là va être zoné vert.

Et la murale est un autre bon exemple. Ça fait je ne sais pas combien d’années que le quartier revendiquait une murale sur ce mur aveugle [situé sur la rue Knox, entre Hibernia et Charon,] et on a fait une action directe. On a commencé à peinturer sur le mur. On s’est fait arrêter et on a préparé notre autodéfense. Pendant toute cette année-là, entre le jour où on a été arrêté et le jour du procès, j’ai négocié avec le CN pour qu’on puisse faire une murale. Et là on a un énorme projet : 160 personnes ont été impliquées là-dedans. Il y a eu une solidarité vraiment incroyable autour des activités de quartiers. [NDLR : Les résidentEs du quartier revendiquaient une murale depuis près de 20 ans sur un mur appartenant au CN et diverses actions directes depuis 2006, notamment par des militant-e-s de la Pointe libertaire et de l’Opération populaire d’aménagement, ont été prises pour se faire entendre. Pour en savoir plus sur le contexte.]

Dernièrement, il y a eu un acte raciste. Des gens sont venus peinturer le visage de la femme africaine en blanc. Il y a eu une réaction spontanée dans le mouvement anarchiste. Ça a été hallucinant et c’est une autre force. Le soir même ou à peine deux jours plus tard, il y avait une grosse bannière antifasciste d’affichée sur le viaduc et c’est du monde dans le mouvement anarchiste qui a mis ça là.

Il y a aussi une nouvelle lutte : À qui la pointe ? À Pointe-Saint-Charles, avec le FRAPRU. Il y a déjà des petites actions qui se font de réappropriation. De grandes affiches qui disent « À qui la pointe ? », « Trop de condos », « Je veux rester dans mon quartier » ont été mis partout sur des babillards, des poteaux et des bâtiments abandonnés. Il y a eu aussi une action contre Nordelec qui est un gros projet de condos. 80 % des gens de Pointe-Saint-Charles ne peuvent pas se payer un condo dans les condos qui sont en train d’être construits. Qu’est-ce qui va se passer ? Les loyers vont augmenter et ils vont devoir s’en aller. Il faut vraiment qu’il y ait du logement social. […]

Et il y a les enjeux liés au transport. C’est l’embouteillage constant à cause de la construction, des ponts et du surplus de voitures. Toutes les rues sont bloquées de Pointe-Saint-Charles à l’heure de pointe. Pas juste la mienne! Je n’avais pas réalisé, mais toutes les rues qui sont parallèles à Wellington sont bloquées. La rue Centre, complètement bloquée. L’autobus ne peut même pas avancer!

JdA. Ce que vous faites dans Pointe-Saint-Charles est très inspirant. As-tu des conseils pour ceux et celles qui voudraient faire la même chose dans leur propre quartier ?

Des fois, tout ce que ça prend, c’est de commencer par un petit projet. Je pense que c’est d’essayer d’identifier dans son quartier quel symbole ou quel espace on pourrait se réapproprier, de faire campagne autour de ça et de se le réapproprier sans demander la permission à personne. Tu peux toujours demander en premier pour la forme, mais il faut que l’analyse radicale, anticapitaliste, antipatriarcale soit présente dans le processus dès le début.

Par exemple, un jardin collectif, c’est une alternative, mais il n’y a pas nécessairement l’analyse politique qui vient avec. Pour moi, l’aspect pollinisation des idées et des pratiques est important. Et ça veut dire dès le début qu’il y a une conscience que ce qu’on fait ne sera pas complémentaire avec le système capitaliste en place. On veut que ce soit une brèche et qu’on réfléchisse à ce qui fait que c’est une brèche parce que c’est parfaitement complémentaire d’avoir un jardin collectif où tous les « pauvres » vont aller se nourrir. Comme ça, l’État se sent moins responsable.

À Pointe-Saint-Charles, on a réussi à établir des liens avec le milieu communautaire. Des fois, on peut penser qu’on peut créer quelque chose dans un quartier sans avoir des liens avec les institutions politiques qui existent déjà. Mais tu ne peux pas juste créer un groupe anarchiste à côté sans avoir de lien, ça ne marche pas.

Je pense aussi que c’est important de toujours maintenir des liens, de soutenir et d’être solidaire des luttes de perturbation à grande échelle. Des luttes de quartier, il faut le faire pour beaucoup de raisons et surtout pour la construction d’un système alternatif, mais il faut aussi faire une perturbation à grande échelle, à un niveau plus large que le quartier.

JdA. Quel serait ton plus grand rêve de militante ?

Être dans une société où l’économie et la politique seraient complètement différentes. Que l’économie ne soit organisée autour des besoins et des désirs des gens et non pas organisée autour de la quête de profit. Qu’on travaille pour subvenir à nos besoins et à nos désirs. Qu’on n’est pas aliéné et loin du produit de notre travail. Qu’on puisse voir le produit de notre travail, être en contact avec. Que ce soit à plus petite échelle et que ça respecte plus la terre. Qu’on ait plus de temps pour s’impliquer dans la gestion de notre vie, donc dans la politique.

Pour moi, ça serait ça mon rêve de militante, qu’on vive dans une société complètement autre. Je sais que je ne verrais pas ça de mon vécu, mais j’essaie de me motiver pour continuer à militer sachant que ce qu’on fait aujourd’hui peut contribuer à ce qui va arriver dans le futur!

Jacinthe Leblanc, 1er janvier 2014

 

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Leçons de Printemps 2015 : Éviter les pièges cet automne]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14987 2015-06-22T18:37:27Z 2015-06-22T18:37:27Z L’épisode de grève étudiante du printemps a déçu et frustré beaucoup d’étudiantEs de l’UQAM, même si peu osent le dire. Beaucoup de personnes ont fait confiance aux comités Printemps 2015 pour mener à bien le mouvement de grève « contre l’austérité et les hydrocarbures ». Dès janvier, nous critiquions le manque de représentativité et les limites stratégiques inhérentes à ces comités1. La base étudiante doit dès maintenant tirer les leçons du Printemps 2015 afin d’éviter de tomber dans les mêmes pièges cet automne.

Décimons d’emblée une confusion entourant les comités Printemps 2015 (P2015) : non, « comités Printemps 2015 » et « mouvement étudiant » ne sont pas synonymes. Les comités P2015 ne sont pas des associations étudiantes ni des comités de liaisons officiels. Ils n’ont de comptes à rendre à personne, contrairement aux comités et assos légitimes. Il s’agit d’un réseau de comités militants autoproclamés et décentralisés. Malgré l’usage systématique du « nous » dans leurs publications, les comités P2015 organisent principalement des cercles restreints de militantEs radicaux-ales universitaires localiséEs à Montréal. Bien que ces militantEs soient marginaux-ales au sein du mouvement étudiant, leurs idées y ont toutefois exercé une influence majeure en terme de stratégies de mobilisation, de liens identitaires et de discours politiques.

