Nouveaux Cahiers du socialisme Faire de la politique autrement, ici et maintenant... 2014-12-17T16:09:57Z http://www.cahiersdusocialisme.org/feed/atom/ CAP-NCS <![CDATA[De quoi parlent les racines de la liberté?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14482 2014-12-14T15:54:16Z 2014-12-17T15:51:08Z Qu’il est long et escarpé le sentier vers la liberté. Après deux siècles de luttes, l’horizon de l’émancipation semble être borné par le capitalisme contemporain, financiarisé, cybernétisé, le « sujet automate ». Les contradictions actuelles au sein de l’État haïtien (parlement, exécutif, collectivités territoriales) ainsi que la crise économique, politique et environnementale montrent, comme une plaie béante, la crise plus globale du capitalisme en tant que tel. Pour autant, l’affaiblissement historique de l’État haïtien, qui a débouché sur une tutelle, ne devrait être analysé comme une crise de domination de la bourgeoisie haïtienne. Une telle lecture renverrait à confondre les contradictions internes à l’appareil d’État avec les contradictions internes à la fonction de l’État. En fait, il s’agit pour les dominants de trouver une bifurcation face à la crise du bloc au pouvoir, sous l’hégémonie du capital international, par la médiation de l’ambassade des États-Unis ou même celle du vice-président de ce pays. Alors, quelle stratégie de lutte nationale, démocratique et populaire pour défaire cette manœuvre?

La situation haïtienne n’est pas une « crise révolutionnaire » dont une « stratégie frontale » déboucherait sur une « révolution », au sens classique. Quand nous parlons de révolution haïtienne, aujourd’hui, il ne s’agit pas se focaliser essentiellement sur la question du pouvoir, par la conquête exclusive de l’appareil d’État. Cette option stratégique serait, pour certains, la condition incontournable pour entamer les transformations sociales. Ce schéma privilégie le couple parti/pouvoir d’États de manière verticale, c’est-à-dire du haut vers le bas. Historiquement, ce modèle a été à la base des trahisons, des usurpations.

Cette posture réductionniste néglige la dynamique de l’appropriation sociale par les masses de leur capacité d’autogestion, d’auto-organisation, d’autogouvernement. La construction d’un nouveau rapport de force se veut, ainsi, une reconnaissance des revendications de gens ordinaires. Autrement dit, reconnaître le pouvoir du souverain, des citoyens et citoyennes. Lutter pour que les classes populaires soient porteuses de leur émancipation, c’est lutter pour le plein développement de chacun. La lutte contre la domination, l’exploitation, l’exclusion, la marchandisation et la pauvreté, est un projet de libération de la condition humaine et non de la mise en place d’autres formes de domination, de subordination par des bureaucrates/technocrates fussent-ils de « gauche ».

Contrairement, au modèle des adeptes du complotisme politique (tactique du manipulateur en quête de pouvoir personnel), des professionnels de la politique (les politiciens traditionnels), des experts, des technocrates de l’ingénierie du capital communautaire (les ONGistes); le projet d’un monde libéré, de la marchandisation, de l’impérialisme, de la dictature, est un projet créatif en harmonie avec les humbles et toutes personnes conscientes, une utopie d’hommes et de femmes en lutte.

La rébellion, le cri, le souffle de la vie, les racines de la liberté, face à la destruction de notre pays, de notre planète est la voie qui affirme que la construction d’un autre monde est possible. La terre mère exige de nous, de l’humanité, aujourd’hui, maintenant, une vision de la politique plein d’amours, de rêves, de respects de la vie, de la nature, à la dimension du désastre quotidien de la « société moderne » (militarisme, marchandisation de la vie, crise climatique accélérée par l’exploitation à outrance des ressources naturelles, concurrence entre les êtres humains, manipulation des masses, consumérisme, aliénation de nos enfants…). Ce combat n’est pas un vœu pieux, mais l’objet d’actions concrètes. Les peuples du monde attendent de la nation haïtienne le sursaut de dépassement qui ouvrira une nouvelle voie d’émancipation à l’humanité tout entière. Aujourd’hui, notre tâche consiste à :

— Offrir un cadre organisé où les femmes et les hommes pourront lutter en contribuant aux combats contre l’exploitation, l’exclusion, la dépendance et la pauvreté;

— Consolider le rapprochement entre les diverses organisations qui luttent pour l’émancipation;

— Renforcer et étendre la solidarité internationale des peuples en faisant écouter la voix des sans voix à travers le monde entier;

— Construire une alternative contre-hégémonique nationale, démocratique et populaire qui sera un produit du mouvement social et politique;

— Donner une réponse catégorique à l’occupation étrangère;

— Assumer de manière cohérente et réaliste les tâches historiques du peuple haïtien inscrites dans le mouvement d’éveil de l’humanité qui fait face à la destruction de notre planète.

En somme, promouvoir la transformation sociale par l’appropriation « citoyenne » en vue de construire une nouvelle réalité sociale. Il s’agit, à court terme, de lancer une campagne au sein du peuple en tenant compte de son imaginaire en lien aux réflexions sur le réel des intellectuels organiques. Ressusciter les récits concernant nos héros en harmonie avec les énergies profondément enracinées en nous et tout autour de nous. Encourager les forces créatives de chacun d’entre nous et du peuple. Dans ce cadre, construire un programme de lutte avec toutes personnes désirant s’engager dans cette direction. Renforcer la dynamique de l’autonomie des collectivités territoriales par la création de coordinations régionales en vue de coordonner l’action des communes autonomes. L’action des coordinations régionales prioriserait : la création de cliniques populaires, la création d’écoles axées sur le savoir du peuple et ouvertes sur l’apport des peuples du monde et de la technologie moderne respectueuse de la nature et de l’être humain. Implémenter des coopératives de production. Encourager une justice populaire fondée sur la réparation au lieu du châtiment.

4 décembre 2014

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CAP-NCS <![CDATA[Le commun contre l’État néolibéral]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14479 2014-12-17T16:09:57Z 2014-12-15T12:07:05Z Recensé : Pierre Dardot et Christian Laval, Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, Paris, La découverte, 2014, 593 p.

Le livre de Pierre Dardot et Christian Laval introduit en France la question du « commun » qui était jusqu’ici absente du débat hexagonal, alors qu’elle irrigue depuis les premiers travaux d’Elinor Ostrom il y a vingt ans le champ des sciences humaines anglo-saxonnes. Commun est d’abord une impressionnante synthèse d’un grand nombre de travaux de sociologie, d’économie, de droit, d’anthropologie et de philosophie qui ont pris le « commun » pour objet ces deux dernières décennies. Mais le livre est surtout un effort philosophique d’élaboration originale du concept de « commun ».

Son apport majeur est de faire du commun un objet de réflexion directement politique, et pas seulement économique ou juridique. Il ne se présente donc pas comme une réflexion purement abstraite, mais comme une tentative pour proposer un cadre théorique à différents mouvements qui depuis les années 1990 ont donné une dimension directement politique à la problématique du commun dans le cadre de luttes contre les politiques néolibérales. Commun marque ainsi un nouvel âge des travaux sur le néolibéralisme : le temps de l’analyse critique semble être terminé pour laisser place à celui de la construction de propositions alternatives. Mais c’est aussi une réflexion sur le socialisme qui trouve dans le commun une voie nouvelle pour l’émancipation sur la base d’un bilan sans concession de l’échec du communisme d’État. Le concept de « commun » se trouve ainsi à la croisée d’une alternative au néolibéralisme et d’une rupture avec le communisme.

Cette trajectoire qui conduit de la critique du néolibéralisme à la proposition positive du commun comme « raison politique qu’il faut substituer à la raison néolibérale » (p. 572) pour une « nouvelle institution générale des sociétés » (p.16) est du reste celle des auteurs eux-mêmes, et Commun peut être considéré comme le troisième volet d’une trilogie après La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale en 2009 et Marx : prénom Karl en 2012. Le premier de ces deux livres soutient que le néolibéralisme est une politique s’appuyant sur l’État et les politiques publiques pour étendre la logique de la concurrence propre au marché à la société tout entière et à l’ensemble des conduites humaines; le second affirme que le concept marxien de « communisme » en tant que mouvement nécessaire de l’Histoire échoue à résoudre la tension entre les deux logiques à l’œuvre dans les textes de Marx, la logique du capital comme système d’absorption de toute extériorité sociale d’une part, et la logique stratégique de la lutte des classes d’autre part. À la suite de ces deux ouvrages — non sans cependant un déplacement de l’axe de lecture du néolibéralisme autour de l’expansion de la logique propriétaire —, Commun vient finalement proposer à la fois une alternative politique générale au règne néolibéral de la concurrence et une conception de l’émancipation comme acte d’autogouvernement et d’auto institution qui tente d’échapper aux apories du communisme marxien.

 

La praxis du commun

 

Le surgissement de la thématique du commun dans les luttes sociales est lié à la volonté des acteurs sociaux d’échapper à l’alternative de la propriété privée et de la propriété publique. Si elle a été ressentie avec urgence et nécessité, c’est parce qu’avec le néolibéralisme, l’État a changé de forme : il a cessé d’être le garant d’un certain nombre de ressources publiques contre leur appropriation marchande, pour devenir à l’opposé l’agent zélé de la privatisation de ressources qui sont d’abord le produit du travail social. L’État néolibéral a fait vaciller l’idée courante d’un naturalisme économique suivant laquelle certains biens seraient par nature privés et destinés à être gérés par le marché, quand d’autres seraient par nature publics et destinés à être gérés par l’État.

De ce point de vue, l’émergence du commun est « stratégique » et inséparable des conditions imposées par le néolibéralisme en tant que forme d’intervention étatique : si le néolibéralisme peut imposer la logique de l’appropriation privée à l’ensemble des activités humaines, la logique du commun peut elle aussi recouvrir l’ensemble de ces mêmes activités. Le commun n’est donc pas une troisième catégorie particulière de biens qui viendrait s’ajouter aux biens privés et aux biens publics, c’est, pour utiliser un vocabulaire foucaldien, une « rationalité politique » qui peut servir de principe de référence à une réorganisation générale de la société et de ses institutions.

Le problème associé à la thématique du commun n’est pas donc pas un problème de « nature » et d’identification spécifique de l’essence commune de certains objets, mais c’est un problème de « gouvernement » et de construction des règles qui vont garantir l’usage commun des objets au détriment de leur marchandisation ou de leur gestion bureaucratique. Le premier chapitre du livre est une relecture de l’histoire des idées philosophiques et politiques sur lobasse de cette recherche d’une définition politique du commun à rebours d’une compréhension juridique ou économique du commun en termes de « bien ».

À partir de l’étymologie du terme latin « munus », Dardot et Laval définissent d’abord le « commun » comme « le principe politique d’une co-obligation pour tous ceux qui sont engagés dans une même activité » (p. 23) au sens où l’obligation réciproque qu’il y a à agir suivant les règles qu’une communauté politique s’est donnée, ne saurait être fondée ni sur une appartenance identitaire quelconque (ethnique, nationale, etc.) ni sur la fiction juridique d’un « contrat social », mais seulement sur la participation à une même activité ou à une même tâche. C’est définir d’emblée le « commun » comme une forme de l’agir — une praxis — et non comme une forme de l’être ou de l’avoir. La conception aristotélicienne du commun (koinôn) en tant qu’activité de construction délibérative de règles de vie commune et de la mise en commun des pratiques et des pensées par les coparticipants va servir de première boussole à l’entreprise de critique des conceptions historiques du commun.

Dardot et Laval identifient trois écueils principaux qui contribuent à dissoudre la valeur politique du concept telle qu’on pouvait la trouver dans la matrice aristotélicienne. La conception étatique comme la conception théologique du « bien commun », parce qu’elles laissent à l’Église ou à l’État le monopole de sa définition, conduisent à la négation de la dimension démocratique de l’agir commun. Le deuxième écueil, d’ordre naturaliste, consiste à confondre le commun avec la catégorie juridique spécifique des « choses communes » au sens des choses qui seraient inappropriables pour l’homme en vertu de leur nature (comme l’air ou l’eau). Avec une telle conception, on aboutit à restreindre drastiquement le champ d’extension du commun en le limitant à l’identification experte des différents « biens communs » par le droit et l’économie.

Enfin, le troisième écueil, d’ordre essentialiste, consiste à faire reposer la réalité du commun sur l’humanité en tant qu’essence universelle. Il s’agit cette fois d’une conception qui pêche par abstraction, car rien de commun ne peut être automatiquement fondé entre différents individus du simple fait de leur appartenance à l’humanité. Contre toutes ces conceptions qui tendent à « réifier » le commun, à le transformer en une chose qui préexisterait aux pratiques, Dardot et Laval affirment le lien irréductible du commun et de la praxis : « c’est seulement l’activité pratique des hommes qui peut rendre des choses communes » (p. 49).

 

Critique de la « réification du commun »

 

Dans toute la première partie du livre, cette critique de la « réification du commun » va être réinvestie, mais cette fois au service de l’analyse critique des conceptions plus contemporaines du commun. Ce sont d’abord les conceptions communistes du commun qui sont abordées. Les auteurs construisent trois « idéaux types » du communisme propres à embrasser l’ensemble de son histoire : le « communisme de la communauté de vie », le « communisme de l’association des producteurs » et le « communisme d’État ». Le « communisme de la communauté de vie » entend organiser la communauté des biens sur la base de la vertu morale du partage. Il trouve son inspiration dans la République de Platon, est infléchi par le christianisme et trouve des prolongements à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle dans le communisme égalitaire et prolétarien (Restif, Babeuf, Buonarroti, Cabet) qui en articule l’idéal moral sur la mise en place d’une organisation rationnelle du travail par une administration économique centralisée. Cependant la communauté des égaux n’est pas compatible avec la répartition hiérarchique des fonctions exigée par la discipline industrielle.

Le « communisme de “l’association des producteurs” » de Marx et Engels, en étant conçu à travers l’évolution historique des modes de production assurant le passage de la société capitaliste à la société communiste, fait du commun le résultat même de la logique propre au capital, suivant la conversion de la « socialisation imposée par le capital en association volontaire des travailleurs » (p. 224). Mais c’est une illusion d’avoir établi une congruence entre la coopération ouvrière dans la grande industrie et les rapports de production socialiste. Le « communisme d’État », dont le cycle commencé en 1917 en Russie s’est abîmé à la fin du siècle dernier, a enfin consisté en une « capture bureaucratique du commun » par l’État parti qui, en lui surimposant sa logique bureaucratique, a entièrement vidé le contenu démocratique des formations populaires soviétiques dans le domaine de la prise de décision politique et dans celui de l’organisation de la production.

Dardot et Laval poursuivent leur revue critique des conceptions du commun par l’analyse du paradigme théorique de la nouvelle « enclosure des communs » (au sens de l’anglais « commons » que l’on peut traduire par « ressources communes »). Porté par plusieurs courants altermondialistes, ce paradigme stipule que l’amplification de la marchandisation et l’accroissement du domaine de la propriété privée sont le résultat du pillage des ressources communes par les politiques néolibérales, par analogie avec le premier mouvement de mises en clôture (enclosures) dans les campagnes anglaises au XIIIe siècle, qui a été au point de départ de l’accumulation capitaliste. Cette conception comporte deux limites qui sont solidaires l’une de l’autre : elle envisage les communs comme un déjà-là existant en dehors de la sphère du capital et les politiques néolibérales comme des instruments de dépossession de ces ressources communes.

C’est d’abord se condamner à un mouvement strictement défensif de sauvegarde des communs pillés à la manière d’îlots dispersés. C’est surtout se méprendre sur la nature du néolibéralisme, qui fonctionne bien davantage suivant une logique offensive de transformation de l’ensemble des relations sociales et des subjectivités par leur subordination au capital.

