Nouveaux Cahiers du socialisme Faire de la politique autrement, ici et maintenant... 2015-01-28T12:01:06Z http://www.cahiersdusocialisme.org/feed/atom/ CAP-NCS <![CDATA[Le monde sociopolitique autochtone au Québec d’avril à octobre 2014]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14544 2015-01-27T19:49:34Z 2015-01-28T12:01:06Z Cette période est marquée par le jugement William suivi de la Déclaration de souveraineté territoriale du Conseil de la Nation atikamekw, et par une forte mobilisation en faveur de la mise sur pied d’une commission d’enquête sur les femmes autochtones disparues et assassinées. D’autre part, le dépôt de la loi controversée sur l’éducation des Premières Nations, qui a suscité beaucoup de débats internes, a mené à la démission du chef national de l’Assemblée des Premières Nations (APN), Shawn Atleo. Finalement, les communautés autochtones sont toujours très actives pour ce qui est de la protection de leur territoire, et de nombreuses actions légales, médiatiques, politiques et citoyennes sont en cours.

Jugement William et déclaration de souveraineté des Atikamekw

Le 27 juin, la Première Nation de Tsilhqot’in gagne son procès contre la Colombie-Britannique et obtient le droit de gestion de son territoire ancestral à la Cour suprême (jugement William). Ce jugement apporte un « vent d’espoir » dans toutes les communautés autochtones du Canada qui luttent pour obtenir les outils nécessaires au développement économique et au développement de l’emploi pour leurs membres, ainsi que pour la protection de l’environnement sur leur territoire en fonction de leurs valeurs et pratiques culturelles. Au Québec, le 8 septembre, la Nation atikamekw affirme ses droits ancestraux et déclare sa souveraineté sur son territoire en Haute-Mauricie.

Éducation

Le bras de fer continue entre le gouvernement Harper et les Premières Nations (PN) concernant le projet de loi sur l’éducation, un enjeu crucial pour les communautés autochtones en            pleine croissance démographique. La pression est forte et l’Assemblée des Premières Nations du Canada est très divisée, ce qui entraîne la démission du chef national Shawn Atleo le 2 mai 2014. Le chef régional du Québec Labrador, Ghislain Picard, nommé chef par intérim, entre dans la course à la chefferie. Entretemps, certains chefs autochtones se font traiter de « chefs voyous » par le ministre des Affaires autochtones Bernard Valcourt, car ils menacent de « paralyser l’économie canadienne s’il n’y a pas plus de consultations » (Rennie 2014). Le gouvernement s’appuie ensuite sur une étude de l’Institut Fraser pour justifier sa position, laquelle est immédiatement décriée par le Conseil en éducation des Premières Nations qui en déplore le manque de sérieux (CEPN 2014). Pendant ce temps, les programmes d’études autochtones universitaires « explosent » à Montréal (Hele 2014).

Femmes autochtones disparues et assassinées

D’avril à octobre, de nombreuses organisations de différentes allégeances politiques [1] demandent au gouvernement fédéral de mettre sur pied une commission d’enquête sur les femmes autochtones disparues et assassinées, et deux campagnes de pétition sont organisées [2]. Du 30 septembre au 4 octobre, plusieurs marches et vigiles sont organisées dans différentes villes du Québec. « Ce n’est pas un problème autochtone, mais un problème canadien », déclare Kiera Ladner, professeur de sciences politiques à l’Université du Manitoba (Davis 2014).

Unité politique et gouvernance

En mai, les chefs des neuf communautés innues se rencontrent pour un présommet de la nation et, le 27 juin (Tremblay 2014), ils con viennent de la création d’un forum permanent avec le gouvernement du Québec. En juin également, la présidente de l’Association des femmes autochtones du Canada, Michèle Audette, devient candidate pour le Parti libéral du Canada.

Le 31 juillet, la mise en vigueur de la Loi sur la transparence financière des Premières Nations occasionne des débats publics plutôt antipathiques sur le salaire des élus autochtones, dont le travail est incorrectement comparé à celui des élus municipaux. Le chef national de l’APN par intérim, Ghislain Picard, rétorque que le gouvernement

fédéral devrait lui aussi faire preuve de transparence et « rendre compte de ses dépenses et des résultats qui en découlent – ou de l’absence de résultats » (Picard 2014).

Agrandissement des « territoires réservés »

En mai, les Cris d’Oujé Bougoumou obtiennent une reconnaissance d’existence longuement attendue et deviennent membres de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois. D’autre part, de nombreuses communautés espèrent agrandir le territoire de leur réserve, car ils sont trop à l’étroit. C’est ce que tente de faire le Conseil de bande de Mashteuiatsh, ce qui entraîne des débats houleux à Roberval, et le chef Gilbert Dominique doit lancer un appel au calme. Les Hurons Wendats, de leur côté, réfléchissent à ce qu’ils vont faire de leur nouveau territoire récemment cédé, alors qu’à Kahnawake, le Conseil de bande essaie de résoudre le problème en expulsant les « non autochtones », ce qui est loin de faire consensus (voir Gabriel 2014).

Exploitation des ressources naturelles Foresterie

En mai, les Cris d’EeyouItschee organisent une conférence de concertation sur la foresterie durable avec des représentants du gouvernement et de l’industrie. En août, les Malécites de Viger annoncent un accord de partenariat avec la MRC des Basques (Bas-Saint-Laurent) pour la création d’un nouveau parc récréotouristique interrégional. En septembre, les Atikamekw, après leur déclaration de souveraineté, exaspérés par l’attitude de non-consultation des compagnies forestières (et ce, malgré leur attestation aux normes du Forest Stewardship Council), lèvent le ton et déclarent qu’aucune entreprise forestière ne pourra exercer d’activités sur leur territoire sans leur consentement

Uranium, fer et apatite

En août, les Cris d’EeyouItschee, après une large consultation de leurs communautés, décident unanimement de refuser l’exploration de l’uranium sur leur territoire, et la compagnie Strateco Resources doit démanteler ses installations préliminaires au nord de Mistassini (Nicholls 2014). En septembre, les chefs de l’APNQL adoptent une résolution similaire pour l’ensemble de leurs territoires (APNQL 2014). De leur côté, les Innus d’Uashat makManiUtenam et de Schefferville revendiquent des sommes importantes auprès de plusieurs grosses compagnies qui exploitent les ressources sur le territoire ancestral depuis plusieurs années sans avoir signé d’entente avec eux comme… ex., l’Iron Ore (poursuite en cour), l’IOC/Rio Tinto Alcan (action des « Pierres de la honte »), sans oublier l’enjeu de l’installation de la mine Arnaud (apatite) en plein cœur de Sept-Îles.

Électricité

Du côté d’Hydro-Québec, deux ententes sont signées : l’une avec le Conseil de bande d’Uashat makManiUtenam (entente de principe qui ne fait pas l’unanimité) pour l’achèvement du projet de La Romaine (ITUM 2014), et l’autre avec les trois communautés micmaques pour le développement d’un parc éolien.

Pêcheries

En avril à Mashteuiatsh, des mesures d’harmonisation sont nécessaires pour aménager la cohabitation entre les pêcheurs sportifs et les pêcheurs traditionnels sur le lac Piékuagami (lac Saint-Jean). En juin, les Hurons-wendat exercent leurs droits de pêche sur la rivière Malbaie sans attendre l’autorisation officielle gouvernementale. En août, les Abénaquis d’Odanak lancent le projet Perchaude en collaboration avec le ministère de la Faune, des Forêts et des Parcs du Québec et réaménagent un cours d’eau afin de faciliter l’accès des perchaudes du lac Saint-Pierre à l’une de leurs frayères; la perchaude étant dans un état critique, un moratoire sur la pêche est en vigueur jusqu’en 2017.

Pétrole

Alors qu’en Colombie-Britannique, les communautés autochtones semblent avoir eu raison – du moins temporairement – du projet d’oléoduc Northern Gateway, les communautés mohawks du Québec accumulent les actions contre les deux projets d’oléo ducs pour l’Est canadien (construction du pipeline Transcanada Est et inversion du pipeline Enbridge). Le 14 juin, les membres de la communauté de Kahnawake reçoivent officiellement les marcheurs de la « Marche des peuples pour la Terre-Mère », une marche citoyenne contre les oléoducs et les hydrocarbures, partie de Cacouna le 10 mai, 700 km plus loin. Le 28 juin, une « marche de solidarité avec la Marche pour la guérison des sables bitumineux en Alberta » est organisée à Montréal par trois femmes : Denise Nadeau (Salish/Mohawk), Rita Wong (Salish) et Cecilia Chen (Mohawk). Le 3 septembre, le « People’s Climate Tour » fait un arrêt à Montréal et invite l’activiste mohawk Ellen Gabriel à prendre la parole. La protection de l’eau du fleuve Saint-Laurent et de ses habitants en préoccupe plusieurs. En avril, les Malécites exigent publiquement d’être consultés dans le projet du port pétrolier. En juillet, lorsque le Grand Chef de Wendake déclare s’opposer à un moratoire sur l’exploitation pétrolière dans le golfe du Saint-Laurent, les chefs des communautés innues et micmaques, réunies dans une nouvelle alliance pour la protection de l’eau, lui envoient un « message de prudence » public (Les Nations innue et mi’gmaq 2014).

Forum social des peuples 2014

Plus de 5000 personnes du Québec, du Canada et des Premiers Peuples se sont rassemblées au Forum social des peuples à l’Université d’Ottawa du 21 au 24 août. La majorité des participants étaient issus de la société civile, soit des mouvements sociaux, des groupes écologistes, des associations étudiantes ou des syndicats. On estime qu’entre 200 et 300 personnes étaient issues des Premières Nations de différentes provinces et territoires, certains en tant que membres de leur conseil de bande, d’autres en tant que membres d’organisations militantes*.

Une trentaine d’ateliers ont été présentés par des membres des Premières Nations sur des sujets très variés : Arbre de vie/protection des sites sacrés/spiritualité; conditions de vie/logement/violence dans les communautés/femmes disparues et assassinées; décolonisation/anti-oppression/réappropriation culturelle; enjeux de la recherche autochtone/histoire coloniale; introduction à la solidarité autochtone; protection de l’environne– ment/Terre-Mère /luttes contre les pipelines.

Plusieurs grandes conférences ont été consacrées aux enjeux de protection de l’eau et de la Terre devant le développement accéléré de l’industrie pétrolière au Canada, conférences au sein desquelles les Mélissa Mollen-Dupuis (Innue, Québec, Idle No More), Clayton Thomas Muller (Cri, Manitoba, Defenders of the Land) et Ben Powless (Mohawk, Ontario, Indigenous Environmental Network) se sont illustrés à quelques reprises. L’événement n’a malheureusement presque pas été couvert par les grands médias.

Pour plusieurs, l’événement aura été une première occasion de discuter avec des militants du Canada et des Premières Nations. Selon le militant de longue date en justice sociale François Saillant : « Si les mouvements sociaux étaient un train, les Premières Nations devraient en être la locomotive. Ce sont eux qui ont les moyens légaux pour arrêter les projets d’oléoducs » (voir Aubin Côté 2014).

* Two Row Wampum Society, Assembly of Se7en Generations, Barriere Lake Solidarity, Caucus autochtone du Forum social des peuples, Commission de la santé, des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador, Defenders of the Land, Families of Sisters in Spirit, Femmes autochtones du Québec, Indigenous Environmental Network, Indigenous Peoples » Solidarity Movement of Ottawa.

Geneviève Beaudet

Tiré de RECHERCHES AMÉRINDIENNES AU QUÉBEC, XLIV NO 1, 2014

Médiagraphie

APNQL (Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador), 2014 : « Les Premières Nations au Québec sont unies dans leur opposition à l’exploitation minière de l’uranium ». Communiqué de presse CNW Telbec, 25 septembre. <http://www.newswire.>.

AUBIN CÔTÉ, Marie-Christine, 2014 : « Forum social des peuples : l’heure du bilan. Le Journal des alternatives, 29 août. <http://journal.alternatives.>.

CEPN (Conseil en éducation des Premières Nations), 2014 : “Le Conseil en éducation des Premières Nations remet en question la crédibilité des résultats d’une étude de l’Institut Fraser”. Communiqué de presse CNW Telbec, 14 août. <http://www.newswire.ca/fr/>

DAVIS, Austin M., 2014 : “Professors united in call for public inquiry into missing and murdered aboriginal women”. Leader-Post, 28 août. <http://www.lea>

GABRIEL, Ellen, 2014 : “‘Sometimes the law is an ass’”. Warrior Publications, 17 août. <http://warriorpublications.>.

HELE, Carl, 2014 : « Indigenous Studies explode in Montreal : More than            a decade in coming            ».            Anishinabeknews.ca. <http://anishinabeknews.ca/2014/>.

ITUM (Innu Takuaikan Uashat mak Mani Utenam), 2014 : “Consultations sur l’Entente de principe ITUM /Hydro Québec 2014 : ‘Oui’ à l’entente avec Hydro-Québec, mais ‘Non’ au Plan Nord sans notre consentement”. Communiqué de presse CNW Telbec, 1 er avril. <http://www.newswire.ca/fr/>.

NATIONS INNUE ET MI’GMAQ, LES, 2014 : “Les Nations Innue et Mi’gmaq envoient un message de prudence au Grand Chef huron-wendat Konrad Sioui sur le dossier de l’exploitation pétrolière dans le golfe du Saint-Laurent”. Communiqué de presse CNW Telbec, 18 juillet. <http://www.newswire.ca/fr/>.

NICHOLLS, Will, 2014 : « Cree perseve rance ». The Nation, 4 juillet. <>.

PICARD, Ghislain, 2014 : “Les Premières Nations sont transparentes”. Le Devoir, 28 août. <http://www.ledevoir.com/>.

RENNIE, Steve, 2014 : “Autochtones : le Ministre refuse de parler aux ‘chefs voyous’”. La Presse, 15 mai. <>.

TREMBLAY, Jean, 2014 : “Rencontre historique entre Québec et les communautés            innues            ».            Journal            de            Québec,            27            juin. <http://www.journaldequebec.>.

Notes

[1] Tous les partis politiques fédéraux (à l’exception du Parti conservateur); l’Assemblée nationale du Québec, à l’unanimité, à la suite d’une motion déposée le 25 septembre par la députée de Québec solidaire Manon Massé; l’Association des femmes autochtones du Canada (AFAC); Inuit Tapiriit Kanatami ; Femmes autochtones du Québec; la Fédération des femmes du Québec; Amnistie internationale Canada, et plusieurs autres.

[2] Une pétition traditionnelle sur papier est organisée par l’AFAC, et une autre est mise en ligne par le Congrès du travail du Canada : http://www.congresdu travail.ca/centredaction/ justice pour les femmes autochtones disparues et assassines

 

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CAP-NCS <![CDATA[Pourquoi relire Lénine : vidéos]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14532 2015-01-27T20:33:31Z 2015-01-27T20:00:40Z couverture_au-dela-de-LenineTrois vidéos en complément de l’ouvrage numérique Lénine au-delà de Lénine par Pierre Beaudet.

VIDEOS

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CAP-NCS <![CDATA[À la défense du droit à la FTQ de faire une campagne politique]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14547 2015-01-27T19:50:20Z 2015-01-26T12:07:16Z Le ministre Denis Lebel a fait une sortie contre la FTQ l’accusant de dépenser l’argent des travailleurs dans une campagne politique en embauchant huit personnes pour travailler à défaire les conservateurs dans des circonscriptions ciblées, dont la sienne. Il estime qu’il s’agit dans ce cas d’un détournement des cotisations syndicales à d’autres fins que celles de la défense des travailleurs.

Selon Denis Lebel, une majorité de députés NPD sont d’ex-leaders syndicaux. Il questionne l’éthique de ces députés qui auraient à faire le choix entre représenter les contribuables canadiens ou représenter les intérêts syndicaux dans une négociation avec les employés de l’État.

C’est pour le moins un affront à l’intelligence. Les lois présentées au parlement par les conservateurs au cours des dernières années ont eu pour objet de favoriser et d’enrichir les sociétés pétrolières, d’enlever les contraintes à l’enrichissement et au profit des sociétés par des lois qui enlèvent de plus en plus de rapport de force aux organisations ouvrières et sociales et féministes. C’est son parti qui a effectué des appels frauduleux automatisés pour empêcher des gens de voter et qui a utilisé scandaleusement les malheureux événements de Charlie Hebdo pour solliciter des dons. Le Parti conservateur est un parti sans aucun sens moral et Denis Lebel n’a de leçons à donner à personne.

Il est important de souligner que le domaine des rapports entre le monde de la finance et les autorités politiques d’un côté et celui des rapports entre le syndicalisme et les mêmes autorités politiques de l’autre ne sont pas de même nature. Pour le monde de la finance ce rapport ne repose pas tant sur les contributions aux caisses électorales, mais sur les pressions que le système financier et les entreprises exercent sur l’État et ses budgets combinés au passage des grands commis de l’État au secteur privé qui font souvent des aller-retour, de même que le passage de hauts responsables du secteur privé à la direction d’agences et de ministères de l’État. Tout cela garantit une conduite des affaires publiques proche des conceptions du monde de la finance. (1)

On assiste au même phénomène dans les sociétés d’État où les dirigeants, nommés par le gouvernement, défendent plus les intérêts des corporations que celui du public qu’ils sont censés représenter. À titre d’exemple Deepak Chopra, PDG de Postes Canada, a appliqué exactement la même position que celle du Conference Board du Canada. Pas étonnant puisqu’il y siège en tant que membre exécutif. En effet dans son rapport « L’avenir du service postal au Canada » le Conference Board proposait des restrictions salariales, la fin du service à domicile et la conversion des comptoirs postaux au secteur privé pour ne nommer que quelques éléments.

Pour ajouter à cette odieuse complicité, le gouvernement conservateur a adopté une loi de retour au travail alors que c’est Postes Canada avec à sa tête Deepak Chopra qui avait mis les employéEs en lock-out. Il enlevait par conséquent tout moyen de pression au syndicat. Les employéEs d’Air Canada ont subi le même sort alors qu’ils et elles ont été confrontéEs à la menace de se voir imposer une convention collective par la décision d’un arbitre. Peut-on être surpris que les syndiquéEs cherchent maintenant une autre issue?

Le droit à un service postal équitable pour toutes les régions du Canada, le droit à un travail décent, à un régime de retraite après avoir travaillé toute sa vie, à une vie décente lorsqu’on perd son emploi, à un environnement qui assurera l’avenir aux futures générations sont des principes de justice naturelle que les syndicats défendent et qui concernent toute la population. D’ailleurs au début des années 1990 la Cour suprême du Canada avait débouté le syndiqué ontarien Lavigne qui avait intenté une poursuite contre son syndicat parce qu’il était opposé à ses positions sociopolitiques et électorales et demandait à soustraire la part de cotisations relatives à toute action extérieure aux relations de travail. La Cour avait indiqué que les politiques économiques mises en avant par les gouvernements constituaient des objets légitimes d’intervention du syndicalisme. (2)

Le gouvernement conservateur a multiplié les législations afin d’enlever tout rapport de force au mouvement ouvrier. Les modifications apportées à l’assurance-emploi par exemple, non seulement réduisent drastiquement la contestation possible des prestataires, mais obligent les travailleurs et travailleuses à accepter des emplois moins rémunérateurs. Ce faisant il permet au patronat d’augmenter la pression à la baisse sur les salaires et les conditions de travail de l’ensemble des salariéEs, syndiquéEs ou non.

De telles offensives contre la population travailleuse ne peuvent se régler uniquement en négociation. Dans le cas de l’assurance-emploi, cela ne peut en être l’objet. Et même pour les questions relatives aux négociations, les interventions gouvernementales contre l’exercice du droit de grève sont devenues quasi permanentes. La lutte doit donc être politique ne serait-ce que pour rétablir un rapport de force.

La création du NPD en 1960 avec l’appui du mouvement syndical représentait une augmentation importante de ce rapport de force pour le mouvement ouvrier et populaire au Canada qui considérait ce parti comme son bras politique. Le syndicalisme engageait par là une action pouvant servir à la cohésion politique du salariat et à son influence. À l’époque les syndicats y étaient formellement représentés et participaient à son financement. (3)

Mais en juin 2003, le gouvernement libéral de Jean Chrétien, aux prises avec le scandale des commandites, faisait adopter le projet de loi C-24 afin de tenter de se refaire une crédibilité. Le Parlement interdisait ainsi le financement des partis par les associations syndicales et patronales. Cela a constitué un premier recul pour la classe travailleuse d’assurer collectivement la défense de leurs intérêts dans la gouverne de la société. (4) Même s’il a été relativement restreint dans ses contributions aux caisses électorales, le patronat n’a pas été véritablement affecté puisqu’il ne fait pas face aux mêmes contraintes. Il bénéficie d’entrées « naturelles » directes au sein des grands partis et au sein du gouvernement.

La FTQ a donc tout à fait raison d’investir ses énergies afin de dénoncer les conservateurs et de mener une campagne sur le plan politique même si nous croyons qu’il est erroné d’appeler à voter dans certains cas pour les libéraux. Une chose est certaine, malgré la différence d’opinions sur la stratégie, nous devons défendre le droit fondamental de la FTQ de mener ce combat.

Notes

(1) Mes remerciements à Serge Denis dont cet article est largement inspiré.
Le capitalisme au Canada et la « révolution » Harper, L’assaut contre le monde du travail, Serge Denis, M Éditeur 2014, pp 63 à 100.
(2) O.C.
(3) O.C.
(4) O.C.

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Le « détour irlandais »]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14529 2015-01-26T13:14:01Z 2015-01-23T12:58:01Z a54ab7_766eface74d74391a71a39dc14a91b1c.png_srz_p_327_425_75_22_0.50_1.20_0Depuis longtemps, les socialistes s’interrogent sur les luttes nationales. Leur projet « fondamental »reste social, l’émancipation des couches populaires et prolétariennes. On se souvient de la phrase lapidaire de Marx, « les ouvriers n’ont pas de patrie ».

Au fil des luttes durant la première période du socialisme cependant, il devient clair que le chemin de l’émancipation n’est pas aussi « droit » qu’on l’avait pensé au début. La complexité des systèmes de domination structurés autour des États et de grands empires fait en sorte que toutes sortes de contradictions s’imbriquent les unes dans les autres. Même si la lutte des classes produit un effet polarisant entre bourgeois et prolétaires, d’autres fractures prolifèrent entre la ville et la campagne, entre les genres, les groupes ethnolinguistiques et des protonations qui naissent avec les transformations induites par le capitalisme.

Dans les grandes capitales européennes dont Londres, Paris, Berlin et ailleurs, Marx radiographie ces luttes multidimensionnelles. Progressivement, il sort des schémas linéaires dont les socialistes avaient hérité des philosophes classiques. En réalité, il constate notamment qu’en Angleterre où il réside, le capitalisme dans ce pays, le plus avancé à cette époque, se maintient malgré les assauts des prolétaires. La classe dominante joue habilement sur les contradictions au sein des couches populaires. Elle réussit même à inculquer à ces couches le sentiment qu’elles ont des intérêts « communs » et qu’elles doivent les protéger en s’associant aux dominants. C’est alors qu’apparaît au début, dans un débat sur la place de l’Irlande et du peuple irlandais dans les luttes pour l’émancipation, ce qui est une « anomalie » dans la pensée socialiste.

En effet, l’Irlande, un petit pays pauvre colonisé par l’Angleterre, constitue une pièce essentielle dans le dispositif du pouvoir de l’État. L’Irlande coloniale, explique Marx, est la « forteresse » de la réaction, car les grandes propriétés foncières qui ont envahi l’espace et chassé les paysans sont un des socles importants du capitalisme anglais. Par ailleurs, ces paysans irlandais affamés affluent dans les villes anglaises pour s’engouffrer dans les manufactures où ils sont surexploités et discriminés. Ouvriers irlandais et ouvriers anglais, au lieu de s’unir pour combattre la bourgeoisie, se battent les uns contre les autres. Enfin en Irlande même, des mouvements d’émancipation nationale resurgissent sans cesse contre la machine de l’État militarisée, ce qui renforce les capacités de coercition du pouvoir. En tout et pour tout, la subjugation coloniale de l’Irlande constitue un obstacle à l’élaboration d’un projet prolétarien et à son avancée à travers les luttes sociales devant mener à un projet post-capitaliste.

De cette conflictualité complexe, Marx conclut que le mouvement socialiste doit faire un « détour ». Sans laisser tomber les objectifs de l’émancipation sociale, il doit, dans le contexte anglais en tout cas, converger avec la lutte des Irlandais pour la libération nationale. Au début, ce détour semble une « diversion » pour plusieurs socialistes qui estiment que les luttes nationales sont plutôt un vestige du passé tout en étant une stratégie pour les bourgeoisies nationales de consolider leur pouvoir. Peu à peu cependant, la réflexion de Marx s’infiltre dans le mouvement. En fin de compte, le « problème national » n’est pas unique à l’Angleterre. Dans plusieurs pays d’Europe, des peuples se révoltent contre des États et des empires qui les oppriment. Les divisions nationales jouent un rôle fondamental dans l’articulation des luttes des classes. C’est évident notamment en Europe centrale où plusieurs empires (tsariste, austro-hongrois, ottoman) affrontent de multiples nationalités qui aspirent dans ce qu’ils considèrent comme un seul combat, l’émancipation sociale et l’émancipation nationale.

Au tournant du dix-neuvième siècle, ce débat s’approfondit. En effet, c’est à cette époque que le capitalisme devient impérialiste et réorganise le vaste monde colonial qui ne s’appelle pas encore le « tiers-monde ». Confrontés à ces nouvelles réalités, les socialistes européens sont interpelés davantage. Dans quelle mesure le mouvement socialiste peut-il intégrer la lutte des peuples dominés dans une perspective de transformation socialiste et démocratique? Comment faire converger l’émancipation sociale et les aspirations nationales dans un grand mouvement anticapitaliste?

Au vingtième siècle à l’ère des grands soulèvements prolétariens et populaires, les stratégies socialistes évoluent, notamment sous l’impact de la révolution soviétique. Le « détour irlandais » devient une grande affaire mondiale, au premier plan de l’agenda des mouvements. La révolution se déplace vers l’« est », constate Lénine et de ce fait, déplace le centre de gravité des luttes sociales vers les peuples dominés. Plus tard dans le siècle, les grandes luttes de libération nationale prennent leur envol et expriment un projet anti-impérialiste et anticapitaliste à géométrie variable.

De cette aventure époustouflante ressortent des débats contemporains. La nécessité de « relire » les explorations antérieures n’est donc pas simplement académique. C’est dans ce sens que vous trouverez trois compilations ou anthologies, qui constituent un ensemble et qui suivent en gros un ordre chronologique :

La première partie, Nations et prolétaires (1843–1912) présente les premières réflexions de Marx et des penseurs de l’époque regroupés autour de la Première et de la Deuxième Internationale. On y aborde évidemment les débats autour de l’Irlande et de la Pologne qui sont alors stratégiques pour le socialisme européen, de même que les premiers questionnements sur l’impérialisme et l’anti-impérialisme.

Révolutions et résistances (1913–1933), la deuxième partie de l’ouvrage, expose les discussions et les recherches impulsées par la vague révolutionnaire, à travers notamment la révolution soviétique et l’avènement de la Troisième Internationale, et où se produisent les premières convergences entre socialistes européens et luttes d’émancipation nationale dans le monde non européen.

Enfin, la troisième partie, L’heure des brasiers (1927–1978), se concentre sur l’essor des grandes révolutions anti-impérialistes du tiers-monde, desquelles s’inspirent plusieurs mouvements d’émancipation contemporains.

En fin de compte, le but de cet ouvrage est non pas de présenter des « recettes » ou des « formules », mais des méthodologies, des explorations théoriques et des élaborations stratégiques qui sont par ailleurs présentées dans leur contexte historique et qui aboutissent à la fin en un certain nombre d’éléments de réflexion permettent de situer ces débats à la lumière des recherches et des luttes contemporaines.

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Frantz Fanon : contre le colonialisme]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14521 2015-01-25T18:04:46Z 2015-01-21T12:17:55Z Comment guérir le colonisé de son aliénation? Telle est la question à laquelle n’aura de cesse de répondre le psychiatre martiniquais Frantz Fanon. Source d’inspiration pour les « postcolonial studies », son œuvre est mal connue en France. Cinquante ans après sa mort, retour sur une pensée aussi dérangeante qu’actuelle.

« Nous ne tendons à rien de moins qu’à libérer l’homme de couleur de lui-même. » Tel est l’objectif que poursuivra Frantz Fanon à travers toute son œuvre intellectuelle. Elle puise dans son expérience comme il l’explique dès son premier ouvrage, Peau noire, masques blancs (1952) : « L’objectivité scientifique m’était interdite, car l’aliéné, le névrosé, était mon frère, était ma sœur, était mon père. »

Né en 1925 à Fort-de-France, dans une famille de la petite bourgeoisie martiniquaise, le jeune Fanon s’engage dans les Forces françaises libres durant la Seconde Guerre mondiale et fait l’expérience du racisme des Français envers les Noirs. Démobilisé en 1945, il repart vers la Martinique, où il passe son baccalauréat. En 1946, il part étudier la médecine à Lyon, avant de s’orienter vers la psychiatrie. C’est après sa thèse, soutenue en 1951, qu’il publie Peau noire, masques blancs.

Dans ce livre, qu’il décrit comme une « étude clinique », il analyse « l’aliénation » du colonisé, et plus particulièrement du Noir antillais. Pour le jeune psychiatre martiniquais, cette aliénation est inhérente au système colonial. « Le colonialisme exerce une violence psychique, son discours : le colonisé est “laid”, “bête”, “paresseux”, a une sexualité “maladive”, explique la politologue Françoise Vergès. Et pour Fanon, le colonisé finit par intégrer ces discours de stigmatisation, le sentiment d’être inférieur, il finit par mépriser sa culture, sa langue, son peuple, il ne veut plus alors qu’imiter, ressembler au colonisateur. »

Décoloniser les esprits

Cette volonté du colonisé de ressembler au colonisateur, Fanon l’observe chez les siens mis en contact avec la métropole. Ils adoptent le français, langue du colonisateur, rejetant le créole. Voulant se rapprocher le plus possible du Blanc, les Antillais se mettent même à distance des Noirs africains, qu’ils n’hésitent pas à considérer comme inférieurs, comme les « véritables nègres ». Selon Fanon, cette « négrophobie » des Noirs envers d’autres Noirs est caractéristique de l’aliénation qui s’est emparée de ses frères. Ces derniers ont intériorisé ce système colonial qui place le Blanc tout en haut de l’échelle des races. Ainsi « le Noir n’est pas un homme », « le Noir est un homme noir » qui « veut être blanc », et c’est bien là le signe de son aliénation. Pour Fanon, le Noir ne sera pleinement homme que lorsqu’il sera débarrassé de cette aliénation qui le déshumanise.