Du 23 mars au 6 avril, des associations étudiantes – structures légitimes et représentatives du mouvement étudiant – regroupant près de 60 000 étudiantEs ont démocratiquement voté différentes modalités de grève contre l’austérité. Leur débrayage a été tout aussi massif lors des manifestations des derniers mois (80 000 étudiantEs le 31 octobre 20142, 135 000 le 2 avril 20153 ou encore 40 000 le 1er mai 20154). Les comités P2015 ont joué le rôle important d’avant-garde politique dans la mobilisation, l’orientation politique et l’organisation de ces actions.

Leur structure en réseau leur a aussi servi de prétexte pour prendre des décisions à la place de la majorité, au nom de la Cause et de l’auto-organisation de la base. Ainsi, les étudiantEs grévistes de l’UQAM n’ont jamais été consultéEs pour le piquetage dur du 30 mars, pour les levées de cours houleuses ou pour le saccage qui a suivi l’occupation du pavillon DS le 8 avril. La série d’actions qui ont défrayé la manchette n’a jamais fait l’objet de débats ou de décisions démocratiques larges.

Absence de leadership des assos
Si des groupuscules et des individus radicaux ont réussi à avoir autant d’attention et d’influence, c’est en grande partie dû au manque de leadership cohérent et militant provenant des assos étudiantes locales et nationales. À l’UQAM, par exemple, certaines éluEs étudiantEs ont déserté leur mandat en déléguant aux comités P2015 le travail politique à accomplir auprès de leurs propres membres.

À l’AFELC5, personne n’a cru bon d’organiser des campagnes politiques massives ou de faire appel aux quelques 4 000 membres durant les deux semaines et demie de grève de l’association : rien sur la page Facebook, rien sur le site, aucune affiche dans l’UQAM. Un courriel d’invitation de masse a toutefois été envoyé le 26 mars au sujet des actions entourant les menaces d’expulsions politiques planant sur neuf militantEs. Le seul travail officiel a été réalisé entre la poignée de militantEs du comité de mobilisation, principalement organisé à travers son groupe Facebook fermé.

Le bilan du printemps nous force à questionner l’efficacité et l’aspect antidémocratique des stratégies d’actions commandos élaborées par les cliques de militantEs. À terme, leur intervention ultraradicale a été l’un des facteurs principaux dans la désarticulation du mouvement étudiant, plongé de manière précipitée dans une grève sans objectifs clairs, concrets et atteignables. Le déphasage entre la conscience politique des élites militantes et celle de la majorité des étudiantEs a conduit à deux pièges majeurs :

  • la volonté de remplacer par une « démocratie directe » issue de l’auto-organisation la démocratie représentative des structures officielles;
  • la formulation d’un discours toujours plus radical, malgré l’essoufflement du mouvement de contestation.

Quels gains le mouvement de grève du printemps nous a-t-il permis d’obtenir? Objectivement, aucun. Subjectivement, il aura participé à la radicalisation de nouvelles couches de la population, principalement étudiantes. Leur révolte nécessite toutefois d’être canalisée de manière constructive et efficace cet automne. Pour l’instant, nous nous retrouvons devant une répression et des reculs historiques qui prendront des mois, sinon des années à surmonter. Quelques épisodes déterminants du printemps sont survolés plus bas.

Le lien avec la majorité
Même les militantEs de bonne foi peuvent perdre le lien qui est censé les unir à la majorité de leurs congénères. Le pouls des autres devient de plus en plus difficile à prendre lorsque l’on est obnubilé par sa pratique militante, entouré presque exclusivement de ses camarades de lutte et enrobé dans un environnement Facebook qui conforte nos opinions.

La mauvaise foi surgit au moment où, plutôt que de constater l’ampleur de la tâche et de faire les efforts adéquats pour convaincre ces autres, on rejette la faute sur cette majorité « endormie », « incapable de comprendre », voire « de droite ». Les explications mécanistes deviennent alors bien commodes pour éviter l’autocritique et se victimiser face au pouvoir « manipulateur » des médias et « corrompu » des structures. Si ces risques sont et ont toujours été présents, ils ne constituent pas une fatalité discréditant à tout jamais ces institutions. Ce type de logique revient un peu à réclamer l’abolition de Code de la sécurité routière puisque, de toute façon, des accidents mortels surviennent toujours.

Ce qui a fait le succès de la CLASSE en 2012 (sa nature de coalition large et unie, son travail patient de mobilisation en région, ses revendications claires reposant sur un argumentaire étoffé, ses porte-paroles efficaces, un discours radical accessible et des pratiques démocratiques exemplaires) n’a pas été reproduit ce printemps.

Démocratie directe et démocratie représentative
La popularité des actions et de la structure des comités P2015 étaient toutefois en mesure de maximiser le pouvoir mobilisateur des assos et des comités étudiants. L’organisation en groupes affinitaires ou en réseau n’exclut pas forcément celle des structures représentatives. En fait, ces deux approches ont besoin l’une de l’autre pour grandir. Un exemple d’actualité internationale le démontre bien : l’organisation politique des Indignados espagnoles a mené à la création du parti Podemos, qui vient tout juste de se hisser à la tête des mairies de Madrid et de Barcelone.

La rhétorique des comités P2015 oppose une vision idéalisée de la démocratie directe à une conception sclérosée de la démocratie représentative. Elle pose un faux dilemme aux militantEs : vous êtes avec les « meutes enragées » ou vous êtes avec les bureaucrates des syndicats et des assos. En fait, la démocratie directe est un complément à la démocratie représentative, en même temps qu’un instrument de sa transformation.

Pour s’affirmer, le philosophe Jean-Marie Vincent soutient que la démocratie directe a besoin « d’un terrain longuement labouré par des institutions vivantes et par les luttes autour de leur mode de fonctionnement ». 6 La démocratie directe ne vise pas à subvertir la représentation en la supprimant. Elle la contraint à fonctionner autrement. Elle l’oblige « à entrer dans une dialectique de la base au sommet qui l’emmène loin de ses habitudes de distorsion et de déformation des aspirations populaires dans le travail de définition de la volonté populaire » 7. Si la démocratie directe est l’oxygène de la démocratie représentative, cette dernière est le poumon qui offre la puissance de respiration à la démocratie directe.

Il est essentiel de coordonner l’auto-organisation à la base avec les structures représentatives étudiantes afin de plonger le plus de monde possible dans la lutte. Bien que cela a été le souhait de P20158, son approche a plutôt été celle du conflit et de la compétition avec l’ASSÉ, les assos et les comités étudiants. Les comités P2015 auraient pu servir d’articulation pour mobiliser massivement les étudiantEs sur la base de stratégies et d’actions concertées et démocratiquement décidées. Ils ont plutôt cédé aux pulsions révolutionnaires, jetant par-dessus bord la discipline, la rationalité et l’esprit de stratégie nécessaires pour vaincre un ennemi plus fort que nous.

Un discours identitaire
Dès l’automne 2014, le discours de P2015 s’articule autour des thèmes de la lutte, de la révolte, de la meute de loups enragés et d’une « grève sociale inévitable » 9 au printemps. Le matériel d’information et les produits dérivés à l’effigie du loup ont été très utiles pour construire une identité gréviste forte. À l’image du carré rouge des grèves précédentes, le marketing politique agressif de P2015 a réussi à canaliser la colère d’une couche militante d’étudiantEs. La rhétorique émeutière de P2015 n’a toutefois pas offert d’orientations stratégiques adaptées aux différentes étapes du mouvement de protestation.