L’analyse institutionnelle des communs développée autour d’Elinor Ostrom est également passée au crible. Cette approche reste selon Dardot et Laval dépendante d’un naturalisme économique procédant à une classification des biens suivant leurs propriétés intrinsèques, et ne considère les communs que comme un troisième type de biens juxtaposés aux biens privés et aux biens publics. Ce postulat de la diversité institutionnelle dissout la portée politique de l’analyse d’Ostrom en lui interdisant de concevoir le commun comme une « rationalité alternative généralisable » (p. 156). La première partie se termine enfin sur l’analyse critique des thèses d’Antonio Negri et Michael Hardt. La principale difficulté de celles-ci est liée à la croyance selon laquelle les formes du travail et les rapports sociaux engendreraient spontanément un commun autonome qui ferait du dehors l’objet d’un prélèvement rentier par le capital. À cette vision spontanéiste d’un commun déjà donné dans les rapports sociaux, Dardot et Laval opposent l’idée que le commun ne peut émerger que d’un acte d’institution.

 

Le droit d’usage contre la propriété

 

C’est à développer cette conception de l’institution du commun qu’est consacrée la seconde partie du livre qui pose centralement le problème de la définition d’un droit du commun. Dardot et Laval expliquent que l’instauration progressive de la propriété comme médiation du rapport des hommes entre eux depuis les Grecs, a été responsable de la formation de cette pensée du commun comme chose ou substance commune dont seraient possesseurs les individus réunis en corps. Le commun s’est alors confondu avec la propriété commune en provoquant l’oubli de la conception du commun comme agir. Fonder un droit du commun afférent à l’idée de l’« agir commun » exige donc de rompre avec le droit de propriété. Par conséquent, l’alternative n’est pas « celle de la propriété commune et de la propriété privée, mais celle de l’inappropriable et de la propriété, qu’elle soit privée ou étatique » (p. 231). Le commun ne peut donc être institué que par l’émergence de pratiques définissant un droit d’usage hors propriété. Autrement dit, le commun est la décision collective des coparticipants à une même activité de définir comme un droit réciproque les règles de conduite garantissant à tous un usage des objets sans appropriation. La conséquence majeure de cette conception d’un droit émergeant des pratiques sociales est de retirer à l’État son monopole dans la production du droit.

Les trois chapitres suivants sont consacrés à l’examen des conceptions disponibles du droit qui pourraient être adéquates à la définition d’un nouveau droit du commun. Le droit anglais de la Common Law ne saurait fonder un véritable droit du commun, car il est largement façonné par les experts judiciaires qui en contrôlent les critères de validation de façon à disqualifier tous ceux qui viendraient menacer de trop près la propriété privée. Le « droit coutumier de la pauvreté » valorisé par Marx dans l’étude des lois relatives au vol de bois est également limité par la tentative analogue qui consiste à fonder le droit de la pauvreté sociale sur la « pauvreté physique » de la nature. Ne relèvent en effet du droit d’usage des pauvres que les éléments naturels qui ne sont pas l’objet de l’activité du propriétaire privé (ramassage des ramilles, cueillette des fruits sauvages dans les forêts, ramassage de la paille et des grains dans les champs).

Dardot et Laval examinent enfin le statut du « droit prolétarien » au sens des pratiques, des institutions et des règles non judiciaires issues des expériences accumulées par le mouvement ouvrier socialiste comme les bourses du travail, les sociétés de secours mutuel, les coopératives et les pratiques syndicales. Contre le marxisme dominant organisé autour de la figure centrale du parti, le courant du « socialisme associationniste » soutient une autre idée de l’émancipation — incarnée par Proudhon, Gurvitch, Jaurès ou Mauss — qui fait de la création d’institutions ouvrières autonomes la condition de la transformation sociale. Pensé non pas en termes de coutumes, c’est-à-dire d’usages fixés puis transmis par une tradition, mais de « création institutionnelle », ce « droit prolétarien » est de nature à inspirer la formation d’un droit issu de la praxis du commun.

Dardot et Laval s’efforcent alors d’enrichir leur vision du commun en conceptualisant le passage de l’agir commun au droit du commun. En s’inspirant de Castoriadis, ils définissent l’émancipation comme une « praxis instituante ou activité consciente d’institution » (p. 440) qui consiste dans l’« autoproduction d’un sujet collectif dans et par la coproduction continuée de règles de droit » (p. 445). Le commun est le fait pour les participants à une même activité de délibérer et de co-instituer les règles de droit qui la gouverne en se produisant par là même comme un nouveau sujet collectif. Le concept de révolution s’en trouve lui-même transformé : celle-ci n’a plus en effet grand-chose à voir avec la prise 5 sur 7            14–12-12 20 h 46 violente du pouvoir d’État, mais elle devient un acte d’« auto-institution de la société » (p. 575), soit le moment où une partie significative de la population institue par elle-même les règles de droit organisant la vie sociale.

 

Vers une fédération des communs

 

La dernière partie du livre est un ensemble de propositions politiques dont certaines sont illustrées par la référence à des cas de luttes pour l’institution du commun empruntées à l’actualité récente, comme l’occupation des terres de la ferme Somonte dans la province de Cordoue ou la remunicipalisation de la gestion de l’eau à Naples. La principale critique qu’on pourrait adresser à Dardot et Laval, de ce point de vue, est qu’ils élaborent bien davantage une philosophe politique du commun fondée sur une relecture critique de l’histoire des idées, et que certains mouvements viennent partiellement exemplifier ex post, plutôt qu’ils ne s’appuient sur une étude rigoureuse des cas empiriques pour en induire une théorie du commun. Mais cette critique comporte des limites tant le livre explicite d’emblée son objectif circonscrit qui est de « refonder le concept de commun de façon rigoureuse » (p. 17). Il ne s’agit donc pas de subsumer la diversité des expériences sous un concept englobant, mais de la fondation d’un cadre théorique partagée ouvrant au contraire à la multiplication des études empiriques à venir sur le commun.

Évoquons finalement deux des neuf propositions destinées à accomplir la révolution de l’institution du commun contre l’État néolibéral. La proposition n° 2 soutient qu’« Il faut opposer le droit d’usage à la propriété ». Dardot et Laval soulignent que le « droit d’usage » ne peut se résumer, à la manière des licences freeware, au droit conféré par un individu à d’autres d’user le plus librement possible d’un bien dont il reste le propriétaire. Dans ce cas, la production des

règles de droit et l’usage restent séparés. C’est précisément tout l’intérêt du concept de « praxis instituante », en garantissant la continuité entre la production des règles de l’usage et l’usage commun lui-même, d’instituer un droit d’usage contre et hors de la propriété. Après l’expulsion de la firme Monsanto qui leur imposait l’achat de semences transgéniques brevetées dont elle était propriétaire, les paysans indiens ont mis en place un tel droit d’usage sans propriété en fixant eux-mêmes les règles de mise en commun des semences traditionnelles présidant à leur usage. La proposition n° 9 étaye enfin l’idée qu’« Il faut instituer une fédération des communs ».

Dardot et Laval ne croient pas à une diffusion souterraine des communs par le bas et de proche en proche à partir d’expériences locales disséminées; il faut une organisation politique d’ensemble adaptée à la possibilité d’instituer le gouvernement du commun à l’échelle mondiale. S’inspirant de la conception proudhonienne du fédéralisme, ils précisent que la fédération des communs ne peut être que « radicalement non étatique » (p. 558). En aucun cas, la fédération ne peut en effet consister dans la coordination des différents espaces d’autogouvernement du commun (les « communes ») par une autorité centrale administrative, telle qu’un super-État mondial intégrant verticalement différents États-nations.

Les rapports des communes entre elles dans la fédération doivent au contraire être définis horizontalement suivant le principe de la mutualité, soit de l’obligation réciproque sans subordination. Dardot et Laval ajoutent enfin que le principe fédératif s’exerce à un double niveau : au niveau politique de la fédération des unités communales et au niveau économique de la fédération des unités de production. Il en résulte un système de « double fédération des communs » fonctionnant suivant des rapports d’« horizontalité croisée » (p. 565) prévenant toute subsomption d’une fédération par l’autre.

 

 

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CAP-NCS <![CDATA[Un marathon, pas un sprint]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14448 2014-11-27T17:18:29Z 2014-12-12T14:20:56Z Avec le rapport de la Commission Robillard, tout devient clair. Ce programme est du copier-coller des pitoyables « travaux de l’Institut économique de Montréal et des trois « mousquetaires de l’apocalypse », les ministres Leitão, Coiteux et Daoust. Mais attention, Couillard va dire, « on n’ira pas aussi loin ». Cela permettra aux mercenaires de service d’applaudir sa « modération ».

En réalité, cela commence à brasser dans les coulisses, notamment dans le monde municipal. Il ne faut pas oublier qu’entre les élus municipaux et le PLQ, c’est la grande complicité, pour ne pas dire, la chaise musicale. Par ailleurs, une grande partie du monde municipal est choquée par les mesures bulldozer alors que, dans un grand nombre de villes, il n’y a pas vraiment de gouffre financier. En fin de compte, la réingénierie de Couillard est bien plus qu’une série de mesures pour couper les dépenses. Les pouvoirs « intermédiaires » (municipalités, commissions scolaires, universités, instances régionales), doivent être réduits à rien. Le « modèle québécois », qui impliquait un certain équilibre entre les pouvoirs et également des compromis entre le 1% et le 99%, c’est cela qui est dans la mire. Cette grogne des élites municipales pourrait, à la longue, fragiliser la redoutable machine du PLQ. Ce qui veut dire pour nous : lutter et résister.

La semaine passée, le travail dans les mouvements a été fait selon des méthodes éprouvées. On s’informe, on s’éduque, on se mobilise. On a vu aussi le monde communautaire se mettre en branle avec leurs 240 minutes de grève. Pendant ce temps, les écolos sont sur le sentier de guerre. Par ailleurs, l’annonce des « frais modulés » dans les CPE n’est pas convaincante. Tout compte fait, on ira chercher près de $200 millions dans les poches de ceux qui font partie du 99 % en niant le principe d’une fiscalité juste et équitable. Pour le PLQ et le 1 %, les CPE, il faut les détruire, quitte à y aller à petit feu.

Entretemps, il est probable que le gouvernement impose avant Noël des baillons sur ses projets de loi, notamment la « réorganisation » du secteur de la santé et de la fonction publique, des coupures dans les régimes de retraite. Mais attention : une loi, c’est un acte politique, et non un décret de Dieu. On va être patients, on va accumuler des forces et à la longue, on va défaire ce gouvernement. Et c’est ainsi que se prépare déjà à relancer la mobilisation dès la rentrée de 2015. En réalité, le gros bon sens populaire nous dit que nous sommes dans un marathon et pas dans un sprint. Il faut être stratégiques et garder ses forces.

Les manifs nationales de samedi prochain seront importantes pour marquer cette détermination, sachant que la bataille se fera essentiellement dans la rue. À cet effet, les barrières organisationnelles sont en train de tomber, entre les centrales syndicales d’une part et entre celles-ci et les autres composantes du mouvement social, y compris les étudiant-es, qui restent tellement importants dans l’équation militante. Même si le leadership actuel de la bataille revient aux centrales syndicales, il est impératif de faire converger tout le monde.

Avant, il y a eu le 26 novembre une journée d’action du secteur municipal qui fait aussi partie du processus. Pour autant, nos camarades dans ce secteur interviennent surtout pour défendre leurs membres, ce qui n’a rien d’étonnant, car après tout, c’est cela la job d’un syndicat. Néanmoins, la question des retraites ne concerne pas seulement les fonctionnaires municipaux, les pompiers et les policiers. Non seulement tout le monde syndiqué est visé, mais aussi toute la population qui aura à payer les pots cassés. Ce serait une bonne idée de répercuter davantage ce message. La stratégie de l’État est justement de présenter ces travailleurs et ces travailleuses comme d’horribles privilégiés. C’est ce qu’il disait en 2012 et pourtant, il a perdu. Pourquoi ? Les étudiant-es se sont expliqué. On est sorti des campus, on a fait de grandes virées dans plusieurs régions. On a fait la bataille des idées. On a travaillé sur les médias sociaux. On a évité, jusqu’à un certain point, des « débordements », des « coups de gueule » spectaculaires qui sont souvent utilisés contre le mouvement.

Certes, ces « coups de gueule » sont souvent des réponses normales de citoyen-nes qui en ont marre. Mais vous connaissez l’expression, « la colère n’est pas bonne conseillère ». Rien ne peut être un substitut à la participation consciente et organisée de la plus grande masse, surtout pas des confrontations qui expriment le désespoir plutôt qu’une stratégie bien pensée. Une fois cela dit, on souhaite toute la chance aux camarades qui organisent la journée de perturbation mercredi. Et on se donne rendez-vous samedi prochain.

 

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CAP-NCS <![CDATA[Extractivisme et néoextractivisme : les deux faces d’une même malédiction]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14476 2014-12-10T13:35:01Z 2014-12-10T13:35:01Z Depuis 2013, Développement, institutions et mondialisation ( DIAL) a régulièrement publié des textes autour de la problématique de l’extractivisme, privilégiant soit la description d’un conflit et de luttes dans un cas précis d’extractivisme [1], soit des perspectives plus générales [2]. Le texte que nous publions ici propose une synthèse assez englobante et une analyse des dynamiques globales de l’extractivisme, en suggérant dans un dernier temps des portes de sortie pour amorcer la construction de sociétés postextractivistes. Alberto Acosta est un économiste équatorien, professeur et chercheur à la Faculté latino-américaine de sciences sociales — siège académique de l’Équateur (FLACSO-Équateur). Ancien ministre de l’Énergie et des Mines, il a aussi été président et membre de l’Assemblée constituante [3]. Le texte traduit ici est un chapitre de l’ouvrage collectif Más allá del desarrollo, publié sous la direction de Miriam Lang et Dunia Mokrani Chávez (Quito, Abya Yala / Fundación Rosa Luxemburg, 2011). Du fait de la longueur du chapitre, nous avons réalisé deux coupes [4]. Le texte est cependant disponible en intégralité, en espagnol, sur le site DIAL — AlterInfos [5].

« Pourrais-tu me dire quel chemin je dois suivre pour sortir d’ici?, demanda Alice. Tout dépend de l’endroit où tu voudras aller, répondit le chat. Cela m’est presque égal, dit Alice. Alors le chemin que tu suivras importe peu, dit le chat. »

Lewis Carroll, Les Aventures d’Alice au pays des merveilles.

 

Dans le piège de la malédiction de l’abondance

 

Bien que cela paraisse peu crédible à première vue, les observations récentes et beaucoup d’expériences cumulées permettent d’affirmer que la pauvreté dans de nombreux pays est liée à la présence de richesses naturelles abondantes [6]. Les pays riches en ressources naturelles, dont l’économie s’appuie principalement sur leur extraction et leur exploitation, éprouvent de grandes difficultés à se développer. Surtout, ceux qui possèdent en abondance une ou plusieurs matières premières semblent condamnés au sous-développement. Cette situation s’avère encore plus complexe pour les économies qui dépendent du pétrole et de minerais pour se financer.

Ces pays seraient pris au piège d’une logique perverse désignée dans la littérature spécialisée par l’expression « paradoxe de l’abondance » ou « malédiction des ressources naturelles ». À cet égard, certains ont presque fait de cette malédiction un fatalisme tropical : la Banque interaméricaine de développement (BID) [7], dans plusieurs de ses rapports annuels et études techniques, défend l’idée d’un « déterminisme géographique du développement : les pays les plus riches en ressources naturelles et les plus proches de l’équateur [de la ligne équatoriale] sont condamnés à être plus en retard et plus pauvres que les autres. […] Il existe un fatalisme tropical, qui fait que les pays de la zone équatoriale paraissent voués à la pauvreté. […] Selon la BID, plus un pays est riche en ressources naturelles, plus il mettra de temps à se développer et plus les inégalités internes seront marquées » (Gudynas, 2009b).