Cette aliénation qu’il décrit chez le Noir antillais, Fanon l’observe également chez les colonisés d’Afrique du Nord à partir de 1953, alors qu’il occupe le poste de médecin-chef à l’hôpital psychiatrique de Blida, en Algérie. Désormais, toute son énergie et sa pensée seront consacrées à cette question : comment guérir le colonisé de son aliénation, lui permettre de devenir libre, d’accomplir son humanité ?

Sa réponse ne tarde pas. Le seul moyen de sortir de l’aliénation est la décolonisation, pas seulement celle du territoire, mais aussi celle des esprits. Elle doit permettre au colonisé d’accomplir pleinement son humanité. Cette idée, déjà en germe dans Peau noire, masques blancs, est pleinement explicitée dans Les Damnés de la Terre (1961) : « La décolonisation est très simplement le remplacement d’une “espèce” d’hommes par une autre “espèce” d’hommes ». La décolonisation doit ainsi créer une nouvelle espèce d’hommes, en supprimant le clivage de la race, socle du système colonial.

Il faut dépasser l’antagonisme entre colons et colonisés, entre Blancs et Noirs, afin que l’humanité soit une. Cette universalité de la condition humaine est chère au jeune psychiatre. Au nom de celle-ci, il dit prendre garde tout autant aux Noirs qui veulent devenir blancs qu’aux Noirs qui exaltent des valeurs noires supérieures. « Pour nous, celui qui adore les nègres est aussi “malade” que celui qui les exècre », écrit-il dans Peau noire, masques blancs, estimant que « le Noir qui veut blanchir sa race est aussi malheureux que celui qui prêche la haine du Blanc. » Exalter la race noire contre le Blanc, n’est-ce pas encore pour le Noir s’enfermer « dans sa noirceur », alors que le but est justement d’en sortir ?

Fanon et la négritude

Si Fanon émet des réserves sur l’exaltation par les Noirs de leur culture, d’un passé noir, il ne néglige pas pour autant le courant de la négritude (encadré ci-dessous). Fanon s’oppose à Jean-Paul Sartre qui considérait la négritude comme une simple étape, un simple « passage » vers l’accomplissement de l’humanité (1). Mais faire de la négritude le « temps faible » d’une progression vers une société sans races, comme le fait Sartre, n’est-ce pas de facto ôter au Noir la possibilité d’y recourir ? Le discours sartrien « détruit l’enthousiasme noir », écrit ainsi Fanon dans Peau noire, masques blancs. Le penseur martiniquais dit au contraire avoir « besoin de (se) perdre dans la négritude absolument » avant de la dépasser. C’est là que pointe la complexité de la pensée de Fanon.

Si Fanon estime que les Noirs ont besoin de se reconnaître dans un passé commun, il affirme qu’aucun homme ne doit pour autant être prisonnier de son passé. Les hommes doivent plutôt chercher à construire leur avenir. Il ne faut pas « fixer l’homme » – sous-entendu le fixer dans son histoire, dans sa situation de colonisé, ou d’ancien esclave pour les Noirs – mais « lâcher l’homme (2) ».

Apôtre de la violence?

La sortie de l’aliénation passe par la décolonisation, et une décolonisation nécessairement violente qui « laisse deviner à travers tous ses pores des boulets rouges, des couteaux sanglants », explique-t-il dans Les Damnés de la Terre. Fanon se ferait-il l’« apôtre de la violence (3) ».

La violence révolutionnaire est certes l’un des thèmes centraux des Damnés de la Terre. Mais la pensée de Fanon fut quelque peu déformée par Sartre, qui signa la préface du livre, explique la philosophe Magali Bessone (4) : « La préface de Sartre radicalise le discours de Fanon et pose la violence comme fin en soi. » Or, chez Fanon, la violence des colonisés n’est pas une fin en soi. Elle est plutôt un moyen de sortir de l’aliénation. Elle est en outre une « contre-violence » en ce qu’elle est une réponse à celle exercée par le système colonial. Dans l’esprit de Fanon, la violence est ainsi l’unique moyen pour le colonisé de se libérer d’un système colonial lui-même violent.

Le colonisé doit conquérir lui-même son émancipation. Il ne doit pas se voir accorder sa liberté, il doit l’obtenir par la force, sinon la désaliénation n’aura pas lieu. Pour Fanon, qui écrit Les Damnés de la Terre en pleine guerre d’Algérie, « l’homme se libère dans et par la violence », une violence qui « désintoxique » et « débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité ».

Fanon l’Algérien

Les textes militants de Fanon, la véhémence des Damnés de la Terre, lui ont valu d’être longtemps marginalisé en France. Fanon, qui avait rejoint le Front de libération nationale (FLN) en Algérie en 1955, démissionne de son poste à l’hôpital psychiatrique de Blida l’année suivante. En retour, il reçoit un arrêté d’expulsion. Il part alors pour Paris, puis pour Tunis, où il devient l’une des plumes du journal du FLN, El Moudjahid, à partir de 1957. Convaincu de la nécessité d’une solidarité panafricaine en vue de la décolonisation du continent, il voyage aussi dans plusieurs pays d’Afrique, notamment au Ghana, en Guinée ou au Congo, en tant que représentant itinérant du gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) en 1960. Entre-temps, son œuvre est censurée par les autorités françaises. L’An V de la révolution algérienne est saisi dès sa sortie en 1959. Rédigé quelques mois avant sa mort, alors qu’il se sait atteint d’une leucémie, Les Damnés de la Terre est imprimé dans des conditions de semi-clandestinité, puis interdit lors de sa diffusion en 1961, pour « atteinte à la sécurité intérieure de l’État ». Mais ses textes sont abondamment commentés après sa mort, survenue en décembre 1961, et dans la décennie suivante.

L’amnésie française

La véritable éclipse de Fanon se produit à partir des années 1970. Il devient alors « un philosophe maudit » en France, « pays pour lequel la guerre d’Algérie n’a pas eu lieu », note sa biographe Alice Cherki (5). Mais si Fanon est marginalisé en France pour sa participation à la lutte du FLN, c’est, parallèlement, de son vécu algérien qu’il tire son universalité. Il n’est ainsi pas seulement un penseur de la question noire, il a pensé les dérives du système colonial dans son ensemble.

Et c’est bien pour sa condamnation radicale du colonialisme français qu’il est demeuré longtemps occulté en France. « En redonnant à la colonie son rôle dans la construction de la nation, de l’identité nationale et de la République française, Fanon fait apparaître comment la notion de “race” n’est pas extérieure au corps républicain et comment elle le hante », remarque ainsi F. Vergès. Dévoilant le clivage racial au fondement du système colonial, Fanon gêne le républicanisme d’une France qui se dit indifférente aux différences, mais qui, dans son propre empire colonial, a dénié des droits à des populations au motif de leur « race » dite inférieure.

Un retour en France?

Alors qu’en France elle sombre dans l’oubli, la pensée voyageuse de Fanon parcourt le monde. Elle imprègne ainsi la réflexion de chercheurs anglophones via le courant des « postcolonial studies »*. Après ce détour anglophone (encadré ci-dessous), un retour de Fanon s’observe en France depuis un peu plus d’une décennie. La biographie de F. Fanon par A. Cherki a permis la redécouverte de l’auteur martiniquais au début des années 2000. L’essor des études postcoloniales à la française, les travaux sur l’esclavage et la colonisation de certains chercheurs français remettent à l’honneur l’analyse du texte fanonien (6).

Cependant le retour de Fanon en France apparaît incomplet. Il y est rarement abordé comme un théoricien, estime ainsi le philosophe politique Matthieu Renault. La publication d’œuvres biographiques sur Fanon, au détriment d’essais sur sa pensée, semble un symptôme de la difficulté française à le lire autrement que comme un militant, comme si « l’homme d’action ne saurait être en même temps homme de pensée (7) ».

Fanon reste donc encore et toujours à relire (8). Le cinquantième anniversaire de sa mort montre paradoxalement à quel point il demeure largement ignoré en France, alors même que certaines de ses pages, sur le racisme ou sur le devenir des pays africains après les indépendances, sont d’une surprenante actualité.

03/01/2012

 NOTES

(1) Jean-Paul Sartre, « Orphée noir », préface, in Léopold Sédar Senghor, Anthologie de la poésie nègre et malgache de langue française, 1948, rééd. Puf, 2011. Dans ce texte, que Frantz Fanon critique dans Peau noire, masques blancs, Sartre définit notamment la négritude comme « un passage et non un aboutissement » et comme « le temps faible d’une progression dialectique (…) (visant) à préparer la synthèse ou réalisation de l’humain dans une société sans races ».

(2) Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, 1952, rééd. Seuil, coll. « Points », 2011. Dans sa conclusion, Fanon écrit : « Il ne faut pas essayer de fixer l’homme puisque son destin est d’être lâché. »

(3) David Macey, Frantz Fanon. Une vie, La Découverte, 2011. Le biographe explique que Fanon a pu être considéré comme « l’apôtre de la violence » dans ses liens avec les leadersde la lutte de libération algérienne et lorsqu’il promeut l’usage de la violence dans Les Damnés de la Terre.

(4) Magali Bessonne, « Frantz Fanon, en équilibre sur la color line », introduction à Frantz Fanon, Œuvres, 
La Découverte, 2011.

(5) Alice Cherki, Frantz Fanon. Portrait, Seuil, 2000.

(6) Voir Françoise Vergès, « “Le Nègre n’est pas. Pas plus que le Blanc”. Frantz Fanon, esclavage, race et racisme », Actuel Marx, n° 38, 2005/2.

(7) Matthieu Renault, Frantz Fanon. De l’anticolonialisme à la critique postcoloniale, Amsterdam, 2011.

(8) Voir Jean-François Bayart, « Relire Fanon », en ligne sur Mediapart, 18 octobre 2011

 

 

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[« Travailler à disséminer des instruments de défense contre les mécanismes du pouvoir et de la domination »]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14519 2015-01-25T03:51:49Z 2015-01-19T12:12:41Z Les dominants qui ne trouvent rien à redire au monde tel qu’il est, ont partie liée avec « le bon sens » qui dit que ce qui est doit être et ne saurait être autrement. Le bon sens des dominants accrédite, par exemple, la confusion banale entre nature et culture, entre ordre social et ordre naturel. Ainsi l’idéologie du don prétend-elle rendre compte des inégalités scolaires par des inégalités « naturelles » (de « talent » ou de patrimoine génétique). C’est le même genre de croyance qui soutient les mobilisations à la faveur de la famille traditionnelle supposée, elle aussi, « naturelle ». Et c’est encore le même bon sens qui s’efforce de faire passer les axiomes du capitalisme néolibéral – la recherche du profit maximum, les bienfaits de la concurrence libre et non faussée, l’incapacité économique de l’État, etc. – pour un horizon « rationnel » indépassable. Exercer le pouvoir symbolique, c’est amener les dominés à croire que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles et convaincre ceux qui en douteraient qu’il n’y a pas d’alternative. Déclinée sous diverses formes, la doxa néolibérale est aujourd’hui hégémonique dans l’arène politique et dans l’univers médiatique. Dans le champ intellectuel, comme dans les programmes scolaires, elle gagne du terrain et c’est une des raisons pour lesquelles l’ordre règne…

A contrario, c’est aussi une raison pour appeler les sciences sociales critiques à tenter de se faire entendre. Tolérables dans la mesure où elles étudient des objets sans grande importance encensées quand elles ménagent et aménagent l’ordre établi, les sciences sociales, dès lors qu’elles dévoilent des choses cachées ou refoulées à propos de l’ordre social (« il n’y a de science que de ce qui est caché ») se voient récuser leur prétention, à être des sciences comme les autres. C’est ainsi que tout énoncé qui contredit les idées reçues est exposé au soupçon de parti pris idéologique. C’est aussi pourquoi les sciences sociales sont de plus en plus exposées à l’hétéronomie par les pressions externes (matérielles et institutionnelles) et par la concurrence interne entre chercheurs (les plus hétéronomes ayant, par définition, plus de chances de s’imposer contre les plus autonomes en s’ajustant à « la demande étatique » et en se soumettant à la logique de l’applaudimètre ou de l’Audimat).

Mais si l’autonomie est une condition nécessaire de la scientificité des sciences sociales, le confinement entre pairs neutralise leur portée virtuelle. Le dévoilement des mécanismes et des stratégies de domination peut, en effet, contribuer à les contrecarrer, en libérant les forces potentielles de résistance et de refus neutralisées par la méconnaissance. C’est ainsi que contre « la vertu scientifique mal comprise qui interdit à l’homo academicus de se mêler aux débats plébéiens du monde journalistique et politique » et sans céder pour autant aux illusions de la logothérapie, Bourdieu en était venu à appeler à « une politique d’intervention dans le monde social qui obéisse, autant que possible, aux règles en vigueur dans le champ scientifique ». Ce genre d’engagement implique un double devoir de « réflexivité » et de « scientificité ». La réflexivité passe par la critique de l’autorité intellectuelle comme arme politique, par le contrôle du biais scolastique et par la vigilance à l’égard de la propension au « radicalisme de campus ». Quant au devoir de scientificité, en un temps où la loi fixe comme objectif à la science de se mettre au service de la compétitivité de l’économie (i.e. de l’accroissement des dividendes), il impose d’abord la défense de l’autonomie et du professionnalisme, mais il implique aussi le renoncement à l’essayisme et au prophétisme de l’intellectuel à l’ancienne, présent sur tous les fronts et supposé omniscient. D’où la nécessité, pour pallier la division du travail scientifique et conjurer les facilités de l’essayisme, de la construction d’un intellectuel collectif dont les fonctions sont à la fois négatives (critiques) et positives (constructives). Côté critique, il s’agit de travailler à disséminer des instruments de défense contre les mécanismes du pouvoir et de la domination qui s’arment le plus souvent de l’autorité de la science (celle à prétention scientifique des « experts »). Côté constructif, il s’agit de créer, contre le volontarisme irresponsable et le fatalisme scientiste, les conditions sociales d’une production collective d’utopies réalistes s’appuyant sur la connaissance du probable pour faire advenir le possible.

Mais il s’agit aussi et peut-être surtout de surmonter les multiples obstacles à la diffusion des sciences sociales critiques  : les difficultés et les lenteurs de leur élaboration qui font qu’elles arrivent presque toujours après la bataille, leur complexité inévitable qui dissuade les plus démunis de s’y risquer, les résistances qu’opposent les idées reçues et les convictions premières, mais aussi les obstacles matériels de toutes sortes (à commencer par ceux auxquels sont aujourd’hui confrontées les maisons d’édition et les librairies indépendantes) ou les obstacles institutionnels (comme certaines réformes des programmes de lycée), etc. En appelant à des États généraux des sciences sociales critiques, il s’agit à la fois de confronter des expériences et des travaux issus de disciplines distinctes, de traditions théoriques et méthodologiques diverses, d’identifier des lacunes et des priorités, de partager ce qui peut l’être pour tenter de sortir ensemble de la quasi-clandestinité où les sciences sociales critiques sont aujourd’hui confinées et d’interpeller ainsi ce que « le bon sens » (« la chose du monde la mieux partagée ») tient pour des évidences.

Nous ne pourrons le faire qu’ensemble, enseignants, chercheurs, syndicalistes, éditeurs, libraires, journalistes, et toux ceux qui se sentent concernés. Nous voulons le faire ensemble. Nous allons le faire ensemble.

TEXTE D’APPEL SIGNE PAR 380 CHERCHEURS

 

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CAP-NCS <![CDATA[Syriza et Podemos : l’espoir se construit en marchant]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14503 2015-01-25T08:20:17Z 2015-01-16T12:15:56Z Le 29 décembre dernier, le chef du gouvernement conservateur grec de la Nouvelle démocratie, Antonis Samaras, échouait à réunir les 180 députés nécessaires pour faire élire son candidat à la présidence de la république, l’ancien commissaire européen à l’Emploi, Stavros Dimas, provoquant des élections législatives anticipées, le 25 janvier prochain. Aujourd’hui, les sondages créditent SYRIZA et son programme anti-austérité, décliné par Alexis Tsipras à Thessalonique, le 13 septembre, de 27 à 28 % des intentions de vote.

Un programme d’urgence

Que demande SYRIZA? D’abord des mesures en faveur des plus démunis dans les domaines de l’alimentation, des soins médicaux, de l’énergie, du logement, des transports, des retraites, etc. ; ensuite des dispositions fiscales (exonération des revenus inférieurs à 12 000 euros, taxation des grandes fortunes immobilières plutôt que de la petite propriété, annulation des dettes des personnes insolvables); la création de 300 000 emplois dans le public, l’économie sociale et solidaire et le privé; le rétablissement des conventions collectives, le relèvement des salaires à leur niveau d’avant la crise et le prolongement des indemnités chômage; enfin, la création d’une banque de développement publique.

Pour financer un tel programme, estimé à 11,5–13,5 milliards d’euros par an, SYRIZA annonce sa volonté d’exiger les arriérés d’impôts de ceux qui en ont largement les moyens, de lutter contre la fraude et l’évasion fiscales, ainsi que contre la contrebande. Mais il affiche aussi sa résolution d’annuler une grande partie de la dette publique grecque, d’un montant de 300 milliards d’euros (175 % du PIB), jugée largement illégitime, dont les intérêts absorbent 10 milliards d’euros par an, sans parler de son amortissement.

Briser le mur de l’austérité

La réalisation d’un tel programme d’urgence suppose une bataille pour l’unité de la gauche en direction du PC (KKE) et de la coalition d’extrême gauche ANTARSYA, et non de petites forces du centre gauche ou de transfuges du PASOK. Elle nécessite aussi et surtout le renforcement de la mobilisation et du contrôle populaires sur un tel processus, de même que le développement d’une solidarité active à l’échelle européenne. SYRIZA compte actuellement moins de 50 000 membres, mais ses principaux alliés, ce sont les mobilisations sociales.

L’émergence de nouvelles forces politiques anti-austérité au sud de l’Europe, comme SYRIZA et PODEMOS, capables de rassembler 20 à 30 % des intentions de vote, voire plus, par-dessus la tête du binôme conservateur/social-démocrate, et donc potentiellement en situation de former un gouvernement de rechange, est un signe des temps. Il montre qu’il est possible de choisir une autre voie que la capitulation devant les oukases de la bourgeoisie européenne et de ses institutions. Pour bâtir une telle alternative, encore faut-il refuser d’abord toute alliance politique avec la social-démocratie, contrairement à ce que font aujourd’hui le PCF en France, Izquierda Unida en Espagne ou Die Linke en Allemagne, à l’échelon local ou régional.

Refonder la social-démocratie?

L’arrivée au pouvoir de SYRIZA, et demain peut-être de PODEMOS dans l’État espagnol, ouvrirait de nouvelles possibilités pour les forces anticapitalistes européennes. Elle poserait en effet la question stratégique centrale de la nature de l’affrontement en cours avec le capitalisme. S’agit-il d’une bataille politique pour refonder un projet social-démocrate authentique, abandonné par les dirigeants des partis socialistes actuels, afin de donner à la construction européenne un nouveau contenu social et écologique? ou s’agit-il plutôt du début d’un processus révolutionnaire, dont l’enjeu demeure la rupture avec le capitalisme et la fondation d’un nouvel ordre social?

Pour le sociologue italien Luciano Gallino, supporter de Sinistra Ecologia e Libertà (SEL) – un regroupement issu de Rifondazione Comunista, de la gauche du Parti démocrate et des écologistes –, ces nouvelles forces ne font en réalité que renouer avec un programme réformiste pour le développement d’une Europe sociale et écologique. « Dans l’ensemble, notait-il dans La Reppublica du 16 décembre dernier, les deux programmes de SYRIZA et de PODEMOS, semblent être plus solidement sociaux-démocrates, concrets et adaptés à la situation actuelle de l’UE et à ses causes, que ce qu’aucun autre parti européen n’a réussi à exprimer jusqu’ici ».

Un gouvernement de gauche ne suffit pas

Ceux qui défendent ce type de perspectives aujourd’hui en Europe invoquent souvent le bilan positif des gouvernements progressistes du Venezuela, de Bolivie ou d’Équateur, dont les conquêtes sociales et démocratiques de ces 10 à 15 dernières années ont fait bouger profondément les lignes en Amérique latine. Toutefois, on notera que ces avancées se sont jusqu’ici essentiellement limitées à la redistribution des richesses produites, tandis que la propriété capitaliste, pourtant extrêmement concentrée, n’a pratiquement pas été touchée. C’est d’ailleurs l’une des raisons de leur vulnérabilité, qui explique que les classes dominantes ne désarment pas, exigeant toujours leur annulation par tous les moyens adossée à leurs capitaux, aux pressions des marchés et à la puissance politico-militaire de l’impérialisme US.

Sans nier d’aucune façon l’importance de tels succès politiques, qui peuvent ouvrir la voie à des mesures anticapitalistes plus radicales, il faut aussi en comprendre les limites. S’ils ne s’accompagnent pas d’un approfondissement des mobilisations populaires et de leur auto-organisation afin de tenter de modifier aussi les rapports de propriété dans les secteurs centraux de l’économie – domaine foncier, grande industrie, chaînes de distribution et finance –, ils sont menacés de coups d’arrêt et de retours en arrière brutaux à plus ou moins brève échéance.

C’est le capitalisme qu’il faut mettre en cause

En effet, la profonde régression sociale en cours à l’échelle planétaire, depuis la fin des années 1970, ne découle pas d’abord du tournant néolibéral de la social-démocratie ou des gouvernements progressistes du Sud issus de l’expérience des « années tiers-monde ». Elle a pour cause essentielle la nature du capitalisme mondialisé, tel qu’il a été reconfiguré depuis une quarantaine d’années. En effet, les marges de manœuvre politiques au sein de ce système paraissent de plus en plus réduites.

SYRIZA et PODEMOS montrent sans aucun doute le chemin, raison pour laquelle nous devons nous engager sans réserve dans une mobilisation européenne de grande envergure pour les soutenir contre « toutes les puissances de la vieille Europe qui se sont unies pour les traquer », selon la fameuse formule du début du Manifeste de Marx et Engels. Leur succès tient certes à la colère des populations du sud de l’Europe, touchées dans leur chair plus que d’autres sur le vieux continent par l’accroissement des inégalités sociales et la dégradation brutale de leurs conditions de vie.

Réformes ou révolution?

En même temps, cette colère ne s’accompagne pas encore d’une conscience politique des véritables enjeux de la confrontation en cours, raison pour laquelle l’unité et l’autonomie du mouvement social, à commencer par celles des travailleurs, assument une dimension centrale. Seule la multiplication des expériences sur le terrain des luttes est de nature à amener le plus grand nombre à comprendre la nécessité d’une rupture avec le capitalisme et l’État bourgeois. En effet ses prémisses se développent dans l’action par la mise en cause du droit de propriété (occupations, expropriations, contrôle populaire, etc.), mais aussi par l’expérience du pouvoir populaire. En effet, la lancinante question qui divise le mouvement ouvrier depuis au moins un siècle et demi – réformes ou révolution? – ne peut se résoudre que pratiquement, dans la défense intransigeante des besoins et aspirations du plus grand nombre.

Pour l’ensemble de ces raisons, nous devons réfléchir, en particulier avec la gauche de ces courants, au chemin qui sépare la victoire d’un gouvernement anti-austérité de la construction d’un véritable pouvoir populaire, capable de mettre en œuvre une alternative radicale au capitalisme. Certains peuples montrent aujourd’hui la voie, mais la consolidation de leur succès dépend aussi de leur capacité à se mobiliser « pour que pèse de tout son poids le nombre immense qui ne connaît pas sa propre force » (Louise Michel). Une telle percée de la lutte de classe par en bas, ne serait-ce que dans un ou deux pays seulement, aurait d’incalculables répercussions au niveau européen et mondial.

Jean Batou

10 janvier 2015

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CAP-NCS <![CDATA[Terrorisme, l’arme des puissants, par Noam Chomsky [2001]]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14507 2015-01-25T08:23:31Z 2015-01-14T12:17:54Z Reprise d’un billet de 2001 de Noam Chomsky…

Pourquoi, s’interrogeait le président Bush, des gens « peuvent nous détester », alors que « nous sommes si bons »? Les dirigeants américains n’ont pas toujours conscience des effets à moyen et à long terme de leur détermination à toujours l’emporter contre n’importe quel adversaire. Et leurs exploits d’hier peuvent se payer demain d’un prix très lourd. M. Ben Laden fut le produit de la victoire des États-Unis contre les Soviétiques en Afghanistan; quel sera le coût de leur nouveau triomphe dans ce pays?

Il nous faut partir de deux postulats. D’abord que les événements du 11 septembre 2001 constituent une atrocité épouvantable, probablement la perte de vies humaines instantanée la plus importante de l’histoire, guerres mises à part. Le second postulat est que notre objectif devrait être de réduire le risque de récidive de tels attentats, que nous en soyons les victimes ou que ce soit quelqu’un d’autre qui les subisse. Si vous n’acceptez pas ces deux points de départ, ce qui va suivre ne vous concerne pas. Si vous les acceptez, bien d’autres questions surgissent.

Commençons par la situation en Afghanistan. Il y aurait en Afghanistan plusieurs millions de personnes menacées de famine. C’était déjà vrai avant les attentats; elles survivaient grâce à l’aide internationale. Le 16 septembre, les États-Unis exigèrent pourtant du Pakistan l’arrêt des convois de camions qui acheminaient de la nourriture et d’autres produits de première nécessité à la population afghane. Cette décision n’a guère provoqué de réaction en Occident. Le retrait de certains personnels humanitaires a rendu l’assistance plus problématique encore. Une semaine après le début des bombardements, les Nations unies estimaient que l’approche de l’hiver rendrait impossibles les acheminements, déjà ramenés à la portion congrue par les raids de l’aviation américaine.

Quand des organisations humanitaires civiles ou religieuses et le rapporteur de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) ont demandé un arrêt des bombardements, cette information n’a même pas été rapportée par le New York Times; le Boston Globe y a consacré une ligne, mais dans le corps d’un article traitant d’autre chose, la situation au Cachemire. En octobre dernier, la civilisation occidentale s’était ainsi résignée au risque de voir mourir des centaines de milliers d’Afghans. Au même moment, le chef de ladite civilisation faisait savoir qu’il ne daignerait répondre ni aux propositions afghanes de négociation sur la question de la livraison de M. Oussama Ben Laden ni à l’exigence d’une preuve permettant de fonder une éventuelle décision d’extradition. Seule serait acceptée une capitulation sans condition.

Mais revenons au 11 septembre. Nul crime, rien, ne fut plus meurtrier dans l’histoire – ou alors sur une durée plus longue. Au demeurant, les armes ont, cette fois, visé une cible inhabituelle : les États-Unis. L’analogie souvent évoquée avec Pearl Harbor est inappropriée. En 1941, l’armée nippone a bombardé des bases militaires dans deux colonies dont les États-Unis s’étaient emparés dans des conditions peu recommandables; les Japonais ne se sont pas attaqués au territoire américain lui-même.

Depuis près de deux cents ans, nous, Américains, nous avons expulsé ou exterminé des populations indigènes, c’est-à-dire des millions de personnes, conquis la moitié du Mexique, saccagé les régions des Caraïbes et d’Amérique centrale, envahi Haïti et les Philippines – tuant 100 000 Philippins à cette occasion. Puis, après la Seconde Guerre mondiale, nous avons étendu notre emprise sur le monde de la manière qu’on connaît. Mais, presque toujours, c’était nous qui tuions, et le combat se déroulait en dehors de notre territoire national.

Or on le constate dès qu’on est interrogé, par exemple, sur l’Armée républicaine irlandaise (IRA) et le terrorisme : les questions des journalistes sont fort différentes selon qu’ils exercent sur une rive ou l’autre de la mer d’Irlande. En général, la planète apparaît sous un autre jour selon qu’on tient depuis longtemps le fouet ou selon qu’on en a subi les coups pendant des siècles. Peut-être est-ce pour cela au fond que le reste du monde, tout en se montrant uniformément horrifié par le sort des victimes du 11 septembre, n’a pas réagi de la même manière que nous aux attentats de New York et de Washington.

Pour comprendre les événements du 11 septembre, il faut distinguer d’une part les exécutants du crime, d’autre part le réservoir de compréhension dont ce crime a bénéficié, y compris chez ceux qui s’y opposaient. Les exécutants? En supposant qu’il s’agisse du réseau Ben Laden, nul n’en sait davantage sur la genèse de ce groupe fondamentaliste que la CIA et ses associés : ils l’ont encouragé à sa naissance. M. Zbigniew Brzezinski, directeur pour la sécurité nationale de l’administration Carter, s’est félicité du « piège » tendu aux Soviétiques dès 1978 et consistant, au moyen d’attaques des moudjahidin (organisés, armés et entraînés par la CIA) contre le régime de Kaboul, à attirer ces Soviétiques sur le territoire afghan à la fin de l’année suivante (1).

Ce n’est qu’après 1990 et l’installation de bases américaines permanentes en Arabie saoudite, sur une terre sacrée pour l’islam, que ces combattants se sont retournés contre les États-Unis.

Appui à des régimes brutaux

Si l’on veut maintenant expliquer le réservoir de sympathie dont disposent les réseaux Ben Laden, y compris au sein des couches dirigeantes des pays du Sud, il faut partir de la colère que provoque le soutien des États-Unis à toutes sortes de régimes autoritaires ou dictatoriaux, il faut se souvenir de la politique américaine qui a détruit la société irakienne tout en consolidant le régime de M. Saddam Hussein, il faut ne pas oublier le soutien de Washington à l’occupation israélienne de territoires palestiniens depuis 1967.

Au moment où les éditoriaux du New York Times suggèrent qu’« ils » nous détestent parce que nous défendons le capitalisme, la démocratie, les droits individuels, la séparation de l’Église et de l’État, le Wall Street Journal, mieux informé, explique après avoir interrogé des banquiers et des cadres supérieurs non occidentaux qu’ils « nous » détestent parce que nous avons entravé la démocratie et le développement économique. Et appuyé des régimes brutaux, voire terroristes.

Dans les cercles dirigeants de l’Occident, la guerre contre le terrorisme a été présentée à l’égal d’une « lutte menée contre un cancer disséminé par des barbares ». Mais ces mots et cette priorité ne datent pas d’aujourd’hui. Il y a vingt ans, le président Ronald Reagan et son secrétaire d’État, M. Alexander Haig, les énonçaient déjà. Et, pour mener ce combat contre les adversaires dépravés de la civilisation, le gouvernement américain mit alors en place un réseau terroriste international d’une ampleur sans précédent. Si ce réseau entreprit des atrocités sans nombre d’un bout à l’autre de la planète, il réserva l’essentiel de ses efforts à l’Amérique latine.