La grève générale, partout tout le temps
Tout le discours de P2015 est articulé autour de la grève générale comme fin en elle-même et comme moyen à utiliser à toute occasion et en tous lieux. Le matériel de P2015 fait la promotion de l’idée et des modalités de la grève générale, mais reste discret quant à sa nécessité stratégique. Les tracts parlent de son potentiel de « menace » et de « rapport de force » 10 face au gouvernement, mais surtout de l’urgence de faire cette grève et de la reconduire coûte que coûte11. On cherchera en vain les réponses aux questions : quelles stratégies adopter si cette grève n’a aucun effet sur l’UQAM et le gouvernement? Que faire sous l’injonction? Et si les étudiantEs ne veulent plus faire la grève?

En outre, plusieurs assos se sont mises à faire la promotion de la grève après l’avoir votée en assemblée générale. Contrairement à 2012, on aura tenté sans succès d’assister aux débats préparatoires, aux séances d’information ou aux campagnes sérieuses sur les enjeux d’une grève.

Contrairement à ce qu’affirme l’AFÉA12, la grève ce n’est pas du « bonbon », du moins pas pour la majorité des étudiantEs de l’UQAM. C’est un sacrifice familial pour les parents étudiants. C’est un sacrifice économique pour ceux et celles qui vivent sous le seuil de la pauvreté et dont les jours de travail sont comptés. C’est un sacrifice physique et psychologique pour les personnes brutaliséEs par la police. Si certainEs font ces sacrifices en toute connaissance de cause, ces personnes n’ont ni l’autorité morale ni la légitimité d’en demander autant aux autres. Le militantisme est parfois un luxe que certainEs ne peuvent pas se permettre. Le nier, c’est mépriser les conditions d’existence des classes travailleuses et populaires, de la majorité.

Pour une approche transitoire

Cela ne justifie pas l’inaction pour autant. Les coupures et les hausses enragent les gens. Le « monde ordinaire » ne développe toutefois pas automatiquement une conscience politique des rouages du capitalisme et de la nécessité du socialisme. Voilà pourquoi il est nécessaire de prendre ces personnes-là où se situe leur réflexion et leur indiquer de manière compréhensible le chemin à emprunter pour lutter efficacement et gagner.

Malgré ce que P2015 prétend13, le mouvement du printemps n’a pas « repris » là où la grève de 2012 s’est arrêtée. La conscience politique des étudiantEs ne suit pas une pente ascendante continue. Elle connaît des périodes d’avancement et de recul auxquels nous devons nous ajuster avec flexibilité. Il ne s’agit pas de demeurer dans le statu quo en se collant à la conscience immédiate des gens. Pas plus que de ne s’en déconnecter en se projetant à des années-lumière devant elle. Le défi demeure celui d’analyser constamment la situation afin d’identifier la prochaine étape, la prochaine revendication qui permettra au mouvement d’avancer de manière unie et combative.

Depuis le 1er mai, date ultime d’une « grève sociale » qui n’est jamais advenue, le mot d’ordre de P2015 semble être celui de la grève générale à l’automne. Continuer de réciter ce mantra ne fera que braquer encore plus ceux et celles qui doivent la faire, cette grève générale. Durant le printemps, les comités P2015 ont prêté de fausses intentions de grève aux syndicats du milieu de la santé14 et ont mal analysé l’état de conscience parmi les étudiantEs. Le mouvement gréviste qu’ils ont conduit s’est effondré aussi vite qu’il s’est bâti. Cette approche n’a mené à aucune victoire, au contraire.

Pour des objectifs clairs et envisageables

Cet automne, ça passe ou ça casse. La fenêtre de lutte historique qui s’ouvre avec le renouvellement des conventions collectives des 577 700 employéEs du secteur public et parapublic ainsi que la mobilisation sans précédent contre l’austérité a le potentiel de faire tomber le gouvernement. Une campagne axée sur une journée nationale de perturbation économique couplée à une grève générale syndicale de 24 h a des chances de se réaliser. Encore faut-il que la base syndicale s’organise elle-même pour la mener, malgré l’opposition de leur propre direction. Pour s’assurer un impact certain, les syndiquéEs devront aussi formuler des revendications capables de toucher et de mobiliser l’ensemble des classes travailleuses populaires.

À l’UQAM, avant de tenter de mobiliser les étudiantEs autour d’une grève générale illimitée, les militantEs devraient penser à une campagne massive sur l’utilité et la nécessité du syndicalisme étudiant. Sinon, nous risquons de nous retrouver face à de nouvelles vendettas visant à dissoudre nos assos. La possibilité de grève des membres du SPUQ15, du SÉTUE16 et du SCCUQ17 à l’automne offre une occasion de se coaliser autour de demandes précises comme l’arrêt des coupures et la réembauche de professeurEs, le transfert de postes de chargéEs est de cours dans le corps professoral et le renforcement de la cogestion universitaire.

De plus, l’évidence de l’imposition d’une loi spéciale ou d’un décret du gouvernement nous force dès maintenant à élaborer une stratégie concernant l’action illégale. Dans un tel contexte défavorable, nous courrons à notre perte si l’accent n’est pas mis dès maintenant sur la mobilisation démocratique du plus grand nombre.

Il est essentiel de se fixer des objectifs clairs et envisageables qui pointent vers un changement social radical. Sinon, comment ferons-nous pour savoir qui a gagné, quand arrêter ou quand continuer?

Quelques épisodes déterminants du printemps
La perte de l’AFESPED

En février, des étudiantEs opposéEs à la grève obtiennent la tenue par l’UQAM d’un référendum électronique concernant la représentativité de l’AFESPED18. À l’issue du scrutin en mars, une faible majorité d’étudiantEs désavouent leur association19, ce qui met fin à sa reconnaissance par l’UQAM. Ce résultat aurait dû servir d’électrochoc pour faire réaliser la gravité du problème qui déchire les étudiantEs sur la question du syndicalisme estudiantin. Plutôt que de mener une campagne honnête sur l’enjeu de fond – la lutte pour le leadership politique de l’asso –, les exécutantEs tentent de dépolitiser le problème en misant sur une campagne axée autour des services offerts par l’association. L’occasion d’élaborer une stratégie adéquate pour convaincre la majorité de la nécessité du syndicalisme militant est ratée. Les étudiantEs perdent ainsi une structure démocratique, un outil économique et politique important en se divisant sur des lignes politiques intransigeantes.

Le piquetage dur

À la fin du mois de mars, le blocage de l’UQAM par des militantEs radicaux sert sur un plateau d’argent le prétexte à la direction pour faire appliquer une injonction contre toutes les levées de cours et tous les blocages. Les étudiantEs grévistes et le personnel de l’UQAM ne sont ni consultéEs ni mobiliséEs pour cette action. La représentante des étudiantEs au Conseil d’administration et au Comité exécutif de l’UQAM, Justine Boulanger, défend cette approche en affirmant que toutes les actions ne peuvent pas être « nécessairement » expliquées à tout le monde. « Tout ne peut pas provenir des AGs ou des comités, et c’est tant mieux ainsi », écrit-elle sur Facebook20.