Face à ce déterminisme géographique et écologique, il n’y aurait d’autre solution que la résignation. Cependant, la BID suggère une issue. Cette issue, comme l’a résumé le même Gudynas dans son analyse des propositions de la BID, « c’est le marché, et c’est intensifier encore davantage les réformes » néolibérales.

Dans cette optique, le remède aux problèmes et conflits induits par l’extractivisme résiderait dans une bonne « gouvernance » de la gestion des richesses naturelles. Sont invoqués à cette fin les politiques économiques d’inspiration orthodoxe et conservatrice, une plus grande participation de la société civile en tant qu’observatrice des opérations d’extraction, une expansion de l’investissement social dans les zones touchées par l’extractivisme pour limiter les mouvements sociaux, parallèlement à une plus grande transparence des revenus engrangés par les entreprises d’extraction, les pouvoirs locaux et le gouvernement central. Les dommages environnementaux sont perçus comme étant un coût inévitable du développement. Nul doute qu’il s’agit là d’approximations peu rigoureuses, dénuées d’analyse historique et coupées des problèmes de fond. À n’en pas douter, l’audace, conjuguée à une forte dose d’ignorance et une amnésie bien programmée dans les sociétés, va de pair avec l’arrogance.

Il faut le dire dès le début : cette double malédiction, des ressources naturelles et idéologique, peut être surmontée, elle n’est pas inéluctable.

 

Qu’entend-on par extractivisme?

 

L’extractivisme et un mode d’accumulation qui a commencé à se forger voilà 500 ans [8]. La conquête et la colonisation de l’Amérique, de l’Afrique et de l’Asie ont marqué le début de la structuration de l’économie mondiale ␣ du système capitaliste. Ce mode d’accumulation extractiviste est conditionné depuis lors par la demande des centres métropolitains du capitalisme naissant. Des régions se sont spécialisées dans l’extraction et la production de matières premières, c’est-à-dire de biens primaires, tandis que d’autres jouent le rôle de productrices de biens manufacturés. Les premières exportent la nature, les secondes l’importent.

Pour donner une définition compréhensible, nous utiliserons le terme « extractivisme » pour désigner les activités qui prélèvent de grosses quantités de ressources naturelles qui ne sont pas transformées (ou le sont d’une manière limitée), surtout pour l’exportation. L’extractivisme ne se limite pas aux minerais ou au pétrole. Il existe également un extractivisme agricole, forestier, et même de la pêche [9].

Aujourd’hui, la question des ressources naturelles « renouvelables » doit être analysée à la lumière des évolutions et tendances récentes. Les quantités extraites sont tellement énormes que beaucoup de ressources « renouvelables », comme la forêt ou le sous-sol, deviennent non renouvelables : elles disparaissent parce que le niveau d’extraction dépasse largement leur taux de renouvellement naturel. Par conséquent, aux rythmes d’extraction actuels, les problèmes qui se posent avec les ressources naturelles non renouvelables pourraient toucher de la même manière toutes les ressources, renouvelables ou non.

Pratiquement parlant, l’extractivisme a été un mécanisme de pillage et d’appropriation de type colonial et néocolonial. Cet extractivisme, qui a pris différents visages au fil du temps, s’est forgé dans l’exploitation des matières premières indispensables au développement industriel et au bien-être des pays du Nord. Et cela, en faisant fi de la viabilité des activités extractivistes, ainsi que de l’épuisement des ressources. S’y ajoute le fait que la plus grande partie de la production des entreprises extractivistes n’est pas destinée à la consommation du marché intérieur, mais essentiellement à l’exportation. Malgré son importance, cette activité se révèle d’un profit très limité pour le pays. De même, une grande partie des biens, des fournitures et des services spécialisés permettant aux entreprises extractivistes de fonctionner ne proviennent que rarement d’entreprises nationales. Dans les pays extractivistes, il ne semble pas non plus que l’on s’intéresse beaucoup à l’usage qui est fait des recettes engrangées.

L’extractivisme a été une constante de la vie économique, sociale et politique de nombreux pays du Sud. Ainsi, à des degrés divers, tous les pays de l’Amérique latine connaissent ces pratiques. Cette dépendance des métropoles, à travers l’extraction et l’exportation de matières premières, n’a quasiment pas évolué jusqu’à nos jours. Certains pays ont simplement changé quelques éléments de l’extractivisme traditionnel du fait d’une plus grande intervention de l’État dans ces activités. Par conséquent, au-delà de quelques différenciations plus ou moins importantes, le mode d’accumulation extractiviste semble être au cœur du projet productif des gouvernements néolibéraux comme des gouvernements progressistes [10].

 

Quelques pathologies de l’extractivisme

 

Le point de départ de cette question réside [11], en grande partie, dans la forme sous laquelle ces ressources sont extraites et exploitées, ainsi que dans la manière dont leurs fruits sont distribués. Certes, il existe d’autres éléments que l’on ne pourra corriger. Par exemple, certaines activités, comme l’industrie minière des métaux à grande échelle, déprédatrice par essence, ne pourront jamais être « durable ». En outre, un processus est durable dès lors qu’il peut se maintenir dans le temps, sans aide extérieure et sans épuisement des ressources existantes [12]. Soutenir l’inverse, même au nom d’une foi aveugle dans les progrès technologiques, c’est tenir un discours biaisé [13].

L’histoire de la région nous enseigne que ce processus extractiviste a conduit à une généralisation de la pauvreté et débouché sur des crises économiques récurrentes, tout en confortant des mentalités de « rentiers ». Autant de facteurs qui accentuent la faiblesse et l’insuffisance des institutions démocratiques, alimentent la corruption, déstructurent les sociétés et les collectivités locales, et détériorent l’environnement. Les choses se compliquent avec le développement de pratiques clientélistes et patrimonialistes, qui contribuent à freiner la construction de la citoyenneté.

[…]

S’y ajoute le fait, assez évident (et malheureusement nécessaire, non seulement pour des raisons technologiques) que, à la différence des autres branches de l’économie, les activités minières et pétrolières génèrent peu de travail direct et indirect (travail, toutefois, bien rémunéré). Ce sont des activités à forte intensité de capital et d’importations. Elles requièrent l’embauche de personnel de direction et de gens hautement qualifiés (souvent étrangers). Elles utilisent presque exclusivement des fournitures et de la technologie extérieures. Ces pratiques ont pour conséquence que le « taux de rentabilité interne » (qui équivaut à la valeur ajoutée qui demeure dans le pays) de l’activité exportatrice de biens primaires se révèle dérisoire.

Dans ces économies pétrolières et minières d’enclave, la structure et la dynamique politiques se caractérisent par des pratiques « rentières »; la voracité et l’autoritarisme avec lesquels se prennent les décisions poussent la dépense publique à des niveaux disproportionnés et entraînent une distribution fiscale discrétionnaire, comme on le verra plus loin.

Du fait de cette situation et des caractéristiques technologiques des activités pétrolières et minières, la production directe d’emplois est tout sauf massive. Cela pourrait également expliquer la contradiction que vivent les pays riches en matières premières où, en pratique, la masse de la population s’est appauvrie.

En outre, les communautés sur le territoire ou à proximité desquelles ces activités extractivistes se produisent ont pâti et pâtissent encore des effets de diverses difficultés socio-environnementales induites par cette forme d’exploitation. La misère de grandes masses de population semblerait donc consubstantielle de la présence d’immenses quantités de ressources naturelles (à forte rente différentielle). Ce mode d’accumulation ne recourt pas au marché intérieur et n’en a même pas besoin puisqu’il fonctionne avec des salaires décroissants. Il n’y a pas de pression sociale suffisante pour qu’obliger à réinvestir dans une amélioration de la productivité. La politique de rente détermine l’activité productive et, bien sûr, le reste des relations sociales. Corollaire de ce qui précède, ces activités extractives, pétrolières ou minières, encouragent les relations sociales clientélistes, qui servent l’intérêt des entreprises transnationales elles-mêmes, mais empêchent l’élaboration de plans appropriés de développement national et local.

Ce type d’économies extractivistes occasionne une dégradation grave et irréversible du milieu naturel. Un examen des activités minières ou pétrolières autour de la planète met en évidence une infinité de dommages et de dégâts irréversibles dans la nature. De même, on ne compte plus les tragédies humaines, ni les cas de destruction des atouts culturels de nombreux peuples. Au chapitre économique, la situation n’est pas meilleure. Les pays dont les exportations dépendent fondamentalement de ressources minières ou pétrolières accusent un retard économique, et les problèmes environnementaux s’y développent au même rythme que les activités extractivistes.

Concentrons-nous un instant sur l’industrie minière. Aujourd’hui, l’exploitation industrielle du sous-sol implique l’extraction massive, en un temps très court, de la plus grande quantité possible de minerais qui se sont formés par des processus de très longue durée à des échelles tectoniques.

Actuellement, les sites à forte concentration de minerai sont en train de s’épuiser. Cependant, les cours élevés du marché mondial font que l’exploitation minière est rentable même dans les gisements pauvres en minerai. Pour que ces gisements produisent, il est nécessaire d’appliquer des techniques industrielles à grande échelle, qui utilisent beaucoup de produits chimiques parfois extrêmement toxiques (cyanure, acide sulfurique, etc.), consomment énormément d’eau et engendrent de grandes quantités de déchets.

Ce gigantisme s’accompagne d’incidences environnementales démesurées. Les effets nocifs apparaissent non seulement pendant la phase d’exploration et d’exploitation, lorsque de gigantesques trous sont creusés dans la Terre Mère ou que l’on emploie des produits chimiques toxiques pour traiter les minerais extraits, mais aussi pendant le déplacement du matériau extrait, qui touche d’énormes portions de territoire.

Les déchets miniers, en s’accumulant sur de longues années, peuvent se répandre et polluer l’environnement, notamment avec des métaux lourds ou des écoulements acides de roches. Ce dernier phénomène, qui peut durer des dizaines et des dizaines d’années, survient lorsque les eaux de pluie, ou même l’air, entrent en contact avec les roches déplacées du sous-sol vers la surface et accumulées dans les terrils, dans le cratère ou dans les monceaux de déchets de la mine.

Généralement, le risque est élevé d’une oxydation de minéraux sulfurés par la pluie ou par l’air humide, qui finit par provoquer une acidification inhabituelle des eaux courant sur ces roches. En Équateur, de nombreux gisements miniers seraient particulièrement exposés à ce phénomène parce qu’ils contiennent des roches sulfureuses, connues pour engendrer des écoulements acides.

Cette forme de pollution est particulièrement dévastatrice pour l’eau. Souvent, l’eau devient impropre à la consommation humaine et à l’agriculture. La pollution des sources a en outre toutes sortes de conséquences pour la santé publique, notamment des maladies dégénératives ou cutanées. Sans parler des graves répercussions sociales qui vont de pair avec cette méga-activité extractiviste.

Bien que les différentes activités extractives soient connues pour leur long passé de déprédation à travers le monde, on enregistre actuellement, alors que l’épuisement des richesses naturelles est notoire, en particulier dans les pays industrialisés, une pression croissante dans les pays sous-développés pour qu’ils se départissent de leurs gisements de minerais ou de pétrole. Dans les sociétés dites développées, l’essor même des mouvements de défense de l’environnement génère une pression sur les pays appauvris poussés à ouvrir leur territoire pour satisfaire la demande de minerais de l’économie mondiale.

Il convient de rappeler qu’habituellement les entreprises transnationales et les gouvernements complices évoquent exclusivement les « énormes » réserves minières et pétrolières existantes, converties en valeurs monétaires. Avec ces chiffres, en général très exagérés, on cherche à influencer l’opinion publique en faveur des activités minières. Or il s’agit d’une vision incomplète des choses. Il faudrait ajouter les coûts cachés, environnementaux et sociaux, en intégrant, par exemple, la valeur économique de la pollution. Ce sont des pertes économiques qui ne transparaissent normalement pas dans les projets et qui sont transférées à la société; que l’on se rappelle la catastrophe sociale et écologique survenue dans le nord-est de l’Amazonie équatorienne, qui se solda par un procès contre la société Chevron-Texaco [14]. Devraient également figurer sur la liste des coûts les dénommées « subventions perverses » consenties sous la forme d’énergie à des prix bonifiés, d’eau à titre gratuit ou à prix réduit, voire d’infrastructures de transport (Gudynas, 2011). A-t-on publié ces chiffres? Non. Probablement parce que la prise en charge de ces coûts diminuerait notablement la rentabilité des entreprises et mettrait en évidence les maigres bénéfices retirés par l’État.

Ces activités extractivistes engendrent, à leur tour, de graves tensions sociales dans les régions où sont extraites ces ressources naturelles parce que très rares sont les personnes de la région qui peuvent normalement intégrer les équipes des entreprises minières et pétrolières. Les répercussions économiques et sociales provoquent la division de communautés, des conflits entre elles et à l’intérieur des familles, de la violence domestique, des atteintes aux droits collectifs et humains, une aggravation de la délinquance et de la violence, le trafic de terres, etc.

Dans les économies exportatrices de biens primaires de la région, durant les décennies d’un mode d’accumulation extractiviste, on a atteint des niveaux élevés de sous-emploi, de chômage et de pauvreté, et des degrés d’inégalité sans précédent dans la répartition des revenus et des actifs.

Résultat, les possibilités d’élargir le marché intérieur s’évanouissent parce qu’on ne produit pas d’emplois ni de revenus suffisants (il n’y a pas, et il n’y aura pas de « ruissellement » [15]. En revanche, les pressions se poursuivent pour orienter l’économie toujours plus vers l’extérieur « parce qu’il n’y a personne à qui vendre sur le marché intérieur », comme l’affirment à l’envi les tenants de ce modèle.

Cette « obsession exportatrice » freine la créativité et n’encourage pas les entrepreneurs du pays. De même, au sein du gouvernement, et dans de larges secteurs de la société, se retrouve cette « mentalité pro-exportatatrice » quasiment pathologique, fondée sur le fameux slogan « exporter ou mourir », ce qui conduit à négliger les énormes capacités et possibilités qui existent dans le pays.

 

Le néoextractivisme, version contemporaine de l’extractivisme

 

Depuis leurs origines, les républiques exportatrices de biens primaires de l’Amérique latine ne sont pas parvenues à établir un schème de développement qui leur permette de surmonter les obstacles de la pauvreté et de l’autoritarisme. Voilà le grand paradoxe : il y a des pays très riches en ressources naturelles, et qui peuvent même enregistrer d’importantes rentrées d’argent, mais qui n’ont pas réussi à jeter les bases de leur développement et qui restent pauvres. Et ils sont pauvres parce que riches en ressources naturelles, dans la mesure où ils ont misé en priorité sur l’extraction de ces richesses naturelles pour le marché mondial, écartant d’autres formes de création de valeurs ajoutées qui reposent davantage sur l’effort humain que sur l’exploitation implacable de la Nature.

Ces dernières années, conscients de certaines des pathologies susmentionnées, divers pays de la région dotés d’un gouvernement progressiste ont engagé quelques changements importants concernant certains éléments du mode d’accumulation extractiviste. Cependant, au-delà des discours et des plans officiels, rien ne prouve clairement qu’ils ont vraiment l’intention de dépasser ce mode d’accumulation. En faisant cet effort, ils espèrent pouvoir répondre à de nombreuses revendications sociales longtemps remises au lendemain et, bien sûr, assurer leur maintien au pouvoir en recourant à des pratiques clientélistes, voire autoritaires.