Un cas, celui du Nicaragua, n’est pas discutable : il a en effet été tranché par la Cour internationale de justice de La Haye et par les Nations unies. Interrogez-vous pour savoir combien de fois ce précédent indiscutable d’une action terroriste à laquelle un État de droit a voulu répondre avec les moyens du droit a été évoqué par les commentateurs dominants. Il s’agissait pourtant d’un précédent encore plus extrême que les attentats du 11 septembre : la guerre de l’administration Reagan contre le Nicaragua provoqua 57 000 victimes, dont 29 000 morts, et la ruine d’un pays, peut-être de manière irréversible (lire « Occasion perdue au Nicaragua » et « “Contras” et “compas”, une même amertume).

À l’époque, le Nicaragua avait réagi. Non pas en faisant exploser des bombes à Washington, mais en saisissant la Cour de justice internationale. Elle trancha, le 27 juin 1986, dans le sens des autorités de Managua, condamnant l’« emploi illégal de la force » par les États unis (qui avaient miné les ports du Nicaragua) et mandant Washington de mettre fin au crime, sans oublier de payer des dommages et intérêts importants. Les États-Unis répliquèrent qu’ils ne se plieraient pas au jugement et qu’ils ne reconnaîtraient plus la juridiction de la Cour.

Le Nicaragua demanda alors au Conseil de sécurité des Nations unies l’adoption d’une résolution réclamant que tous les États respectent le droit international. Nul n’était cité en particulier, mais chacun avait compris. Les États-Unis opposèrent leur veto à cette résolution. À ce jour, ils sont ainsi le seul État qui ait été à la fois condamné par la Cour de justice internationale et qui se soit opposé à une résolution réclamant… le respect du droit international. Puis le Nicaragua se tourna vers l’Assemblée générale des Nations unies. La résolution qu’il proposa ne rencontra que trois oppositions : les États-Unis, Israël et El Salvador. L’année suivante, le Nicaragua réclama le vote de la même résolution. Cette fois, seul Israël soutint la cause de l’administration Reagan. À ce stade, le Nicaragua ne disposait plus d’aucun moyen de droit. Tous avaient échoué dans un monde régi par la force. Ce précédent ne fait aucun doute. Combien de fois en avons-nous parlé à l’université, dans les journaux?

Cette histoire révèle plusieurs choses. D’abord, que le terrorisme, cela marche. La violence aussi. Ensuite, qu’on a tort de penser que le terrorisme serait l’instrument des faibles. Comme la plupart des armes meurtrières, le terrorisme est surtout l’arme des puissants. Quand on prétend le contraire, c’est uniquement parce que les puissants contrôlent également les appareils idéologiques et culturels qui permettent que leur terreur passe pour autre chose que de la terreur.

L’un des moyens les plus courants dont ils disposent pour parvenir à un tel résultat est de faire disparaître la mémoire des événements dérangeants; ainsi plus personne ne s’en souvient. Au demeurant, le pouvoir de la propagande et des doctrines américaines est tel qu’il s’impose y compris à ses victimes. Allez en Argentine et vous devrez rappeler ce que je viens d’évoquer : « Ah, oui, mais nous avions oublié! »

Le Nicaragua, Haïti et le Guatemala sont les trois pays les plus pauvres d’Amérique latine. Ils comptent aussi au nombre de ceux dans lesquels les États-Unis sont intervenus militairement. La coïncidence n’est pas forcément accidentelle. Or tout cela eut lieu dans un climat idéologique marqué par les proclamations enthousiastes des intellectuels occidentaux. Il y a quelques années, l’autocongratulation faisait fureur : fin de l’histoire, nouvel ordre mondial, État de droit, ingérence humanitaire, etc. C’était monnaie courante alors même que nous laissions se commettre un chapelet de tueries. Pis, nous y contribuions de façon active. Mais qui en parlait? L’un des exploits de la civilisation occidentale, c’est peut-être de rendre possible ce genre d’inconséquences dans une société libre. Un État totalitaire ne dispose pas de ce don-là.

Qu’est-ce que le terrorisme? Dans les manuels militaires américains, on définit comme terreur l’utilisation calculée, à des fins politiques ou religieuses, de la violence, de la menace de violence, de l’intimidation, de la coercition ou de la peur. Le problème d’une telle définition, c’est qu’elle recouvre assez exactement ce que les États-Unis ont appelé la guerre de basse intensité, en revendiquant ce genre de pratique. D’ailleurs, en décembre 1987, quand l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution contre le terrorisme, un pays s’est abstenu, le Honduras, et deux autres s’y sont opposés, les États-Unis et Israël. Pourquoi l’ont-ils fait? En raison d’un paragraphe de la résolution qui indiquait qu’il ne s’agissait pas de remettre en cause le droit des peuples à lutter contre un régime colonialiste ou contre une occupation militaire.

Or, à l’époque, l’Afrique du Sud était alliée des États-Unis. Outre des attaques contre ses voisins (Namibie, Angola, etc.), lesquelles ont provoqué la mort de centaines de milliers de personnes et occasionné des destructions estimées à 60 milliards de dollars, le régime d’apartheid de Pretoria affrontait à l’intérieur une force qualifiée de « terroriste », l’African National Congress (ANC). Quant à Israël, il occupait illégalement certains territoires palestiniens depuis 1967, d’autres au Liban depuis 1978, guerroyant dans le sud de ce pays contre une force qualifiée par lui et par les États-Unis de « terroriste », le Hezbollah. Dans les analyses habituelles du terrorisme, ce genre d’information ou de rappel n’est pas courant. Pour que les analyses et les articles de presse soient jugés respectables, il vaut mieux en effet qu’ils se situent du bon côté, c’est-à-dire celui des bras les mieux armés.

Dans les années 1990, c’est en Colombie que les pires atteintes aux droits humains ont été observées. Ce pays a été le principal destinataire de l’aide militaire américaine, à l’exception d’Israël et de l’Égypte, qui constituent des cas à part. Jusqu’en 1999, derrière ces pays, la première place revenait à la Turquie, à qui les États-Unis ont livré une quantité croissante d’armes depuis 1984. Pourquoi à partir de cette année-là? Non pas que ce pays membre de l’OTAN devait faire face à l’Union soviétique, déjà en voie de désintégration à l’époque, mais afin qu’il puisse conduire la guerre terroriste qu’il venait d’entreprendre contre les Kurdes.

En 1997, l’aide militaire américaine à la Turquie a dépassé celle que ce pays avait obtenue pendant la totalité de la période 1950–1983, celle de la guerre froide. Résultats des opérations militaires : 2 à 3 millions de réfugiés, des dizaines de milliers de victimes, 350 villes et villages détruits. À mesure que la répression s’intensifiait, les États-Unis continuaient de fournir près de 80 % des armes employées par les militaires turcs, accélérant même le rythme de leurs livraisons. La tendance fut renversée en 1999. La terreur militaire, naturellement qualifiée de « contre-terreur » par les autorités d’Ankara, avait alors atteint ses objectifs. C’est presque toujours le cas quand la terreur est employée par ses principaux utilisateurs, les puissances en place.

Avec la Turquie, les États-Unis n’eurent pas affaire à une ingrate. Washington lui avait livré des F-16 pour bombarder sa propre population, Ankara les utilisa en 1999 pour bombarder la Serbie. Puis, quelques jours après le 11 septembre dernier, le premier ministre turc, M. Bülent Ecevit, faisait savoir que son pays participerait avec enthousiasme à la coalition américaine contre le réseau Ben Laden. Il expliqua à cette occasion que la Turquie avait contracté une dette de gratitude à l’égard des États-Unis, laquelle remontait à sa propre « guerre antiterroriste » et au soutien inégalé que Washington y avait alors apporté.

Réduire le niveau de terreur

Certes, d’autres pays avaient soutenu la guerre d’Ankara contre les Kurdes, mais aucun avec autant de zèle et d’efficacité que les États-Unis. Ce soutien bénéficia du silence ou – le mot est peut-être plus juste – de la servilité des classes éduquées américaines. Car elles n’ignoraient pas ce qui se passait. Les États-Unis sont un pays libre après tout; les rapports des organisations humanitaires sur la situation au Kurdistan appartenaient au domaine public. À l’époque, nous avons donc choisi de contribuer aux atrocités.

L’actuelle coalition contre le terrorisme comporte d’autres recrues de choix. Le Christian Science Monitor, sans doute l’un des meilleurs journaux pour ce qui concerne le traitement de l’actualité internationale, a ainsi confié que certains peuples qui n’aimaient guère les États-Unis commençaient à les respecter davantage, particulièrement heureux de les voir conduire une guerre contre le terrorisme. Le journaliste, pourtant spécialiste de l’Afrique, citait comme principal exemple de ce retournement le cas de l’Algérie. Il devait donc savoir que l’Algérie conduit une guerre terroriste contre son propre peuple. La Russie, qui mène une guerre terroriste en Tchétchénie, et la Chine, auteur d’atrocités contre ceux qu’elle qualifie de sécessionnistes musulmans, ont également rallié la cause américaine.

Soit, mais que faire dans la situation présente? Un radical aussi extrémiste que le pape suggère qu’on recherche les coupables du crime du 11 septembre, puis qu’on les juge. Mais les États-Unis ne souhaitent pas avoir recours aux formes judiciaires normales, ils préfèrent ne présenter aucune preuve et ils s’opposent à l’existence d’une juridiction internationale. Mieux, quand Haïti réclame l’extradition de M. Emmanuel Constant, jugé responsable de la mort de milliers de personnes après le coup d’État qui a renversé le président Jean-Bertrand Aristide, le 30 septembre 1991, et présente des preuves de sa culpabilité, la demande n’a aucun effet à Washington. Elle n’est même pas l’objet d’un débat quelconque.

Lutter contre le terrorisme impose de réduire le niveau de la terreur, pas de l’accroître. Quand l’IRA commet un attentat à Londres, les Britanniques ne détruisent ni Boston, ville dans laquelle l’IRA compte de nombreux soutiens, ni Belfast. Ils cherchent les coupables, puis ils les jugent. Un moyen de réduire le niveau de terreur serait de cesser d’y contribuer soi-même. Puis de réfléchir aux orientations politiques qui ont créé un réservoir de soutien dont ont ensuite profité les commanditaires de l’attentat. Ces dernières semaines, la prise de conscience par l’opinion américaine de toutes sortes de réalités internationales, dont seules les élites soupçonnaient auparavant l’existence, constitue peut-être un pas dans cette direction.

Noam Chomsky, décembre 2001. Traduction : Le Monde Diplomatique

 

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CAP-NCS <![CDATA[L’attentat contre Charlie Hebdo : l’occultation politique et médiatique des causes, des conséquences et des enjeux]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14510 2015-01-11T16:20:33Z 2015-01-12T06:02:14Z L’attentat contre l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo marquera notre histoire contemporaine. Il reste à savoir dans quel sens et avec quelles conséquences. Dans le contexte actuel de « guerre contre le terrorisme » (guerre extérieure) et de racisme et d’islamophobie d’État, les artisans de cet acte ont, consciemment ou non [1] accéléré un processus de stigmatisation et d’isolement de la composante musulmane, réelle ou supposée, des classes populaires.

« Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde. » Bertolt Brecht

Les conséquences politiques de l’attentat sont déjà désastreuses pour les classes populaires et cela va se renforcer si aucune alternative politique à la fameuse « Union nationale » n’est proposée.

En effet, la manière dont les médias français et une écrasante majorité de la classe politique réagissent est criminelle. Ce sont ces réactions qui sont dangereuses pour l’avenir et qui portent en elles de nombreux « dégâts collatéraux » et de futurs 7 et 9 janvier toujours plus meurtriers. Comprendre et analyser pour agir est la seule posture qui peut permettre aujourd’hui d’éviter les instrumentalisations et dévoiements d’une émotion, d’une colère et d’une révolte légitime.

 

L’occultation totale des causes

 

Ne pas prendre en compte les causalités profondes et immédiates, isoler les conséquences du contexte qui les fait émerger et ne pas inscrire un événement aussi violent dans la généalogie des facteurs qui l’ont rendu possible condamne, au mieux, à la tétanie, au pire, à une logique de guerre civile. Aujourd’hui, personne dans les médias n’aborde les causes réelles ou potentielles. Pourquoi est-il possible qu’un tel attentat se produise à Paris aujourd’hui? Comme le souligne Sophie Wahnich, il existe « un usage fasciste des émotions politiques de la foule » dont le seul antidote est le « nouage possible des émotions et de la raison » [2]. Ce que nous vivons aujourd’hui est ce cantonnement des discours médiatiques et politiques dominants à la seule émotion, en occultant totalement l’analyse réelle et concrète. Toute tentative d’analyse réelle de la situation, telle qu’elle est, ou toute analyse tentant de proposer une autre explication que celle fournie par les médias et la classe politique, devient une apologie de l’attentat.

 

Regard sur le ventre fécond de la bête immonde

 

Regardons donc du côté des causes et d’abord de celles qui relèvent désormais de la longue durée et de la dimension internationale. La France est une des puissances les plus en guerre sur la planète. De l’Irak à la Syrie, en passant par la Libye et l’Afghanistan pour le pétrole, du Mali à la Centrafrique, en passant par le Congo pour les minerais stratégiques, les soldats français contribuent à semer la mort et le désastre aux quatre coins de la planète. La fin des équilibres mondiaux issus de la seconde guerre mondiale avec la disparition de l’URSS, couplée à une mondialisation capitaliste centrée sur la baisse des coûts pour maximiser les profits et à la nouvelle concurrence des pays émergents, font de la maîtrise des matières premières la cause principale des ingérences, interventions et guerres contemporaines. Voici comment le sociologue Thierry Brugvin résume la place des guerres dans le monde contemporain :

« La conclusion de la guerre froide a précipité la fin d’une régulation des conflits au niveau mondial. Entre 1990 et 2001, le nombre de conflits interétatiques a explosé : 57 conflits majeurs sur 45 territoires distincts. […] Officiellement, le départ pour la guerre contre une nation adverse est toujours légitimé par des mobiles vertueux : défense de la liberté, démocratie, justice… Dans les faits, les guerres permettent de contrôler économiquement un pays, mais aussi de faire en sorte que les entrepreneurs privés d’une nation puissent accaparer les matières premières (pétrole, uranium, minerais, etc.) ou les ressources humaines d’un pays. » [3]

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, le discours de légitimation des guerres s’est construit essentiellement sur le « danger islamiste » contribuant au développement d’une islamophobie à grande échelle au sein des principales puissances occidentales, que les rapports officiels eux-mêmes sont contraints de constater. [4] Dans le même temps, ces guerres produisent une solide « haine de l’occident » dans les peuples victimes de ces agressions militaires. [5] Les guerres menées par l’occident sont une des principales matrices de la bête immonde.

Dans la volonté de contrôle des richesses pétrogazières, le Proche et le Moyen-Orient sont un enjeu géostratégique central. Les stratégies des puissances occidentales en général et françaises en particulier, se déploient sur deux axes : le renforcement d’Israël comme base et pivot du contrôle de la région, et le soutien aux pétromonarchies réactionnaires du golfe.

Le soutien indéfectible à l’État d’Israël est ainsi une constante de la politique française ne connaissant pas d’alternance, de Sarkozy à Hollande. L’État sioniste peut assassiner en toute impunité sur une grande échelle. Quels que soient l’ampleur et les moyens des massacres, le gérant local des intérêts occidentaux n’est jamais véritablement et durablement inquiété. François Hollande déclare ainsi lors de son voyage officiel en Israël en 2013 : « je resterai toujours un ami d’Israël ». [6]

Et, là aussi, le discours médiatique et politique de légitimation d’un tel soutien se construit sur la base d’une présentation du Hamas palestinien, mais également (à travers des imprécisions verbales récurrentes) de la résistance palestinienne dans son ensemble, de la population palestinienne dans son ensemble et de ses soutiens politiques internationaux, comme porteurs d’un danger « islamiste ». La logique « du deux poids, deux mesures » s’impose une nouvelle fois à partir d’une approche islamophobe portée par les plus hauts sommets de l’État et relayée par la grande majorité des médias et des acteurs politiques. Tel est le second profil du ventre de la bête immonde.

Ces facteurs internationaux se conjuguent à des facteurs internes à la société française. Nous avons déjà souligné, plus haut, l’islamophobie d’État, propulsée par la loi sur le foulard en 2004 et entretenue depuis régulièrement (discours sur les révoltes des quartiers populaires en 2005, loi sur le niqab, « débat » sur l’identité nationale, circulaire Chatel et exclusion des mères voilées des sorties scolaires, harcèlement des lycéennes en jupes longues, interdiction des manifestations de soutien au peuple palestinien, etc.).

Il faut maintenant souligner que ce climat islamophobe n’a été confronté à aucune réponse par les forces politiques se réclamant des classes populaires. Plus grave, un consensus très large s’est fait jour à plusieurs reprises, au prétexte de défendre la « laïcité » ou de ne pas frayer avec « ceux qui défendent le Hamas ». De l’extrême droite à une partie importante de l’extrême gauche, les mêmes arguments ont été avancés, les mêmes clivages ont été construits, les mêmes conséquences ont été produites.

Le résultat n’est rien d’autre que l’enracinement encore plus profond des islamalgames, l’approfondissement d’un clivage au sein des classes populaires, la fragilisation encore plus grande des digues antiracistes déjà fragilisées, et des violences concrètes ou symboliques exercées contre les musulmans et les musulmanes. Ce résultat peut se décrire, comme le propose Raphaël Liogier, comme la diffusion, dans une partie importante de la société, du « mythe de l’islamisation » débouchant sur la tendance à constituer une « obsession collective ». [7]

La tendance à la production d’une « obsession collective » s’est de surcroît encore approfondie avec le traitement médiatique récent des cas Zemmour et Houellebecq. Après lui avoir offert de multiples tribunes, Éric Zemmour est renvoyé d’I-télé pour avoir proposé la « déportation des musulmans français ». Dans le contexte d’obsession collective que nous avons évoquée, cela lui permet de se poser en victime. Quant à l’écrivain, il est défendu par de nombreux journalistes au prétexte de ne pas confondre fiction et réalité. Dans les deux cas cependant, il reste un approfondissement de « l’obsession collective » d’une part, et le sentiment d’être insulté en permanence une nouvelle fois, d’autre part. Tel est le troisième profil du ventre de la bête immonde.

Ce facteur interne d’une islamophobie banalisée a des effets décuplés dans le contexte de fragilisation économique, sociale et politique générale des classes populaires aujourd’hui. La paupérisation et la précarisation massive sont devenues insoutenables dans les quartiers populaires. Il en découle des rapports sociaux marqués par une violence grandissante contre soi et contre les proches. À cela se combinent le déclassement d’une part importante des classes moyennes, ainsi que la peur du déclassement pour ceux chez qui tout va encore bien, mais qui ne sont pas « bien nés ». Ceux-là, se sentant en danger, disposent alors d’une cible consensuelle déjà toute désignée médiatiquement et politiquement comme légitime : le musulman ou la musulmane.

La fragilisation touche encore plus fortement la composante issue de l’immigration des classes populaires, qui est confrontée aux discriminations racistes systémiques (angle absolument mort des discours des organisations politiques se réclamant des classes populaires), celles-ci produisant des trajectoires de marginalisation (dans la formation, dans l’emploi, dans la recherche du logement, dans le rapport à la police et aux contrôles au faciès, etc.). [8]

L’approfondissement du clivage entre deux composantes des classes populaires dans une logique de « diviser ceux qui devraient être unis (les différentes composantes des classes populaires) et d’unir ceux qui devraient être divisés (les classes sociales aux intérêts divergents) » est le quatrième profil du ventre de la bête immonde.

 

De quoi accouche un tel ventre?

 

Une telle matrice est à l’évidence propice à l’émergence de trajectoires nihilistes se traduisant par la tuerie à Charlie Hebdo. Extrêmement minoritaires, ces trajectoires sont une production de notre système social et des inégalités et discriminations massives qui le caractérisent.

Mais ce qu’ont révélé les réactions à l’attentat est tout autant important et, quantitativement, bien plus répandu que l’option nihiliste (pour le moment?). Sans pouvoir être exhaustifs, rappelons quelques éléments de ces derniers jours.

Du côté des discours, nous avons eu Marine Le Pen exigeant un débat national contre le « fondamentalisme islamique », le bloc identitaire déclarant la nécessité de « remettre en cause l’immigration massive et l’islamisation » pour lutter contre le « djihadisme », le journaliste Yvan Rioufol du Figaro sommant Rokhaya Diallo de se désolidariser sur RTL, Jeannette Bougrab accusant « ceux qui ont traité Charlie Hebdo d’islamophobe » d’être les coupables de l’attentat, sans compter toutes les déclarations parlant « de guerre déclarée ». À ces propos, se joignent des passages à l’acte de ces derniers jours : une Femen se filme en train de brûler et de piétiner le Coran, des coups de feu sont tirés contre la mosquée d’Albi, des tags racistes sont peints sur les mosquées de Bayonne et Poitiers, des grenades sont lancées contre une autre au Mans, des coups de feu sont tirés contre une salle de prière à Port la Nouvelle, une autre salle de prière est incendiée à Aix les Bains, une tête de sanglier et des viscères sont accrochés devant une salle de prière à Corte en Corse, un restaurant-snack-kebab est l’objet d’une explosion à Villefranche-sur-Saône, un automobiliste est la cible de coups de feu dans le Vaucluse, un lycéen d’origine maghrébine de 17 ans est molesté lors d’une minute de silence à Bourgoin-Jallieu en Isère, etc.

Ces propos et actes montrent l’ampleur des dégâts d’ores et déjà causés par les dernières décennies de banalisation islamophobe. Ils font aussi partie de la bête immonde.

La bête immonde se trouve également dans l’absence criante d’indignation face aux victimes innombrables des guerres impérialistes de ces dernières décennies. Réagissant à propos du 11 septembre, la philosophe Judith Butler s’interroge sur l’indignation inégale. Elle souligne que l’indignation justifiée pour les victimes du 11 septembre s’accompagne d’une indifférence pour les victimes des guerres menées par les USA : « Comment se fait-il qu’on ne nous donne pas les noms des morts de cette guerre, y compris ceux que les USA ont tués, ceux dont on n’aura jamais une image, un nom, une histoire, jamais le moindre fragment de témoignage sur leur vie, quelque chose à voir, à toucher, à savoir? ». [9]

Cette indignation inégale est à la base du processus de production d’un clivage bien réel au sein des classes populaires. Et c’est ce clivage qui est porteur de tous les dangers, notamment en période de construction de « l’union nationale », comme aujourd’hui.

L’union nationale qu’ils rêvent de construire, c’est « toutes et tous ensemble contre ceux qui ne sont pas des nôtres, contre celles et ceux qui ne montrent pas patte blanche ».

 

Une formidable instrumentalisation politique

 

Mais le scandale que nous vivons aujourd’hui ne s’arrête pas là. C’est avec un cynisme consommé que des instrumentalisations de la situation, et de la panique qu’elle suscite se déploient à longueur de journée.

 

* Renforcement sécuritaire et atteintes aux libertés démocratiques

 

Certains, comme Dupont Aignan, réclament « plus de souplesse aux forces de l’ordre » alors qu’une nouvelle « loi antiterroriste » a déjà été votée l’automne dernier. Et, en écho, Thierry Mariani fait référence au Patriot Act états-unien (dont la conséquence a été de graves atteintes aux libertés individuelles sous prétexte de lutte contre le terrorisme) : « Les États-Unis ont su réagir après le 11 septembre. On a dénoncé le Patriot Act, mais, depuis, ils n’ont pas eu d’attentat à part Boston ». [10]

Instrumentaliser la peur et l’émotion pour renforcer des lois et mesures liberticides, telles est la première manipulation qui est aujourd’hui testée pour mesurer le champ des possibles en matière de régression démocratique. D’ores et déjà, certaines revendications légitimes et urgentes sont rendues inaudibles par la surenchère sécuritaire qui tente de profiter de la situation : il sera par exemple beaucoup plus difficile de mener le combat contre le contrôle au faciès, et les humiliations quotidiennes qu’il produit continueront à s’exercer dans l’indifférence générale.

 

* L’unité nationale

 

La construction active et déterminée de l’unité nationale est la seconde instrumentalisation majeure en cours. Elle permet de mettre en sourdine l’ensemble des revendications qui entravent le processus de dérégulation généralisé. La ficelle a beau être grosse, elle est efficace dans un climat de peur généralisé, que l’ensemble des médias produit quotidiennement. Dans certaines villes, l’unité nationale est déjà étendue au Front national qui a participé aux rassemblements de soutien à Charlie Hebdo. Dati et Fillon s’indignent déjà de « l’exclusion » de Marine Le Pen de l’unité nationale. C’est cette « unité nationale » qui fait le plus de dégâts politiquement aussi, car elle détruit les rares repères positifs qui pouvaient exister auparavant en termes d’alliances possibles et d’identités politiques.

 

* L’injonction à se justifier

 

Une autre instrumentalisation se trouve dans l’injonction permanente des musulmans réels ou supposés à se justifier pour des actes qu’ils n’ont pas commis, et/ou à se démarquer des auteurs de l’attentat.

Cette mise en accusation permanente est humiliante. Il n’est venu à l’idée de personne d’exiger de tous les chrétiens réels ou supposés une condamnation lorsque le Norvégien Anders Behring Breivik a assassiné 77 personnes en juillet 2011 en se revendiquant de l’islamophobie et du nationalisme blanc.

 

Derrière cette injonction, se trouve la logique posant l’islam comme étant par essence incompatible avec la République. De cette logique découle l’idée de mettre les musulmans, réels ou supposés, sous surveillance non seulement des policiers, mais également des médias, des profs, des voisins, etc.

 

* Être Charlie? Qui peut être Charlie? Qui veut être Charlie?

 

Le slogan « nous sommes tous Charlie » est enfin la dernière instrumentalisation en déploiement ces jours-ci. Si l’attentat contre Charlie Hebdo est condamnable, il est hors de question cependant d’oublier le rôle qu’a joué cet hebdomadaire dans la constitution du climat islamophobe d’aujourd’hui.

Il est également hors de question d’oublier les odes à Bush que ses pages accueillaient alors que celui-ci impulsait cette fameuse « guerre contre le terrorisme » en Afghanistan puis en Irak. Ces prises de position écrites ou dessinées ne sont pas des détails ou de simples amusements sans conséquence : elles sont à l’origine de multiples agressions de femmes voilées et de nombreux actes contre des lieux de cultes musulmans. Surtout, ce journal a fortement contribué à cliver les classes populaires au moment où elles avaient besoin plus que jamais d’unité et de solidarité.

Nous ne sommes PAS PLUS Charlie hier qu’aujourd’hui.

Les temps qui s’annoncent vont être difficiles et coûteux. Pour stopper l’escalade, nous devons mettre fin à la violence des dominants : nous devons nous battre pour stopper les guerres impérialistes en cours et abroger les lois racistes. Pour stopper l’escalade, nous devons développer tous les cadres et événements de solidarité destinés à empêcher la déferlante des propos ou actes racistes et notamment islamophobes. Pour stopper l’escalade, nous devons construire tous les espaces de solidarité économique et sociale possibles dans nos quartiers populaires, en toute autonomie vis-à-vis de tous ceux qui prônent l’union nationale comme perspective.

Plus que jamais, nous avons besoin de nous organiser, de serrer les rangs, de refuser la logique « divisant ceux qui devraient être unis et unissant ceux qui devraient être divisés ». Plus que jamais, nous devons désigner l’ennemi pour nous construire ensemble : l’ennemi c’est tout ce qui nous divise.

11 janvier 2015

Notes :

[1] Il est d’une part trop tôt pour le dire et, d’autre part, le résultat est le même.

[2] Sophie Wahnich, La révolution française, un événement de la raison sensible 1787–1799, Hachette, Paris, 2012, p. 19.

[3] Thierry Brugvin, Le pouvoir illégal des élites, Max Milo, Paris, 2014.

[4] Djacoba Liva Tehindrazanarivelo, Le racisme à l’égard des migrants en Europe, éditions du Conseil de l’Europe, Strasbourg, 2009, p. 171.

[5] Jean Ziegler, La haine de l’Occident, Albin Michel, Paris, 2008.

[6] Le Monde, Hollande « ami d’Israël » reste ferme face à l’Iran, 17-11-2013.

[7] Raphaël Liogier, Le mythe de l’islamisation, essai sur une obsession collective, Le Seuil, Paris, 2012.

[8] Voir sur cet aspect mon dernier article sur mon blog, Les dégâts invisibilisés des discriminations inégalité sociales et des discriminations racistes et sexistes, https://bouamamas.wordpress.com/

[9] Judith Butler, cité dans, Mathias Delori, Ces morts que nous n’allons pas pleurer, http://blogs.mediapart.fr/blog/math…, consulté le 9 janvier 2015 à 18 h

[10] Le Parisien du 8-01-2015

 

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CAP-NCS <![CDATA[Changement climatique et Amazonie]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14500 2015-01-08T15:38:49Z 2015-01-09T12:36:33Z À la fin décembre 2014, les Nations Unies ont organisé la dernière réunion préparatoire à la Conférence de Paris sur le Changement climatique. Durant ce sommet, il a été fait référence à plusieurs reprises à la forêt amazonienne, le Tribunal d’opinion sur les droits de la Nature qui s’est tenu en marge de la réunion onusienne a également abordé le sujet.

Le problème climatique est assez simple. Alors que les activités humaines produisent de plus en plus de gaz à effets de serre, on assiste à la destruction progressive des puits de carbones, ces réserves naturelles qui absorbent ces gaz : les forêts et les océans. Le résultat est que la planète ne parvient plus à se régénérer complètement. Il faudrait à cet effet une planète et demie et malheureusement, nous n’en disposons que d’une.

Trois grandes régions du monde abritent des réserves forestières jouant un rôle clé dans la régulation les écosystèmes régionaux : l’Asie du Sud-Est (Malaisie et Indonésie), l’Afrique centrale (Congo) et l’Amazonie. La première a quasiment déjà disparu : la Malaisie et l’Indonésie ont détruit plus de 80 % de leurs forêts originelles pour planter des palmiers à huile et de l’eucalyptus. Au Congo, la guerre avait mis un terme à l’exploitation forestière et à l’extraction minière, mais ces activités ont repris au cours des 10 dernières années. L’Amazonie, quant à elle, se trouve en plein processus de dégradation. Le Pape François, qui prépare une encyclique sur les questions climatiques, parle de la destruction des forêts tropicales comme un péché.

Les fonctions géologiques de la forêt amazonienne

Avec 4.000.000 de km2 dans neuf pays, la forêt amazonienne stocke un total de 109 660 millions de tonnes de CO2 [1], ce qui représente 50 % de la capacité des forêts tropicales du monde. [2] Un total de 33 millions de personnes vit dans cette région, parmi lesquelles on dénombre 400 peuples autochtones.