CertainEs militantEs s’aliènent leurs propres appuis en tabassant des employéEs venuEs travailler. Les passantEs es ont droit à des insultes de cégépienNEs arborant fièrement leur bannière « Brûle toute » et « ACAB ». Les militant-es radicaux bloquent l’accès à l’université à des milliers d’étudiantEs qui ne sont pas en grève, principalement ceux et celles de l’École des sciences de la gestion, et forcent l’annulation de la première journée de collecte de sang annuelle d’Héma-Québec. D’autres indiquent faussement sur une bannière qu’« aucun cours, évaluation ni remise n’auront lieu » à l’AFELC, bafouant ainsi les dérogations décidées en AG.

Dépourvu de message unificateur et d’effectifs, le blocage s’essouffle en fin d’après-midi sans établir de rapport de force avec l’UQAM, encore moins avec le gouvernement. Organisée de manière ouverte et démocratique, cette action aurait toutefois pu constituer la meilleure façon de faire entrer la communauté uqamienne en lutte. Elle aura pu survivre à l’injonction si elle avait été appuyée sur une mobilisation de masse et des revendications concrètes.

Le ludique avant la solidarité
Le 1er avril, au moment où la grève étudiante bat son plein, P2015 organise une manifestation de « solidarité étudiante avec le secteur de la santé » 21. Cette solidarité avec les employéEs de ce secteur fait partie du discours de P2015 depuis le mois de janvier. La manifestation débute au Cégep du Vieux-Montréal, passe devant le CSSS Jeanne-Mance et termine sa course devant le CHUM. Il s’agit de l’action principale organisée par P2015 pour démontrer concrètement sa solidarité avec des travailleurEUSEs hors de l’UQAM. Des 1 000 personnes qui indiquent vouloir y participer sur l’événement Facebook, seule une cinquantaine vont appuyer les employéEs dans la rue. Près de 600 étudiantEs préfèrent participer à une autre activité de P2015, une fausse manifestation de droite, qui s’arrête cinq minutes devant le CHUM pour scander « À bas les syndicats! »

Le manque de cohésion politique et organisationnel des comités P2015 joue un rôle majeur dans l’échec de cette action. Appeler à un « front social contre l’austérité » n’est pas suffisant pour qu’il se matérialise. La solidarité n’est pas uniquement un principe, un concept abstrait. Il s’agit d’une pratique sociale qui s’apprend et qui s’opère dans le concret des luttes.

La démission en bloc à l’ASSÉ
Lors du congrès de l’ASSÉ les 4 et 5 avril, la coordination nationale veut discuter d’un arrêt de la grève en vue d’une reprise à l’automne. Payant pour son manque de leadership des derniers mois, elle démissionne en bloc sous la pression de militantEs radicaux. Ces dernièrEs font d’ailleurs voter une motion de « destitution symbolique » à l’exécutif sortant22, rajoutant l’insulte à l’injure. Le ton vindicatif de la nouvelle équipe en faveur du maintien de la grève consacre la chute du mouvement. Le 10 avril, seuls 7 % des étudiantEs collégiaux et universitaires du Québec sont en grève. Le bilan nul et les stratégies inefficaces des assos et de P2015 jouent un rôle de premier plan dans le vote pour le retour en classe, notamment à l’AFELC. 

Le saccage du DS

Le 9 avril, la diffusion d’images du saccage ayant suivi l’occupation du pavillon J.-A. De Sève, la veille, participe à diminuer le peu de soutien populaire à la lutte étudiante. Avant même la diffusion de ces images, un sondage Léger-Le Devoir mené du 6 au 9 avril indique que 66 % des sondéEs désapprouvent le mouvement de grève étudiante contre 24 % qui l’approuvent. Seule la tranche des 18–24 ans appuie massivement la grève à 47 % 23.

L’occupation survient à la suite d’une intervention injustifiée sur le campus d’une centaine de policièrEs venues y arrêter des étudiantEs qui procédaient à des levées de cours illégales. Si l’occupation se déroule dans une atmosphère festive, les choses se gâtent en fin de soirée. Les participantsEs peuvent alors constater le vrai visage du « comité invisible » et des autres insurrectionalistes. Certains étudiants sont roués de coups en tentant d’empêcher les ultraradicaux de faire de la casse. Cela ne les empêche pas de fracasser les vitrines du Service à la vie étudiante, service qui finance à coût de dizaines de milliers de dollars les comités auxquels leurs propres groupes s’abreuvent. En outre, l’argent de la caisse du café étudiant Tasse-toi est dérobé. Un petit mot cynique y est laissé : « On aime les cafés autogérés ».

Tout casser en désespoir de cause n’a ni favorisé la solidarité des luttes ni permis d’établir un quelconque rapport de force. La « diversité des tactiques », si elle peut être utile dans certains cas, ne mène à rien lorsqu’elle est utilisée comme un chèque en blanc permettant à n’importe qui de faire n’importe quoi, n’importe où.

Les jours suivants, des poèmes anonymes sont distribués dans l’UQAM. Ils parlent des événements comme d’une « œuvre d’art » relevant de la « poésie ». L’AFÉA fait quant à elle imprimer des affiches affirmant que « Le vandalisme est une vue de l’esprit ».

L’essoufflement
Après la manifestation nationale du 2 avril, le mouvement de contestation se rabougrit à son noyau militant du centre-ville de Montréal. Le 10 avril, 85 % des grévistes sont localiséEs à Montréal (42 % à l’UQAM, 25 % au Cégep du Vieux-Montréal, 18 % à l’Université de Montréal) tandis que 15 % s’en trouvent à l’extérieur 24. À la fin avril, des militantEs érigent une série de campements de fortune sur le terrain de différents Cégeps (Vieux-Montréal, Saint-Laurent, Rosemont, Maisonneuve, Lionel Groulx, Sherbrooke, Saint-Hyacinte, Valleyfield, Jonquière). La plupart des campements sont démantelés en mai.

Les menaces d’expulsions politiques
Au début avril, le discours de P2015 se recentre autour de la lutte contre la « dérive austéritaire » et les menaces d’expulsions politiques à l’UQAM. Cette campagne, concrète dans ses revendications et forte de nombreux appuis, échoue cependant à mobiliser massivement les étudiantEs. À notre avis, il serait avantageux de mettre l’accent sur la menace que constituent les possibles expulsions politiques pour la cogestion universitaire. Cela permettrait de dépersonnaliser l’enjeu et de toucher le concret du cursus scolaire des étudiantEs (commande de cours, entente d’évaluation, structure des programmes, etc.).