Dans la gestion des gouvernements progressistes en Amérique du Sud, « les secteurs extractivistes demeurent importants en tant que pilier majeur des styles de développement », remarque Eduardo Gudynas (2009a et 2010). Selon son analyse, si le progressisme sud-américain « produit un extractivisme d’un nouveau type, tant par certaines de ses composantes que par la conjugaison d’attributs anciens et nouveaux », la structure d’accumulation en place n’a pas fondamentalement changé. De ce fait, le néoextractivisme favorise « une insertion internationale subordonnée au service de la mondialisation » du capitalisme transnational. « La fragmentation territoriale, avec des zones isolées et des enclaves d’extraction associées aux marchés mondiaux » non seulement se poursuit, mais progresse. Continuent et « dans quelques cas s’aggravent les impacts sociaux et environnementaux des secteurs extractifs ». Pour continuer avec Gudynas, « au-delà de la question de la propriété des ressources, sont reproduits les règles et modes de fonctionnement des processus de production axés sur la compétitivité, l’efficience, la maximisation de la rente et l’externalisation des impacts ». Il convient de souligner, entre autres, « une plus grande présence et un rôle plus actif de l’État, sous la forme d’actions tant directes qu’indirectes ».

Avec cette posture nationaliste, l’État essaie principalement d’avoir un plus grand accès aux ressources naturelles et aux bénéfices produits par leur extraction, et d’exercer un meilleur contrôle. Cette posture conduit à critiquer la mainmise des transnationales sur les ressources naturelles et non l’extraction en soi. Sont même acceptées quelques atteintes environnementales et sociales graves en échange de bénéfices pour la collectivité nationale. À cette fin, « l’État capte (ou s’efforce de capter) une plus grande proportion de l’excédent produit par les secteurs extractifs ». De plus, « une partie de ces ressources finance des programmes sociaux importants et massifs, ce qui assure de nouvelles sources de légitimation sociale ». Et, de cette façon, l’extractivisme apparaît indispensable pour combattre la pauvreté et soutenir le développement.

Il ne fait aucun doute que « le néoextractivisme participe d’une version contemporaine du développementisme propre à l’Amérique du Sud, où se pérennise le mythe du progrès et du développement dans le cadre d’une nouvelle hybridation culturelle et politique », conclut Gudynas (2009a et 2010).

Il est important que l’État exerce un plus grand contrôle sur ces activités, mais cela ne suffit pas. Le contrôle réel des exportations nationales se trouve aux mains des pays dominants, même si l’on n’enregistre pas toujours d’investissements étrangers importants dans les activités extractivistes. D’une manière perverse, beaucoup d’entreprises d’État dans les économies exportatrices de biens primaires (assurément avec l’assentiment des gouvernements respectifs) semblent programmées pour réagir exclusivement à des impulsions extérieures et agissent chez elles en suivant des logiques semblables à celles des transnationales : la déprédation de l’environnement et l’irrespect sociale ne sont pas absentes de leurs pratiques. En résumé, la logique subordonnée de leur production, motivée par la demande extérieure, caractérise l’évolution de ces économies exportatrices de biens primaires. Le néoextractivisme, en fin de compte, conserve et reproduit des éléments clés de l’extractivisme d’origine coloniale.

Grâce au pétrole et à l’exploitation minière, c’est-à-dire grâce aux énormes recettes produites par les exportations de ces ressources, les dirigeants progressistes se font souvent le relais de la volonté collective et s’emploient à accélérer le bond vers la modernité tant désirée. Comme l’affirme Fernando Coronil (2002), dans les économies de ce type apparaît un « État magicien », capable de déployer la « culture du miracle » [16]. C’est exactement ce que l’on observe au Venezuela, en Équateur ou en Bolivie depuis quelques années.

Dans ces pays, l’État a dernièrement retrouvé des forces. Après l’État minimum du néolibéralisme, on essaie, à raison, de rétablir et d’amplifier la présence et l’action de l’État. Mais, pour le moment, ces pays ne manifestent pas une volonté sérieuse d’engager des transformations structurelles profondes. La structure et les principales caractéristiques de la production et des exportations restent inchangées. Dans ces conditions, les secteurs patronaux puissants, qui ont subi l’assaut des « discours révolutionnaires », n’ont pas cessé d’engranger des gains importants en profitant de cet extractivisme renouvelé.

Du moins jusqu’à aujourd’hui, dans ces pays dotés d’un gouvernement progressiste qui a instrumentalisé des schémas néoextractivistes, les secteurs traditionnellement marginalisés de la population ont connu une amélioration relative grâce à une meilleure répartition des revenus croissants tirés du pétrole et des mines. En revanche, il n’y a pas eu de redistribution radicale des revenus et des actifs. Cette situation s’explique par la relative facilité avec laquelle il est possible d’obtenir des bienfaits de la nature généreuse, sans entrer dans de complexes processus sociaux et politiques de redistribution.

Comme autrefois, le bénéfice de cette orientation économique va majoritairement aux pays riches, importateurs de Nature, qui tirent grand profit de sa transformation et commercialisation sous forme de produits finis. Les pays exportateurs de biens primaires, quant à eux, reçoivent une part minime de la rente minière ou pétrolière, et sont ceux qui supportent la charge des passifs écologiques et sociaux.

C’est loin d’être négligeable du fait du manque d’institutions appropriées pour faire face aux coûts environnemental, social et politique qu’entraînent les affrontements autour de ces activités extractivistes, notamment le coût économique lié à l’emploi de la force publique pour réprimer des troubles éventuels. En plus de cela, il faut aussi prendre en considération l’effet de cette instabilité sociale presque programmée sur d’autres activités productives dans les zones d’influence extractiviste, par exemple lorsque les activités minières provoquent l’expulsion des paysans de la région.

Les effets de ces conflits et de cette violence touchent également les gouvernements sectoriels. Ceux-ci peuvent être attirés par les chants des sirènes des entreprises qui se consacrent à l’extractivisme de masse et des gouvernements complices, qui peuvent leur offrir quelques avantages financiers. Néanmoins, en fin de compte, les sociétés devront supporter les coûts de ces relations complexes et conflictuelles entre les populations, les entreprises et l’État. Les plans de développement locaux seront menacés à cause de la suprématie de l’extractivisme minier ou pétrolier sur toute autre activité. Tout se terminera par la mise en pièces des plans élaborés dans un esprit participatif et en connaissance de cause par les populations locales. Et les passifs environnementaux constitueront l’héritage le plus douloureux et le plus coûteux des activités extractivistes, car ils ne sont généralement pas mis à la charge des entreprises exploitantes.

Il est clair que si l’on comptabilise les coûts économiques imputables aux incidences de l’extraction de pétrole ou de minerais sur le plan social, environnemental et de la production, beaucoup de bénéfices économiques de ces activités disparaissent [17]. Mais, comme cela a déjà été indiqué, les divers gouvernements progressistes ne tiennent pas de comptes aussi complets parce qu’ils comptent aveuglément sur les profits que leur rapportent les exportations de biens primaires.

En résumé, une grande partie des pathologies les plus importantes et les plus graves de l’extractivisme traditionnel se retrouvent dans le néoextractivisme.

[…]

 

Du développementisme sénile au postextractivisme

 

Quelqu’un de mauvaise foi ou par ignorance pourrait avoir une idée saugrenue : si l’économie exportatrice de biens primaires produit et pérennise le sous-développement, la solution consisterait à cesser d’exploiter les ressources naturelles. C’est évidemment une tromperie. La malédiction des ressources naturelles n’est pas une fatalité, mais un choix. Tout l’enjeu est de trouver une stratégie qui permette d’assurer le bien-vivre en mettant à profit les ressources naturelles non renouvelables, en en faisant une « bénédiction » (Stiglitz, 2006).

Il s’agit donc de choisir une autre voie, qui nous éloigne de la malédiction des ressources naturelles et de la malédiction des visions orthodoxes qui nous maintiennent dans la subordination au pouvoir transnational. Pour cette raison, l’une des tâches les plus complexes est d’élaborer et d’appliquer une stratégie qui nous mène vers une économie postextractiviste.

Cette nouvelle économie n’apparaîtra pas du jour au lendemain. Et il est difficile d’imaginer que l’on puisse fermer brutalement les champs pétroliers ou miniers en cours d’exploitation. Mais cette transition ne deviendra jamais une réalité si l’on continue d’étendre les activités extractivistes et si rien n’est trouvé pour les réduire peu à peu selon un processus correctement planifié. Cette transition n’est certes pas facile dans un monde capitaliste impensable sans l’extraction de ressources comme le pétrole, les minerais ou la forêt. Accomplir cette transition, telle est la tâche du moment, qui fait appel à toutes les forces de la pensée critique, ainsi qu’à l’inventivité et la créativité des sociétés et des organisations sociales. Les efforts déployés pour passer au postextractivisme dans les pays du Sud devraient aller de pair avec une décroissance économique [18] ou, du moins, avec une stagnation de la croissance dans le Nord, sujet de préoccupation croissante dans beaucoup de pays industrialisés.

La voie que l’on retiendra pour sortir d’une économie extractiviste, qu’il faudra faire cohabiter pendant un temps avec quelques activités de ce type, devra tenir compte d’un point crucial : la décroissance planifiée de l’extractivisme. Cette option favorise le développement d’activités durables dans les domaines de l’industrie manufacturière, de l’agriculture, du tourisme et, surtout, de la connaissance… En bref, la Nature ne doit pas être détériorée davantage. La réussite d’une stratégie de ce type pour mener à bien une transition sociale, économique, culturelle, écologique, dépendra de sa cohérence et, avant tout, du soutien social qu’elle recevra.

Il s’agit d’abandonner les économies extractivistes dépendantes et non viables, exportatrices de biens primaires, trop tournées vers le marché extérieur, désindustrialisées, très marquées par l’exclusion et la pauvreté, à forte concentration de revenus et de richesses, déprédatrices et polluantes. Ce que l’on veut, c’est bâtir des économies durables, c’est-à-dire diversifiées dans leurs marchés et leurs produits, industrialisées et tertiarisées, capables de créer des emplois de qualité, équitables, respectueuses des cultures et de la Nature. Sur ce point, il convient d’œuvrer à une réappropriation des cosmovisions indiennes selon lesquelles les êtres humains non seulement vivent en harmonie avec la nature, mais en sont partie intégrante.

Pour enclencher cette transition, qui sera nécessairement plurielle, on aura impérativement besoin d’institutions d’État nouvelles et fortes et d’une nouvelle forme d’organisation de l’économie, ainsi que d’une orientation stratégique pour la participation au marché mondial. Il faudra par conséquent des structures et des organismes de réglementation, et des mécanismes dûment établis qui permettent de procéder à ces transitions [19].

Ce que l’on vise, donc, c’est l’établissement d’un nouveau profil de spécialisation productive pour assurer une plus grande autonomie des pays, sur la base d’un vaste consensus des différentes parties. À cette fin, il faudra consolider le marché intérieur et l’appareil productif des pays, ainsi qu’inventer des stratégies de transition productive qui permettent de réduire l’importance économique de l’activité extractive.

Des retrouvailles avec la Nature font aussi partie des points prioritaires à l’ordre du jour, ce qui requiert de dépasser les schémas et pratiques centrées [20] sur l’exploitation et l’appropriation de la nature. Ayons présent à l’esprit le fait que l’humanité entière est obligée de préserver l’intégrité des processus naturels qui garantissent les flux d’énergie et de matière dans la biosphère. Cela implique qu’il faut maintenir la biodiversité de la planète. Pour accomplir cette transformation civilisatrice, la démarchandisation de la nature s’avère indispensable. Les objectifs économiques doivent être subordonnés aux lois du fonctionnement des systèmes naturels, sans que l’on perde de vue le respect de la dignité humaine et l’amélioration de la qualité de vie des personnes et de la communauté.

Cela oblige à maintenir, sans les détruire, les territoires qui possèdent à de nombreux égards une grande valeur écologique et sociale et sur lesquels se trouve concentré le plus gros de la diversité : l’Initiative Yasuní-ITT en Équateur en est un exemple de portée globale [21]. Cela conduit également à faire du concept de durabilité forte (le capital économique ne peut remplacer intégralement le « capital naturel ») un nouveau paradigme des modes d’organisation de la société. Et cela implique aussi de remplacer la comptabilité macroéconomique traditionnelle par de nouveaux indicateurs et indices de durabilité.

De la même manière, la nécessité s’impose d’une ample et véritable participation de la société pour affronter le défi de l’extractivisme à grande échelle. Cela suppose, impérativement, une redistribution profonde et radicale des revenus et des actifs existants dans l’économie. Il faut mettre fin aux inégalités [22] parce qu’elles sont le ferment d’autoritarismes en tous genres dans tous les domaines de la vie humaine.

Il s’agit au fond de commencer par ne pas continuer d’étendre et d’approfondir un modèle économique extractiviste, c’est-à-dire exportateur de biens primaires. Donner la priorité à ce mode d’accumulation centré sur l’exportation de biens primaires, qui privilégie la rente de la Nature et non l’effort humain, qui détruit systématiquement l’environnement et porte gravement atteinte aux structures sociales et communautaires, qui préfère le marché extérieur et néglige le marché intérieur, qui favorise la concentration de la richesse et relègue l’équité, cette voie n’a été suivie pour le développement d’aucun pays. Et elle ne peut donc pas l’être non plus pour mettre en œuvre une solution postdéveloppementiste, comme l’est le bien-vivre ou sumak kawsay [23].

Le bien-vivre, au moins conceptuellement, se présente comme une vision qui dépasse les modes de développement « alternatifs » et se veut un substitut au développement, en résumé une option radicalement distincte de toutes les idées du développement. Il dissout même la notion de progrès dans sa version productiviste. Le bien-vivre renvoie de manière synthétique à l’opportunité de construire une autre société fondée sur la cohabitation de l’être humain dans la diversité et l’harmonie avec la Nature, sur la base de la reconnaissance des diverses valeurs culturelles existant dans chaque pays et dans le monde.

L’axe central de cette proposition, qui se prête à des projections y compris mondiales, est de faire un grand pas révolutionnaire qui nous amène à passer de visons anthropocentriques à des visions sociobiocentriques, avec les conséquences politiques, économiques et sociales que cela entraîne.

Une chose est sûre : ce n’est pas en empruntant la voie du « développementisme sénile » (Martínez Alier, 2008), c’est-à-dire en poursuivant et, pire, en intensifiant l’extractivisme, que l’on trouvera une issue à ce dilemme complexe de sociétés riches en ressources naturelles, mais en même temps appauvri. 

Alberto Acosta mercredi 9 juillet 2014, mis en ligne par Dial

 

Bibliographie

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Alberto Acosta

Post-scriptum : * Paru sous le titre « Extractivisme et néoextractivisme : les deux faces d’une même malédiction ». Dial, revue mensuelle en ligne. Juillet 2014 :

http://www.alterinfos.org/spip.php?…

 

* Dial — Diffusion de l’information sur l’Amérique latine — D 3292. Traduction de Gilles Renaud pour Dial.

Source (espagnol) : Alberto Acosta, « Extractivismo y neoextractivismo : dos caras de la misma maldición », in Groupe permanent de travail sur les alternatives au développement, Más allá del desarrollo, sous la direction de Miriam Lang et Dunia Mokrani Chávez, Quito, Abya Yala / Fundación Rosa Luxemburg, 2011, p. 83–118 (p. 83–88, 95–104, 113–118) http://rosalux-europa.info/userfile.…

 

* Traduction et publication autorisée par l’auteur. Une version en anglais du livre est aussi disponible en ligne http://www.tni.org/briefing/beyond-.… En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, le traducteur, la source française (Dial — www.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.