Une étude réalisée par un chercheur brésilien, Antonio Donato Nobre, O futuro Climatico da Amazõnia — Relatorio Avaliação cientifica, décrit de manière impressionnante les fonctions de la forêt amazonienne [3] Il a rassemblé plusieurs études scientifiques menées au Brésil. Il rappelle tout d’abord que l’histoire géologique de l’Amazonie est très ancienne. Il a fallu des dizaines de millions d’années pour que se constituent les bases de la biodiversité de la forêt, ce qui lui a permis de devenir « un instrument de régulation environnemental » d’une grande complexité. Il s’agit d’un « océan vert » en complémentarité avec l’océan gazeux de l’atmosphère (eau, gaz, énergie) et l’océan bleu des mers, fait remarquer l’auteur.

Les fonctions principales sont au nombre de cinq. Tout d’abord, la forêt retient l’humidité dans l’air, permettant aux précipitations d’atteindre des endroits éloignés des océans, grâce à la transpiration des arbres. Deuxièmement, les pluies abondantes contribuent à préserver la pureté de l’air. Troisièmement, la forêt permet de conserver un cycle hydrologique positif, même dans des circonstances défavorables parce qu’elle aspire l’air humide des océans vers l’intérieur des terres, assurant des précipitations en toutes circonstances. La quatrième fonction est l’exportation de l’eau par les rivières sur de longues distances, empêchant toute désertification, en particulier à l’est de la cordillère des Andes. Enfin, elle permet d’éviter les phénomènes météorologiques extrêmes grâce à la densité de la forêt, qui empêche l’apparition de tempêtes alimentées par la vapeur d’eau. C’est pour cela que l’on doit défendre cette richesse naturelle exceptionnelle.

La dégradation de la forêt

Les effets de la dégradation actuelle de la forêt amazonienne sont déjà visibles : réduction de la transpiration, bouleversement des précipitations, prolongation des saisons sèches. Rien qu’au Brésil, en 2013, la déforestation a atteint 763 000 km2, soit trois fois l’État de São Paulo ou 21 fois la Belgique, ou encore 184 millions de terrains de football.

On estime qu’une réduction de 40 % de la forêt signifierait le début d’une transition vers un état de savane. Actuellement 20 % ont été détruits et 20 % sont gravement menacés. Selon un communiqué de la FAO publié lors de la Journée internationale de la Forêt de mars 2014, si l’évolution reste semblable, dans 40 ans, il n’y aura plus de forêt amazonienne, mais une savane parsemée de quelques bois. Pour cette raison, l’auteur de l’étude appelle à un changement radical, considérant cependant que la partie n’est pas encore perdue. Il propose une restauration de la forêt détruite, la diffusion d’information pour sensibiliser l’opinion publique et des décisions des dirigeants politiques.

Mais, en fait, que constatons-nous? Tous les pays qui ont sur leur territoire une partie de la forêt amazonienne ont de « bonnes raisons » pour l’exploiter. Dans les pays néo-libéraux, il s’agit d’utiliser les ressources naturelles pour contribuer à l’accumulation du capital. Dans les pays « progressistes », les arguments sont différents : ils ont besoin d’extraire des ressources naturelles et de promouvoir les exportations agricoles pour financer les politiques sociales et dans les pays sociaux-démocrates, on observe un mélange de ces deux discours. Mais, quel que soit le discours, le résultat est le même.

À l’ouest de l’Amazonie, l’exploitation pétrolière progresse vers l’Amazonie. Il suffit de visiter une région comme le Putumayo colombien pour observer les dégâts qu’entraine la seule phase d’exploration. Le Président de VETRA, une société pétrolière canadienne, M. Humberto Calderón Berti, a déclaré en 2014 que, malgré les difficultés (baisse des prix du pétrole, l’opposition publique, les activités de la guérilla) : « Nous ne quitterons pas l’Amazonie, car c’est une mer de pétrole qui va du haut de La Macarena (Colombie) et passe par l’Équateur et le Pérou ». Actuellement, cette société extrait 23 000 barils par jour dans le Putumayo colombien. [4]

Au Venezuela, de nouveaux gisements sont en projets pour contribuer, entre autres, au financement des politiques solidaires de l’ALBA (Organisme d’intégration bolivarienne des pays de l’Amérique latine, réunissant une douzaine de pays du sous-continent et des Caraïbes). En Équateur, le projet prophétique de ne pas exploiter le pétrole du Yasuni (parc national) a été abandonné à cause du faible soutien international et de la pression des intérêts locaux; la frontière du pétrole continue de progresser. Au Pérou et en Bolivie, les puits de pétrole et de gaz se multiplient. Partout, des déchets continuent de polluer les eaux et les sols, à cause de négligences coupables, comme dans le cas de Chevron (anciennement Texaco) en Équateur, à cause d’accidents survenus lors de l’exploitation ou le transport ou tout simplement parce que les technologies propres sont trop chères.

Quelques exemples concrets. En Équateur, plus de 16 milliards de gallons (environ 4 litres) d’eau contaminée ont été déversés par Texaco dans les rivières de l’Amazonie [5]. Quelque 1 000 fosses à déchets continuent à polluer les sols d’huile toxique, 30 années après le départ de l’entreprise. En 1993, 30 000 Équatoriens touchés par ces dégâts ont déposé une action en justice à New York. Il s’agit d’une catastrophe qui dépasse en ampleur tous les récents désastres maritimes.

À Loretto, au Pérou, les déversements totaux atteignirent 2,637 millions de barils (353 000 tonnes). En 1979, il s’est agi de 287 000 tonnes (10 fois plus que la catastrophe de l’Exxon Valdez). Ce sont des dégâts presque irréversibles, qui prendront parfois des siècles pour être résorbés. Les métaux lourds, cadmium, arsenic, plomb, etc. ont dépassé 322 fois les limites maximales autorisées. L’état d’urgence a été déclaré : 100 communautés ont été touchées, soit plus de 20.000 personnes, sans mentionner les conséquences sur la santé (cancers, mutations génétiques, avortements) et socioculturelles [6]. Dans le même pays, en 2009, des milliers de personnes se sont mobilisées à Bagua contre les projets d’extraction détruisant forêts et rivières et à Curva del Diablo, il y eut 53 morts et 200 blessés. Deux autres entreprises [7] ont reçu une extension de 658,879.677 hectares en concession.

À l’est se trouvent les mines qui mangent de grandes parties de la forêt. Dans l’état de Para, au nord du Brésil, la société Vale a obtenu une concession de plus de 600 000 hectares. Les mines de cuivre et d’or s’ajoutent à celle du fer, transformant de grandes surfaces en paysages lunaires. L’activité minière se retrouve également dans plusieurs régions de l’ouest et du centre. Ainsi, au Pérou, dans la cordillère du Condor, la compagnie canadienne Afrodita s’est étendue sur une partie du parc Ichigkat Muja, pour développer des activités minières. Du côté équatorien, la mine Condor Mirador (une entreprise chinoise) est entrée en conflit avec les communautés autochtones, par manque de souci environnemental et d’études d’impact environnemental.

Depuis le sud remontent les monocultures de soja et de palme, en grands rectangles qui, vus d’avion, apparaissent comme des plaies ouvertes dans le paysage. Le code forestier brésilien mentionne dans son introduction que le pays veut promouvoir « l’agriculture moderne », c’est-à-dire industrielle. Le « roi du soja » est le gouverneur de l’état du Mato Grosso.

Les barrages hydroélectriques occupent principalement le centre de la forêt amazonienne, inondant des dizaines de milliers d’hectares de terres forestières. Au Brésil, le projet de la rivière Madeira dans l’État de Rondonia a contraint 10 000 personnes à quitter leur habitat [8]. Le barrage hydro-électrique de Belo Monte sur le fleuve Xingu a inondé 500 km2, touchant 40 000 familles sans consultation préalable [9]. Le réservoir de Balbina, rien que pendant les trois premières années de son existence, a rejeté 23 750 tonnes de CO2 et 140 000 tonnes de méthane [10].

Malgré les mesures gouvernementales, l’exploitation légale ou illégale du bois demeure agressive, sur toute la superficie de l’Amazonie. Les incendies, volontaires ou accidentels, détruisent de vastes zones de la forêt. La construction de routes, de pipelines, de chemins de fer, d’infrastructures fluviales contribue également à la destruction écologique.

Au centre de ces problèmes environnementaux se trouvent des millions de personnes touchées par la transformation de leurs moyens de vie, par l’expulsion de leurs terres ancestrales, par la colonisation de leurs territoires et par la criminalisation de leurs protestations. Or, les peuples autochtones qui n’acceptent pas la scission entre nature et culture, sont les meilleurs défenseurs de la forêt amazonienne, mais en même temps, ils sont les premières victimes de son exploitation irrationnelle. Beaucoup d’espèces vivantes, animales et végétales, paient également le prix de ce « progrès de la civilisation ».

Les oublis du discours officiel

Dans les discours officiels, on entend rarement parler des coûts de ces politiques de développement, c’est à dire des millions de tonnes de CO2 rejetées dans l’atmosphère, ni de l’usage qui est fait des minéraux extraits ou des produits de l’agriculture industrielle : or qui pour sa majorité vient s’entasser dans les réserves bancaires pour garantir le fonctionnement du système financier, le fer, entre autres pour fabriquer des armes, le soja pour nourrir le bétail, qui à son tour produit plus de gaz à effet de serre que le transport, etc. La plus grande responsabilité revient au Nord, mais en adoptant le même schéma de production et de consommation, le Sud reproduit les mêmes conséquences, ce qui n’est pas d’abord un problème moral ou politique, mais bien mathématique.

Quelles solutions

De toute évidence, il ne s’agit pas de transformer l’Amazonie un jardin zoologique ou les peuples autochtones en objet de musée, mais d’adopter une vision d’ensemble, c’est-à-dire sans segmenter le réel. C’est une telle attitude de fractionnement qui permet au critère de croissance économique d’être le seul référent, sans prendre en compte les « externalités » environnementales et sociales et de poursuivre ainsi des politiques de court terme qui obstruent l’avenir. Changer de cap peut se traduire par des mesures très concrètes.

Il ne s’agit pas non plus, pour les pays latino-américains, de perdre leur souveraineté et de permettre à d’autres puissances de leur imposer des réglementations basées sur leurs propres intérêts. Mais on est en droit d’attendre que les dirigeants politiques prennent des mesures en faveur de la préservation de forêt amazonienne, en collaboration avec les peuples concernés. L’UNASUR (Union des Pays d’Amérique du Sud) pourrait être l’endroit idéal pour mettre en œuvre une collaboration institutionnelle afin d’atteindre cet objectif.

La crise qui affecte la région, la baisse du prix du pétrole et d’autres commodités peuvent être l’occasion de nouvelles initiatives. Les pays qui les prendront seront retenus dans l’histoire comme des visionnaires.

François Houtart

Professeur à l’Institut national des hautes études (IAEN), Équateur.

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[1] Réseau de l’Amazone pour le développement socio-environnemental géoréférencé (RAISG), 2014.

[2] Andrés Jaramillo, El Comercio, 05/12/14.

[3] Publié par Amazon régional Articulation, San Pablo, octobre 2014.

[4] Nohora Caledon, www.portofolio.col

[5] Le Dr Rodrigo Perez Pallares (représentant de Texaco), bref, 05.03.07.

[6] Les données du rapport Sarah Kerremans à la Cour pour les droits de la nature, Lima, décembre 2014.

[7] Maurel et Prom-Pacific Rubiales Energy.

[8] www.efeverde.com

[9] www.facebook.com/aida.español.

[10] Mongabay.com

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CAP-NCS <![CDATA[Vers une alliance PQ-CAQ?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14493 2015-01-06T16:27:18Z 2015-01-07T12:17:10Z Dans un texte d’avril 2013 qui proposait une analyse gramscienne du rôle des intellectuels et la reconfiguration idéologique des partis, j’évoquais l’hypothèse d’une éventuelle convergence du Parti québécois et de la Coalition Avenir Québec. Loin de représenter une spéculation excentrique, de nouveaux signes sur la scène politique québécoise commencent à corroborer ce pronostic. Ce qui à l’époque demeurait un monde possible lointain s’avère un scénario de plus en plus probable qui pourrait se concrétiser dans un avenir rapproché. Cet article vise à faire la démonstration qu’une alliance entre le PQ et la CAQ est non seulement possible, mais réalisable, dans la conjoncture actuelle, notamment à cause du rôle clé de Pierre Karl Péladeau dans la création d’un nouveau bloc historique. Comme le rappelle Simon-Pierre Savard-Tremblay (SPST), l’analyse des structures socioéconomiques ne doit évacuer la fonction déterminante des acteurs dans les contextes de crise et de désarroi idéologique.

« Il est de bon ton de marteler que les individus ont un poids bien faible à l’échelle de l’histoire, contrairement aux facteurs lourds et aux déterminismes de toutes sortes à qui l’on prête des facultés démiurgiques. Pourtant, les acteurs s’investissent au sein de l’espace politique pour en définir les contenus et les contours. Chacun souhaite définir la problématique centrale de cet espace : c’est le propre même de la logique politique que d’espérer y imposer les thèmes centraux de son agenda. Il est dès lors d’autant plus fondamental d’étudier les acteurs au cours des périodes névralgiques où le paradigme politique est en redéfinition. […] Il est trop tôt pour juger si Pierre Karl Péladeau bouleversera le système politique québécois et mènera le Québec vers un nouveau cycle. Il n’est cependant pas ardu de constater qu’il est en position pour le faire, qu’il peut potentiellement bouleverser le jeu et que plusieurs en ont une peur bleue. S’il est impossible de prédire s’il s’agira d’un pétard mouillé, il est tout aussi impossible de prétendre avec certitude que les structures actuelles de l’espace public demeureront indemnes. » [1]

 

La caquisation comme vecteur du bloc historique

 

Avant d’entamer l’analyse précise de la fonction actuelle de PKP dans le paysage politique québécois, rappelons quelques objectifs stratégiques que poursuivait le PQ en le nommant à la tête du conseil d’administration d’Hydro-Québec en avril 2013, puis en annonçant sa candidature lors campagne électorale de 2014 : 1) assurer une couverture médiatique favorable au PQ auprès des classes moyennes conservatrices grâce à la convergence médiatique, économique et parlementaire; 2) percer le bastion de la ville de Québec en favorisant une articulation organique entre le maire Labeaume/PKP/PQ, dont le cœur est représenté par le nouveau phare de l’industrie culturelle québécoise, l’amphithéâtre Quebecor; 3) opérer la caquisation du PQ, comme le souligne Pierre Dubuc dans son article sur la « berlusconisation du Parti québécois ».

« Dans les cercles souverainistes et progressistes, on attribue le fait que le gouvernement soit minoritaire à la division du vote entre le Parti Québécois, Québec solidaire et Option nationale, et on parle de “convergence nationale”, d’alliance électorale en vue du prochain scrutin. Mais, dans l’entourage de la direction du Parti Québécois, on entend un autre discours. Le PQ est minoritaire, dit-on, à cause de son virage à gauche, de son appui à la lutte étudiante. Parlez aujourd’hui à un ministre péquiste et il vous expliquera comment tous ses projets de loi sont conçus pour aller chercher l’appui de la CAQ. Les politiques du Parti Québécois ont d’ailleurs une forte odeur caquiste : pensons à l’objectif du déficit zéro, les compressions dans les commissions scolaires, les suppressions de poste à Hydro-Québec, les coupures à l’aide sociale. Tout est conçu pour plaire à l’électorat caquiste. Avec la CAQ qui ne décolle pas dans les sondages et le rapprochement entre le PQ-PKP, il faudrait peut-être envisager la possibilité d’une alliance entre le PQ et la CAQ comme plus probable qu’une alliance PQ-QS-ON! » [2]

Ce n’est pas un hasard si le principal potentiel de croissance électorale du PQ est à droite de l’échiquier politique (classes moyennes conservatrices et petite bourgeoisie nationale), comme l’a bien montré Philippe Brisson de la firme de conseil stratégique STRATEGEUM lors de son discours au congrès de la Convergence nationale en mai 2013. Un éventuel effondrement du PQ ou de la CAQ amènera une migration de 30 % de l’électorat à la faveur de l’autre parti, ce qui explique pourquoi le PQ continue son virage à droite malgré la frustration de sa frange militante « progressiste et indépendantiste ». Ainsi, la stratégie identitaire et le réalignement populiste du PQ auraient pour objectif de courtiser la base sociale et électorale de la CAQ, malgré les divergences idéologiques entre ces deux partis. Nous reviendrons sur la tension entre souverainisme et autonomisme, car la mise en place d’une vision commune pourrait surmonter ces contradictions et favoriser la formation d’un nouveau bloc historique.

Selon Gramsci, chaque classe sociale possède un seul parti qui représente la conscience de cette classe, bien qu’il puisse y avoir plusieurs partis indépendants défendant les intérêts complémentaires d’une même classe. Ces derniers peuvent être en compétition, diverger sur des intérêts secondaires et les moyens les plus aptes à les favoriser, mais il n’en demeure pas moins que ces diverses entités forment en réalité une unité objective. « La vérité théorique selon laquelle chaque classe a un seul parti, est démontrée, dans les tournants décisifs, du fait que, les regroupements divers qui tous se présentent comme parti “indépendant”, se réunissent et forment un bloc unique. La multiplicité qui existait auparavant était uniquement de caractère “réformiste”, c’est-à-dire qu’elle concernait des questions partielles; en un certain sens, c’était une division du travail politique (utile, dans ses limites); mais chacune des parties présupposait l’autre, au point que dans les moments décisifs, c’est-à-dire précisément quand les questions principales ont été mises en jeu, l’unité s’est formée, le bloc s’est réalisé » [3]

Si une coalition entre le PQ et la CAQ est logiquement possible, la question reste de savoir si elle est réellement accessible à court ou moyen terme, compte tenu de l’histoire, des écarts programmatiques et des rivalités pratiques entre ces deux organisations. Nul ne sait encore si le PQ et la CAQ finiront par s’unir pour former un seul parti de droite nationaliste, ou s’ils continueront de s’entre-déchirer pour répondre aux intérêts contradictoires d’une même base sociale. Il n’en demeure pas moins que les deux partis auraient objectivement intérêt à s’allier en vue des élections de 2018. Bien que l’élection de PKP à la tête du PQ pourrait théoriquement suffire à supplanter le Parti libéral du Québec [4], il n’en demeure pas qu’une coalition avec la CAQ permettrait d’obtenir une écrasante majorité. Comme François Legault a déjà annoncé qu’il quitterait la vie politique s’il ne gagne pas en 2018, il aurait grandement avantage à envisager une alliance s’il désire vraiment prendre le pouvoir et ne pas voir son parti mangé par le PQ revampé par l’effet PKP qui attire tous les regards

La vidéo est inacessessible. Essayer à nouveau plus tard.

. Le tandem entre les deux hommes d’affaires représente-t-il une idée farfelue ou une possibilité réelle?

 

Gouvernement de coalition et souveraineté culturelle

 

Tout porte à croire qu’un tel scénario pourrait bientôt voir le jour, d’autant plus qu’une alliance entre le PQ et la CAQ aurait pu survenir il y a deux ans, bien avant l’arrivée de PKP. « Au lendemain de l’élection du gouvernement minoritaire de Pauline Marois en septembre 2012, Jean-François Lisée a proposé la formation d’un gouvernement de coalition où François Legault et Jacques Duchesneau, de la Coalition avenir Québec, et Françoise David, de Québec solidaire, auraient siégé au Conseil des ministres. […] Pour former ce gouvernement de coalition, Pauline Marois aurait offert le poste de ministre de l’Économie à François Legault — « il demanderait aussi les Finances, on négocierait », avance l’auteur —, celui de ministre de l’Intégrité à Jacques Duchesneau et celui des Affaires sociales à Françoise David. De plus, un ou deux autres députés caquistes auraient obtenu un portefeuille. Renouvelable, l’entente se serait étendue sur deux ans (ou deux budgets). En échange, « la CAQ s’engagerait à nous laisser l’initiative référendaire » et à accepter la tenue d’un référendum, quitte à rejoindre le camp du Non. « Legault aurait-il accepté? […] Difficile à dire. […] Mettre en balance des années d’opposition stérile à venir et le poste qu’il convoitait depuis 10 ans — ministre de l’Économie — l’aurait conduit à une réelle réflexion. Je pariais aussi que Duchesneau serait très favorable à un accès rapide au pouvoir. » [5]

Si l’invitation de Françoise David à participer à ce gouvernement demeure symbolique, voire méprisante, celle-ci étant appelée à s’occuper des pauvres pendant que Legault aurait le volant sur l’économie ou les finances publiques, Lisée voyait dans cette coalition la possibilité de surmonter la faible popularité du PQ dans l’opinion publique en cooptant les piliers de la CAQ. Or, la question délicate du référendum sur la souveraineté politique du Québec aurait été un repoussoir pour la formation autonomiste de Legault; il fallait donc trouver un terrain d’entente, un cessez-le-feu sur cet enjeu polarisant, en mettant de l’avant une proposition consensuelle entre les deux partis. C’est ici que le deus ex machina fait son entrée : la souveraineté culturelle. Cette pièce stratégique préconisée par plusieurs acteurs clés (Curzi, Lisée, Legault, Bock-Côté et PKP) représente la pierre angulaire d’une éventuelle coalition PQ-CAQ.

Quelques mois après son départ du PQ, l’ex-député Pierre Curzi critiqua la mollesse de la CAQ sur la question constitutionnelle et fit quelques suggestions à M. Legault. « Si j’étais un vrai autonomiste et non un nationaliste très mou comme la plupart des caquistes, je proposerais aux Québécois un référendum sur les quelques points d’autonomie précis à aller arracher au gouvernement fédéral. […] Je demanderais aussi aux Québécois s’ils veulent la souveraineté culturelle, c’est-à-dire tous les pouvoirs en matière de langue, d’immigration, de télécommunications et de culture. Les sondages nous disent que plus de 75 % des Québécois sont d’accord. Le Québec ferait inévitablement des gains puisque le Canada serait obligé de négocier de bonne foi et aussi parce que le négociateur québécois s’appuierait sur une majorité claire. » [6]

Un plus grand contrôle du Québec sur ces domaines névralgiques pourrait ainsi être revendiqué à la fois par les autonomistes et les souverainistes, les premiers y voyant une manière de défendre le caractère distinct de la société québécoise sans s’embourber dans les débats sur l’indépendance, les seconds y trouvant une occasion de provoquer une nouvelle crise constitutionnelle favorable à la remontée de l’option souverainiste dans l’opinion publique. Tel était l’objectif de la proposition avortée du gouvernement de coalition de Jean-François Lisée. « Le conseiller préconisait « un calendrier d’action rapide » pour la tenue d’un référendum sectoriel sur la souveraineté culturelle. Lisée écrit qu’il est arrivé à la même conclusion que le sondeur du PQ, Pierre-Alain Cotnoir : « La seule approche susceptible d’avoir l’effet escompté, c’est-à-dire de faire tomber les masques et révéler le vrai visage du Canada, passe par des actions politiques débouchant sur un affrontement avec Ottawa, par un moment de vérité, par une crise politique dont nous aurions commandé les tenants et les aboutissants. » [7]

La stratégie de la souveraineté culturelle n’est pas propre à certains ténors péquistes, car elle vient récemment d’être intégrée à la vision officielle de la CAQ. À première vue, Legault semble réitérer le mantra du nationalisme autonomiste de la défunte ADQ, reformulé sous l’expression de « nationalisme d’affirmation ou d’ouverture », cherchant une troisième voie entre le « fédéralisme mou » du PLQ et le « pays imaginaire » du PQ. Il s’agit de surmonter le clivage sur la question nationale en misant sur le redressement économique, la résolution de la question constitutionnelle étant repoussée aux calendes grecques. Or, si Legault répète qu’il « n’y aura jamais de référendum sur la souveraineté avec un gouvernement de la CAQ », il rompt avec l’attentisme de son parti sur la question culturelle en ouvrant la porte à la revendication de nouvelles compétences

« Dans l’incapacité de négocier “quoi que ce soit” avec Ottawa sur le terrain constitutionnel, le gouvernement du Québec devrait à ses yeux se battre sur deux fronts : la langue et l’immigration. Il doit détenir les “pleins pouvoirs” dans ces deux champs. “M. Couillard n’a fait aucune demande concernant entre autres la langue et l’immigration”, mais “il a déjà évoqué à quelques reprises […] la possibilité de signer la Constitution canadienne”. “Si demain matin, on dit le Québec — parce qu’il est le seul État qui représente une majorité de francophones en Amérique du Nord — a tous les pouvoirs en matière de langue, a tous les pouvoirs en matière d’immigration, je pense que ça vient asseoir notre nation sur du solide”, a-t-il souligné aux journalistes. Le gouvernement du Québec doit avoir en main “tous les pouvoirs” en matière de sélection des immigrants afin de “protéger” le “caractère distinct” de la société québécoise, a soutenu M. Legault à l’occasion du discours de clôture du 1er congrès de la CAQ, dimanche midi, dans un centre des congrès de Trois-Rivières. » [8]

Ce repositionnement idéologique plaît évidemment à certains adeptes du nationalisme conservateur comme Mathieu Bock-Côté, qui y voit l’occasion de ranimer le débat identitaire en coupant les ponts pour de bon avec le « folklore gauchiste radical » de Québec solidaire et la « social-démocratie en déroute ». En écartant l’option de l’alliance à gauche, l’impasse du mouvement souverainiste l’oblige à emprunter la seconde voie, celle d’un « vrai virage nationaliste. Mais, dans ce cas, parler de souveraineté avec un haut-parleur ne suffira pas. Il faudra miser sur l’identité! Au programme : langue, laïcité, immigration, enseignement de l’histoire et démocratie. Par exemple, il doit faire de la lutte pour la francisation de Montréal une priorité. De même, il doit se poser comme l’adversaire des accommodements raisonnables multiculturalistes. Et proposer une charte de la laïcité qui ne censure pas notre héritage catholique. Il devrait aussi rajuster les seuils d’immigration selon nos capacités d’intégration. Elles ne sont pas infinies. Les curés de la rectitude politique l’insulteront? La majorité silencieuse, elle, applaudira. » [9]

Si la forme initiale de la charte des valeurs québécoises montra ses limites et l’échec stratégique de la « catho-laïcité », Bernard Drainville a annoncé qu’il présenterait une nouvelle mouture « plus souple et plus consensuelle » de sa charte au début de l’année 2015, laquelle « ressemblera à ce qu’il aurait proposé après discussion avec la CAQ s’il n’y avait pas eu une élection au printemps » [10]. Cette convergence sur une charte 2.0 sera elle-même insérée dans une perspective plus large sur la langue et l’immigration, d’autant plus que PKP appuie toujours le projet de la charte et demeure proche des milieux nationalistes conservateurs. Par ailleurs, le propriétaire de l’empire Quebecor sera particulièrement bien positionné pour discuter des autres enjeux de la souveraineté culturelle comme la question sensible des télécommunications. À l’heure du démantèlement de Radio-Canada, le rôle névralgique de Quebecor dans l’industrie culturelle et l’espace médiatique québécois lui permettra d’obtenir un rapport de force vis-à-vis Ottawa afin de rapatrier les pouvoirs du CRTC au Québec. Après tout, nous pouvons reformuler le célèbre adage de Charles Erwin Wilson (ancien président de General Motors) : « What is good for Quebecor is good for Quebec and vice versa ».

 

Le post-souverainisme Legault-PKP

 

Nous assistons présentement à l’épuisement idéologiquement de l’option souverainiste. Élaboré comme une stratégie habile permettant de réunir le nationalisme autonomiste et l’indépendantisme, la gauche réformiste et la droite économique dans un même parti, le souverainisme appartient maintenant au rêve d’une autre époque. Il ne s’agit pas d’affirmer que l’indépendance du Québec devient un objectif superflu ou utopique, bien au contraire; mais elle ne peut plus être portée par l’ancienne vision du monde qui la vu naître et son principal véhicule politique qui a atteint sa fin de vie utile. Cela ne veut pas dire non plus que le PQ disparaîtra de la scène politique, mais il devra changer de forme et de discours pour aspirer au pouvoir. Ce constat n’est pas seulement partagé par la gauche radicale, mais par Mathieu Bock-Côté qui y voit l’occasion d’une refondation idéologique du nationalisme qui pourrait recevoir une nouvelle traduction politique. Il porte à ce titre une attention particulière sur la nouvelle stratégie de Legault qui définit un nationalisme post-souverainiste.

« François Legault veut désormais fédérer le vote nationaliste et reléguer l’indépendantisme dans les marges de la vie politique, où il serait condamné au statut de tiers parti. Le nationalisme québécois s’est défini principalement comme souverainisme depuis quarante ans. Il voudrait le redéfinir comme autonomisme. Quoi qu’on en pense, c’est un pari tenable. Il s’agit d’un positionnement optimal pour Legault, qui occupe ainsi le créneau politique dominant au Québec : le nationalisme non souverainiste  (ce qui ne veut pas dire fédéraliste) de centre droit. J’avais constaté l’émergence de ce courant politique dans Fin de cycle, surtout dans les deux premiers chapitres. J’y montrais comment cette sensibilité était probablement majoritaire au Québec, mais ne parvenait pas à se traduire politiquement. Son émergence politique dépend en fait de la liquidation du clivage souverainiste-fédéraliste. […] Le nationalisme post-souverainiste à la Legault s’inscrit moins dans une logique d’adhésion sentimentale au Canada que de consentement à une situation historique où l’idéal d’indépendance entre peut-être en dormance. […] Chose certaine, ce repositionnement stratégique sera intéressant à suivre. » [11]

Si l’émergence politique du nationalisme post-souverainiste à la Legault-Bock-Côté suppose la liquidation de l’antagonisme souverainiste-fédéraliste, la figure PKP associée au poing levé indépendantiste ne viendrait-elle pas entraver cette stratégie? Cette donnée compromettante doit être prise en compte, d’autant plus que l’appui à l’indépendance n’a pas le vent dans les voiles et que le clivage sur la question nationale nuit fortement à Legault. « Après avoir bénéficié d’un buzz lié au référendum écossais, selon M. Rivest, les intentions de vote en faveur du Oui sont passées de 41 % le mois passé à 32 % ce mois-ci. Cette polarisation entre fédéralistes et souverainistes est ce qui nuirait le plus à la Coalition avenir Québec (CAQ) et à François Legault avec une victoire de M. Péladeau à la chefferie. Bien avant la stature économique du député de Saint-Jérôme, soutient M. Rivest. Lorsque l’enjeu référendaire refait surface, la CAQ est souvent éclipsée. » [12]

On constate également que l’arrivée surprise de PKP lors de la dernière campagne électorale et l’improvisation autour de la question référendaire a directement nui au PQ et favorisé l’élection du PLQ. L’angoisse existentielle du mouvement souverainiste vis-à-vis la stratégie référendaire l’empêcherait-il pour toujours de redevenir une force politique? Est-on sur le point de dépasser cette phobie découlant des deux traumatismes référendaires afin de reparler de nationalisme et de souveraineté dans de nouveaux termes? Toute la question est là : l’énigme de la course à la chefferie du PQ ne consiste pas à savoir qui arrivera premier (tout le monde le sait depuis le début), mais de découvrir comment se positionnera le nouveau chef par rapport au référendum. Celui-ci aura-t-il lieu à la première, deuxième, troisième année d’un premier mandat, en 2022, au moment opportun? La stratégie de PKP est exemplaire à cet égard : ne voulant pas jouer toutes ses cartes immédiatement, il crée un suspense afin de rallier les indépendantistes durs et les moins pressés en laissant planer le doute sur son intention de passer à l’action. Il préfère plutôt opter pour la pédagogie et mettre entre parenthèses les modalités référendaires pour ne pas donner de munitions à ses adversaires :

« J’ai l’intention de parler de souveraineté [principalement]. D’avoir une approche pédagogique, didactique, d’expliquer… Le référendum est une modalité, la souveraineté est essentielle. » […] Contrairement à plusieurs de ses collègues-adversaires, M. Péladeau n’entend pas dire à quel moment il souhaiterait tenir un référendum. Du moins, pas pour le moment. « À la veille de l’élection [de 2018], je pense qu’on va être en mesure de faire en sorte de déterminer ma position sur le référendum », a-t-il indiqué. Le PQ a « quatre années pour faire un exercice d’explications qui va rapprocher les citoyens de la politique, a mentionné Pierre Karl Péladeau. Les gens vont être en mesure de mieux apprécier en quoi la souveraineté consiste et éviter qu’il y ait cette adéquation entre souveraineté et référendum — comme ça s’est malheureusement produit durant la dernière campagne électorale. » [13]

Il est intéressant de noter que PKP reprend l’idée de SPST selon lequel il faudrait dissocier le mythe du Grand Soir référendaire et la construction pratique de l’État-nation par une série de gestes concrets. « Le référendum polarise autour du pays imaginaire – et se solde par son rejet – plutôt que d’inaugurer une série d’actes d’État édifiant le pays réel. » [14] Dans sa critique du « référendisme » qui condamne le mouvement souverainiste à l’attentisme et au provincialisme, SPST préconise de forger une « doctrine de l’intérêt national » qui ne s’embourbe plus dans les tactiques politiciennes, mais vise la réalisation d’une souveraineté de facto.