Julien Daigneault

2015/06/03

 

  1. Julien Daigneault. L’horizontalité une erreur stratégique. dans Réflexions socialistes vol.2 #1 Hiver 2015. p.4
  2.  Arnaud Theurillat-Cloutier. La plus grande mobilisation sociale depuis le « printemps érable », dans ricochet.media. 03-11-2014
  3. La Presse Canadienne. Imposante manifestation au centre-ville de Montréal, dans lapresse.ca. 02-04-2015.
  4. Coalition du 1er mai. Mandats de grève.
  5. Association facultaire étudiante de langues et communication de l’UQAM
  6. Jean-Marie Vincent [1983] Démocratie représentative et démocratie directe, dans La gauche, le pouvoir, le socialisme. Hommage à Nicos Poulantzas. Presses universitaires de France. Paris. p.72
  7. Ibid. p.71
  8. Printemps 2015. Montrer les crocs.
  9. Printemps 2015. Vers une lutte commune au printemps. Tract.
  10. Printemps 2015. Questions et réponses : grève générale reconductible. Tract.
  11. Printemps 2015. Pourquoi reconduire la grève ?Tract.
  12. Association facultaire étudiante des arts de l’UQAM
  13. Printemps 2015. L’ASSÉ ne fait pas le printemps. 30-03-2015.
  14. Anne-Marie Provost. Nouveau printemps étudiant à prévoir. dans 24 h. 20-01-2015. p.5
  15. Syndicat des professeurs et professeures de l’UQAM
  16. Syndicat des étudiants et étudiantes employé-e-s de l’UQAM
  17. Syndicat des chargées et chargés de cours de l’UQAM
  18. Association facultaire étudiante de science politique et droit de l’UQAM
  19. 625 votes en défaveur de la représentativité de l’AFESPED, 578 votes en faveur
  20. Justine Boulanger, commentaire sur la page Facebook du Comité Mob AFELC. 30-03-2015.
  21. Printemps 2015. « À Qui profite notre santé? » Manifestation de solidarité étudiante avec le secteur de la santé – Quartier Latin. Événement Facebook.
  22. ASSÉ. Texte entériné par le congrès de l’ASSÉ du 4 et 5 avril 2015. 06-04-2015.
  23. Sondage Léger-Le Devoir. Politique québécoise. Pour publication le 11 avril 2015. p.16
  24. La grève se poursuit au Vieux-Montréal après l’échec des pétitionnaires, dans ici.radio-canada.ca.

 

Julien Daigneault

administrateur et rédacteur pour Réflexions socialistes
membre actif d’Alternative Socialiste
étudiant à la maîtrise en communication, UQAM

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Colonialisme et pipelines]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14980 2015-06-19T13:47:30Z 2015-06-19T13:41:16Z pipelineL’université populaire des NCS (20–23 août prochain) animera un débat sur la convergence possible entre les luttes autochtones et les luttes environnementales.

Le projet Northern Gateway de la compagnie Enbridge vise à transporter le pétrole lourd albertain vers le port de Kitimat en Colombie britannique et de là, dans des super cargos pétroliers, vers les marchés de l’Asie-Pacifique.

Ce projet est l’objet de vives critiques de divers groupes environnementalistes. Il est également contesté par plusieurs nations autochtones, dont l’Alliance des Dene Yinka, une coalition de six nations qui demande l’interdiction de ce pipeline sur leur territoire. Les communautés sont particulièrement outrées du fait qu’elles manquent d’eau potable, en lien avec le fait qu’une grande partie de l’eau est détournée vers les projets pétroliers.

Elles observent également dans les régions où se concentrent l’extraction et la production l’augmentation du cancer, de maladies respiratoires, d’infections de la peau affectant les humains, la faune et la flore. Enbridge par ailleurs est critiqué pour la gestion de ses projets. Ainsi, des études documentent plusieurs incidents, notamment les fuites de pétrole au Michigan qui ont affecté plus de 50 kilomètres de voies navales et de terres inondées forçant l’évacuation de milliers de personnes.

En substance, ces projets violent la souveraineté des nations autochtones. Les territoires visés par les projets n’ont jamais été cédés par les communautés autochtones. Ils n’ont jamais fait l’objet des traités négociés à la fin du dix-neuvième siècle. Selon un récent jugement de la Cour suprême (Tsilhqot’in Nation V. British Columbia), les parties intéressées sont requises de consulter les nations autochtones avant de démarrer tout projet qui peut avoir un impact sur la terre sur laquelle celles-ci ont des droits.

Malgré l’opposition des populations, le gouvernement canadien est fortement engagé en faveur de ce projet. Parallèlement, le gouvernement a mis en place un nouveau dispositif de contrôle et de répression, sous l’égide des « Équipes intégrées de la sécurité nationale » (EISN), pour « d’accroître la capacité de collecte, d’échange et d’analyse des renseignements concernant des individus et des entités qui menacent la sécurité nationale ». Un rapport produit en 2009 par l’Institut canadien sur la défense et les affaires étrangères par Tom Flanagan, ancien conseiller de Stephen Harpe, prévient les autorités des « menaces » à venir de saboteurs, d’écoterroristes, d’environnementalistes et des Premières nations. La logique implicite du rapport de Flanagan est qu’il faut promouvoir la division et empêcher la coopération au sein des « opposants au développement », de manière à assurer la « sécurité » des champs de sable bitumineux.

 

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CAP-NCS <![CDATA[Vers une convergence des forces militantes du Québec et hors Québec]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14976 2015-06-16T13:01:27Z 2015-06-17T11:57:36Z Les 5 et 6 juin derniers, une quarantaine de militants et militantes provenant d’une dizaine de groupes sociaux et organisations politiques du Canada et du Québec se sont réunis à Halifax dans le cadre d’une conférence-débat organisée par le groupe Solidarity Halifax. J’ai eu le privilège de représenter Québec solidaire qui y avait été invité.

Cette conférence était le résultat d’un travail amorcé il y a quelques années et qui a trouvé son point culminant au Forum social des peuples l’été dernier. Une série d’appels-conférences avaient été organisés pour donner suite aux travaux du Forum social. Parallèlement des militants et militantes du Québec, membres de QS avaient amorcé une initiative similaire qui avait donné lieu à une première rencontre à Toronto en février, organisée conjointement avec Socialist Project, à laquelle avaient participé soit sur place ou par Internet une trentaine de militants et militantes. Plus récemment, le 2 juin dernier, les Nouveaux Cahiers du Socialisme et Canadian Dimension organisaient un panel qui présentait la perspective d’alliance politique de la gauche au niveau pan canadien dans le cadre des Socialist Studies à l’Université d’Ottawa.

La conférence de Solidarity Halifax a permis de faire le point sur la situation politique au moyen de six discussions thématiques :

Construire des organisations locales efficaces

À partir de l’expérience de Solidarity Halifax, Solidarity Against Austerity Ottawa et We are Oshawa, comment peut-on construire des organisations locales capables de jouer un rôle significatif dans la vie politique de leur municipalité? Quels sont les bons coups à retenir et les écueils à éviter?

Notre histoire et l’identité politique/Pluralisme et non sectarisme

La gauche fait souvent une distinction entre la lutte de classe et les différentes luttes contre l’oppression. Comment peut-on les faire converger et comment prendre une approche pluraliste?