 Notes

[1] Voir par exemple DIAL 3282 — « GUATEMALA — Les autorités q’eqchi » de Tezulutlán présentent leur opposition à la centrale hydroélectrique devant les Nations unies », 3281 — « GUATEMALA — Conférence de presse du Conseil des villages de Tezulutlán “Manuel Tot”, 24 janvier 2014 », 3246 — « PÉROU — Recul dans l’application de la consultation préalable » et 3245 — « BOLIVIE — Les peuples originaires passent au second plan ».

[2] Voir notamment DIAL 3258 — « Amérique du Sud — Progressisme et gauche marron », 3257 — « BRÉSIL — Le plus grand extractiviste du continent » (disponible sur ESSF — article 32486) et 3256 — « HONDURAS — Déclaration du diocèse de La Ceiba sur l’extractivisme ».

[3] DIAL avait déjà publié un entretien avec l’auteur en 2009 (DIAL 3075 — « ÉQUATEUR — Le projet ITT : entre transformation du modèle économique et construction d’une autre société. Entretien avec Alberto Acosta »). Voir aussi, sur AlterInfos, « ÉQUATEUR — “révolution citoyenne”, modèle extractiviste et gauches crititiques. Entretien avec Alberto Acosta, candidat de l’Unité plurinationale des gauches à l’élection présidentielle ».

[4] e chapitre va de la page 83 à la page 118 du livre, ont été coupées les pages 89 à 94 et 105 à 112.

[5] http://www.alterinfos.org/spip.php?…

[6] Dans ce texte, l’auteur reprend et synthétise plusieurs de ses travaux antérieurs.

[7] Divers théoriciens ont élaboré, en se plaçant de différents points de vue, ce « fatalisme tropical ». Citons, entre autres, Michael Gavin, Michel L. Ross, Jeffrey Sachs, Ricardo Hausmann, Roberto Rigobon et Ivar Kolstad.

[8] Malgré sa longue histoire comme mode d’accumulation, le terme « extractivismo » ne figure pas dans le dictionnaire de l’Académie royale de la langue espagnole.

[9] Il est faux de penser que l’extractivisme existe uniquement lorsqu’on extrait des minerais ou des hydrocarbures. Les exemples ne manquent pas de pratiques également extractivistes dans les domaines de l’exploitation du bois ou de la monoculture. Ainsi, concernant le cas du café, on pourra se reporter à Oeindrila Dube et Juan Fernando Vargas (2006).

[10] Raúl Zibechi voit dans l’extractivisme de ces gouvernements progressistes une deuxième phase du néolibéralisme (2011).

[11] Voir la contribution importante de Schuldt (2005). On pourra également se reporter à Schuldt et Acosta (2006), ainsi qu’à Acosta (2009).

[12] Le développement durable est le processus qui permet de satisfaire les besoins actuels sans compromettre les possibilités pour les générations futures. Pour assurer le bien-vivre, il faut même aller plus loin que le développement durable et reconnaître dans la nature un sujet qui détient des droits.

[13] Un moyen utile destiné à démonter les mythes de la méga-industrie minière transnationale est celui conçu en Argentine par le Collectif des lanceurs d’alerte ␣ Colectivo Voces de Alerta (2011).

[14] Voir DIAL 3187 « ÉQUATEUR — Chevron continue à perdre ses batailles judiciaires » ␣ note DIAL

[15] « La théorie du ruissellement (en anglais : “trickle down economics”) est une théorie économique d’inspiration libérale selon laquelle, sauf destruction ou thésaurisation (accumulation de monnaie), les revenus des individus les plus riches sont in fine réinjectés dans l’économie, soit par le biais de leur consommation, soit par celui de l’investissement (notamment via l’épargne), contribuant ainsi, directement ou indirectement, à l’activité économique générale et à l’emploi dans le reste de la société. Cette théorie est notamment avancée pour défendre l’idée que les réductions d’impôt y compris pour les hauts revenus ont un effet bénéfique pour l’économie globale. L’image utilisée est celle des cours d’eau qui ne s’accumulent pas au sommet d’une montagne, mais ruissellent vers la base.) » ␣ Page Wikipedia sur la « théorie du ruissellement » ␣ note DIAL

[16] L’auteur s’est intéressé à la situation du Venezuela du gouvernement du général Juan Vicente Gómez jusqu’à la période précédant le gouvernement du colonel Hugo Chávez Frías.

[17] Sur les passifs de l’industrie pétrolière voir, par exemple, l’apport de Fander Falconí (2004). [18] Même dans les pays du Sud, il y a des penseurs qui abordent ces questions dans le but de déconstruire l’économie. Voir Leff (2008).

[19] Depuis quelques années, le débat s’intensifie sur les manières d’engager ces transitions. Plusieurs auteurs ont émis diverses idées et suggestions à cet égard, notamment Eduardo Gudynas, Joan Martínez Alier, Enrique Leff et Roberto Guimarães. Voir par exemple l’ouvrage collectif coordonné par Alejandra Alayza et Eduardo Gudynas au Pérou (2011). De même, on trouvera dans le rapport rédigé sur le sujet par OXFAM (2009) des suggestions de méthodes pour mettre en œuvre ces transitions. L’auteur de ces lignes s’est également livré à quelques réflexions sur la construction d’une économie postpétrolière (Acosta 2000 ou 2009). À signaler diverses propositions, publiées en 2000 par différents auteurs, pour bâtir un « Équateur postpétrolier ».

[20] Comme souvent, nous faisons ici l’accord selon la règle de proximité, plutôt que selon celle de la prévalence du masculin sur le féminin… note DIAL.

[21] Voir Martínez et Acosta (2010). Cette initiative s’inscrit dans le prolongement de la proposition de moratoire dans le sud de l’Amazonie équatorienne, formulée en 2000 par plusieurs auteurs dans l’ouvrage El Ecuador Post Petrolero.

[22] Spécialement les inégalités d’ordre économique, social, intergénérationnel, sexuel, ethnique, culturel, régional. [23] Dans une bibliographie sur le sujet qui ne cesse de s’enrichir, nous pouvons suggérer Acosta et Martínez (2009), et Acosta (2010). Un autre texte qui permet d’aborder cette question dans un contexte plus large est celui de Tortosa (2011).

 

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CAP-NCS <![CDATA[Déclaration du Comité de la Commémoration du 25ème anniversaire de la tragédie du 6 décembre 1989]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14456 2014-11-27T17:26:43Z 2014-12-05T12:19:43Z Le 6 décembre 1989, quatorze jeunes femmes vouées à un avenir d’ingénieures ont été assassinées avec une arme légalement acquise pour la simple raison qu’elles avaient choisi une carrière traditionnellement masculine. Treize autres femmes et hommes ont été blessés. La sévérité et les motifs du massacre en ont fait un symbole du combat perpétuel contre la misogynie et la violence autour duquel se sont ralliées les sociétés québécoise et canadienne.

En ce 25e anniversaire de la tuerie survenue le 6 décembre à Montréal, nous joignons notre voix au front commun d’organismes et de citoyens qui croient que notre devoir de mémoire entraîne nécessairement des actions concrètes pour …

renforcer la lutte contre la violence faite aux femmes, pour garantir, à toute femme, l’exercice effectif de son droit à la sécurité et à vivre dans une société sans violence. Au Québec, les femmes représentent 80% des victimes d’infractions commises dans un contexte conjugal, 96% des victimes d’agression sexuelle et 93% des homicides conjugaux. Depuis la tragédie, plus de 1500 femmes au Canada ont été tuées par leur conjoint, ex-conjoint ou autre partenaire intime.

combattre les inégalités entre les femmes et les hommes, en luttant contre la discrimination, la marginalisation et l’exclusion à l’égard des femmes dans les domaines de l’éducation, du travail, de la sécurité économique et de la santé.

poursuivre le combat pour un meilleur contrôle des armes, étant donné l’abolition du registre des armes d’épaule ainsi que les nombreux affaiblissements aux mesures de contrôle instaurés par le présent gouvernement fédéral à la demande du lobby des armes. Entre les mains de personnes dangereuses, les armes à feu permettent d’infliger plus de dommages, plus facilement et plus efficacement, et de faire plus de victimes. Un encadrement législatif de l’accès, de la possession et des types d’armes à feu disponibles est nécessaire pour minimiser les décès et blessures par balles.

À la mémoire de :

Geneviève Bergeron Nathalie Croteau Hélène Colgan Barbara Daigneault

Anne-Marie Edward Maud Haviernick Barbara Klucznik

Maryse Laganière Maryse Leclair

Anne-Marie Lemay Sonia Pelletier Michèle Richard

Annie St-Arneault Annie Turcotte

Comité de la Commémoration du 25e anniversaire 

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CAP-NCS <![CDATA[La gauche et la question nationale]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14465 2014-12-03T17:51:24Z 2014-12-03T15:28:00Z a54ab7_13eea39eac614cb8b0bda1246ebbe771.png_srz_p_323_417_75_22_0.50_1.20_0

En 1978, dans l’effervescence québécoise de l’époque naît une revue, les Cahiers du socialisme. Son but est de relire la société québécoise au prisme des classes et des luttes de classes, plus particulièrement « de faire l’analyse des « rapports entre classes sociales au Québec et au Canada, de la nature de l’État capitaliste fédéral et québécois, de la place du Canada dans le système impérialiste, des voies d’organisation et d’accession au pouvoir des classes opprimées, de la question nationale »[1]. L’« aventure » durera jusqu’en 1984[2].

L’irruption du Parti Québécois

Les Cahiers du socialisme apparaissent au moment où le mouvement populaire se retrouve confronté à un nouveau contexte. En 1976 en effet, le Parti Québécois (PQ) remporte les élections provinciales grâce à un fort appui populaire. Bien que mis en place par des éléments dissidents du Parti libéral et un groupe social principalement composé de professionnels et de technocrates, le PQ est de toute évidence le choix du peuple et même des éléments organisés du peuple à travers le riche tissu associatif qui prend la forme de syndicats, de groupes populaires, de mouvements étudiants et féministes, etc. D’emblée, le PQ se présente comme un parti ayant un « préjugé favorable » pour les travailleuses et les travailleurs. Au début du mandat effectivement, des réformes sont mises en place, dans le domaine du travail (la loi 45 interdisant l’utilisation de scabs), de la protection des consommateurs (mise en place d’un système public d’assurance-automobile), du monde rural (zonage agricole) et bien sûr, la loi 101 dont le but est de faire du français la langue dominante. Dès la fin des années 1970, le PQ remplit sa promesse de tenir un referendum sur l’avenir du Québec, d’où le projet de « souveraineté-association », qui débouche sur le vote de 1980. Les organisations populaires sont interpellées : faut-il participer à cette stratégie? De quelle manière? N’y a-t-il pas un risque d’être instrumentalisés dans une lutte entre élites?

Les divisions de la gauche

Après plusieurs années de mobilisation et d’organisation populaires, les militants et les militantes de gauche sont dans une situation précaire. Des fractures sévères éparpillent la gauche entre plusieurs tendances. Dans la lignée de Charles Gagnon, une gauche dite « marxiste-léniniste » (ou « ML ») est structurée autour du groupe En Lutte! et plus tard, du Parti communiste ouvrier. Grands rivaux pour s’imposer comme LE parti révolutionnaire, ces formations politiques s’entendent cependant pour décrier non seulement le PQ, mais l’idée même de la souveraineté, selon En Lutte! :

« Le prolétariat du Québec doit savoir qu’il n’a rien à gagner à flirter avec le mouvement indépendantiste québécois dont les intérêts fondamentaux sont anti-ouvriers; le prolétariat du Québec doit reconnaître pleinement que son avenir réside dans la révolution socialiste et que celle-ci n’est possible que dans l’unité des forces ouvrières et populaires du Canada tout entier[3]. »

Jusqu’au référendum de 1980, les groupes « ML » mènent campagne contre le projet du PQ en prônant l’abstention ou l’annulation lors du referendum :

« Nous ne militons pas en faveur de la séparation du Québec parce qu’elle nuirait à la cause révolutionnaire du prolétariat en le divisant face à la bourgeoisie canadienne, notre ennemi principal, et en affaiblissant notre peuple face aux visées hégémoniques des deux superpuissances. (…) Le PQ, parti bourgeois anti-ouvrier, n’est pas le défenseur conséquent de la nation québécoise. Il doit être combattu pour ce qu’il est : un parti nationaliste bourgeois pour qui les intérêts de classe priment sur les intérêts nationaux[4]. »

L’influence de ces groupes est réelle auprès de segments du mouvement populaire qui cherchent un projet qu’ils espèrent « authentiquement révolutionnaire » autour d’un projet totalement défini. L’indépendance, selon cette vision, est une terrible tromperie qui risque de fragmenter le Canada et de le rendre plus vulnérable à l’influence des États-Unis. La révolution prolétarienne canadienne, par ailleurs, reconnaîtra le droit à l’autodétermination du peuple québécois.

Après la défaite du « oui » cependant, une crise larvée éclate parmi ces groupes qui entament alors un déclin irrésistible[5]. Le PCO se dissout en 1983, précédé d’En Lutte! en 1982. Certes, il serait simpliste d’attribuer le déclin des « ML » à leur position extrême sur la question nationale, puisque plusieurs autres éléments ont déclenché cette crise terminale (la place des femmes dans l’organisation, le style de fonctionnement quasi militaire, une pensée caractérisée par la « ligne juste » envers et contre tout, etc.).

Socialisme et indépendance

Si les « ML » en mènent large à la fin des années 1970, ils ne constituent pas le courant dominant dans le mouvement populaire. Des courants pluralistes agissant en réseaux dans les mouvements populaires expriment la continuité de l’option « socialisme et indépendance » élaborée dès les années 1960. Cette option continue l’opération politique et intellectuelle entreprise par divers mouvements comme le Parti socialiste du Québec et le Mouvement de libération populaire, les revues Parti Pris et Révolution québécoises. L’idée est de mener une lutte de libération nationale contre le colonialisme et le capitalisme[6]. Au bout du compte, la majorité de cette génération militante finira par accepter l’idée que l’indépendance du Québec est une condition préalable à l’émancipation sociale et se ralliera au PQ. C’est ce qu’exprime Jean-Marc Piotte à l’époque :

« On peut définir le courant Lévesque comme social-démocrate, et, entre la social-démocratie et le néo-capitalisme, la marge est plus qu’étroite. Mais il faut voir aussi le progrès que marque Lévesque par rapport au parti libéral et à l’UN (…) Et, plus important, une large fraction des masses les plus politisées et les plus conscientes suivent Lévesque (…) Se situer hors du mouvement Lévesque, c’est se condamner à être marginal, sans aucune prise réelle sur les événements, sur les masses populaires. C’est se condamner à créer une autre petite secte qui éclatera au bout de quelques années[7]. »

Mais tous ne sont pas d’accord :

« L’initiative du mouvement indépendantiste est momentanément passée à ces petits bourgeois qui sont motivés par des intérêts de classe immédiats. La domination économique croissante des Américains sur le Québec, les limites à leur liberté politique qu’entrainent cette domination, et le pouvoir centralisateur d’Ottawa réduisent leur rôle et leur pouvoir à presque rien. Incapable de s’attaquer à la puissance économique yankee, convaincue même de pouvoir s’en passer, la bourgeoisie indépendantiste québécoise (…) ne rêve plus qu’à se débarrasser de cet intermédiaire constitué par la bourgeoisie anglo-saxonne de Montréal et de Toronto[8]. »

Plus tard, cette thématique évolue sous l’influence de mouvements radicalisés voulant toujours lier l’émancipation sociale à l’émancipation nationale, avec une certaine emphase sur le premier terme de l’équation (tels le Front de libération populaire, les Comités d’action politique du FRAP, la revue Mobilisation et même une fraction du Front de libération du Québec). Ces groupes continuent d’argumenter en faveur d’une indépendance par et pour les travailleurs :