« La mutation de cette éventuelle doctrine en politiques concrètes pourrait se décliner en mesures tout aussi diverses que l’établissement d’une nouvelle Charte de la langue française, la création d’un régime québécois d’assurance-emploi, l’intégration du ministère des Relations intergouvernementales au sein d’un nouveau ministère des Affaires internationales, la mise en place d’un rapport d’impôt unique, d’un Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications du Québec, etc. Des réformes audacieuses des modes de production industrielle pourraient faire de lui un chef de file dans un Occident qui peine à gérer sa démondialisation. Le tout serait précédé d’une constitution et d’une citoyenneté québécoises qui fixeraient le cadre de légitimité d’action de l’État québécois. » [15]

Dans une conférence donnée devant des étudiants de l’Université de Montréal le 28 novembre 2014 [16], PKP fait la promotion de l’accessibilité des études supérieures, de l’électrification des transports comme projet structurant de l’économie québécoise, et référendums multiples pour consulter davantage la population sur une foule de questions. La stratégie de la souveraineté culturelle viendrait évidemment jouer un rôle clé sur ce plan (langue, laïcité, télécommunications, culture), bien que l’immigration reste un thème absent du discours de PKP pour l’instant. La pédagogie post-souverainiste risque donc d’être présentée par une série d’exemples de « gestes de reconquête ou de rupture », nouveau terme à la mode dans les milieux nationalistes qui essaient de dépasser l’opposition entre élection référendaire et étapisme.

 

Virage identitaire et nationalisme autoritaire

 

La stratégie de la « souveraineté culturelle » s’inscrit donc dans une reformulation idéologique du virage identitaire et du nationalisme d’affirmation post-souverainiste, qui entend refonder l’État-nation sur la réappropriation des pouvoirs permettant de protéger la culture de la « majorité historique ». Autrement dit, l’alliance PQ-CAQ catalysée par la direction hégémonique de PKP permettrait la réalisation pratique du projet politique exprimé par les écrits de Mathieu Bock-Côté et le manifeste du groupe Génération nationale. « L’idée nationale doit prévaloir comme horizon de pensée. Génération Nationale réaffirme la légitimité même de la majorité historique de se définir comme référence culturelle. Notre statut de “petite nation” – dont l’existence même n’est aucunement garantie à long terme – exige précisément une fermeté accrue en matière d’affirmation identitaire. La nation se doit d’être le cadre de solidarité et de protection de ses composantes, surtout à l’ère de la mondialisation soi-disant immuable. » [17]

Contrairement aux apparences, le projet de charte des valeurs n’est pas mort et enterré par le dernier échec électoral du PQ; il représente plutôt le prélude d’une stratégie générale basée sur une doctrine jacobine de l’intérêt national. Dans un texte d’un collectif d’auteurs réunissant SPST, Louise Mailloux, Tania Longpré et d’autres protagonistes de cette mouvance, la laïcité représentait clairement un instrument de réaffirmation culturelle. Notons que l’idée de « fermeté » est encore au rendez-vous : « La mise en place d’une charte ferme, mais juste, vise la cohésion sociale par la cohérence institutionnelle, soit par la transformation de l’identité en doctrine d’État, plaçant la culture de la majorité historique française au centre de l’action gouvernementale — comme la loi 101 en a jadis été un jalon majeur. Nos institutions doivent donc relayer ce qui unit l’ensemble des composantes de la société, tout en constituant un lieu de convergence par rapport à ce qui nous distingue et nous divise. » [18]

Cette vision de l’action politique, fondée sur le rôle prédominant des acteurs et d’une volonté forte capable de redéfinir les règles du jeu, amène une certaine fascination pour le pouvoir et les grandes figures de l’histoire : Jules César, Charles de Gaulle, Jacques Parizeau, Pierre Karl Péladeau, et même… Stephen Harper. SPST en fait même l’éloge en proposant au mouvement souverainiste de s’en inspirer directement, non pas au niveau du contenu, mais de la forme. « Le PQ sera possiblement appelé à former le prochain gouvernement. Une chose est certaine – et la dernière année nous l’a confirmé : aucun parti ne peut tenir pour acquise sa victoire prochaine. Pour parvenir à prendre le pouvoir, Pauline Marois, dont la force de caractère et la détermination ne sont plus à prouver, devra s’inspirer des meilleurs, de ceux qui parviennent à gagner. L’exemple le plus proche de nous est Stephen Harper. Je ne puis penser, en Occident, à un meilleur exemple pour les souverainistes. Non pas qu’il faille calquer intégralement le conservatisme canadien-anglais et le réformisme albertain, non plus qu’il soit productif de traiter notre minorité anglophone avec le mépris dont les québécois sont victimes sous la gouverne du PCC. Mais Stephen Harper est un homme d’État et a le sens de l’État. Harper comprend comme nul autre la politique. Le premier ministre du Canada est passé de régionaliste de l’Ouest à “nation builder canadian”. Tacticien et stratège hors pair, Harper tient ses promesses, et rebâtit le vieux Canada anglais floué par les libéraux de Trudeau, un Canada qui n’a pas peur d’embrasser toute sa dimension identitaire, historique, britannique et même monarchique malgré le marécage du multiculturalisme imposé par les trudeauistes. » [19]

Dans un texte analysant le rôle symbolique de Lucien Bouchard et l’émergence du populisme autoritaire en sol québécois [20], le concept gramscien de « césarisme » servait à expliquer l’arrivée de figures politico-médiatiques. Dans un contexte de crise (du mouvement souverainiste) et d’équilibre des forces (entre le PQ et la CAQ), la fonction mythique de PKP s’exprime par le fait qu’il est le seul à pouvoir incarner ce rôle tragico-comique de cette situation historique. « Dresser un catalogue des événements historiques qui ont culminé dans une grande personnalité “héroïque”. On peut dire que le césarisme exprime une situation dans laquelle les forces en lutte s’équilibrent de façon catastrophique, c’est-à-dire s’équilibrent de telle façon que la poursuite de la lutte ne peut aboutir qu’à leur destruction réciproque. Quand la force progressiste A lutte contre la force régressive B, il peut se faire non seulement que A l’emporte sur B ou B sur A, mais aussi que ni A ni B ne l’emportent, mais qu’ils s’épuisent réciproquement et qu’une troisième force C intervienne de l’extérieur et s’assujettisse à ce qui reste de A et de B. […] Mais si le césarisme exprime toujours la solution par “arbitrage”, confiée à une grande personnalité, d’une situation historico-politique caractérisée par un équilibre des forces annonciateur de catastrophes, il n’a pas toujours la même signification historique. Il peut y avoir un césarisme progressif et un césarisme régressif et, en dernière analyse, ce n’est pas un schéma sociologique, mais l’histoire concrète qui peut établir la signification exacte de chaque forme de césarisme. » [21]

Il n’est donc pas étonnant que les nationalistes soient susceptibles de chercher cette personnalité héroïque. Ce que SPST affirmait à propos de Pauline Marois vaut a fortiori pour PKP, qui représente son dauphin et le prolongateur tout désigné du virage identitaire entamé par le PQ dès la crise des accommodements raisonnables et l’arrivée en scène de Jacques Beauchemin en 2007 [22]. Il n’est pas non plus étonnant que la stratégie de PKP s’inscrive dans la logique de la « gouvernance souverainiste », mais dans une version plus affirmée que sa prédecesseure qui l’enferma dans le provincialisme. « Dans un Québec en manque en crise politique et en recherche de direction, la Dame de Béton a déjà prouvé sa valeur personnelle, mais elle n’a absolument rien à perdre à faire le pari de l’audace. Le mouvement souverainiste a déjà gaspillé assez de conjonctures et d’occasions de sortir le Québec de sa torpeur. Pour être tout simplement différent, il doit promettre autre chose que de la gestion à la petite semaine. La “gouvernance souverainiste” a déjà le mérite de rompre avec le fatalisme du “grand soir”, mais elle serait futile si elle ne savait s’inscrire que dans l’espace de la gestion provincialiste. Contrairement au gouvernement libéral, qui a reculé devant le pouvoir de la rue chaque fois qu’il a avancé une timide réforme, un gouvernement péquiste ne devrait pas avoir peur des sondages, car il puiserait sa légitimité des urnes. » [23]

Cet accent mis sur une personnalité forte appuyée directement sur les masses par le biais de sondages d’opinion et de consultations populaires est l’un des traits du gaullisme, qui associe centralisation et démocratie plébiscitaire. S’il peut être de gauche comme de droite en théorie, cette forme particulière de populisme a tendance à prendre des traits conservateurs lorsqu’il s’inscrit d’emblée dans une stratégie identitaire et un nationalisme qui renonce à la souveraineté réelle (indépendance) pour se recroqueviller sur la souveraineté culturelle (sphère symbolique de la majorité historique). C’est pourquoi nous assistons à la transformation du péquisme en pé (k) pisme prenant la forme d’une doctrine d’État fondée sur le national-populisme autoritaire.

 

Bouchard et le parti du 357c

 

Pour revenir au sujet principal de l’article qui consiste à démontrer la rationalité politique d’une alliance entre le PQ et la CAQ dans le contexte des années 2010, nous devons retracer le rôle d’un acteur souterrain qui pourrait expliquer en partie l’émergence du parti de François Legault et certaines reconfigurations de l’espace idéologique québécois. Si PKP représente le visage sensible de cette nouvelle synthèse potentielle, le père du nationalisme « lucide », Lucien Bouchard, aurait directement fomenté la création de la CAQ dans les coulisses du célèbre club privé 357c, selon un article de deux journalistes du Globe and Mail en 2011 qui semble corroboré par un article d’Alec Castonguay dans l’édition de mai 2012 du magazine L’Actualité.

« In early 2010, at an exclusive private club in Old Montreal, Lucien Bouchard met with his former prize recruit, François Legault, to talk politics and the need for a new party in Quebec. The club, named 357c for its 200-year-old address on rue de la Commune, bills itself as a place where creative thinking can be conducted in “the utmost comfort and discretion.” This occasion called for privacy. Mr. Bouchard, a former Parti Québécois premier and an inspirational figure for pro-independence forces in the 1995 referendum, had been out of politics for almost a decade and was determined to stay out of the fray. Mr. Legault, a former minister recruited by Mr. Bouchard in 1998, had resigned from the PQ just a few months earlier. Experience drove them to the same conclusion: Quebec sovereignty was an impossible dream and the PQ, while leading in the polls at the time, was defending an option that was obsolete.

“I met Mr. Bouchard a few times over the past few years, and we discussed a lot of things,” Mr. Legault recalled in an interview. “For a few years now I witnessed a political vacuum in Quebec. It was only by default that the PQ [in 2010] was ahead in the polls. … But I sensed that people had no desire to decide between sovereignty and Canadian federalism.” Nearly two years later, Mr. Legault leads an upstart party called the Coalition Avenir Québec that swallowed up its right-of-centre rival this week. The new party was far in the lead in recent polls – thanks, in part, to a promise to put sovereignty on the shelf. The PQ is coming apart at the seams with constant leadership crises, while the Bloc Québécois is a rump. Support for Quebec independence has slipped as low as 33 per cent, below the 40 per cent long held as a floor. » [24]

Il faut noter qu’après son départ de la vie politique « active » ou « officielle », Lucien Bouchard continua d’influencer l’espace public québécois, non seulement par son rôle central dans la filière des gaz de schiste, mais pour manigancer les courses à la chefferie du PQ et la formation d’autres partis politiques. Comme le souligne Pierre Dubuc, « Lors de la course à la direction du Parti Québécois de 2005, il s’est associé à onze autres personnalités pour publier le manifeste Pour un Québec lucide, dans le but d’influencer le cours des débats et favoriser la candidature d’André Boisclair. Dès l’annonce de la démission de François Legault des rangs péquistes, le 24 juin 2009, il se précipitait sur le téléphone pour le joindre dans sa voiture durant le trajet Québec-Montréal afin de l’inciter à créer un nouveau parti politique, comme nous l’apprenait le journaliste Alec Castonguay dans l’édition de mai 2012 du magazine L’Actualité.

Aujourd’hui, à la veille du déclenchement d’une nouvelle course à la direction du Parti Québécois, Lucien Bouchard reprend du service. Il est au centre d’une nébuleuse où on retrouve, entre autres, la famille Bédard du Saguenay, d’où Bouchard est originaire, et Pierre-Karl Péladeau avec tout son réseau d’influence. Quel est l’objectif de cette nébuleuse? En astronomie, on dit que les nébuleuses jouent un rôle clef dans la formation des étoiles. Dans quel projet politique se cristallisera notre nébuleuse? Identifions sur la carte du ciel quelques-uns de ses éléments. Rappelons d’abord que les médias de Québecor et la maison de sondages Léger Marketing ont joué un rôle clef dans l’ascension politique fulgurante de François Legault après son départ du PQ. Des photos bien léchées de Legault et des résultats de sondage favorables publiés à la Une du Journal de Montréal et du Journal de Québec le catapultaient premier ministre avant même qu’il ait créé son parti! Aujourd’hui, le sondeur Jean-Marc Léger confie à ceux qui veulent l’entendre qu’il est favorable à une fusion de la CAQ et du Parti Québécois. Le programme commun pourrait s’articuler autour des thèmes déjà mis de l’avant par la CAQ : nationalisme économique et culturel, assainissement des finances publiques du “Québec dans le rouge”, et engagement à ne pas tenir de référendum sur la souveraineté au cours des 10 prochaines années. » [25]

Qui plus est, l’alliance PQ-CAQ reproduit un scénario qui a déjà reçu un appui populaire dans le passé, comme en témoigne un sondage Léger Marketing datant de mai 2006 montrant qu’un parti dirigé par Lucien Bouchard et Mario Dumont écraserait le PQ et le PLQ. Autrement dit, le tandem PKP-Legault pourrait réaliser pratiquement dix ans plus tard le duo virtuel Bouchard-Dumont. « La moitié des Québécois souhaitent le retour de Lucien Bouchard en politique. Ils seraient même prêts à l’appuyer massivement s’il formait avec l’actuel chef de l’Action démocratique, Mario Dumont, un nouveau parti politique, laissant loin derrière péquistes et libéraux. […] La domination de ce nouveau parti politique se serait surtout fait sentir dans le centre de la province (58 %) et dans la grande région de Québec (48 %), là où le Parti conservateur de Stephen Harper a marqué des points lors des élections fédérales de janvier dernier. Selon le sondeur Jean-Marc Léger, il faut y voir l’émergence, dans le sillage de M. Harper, d’une éventuelle troisième voix au Québec. “Les gens cherchent ailleurs. La voie alternative d’un parti conservateur québécois incarné par Lucien Bouchard et Mario Dumont a de l’effet. C’est le courant nationaliste de la droite modérée que, seul, Mario Dumont ne réussit pas à incarner. Mais avec Lucien Bouchard, le tandem ramasse le Québec au complet”, fait valoir M. Léger. » [26]

Le culte de Bouchard représente la nostalgie d’un césarisme québécois disparu qui pourrait revivre à travers la figure d’un nouvel homme fort capable de remettre le Québec sur ses rails. Et le plus drôle de cette histoire est que l’alliance potentielle entre le PQ et la CAQ, qui pourrait même donner naissance à un éventuel parti nationaliste hégémonique sous la direction de PKP, rassemble une constellation étroitement associée au club 357c : Bouchard, Legault, Marois, Lisée. Bien que ce lieu soit également fréquenté par des libéraux, hommes d’affaires et maffioso comme Jean-Marc Fournier, Line Beauchamp, Pierre Moreau, Tony Tomassi ou Paolo Catania [27], il n’en demeure pas moins que ce club sélect réunit une clique de politiciens et d’élites économiques qui décident en secret de l’avenir du Québec.

C’est pourquoi cette « caste » doit être nommée et identifiée comme l’adversaire principal du peuple, sans quoi celui-ci serait peut-être prêt à pactiser avec ceux qui l’exploitent et le dominent. Nous pouvons nommer provisoirement « parti du 357c » l’ensemble de classe politique qui rassemble le PLQ, le PQ et la CAQ, ou plus provisoirement le système d’alternance qui opposera bientôt les libéraux à une éventuelle alliance sous la bannière du pé (k) pisme. Étant donné que le clivage souverainiste-fédéraliste sera liquidé dans les prochaines années, il nous restera l’alternative entre l’austérité libérale et le national-populisme autoritaire… à moins que les forces progressistes et indépendantistes prennent en considération cette reconfiguration historique en proposant une troisième voie anti-système qui pourra tirer parti de cette nouvelle donne.

Samedi 27 décembre 2014

 

 

[1] Simon-Pierre Savard-Tremblay, Vers une « révolution PKP »?, Argument, 7 décembre 2014. http://www.revueargument.ca/article/2014–12-16/623-vers-une-revolution-pkp.html

[2] Pierre-Dubuc, Nomination de PKP à HQ : vers la berlusconisation du Parti Québécois?, L’Aut » journal, 19 avril 2013. http://www.lautjournal.info/default.aspx?page=3&NewsId=4583

[3] Antonio Gramsci, Œuvres choisies, Éd. Sociales, Paris, 1959, p.218

[4] Guillaume Bourgault-Côté, Péladeau ferait gagner le PQ, Le Devoir, 15 novembre 2014.

http://www.ledevoir.com/politique/quebec/424029/sondage-leger-peladeau-ferait-gagner-le-pq

[5] Robert Dutrizac, Lisée a proposé un gouvernement de coalition avec la CAQ, Le Devoir, 1er novembre 2014. http://www.ledevoir.com/politique/quebec/422736/lisee-a-propose-un-gouvernement-de-coalition-avec-la-caq

[6] Pierre Curzi, Le nationalisme mou de la CAQ, La Presse, 26 janvier 2012. http://www.lapresse.ca/debats/votre-opinion/201201/25/01–4489407-le-nationalisme-mou-de-la-caq.php

[7] http://www.ledevoir.com/politique/quebec/422736/lisee-a-propose-un-gouvernement-de-coalition-avec-la-caq

[8] Marco Bélair Cirino, Le Québec devra signer la Constitution la tête haute, dit Legault, Le Devoir, 2 novembre 2014. http://www.ledevoir.com/politique/quebec/422758/congres-de-la-caq-le-nationalisme-d-affirmation-pour-se-glisser-entre-le-plq-et-le-pq

[9] Mathieu Bock-Côté, SOS PQ, Le Journal de Montréal, 19 janvier 2012. http://www.journaldemontreal.com/2012/01/18/sos-pq

[10] Simon Boivin, Une nouvelle mouture de la Charte début 2015, Le Soleil, 15 décembre 2014. http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/politique/201412/15/01–4828459-une-nouvelle-mouture-de-la-charte-debut-2015.php

[11] Mathieu Bock-Côté, La CAQ, une nouvelle Union nationale ?, Le Journal de Montréal, 11 avril 2014. http://www.journaldemontreal.com/2014/04/11/la-caq–une-nouvelle-union-nationale

[12] Simon Boivin, Sondage CROP–Le Soleil-La Presse: PKP, favori des souverainistes, Le Soleil, 26 octobre 2014. http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/politique/201410/26/01–4812695-sondage-crop-le-soleil-la-presse-pkp-favori-des-souverainistes.php

[13] Guillaume Bourgault-Côté, PKP parlera souveraineté, Le Devoir, 28 novembre 2014. http://www.ledevoir.com/politique/quebec/425277/peladeau-parlera-souverainete

[14] Simon-Pierre Savard-Tremblay, Le souverainisme de province, Boréal, 2014, p.139–140

[15] Ibid., p.220–221

[16] https://www.youtube.com/watch?v=8YmmVrNp-uc

[17] Manifeste de Génération nationale, http://generation-nationale.org/2013/01/le-manifeste/

[18] Collectif d’auteurs, Identité – La Charte des valeurs, étape cruciale de notre réaffirmation culturelle, Le Devoir, 5 septembre 2013. http://www.ledevoir.com/politique/quebec/386636/la-charte-des-valeurs-etape-cruciale-de-notre-reaffirmation-culturelle

[19] Simon-Pierre Savard-Tremblay, Redéfinir l’indépendantisme, Vigile, 27 avril 2012. http://www.vigile.net/Redefinir-l-independantisme

[20] Enquête sur le boucharisme, 17 juin 2013. http://ekopolitica.blogspot.ca/2013/06/enquete-sur-le-bouchardisme.html

[21] Antonio Gramsci, Cahiers de prison, livre 13, §27

[22] Antoine Robitaille, L’entrevue – Le « nous » c’est lui, Le Devoir, 23 septembre 2007. http://www.ledevoir.com/politique/quebec/158085/l-entrevue-le-nous-c-est-lui

[23] Ibid.

[24] Rhéal Séguin, Les Perraux, Sovereignty losing around in Quebec, The Globe and Mail, 16 décembre 2011. http://www.theglobeandmail.com/news/politics/sovereignty-losing-ground-in-quebec/article534309/

[25] Pierre Dubuc, C’est la rentrée politique, et quelle rentrée! L’Aut » Journal, 29 août 2014. http://lautjournal.info/default.aspx?page=3&NewsId=5464

[26] Kathleen Lévesque, Sondage Léger Marketing — Les Québécois veulent Bouchard, Le Devoir, 6 mai 2006. http://www.ledevoir.com/politique/quebec/108582/sondage-leger-marketing-les-quebecois-veulent-bouchard

[27] Isabelle Richer, Le club 357c populaire chez les politiciens, Radio-Canada, 28 novembre 2012. http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/politique/2012/11/28/004-club-prive-politiciens.shtml

 

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CAP-NCS <![CDATA[L’autre personnalité de l’année : les partis critiques du capitalisme]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14488 2015-01-05T16:35:29Z 2015-01-05T16:35:29Z Deux défis politiques majeurs sont posés à l’économie libérale en Europe. D’une part, il y a tous ces mouvements xénophobes, ultranationalistes, racistes ou même néonazis qui offrent des solutions simplistes face à la conjoncture économique. Ce faisant, ils canalisent le désespoir populaire et les sentiments d’angoisse contre « l’étranger » : le voisin qui parle avec un accent, l’éducatrice qui porte un foulard ou encore le travailleur immigrant transformé en voleur de job. L’année 2014 les a vus progresser – dans certains cas parvenir à se « dédiaboliser », donc à se rendre socialement acceptables – et l’extrême droite pourrait former des gouvernements en Europe très bientôt.

La bonne nouvelle pour celles et ceux qui ne prisent pas la progression de cet obscurantisme, c’est la victoire désormais possible d’une nouvelle génération de partis politiques cette fois de gauche dans le sud de l’Europe. Rappelons que c’est dans cette partie du Vieux Continent qu’ont été appliquées les politiques d’austérité les plus sévères. En 2014, la popularité de ces formations politiques qui portent des propositions économiques audacieuses s’est confirmée d’abord en Grèce et en Espagne. Elles proposent de résoudre la crise économique de ces pays et de l’Europe en renforçant le pouvoir populaire plutôt qu’en poursuivant son affaiblissement sous l’érosion des politiques néolibérales qui lui préfèrent la mise en compétition des citoyen. ne. s entre eux. En somme, plutôt que de confier l’économie à des technocrates présentés comme apolitiques et de laisser une élite d’affaires continuer à s’enrichir avec la complicité de l’État, les peuples grec et espagnol s’apprêtent à soumettre le capitalisme à la démocratie.

Syriza

Il y a d’abord Syriza, en Grèce. Cette « Coalition de gauche radicale » existe depuis 2004, mais elle est devenue un acteur politique de premier plan en Grèce durant la crise économique dévastatrice qu’a connu ce pays. Elle s’était opposée aux politiques d’austérité imposées par l’Union européenne et acceptées par les partis traditionnels du pays. Il est désormais reconnu que les plans de sauvetage et les programmes d’austérité ont gravement empiré la situation de l’économie grecque où le chômage est aujourd’hui supérieur à 25 %, où 40 % des enfants vivent dans la pauvreté et où la dette représente 175 % du PIB. En 2013, Syriza est devenu un parti et a adopté un programme politique qui comprend des propositions économiques qui remettent en question l’économie de marché qui domine les discours depuis 35 ans. S’inspirant de la formule vénézuélienne, il propose un « socialisme du XXIe siècle » qui procèderait à une transformation écologique de l’économie. Syriza pourrait former le gouvernement grec dès janvier.

Il sera intéressant de lire les propositions que mettra de l’avant le parti dans la campagne électorale qui vient de s’ouvrir en Grèce. Les 40 points de la plateforme de 2012 donnent néanmoins une bonne idée de ce que Syriza met de l’avant. L’article 1 de la plateforme consiste à réexaminer la dette afin de la renégocier. En attendant le résultat de cette révision et une amélioration de l’état de l’économie, les paiements seront suspendus. Syriza propose de nationaliser les banques en commençant par celles qui ont été sauvées par les deniers publics et de renationaliser les entreprises privatisées durant les réformes néolibérales. Le parti suggère également d’ajouter un palier d’impôts à 75 % pour les revenus au-delà de 500 000 €, l’augmentation de l’impôt des sociétés à la moyenne européenne, des nouveaux impôts qui s’appliqueront sur les transactions financières et sur les biens de luxe et l’interdiction de produits financiers spéculatifs. Les revenus dégagés doivent permettre d’élargir considérablement les services publics (et de les rendre gratuits aux plus vulnérables), d’augmenter le salaire minimum ou encore d’aider les familles qui peinent à rembourser leur hypothèque.

Podemos

En Espagne, le parti politique Podemos a été créé il y a à peine un an et il figure déjà au premier rang des intentions de vote en vue des élections de 2015. Près de 30 % des électeurs et des électrices disent avoir l’intention de choisir ce parti qui propose une rupture avec l’ordre politique et économique en place. Contrairement à Syriza, le parti n’est pas le résultat d’un rassemblement de petites organisations politiques de gauche, mais plutôt le fruit de mobilisations citoyennes qui se sont produites dans la foulée de la crise économique espagnole déclenchée à la suite de l’éclatement d’une bulle immobilière. Podemos s’est ainsi construit sur le célèbre mouvement des Indignés (inspiré par le Printemps arabe et ayant inspiré à son tour le mouvement Occupy en Amérique Nord) et mise sur un renouvellement du discours politique désignant notamment une « caste » au pouvoir qui renferme tous les représentant, e, s de l’élite et des partis politiques traditionnels.

Un cahier de propositions économiques a été rendu public en novembre et pourrait se retrouver au cœur de la prochaine plateforme politique de Podemos. Le document s’amorce par une citation de Rosa Parks, l’icône du mouvement des droits civiques aux États-Unis : « Plus nous obéissions, pire ils nous traitaient » et le contenu est effectivement frondeur à une époque où il est extrêmement difficile d’aller à l’encontre des dogmes de l’économie de marché. Podemos s’apprête ainsi à proposer de faire du crédit et du financement de l’économie un « service public essentiel » dont seraient chargées des banques « publiques et citoyennes ». Comme en Grèce, le parti s’engage à réexaminer la dette publique et à la restructurer. Il proposera vraisemblablement un salaire maximum calculé en fonction du salaire moyen, la semaine de travail à 35 heures et toute une série de mesures pour restreindre le travail précaire et redonner une protection sociale à toutes celles et ceux qui l’ont perdue au cours des dernières années. À propos du capitalisme, les auteurs du document affirment que « l’humanité doit dépasser ce système économique injuste et irrationnel et aspirer à un monde plus équitable, efficient et humain ».

Irréaliste?

Est-ce que ces partis politiques parviendront, s’ils forment des gouvernements, à mettre en place des positions aussi radicalement opposées aux façons de faire actuelles? Le défi est colossal et ces programmes ne pourront sans doute pas être appliqués intégralement en 2015, mais ils confirment déjà la cristallisation de revendications démocratiques qui visent notamment le fonctionnement de l’économie et qui se font entendre depuis le déclenchement de la crise de 2008, voire même depuis les premières heures du mouvement antimondialisation des années 90. Fait important, tant Syriza que Podemos ne préconisent pas un repli national, mais bien le début d’un processus politique paneuropéen qui mènerait à la refondation de l’Union européenne, dont la mouture actuelle, a été fondue dans des principes néolibéraux.

Au Québec, on a peu parlé de ces propositions politiques critiques du capitalisme en 2014, mais elles pourraient défrayer les manchettes régulièrement en 2015. Ces contributions sont plus que bienvenues à l’heure où le caractère insoutenable du néolibéralisme est chaque jour plus évident au regard de l’avenir des populations et des écosystèmes. Syriza, Podemos et plusieurs autres formations politiques donnent une nouvelle chance à la démocratie et à la solidarité face à la montée de l’irrationalisme et la barbarie d’extrême droite qui menacent de projeter tout le monde dans l’abîme.