À quoi pourrait ressembler un réseau pan-canadien? /Quelles relations avec la gauche du Québec?

Comment les organisations progressistes au Canada peuvent-elles coopérer à l’échelle nationale? Quels sont les prérequis idéologiques et matériels à une future coopération? Comment relier les organisations locales à de plus larges campagnes et à un dialogue à travers le pays? Que pouvons-nous retenir des succès de nos camarades au Québec?

Le Parti – Possibilités et problèmes (Syriza, Podemos, Die Linke, le NPD, etc.)

Au niveau international de nouvelles formations de gauche ont émergé à travers l’Europe. Qu’est-ce que cela veut dire pour la gauche au Canada? Comment nous situons-nous face à la question des partis sociaux-démocrates comme le NPD? À quoi pourrait ressembler un parti anti-capitaliste ou socialiste de gauche au Canada?

Construire et renforcer les mouvements sociaux

Le développement des organisations anticapitalistes est directement lié au développement et à la force des différents mouvements sociaux. Que pouvons-nous faire afin d’aider à construire et renforcer ces mouvements? Quel doit être la relation entre les mouvements sociaux et les organisations anticapitalistes?

Comment communiquer et travailler ensemble

Au-delà des téléconférences et des assemblées, quelles sont les prochaines étapes pour construire l’unité de la gauche à travers le pays? Comment devrions-nous communiquer entre nous, avec les mouvements sociaux, avec le public? Sur quelles campagnes et actions pouvons-nous coordonner nos efforts?

La question de la politique fédérale y a été abordée de même que le cadre d’intervention par rapport au NPD. Les rapports entre la gauche du Québec et le reste du Canada ont aussi fait l’objet de discussions intéressantes. Les intervenantEs du Québec du Réseau écosocialiste et de Québec solidaire ont expliqué la nature dynamique du processus de souveraineté inévitablement lié au changement social. Ce changement ne pourrait être que dans l’intérêt du mouvement ouvrier et populaire du reste du Canada. Cette idée, déjà présentée lors d’autres forums dont les Socialists Studies et dans la revue Canadian Dimension, fait maintenant son chemin et permet pour les progressistes du reste du Canada de voir la souveraineté d’une autre façon et qu’il faut aller plus loin que le simple droit à l’autodétermination.

Cela représentait un pas en avant pour Québec solidaire qui avait adopté une résolution à son dernier conseil national de décembre à l’effet de mettre les énergies nécessaires afin de développer des relations avec les progressistes du reste du Canada. En ce moment, nous sommes le seul parti politique se réclamant de la souveraineté à comprendre l’importance de gagner le soutien du mouvement ouvrier du ROC et à travailler dans ce sens. Il y va de notre intérêt, mais également du leur. La mobilisation citoyenne qui luttera pour la souveraineté au Québec le fera pour reprendre le contrôle de ses ressources, de sa vie démocratique, de son environnement et de son économie. Cela ne sera pas sans impact dans l’avancement de la lutte dans le reste du Canada qui nous sera en retour bénéfique.

Même si tous s’entendent pour dire qu’il y a une situation asymétrique entre la situation politique au Canada et au Québec, cette conférence a représenté le plus important pas en avant à ce jour dans la construction d’une alternative politique pancanadienne ou à tout le moins pour l’instant d’un réseau pancanadien en ce qu’elle a permis d’ouvrir la perspective réelle de convergence de la gauche politique du Reste du Canada, et d’une combinaison des dynamiques avec la gauche du Québec.

Le prochain rendez-vous aura lieu lors de l’université populaire des Nouveaux Cahiers du Socialisme et de Canadian Dimension du 20 au 23 août à l’UQAM. La grande plénière du 21 août à 16 h 30 poursuivra cette discussion avec la présence des panélistes : Lesley Thompson et Kyle Buott de Solidarity Halifax, Dave Bush de Toronto, Jessica Squires du réseau écosocialiste Gatineau, et Jérémie Bédard-Wien de Montréal.

 

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CAP-NCS <![CDATA[Proche-Orient : turbulences politiques ou déblocage idéologique?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14973 2015-06-15T01:12:29Z 2015-06-15T11:10:27Z L’irruption cette dernière année du groupe armé État islamique — aussi connu sous le nom de Da’esh — sur la scène politique arabe est tout à la fois un symptôme des blocages profonds de ces sociétés, un facteur d’instabilité accrue, mais paradoxalement, aussi, ce qui pourrait peut-être permettre à ces sociétés de dépasser leur enfermement dans des systèmes idéologiques bloqués.

En quelques mois, Da’esh est passé d’un groupuscule en guérilla contre un régime dictatorial à une organisation internationale structurée, contrôlant de larges territoires en Syrie et en Irak en y imposant son ordre social et politique. En prenant le contrôle des puits de pétrole dans les régions conquises, le groupe a su bénéficier de sources d’argent renouvelables et d’établir des relations commerciales informelles avec ses voisins, y compris les régimes qu’ils combattent!

Pour que l’État islamique puisse réaliser ses objectifs, il a fallu que plusieurs conditions soient réunies : des conditions de type politique et géostratégique, ainsi que des conditions de type idéologique. Les conséquences, quant à elles, sont complexes et difficiles à déterminer.

En conséquence, il y a deux lectures possibles de la situation et de son évolution à moyen terme : l’une plutôt pessimiste, et l’autre plutôt optimiste. Expliquons-nous.

La perspective pessimiste

Le blocage politique et social dans les sociétés du Proche-Orient est structurel. Et il est dû à plusieurs facteurs : l’histoire de ces sociétés, la culture politique dominante qui en découle, et leur situation géostratégique.

Il n’y a pas, dans les sociétés arabes, de consensus sur l’ordre politique et social souhaité. Ce clivage est apparu dès les premiers contacts avec l’Occident au début du 19e siècle. Il y avait d’un côté les courants politiques et culturels qui considéraient que l’identité politique des sociétés arabes devait être ancrée dans leur identité religieuse (celle de la majorité musulmane dans ces sociétés) et que l’ordre social devait être soumis aux exigences du dogme religieux. De l’autre, les courants qui considéraient que l’identité de ces sociétés devait plutôt être ancrée dans des conceptions civiques et nationales, s’ouvrant du coup à des conceptions « modernes » de l’individu et de ses droits.

Ce clivage s’est exacerbé avec l’ère des indépendances, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, et il s’est creusé encore plus au cours des quinze dernières années. Il ne touche pas simplement les orientations politiques ou les alliances internationales qu’un gouvernement peut faire, mais beaucoup plus que cela. Il touche à l’identité profonde de ces sociétés. Mais aucune tendance n’est en position hégémonique, c’est-à-dire capable de faire accepter aux autres sa conception de l’ordre social. Donc, dans plusieurs pays arabes, quel que soit le gouvernement en place, il sera contesté non seulement politiquement, mais aussi par les armes dès que les groupes laissés pour compte seront en mesure de le faire, forçant des dynamiques violentes de contestation/répression/contestation accrue. La succession des coups d’État sanglants dans plusieurs pays arabes, au lendemain des indépendances, en fait foi. La situation actuelle en Syrie, en Irak, en Libye, au Yémen et dans une moindre mesure en Égypte est aussi l’expression de cette impasse politique, qui est structurelle dans les pays arabes.