« Il n’y a qu’une seule solution possible : que le peuple québécois sous la direction des travailleurs organisés renverse la domination impérialiste, libère les forces productives de l’emprise du capital nord-américain et prenne collectivement le contrôle de la richesse sociale. Le nationalisme déplace les problèmes en insistant sur les aspects ethniques et culturels de la domination étrangère : “C’est la faute aux Anglais! C’est contre Ottawa qu’il faut se battre!” Alors qu’en réalité les responsables étaient et sont encore avant tout capitalistes, anglais autrefois, surtout américains aujourd’hui. Pour le faire, d’abord libérer nos consciences, changer notre mentalité individualiste pour une solidarité et une conscience claire des intérêts communs de la classe ouvrière (…) Nous rendre capables de reprendre en mains nos moyens de production, notre sol, nos ressources naturelles, en somme, l’ensemble de notre richesse sociale[9]. »

À la veille du referendum de 1980, des centrales syndicales comme la CSN et la CEQ (l’ancêtre de la CSQ), des mouvements communautaires et étudiants, et de petites organisations de gauche tels le Regroupement pour le socialisme (RPS), le Groupe socialiste des travailleurs (GST) et le Groupe marxiste révolutionnaire (GMR) [10] convergent pour à la fois se distancier du PQ qui est pour eux un « parti bourgeois », tout en proclamant la nécessité d’une indépendance par et pour le peuple :

« Nous sommes indépendantistes parce que l’oppression de la nation québécoise constitue un problème social majeur dont la solution ne peut être trouvée dans le cadre du système fédéral canadien (…) Dans ce contexte, les classes populaires francophones frappées à la fois par l’exploitation capitaliste, par le sous-développement régional et par l’oppression nationale se trouvent à constituer une force potentielle de changement social stratégique[11]. »

Pour plusieurs syndicalistes de gauche de l’époque :

« Il est important de soustraire les travailleurs de l’influence du PQ. Ceci implique une lutte idéologique dans le but de dégager la portée réelle de la lutte nationale et la nécessité d’une hégémonie des travailleurs organisés dans cette lutte. Renforcer la lutte nationale, c’est s’attaquer à l’ennemi principal dans lutte nationale et à des ennemis dans la lutte anticapitaliste. C’est lier ensemble lutte de classe et lutte nationale comme condition de développement de l’organisation politique autonome des travailleurs[12]. »

Dans le contexte du referendum de 1980, ces courants de gauche pro-indépendance ont fait campagne pour un « oui critique », ce qui veut dire oui à la question posée concernant l’accession à la souveraineté, et critique à l’endroit du PQ :

« Le défi de la bourgeoisie québécoise est réaménager son espace dans le capitalisme nord-américain. Le PQ espère trouver un partenaire prêt à élaborer un fédéralisme renouvelé tout en lui donnant plus de pouvoir (…) Au contraire, l’indépendance sera le moment d’un nouveau rapport de forces, d’une brèche dans le système de domination capitaliste en Amérique du Nord (…) L’indépendance préconisée par le mouvement ouvrier québécois implique l’élaboration d’une stratégie anti-impérialiste et anticapitaliste à l’échelle continentale. »

Plus encore :

« Notre appui à l’indépendance est un aspect de la lutte politique pour le socialisme, c’est une position de démarcation sans équivoque avec le nationalisme, car nous sommes conscients que les intérêts des travailleurs sont antagoniques à ceux de la bourgeoisie et de tout autre force sociale qui préconise une “autre voie” que le socialisme, ce qui conduirait le Québec à s’intégrer d’une nouvelle manière dans le système capitaliste mondial[13]. »

Par rapport au PQ, la gauche indépendantiste précise que :

« Les projets qu’il véhicule tant sur la question sociale et économique que sociale, sont colorés et déterminés par sa volonté de construire un bloc social, une alliance de classe, dans lesquels la première place revient au capital, la seconde aux petites bourgeoisies de couches supérieures et la troisième seulement aux classes populaires. Cela signifie que le gouvernement du PQ sacrifie les classes populaires chaque fois qu’il est impossible de leur faire des concessions sans heurter en même temps les capitalistes de la petite et de la moyenne entreprise[14]. »

Après la défaite du référendum de 1980, la tendance « indépendance et socialisme », comme les autres groupes de gauche connaîtra un déclin[15].

Une revue et un projet

Face à cette évolution, de jeunes intellectuels, pour la plupart professeurs à l’UQAM, décident à la fin des années 1970 de reprendre un certain nombre de débats plus ou moins mis de côté depuis la disparition de la revue Parti Pris, dont l’influence a été importante entre 1963 et 1968. D’ailleurs, un certain nombre de rédacteurs de Parti Pris se retrouve dans les Cahiers. D’emblée, la question nationale, dans le contexte du référendum annoncé, devient un des thèmes privilégiés. De concert avec divers secteurs du mouvement populaire et des réseaux de gauche indépendante, la revue s’acharne à décortiquer la nature du bloc de classe qu’essaie de construire le PQ, de manière à s’en distinguer et à proposer un projet contre-hégémonique enraciné dans la société et dans ses luttes. À cette époque, plusieurs professeurs des départements de sciences sociales de l’UQAM sont engagés dans une réflexion critique et pédagogique, pour poursuivre une rigoureuse analyse théorique d’une part, et traduire celle-ci d’une manière à interpeller une partie importante de la gauche et du mouvement populaire, ce qui fait que les textes ne sont pas contraints à la forme académique en usage.

Ce qu’on retrouve dans le recueil

Le premier texte provient du numéro de lancement des Cahiers (par Gilles Bourque) et tente de mettre sur la table un certain nombre d’hypothèses concernant le fait national. Pour Bourque, la nation n’est pas une réalité intangible et éternelle, mais un processus marqué par la lutte des classes. Le tout doit être historicisé à travers les luttes traversant l’espace canadien et québécois depuis 1945 (comme l’explique Dorval Brunelle). Par la suite, les rédacteurs des Cahiers tentent d’expliquer le « phénomène » du PQ à travers les rapports de classe (Levasseur et Lacroix), la gestion du pouvoir (Niosi, Piotte et Dostaler), et la composition des groupes sociaux au cœur du projet péquiste (Bourque et Légaré). Cette analyse est poursuivie dans d’autres textes qui analysent la stratégie des dominants (le collectif du Centre de formation populaire) et la nature du projet libéral-fédéraliste (Brunelle). Le tout constitue un bon aperçu des débats, travaux et recherches en cours à cette époque de démarcation. L’échec du référendum de 1980, suivi du détournement du PQ vers la gestion néolibérale et l’abandon du projet de souveraineté (la politique dite du « beau risque » consistant à appuyer le gouvernement conservateur à Ottawa), mettra un terme temporaire à ces explorations, du moins jusque dans les années 1990, ce qui explique sans doute la dislocation du projet des Cahiers.

Aujourd’hui, la tradition des Cahiers continue sous la forme des Nouveaux Cahiers du socialisme.

 

[1] « Présentation », Les Cahiers du socialisme, numéro 1, 1978, p. 2.

[2] Richard Poulin,  « Des revues engagées, Cahiers du socialisme, Critiques socialistes et Nouveaux Cahiers du socialisme », Bulletin d’histoire politique, volume 19, numéro 2, hiver 2011.

[3] En Lutte !, Pour l’unité du prolétariat canadien, publié par En Lutte !, avril 1977, page 27.

[4] Document d’entente politique pour la création de la Ligue communiste (marxiste-léniniste) du Canada, novembre 1975.

[5] David Milot et al., « Histoire du mouvement marxiste-léniniste au Québec 1973–1983 », Bulletin d’histoire politique du Québec, volume 13, numéro 1, automne 2004.

[6] Lucille Beaudry, « Le marxisme au Québec: une hégémonie intellectuelle en mutation (1960–1980). » publié dans l’ouvrage sous la direction de Lucille Beaudry, Christian Deblock et Jean-Jacques Gislain, Un siècle de marxisme. Les Presses de l’Université du Québec, 1990.

[7] Jean-Marc Piotte, « Lettre à une militante », Partis Pris, volume 5, numéro 8, été 1968.

[8] Charles Gagnon, « Proposition pour la révolution nord-américaine », été 1968, reproduit dans Charles Gagnon, Feu sur l’Amérique, Écrits volume un 1966–72, Lux Éditeur, 2006

[9] CAP Maisonneuve et Cap Saint-Jacques, La nécessité d’une organisation politique des travailleurs, avril 1972

[10] Ces deux derniers se réclamant de l’héritage de la Quatrième Internationale

[11] Marc Ferland et Yves Vaillancourt, Socialisme et indépendance au Québec, Éditions Albert Saint-Martin, 1981, pages 62–63.

[12] Bernard Normand et Victor Lapalme, Travailleurs québécois et lutte nationale, Document de travail de la CEQ, janvier 1973, p. 71.

[13] CFP, La question nationale, un défi à relever pour le mouvement ouvrier, mai 1978.

[14] Yves Vaillancourt avec la collaboration d’Annie Antonès, Le PQ et le social, éléments de base des politiques sociales du gouvernement du Parti Québécois, 1976–1982, Éditions Saint-Martin, 1983.

[15] Le Regroupement pour le socialisme, le Mouvement socialiste (créé en 1980 par Marcel Pepin) et le Groupe socialiste des travailleurs seront tous dissous. Voir à ce sujet Pierre Beaudet, « La radicalisation des mouvements sociaux dans les années 1970, Bulletin d’histoire politique, « La gauche au Québec depuis 1945 », volume 19, no 2, automne 2010. Les raisons complexes de ce déclin seront développées dans un autre cahier de la collection.

Pour un accès complet à l’ouvrage, télécharger en cliquant

http://media.wix.com/ugd/a54ab7_7f75347c75cc4435a04a21cde4bcd11f.pdf

 

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CAP-NCS <![CDATA[Malcolm X, Une vie de réinventions]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14460 2014-12-01T21:47:56Z 2014-12-01T21:46:37Z 1592978-gf

Prédicateur sectaire de la Nation of Islam, ou musulman orthodoxe converti à la tolérance, nationaliste noir ou révolutionnaire ouvert aux alliances avec les groupes de gauche, ex-revendeur de drogue, ancien prisonnier, partisan de l’auto défense armée, dirigeant panafricaniste… Malcolm X a connu plusieurs vies.

Après son assassinat, des groupes très différents — les trotskistes, les nationalistes noirs, les musulmans sunnites — se réclamèrent de lui. Des centaines d’institutions et d’associations de quartier ont été rebaptisées en son honneur.

Malcolm X est devenu une icône de la culture noire et, plus largement, de la culture populaire dans de nombreux pays. Son héritage et sa mémoire ont fait l’objet de luttes acharnées. Paradoxalement, sa vie reste mal connue. C’est principalement par l’ouvrage connu comme son autobiographie, coécrite avec Alex Haley, que le grand public a appris à connaître Malcolm X, alors même que ce livre, écrit dans des conditions controversées, édulcore bien des aspects du parcours personnel et politique du dirigeant noir.

C’est ce vide que vient combler cette biographie magistrale. Fruit de nombreuses années de recherches dans les archives du FBI, dans celles de la famille de Malcolm X, d’entretiens avec les personnes l’ayant accompagné ou croisé, ce livre, écrit par un grand historien africain américain, apporte un éclairage inédit sur les « vies » de Malcolm X, ses choix et ses évolutions politiques, son assassinat et sa postérité.

L’AUTEUR

Historien de renom, Manning Marable est décédé quelques jours avant la publication de son Malcolm X. Professeur d’histoire à l’Université Columbia, il a été membre de la commission Amistad, chargée d’examiner les responsabilités de l’État de New York dans le commerce des esclaves. Citons parmi la quinzaine de livres qu’il a publiés : How Capitalism Underdeveloped Black America et Race, Reform and Rebellion. On lui doit également la création de nombreux instituts et départements consacrés à l’histoire noire. Malcolm X a reçu le prix Pulitzer du livre d’histoire et a été désigné parmi les dix livres les plus remarquables de l’année 2010 par le New York Times.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuel Delgado Hoch, Patrick Le Trehondat et Patrick Silberstein Coéditions avec Syllepse (Paris) m.editeur@editionsm.info www.editionsm.info/

Personne ressource : Richard Poulin

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CAP-NCS <![CDATA[12 jours d’action contre la violence envers les femmes]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14452 2014-11-27T17:17:49Z 2014-11-28T17:16:15Z « Les femmes sont encore victimes de violence parce qu’elles sont des femmes. Il faut continuer de lutter pour l’égalité réelle et pour faire cesser la violence! » — Consulter le site des 12 jours d’action

La campagne annuelle des 12 jours d’action contre la violence envers les femmes est une occasion de réfléchir collectivement au phénomène de la violence faite aux femmes et de publiciser  des solutions concrètes pour enrayer ce fléau. Depuis 2008, la FFQ coordonne conjointement cette campagne avec Femmes autochtones du Québec, L’R des centres de femmes, la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle, la Fédération des ressources d’hébergement pour femmes violentées et en difficulté du Québec, le Regroupement québécois des centres d’aide et de lutte contre les agressions sexuelles, le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence, Réseau action femmes handicapées, SOS Violence conjugale et la Table de concertation au service des personnes réfugiées et immigrantes.

Dans le cadre de ces 12 jours, de nombreuses actions sont organisées par des groupes de femmes dans toutes les régions du Québec pour sensibiliser la population au phénomène de la violence faite aux femmes et pour demander des engagements concrets de la part des gouvernements provincial et fédéral pour éliminer cette violence systémique envers les femmes qui continue d’exister malgré les avancées des droits des femmes au Québec et au Canada.

Pourquoi une campagne annuelle pour l’élimination des violences envers les femmes?

Le 17 décembre 1999, l’ONU proclamait le 25 novembre Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, rappelant que cette violence est un obstacle sur la voie de l’égalité, du développement et de la paix. Cette date commémore l’assassinat des sœurs Mirabal, trois militantes politiques dominicaines qui furent brutalement exécutées en 1960 sous les ordres du chef d’État Rafael Trujillo. Le 25 novembre marque aussi le début des 16 jours d’activisme contre la violence faite aux femmes, campagne reconnue internationalement, qui se terminent le 10 décembre, Journée internationale des droits de la personne.

Pourquoi 12 jours d’action au Québec?

Au Québec, la campagne de sensibilisation se déroule du 25 novembre au 6 décembre. Cette date correspond à la Journée nationale de commémoration et d’action contre la violence faite aux femmes. Le Parlement a institué cette journée afin de commémorer la date anniversaire du meurtre de 14 jeunes femmes en 1989 à l’École Polytechnique de Montréal. Ce geste de violence sexiste a bouleversé la population. Tous les 6 décembre, les drapeaux sont mis en berne sur les bâtiments fédéraux. La population est aussi invitée à porter le ruban blanc et à observer une minute de silence afin de commémorer les 14 victimes de Polytechnique et de prendre des engagements pour enrayer la violence faite aux femmes.

 

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CAP-NCS <![CDATA[La grande bifurcation du mouvement souverainiste]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14446 2014-11-24T02:31:19Z 2014-11-27T02:20:11Z La course à la chefferie du Parti québécois aura un impact considérable sur l’avenir du mouvement souverainiste et de la gauche québécoise dans les prochaines années. Les six candidat(e)s à la course peuvent être répartis grossièrement en deux catégories : 1) le camp « progressiste et indépendantiste » composé par Martine Ouellet, Alexandre Cloutier et Pierre Céré ; 2) le camp « conservateur et autonomiste » représenté par le tandem Bernard Drainville et Pierre Karl Péladeau, Jean-François Lisée se trouvant dans un no man’s land opportuniste caractéristique de sa « gauche efficace ».