 

Mercredi 31 décembre 2014

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CAP-NCS <![CDATA[De quoi parlent les racines de la liberté?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14482 2014-12-14T15:54:16Z 2014-12-17T15:51:08Z Qu’il est long et escarpé le sentier vers la liberté. Après deux siècles de luttes, l’horizon de l’émancipation semble être borné par le capitalisme contemporain, financiarisé, cybernétisé, le « sujet automate ». Les contradictions actuelles au sein de l’État haïtien (parlement, exécutif, collectivités territoriales) ainsi que la crise économique, politique et environnementale montrent, comme une plaie béante, la crise plus globale du capitalisme en tant que tel. Pour autant, l’affaiblissement historique de l’État haïtien, qui a débouché sur une tutelle, ne devrait être analysé comme une crise de domination de la bourgeoisie haïtienne. Une telle lecture renverrait à confondre les contradictions internes à l’appareil d’État avec les contradictions internes à la fonction de l’État. En fait, il s’agit pour les dominants de trouver une bifurcation face à la crise du bloc au pouvoir, sous l’hégémonie du capital international, par la médiation de l’ambassade des États-Unis ou même celle du vice-président de ce pays. Alors, quelle stratégie de lutte nationale, démocratique et populaire pour défaire cette manœuvre?

La situation haïtienne n’est pas une « crise révolutionnaire » dont une « stratégie frontale » déboucherait sur une « révolution », au sens classique. Quand nous parlons de révolution haïtienne, aujourd’hui, il ne s’agit pas se focaliser essentiellement sur la question du pouvoir, par la conquête exclusive de l’appareil d’État. Cette option stratégique serait, pour certains, la condition incontournable pour entamer les transformations sociales. Ce schéma privilégie le couple parti/pouvoir d’États de manière verticale, c’est-à-dire du haut vers le bas. Historiquement, ce modèle a été à la base des trahisons, des usurpations.

Cette posture réductionniste néglige la dynamique de l’appropriation sociale par les masses de leur capacité d’autogestion, d’auto-organisation, d’autogouvernement. La construction d’un nouveau rapport de force se veut, ainsi, une reconnaissance des revendications de gens ordinaires. Autrement dit, reconnaître le pouvoir du souverain, des citoyens et citoyennes. Lutter pour que les classes populaires soient porteuses de leur émancipation, c’est lutter pour le plein développement de chacun. La lutte contre la domination, l’exploitation, l’exclusion, la marchandisation et la pauvreté, est un projet de libération de la condition humaine et non de la mise en place d’autres formes de domination, de subordination par des bureaucrates/technocrates fussent-ils de « gauche ».

Contrairement, au modèle des adeptes du complotisme politique (tactique du manipulateur en quête de pouvoir personnel), des professionnels de la politique (les politiciens traditionnels), des experts, des technocrates de l’ingénierie du capital communautaire (les ONGistes); le projet d’un monde libéré, de la marchandisation, de l’impérialisme, de la dictature, est un projet créatif en harmonie avec les humbles et toutes personnes conscientes, une utopie d’hommes et de femmes en lutte.

La rébellion, le cri, le souffle de la vie, les racines de la liberté, face à la destruction de notre pays, de notre planète est la voie qui affirme que la construction d’un autre monde est possible. La terre mère exige de nous, de l’humanité, aujourd’hui, maintenant, une vision de la politique plein d’amours, de rêves, de respects de la vie, de la nature, à la dimension du désastre quotidien de la « société moderne » (militarisme, marchandisation de la vie, crise climatique accélérée par l’exploitation à outrance des ressources naturelles, concurrence entre les êtres humains, manipulation des masses, consumérisme, aliénation de nos enfants…). Ce combat n’est pas un vœu pieux, mais l’objet d’actions concrètes. Les peuples du monde attendent de la nation haïtienne le sursaut de dépassement qui ouvrira une nouvelle voie d’émancipation à l’humanité tout entière. Aujourd’hui, notre tâche consiste à :

— Offrir un cadre organisé où les femmes et les hommes pourront lutter en contribuant aux combats contre l’exploitation, l’exclusion, la dépendance et la pauvreté;

— Consolider le rapprochement entre les diverses organisations qui luttent pour l’émancipation;

— Renforcer et étendre la solidarité internationale des peuples en faisant écouter la voix des sans voix à travers le monde entier;

— Construire une alternative contre-hégémonique nationale, démocratique et populaire qui sera un produit du mouvement social et politique;

— Donner une réponse catégorique à l’occupation étrangère;

— Assumer de manière cohérente et réaliste les tâches historiques du peuple haïtien inscrites dans le mouvement d’éveil de l’humanité qui fait face à la destruction de notre planète.

En somme, promouvoir la transformation sociale par l’appropriation « citoyenne » en vue de construire une nouvelle réalité sociale. Il s’agit, à court terme, de lancer une campagne au sein du peuple en tenant compte de son imaginaire en lien aux réflexions sur le réel des intellectuels organiques. Ressusciter les récits concernant nos héros en harmonie avec les énergies profondément enracinées en nous et tout autour de nous. Encourager les forces créatives de chacun d’entre nous et du peuple. Dans ce cadre, construire un programme de lutte avec toutes personnes désirant s’engager dans cette direction. Renforcer la dynamique de l’autonomie des collectivités territoriales par la création de coordinations régionales en vue de coordonner l’action des communes autonomes. L’action des coordinations régionales prioriserait : la création de cliniques populaires, la création d’écoles axées sur le savoir du peuple et ouvertes sur l’apport des peuples du monde et de la technologie moderne respectueuse de la nature et de l’être humain. Implémenter des coopératives de production. Encourager une justice populaire fondée sur la réparation au lieu du châtiment.

4 décembre 2014

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CAP-NCS <![CDATA[Le commun contre l’État néolibéral]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14479 2014-12-17T16:09:57Z 2014-12-15T12:07:05Z Recensé : Pierre Dardot et Christian Laval, Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, Paris, La découverte, 2014, 593 p.

Le livre de Pierre Dardot et Christian Laval introduit en France la question du « commun » qui était jusqu’ici absente du débat hexagonal, alors qu’elle irrigue depuis les premiers travaux d’Elinor Ostrom il y a vingt ans le champ des sciences humaines anglo-saxonnes. Commun est d’abord une impressionnante synthèse d’un grand nombre de travaux de sociologie, d’économie, de droit, d’anthropologie et de philosophie qui ont pris le « commun » pour objet ces deux dernières décennies. Mais le livre est surtout un effort philosophique d’élaboration originale du concept de « commun ».

Son apport majeur est de faire du commun un objet de réflexion directement politique, et pas seulement économique ou juridique. Il ne se présente donc pas comme une réflexion purement abstraite, mais comme une tentative pour proposer un cadre théorique à différents mouvements qui depuis les années 1990 ont donné une dimension directement politique à la problématique du commun dans le cadre de luttes contre les politiques néolibérales. Commun marque ainsi un nouvel âge des travaux sur le néolibéralisme : le temps de l’analyse critique semble être terminé pour laisser place à celui de la construction de propositions alternatives. Mais c’est aussi une réflexion sur le socialisme qui trouve dans le commun une voie nouvelle pour l’émancipation sur la base d’un bilan sans concession de l’échec du communisme d’État. Le concept de « commun » se trouve ainsi à la croisée d’une alternative au néolibéralisme et d’une rupture avec le communisme.

Cette trajectoire qui conduit de la critique du néolibéralisme à la proposition positive du commun comme « raison politique qu’il faut substituer à la raison néolibérale » (p. 572) pour une « nouvelle institution générale des sociétés » (p.16) est du reste celle des auteurs eux-mêmes, et Commun peut être considéré comme le troisième volet d’une trilogie après La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale en 2009 et Marx : prénom Karl en 2012. Le premier de ces deux livres soutient que le néolibéralisme est une politique s’appuyant sur l’État et les politiques publiques pour étendre la logique de la concurrence propre au marché à la société tout entière et à l’ensemble des conduites humaines; le second affirme que le concept marxien de « communisme » en tant que mouvement nécessaire de l’Histoire échoue à résoudre la tension entre les deux logiques à l’œuvre dans les textes de Marx, la logique du capital comme système d’absorption de toute extériorité sociale d’une part, et la logique stratégique de la lutte des classes d’autre part. À la suite de ces deux ouvrages — non sans cependant un déplacement de l’axe de lecture du néolibéralisme autour de l’expansion de la logique propriétaire —, Commun vient finalement proposer à la fois une alternative politique générale au règne néolibéral de la concurrence et une conception de l’émancipation comme acte d’autogouvernement et d’auto institution qui tente d’échapper aux apories du communisme marxien.

 

La praxis du commun

 

Le surgissement de la thématique du commun dans les luttes sociales est lié à la volonté des acteurs sociaux d’échapper à l’alternative de la propriété privée et de la propriété publique. Si elle a été ressentie avec urgence et nécessité, c’est parce qu’avec le néolibéralisme, l’État a changé de forme : il a cessé d’être le garant d’un certain nombre de ressources publiques contre leur appropriation marchande, pour devenir à l’opposé l’agent zélé de la privatisation de ressources qui sont d’abord le produit du travail social. L’État néolibéral a fait vaciller l’idée courante d’un naturalisme économique suivant laquelle certains biens seraient par nature privés et destinés à être gérés par le marché, quand d’autres seraient par nature publics et destinés à être gérés par l’État.

De ce point de vue, l’émergence du commun est « stratégique » et inséparable des conditions imposées par le néolibéralisme en tant que forme d’intervention étatique : si le néolibéralisme peut imposer la logique de l’appropriation privée à l’ensemble des activités humaines, la logique du commun peut elle aussi recouvrir l’ensemble de ces mêmes activités. Le commun n’est donc pas une troisième catégorie particulière de biens qui viendrait s’ajouter aux biens privés et aux biens publics, c’est, pour utiliser un vocabulaire foucaldien, une « rationalité politique » qui peut servir de principe de référence à une réorganisation générale de la société et de ses institutions.

Le problème associé à la thématique du commun n’est pas donc pas un problème de « nature » et d’identification spécifique de l’essence commune de certains objets, mais c’est un problème de « gouvernement » et de construction des règles qui vont garantir l’usage commun des objets au détriment de leur marchandisation ou de leur gestion bureaucratique. Le premier chapitre du livre est une relecture de l’histoire des idées philosophiques et politiques sur lobasse de cette recherche d’une définition politique du commun à rebours d’une compréhension juridique ou économique du commun en termes de « bien ».

À partir de l’étymologie du terme latin « munus », Dardot et Laval définissent d’abord le « commun » comme « le principe politique d’une co-obligation pour tous ceux qui sont engagés dans une même activité » (p. 23) au sens où l’obligation réciproque qu’il y a à agir suivant les règles qu’une communauté politique s’est donnée, ne saurait être fondée ni sur une appartenance identitaire quelconque (ethnique, nationale, etc.) ni sur la fiction juridique d’un « contrat social », mais seulement sur la participation à une même activité ou à une même tâche. C’est définir d’emblée le « commun » comme une forme de l’agir — une praxis — et non comme une forme de l’être ou de l’avoir. La conception aristotélicienne du commun (koinôn) en tant qu’activité de construction délibérative de règles de vie commune et de la mise en commun des pratiques et des pensées par les coparticipants va servir de première boussole à l’entreprise de critique des conceptions historiques du commun.

Dardot et Laval identifient trois écueils principaux qui contribuent à dissoudre la valeur politique du concept telle qu’on pouvait la trouver dans la matrice aristotélicienne. La conception étatique comme la conception théologique du « bien commun », parce qu’elles laissent à l’Église ou à l’État le monopole de sa définition, conduisent à la négation de la dimension démocratique de l’agir commun. Le deuxième écueil, d’ordre naturaliste, consiste à confondre le commun avec la catégorie juridique spécifique des « choses communes » au sens des choses qui seraient inappropriables pour l’homme en vertu de leur nature (comme l’air ou l’eau). Avec une telle conception, on aboutit à restreindre drastiquement le champ d’extension du commun en le limitant à l’identification experte des différents « biens communs » par le droit et l’économie.

Enfin, le troisième écueil, d’ordre essentialiste, consiste à faire reposer la réalité du commun sur l’humanité en tant qu’essence universelle. Il s’agit cette fois d’une conception qui pêche par abstraction, car rien de commun ne peut être automatiquement fondé entre différents individus du simple fait de leur appartenance à l’humanité. Contre toutes ces conceptions qui tendent à « réifier » le commun, à le transformer en une chose qui préexisterait aux pratiques, Dardot et Laval affirment le lien irréductible du commun et de la praxis : « c’est seulement l’activité pratique des hommes qui peut rendre des choses communes » (p. 49).

 

Critique de la « réification du commun »

 

Dans toute la première partie du livre, cette critique de la « réification du commun » va être réinvestie, mais cette fois au service de l’analyse critique des conceptions plus contemporaines du commun. Ce sont d’abord les conceptions communistes du commun qui sont abordées. Les auteurs construisent trois « idéaux types » du communisme propres à embrasser l’ensemble de son histoire : le « communisme de la communauté de vie », le « communisme de l’association des producteurs » et le « communisme d’État ». Le « communisme de la communauté de vie » entend organiser la communauté des biens sur la base de la vertu morale du partage. Il trouve son inspiration dans la République de Platon, est infléchi par le christianisme et trouve des prolongements à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle dans le communisme égalitaire et prolétarien (Restif, Babeuf, Buonarroti, Cabet) qui en articule l’idéal moral sur la mise en place d’une organisation rationnelle du travail par une administration économique centralisée. Cependant la communauté des égaux n’est pas compatible avec la répartition hiérarchique des fonctions exigée par la discipline industrielle.

Le « communisme de “l’association des producteurs” » de Marx et Engels, en étant conçu à travers l’évolution historique des modes de production assurant le passage de la société capitaliste à la société communiste, fait du commun le résultat même de la logique propre au capital, suivant la conversion de la « socialisation imposée par le capital en association volontaire des travailleurs » (p. 224). Mais c’est une illusion d’avoir établi une congruence entre la coopération ouvrière dans la grande industrie et les rapports de production socialiste. Le « communisme d’État », dont le cycle commencé en 1917 en Russie s’est abîmé à la fin du siècle dernier, a enfin consisté en une « capture bureaucratique du commun » par l’État parti qui, en lui surimposant sa logique bureaucratique, a entièrement vidé le contenu démocratique des formations populaires soviétiques dans le domaine de la prise de décision politique et dans celui de l’organisation de la production.

Dardot et Laval poursuivent leur revue critique des conceptions du commun par l’analyse du paradigme théorique de la nouvelle « enclosure des communs » (au sens de l’anglais « commons » que l’on peut traduire par « ressources communes »). Porté par plusieurs courants altermondialistes, ce paradigme stipule que l’amplification de la marchandisation et l’accroissement du domaine de la propriété privée sont le résultat du pillage des ressources communes par les politiques néolibérales, par analogie avec le premier mouvement de mises en clôture (enclosures) dans les campagnes anglaises au XIIIe siècle, qui a été au point de départ de l’accumulation capitaliste. Cette conception comporte deux limites qui sont solidaires l’une de l’autre : elle envisage les communs comme un déjà-là existant en dehors de la sphère du capital et les politiques néolibérales comme des instruments de dépossession de ces ressources communes.

C’est d’abord se condamner à un mouvement strictement défensif de sauvegarde des communs pillés à la manière d’îlots dispersés. C’est surtout se méprendre sur la nature du néolibéralisme, qui fonctionne bien davantage suivant une logique offensive de transformation de l’ensemble des relations sociales et des subjectivités par leur subordination au capital.

L’analyse institutionnelle des communs développée autour d’Elinor Ostrom est également passée au crible. Cette approche reste selon Dardot et Laval dépendante d’un naturalisme économique procédant à une classification des biens suivant leurs propriétés intrinsèques, et ne considère les communs que comme un troisième type de biens juxtaposés aux biens privés et aux biens publics. Ce postulat de la diversité institutionnelle dissout la portée politique de l’analyse d’Ostrom en lui interdisant de concevoir le commun comme une « rationalité alternative généralisable » (p. 156). La première partie se termine enfin sur l’analyse critique des thèses d’Antonio Negri et Michael Hardt. La principale difficulté de celles-ci est liée à la croyance selon laquelle les formes du travail et les rapports sociaux engendreraient spontanément un commun autonome qui ferait du dehors l’objet d’un prélèvement rentier par le capital. À cette vision spontanéiste d’un commun déjà donné dans les rapports sociaux, Dardot et Laval opposent l’idée que le commun ne peut émerger que d’un acte d’institution.

 

Le droit d’usage contre la propriété

 

C’est à développer cette conception de l’institution du commun qu’est consacrée la seconde partie du livre qui pose centralement le problème de la définition d’un droit du commun. Dardot et Laval expliquent que l’instauration progressive de la propriété comme médiation du rapport des hommes entre eux depuis les Grecs, a été responsable de la formation de cette pensée du commun comme chose ou substance commune dont seraient possesseurs les individus réunis en corps. Le commun s’est alors confondu avec la propriété commune en provoquant l’oubli de la conception du commun comme agir. Fonder un droit du commun afférent à l’idée de l’« agir commun » exige donc de rompre avec le droit de propriété. Par conséquent, l’alternative n’est pas « celle de la propriété commune et de la propriété privée, mais celle de l’inappropriable et de la propriété, qu’elle soit privée ou étatique » (p. 231). Le commun ne peut donc être institué que par l’émergence de pratiques définissant un droit d’usage hors propriété. Autrement dit, le commun est la décision collective des coparticipants à une même activité de définir comme un droit réciproque les règles de conduite garantissant à tous un usage des objets sans appropriation. La conséquence majeure de cette conception d’un droit émergeant des pratiques sociales est de retirer à l’État son monopole dans la production du droit.

Les trois chapitres suivants sont consacrés à l’examen des conceptions disponibles du droit qui pourraient être adéquates à la définition d’un nouveau droit du commun. Le droit anglais de la Common Law ne saurait fonder un véritable droit du commun, car il est largement façonné par les experts judiciaires qui en contrôlent les critères de validation de façon à disqualifier tous ceux qui viendraient menacer de trop près la propriété privée. Le « droit coutumier de la pauvreté » valorisé par Marx dans l’étude des lois relatives au vol de bois est également limité par la tentative analogue qui consiste à fonder le droit de la pauvreté sociale sur la « pauvreté physique » de la nature. Ne relèvent en effet du droit d’usage des pauvres que les éléments naturels qui ne sont pas l’objet de l’activité du propriétaire privé (ramassage des ramilles, cueillette des fruits sauvages dans les forêts, ramassage de la paille et des grains dans les champs).

Dardot et Laval examinent enfin le statut du « droit prolétarien » au sens des pratiques, des institutions et des règles non judiciaires issues des expériences accumulées par le mouvement ouvrier socialiste comme les bourses du travail, les sociétés de secours mutuel, les coopératives et les pratiques syndicales. Contre le marxisme dominant organisé autour de la figure centrale du parti, le courant du « socialisme associationniste » soutient une autre idée de l’émancipation — incarnée par Proudhon, Gurvitch, Jaurès ou Mauss — qui fait de la création d’institutions ouvrières autonomes la condition de la transformation sociale. Pensé non pas en termes de coutumes, c’est-à-dire d’usages fixés puis transmis par une tradition, mais de « création institutionnelle », ce « droit prolétarien » est de nature à inspirer la formation d’un droit issu de la praxis du commun.

Dardot et Laval s’efforcent alors d’enrichir leur vision du commun en conceptualisant le passage de l’agir commun au droit du commun. En s’inspirant de Castoriadis, ils définissent l’émancipation comme une « praxis instituante ou activité consciente d’institution » (p. 440) qui consiste dans l’« autoproduction d’un sujet collectif dans et par la coproduction continuée de règles de droit » (p. 445). Le commun est le fait pour les participants à une même activité de délibérer et de co-instituer les règles de droit qui la gouverne en se produisant par là même comme un nouveau sujet collectif. Le concept de révolution s’en trouve lui-même transformé : celle-ci n’a plus en effet grand-chose à voir avec la prise 5 sur 7            14–12-12 20 h 46 violente du pouvoir d’État, mais elle devient un acte d’« auto-institution de la société » (p. 575), soit le moment où une partie significative de la population institue par elle-même les règles de droit organisant la vie sociale.

 

Vers une fédération des communs

 

La dernière partie du livre est un ensemble de propositions politiques dont certaines sont illustrées par la référence à des cas de luttes pour l’institution du commun empruntées à l’actualité récente, comme l’occupation des terres de la ferme Somonte dans la province de Cordoue ou la remunicipalisation de la gestion de l’eau à Naples. La principale critique qu’on pourrait adresser à Dardot et Laval, de ce point de vue, est qu’ils élaborent bien davantage une philosophe politique du commun fondée sur une relecture critique de l’histoire des idées, et que certains mouvements viennent partiellement exemplifier ex post, plutôt qu’ils ne s’appuient sur une étude rigoureuse des cas empiriques pour en induire une théorie du commun. Mais cette critique comporte des limites tant le livre explicite d’emblée son objectif circonscrit qui est de « refonder le concept de commun de façon rigoureuse » (p. 17). Il ne s’agit donc pas de subsumer la diversité des expériences sous un concept englobant, mais de la fondation d’un cadre théorique partagée ouvrant au contraire à la multiplication des études empiriques à venir sur le commun.

Évoquons finalement deux des neuf propositions destinées à accomplir la révolution de l’institution du commun contre l’État néolibéral. La proposition n° 2 soutient qu’« Il faut opposer le droit d’usage à la propriété ». Dardot et Laval soulignent que le « droit d’usage » ne peut se résumer, à la manière des licences freeware, au droit conféré par un individu à d’autres d’user le plus librement possible d’un bien dont il reste le propriétaire. Dans ce cas, la production des

règles de droit et l’usage restent séparés. C’est précisément tout l’intérêt du concept de « praxis instituante », en garantissant la continuité entre la production des règles de l’usage et l’usage commun lui-même, d’instituer un droit d’usage contre et hors de la propriété. Après l’expulsion de la firme Monsanto qui leur imposait l’achat de semences transgéniques brevetées dont elle était propriétaire, les paysans indiens ont mis en place un tel droit d’usage sans propriété en fixant eux-mêmes les règles de mise en commun des semences traditionnelles présidant à leur usage. La proposition n° 9 étaye enfin l’idée qu’« Il faut instituer une fédération des communs ».

Dardot et Laval ne croient pas à une diffusion souterraine des communs par le bas et de proche en proche à partir d’expériences locales disséminées; il faut une organisation politique d’ensemble adaptée à la possibilité d’instituer le gouvernement du commun à l’échelle mondiale. S’inspirant de la conception proudhonienne du fédéralisme, ils précisent que la fédération des communs ne peut être que « radicalement non étatique » (p. 558). En aucun cas, la fédération ne peut en effet consister dans la coordination des différents espaces d’autogouvernement du commun (les « communes ») par une autorité centrale administrative, telle qu’un super-État mondial intégrant verticalement différents États-nations.

Les rapports des communes entre elles dans la fédération doivent au contraire être définis horizontalement suivant le principe de la mutualité, soit de l’obligation réciproque sans subordination. Dardot et Laval ajoutent enfin que le principe fédératif s’exerce à un double niveau : au niveau politique de la fédération des unités communales et au niveau économique de la fédération des unités de production. Il en résulte un système de « double fédération des communs » fonctionnant suivant des rapports d’« horizontalité croisée » (p. 565) prévenant toute subsomption d’une fédération par l’autre.

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Un marathon, pas un sprint]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14448 2014-11-27T17:18:29Z 2014-12-12T14:20:56Z Avec le rapport de la Commission Robillard, tout devient clair. Ce programme est du copier-coller des pitoyables « travaux de l’Institut économique de Montréal et des trois « mousquetaires de l’apocalypse », les ministres Leitão, Coiteux et Daoust. Mais attention, Couillard va dire, « on n’ira pas aussi loin ». Cela permettra aux mercenaires de service d’applaudir sa « modération ».

En réalité, cela commence à brasser dans les coulisses, notamment dans le monde municipal. Il ne faut pas oublier qu’entre les élus municipaux et le PLQ, c’est la grande complicité, pour ne pas dire, la chaise musicale. Par ailleurs, une grande partie du monde municipal est choquée par les mesures bulldozer alors que, dans un grand nombre de villes, il n’y a pas vraiment de gouffre financier. En fin de compte, la réingénierie de Couillard est bien plus qu’une série de mesures pour couper les dépenses. Les pouvoirs « intermédiaires » (municipalités, commissions scolaires, universités, instances régionales), doivent être réduits à rien. Le « modèle québécois », qui impliquait un certain équilibre entre les pouvoirs et également des compromis entre le 1% et le 99%, c’est cela qui est dans la mire. Cette grogne des élites municipales pourrait, à la longue, fragiliser la redoutable machine du PLQ. Ce qui veut dire pour nous : lutter et résister.

La semaine passée, le travail dans les mouvements a été fait selon des méthodes éprouvées. On s’informe, on s’éduque, on se mobilise. On a vu aussi le monde communautaire se mettre en branle avec leurs 240 minutes de grève. Pendant ce temps, les écolos sont sur le sentier de guerre. Par ailleurs, l’annonce des « frais modulés » dans les CPE n’est pas convaincante. Tout compte fait, on ira chercher près de $200 millions dans les poches de ceux qui font partie du 99 % en niant le principe d’une fiscalité juste et équitable. Pour le PLQ et le 1 %, les CPE, il faut les détruire, quitte à y aller à petit feu.

Entretemps, il est probable que le gouvernement impose avant Noël des baillons sur ses projets de loi, notamment la « réorganisation » du secteur de la santé et de la fonction publique, des coupures dans les régimes de retraite. Mais attention : une loi, c’est un acte politique, et non un décret de Dieu. On va être patients, on va accumuler des forces et à la longue, on va défaire ce gouvernement. Et c’est ainsi que se prépare déjà à relancer la mobilisation dès la rentrée de 2015. En réalité, le gros bon sens populaire nous dit que nous sommes dans un marathon et pas dans un sprint. Il faut être stratégiques et garder ses forces.

Les manifs nationales de samedi prochain seront importantes pour marquer cette détermination, sachant que la bataille se fera essentiellement dans la rue. À cet effet, les barrières organisationnelles sont en train de tomber, entre les centrales syndicales d’une part et entre celles-ci et les autres composantes du mouvement social, y compris les étudiant-es, qui restent tellement importants dans l’équation militante. Même si le leadership actuel de la bataille revient aux centrales syndicales, il est impératif de faire converger tout le monde.

Avant, il y a eu le 26 novembre une journée d’action du secteur municipal qui fait aussi partie du processus. Pour autant, nos camarades dans ce secteur interviennent surtout pour défendre leurs membres, ce qui n’a rien d’étonnant, car après tout, c’est cela la job d’un syndicat. Néanmoins, la question des retraites ne concerne pas seulement les fonctionnaires municipaux, les pompiers et les policiers. Non seulement tout le monde syndiqué est visé, mais aussi toute la population qui aura à payer les pots cassés. Ce serait une bonne idée de répercuter davantage ce message. La stratégie de l’État est justement de présenter ces travailleurs et ces travailleuses comme d’horribles privilégiés. C’est ce qu’il disait en 2012 et pourtant, il a perdu. Pourquoi ? Les étudiant-es se sont expliqué. On est sorti des campus, on a fait de grandes virées dans plusieurs régions. On a fait la bataille des idées. On a travaillé sur les médias sociaux. On a évité, jusqu’à un certain point, des « débordements », des « coups de gueule » spectaculaires qui sont souvent utilisés contre le mouvement.

Certes, ces « coups de gueule » sont souvent des réponses normales de citoyen-nes qui en ont marre. Mais vous connaissez l’expression, « la colère n’est pas bonne conseillère ». Rien ne peut être un substitut à la participation consciente et organisée de la plus grande masse, surtout pas des confrontations qui expriment le désespoir plutôt qu’une stratégie bien pensée. Une fois cela dit, on souhaite toute la chance aux camarades qui organisent la journée de perturbation mercredi. Et on se donne rendez-vous samedi prochain.

 

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CAP-NCS <![CDATA[Extractivisme et néoextractivisme : les deux faces d’une même malédiction]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14476 2014-12-10T13:35:01Z 2014-12-10T13:35:01Z Depuis 2013, Développement, institutions et mondialisation ( DIAL) a régulièrement publié des textes autour de la problématique de l’extractivisme, privilégiant soit la description d’un conflit et de luttes dans un cas précis d’extractivisme [1], soit des perspectives plus générales [2]. Le texte que nous publions ici propose une synthèse assez englobante et une analyse des dynamiques globales de l’extractivisme, en suggérant dans un dernier temps des portes de sortie pour amorcer la construction de sociétés postextractivistes. Alberto Acosta est un économiste équatorien, professeur et chercheur à la Faculté latino-américaine de sciences sociales — siège académique de l’Équateur (FLACSO-Équateur). Ancien ministre de l’Énergie et des Mines, il a aussi été président et membre de l’Assemblée constituante [3]. Le texte traduit ici est un chapitre de l’ouvrage collectif Más allá del desarrollo, publié sous la direction de Miriam Lang et Dunia Mokrani Chávez (Quito, Abya Yala / Fundación Rosa Luxemburg, 2011). Du fait de la longueur du chapitre, nous avons réalisé deux coupes [4]. Le texte est cependant disponible en intégralité, en espagnol, sur le site DIAL — AlterInfos [5].

« Pourrais-tu me dire quel chemin je dois suivre pour sortir d’ici?, demanda Alice. Tout dépend de l’endroit où tu voudras aller, répondit le chat. Cela m’est presque égal, dit Alice. Alors le chemin que tu suivras importe peu, dit le chat. »

Lewis Carroll, Les Aventures d’Alice au pays des merveilles.

 

Dans le piège de la malédiction de l’abondance

 

Bien que cela paraisse peu crédible à première vue, les observations récentes et beaucoup d’expériences cumulées permettent d’affirmer que la pauvreté dans de nombreux pays est liée à la présence de richesses naturelles abondantes [6]. Les pays riches en ressources naturelles, dont l’économie s’appuie principalement sur leur extraction et leur exploitation, éprouvent de grandes difficultés à se développer. Surtout, ceux qui possèdent en abondance une ou plusieurs matières premières semblent condamnés au sous-développement. Cette situation s’avère encore plus complexe pour les économies qui dépendent du pétrole et de minerais pour se financer.

Ces pays seraient pris au piège d’une logique perverse désignée dans la littérature spécialisée par l’expression « paradoxe de l’abondance » ou « malédiction des ressources naturelles ». À cet égard, certains ont presque fait de cette malédiction un fatalisme tropical : la Banque interaméricaine de développement (BID) [7], dans plusieurs de ses rapports annuels et études techniques, défend l’idée d’un « déterminisme géographique du développement : les pays les plus riches en ressources naturelles et les plus proches de l’équateur [de la ligne équatoriale] sont condamnés à être plus en retard et plus pauvres que les autres. […] Il existe un fatalisme tropical, qui fait que les pays de la zone équatoriale paraissent voués à la pauvreté. […] Selon la BID, plus un pays est riche en ressources naturelles, plus il mettra de temps à se développer et plus les inégalités internes seront marquées » (Gudynas, 2009b).