Ces facteurs se combinent avec l’ordre politique découlant de la redéfinition des frontières du Proche-Orient suite à l’effondrement de l’Empire ottoman à la fin de la Première Guerre mondiale. Les frontières politiques des pays du Proche-Orient, déterminées de façon artificielle, sont toujours contestées, soit par des pays voisins, soit par des groupes politiques transnationaux. La création de l’État d’Israël

sur le territoire des Palestiniens et l’expulsion de ces derniers viendra exacerber les tensions dans la région.

Deux facteurs d’instabilité ont résulté de l’ensemble de ces conditions. Le premier a été que plusieurs pays arabes n’ont jamais réussi à avoir des gouvernements réellement légitimes, et que dans certains cas c’est l’État lui-même, et non seulement le régime au pouvoir, qui souffrait de manque de légitimité. Des analystes de la scène politique, tel le juriste Ali Mezghani, ont considéré que l’État arabe était inachevé, car les rapports de pouvoir n’ont jamais été réellement institutionnalisés et ancrés dans le droit. Le deuxième facteur en est la conséquence : les conflits entre les diverses forces politiques arabes se sont souvent exprimés et résolus — toujours temporairement — par la force.

Or, la région constituant un enjeu géostratégique majeur, les divers acteurs politiques locaux ont des alliés sur la scène internationale, qui ont beaucoup plus de moyens matériels et politiques que les premiers. Dès qu’un acteur politique local épuise ses ressources et semble perdre la bataille, il se trouve toujours des puissances extérieures pour lui en fournir de nouvelles, perpétuant les conflits bien au-delà de la capacité réelle des acteurs… Ceci explique en partie le caractère apparemment interminable des conflits dans la région.

Dans ce sens, le pétrole s’est avéré être une malédiction, fournissant une rente énorme à un groupe restreint de monarchies qui n’ont pas de légitimité démocratique. Cette immense richesse leur permet d’acheter un semblant de légitimité en offrant à leurs sujets les services d’un État-providence, et en finançant généreusement leurs protégés dans le monde arabe. Au niveau idéologique, ces monarchies pétrolières, Arabie Saoudite en tête, ont choisi d’appuyer massivement les courants islamistes conservateurs, car leur légitimité religieuse locale et régionale était une condition de survie pour elles. Ceci leur a conféré une capacité disproportionnée d’agir sur la scène arabe (et même internationale), notamment par l’appui financier qu’elles prodiguaient à leurs protégés, donnant à ces derniers un avantage certain sur leurs compétiteurs.

Tous les facteurs sont donc présents pour que les turbulences politiques se poursuivent sur le moyen terme.

L’argument optimiste

Mais l’histoire ne s’arrête pas là, car l’intelligence politique des sociétés n’est pas figée… L’attaque du World Trade Center du 11 septembre 2001 a entraîné une prise de conscience dans le monde arabe des blocages qui pesaient sur son présent, et qui se manifestaient par un recours dysfonctionnel à la violence.

Les révoltes arabes survenues 10 ans plus tard en furent un des résultats. Car ces révoltes n’étaient pas une réaction spontanée, venue de nulle part. La contestation des régimes autoritaires s’est préparée lentement par la mise en place de réseaux de mobilisation divers : groupes syndicaux de revendications et grèves syndicales, remises en question dans les médias traditionnels et dans les médias sociaux, constitution de divers réseaux de communication parmi les jeunes contestataires, mouvements artistiques de contestation, etc.

Mais dans la foulée des réactions occidentales au 11 septembre 2001, et de la supposée « guerre à la terreur » qui s’en est suivie, le régime irakien a été détruit, laissant place à un chaos qui s’est vite étendu à d’autres pays. L’émergence de Da’esh et de ses filiales est l’une des conséquences de ce chaos.

Mais voilà : le type de violence exercé par l’État islamique a été tellement brutal qu’une grande proportion des musulmans ne se reconnaissaient pas dans de telles actions. L’expansion du groupe a provoqué deux types de réactions. La première, minoritaire, a été un appui aux objectifs du groupe pour des raisons politiques avant tout, appui rendu possible par la dissémination de la pensée wahhabite entreprise depuis près de 60 ans par la monarchie saoudite. En conséquence, il a été possible pour Da’esh de recruter des adeptes un peu partout dans le monde.

Mais la réaction majoritaire dans les sociétés arabes et musulmanes a été le rejet des justifications religieuses de ce type de violence. Si pour certains, ce rejet est superficiel et vise à sauver la face, un courant encore naissant va plus loin et appelle à une réforme religieuse radicale, ainsi qu’à un rejet total de l’instrumentalisation politique de la religion. Dans de nombreuses émissions télévisées arabes, des intellectuels et des activistes ont démontré que ce que Da’esh faisait était enseigné dans les écoles religieuses officielles, provoquant une prise de conscience profonde de la nécessité de la réforme. Les remises en question et les demandes de réforme prennent plusieurs formes : productions écrites (journaux, livres), productions artistiques contestataires, réseaux sociaux revendiquant haut et fort le rejet du conservatisme religieux, etc.

Tout ceci n’est certainement pas suffisant pour résoudre les problèmes politiques majeurs de ces sociétés qui ne sont pas des problèmes religieux, mais bien des questions de rapports de pouvoir et de justice sociale, locale et internationale. Mais une porte est ouverte : celle de l’approche rationnelle de ces questions, loin de l’instrumentalisation religieuse. Une lueur d’espoir donc, mais il reste un danger : celui de l’instrumentalisation inverse de la question, c’est-à-dire celui de voir des gouvernements, au nom de la lutte contre la radicalisation religieuse, instaurer à nouveau des régimes autoritaires que les révoltes arabes étaient censés avoir renversés. L’Égypte est l’exemple de ce type de dérives. Mais les tabous ont été renversés, et la peur a été vaincue. Un jour ou l’autre, la résistance pacifique aux régimes autoritaires, portée par des conceptions citoyennes de l’identité et des droits, devra bien reprendre. L’espoir raisonné est le moteur du changement.

2015/05/12

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CAP-NCS <![CDATA[Contre la mise à l’écart des intellectuels]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14970 2015-06-11T17:32:47Z 2015-06-12T11:31:33Z J’ai fait connaissance avec le Québec par l’entremise des intellectuels. Ma première visite ici remonte à 2007. Depuis, j’ai pu approfondir ma réflexion sur le milieu intellectuel québécois grâce à des contacts réguliers entre chercheurs et à partir d’une littérature critique sur la « crise » ou le « silence » des intellectuels au Québec, un questionnement qui s’applique également aux contextes du Brésil et de la France.