En faisant l’hypothèse non controversée que PKP représente le principal candidat d’une approche « non-pressée », misant le redressement des finances publiques (austérité) et la défense de l’identité nationale (il appuie ouvertement la Charte de la laïcité et emploie l’expression de « souveraineté identitaire »), et que Cloutier arrive en tête du camp progressiste (suivie par Ouellet) en privilégiant les jeunes, la solidarité et le référendum dans un premier mandat, nous assisterons à une polarisation du débat entre ces deux camps.

Mais au-delà du débat des personnalités, il s’agit bien ici d’une alternative entre deux trajectoires historiques pour l’avenir politique du Québec. Cette Grande Bifurcation met en lumière deux mondes possibles, deux reconfigurations potentielles qui pourraient apparaître à l’intérieur du paysage politique. Il serait naïf d’évaluer la course à la chefferie du PQ en vase clos, car elle aura nécessairement de grandes conséquences sur les autres acteurs politiques (PLQ, CAQ, QS, ON) qui devront se positionner en fonction du résultat.

Sans préjuger pour l’instant de la probabilité relative de chaque scénario, imageons d’abord que le camp progressiste et indépendantiste l’emporte. Option nationale n’aurait plus sa raison d’être et se saborderait pour rejoindre le PQ et appuyer sa stratégie référendaire. L’espace public se recentrerait alors sur la question nationale, la polarisation entre souverainistes et fédéralistes revenant au premier plan. Or, la question sociale ne serait pas évacuée pour autant, car la tendance progressiste aurait légèrement le dessus au sein de la coalition « gauche/droite » du PQ, alors que la tendance néolibérale dominait depuis l’échec du deuxième référendum et l’arrivée de Lucien Bouchard.

Bien que nous pouvons invoquer le fait que le PQ clignote généralement à gauche lorsqu’il est dans l’opposition et en campagne électorale avant de virer à droite une fois au pouvoir, le situation de faiblesse historique du PQ, une leader plus progressiste que la moyenne et la promesse d’un référendum dans un premier mandat obligerait Québec solidaire à revoir sa stratégie. Cette situation ouvrirait la porte à une éventuelle entente électorale entre QS et le PQ, avec des conditions comme la réforme mode de scrutin, quelques réformes sociales et écologistes, puis un processus coÀ l’inverse, une victoire de PKP bloquerait automatiquement une telle entente, le camp autonomiste et conservateur continuant d’enfoncer le PQ dans un nationalisme de province qui ouvrirait plutôt la voie à une éventuelle alliance avec la CAQ. Ce scénario n’est pas à exclure étant donné que PKP irait chercher la base électorale de ce tiers parti en misant sur des promesses semblables (relancer l’économie d’abord pour ouvrir la question constitutionnelle ensuite), et en enterrant dans un premier mandat l’héritage « social-démocrate » et souverainiste du PQ.

Comme la victoire du camp conservateur est plus probable, il faut anticiper un retour de la question identitaire et la polarisation majorité/minorités, nationalisme/pluralisme. Cela nuirait évidemment à la question de la souveraineté, alors la poursuite des mesures d’austérité mènerait à la dégradation des conditions matérielles de la majorité sociale. Les forces progressistes et souverainistes qui adhéraient jadis au PQ seraient encore plus désillusionnées, mais n’iraient pas forcément rejoindre QS si celui-ci ne développe pas une stratégie offensive lui permettant de sortir de l’antagonisme pro/anti Charte qui favorise nettement le Parti libéral au pouvoir.Voilà l’alternative qui obligera la gauche à prendre position.

Dans le premier scénario d’un PQ « progressiste et indépendantiste », QS serait sans doute porté, pour faire des gains et contribuer à l’avancement du Québec sur le plan social et national, de nouer une « alliance de circonstance » avec le PQ pour constituer une sorte de « Front populaire », basé sur des réformes sociales, la sortie du pétrole, la réforme du mode de scrutin et le déclenchement d’un processus constituant et/ou référendaire. Cela conduirait au virage « social-démocrate » des deux partis, ce qui aurait l’inconvénient de rendre QS indiscernable du PQ dans l’espace public, mais l’avantage de favoriser une convergence nationale des forces progressistes et souverainistes.

Pour illustrer une telle configuration politique par analogie avec la situation écossaise, QS représenterait en quelque sorte un mixte entre le Scottish Socialist Party et les Scottish Greens, à côté du Scottish National Party majoritaire (PQ). Une campagne référendaire pluripartisane, décentralisée, progressiste et inclusive permettrait alors de relancer la marche vers l’indépendance avec un projet de société, ce qui pourrait éventuellement mener à la victoire. En prenant plutôt l’exemple de la Catalogne, QS prendrait la place de la gauche républicaine (ERC) à côté du parti nationaliste de centre droit (CiU) dans un gouvernement de coalition avec le PQ. Il s’agit évidemment d’un scénario qui suppose une forte ébullition sociale et une résurgence d’une lutte populaire pour la libération nationale.

Comme PKP risque très probablement de devenir le prochain dirigeant du PQ, en mettant de l’avant les « intérêts économiques » du Québec et une protection des référents identitaires découplée de tout véritable projet politique ou transformation des institutions, QS devra se démarquer par un projet de pays démocratique, égalitaire, écologique et inclusif basé sur la souveraineté populaire. Le seul moyen de sortir du débat pro/anti Charte est de créer un nouvel antagonisme. Il s’agit de mettre le PQ/PLQ/CAQ dans le même bateau de la « caste », et de présenter QS comme le seul porte-parole de l’unité populaire.

Il s’agit d’unir les luttes sociales contre l’austérité et le virage extractiviste par l’investissement subversif du discours « anti-corruption », à la manière d’Amir Khadir et du rapport de QS présenté à la Commission Charbonneau qui dénonce le « complot criminel » entre les firmes de génie-conseil et les politiciens et propose une réforme légale visant à briser l’impunité des élites. Populisme? Sans doute, mais au sens d’un républicanisme anti-élitiste ou d’une « machiavellian democracy » qui n’hésite pas à questionner l’absence de contrôles populaires sur le système politique. La refonte fondamentale de la démocratie représente le nerf de la guerre, et il n’y aura pas de rupture majeure tant que le peuple ne sera pas convaincu que l’action politique doit être le fruit de sa propre activité. Le pouvoir citoyen contre la caste, l’auto-émancipation populaire contre l’oligarchie sera l’antagonisme qui pourra condenser les multiples enjeux sociaux dans un même discours.

QS ne doit pas défendre la souveraineté dans sa forme vide ou un enjeu séparé, mais à l’aune d’un projet de transformation sociale qui devra aboutir à l’indépendance pour aller jusqu’au bout. Par ailleurs, la question constitutionnelle devra être contrôlée par les citoyens eux-mêmes ; c’est au peuple de décider de son avenir, et non à une petite élite politique de mener le débat public. Autrement dit, contre le « faux débat » de la Charte dirigé par la caste, QS propose un vrai débat populaire sur l’ensemble des questions cruciales qui touchent la vie concrète des gens : la forme du pouvoir politique, les droits sociaux, la gestion des ressources naturelles, le bien-vivre, l’usage du territoire, la décentralisation vers les régions, etc.

Voilà la stratégie que QS devra mettre de l’avant afin de sortir de l’éternelle opposition entre libéraux et péquistes, le bipartisme étant au service de la caste et du statu quo d’un régime illégitime. Comme PKP ira manger une partie de l’électorat de la CAQ (qui sera appelée à s’effondrer ou à s’allier au PQ autonomiste), QS pourra grossir ses rangs en prenant non seulement les forces de la rue (mouvements sociaux, forces citoyennes) mais les classes moyennes et populaires actuellement courtisées par la CAQ. Comme une majorité de personnes ne se reconnaissent pas directement dans les identités politiques de la gauche et la droite, QS pourra articuler son projet de société aux enjeux qui touchent de larges secteurs de la population : familles, CPE, développement local et régional, municipalités, régimes de retraite, etc.

En développant clairement l’antagonisme entre « ceux d’en haut » et « ceux d’en bas », l’élite et la démocratie réelle, PKP pourra être identifié à la caste et l’austérité nationale. Si QS est capable de développer un discours contre-hégémonique sur l’inversion du fardeau fiscal, la transformation démocratique, la transition écologique et la souveraineté populaire, il pourra alors se présenter comme la seule alternative politique au système, et dépasser le populisme de la CAQ sur sa gauche avec une réelle force de frappe. Tel est le précepte de la Révolution citoyenne : ce n’est pas le peuple qui doit être subordonné à la caste politique, mais le pouvoir citoyen qui doit être au cœur des grands domaines de la vie sociale : répartition de la richesse, système politique, développement économique et débat constitutionnel.

Pour le meilleur et pour le pire, le scénario « social-démocrate » d’une convergence nationale découlant d’un virage progressiste et indépendantiste du PQ est fort peu probable. On assiste plutôt à une divergence croissante entre le système politique traditionnel et le peuple. Le PQ, comme la CAQ et les libéraux, vont continuer de nous enfoncer dans l’austérité, le virage pétrolier et la corruption, QS devant faire cavalier seul et devenir une force politique « anti-système » à la manière de Podemos en Espagne ou Syriza en Grèce, les deux principaux mouvements de gauche radicale qui risquent de prendre le pouvoir en 2015. C’est le scénario du pire, mais c’est la pente sociohistorique sur laquelle nous sommes en train de glisser.

 

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CAP-NCS <![CDATA[L’indépendance du Québec: Au-delà du nationalisme]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14440 2014-11-24T02:16:48Z 2014-11-24T12:04:34Z Il s’agira de réfléchir, dans un contexte de débats et de repositionnements autour de la question nationale au Québec ainsi que de recherche de solidarités avec la gauche canadienne, à la nécessité de l’indépendance du Québec à l’heure de la mondialisation néolibérale. Comment lier question sociale et question nationale et penser l’indépendance loin de tout nationalisme frileux et identitaire?

Ce texte a été présenté au Forum Social des peuples dans l’atelier intitulé : L’indépendance du Québec : au-delà du nationalisme, terrain des solidarités pour penser la transformation sociale, le vendredi 22 août dernier. (Presse-toi à gauche)

Introduction

Merci d’être là, d’avoir choisi de participer à une discussion sur un sujet difficile, controversé, sujet à de multiples incompréhensions, surtout lorsque l’on tente de trouver un cheminement commun pour faire face aux politiques néolibérales et conservatrices du gouvernement Harper. Plutôt que de passer sous silence cette question, nous préférons quant à nous l’aborder de front : ce n’est qu’en échangeant, qu’en dialoguant, débattant, qu’on pourra ensemble tenter d’y voir plus clair.

Aussi pensons-nous utile d’aborder la question de plein fouet sous cette double forme : la question nationale québécoise, les luttes pour l’indépendance du Québec, peuvent-elles aider à la lutte contre les politiques de Harper; le projet de Québec solidaire (celui de la souveraineté/indépendance du Québec par le biais d’une constituante) reste-t-il valable, peut-il faire partie?

Et la thèse que nous essayerons de défendre ici est la suivante : Loin d’être dépassée, vestige d’une autre époque, la lutte pour l’indépendance du Québec peut-être, à condition qu’elle soit actualisée, un des combats contemporains à mener pour faire progresser la transformation sociale au sein de l’actuelle Confédération canadienne et par conséquent pour venir à bout (affaiblir) des politiques néolibérales et conservatrices du gouvernement Harper.

Pour tenter de justifier et asseoir cette position, nous procéderons en trois moments :

  1. Dans un premier temps, je m’attacherai à montrer ce qui a changé depuis les années 60/70 et qui fait qu’on ne peut plus penser la question nationale québécoise de la même manière (la prise en compte de ce qui a changé);
  2. Dans un deuxième temps, je m’arrêterai au contraire sur les facteurs et éléments qui font que malgré les changements évoqués plus haut, les désirs d’affirmation nationale persistent envers et contre tout, mais selon de nouvelles modalités;
  3. D’où dans un troisième temps, la nécessité d’en organiser la lutte à travers de nouvelles formes et nouvelles préoccupations dont déjà QS a commencé à explorer quelques-uns des tenants et aboutissants.

Ce qui a changé

Il y a d’indéniables changements dont il faut prendre acte et qui font qu’on n’est plus dans les années 60/70 et qu’on ne peut par conséquent plus la penser dans les termes du passé (expression de la décolonisation ambiante; les nègres blancs d’Amérique; l’oppression nationale comme oppression économique, sociale et politique nécessitant une décolonisation, etc.)

A) Ce qui saute tout d’abord aux yeux, c’est après deux échecs notoires (80 et 95) l’affaissement du projet péquiste, sa transformation progressive (glissement), passant d’un projet politique nationaliste populaire keynésien en un projet identitaire néolibéral (du déficit zéro en 95 à la charte des valeurs de 2013).

B) Mais c’est aussi les transformations qu’entre temps a connues le Québec dans le sillage de la Révolution tranquille et qui font qu’il a pu pendant cette période et durant un temps non négligeable s’ouvrir des espaces d’affirmation nationale indéniable, notamment en termes économiques, sociaux et culturels : à l’ombre de la Révolution tranquille et du développement d’un État provincial providence et entrepreneur : nationalisation d’Hydro, constitution de la Caisse des Dépôts (etc.), il faut rappeler la loi 101, les systèmes d’éducation et de santé laïcisés, l’affirmation dans les faits d’une culture québécoise propre, le renforcement/développement d’une bourgeoisie nationale (de fractions), la modification de son tissu démographique (acquisition d’un caractère beaucoup plus multiethnique). Le Québec n’est plus le même, comme jamais ouvert, globalisé, branché sur le monde (voir la vie quotidienne : fromages, cafés, accent atténué, etc.)

C) En sachant cependant que n’a pas pu être réglée l’oppression proprement politique (la désappropriation politique, la non-reconnaissance du droit à l’autodétermination politique) se caractérisant par l’existence d’un État provincial croupion : politiques étrangères, politiques militaires décidées ailleurs).

Et depuis le début des années 80 et plus spécialement à partir du milieu des années 90 a fini par s’imposer au Québec un nouveau mode de régulation économique qui tend à saper ou à remodeler une grande partie de ces transformations précédentes, ou tout au moins à les réorganiser selon d’autres logiques ou dynamiques (privatisation, dérèglementation et libéralisation des échanges [ALENA/ZLEA, accords de libre-échange avec l’Europe et internationalisation de l’économie canadienne et québécoise (le caractère apatride de la bourgeoisie).

Mais aussi plus récemment dans le sillage de la crise de 2008, une tendance à la reprimarisation de l’économie canadienne et à son recentrement autour des lobbies miniers, pétroliers et financiers de l’ouest impliquant une nouvelle mise au pas du Québec à partir de l’État fédéral se traduisant par une marginalisation et un décentrement du Québec dans l’espace canadien (non seulement en termes politiques (la loi sur la clarté), mais aussi en termes économiques).

Ce qui perdure

A) C’est à la fois l’impossibilité d’avoir pu obtenir son indépendance politique, sa propre gouverne politique [caractérisée par l’échec du projet péquiste], la nostalgie d’un certain âge d’or de la Révolution tranquille ainsi que les effets agressants de la globalisation néolibérale [accentuant la dépendance vis-à-vis de l’extérieur] qui font que le sentiment national québécois [la volonté de s’émanciper] continue à perdurer envers et contre tout.

B) La nation québécoise – est une construction historique et elle pourrait très bien ne plus exister. Mais ce qui est important ici c’est de voir que – malgré le déclin du projet péquiste et ses effets démobilisants — les conditions (économiques, sociales et politiques) alimentant les volontés d’affirmation nationale continuent à exister, même si elles prennent aujourd’hui des formes différentes à celles du passé.

Au-delà de la prégnance (la force) des acquis passés (de l’élan qui demeure), ce sont dans le sillage de la globalisation néolibérale, les politiques harpériennes qui en fait ne cessent de raviver la fibre nationale, en s’attaquant (au-delà des discours de circonstance sur la nation) aux acquis (avancées) historiques précédents, à ce qui avait fini par être le propre du Québec (faire partie de sa spécificité, ce qui en faisait une société distincte), notamment en termes sociaux, économiques et écologiques.