Face à ce déterminisme géographique et écologique, il n’y aurait d’autre solution que la résignation. Cependant, la BID suggère une issue. Cette issue, comme l’a résumé le même Gudynas dans son analyse des propositions de la BID, « c’est le marché, et c’est intensifier encore davantage les réformes » néolibérales.

Dans cette optique, le remède aux problèmes et conflits induits par l’extractivisme résiderait dans une bonne « gouvernance » de la gestion des richesses naturelles. Sont invoqués à cette fin les politiques économiques d’inspiration orthodoxe et conservatrice, une plus grande participation de la société civile en tant qu’observatrice des opérations d’extraction, une expansion de l’investissement social dans les zones touchées par l’extractivisme pour limiter les mouvements sociaux, parallèlement à une plus grande transparence des revenus engrangés par les entreprises d’extraction, les pouvoirs locaux et le gouvernement central. Les dommages environnementaux sont perçus comme étant un coût inévitable du développement. Nul doute qu’il s’agit là d’approximations peu rigoureuses, dénuées d’analyse historique et coupées des problèmes de fond. À n’en pas douter, l’audace, conjuguée à une forte dose d’ignorance et une amnésie bien programmée dans les sociétés, va de pair avec l’arrogance.

Il faut le dire dès le début : cette double malédiction, des ressources naturelles et idéologique, peut être surmontée, elle n’est pas inéluctable.

 

Qu’entend-on par extractivisme?

 

L’extractivisme et un mode d’accumulation qui a commencé à se forger voilà 500 ans [8]. La conquête et la colonisation de l’Amérique, de l’Afrique et de l’Asie ont marqué le début de la structuration de l’économie mondiale ␣ du système capitaliste. Ce mode d’accumulation extractiviste est conditionné depuis lors par la demande des centres métropolitains du capitalisme naissant. Des régions se sont spécialisées dans l’extraction et la production de matières premières, c’est-à-dire de biens primaires, tandis que d’autres jouent le rôle de productrices de biens manufacturés. Les premières exportent la nature, les secondes l’importent.

Pour donner une définition compréhensible, nous utiliserons le terme « extractivisme » pour désigner les activités qui prélèvent de grosses quantités de ressources naturelles qui ne sont pas transformées (ou le sont d’une manière limitée), surtout pour l’exportation. L’extractivisme ne se limite pas aux minerais ou au pétrole. Il existe également un extractivisme agricole, forestier, et même de la pêche [9].

Aujourd’hui, la question des ressources naturelles « renouvelables » doit être analysée à la lumière des évolutions et tendances récentes. Les quantités extraites sont tellement énormes que beaucoup de ressources « renouvelables », comme la forêt ou le sous-sol, deviennent non renouvelables : elles disparaissent parce que le niveau d’extraction dépasse largement leur taux de renouvellement naturel. Par conséquent, aux rythmes d’extraction actuels, les problèmes qui se posent avec les ressources naturelles non renouvelables pourraient toucher de la même manière toutes les ressources, renouvelables ou non.

Pratiquement parlant, l’extractivisme a été un mécanisme de pillage et d’appropriation de type colonial et néocolonial. Cet extractivisme, qui a pris différents visages au fil du temps, s’est forgé dans l’exploitation des matières premières indispensables au développement industriel et au bien-être des pays du Nord. Et cela, en faisant fi de la viabilité des activités extractivistes, ainsi que de l’épuisement des ressources. S’y ajoute le fait que la plus grande partie de la production des entreprises extractivistes n’est pas destinée à la consommation du marché intérieur, mais essentiellement à l’exportation. Malgré son importance, cette activité se révèle d’un profit très limité pour le pays. De même, une grande partie des biens, des fournitures et des services spécialisés permettant aux entreprises extractivistes de fonctionner ne proviennent que rarement d’entreprises nationales. Dans les pays extractivistes, il ne semble pas non plus que l’on s’intéresse beaucoup à l’usage qui est fait des recettes engrangées.

L’extractivisme a été une constante de la vie économique, sociale et politique de nombreux pays du Sud. Ainsi, à des degrés divers, tous les pays de l’Amérique latine connaissent ces pratiques. Cette dépendance des métropoles, à travers l’extraction et l’exportation de matières premières, n’a quasiment pas évolué jusqu’à nos jours. Certains pays ont simplement changé quelques éléments de l’extractivisme traditionnel du fait d’une plus grande intervention de l’État dans ces activités. Par conséquent, au-delà de quelques différenciations plus ou moins importantes, le mode d’accumulation extractiviste semble être au cœur du projet productif des gouvernements néolibéraux comme des gouvernements progressistes [10].

 

Quelques pathologies de l’extractivisme

 

Le point de départ de cette question réside [11], en grande partie, dans la forme sous laquelle ces ressources sont extraites et exploitées, ainsi que dans la manière dont leurs fruits sont distribués. Certes, il existe d’autres éléments que l’on ne pourra corriger. Par exemple, certaines activités, comme l’industrie minière des métaux à grande échelle, déprédatrice par essence, ne pourront jamais être « durable ». En outre, un processus est durable dès lors qu’il peut se maintenir dans le temps, sans aide extérieure et sans épuisement des ressources existantes [12]. Soutenir l’inverse, même au nom d’une foi aveugle dans les progrès technologiques, c’est tenir un discours biaisé [13].

L’histoire de la région nous enseigne que ce processus extractiviste a conduit à une généralisation de la pauvreté et débouché sur des crises économiques récurrentes, tout en confortant des mentalités de « rentiers ». Autant de facteurs qui accentuent la faiblesse et l’insuffisance des institutions démocratiques, alimentent la corruption, déstructurent les sociétés et les collectivités locales, et détériorent l’environnement. Les choses se compliquent avec le développement de pratiques clientélistes et patrimonialistes, qui contribuent à freiner la construction de la citoyenneté.

[…]

S’y ajoute le fait, assez évident (et malheureusement nécessaire, non seulement pour des raisons technologiques) que, à la différence des autres branches de l’économie, les activités minières et pétrolières génèrent peu de travail direct et indirect (travail, toutefois, bien rémunéré). Ce sont des activités à forte intensité de capital et d’importations. Elles requièrent l’embauche de personnel de direction et de gens hautement qualifiés (souvent étrangers). Elles utilisent presque exclusivement des fournitures et de la technologie extérieures. Ces pratiques ont pour conséquence que le « taux de rentabilité interne » (qui équivaut à la valeur ajoutée qui demeure dans le pays) de l’activité exportatrice de biens primaires se révèle dérisoire.

Dans ces économies pétrolières et minières d’enclave, la structure et la dynamique politiques se caractérisent par des pratiques « rentières »; la voracité et l’autoritarisme avec lesquels se prennent les décisions poussent la dépense publique à des niveaux disproportionnés et entraînent une distribution fiscale discrétionnaire, comme on le verra plus loin.

Du fait de cette situation et des caractéristiques technologiques des activités pétrolières et minières, la production directe d’emplois est tout sauf massive. Cela pourrait également expliquer la contradiction que vivent les pays riches en matières premières où, en pratique, la masse de la population s’est appauvrie.

En outre, les communautés sur le territoire ou à proximité desquelles ces activités extractivistes se produisent ont pâti et pâtissent encore des effets de diverses difficultés socio-environnementales induites par cette forme d’exploitation. La misère de grandes masses de population semblerait donc consubstantielle de la présence d’immenses quantités de ressources naturelles (à forte rente différentielle). Ce mode d’accumulation ne recourt pas au marché intérieur et n’en a même pas besoin puisqu’il fonctionne avec des salaires décroissants. Il n’y a pas de pression sociale suffisante pour qu’obliger à réinvestir dans une amélioration de la productivité. La politique de rente détermine l’activité productive et, bien sûr, le reste des relations sociales. Corollaire de ce qui précède, ces activités extractives, pétrolières ou minières, encouragent les relations sociales clientélistes, qui servent l’intérêt des entreprises transnationales elles-mêmes, mais empêchent l’élaboration de plans appropriés de développement national et local.

Ce type d’économies extractivistes occasionne une dégradation grave et irréversible du milieu naturel. Un examen des activités minières ou pétrolières autour de la planète met en évidence une infinité de dommages et de dégâts irréversibles dans la nature. De même, on ne compte plus les tragédies humaines, ni les cas de destruction des atouts culturels de nombreux peuples. Au chapitre économique, la situation n’est pas meilleure. Les pays dont les exportations dépendent fondamentalement de ressources minières ou pétrolières accusent un retard économique, et les problèmes environnementaux s’y développent au même rythme que les activités extractivistes.

Concentrons-nous un instant sur l’industrie minière. Aujourd’hui, l’exploitation industrielle du sous-sol implique l’extraction massive, en un temps très court, de la plus grande quantité possible de minerais qui se sont formés par des processus de très longue durée à des échelles tectoniques.

Actuellement, les sites à forte concentration de minerai sont en train de s’épuiser. Cependant, les cours élevés du marché mondial font que l’exploitation minière est rentable même dans les gisements pauvres en minerai. Pour que ces gisements produisent, il est nécessaire d’appliquer des techniques industrielles à grande échelle, qui utilisent beaucoup de produits chimiques parfois extrêmement toxiques (cyanure, acide sulfurique, etc.), consomment énormément d’eau et engendrent de grandes quantités de déchets.

Ce gigantisme s’accompagne d’incidences environnementales démesurées. Les effets nocifs apparaissent non seulement pendant la phase d’exploration et d’exploitation, lorsque de gigantesques trous sont creusés dans la Terre Mère ou que l’on emploie des produits chimiques toxiques pour traiter les minerais extraits, mais aussi pendant le déplacement du matériau extrait, qui touche d’énormes portions de territoire.

Les déchets miniers, en s’accumulant sur de longues années, peuvent se répandre et polluer l’environnement, notamment avec des métaux lourds ou des écoulements acides de roches. Ce dernier phénomène, qui peut durer des dizaines et des dizaines d’années, survient lorsque les eaux de pluie, ou même l’air, entrent en contact avec les roches déplacées du sous-sol vers la surface et accumulées dans les terrils, dans le cratère ou dans les monceaux de déchets de la mine.

Généralement, le risque est élevé d’une oxydation de minéraux sulfurés par la pluie ou par l’air humide, qui finit par provoquer une acidification inhabituelle des eaux courant sur ces roches. En Équateur, de nombreux gisements miniers seraient particulièrement exposés à ce phénomène parce qu’ils contiennent des roches sulfureuses, connues pour engendrer des écoulements acides.

Cette forme de pollution est particulièrement dévastatrice pour l’eau. Souvent, l’eau devient impropre à la consommation humaine et à l’agriculture. La pollution des sources a en outre toutes sortes de conséquences pour la santé publique, notamment des maladies dégénératives ou cutanées. Sans parler des graves répercussions sociales qui vont de pair avec cette méga-activité extractiviste.

Bien que les différentes activités extractives soient connues pour leur long passé de déprédation à travers le monde, on enregistre actuellement, alors que l’épuisement des richesses naturelles est notoire, en particulier dans les pays industrialisés, une pression croissante dans les pays sous-développés pour qu’ils se départissent de leurs gisements de minerais ou de pétrole. Dans les sociétés dites développées, l’essor même des mouvements de défense de l’environnement génère une pression sur les pays appauvris poussés à ouvrir leur territoire pour satisfaire la demande de minerais de l’économie mondiale.

Il convient de rappeler qu’habituellement les entreprises transnationales et les gouvernements complices évoquent exclusivement les « énormes » réserves minières et pétrolières existantes, converties en valeurs monétaires. Avec ces chiffres, en général très exagérés, on cherche à influencer l’opinion publique en faveur des activités minières. Or il s’agit d’une vision incomplète des choses. Il faudrait ajouter les coûts cachés, environnementaux et sociaux, en intégrant, par exemple, la valeur économique de la pollution. Ce sont des pertes économiques qui ne transparaissent normalement pas dans les projets et qui sont transférées à la société; que l’on se rappelle la catastrophe sociale et écologique survenue dans le nord-est de l’Amazonie équatorienne, qui se solda par un procès contre la société Chevron-Texaco [14]. Devraient également figurer sur la liste des coûts les dénommées « subventions perverses » consenties sous la forme d’énergie à des prix bonifiés, d’eau à titre gratuit ou à prix réduit, voire d’infrastructures de transport (Gudynas, 2011). A-t-on publié ces chiffres? Non. Probablement parce que la prise en charge de ces coûts diminuerait notablement la rentabilité des entreprises et mettrait en évidence les maigres bénéfices retirés par l’État.

Ces activités extractivistes engendrent, à leur tour, de graves tensions sociales dans les régions où sont extraites ces ressources naturelles parce que très rares sont les personnes de la région qui peuvent normalement intégrer les équipes des entreprises minières et pétrolières. Les répercussions économiques et sociales provoquent la division de communautés, des conflits entre elles et à l’intérieur des familles, de la violence domestique, des atteintes aux droits collectifs et humains, une aggravation de la délinquance et de la violence, le trafic de terres, etc.

Dans les économies exportatrices de biens primaires de la région, durant les décennies d’un mode d’accumulation extractiviste, on a atteint des niveaux élevés de sous-emploi, de chômage et de pauvreté, et des degrés d’inégalité sans précédent dans la répartition des revenus et des actifs.

Résultat, les possibilités d’élargir le marché intérieur s’évanouissent parce qu’on ne produit pas d’emplois ni de revenus suffisants (il n’y a pas, et il n’y aura pas de « ruissellement » [15]. En revanche, les pressions se poursuivent pour orienter l’économie toujours plus vers l’extérieur « parce qu’il n’y a personne à qui vendre sur le marché intérieur », comme l’affirment à l’envi les tenants de ce modèle.

Cette « obsession exportatrice » freine la créativité et n’encourage pas les entrepreneurs du pays. De même, au sein du gouvernement, et dans de larges secteurs de la société, se retrouve cette « mentalité pro-exportatatrice » quasiment pathologique, fondée sur le fameux slogan « exporter ou mourir », ce qui conduit à négliger les énormes capacités et possibilités qui existent dans le pays.

 

Le néoextractivisme, version contemporaine de l’extractivisme

 

Depuis leurs origines, les républiques exportatrices de biens primaires de l’Amérique latine ne sont pas parvenues à établir un schème de développement qui leur permette de surmonter les obstacles de la pauvreté et de l’autoritarisme. Voilà le grand paradoxe : il y a des pays très riches en ressources naturelles, et qui peuvent même enregistrer d’importantes rentrées d’argent, mais qui n’ont pas réussi à jeter les bases de leur développement et qui restent pauvres. Et ils sont pauvres parce que riches en ressources naturelles, dans la mesure où ils ont misé en priorité sur l’extraction de ces richesses naturelles pour le marché mondial, écartant d’autres formes de création de valeurs ajoutées qui reposent davantage sur l’effort humain que sur l’exploitation implacable de la Nature.

Ces dernières années, conscients de certaines des pathologies susmentionnées, divers pays de la région dotés d’un gouvernement progressiste ont engagé quelques changements importants concernant certains éléments du mode d’accumulation extractiviste. Cependant, au-delà des discours et des plans officiels, rien ne prouve clairement qu’ils ont vraiment l’intention de dépasser ce mode d’accumulation. En faisant cet effort, ils espèrent pouvoir répondre à de nombreuses revendications sociales longtemps remises au lendemain et, bien sûr, assurer leur maintien au pouvoir en recourant à des pratiques clientélistes, voire autoritaires.

Dans la gestion des gouvernements progressistes en Amérique du Sud, « les secteurs extractivistes demeurent importants en tant que pilier majeur des styles de développement », remarque Eduardo Gudynas (2009a et 2010). Selon son analyse, si le progressisme sud-américain « produit un extractivisme d’un nouveau type, tant par certaines de ses composantes que par la conjugaison d’attributs anciens et nouveaux », la structure d’accumulation en place n’a pas fondamentalement changé. De ce fait, le néoextractivisme favorise « une insertion internationale subordonnée au service de la mondialisation » du capitalisme transnational. « La fragmentation territoriale, avec des zones isolées et des enclaves d’extraction associées aux marchés mondiaux » non seulement se poursuit, mais progresse. Continuent et « dans quelques cas s’aggravent les impacts sociaux et environnementaux des secteurs extractifs ». Pour continuer avec Gudynas, « au-delà de la question de la propriété des ressources, sont reproduits les règles et modes de fonctionnement des processus de production axés sur la compétitivité, l’efficience, la maximisation de la rente et l’externalisation des impacts ». Il convient de souligner, entre autres, « une plus grande présence et un rôle plus actif de l’État, sous la forme d’actions tant directes qu’indirectes ».

Avec cette posture nationaliste, l’État essaie principalement d’avoir un plus grand accès aux ressources naturelles et aux bénéfices produits par leur extraction, et d’exercer un meilleur contrôle. Cette posture conduit à critiquer la mainmise des transnationales sur les ressources naturelles et non l’extraction en soi. Sont même acceptées quelques atteintes environnementales et sociales graves en échange de bénéfices pour la collectivité nationale. À cette fin, « l’État capte (ou s’efforce de capter) une plus grande proportion de l’excédent produit par les secteurs extractifs ». De plus, « une partie de ces ressources finance des programmes sociaux importants et massifs, ce qui assure de nouvelles sources de légitimation sociale ». Et, de cette façon, l’extractivisme apparaît indispensable pour combattre la pauvreté et soutenir le développement.

Il ne fait aucun doute que « le néoextractivisme participe d’une version contemporaine du développementisme propre à l’Amérique du Sud, où se pérennise le mythe du progrès et du développement dans le cadre d’une nouvelle hybridation culturelle et politique », conclut Gudynas (2009a et 2010).

Il est important que l’État exerce un plus grand contrôle sur ces activités, mais cela ne suffit pas. Le contrôle réel des exportations nationales se trouve aux mains des pays dominants, même si l’on n’enregistre pas toujours d’investissements étrangers importants dans les activités extractivistes. D’une manière perverse, beaucoup d’entreprises d’État dans les économies exportatrices de biens primaires (assurément avec l’assentiment des gouvernements respectifs) semblent programmées pour réagir exclusivement à des impulsions extérieures et agissent chez elles en suivant des logiques semblables à celles des transnationales : la déprédation de l’environnement et l’irrespect sociale ne sont pas absentes de leurs pratiques. En résumé, la logique subordonnée de leur production, motivée par la demande extérieure, caractérise l’évolution de ces économies exportatrices de biens primaires. Le néoextractivisme, en fin de compte, conserve et reproduit des éléments clés de l’extractivisme d’origine coloniale.

Grâce au pétrole et à l’exploitation minière, c’est-à-dire grâce aux énormes recettes produites par les exportations de ces ressources, les dirigeants progressistes se font souvent le relais de la volonté collective et s’emploient à accélérer le bond vers la modernité tant désirée. Comme l’affirme Fernando Coronil (2002), dans les économies de ce type apparaît un « État magicien », capable de déployer la « culture du miracle » [16]. C’est exactement ce que l’on observe au Venezuela, en Équateur ou en Bolivie depuis quelques années.

Dans ces pays, l’État a dernièrement retrouvé des forces. Après l’État minimum du néolibéralisme, on essaie, à raison, de rétablir et d’amplifier la présence et l’action de l’État. Mais, pour le moment, ces pays ne manifestent pas une volonté sérieuse d’engager des transformations structurelles profondes. La structure et les principales caractéristiques de la production et des exportations restent inchangées. Dans ces conditions, les secteurs patronaux puissants, qui ont subi l’assaut des « discours révolutionnaires », n’ont pas cessé d’engranger des gains importants en profitant de cet extractivisme renouvelé.

Du moins jusqu’à aujourd’hui, dans ces pays dotés d’un gouvernement progressiste qui a instrumentalisé des schémas néoextractivistes, les secteurs traditionnellement marginalisés de la population ont connu une amélioration relative grâce à une meilleure répartition des revenus croissants tirés du pétrole et des mines. En revanche, il n’y a pas eu de redistribution radicale des revenus et des actifs. Cette situation s’explique par la relative facilité avec laquelle il est possible d’obtenir des bienfaits de la nature généreuse, sans entrer dans de complexes processus sociaux et politiques de redistribution.

Comme autrefois, le bénéfice de cette orientation économique va majoritairement aux pays riches, importateurs de Nature, qui tirent grand profit de sa transformation et commercialisation sous forme de produits finis. Les pays exportateurs de biens primaires, quant à eux, reçoivent une part minime de la rente minière ou pétrolière, et sont ceux qui supportent la charge des passifs écologiques et sociaux.

C’est loin d’être négligeable du fait du manque d’institutions appropriées pour faire face aux coûts environnemental, social et politique qu’entraînent les affrontements autour de ces activités extractivistes, notamment le coût économique lié à l’emploi de la force publique pour réprimer des troubles éventuels. En plus de cela, il faut aussi prendre en considération l’effet de cette instabilité sociale presque programmée sur d’autres activités productives dans les zones d’influence extractiviste, par exemple lorsque les activités minières provoquent l’expulsion des paysans de la région.

Les effets de ces conflits et de cette violence touchent également les gouvernements sectoriels. Ceux-ci peuvent être attirés par les chants des sirènes des entreprises qui se consacrent à l’extractivisme de masse et des gouvernements complices, qui peuvent leur offrir quelques avantages financiers. Néanmoins, en fin de compte, les sociétés devront supporter les coûts de ces relations complexes et conflictuelles entre les populations, les entreprises et l’État. Les plans de développement locaux seront menacés à cause de la suprématie de l’extractivisme minier ou pétrolier sur toute autre activité. Tout se terminera par la mise en pièces des plans élaborés dans un esprit participatif et en connaissance de cause par les populations locales. Et les passifs environnementaux constitueront l’héritage le plus douloureux et le plus coûteux des activités extractivistes, car ils ne sont généralement pas mis à la charge des entreprises exploitantes.

Il est clair que si l’on comptabilise les coûts économiques imputables aux incidences de l’extraction de pétrole ou de minerais sur le plan social, environnemental et de la production, beaucoup de bénéfices économiques de ces activités disparaissent [17]. Mais, comme cela a déjà été indiqué, les divers gouvernements progressistes ne tiennent pas de comptes aussi complets parce qu’ils comptent aveuglément sur les profits que leur rapportent les exportations de biens primaires.

En résumé, une grande partie des pathologies les plus importantes et les plus graves de l’extractivisme traditionnel se retrouvent dans le néoextractivisme.

[…]

 

Du développementisme sénile au postextractivisme

 

Quelqu’un de mauvaise foi ou par ignorance pourrait avoir une idée saugrenue : si l’économie exportatrice de biens primaires produit et pérennise le sous-développement, la solution consisterait à cesser d’exploiter les ressources naturelles. C’est évidemment une tromperie. La malédiction des ressources naturelles n’est pas une fatalité, mais un choix. Tout l’enjeu est de trouver une stratégie qui permette d’assurer le bien-vivre en mettant à profit les ressources naturelles non renouvelables, en en faisant une « bénédiction » (Stiglitz, 2006).

Il s’agit donc de choisir une autre voie, qui nous éloigne de la malédiction des ressources naturelles et de la malédiction des visions orthodoxes qui nous maintiennent dans la subordination au pouvoir transnational. Pour cette raison, l’une des tâches les plus complexes est d’élaborer et d’appliquer une stratégie qui nous mène vers une économie postextractiviste.

Cette nouvelle économie n’apparaîtra pas du jour au lendemain. Et il est difficile d’imaginer que l’on puisse fermer brutalement les champs pétroliers ou miniers en cours d’exploitation. Mais cette transition ne deviendra jamais une réalité si l’on continue d’étendre les activités extractivistes et si rien n’est trouvé pour les réduire peu à peu selon un processus correctement planifié. Cette transition n’est certes pas facile dans un monde capitaliste impensable sans l’extraction de ressources comme le pétrole, les minerais ou la forêt. Accomplir cette transition, telle est la tâche du moment, qui fait appel à toutes les forces de la pensée critique, ainsi qu’à l’inventivité et la créativité des sociétés et des organisations sociales. Les efforts déployés pour passer au postextractivisme dans les pays du Sud devraient aller de pair avec une décroissance économique [18] ou, du moins, avec une stagnation de la croissance dans le Nord, sujet de préoccupation croissante dans beaucoup de pays industrialisés.

La voie que l’on retiendra pour sortir d’une économie extractiviste, qu’il faudra faire cohabiter pendant un temps avec quelques activités de ce type, devra tenir compte d’un point crucial : la décroissance planifiée de l’extractivisme. Cette option favorise le développement d’activités durables dans les domaines de l’industrie manufacturière, de l’agriculture, du tourisme et, surtout, de la connaissance… En bref, la Nature ne doit pas être détériorée davantage. La réussite d’une stratégie de ce type pour mener à bien une transition sociale, économique, culturelle, écologique, dépendra de sa cohérence et, avant tout, du soutien social qu’elle recevra.

Il s’agit d’abandonner les économies extractivistes dépendantes et non viables, exportatrices de biens primaires, trop tournées vers le marché extérieur, désindustrialisées, très marquées par l’exclusion et la pauvreté, à forte concentration de revenus et de richesses, déprédatrices et polluantes. Ce que l’on veut, c’est bâtir des économies durables, c’est-à-dire diversifiées dans leurs marchés et leurs produits, industrialisées et tertiarisées, capables de créer des emplois de qualité, équitables, respectueuses des cultures et de la Nature. Sur ce point, il convient d’œuvrer à une réappropriation des cosmovisions indiennes selon lesquelles les êtres humains non seulement vivent en harmonie avec la nature, mais en sont partie intégrante.

Pour enclencher cette transition, qui sera nécessairement plurielle, on aura impérativement besoin d’institutions d’État nouvelles et fortes et d’une nouvelle forme d’organisation de l’économie, ainsi que d’une orientation stratégique pour la participation au marché mondial. Il faudra par conséquent des structures et des organismes de réglementation, et des mécanismes dûment établis qui permettent de procéder à ces transitions [19].

Ce que l’on vise, donc, c’est l’établissement d’un nouveau profil de spécialisation productive pour assurer une plus grande autonomie des pays, sur la base d’un vaste consensus des différentes parties. À cette fin, il faudra consolider le marché intérieur et l’appareil productif des pays, ainsi qu’inventer des stratégies de transition productive qui permettent de réduire l’importance économique de l’activité extractive.

Des retrouvailles avec la Nature font aussi partie des points prioritaires à l’ordre du jour, ce qui requiert de dépasser les schémas et pratiques centrées [20] sur l’exploitation et l’appropriation de la nature. Ayons présent à l’esprit le fait que l’humanité entière est obligée de préserver l’intégrité des processus naturels qui garantissent les flux d’énergie et de matière dans la biosphère. Cela implique qu’il faut maintenir la biodiversité de la planète. Pour accomplir cette transformation civilisatrice, la démarchandisation de la nature s’avère indispensable. Les objectifs économiques doivent être subordonnés aux lois du fonctionnement des systèmes naturels, sans que l’on perde de vue le respect de la dignité humaine et l’amélioration de la qualité de vie des personnes et de la communauté.

Cela oblige à maintenir, sans les détruire, les territoires qui possèdent à de nombreux égards une grande valeur écologique et sociale et sur lesquels se trouve concentré le plus gros de la diversité : l’Initiative Yasuní-ITT en Équateur en est un exemple de portée globale [21]. Cela conduit également à faire du concept de durabilité forte (le capital économique ne peut remplacer intégralement le « capital naturel ») un nouveau paradigme des modes d’organisation de la société. Et cela implique aussi de remplacer la comptabilité macroéconomique traditionnelle par de nouveaux indicateurs et indices de durabilité.

De la même manière, la nécessité s’impose d’une ample et véritable participation de la société pour affronter le défi de l’extractivisme à grande échelle. Cela suppose, impérativement, une redistribution profonde et radicale des revenus et des actifs existants dans l’économie. Il faut mettre fin aux inégalités [22] parce qu’elles sont le ferment d’autoritarismes en tous genres dans tous les domaines de la vie humaine.

Il s’agit au fond de commencer par ne pas continuer d’étendre et d’approfondir un modèle économique extractiviste, c’est-à-dire exportateur de biens primaires. Donner la priorité à ce mode d’accumulation centré sur l’exportation de biens primaires, qui privilégie la rente de la Nature et non l’effort humain, qui détruit systématiquement l’environnement et porte gravement atteinte aux structures sociales et communautaires, qui préfère le marché extérieur et néglige le marché intérieur, qui favorise la concentration de la richesse et relègue l’équité, cette voie n’a été suivie pour le développement d’aucun pays. Et elle ne peut donc pas l’être non plus pour mettre en œuvre une solution postdéveloppementiste, comme l’est le bien-vivre ou sumak kawsay [23].

Le bien-vivre, au moins conceptuellement, se présente comme une vision qui dépasse les modes de développement « alternatifs » et se veut un substitut au développement, en résumé une option radicalement distincte de toutes les idées du développement. Il dissout même la notion de progrès dans sa version productiviste. Le bien-vivre renvoie de manière synthétique à l’opportunité de construire une autre société fondée sur la cohabitation de l’être humain dans la diversité et l’harmonie avec la Nature, sur la base de la reconnaissance des diverses valeurs culturelles existant dans chaque pays et dans le monde.

L’axe central de cette proposition, qui se prête à des projections y compris mondiales, est de faire un grand pas révolutionnaire qui nous amène à passer de visons anthropocentriques à des visions sociobiocentriques, avec les conséquences politiques, économiques et sociales que cela entraîne.

Une chose est sûre : ce n’est pas en empruntant la voie du « développementisme sénile » (Martínez Alier, 2008), c’est-à-dire en poursuivant et, pire, en intensifiant l’extractivisme, que l’on trouvera une issue à ce dilemme complexe de sociétés riches en ressources naturelles, mais en même temps appauvri. 

Alberto Acosta mercredi 9 juillet 2014, mis en ligne par Dial

 

Bibliographie

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Alberto Acosta

Post-scriptum : * Paru sous le titre « Extractivisme et néoextractivisme : les deux faces d’une même malédiction ». Dial, revue mensuelle en ligne. Juillet 2014 :

http://www.alterinfos.org/spip.php?…

 

* Dial — Diffusion de l’information sur l’Amérique latine — D 3292. Traduction de Gilles Renaud pour Dial.