Mais qu’est-ce qu’un intellectuel? Cette question surgit chaque fois que l’on cherche à définir son rôle dans la société et ses rapports avec les médias. Notre imaginaire nous renvoie presque toujours à la définition française du groupe, qui remonte à Zola et Clemenceau lorsqu’a éclaté l’Affaire Dreyfus au début de XXe siècle, ou encore aux grandes figures de la tradition intellectuelle française comme Sartre, Camus, Foucault, Bourdieu… Selon cette définition, l’intellectuel appartient à la sphère de la culture et du savoir, est reconnu par ses pairs et par la société, et s’engage dans l’espace public à partir d’un point de vue critique. En France, ce type d’engagement a surtout été associé à la gauche et fondé sur des valeurs universelles liées aux Droits de l’Homme.

Porte-parole d’une société

Les intellectuels seraient donc les porte-parole d’une société. Au Québec, le rôle des intellectuels a été historiquement associé à la question nationale. Elle a aussi influencé tout le projet de conception et de réflexion autour de l’identité nationale du Québec dans différents domaines comme les arts, la science et les humanités. Bien sûr, le discours du milieu intellectuel québécois est bien plus complexe et ne peut être réduit à cette question même si elle a dominé le débat public à partir des années 1950 et 1960.

Au Brésil, les intellectuels sont aussi fascinés par l’identité nationale. Cet enjeu a été au cœur de notre production culturelle tout au long du XXe siècle et a influencé le champ des arts (le Modernisme brésilien, par exemple) et les sciences humaines (avec Gilberto Freire, Sérgio Buarque de Hollanda, Darcy Ribeiro). La question identitaire au Brésil a aussi été associée à la construction d’un discours utopiste sur le Brésil comme le « pays du futur ». On voit cette utopie prendre forme par exemple dans la construction de la capitale Brasilia à partir du projet moderniste des intellectuels Oscar Niemeyer et Lúcio Costa.

Or même si le mot « intellectuel » renvoie à un imaginaire collectif commun, les intellectuels se déploient dans des contextes historiques et sociaux très spécifiques. D’ailleurs, on peut se demander s’il est possible de regrouper dans une seule catégorie des individus qui évoluent dans des environnements aussi différents que le Brésil, la France et le Québec.

La « crise » des intellectuels brésiliens, français et québécois, peut-elle être expliquée par des enjeux communs tels que la déception d’une partie de la population, y compris les intellectuels, face aux idéologies de gauche, la « professionnalisation » du statut d’intellectuel converti en expert dans les universités, dans les cercles artistiques et dans les partis politiques avec comme conséquence un éloignement du débat public (et du grand public) et la réduction des espaces d’engagement public des intellectuels surtout dans les médias? Bien que les effets que ce scénario provoque dans ces trois pays sont très différents, il reste que nous ne pouvons parler des mêmes intellectuels. En France, il me semble que cette idée de « crise » se traduise par une nostalgie par rapport à l’âge d’or des maîtres à penser des années 1950–1960. Au Québec, les intellectuels seraient arrivés à une sorte de carrefour : faut-il toujours revenir sur la question de l’identité nationale ou se concentrer sur des projets et sujets plus spécifiques tout en profitant d’une réputation et d’une expertise déjà établies (à l’université, par exemple)? Au Brésil, les intellectuels semblent de moins en moins écoutés : les débats nationaux se font principalement dans des espaces institutionnels comme le parlement ou la Cour suprême ou sur les médias sociaux sans que les intellectuels puissent y jouer leur rôle de défenseur des grands idéaux.

Ne pas déclarer forfait

Toutefois, malgré ces indicateurs d’une « crise » des intellectuels, il faut peut-être éviter de déclarer forfait. Les intellectuels sont toujours là. Ils sont encore les porteurs d’un discours critique sur la société. Ils continuent de chercher à s’engager publiquement. Ils combattent encore des injustices sociales. Il importe de voir que cette « crise » des intellectuels est aussi le résultat d’une stratégie de dévalorisation de leur rôle dans la société. Surtout, que ce discours masque les questions sociales sur lesquelles les intellectuels doivent intervenir et interviennent effectivement. Il appartient aux intellectuels de prendre sur eux la responsabilité de dénoncer cette tentative de mise à l’écart qui vise à restreindre leur champ d’action ou à les exclure carrément de la sphère publique.

* Professeur de la Faculté de Communication de l’Université de Brasilia (Brésil). Spécialiste en sociologie des médias et des intellectuels.

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CAP-NCS <![CDATA[Les socialistes et l’État]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14962 2015-06-11T13:58:20Z 2015-06-10T13:54:33Z La prochaine université populaire des NCS (21–23 août 2015) aborde plusieurs thématiques sur la question de la transition postcapitaliste, dont celle de l’État

Aujourd’hui, les mouvements populaires tentent de surmonter la contradiction apparente entre la nécessaire destruction de l’État et l’institutionnalisation de mécanismes par lesquels la société peut se réguler. Fondamentalement, l’État, pas plus que le capitalisme, ne peut être privé d’autorité. Il repose sur des rapports sociaux complexes dont il articule les modes d’organisation et régule les alliances de classes. L’abolition de cet outil, comme celle du capitalisme, est une œuvre de longue haleine qui requiert l’essor de nouveaux rapports sociaux, tel que l’évoque Marx :

Dans une phase supérieure de la société communiste, lorsqu’auront disparu l’asservissante subordination des individus à la division du travail, et, avec elle, l’opposition entre le travail intellectuel et le travail corporel, lorsque le travail sera devenu non seulement le moyen de vivre, mais vraiment le premier besoin de la vie, alors seulement l’étroit horizon du droit bourgeois pourra être complètement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux : « de chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins ».

Aujourd’hui, les nouvelles explorations partent de l’idée qu’il faut éviter une trop grande étatisation de la société dans le cadre d’une transition vers le socialisme. Mieux vaut diminuer et contrôler le contrôle étatique et élargir le cadre politique permettant aux acteurs de la société d’intervenir. On parle alors, selon David Harvey, de « systèmes de coordination entre des collectifs de producteurs et de consommateurs organisés de manière autonome, structurés en réseaux horizontaux et non plus en système hiérarchique de décisions descendantes ». Ceci peut être facilité, toujours selon Harvey, par les nouvelles technologies de la communication.

Certes, cela dit, un État conduit dans une perspective socialiste doit disposer des leviers essentiels, avoir une capacité d’orienter les « hauteurs dominantes » de l’économie (le système financier par exemple), ce qui implique de l’arracher des mains des classes dominantes. On ne peut pas s’échapper, « fuir » l’État comme s’il existait à « l’extérieur » des luttes de classes. « Naviguer » dans cet État, éviter les nombreux écueils, c’est l’art de la politique. D’autres innovations sont nécessaires pour élargir la participation des masses à l’exercice du pouvoir autrement que selon le mode traditionnel (et partiel) de la représentation. Les exercices de décentralisation du pouvoir au niveau local, l’ouverture des processus de décisions concernant l’allocation des ressources (les « budgets participatifs »), la mise en place de mécanismes pour imposer la rotation des preneurs de décisions et la reddition de comptes sont autant de tentatives visant à définir un État qui n’est plus un lieu « extérieur », coupé des masses.

 

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