Source (espagnol) : Alberto Acosta, « Extractivismo y neoextractivismo : dos caras de la misma maldición », in Groupe permanent de travail sur les alternatives au développement, Más allá del desarrollo, sous la direction de Miriam Lang et Dunia Mokrani Chávez, Quito, Abya Yala / Fundación Rosa Luxemburg, 2011, p. 83–118 (p. 83–88, 95–104, 113–118) http://rosalux-europa.info/userfile.…

 

* Traduction et publication autorisée par l’auteur. Une version en anglais du livre est aussi disponible en ligne http://www.tni.org/briefing/beyond-.… En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, le traducteur, la source française (Dial — www.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.

 Notes

[1] Voir par exemple DIAL 3282 — « GUATEMALA — Les autorités q’eqchi » de Tezulutlán présentent leur opposition à la centrale hydroélectrique devant les Nations unies », 3281 — « GUATEMALA — Conférence de presse du Conseil des villages de Tezulutlán “Manuel Tot”, 24 janvier 2014 », 3246 — « PÉROU — Recul dans l’application de la consultation préalable » et 3245 — « BOLIVIE — Les peuples originaires passent au second plan ».

[2] Voir notamment DIAL 3258 — « Amérique du Sud — Progressisme et gauche marron », 3257 — « BRÉSIL — Le plus grand extractiviste du continent » (disponible sur ESSF — article 32486) et 3256 — « HONDURAS — Déclaration du diocèse de La Ceiba sur l’extractivisme ».

[3] DIAL avait déjà publié un entretien avec l’auteur en 2009 (DIAL 3075 — « ÉQUATEUR — Le projet ITT : entre transformation du modèle économique et construction d’une autre société. Entretien avec Alberto Acosta »). Voir aussi, sur AlterInfos, « ÉQUATEUR — “révolution citoyenne”, modèle extractiviste et gauches crititiques. Entretien avec Alberto Acosta, candidat de l’Unité plurinationale des gauches à l’élection présidentielle ».

[4] e chapitre va de la page 83 à la page 118 du livre, ont été coupées les pages 89 à 94 et 105 à 112.

[5] http://www.alterinfos.org/spip.php?…

[6] Dans ce texte, l’auteur reprend et synthétise plusieurs de ses travaux antérieurs.

[7] Divers théoriciens ont élaboré, en se plaçant de différents points de vue, ce « fatalisme tropical ». Citons, entre autres, Michael Gavin, Michel L. Ross, Jeffrey Sachs, Ricardo Hausmann, Roberto Rigobon et Ivar Kolstad.

[8] Malgré sa longue histoire comme mode d’accumulation, le terme « extractivismo » ne figure pas dans le dictionnaire de l’Académie royale de la langue espagnole.

[9] Il est faux de penser que l’extractivisme existe uniquement lorsqu’on extrait des minerais ou des hydrocarbures. Les exemples ne manquent pas de pratiques également extractivistes dans les domaines de l’exploitation du bois ou de la monoculture. Ainsi, concernant le cas du café, on pourra se reporter à Oeindrila Dube et Juan Fernando Vargas (2006).

[10] Raúl Zibechi voit dans l’extractivisme de ces gouvernements progressistes une deuxième phase du néolibéralisme (2011).

[11] Voir la contribution importante de Schuldt (2005). On pourra également se reporter à Schuldt et Acosta (2006), ainsi qu’à Acosta (2009).

[12] Le développement durable est le processus qui permet de satisfaire les besoins actuels sans compromettre les possibilités pour les générations futures. Pour assurer le bien-vivre, il faut même aller plus loin que le développement durable et reconnaître dans la nature un sujet qui détient des droits.

[13] Un moyen utile destiné à démonter les mythes de la méga-industrie minière transnationale est celui conçu en Argentine par le Collectif des lanceurs d’alerte ␣ Colectivo Voces de Alerta (2011).

[14] Voir DIAL 3187 « ÉQUATEUR — Chevron continue à perdre ses batailles judiciaires » ␣ note DIAL

[15] « La théorie du ruissellement (en anglais : “trickle down economics”) est une théorie économique d’inspiration libérale selon laquelle, sauf destruction ou thésaurisation (accumulation de monnaie), les revenus des individus les plus riches sont in fine réinjectés dans l’économie, soit par le biais de leur consommation, soit par celui de l’investissement (notamment via l’épargne), contribuant ainsi, directement ou indirectement, à l’activité économique générale et à l’emploi dans le reste de la société. Cette théorie est notamment avancée pour défendre l’idée que les réductions d’impôt y compris pour les hauts revenus ont un effet bénéfique pour l’économie globale. L’image utilisée est celle des cours d’eau qui ne s’accumulent pas au sommet d’une montagne, mais ruissellent vers la base.) » ␣ Page Wikipedia sur la « théorie du ruissellement » ␣ note DIAL

[16] L’auteur s’est intéressé à la situation du Venezuela du gouvernement du général Juan Vicente Gómez jusqu’à la période précédant le gouvernement du colonel Hugo Chávez Frías.

[17] Sur les passifs de l’industrie pétrolière voir, par exemple, l’apport de Fander Falconí (2004). [18] Même dans les pays du Sud, il y a des penseurs qui abordent ces questions dans le but de déconstruire l’économie. Voir Leff (2008).

[19] Depuis quelques années, le débat s’intensifie sur les manières d’engager ces transitions. Plusieurs auteurs ont émis diverses idées et suggestions à cet égard, notamment Eduardo Gudynas, Joan Martínez Alier, Enrique Leff et Roberto Guimarães. Voir par exemple l’ouvrage collectif coordonné par Alejandra Alayza et Eduardo Gudynas au Pérou (2011). De même, on trouvera dans le rapport rédigé sur le sujet par OXFAM (2009) des suggestions de méthodes pour mettre en œuvre ces transitions. L’auteur de ces lignes s’est également livré à quelques réflexions sur la construction d’une économie postpétrolière (Acosta 2000 ou 2009). À signaler diverses propositions, publiées en 2000 par différents auteurs, pour bâtir un « Équateur postpétrolier ».

[20] Comme souvent, nous faisons ici l’accord selon la règle de proximité, plutôt que selon celle de la prévalence du masculin sur le féminin… note DIAL.

[21] Voir Martínez et Acosta (2010). Cette initiative s’inscrit dans le prolongement de la proposition de moratoire dans le sud de l’Amazonie équatorienne, formulée en 2000 par plusieurs auteurs dans l’ouvrage El Ecuador Post Petrolero.

[22] Spécialement les inégalités d’ordre économique, social, intergénérationnel, sexuel, ethnique, culturel, régional. [23] Dans une bibliographie sur le sujet qui ne cesse de s’enrichir, nous pouvons suggérer Acosta et Martínez (2009), et Acosta (2010). Un autre texte qui permet d’aborder cette question dans un contexte plus large est celui de Tortosa (2011).

 

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CAP-NCS <![CDATA[Déclaration du Comité de la Commémoration du 25ème anniversaire de la tragédie du 6 décembre 1989]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14456 2014-11-27T17:26:43Z 2014-12-05T12:19:43Z Le 6 décembre 1989, quatorze jeunes femmes vouées à un avenir d’ingénieures ont été assassinées avec une arme légalement acquise pour la simple raison qu’elles avaient choisi une carrière traditionnellement masculine. Treize autres femmes et hommes ont été blessés. La sévérité et les motifs du massacre en ont fait un symbole du combat perpétuel contre la misogynie et la violence autour duquel se sont ralliées les sociétés québécoise et canadienne.

En ce 25e anniversaire de la tuerie survenue le 6 décembre à Montréal, nous joignons notre voix au front commun d’organismes et de citoyens qui croient que notre devoir de mémoire entraîne nécessairement des actions concrètes pour …

renforcer la lutte contre la violence faite aux femmes, pour garantir, à toute femme, l’exercice effectif de son droit à la sécurité et à vivre dans une société sans violence. Au Québec, les femmes représentent 80% des victimes d’infractions commises dans un contexte conjugal, 96% des victimes d’agression sexuelle et 93% des homicides conjugaux. Depuis la tragédie, plus de 1500 femmes au Canada ont été tuées par leur conjoint, ex-conjoint ou autre partenaire intime.

combattre les inégalités entre les femmes et les hommes, en luttant contre la discrimination, la marginalisation et l’exclusion à l’égard des femmes dans les domaines de l’éducation, du travail, de la sécurité économique et de la santé.

poursuivre le combat pour un meilleur contrôle des armes, étant donné l’abolition du registre des armes d’épaule ainsi que les nombreux affaiblissements aux mesures de contrôle instaurés par le présent gouvernement fédéral à la demande du lobby des armes. Entre les mains de personnes dangereuses, les armes à feu permettent d’infliger plus de dommages, plus facilement et plus efficacement, et de faire plus de victimes. Un encadrement législatif de l’accès, de la possession et des types d’armes à feu disponibles est nécessaire pour minimiser les décès et blessures par balles.

À la mémoire de :

Geneviève Bergeron Nathalie Croteau Hélène Colgan Barbara Daigneault

Anne-Marie Edward Maud Haviernick Barbara Klucznik

Maryse Laganière Maryse Leclair

Anne-Marie Lemay Sonia Pelletier Michèle Richard

Annie St-Arneault Annie Turcotte

Comité de la Commémoration du 25e anniversaire 

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CAP-NCS <![CDATA[La gauche et la question nationale]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14465 2015-01-25T04:49:12Z 2014-12-03T15:28:00Z a54ab7_13eea39eac614cb8b0bda1246ebbe771.png_srz_p_323_417_75_22_0.50_1.20_0

En 1978, dans l’effervescence québécoise de l’époque naît une revue, les Cahiers du socialisme. Son but est de relire la société québécoise au prisme des classes et des luttes de classes, plus particulièrement « de faire l’analyse des « rapports entre classes sociales au Québec et au Canada, de la nature de l’État capitaliste fédéral et québécois, de la place du Canada dans le système impérialiste, des voies d’organisation et d’accession au pouvoir des classes opprimées, de la question nationale »[1]. L’« aventure » durera jusqu’en 1984[2].

L’irruption du Parti Québécois

Les Cahiers du socialisme apparaissent au moment où le mouvement populaire se retrouve confronté à un nouveau contexte. En 1976 en effet, le Parti Québécois (PQ) remporte les élections provinciales grâce à un fort appui populaire. Bien que mis en place par des éléments dissidents du Parti libéral et un groupe social principalement composé de professionnels et de technocrates, le PQ est de toute évidence le choix du peuple et même des éléments organisés du peuple à travers le riche tissu associatif qui prend la forme de syndicats, de groupes populaires, de mouvements étudiants et féministes, etc. D’emblée, le PQ se présente comme un parti ayant un « préjugé favorable » pour les travailleuses et les travailleurs. Au début du mandat effectivement, des réformes sont mises en place, dans le domaine du travail (la loi 45 interdisant l’utilisation de scabs), de la protection des consommateurs (mise en place d’un système public d’assurance-automobile), du monde rural (zonage agricole) et bien sûr, la loi 101 dont le but est de faire du français la langue dominante. Dès la fin des années 1970, le PQ remplit sa promesse de tenir un referendum sur l’avenir du Québec, d’où le projet de « souveraineté-association », qui débouche sur le vote de 1980. Les organisations populaires sont interpellées : faut-il participer à cette stratégie? De quelle manière? N’y a-t-il pas un risque d’être instrumentalisés dans une lutte entre élites?

Les divisions de la gauche

Après plusieurs années de mobilisation et d’organisation populaires, les militants et les militantes de gauche sont dans une situation précaire. Des fractures sévères éparpillent la gauche entre plusieurs tendances. Dans la lignée de Charles Gagnon, une gauche dite « marxiste-léniniste » (ou « ML ») est structurée autour du groupe En Lutte! et plus tard, du Parti communiste ouvrier. Grands rivaux pour s’imposer comme LE parti révolutionnaire, ces formations politiques s’entendent cependant pour décrier non seulement le PQ, mais l’idée même de la souveraineté, selon En Lutte! :

« Le prolétariat du Québec doit savoir qu’il n’a rien à gagner à flirter avec le mouvement indépendantiste québécois dont les intérêts fondamentaux sont anti-ouvriers; le prolétariat du Québec doit reconnaître pleinement que son avenir réside dans la révolution socialiste et que celle-ci n’est possible que dans l’unité des forces ouvrières et populaires du Canada tout entier[3]. »

Jusqu’au référendum de 1980, les groupes « ML » mènent campagne contre le projet du PQ en prônant l’abstention ou l’annulation lors du referendum :

« Nous ne militons pas en faveur de la séparation du Québec parce qu’elle nuirait à la cause révolutionnaire du prolétariat en le divisant face à la bourgeoisie canadienne, notre ennemi principal, et en affaiblissant notre peuple face aux visées hégémoniques des deux superpuissances. (…) Le PQ, parti bourgeois anti-ouvrier, n’est pas le défenseur conséquent de la nation québécoise. Il doit être combattu pour ce qu’il est : un parti nationaliste bourgeois pour qui les intérêts de classe priment sur les intérêts nationaux[4]. »

L’influence de ces groupes est réelle auprès de segments du mouvement populaire qui cherchent un projet qu’ils espèrent « authentiquement révolutionnaire » autour d’un projet totalement défini. L’indépendance, selon cette vision, est une terrible tromperie qui risque de fragmenter le Canada et de le rendre plus vulnérable à l’influence des États-Unis. La révolution prolétarienne canadienne, par ailleurs, reconnaîtra le droit à l’autodétermination du peuple québécois.

Après la défaite du « oui » cependant, une crise larvée éclate parmi ces groupes qui entament alors un déclin irrésistible[5]. Le PCO se dissout en 1983, précédé d’En Lutte! en 1982. Certes, il serait simpliste d’attribuer le déclin des « ML » à leur position extrême sur la question nationale, puisque plusieurs autres éléments ont déclenché cette crise terminale (la place des femmes dans l’organisation, le style de fonctionnement quasi militaire, une pensée caractérisée par la « ligne juste » envers et contre tout, etc.).

Socialisme et indépendance

Si les « ML » en mènent large à la fin des années 1970, ils ne constituent pas le courant dominant dans le mouvement populaire. Des courants pluralistes agissant en réseaux dans les mouvements populaires expriment la continuité de l’option « socialisme et indépendance » élaborée dès les années 1960. Cette option continue l’opération politique et intellectuelle entreprise par divers mouvements comme le Parti socialiste du Québec et le Mouvement de libération populaire, les revues Parti Pris et Révolution québécoises. L’idée est de mener une lutte de libération nationale contre le colonialisme et le capitalisme[6]. Au bout du compte, la majorité de cette génération militante finira par accepter l’idée que l’indépendance du Québec est une condition préalable à l’émancipation sociale et se ralliera au PQ. C’est ce qu’exprime Jean-Marc Piotte à l’époque :

« On peut définir le courant Lévesque comme social-démocrate, et, entre la social-démocratie et le néo-capitalisme, la marge est plus qu’étroite. Mais il faut voir aussi le progrès que marque Lévesque par rapport au parti libéral et à l’UN (…) Et, plus important, une large fraction des masses les plus politisées et les plus conscientes suivent Lévesque (…) Se situer hors du mouvement Lévesque, c’est se condamner à être marginal, sans aucune prise réelle sur les événements, sur les masses populaires. C’est se condamner à créer une autre petite secte qui éclatera au bout de quelques années[7]. »

Mais tous ne sont pas d’accord :

« L’initiative du mouvement indépendantiste est momentanément passée à ces petits bourgeois qui sont motivés par des intérêts de classe immédiats. La domination économique croissante des Américains sur le Québec, les limites à leur liberté politique qu’entrainent cette domination, et le pouvoir centralisateur d’Ottawa réduisent leur rôle et leur pouvoir à presque rien. Incapable de s’attaquer à la puissance économique yankee, convaincue même de pouvoir s’en passer, la bourgeoisie indépendantiste québécoise (…) ne rêve plus qu’à se débarrasser de cet intermédiaire constitué par la bourgeoisie anglo-saxonne de Montréal et de Toronto[8]. »

Plus tard, cette thématique évolue sous l’influence de mouvements radicalisés voulant toujours lier l’émancipation sociale à l’émancipation nationale, avec une certaine emphase sur le premier terme de l’équation (tels le Front de libération populaire, les Comités d’action politique du FRAP, la revue Mobilisation et même une fraction du Front de libération du Québec). Ces groupes continuent d’argumenter en faveur d’une indépendance par et pour les travailleurs :

« Il n’y a qu’une seule solution possible : que le peuple québécois sous la direction des travailleurs organisés renverse la domination impérialiste, libère les forces productives de l’emprise du capital nord-américain et prenne collectivement le contrôle de la richesse sociale. Le nationalisme déplace les problèmes en insistant sur les aspects ethniques et culturels de la domination étrangère : “C’est la faute aux Anglais! C’est contre Ottawa qu’il faut se battre!” Alors qu’en réalité les responsables étaient et sont encore avant tout capitalistes, anglais autrefois, surtout américains aujourd’hui. Pour le faire, d’abord libérer nos consciences, changer notre mentalité individualiste pour une solidarité et une conscience claire des intérêts communs de la classe ouvrière (…) Nous rendre capables de reprendre en mains nos moyens de production, notre sol, nos ressources naturelles, en somme, l’ensemble de notre richesse sociale[9]. »

À la veille du referendum de 1980, des centrales syndicales comme la CSN et la CEQ (l’ancêtre de la CSQ), des mouvements communautaires et étudiants, et de petites organisations de gauche tels le Regroupement pour le socialisme (RPS), le Groupe socialiste des travailleurs (GST) et le Groupe marxiste révolutionnaire (GMR) [10] convergent pour à la fois se distancier du PQ qui est pour eux un « parti bourgeois », tout en proclamant la nécessité d’une indépendance par et pour le peuple :

« Nous sommes indépendantistes parce que l’oppression de la nation québécoise constitue un problème social majeur dont la solution ne peut être trouvée dans le cadre du système fédéral canadien (…) Dans ce contexte, les classes populaires francophones frappées à la fois par l’exploitation capitaliste, par le sous-développement régional et par l’oppression nationale se trouvent à constituer une force potentielle de changement social stratégique[11]. »

Pour plusieurs syndicalistes de gauche de l’époque :

« Il est important de soustraire les travailleurs de l’influence du PQ. Ceci implique une lutte idéologique dans le but de dégager la portée réelle de la lutte nationale et la nécessité d’une hégémonie des travailleurs organisés dans cette lutte. Renforcer la lutte nationale, c’est s’attaquer à l’ennemi principal dans lutte nationale et à des ennemis dans la lutte anticapitaliste. C’est lier ensemble lutte de classe et lutte nationale comme condition de développement de l’organisation politique autonome des travailleurs[12]. »

Dans le contexte du referendum de 1980, ces courants de gauche pro-indépendance ont fait campagne pour un « oui critique », ce qui veut dire oui à la question posée concernant l’accession à la souveraineté, et critique à l’endroit du PQ :

« Le défi de la bourgeoisie québécoise est réaménager son espace dans le capitalisme nord-américain. Le PQ espère trouver un partenaire prêt à élaborer un fédéralisme renouvelé tout en lui donnant plus de pouvoir (…) Au contraire, l’indépendance sera le moment d’un nouveau rapport de forces, d’une brèche dans le système de domination capitaliste en Amérique du Nord (…) L’indépendance préconisée par le mouvement ouvrier québécois implique l’élaboration d’une stratégie anti-impérialiste et anticapitaliste à l’échelle continentale. »

Plus encore :

« Notre appui à l’indépendance est un aspect de la lutte politique pour le socialisme, c’est une position de démarcation sans équivoque avec le nationalisme, car nous sommes conscients que les intérêts des travailleurs sont antagoniques à ceux de la bourgeoisie et de tout autre force sociale qui préconise une “autre voie” que le socialisme, ce qui conduirait le Québec à s’intégrer d’une nouvelle manière dans le système capitaliste mondial[13]. »

Par rapport au PQ, la gauche indépendantiste précise que :

« Les projets qu’il véhicule tant sur la question sociale et économique que sociale, sont colorés et déterminés par sa volonté de construire un bloc social, une alliance de classe, dans lesquels la première place revient au capital, la seconde aux petites bourgeoisies de couches supérieures et la troisième seulement aux classes populaires. Cela signifie que le gouvernement du PQ sacrifie les classes populaires chaque fois qu’il est impossible de leur faire des concessions sans heurter en même temps les capitalistes de la petite et de la moyenne entreprise[14]. »

Après la défaite du référendum de 1980, la tendance « indépendance et socialisme », comme les autres groupes de gauche connaîtra un déclin[15].

Une revue et un projet

Face à cette évolution, de jeunes intellectuels, pour la plupart professeurs à l’UQAM, décident à la fin des années 1970 de reprendre un certain nombre de débats plus ou moins mis de côté depuis la disparition de la revue Parti Pris, dont l’influence a été importante entre 1963 et 1968. D’ailleurs, un certain nombre de rédacteurs de Parti Pris se retrouve dans les Cahiers. D’emblée, la question nationale, dans le contexte du référendum annoncé, devient un des thèmes privilégiés. De concert avec divers secteurs du mouvement populaire et des réseaux de gauche indépendante, la revue s’acharne à décortiquer la nature du bloc de classe qu’essaie de construire le PQ, de manière à s’en distinguer et à proposer un projet contre-hégémonique enraciné dans la société et dans ses luttes. À cette époque, plusieurs professeurs des départements de sciences sociales de l’UQAM sont engagés dans une réflexion critique et pédagogique, pour poursuivre une rigoureuse analyse théorique d’une part, et traduire celle-ci d’une manière à interpeller une partie importante de la gauche et du mouvement populaire, ce qui fait que les textes ne sont pas contraints à la forme académique en usage.

Ce qu’on retrouve dans le recueil

Le premier texte provient du numéro de lancement des Cahiers (par Gilles Bourque) et tente de mettre sur la table un certain nombre d’hypothèses concernant le fait national. Pour Bourque, la nation n’est pas une réalité intangible et éternelle, mais un processus marqué par la lutte des classes. Le tout doit être historicisé à travers les luttes traversant l’espace canadien et québécois depuis 1945 (comme l’explique Dorval Brunelle). Par la suite, les rédacteurs des Cahiers tentent d’expliquer le « phénomène » du PQ à travers les rapports de classe (Levasseur et Lacroix), la gestion du pouvoir (Niosi, Piotte et Dostaler), et la composition des groupes sociaux au cœur du projet péquiste (Bourque et Légaré). Cette analyse est poursuivie dans d’autres textes qui analysent la stratégie des dominants (le collectif du Centre de formation populaire) et la nature du projet libéral-fédéraliste (Brunelle). Le tout constitue un bon aperçu des débats, travaux et recherches en cours à cette époque de démarcation. L’échec du référendum de 1980, suivi du détournement du PQ vers la gestion néolibérale et l’abandon du projet de souveraineté (la politique dite du « beau risque » consistant à appuyer le gouvernement conservateur à Ottawa), mettra un terme temporaire à ces explorations, du moins jusque dans les années 1990, ce qui explique sans doute la dislocation du projet des Cahiers.

Aujourd’hui, la tradition des Cahiers continue sous la forme des Nouveaux Cahiers du socialisme.

 

[1] « Présentation », Les Cahiers du socialisme, numéro 1, 1978, p. 2.

[2] Richard Poulin,  « Des revues engagées, Cahiers du socialisme, Critiques socialistes et Nouveaux Cahiers du socialisme », Bulletin d’histoire politique, volume 19, numéro 2, hiver 2011.

[3] En Lutte !, Pour l’unité du prolétariat canadien, publié par En Lutte !, avril 1977, page 27.

[4] Document d’entente politique pour la création de la Ligue communiste (marxiste-léniniste) du Canada, novembre 1975.

[5] David Milot et al., « Histoire du mouvement marxiste-léniniste au Québec 1973–1983 », Bulletin d’histoire politique du Québec, volume 13, numéro 1, automne 2004.

[6] Lucille Beaudry, « Le marxisme au Québec: une hégémonie intellectuelle en mutation (1960–1980). » publié dans l’ouvrage sous la direction de Lucille Beaudry, Christian Deblock et Jean-Jacques Gislain, Un siècle de marxisme. Les Presses de l’Université du Québec, 1990.

[7] Jean-Marc Piotte, « Lettre à une militante », Partis Pris, volume 5, numéro 8, été 1968.

[8] Charles Gagnon, « Proposition pour la révolution nord-américaine », été 1968, reproduit dans Charles Gagnon, Feu sur l’Amérique, Écrits volume un 1966–72, Lux Éditeur, 2006

[9] CAP Maisonneuve et Cap Saint-Jacques, La nécessité d’une organisation politique des travailleurs, avril 1972

[10] Ces deux derniers se réclamant de l’héritage de la Quatrième Internationale

[11] Marc Ferland et Yves Vaillancourt, Socialisme et indépendance au Québec, Éditions Albert Saint-Martin, 1981, pages 62–63.

[12] Bernard Normand et Victor Lapalme, Travailleurs québécois et lutte nationale, Document de travail de la CEQ, janvier 1973, p. 71.

[13] CFP, La question nationale, un défi à relever pour le mouvement ouvrier, mai 1978.

[14] Yves Vaillancourt avec la collaboration d’Annie Antonès, Le PQ et le social, éléments de base des politiques sociales du gouvernement du Parti Québécois, 1976–1982, Éditions Saint-Martin, 1983.

[15] Le Regroupement pour le socialisme, le Mouvement socialiste (créé en 1980 par Marcel Pepin) et le Groupe socialiste des travailleurs seront tous dissous. Voir à ce sujet Pierre Beaudet, « La radicalisation des mouvements sociaux dans les années 1970, Bulletin d’histoire politique, « La gauche au Québec depuis 1945 », volume 19, no 2, automne 2010. Les raisons complexes de ce déclin seront développées dans un autre cahier de la collection.

Pour un accès complet à l’ouvrage, télécharger en cliquant

http://media.wix.com/ugd/a54ab7_7f75347c75cc4435a04a21cde4bcd11f.pdf

 

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CAP-NCS <![CDATA[Malcolm X, Une vie de réinventions]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14460 2014-12-01T21:47:56Z 2014-12-01T21:46:37Z 1592978-gf

Prédicateur sectaire de la Nation of Islam, ou musulman orthodoxe converti à la tolérance, nationaliste noir ou révolutionnaire ouvert aux alliances avec les groupes de gauche, ex-revendeur de drogue, ancien prisonnier, partisan de l’auto défense armée, dirigeant panafricaniste… Malcolm X a connu plusieurs vies.

Après son assassinat, des groupes très différents — les trotskistes, les nationalistes noirs, les musulmans sunnites — se réclamèrent de lui. Des centaines d’institutions et d’associations de quartier ont été rebaptisées en son honneur.

Malcolm X est devenu une icône de la culture noire et, plus largement, de la culture populaire dans de nombreux pays. Son héritage et sa mémoire ont fait l’objet de luttes acharnées. Paradoxalement, sa vie reste mal connue. C’est principalement par l’ouvrage connu comme son autobiographie, coécrite avec Alex Haley, que le grand public a appris à connaître Malcolm X, alors même que ce livre, écrit dans des conditions controversées, édulcore bien des aspects du parcours personnel et politique du dirigeant noir.

C’est ce vide que vient combler cette biographie magistrale. Fruit de nombreuses années de recherches dans les archives du FBI, dans celles de la famille de Malcolm X, d’entretiens avec les personnes l’ayant accompagné ou croisé, ce livre, écrit par un grand historien africain américain, apporte un éclairage inédit sur les « vies » de Malcolm X, ses choix et ses évolutions politiques, son assassinat et sa postérité.

L’AUTEUR

Historien de renom, Manning Marable est décédé quelques jours avant la publication de son Malcolm X. Professeur d’histoire à l’Université Columbia, il a été membre de la commission Amistad, chargée d’examiner les responsabilités de l’État de New York dans le commerce des esclaves. Citons parmi la quinzaine de livres qu’il a publiés : How Capitalism Underdeveloped Black America et Race, Reform and Rebellion. On lui doit également la création de nombreux instituts et départements consacrés à l’histoire noire. Malcolm X a reçu le prix Pulitzer du livre d’histoire et a été désigné parmi les dix livres les plus remarquables de l’année 2010 par le New York Times.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuel Delgado Hoch, Patrick Le Trehondat et Patrick Silberstein Coéditions avec Syllepse (Paris) m.editeur@editionsm.info www.editionsm.info/

Personne ressource : Richard Poulin

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CAP-NCS <![CDATA[12 jours d’action contre la violence envers les femmes]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14452 2014-11-27T17:17:49Z 2014-11-28T17:16:15Z « Les femmes sont encore victimes de violence parce qu’elles sont des femmes. Il faut continuer de lutter pour l’égalité réelle et pour faire cesser la violence! » — Consulter le site des 12 jours d’action

La campagne annuelle des 12 jours d’action contre la violence envers les femmes est une occasion de réfléchir collectivement au phénomène de la violence faite aux femmes et de publiciser  des solutions concrètes pour enrayer ce fléau. Depuis 2008, la FFQ coordonne conjointement cette campagne avec Femmes autochtones du Québec, L’R des centres de femmes, la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle, la Fédération des ressources d’hébergement pour femmes violentées et en difficulté du Québec, le Regroupement québécois des centres d’aide et de lutte contre les agressions sexuelles, le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence, Réseau action femmes handicapées, SOS Violence conjugale et la Table de concertation au service des personnes réfugiées et immigrantes.

Dans le cadre de ces 12 jours, de nombreuses actions sont organisées par des groupes de femmes dans toutes les régions du Québec pour sensibiliser la population au phénomène de la violence faite aux femmes et pour demander des engagements concrets de la part des gouvernements provincial et fédéral pour éliminer cette violence systémique envers les femmes qui continue d’exister malgré les avancées des droits des femmes au Québec et au Canada.

Pourquoi une campagne annuelle pour l’élimination des violences envers les femmes?

Le 17 décembre 1999, l’ONU proclamait le 25 novembre Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, rappelant que cette violence est un obstacle sur la voie de l’égalité, du développement et de la paix. Cette date commémore l’assassinat des sœurs Mirabal, trois militantes politiques dominicaines qui furent brutalement exécutées en 1960 sous les ordres du chef d’État Rafael Trujillo. Le 25 novembre marque aussi le début des 16 jours d’activisme contre la violence faite aux femmes, campagne reconnue internationalement, qui se terminent le 10 décembre, Journée internationale des droits de la personne.

Pourquoi 12 jours d’action au Québec?

Au Québec, la campagne de sensibilisation se déroule du 25 novembre au 6 décembre. Cette date correspond à la Journée nationale de commémoration et d’action contre la violence faite aux femmes. Le Parlement a institué cette journée afin de commémorer la date anniversaire du meurtre de 14 jeunes femmes en 1989 à l’École Polytechnique de Montréal. Ce geste de violence sexiste a bouleversé la population. Tous les 6 décembre, les drapeaux sont mis en berne sur les bâtiments fédéraux. La population est aussi invitée à porter le ruban blanc et à observer une minute de silence afin de commémorer les 14 victimes de Polytechnique et de prendre des engagements pour enrayer la violence faite aux femmes.

 

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