Qu’on pense à titre d’exemple emblématiques, aux lois sur la jeunesse ou à la loi sur le contrôle des armes à feu, ou encore à ses politiques vis-à-vis du pont Champlain ou du chantier maritime de Lévis, ou encore vis-à-vis de l’Afghanistan, ou d’Israël, sans parler bien sûr de son tournant pétrolier (oléoducs vers l’Ouest et l’Est) et de son soutien actif aux lobbies financiers et miniers de l’Ouest.

L’État fédéral n’a jamais paru autant comme un empêcheur de tourner en rond pour le Québec (s’emploie à miner tout ce qu’avait constitué le Québec Inc).

Ce qui fait que la question nationale reste toujours à fleur de peau de la conscience de tout un chacun ici au Québec (ce 40 % qui perdure), à tel point d’ailleurs qu’elle pourrait facilement renforcer le tour identitaire qu’elle a pour certains commencé à prendre (se muer en nationalisme ethnique).

Esquisse de nouvelles pratiques, de nouveaux discours d’affirmation nationale (et sociale)

Ces changements laissent bien voir la nécessité d’une reproblématisation de la question nationale (discours et pratique) : non pas pour la mettre sous le boisseau, mais pour l’actualiser, la mettre en syntonie avec les réalités contemporaines.

A) En termes de nouvelles stratégies : tirer les leçons des échecs passés : qu’est-ce qui n’a pas marché dans la stratégie référendaire? Comment pourrait-on améliorer les stratégies d’accession à la souveraineté? Voir l’idée de la constituante de QS, comme manière de lutter contre le monopole médiatique, de bâtir, reconstituer un pouvoir contre-hégémonique en impliquant sur le mode participatif de larges pans de la population.

B) En termes de nouveau contexte : les conditions n’étant plus les mêmes, montrer qu’à sa manière elles ouvrent la voie à une nouvelle manière de penser la question nationale permettant d’unir beaucoup plus étroitement question sociale et question nationale et partant de lui conférer un caractère beaucoup plus démocratique.

a) Le caractère multiethnique du Québec : appelle résolument à la constitution/reconstitution d’un projet essentiellement sociopolitique de la nation : la nation c’est le vivre ensemble, la collectivité de ceux et celles qui vivent et travaillent sur le territoire du Québec. La patrie c’est d’abord cela : on est du même projet sociopolitique fondé certes sur la langue, mais aussi sur les valeurs de l’égalité et la convivialité. D’où l’importance du projet social accompagnant le projet politique (faire l’indépendance, ce n’est pas que disposer d’un passeport et d’un drapeau). D’où aussi l’importance de nos rapports politiques avec les Autochtones (les Premières Nations) et de la nécessité de leur reconnaître hic et nunc, le droit à l’autodétermination. Seule manière pour lutter réellement contre les dérives identitaires et racistes.

b) Les logiques néolibérales favorisant, via le « tout au marché », la réduction de la sphère publique et partant du pouvoir politique de la collectivité (le pouvoir de quelques-uns se faisant passer pour le pouvoir de tous), la question du déficit démocratique, de la réduction de l’espace démocratique devient une préoccupation (un besoin) centrale.

D’où la nécessité de penser l’accession à l’indépendance du Québec comme à un moyen qui permet de se réapproprier des pouvoirs (des parcelles de souveraineté) sur sa vie, qui permet d’élargir et renforcer la sphère publique et gouvernementale à l’encontre de tous les diktats néolibéraux privatisant et favorisant la marchandisation du monde et des gens.

Lutter pour l’indépendance, c’est donc chercher à constituer une communauté sur le mode politique pour faire face aux agressions sociales, environnementales, culturelles du néolibéralisme. L’État nation reste à l’heure actuelle le seul rempart – disposant d’un minimum de rapport de force — permettant d’y parvenir; c’est aussi en son sein qu’il reste le plus facile de reconstituer un contre-pouvoir hégémonique.

c) Ce projet sociopolitique d’indépendance ne devrait cependant pas être vu comme un projet séparatiste, mais au contraire comme un projet sociopolitique aspirant à s’émanciper de la machine étatique fédérale (dont l’essence est celle de rester une prison des peuples et de la faire rimer avec néolibéralisme conservateur), en proposant au passage à toutes les collectivités qui le désireraient de s’associer au travers de nouvelles possibilités de se confédérer ensemble au sein d’un projet sociopolitique émancipateur (socialement et écologiquement).

Conclusion : un vaste chantier qui s’ouvre. De toute urgence, on cherche des volontaires pour approfondir, développer, pousser plus loin la question.

Québec, le 19 août 2014

Pierre Mouterde

 

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CAP-NCS <![CDATA[Système de santé : bien commun ou marchandise ?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14436 2014-11-18T14:16:32Z 2014-11-20T12:01:13Z Nous vivons actuellement le rêve éveillé de la gouvernance par les nombres, qui nous dispenserait de la compréhension et de la confrontation des expériences, nous épargnerait ainsi de la peine de juger et donc de penser. Ce rêve ne peut tourner qu’au cauchemar. Prétendre « évaluer » la qualité d’un travail au moyen d’indicateurs de performance déconnectés de l’expérience singulière de ce travail est à la fois destructeur, illusoire et pathogène. Postuler la justice de la distribution des revenus qui résulte de l’« ordre spontané du marché » conduit à creuser des inégalités aussi vertigineuses qu’injustifiables[2].

L’évolution d’un système de santé reflète tout à la fois les enjeux sociosanitaires de l’heure, le niveau de développement socio-économique et l’état du rapport de force entre les dominants et les dominés au sein d’une société. Ainsi, l’on trouve dans les institutions et les politiques de santé, tout comme dans les débats qui entourent leur mise en place, un reflet des idées politiques d’une époque donnée.

Parcourir l’histoire de l’origine et de l’évolution du système de santé québécois nous permet de prendre la mesure des changements politiques, structurels et idéologiques qui le traversent et le transforment. Ainsi, par un bref retour sur le passé, nous chercherons à éclairer comment la rationalité néolibérale contemporaine et la logique marchande qui en découle s’incrustent au sein du système de santé québécois.

D’une part, nous verrons comment l’État joue un rôle de facilitateur des intérêts privés en santé – les privatisations étant certainement les politiques illustrant le mieux ces « concessions » – et nous analyserons, d’autre part, comment l’État intègre aujourd’hui les valeurs de l’entreprise privée et se transforme peu à peu lui-même en entrepreneur. Nous aborderons enfin la question de la gouvernance en santé, qui apparaît anodine et plus technique que politique, mais qui modifie pourtant radicalement le fonctionnement et les fondements mêmes de notre système de santé et de services sociaux.

De la Révolution tranquille à la réingénierie de l’État

L’évolution du système de santé québécois peut être divisée sommairement en trois époques : la première est celle de la création d’un vaste réseau public de santé et de services sociaux dans un contexte plus large de mise en place de l’État-providence au cours des années 1960–1970; la deuxième époque est quant à elle teintée par les tentatives de réformes des années 1980–1990 dans un contexte de contrôle des coûts, et la troisième époque, celle des années 2000, est marquée par une privatisation grandissante du système et par le recours accru à la gouvernance d’entreprise. Il est à noter qu’aucune de ces trois époques ne correspond à l’application sans équivoque d’une doctrine de gestion particulière puisque même si nous identifions des tendances lourdes, on observe simultanément, à chacune des périodes, des logiques de développement contradictoires ainsi que des débats récurrents.

De la démocratisation des services publics

La construction d’un réseau public de santé s’inscrit dans la foulée de la Révolution tranquille. À cette époque, les principaux véhicules politiques proposent tous un développement de politiques sociales coordonnées par l’État. Le Québec en particulier connaît une période féconde d’initiatives publiques qui se manifestent dans pratiquement toutes les sphères de la société, de l’éducation à la santé en passant par les ressources naturelles avec la nationalisation de l’hydroélectricité en 1962.

La construction d’hôpitaux ayant précédé cette ère de transformations, ce qui caractérise les années 1960–1970 est la création d’un réseau public centralisé et coordonné. Ce réseau d’établissements aura pour mission d’offrir des soins accessibles à tous et à toutes, mais aussi de poser un regard d’ensemble sur la santé de la population. C’est la vision qui émerge de la Commission Castonguay-Nepveu (1967–1972) qui recommande la création d’un ministère des Affaires sociales (MAS) regroupant tant les services de santé que les services sociaux de même que l’application des politiques liées au revenu. Cette approche plus englobante des enjeux de santé et des services sociaux qui relie les problèmes sanitaires d’une communauté à un ensemble de déterminants sociaux qui dépassent largement la maladie des individus continue d’ailleurs de faire l’objet de revendications aujourd’hui, alors que nous nous sommes éloignés de ce type d’approche au profit d’une médicalisation et d’une individualisation des problèmes sociaux.

L’instauration du MAS n’est pas le seul particularisme québécois mis de l’avant au moment de la création du réseau. Les Centres locaux de santé communautaire (CLSC) en sont un deuxième. Inspirés des cliniques populaires[3] qui ont été implantées dans certains quartiers paupérisés, les CLSC doivent devenir une porte d’entrée dans le réseau, une « première ligne » tout ouverte à une population locale qui participe même à la direction des établissements. Selon cette approche, non seulement les services sont aisément accessibles, mais c’est le système lui-même qui va à la rencontre de la population en cherchant à mettre de l’avant une médecine plus préventive, certes, mais surtout le développement de nouvelles pratiques sociales agissant sur l’ensemble des conditions et des milieux de vie des populations concernées[4].

La Loi sur les services de santé et les services sociaux (L4S), pour sa part, sous-tend une nouvelle organisation des services qui précise les responsabilités des établissements, crée des instances régionales et prévoit la participation de la population, du personnel et des usagerEs dans les conseils d’administration, favorisant ainsi une certaine participation démocratique au sein du réseau. La L4S sera fréquemment amendée au fil des années, notamment sur la question des structures territoriales. L’équilibre s’avère en effet difficile à atteindre entre les pouvoirs respectifs du ministère, des régions et des établissements.

Des réformes néolibérales et du contrôle des coûts

Au cours des années 1980, la conjoncture politique et idéologique a déjà considérablement changé. L’État québécois qui s’est développé dans la foulée de la Révolution tranquille subit un ressac d’autant plus abrupt que le capitalisme lui-même connaît une mutation profonde : c’est le début de l’ère néolibérale. La Commission Rochon, mise en place par un gouvernement péquiste, est en partie motivée par la volonté de mieux contrôler les coûts du système et évoque déjà plus les limites que les avancées potentielles. Pour certains, le rapport anticipe déjà la prochaine époque puisqu’il « proposait le maintien du régime public universel en même temps qu’une réorganisation du système fondée sur l’application de principes managériaux issus de la nouvelle gestion publique »[5].

C’est durant les années 1980 que l’on procède aux premières « désassurances », si on nous permet ce néologisme, c’est-à-dire que l’on commence à soustraire certains soins à ce qui est défini comme médicalement requis, et donc couvert par l’assurance-maladie universelle, au lieu d’élargir cette couverture comme c’était initialement prévu. Ce sera le cas par exemple des soins dentaires, des soins de la vue et de certains tests diagnostiques effectués en dehors du réseau hospitalier.

Le gouvernement Bourassa élu en 1985 lance une grande offensive pour réorganiser les fonctions de l’État. En 1986, les rapports Gobeil[6] sur l’organisation des fonctions gouvernementales, Scowen[7] sur la dérèglementation et Fortier[8] sur la privatisation s’inspirent nommément des politiques de Reagan aux États-Unis et de Thatcher en Angleterre. En santé, on préconise le contingentement des médecins pour restreindre l’offre de services, la possibilité de confier à des firmes externes la gestion complète des hôpitaux, la privatisation des petits et moyens hôpitaux, l’abolition des instances régionales, etc. Les ministres de la Santé qui se succèdent alors procèdent à un certain nombre de réformes qui érodent peu à peu l’héritage socialisant de la Révolution tranquille, mais qui n’affectent pas encore les fondements du système en place.

De l’austérité : « Privatiser en privant »[9]

Le premier coup asséné au système de santé et de services sociaux avec suffisamment de vigueur pour ébranler ses fondations survient lors des coupes visant l’atteinte du déficit zéro au milieu des années 1990 sous le gouvernement de Lucien Bouchard. Les compressions budgétaires, les fermetures d’hôpitaux et les départs à la retraite anticipés auxquels le ministre de la Santé Jean Rochon préside, sous prétexte de virage ambulatoire, préparent le terrain à l’intervention d’un secteur privé qui se présente dès lors parfois comme nécessaire, parfois comme providentiel et parfois même comme naturel.

C’est notamment en réponse au système affaibli par les coupes des années 1990 que les partisans du privé en santé deviennent de plus en plus audibles. Le Rapport Clair en 2000 est symptomatique de ce nouveau discours qui semble s’imposer comme une évidence. Nommé par le Parti québécois, Michel Clair propose une utilisation accrue des entreprises à but lucratif, notamment en ce qui a trait à l’hébergement de longue durée. Plusieurs de ses idées et orientations seront reprises sous prétexte d’une « modernisation » de l’État qu’inaugurent Jean Charest et le Parti libéral du Québec à leur arrivée au pouvoir en 2003. Cette « réingénierie » se présente en quelque sorte comme une réplique à la Révolution tranquille, quarante ans plus tard. Elle procède tant par le transfert au secteur privé de responsabilités assumées jusqu’alors par l’État, que par l’introduction au sein du secteur public d’une gouvernance de type entrepreneuriale dont nous discuterons plus loin.

Commence ainsi une époque d’une incantation « décomplexée » des soi-disant vertus intrinsèques du secteur privé et des pratiques, importées de l’entreprise privée, présentées comme naturellement plus efficaces puisque forcées de survivre sur les marchés. Monique Jérôme-Forget est l’une des figures associées à ces discours en faveur du privé. De retour d’un séjour en Angleterre où elle a été séduite par l’héritage de Tony Blair et de la « troisième voie » – soit la transformation de la social-démocratie en social libéralisme[10] – Jérôme-Forget préconise l’instauration de « marchés internes » pour stimuler les services offerts par l’État. C’est aussi elle qui contribue à populariser au Québec la formule du partenariat public-privé (PPP) qui connaîtra nombre de déboires et qui demeure toujours le modèle à suivre pour la construction et la gestion des centres hospitaliers universitaires (CHUM et CUSM[11]) de Montréal, qui sont deux des plus grands et des plus coûteux projets d’infrastructure au Québec.

De la re-marchandisation des services publics

Ainsi, bien que le système de santé au Québec soit encore majoritairement public en matière de services hospitaliers et de soins médicaux, le privé n’a jamais été complètement éliminé et il prend désormais de plus en plus d’espace, générant des inégalités que l’État-providence visait à amoindrir. Loin de continuer dans la direction du projet initial, l’État néolibéral cherche à re-marchandiser les acquis sociaux de son prédécesseur et il le fait de différentes façons : désengagement et laisser-aller, financement public du secteur privé ou émulation de ce dernier au sein de ses instances. À cet effet, chaque fois qu’un gouvernement affaiblit le secteur public par des coupes, par le sous-financement ou par la détérioration des conditions de travail des travailleuses et des travailleurs, il favorise le développement du secteur privé qui cherche à s’introduire dans ces failles.

L’utilisation d’agences privées d’infirmières en offre un exemple éloquent qui a suscité la controverse au cours des dernières années. Le développement de celles-ci s’est fait à la fois aux dépens du système public et en réponse aux conditions de travail difficiles au sein du réseau pour cette catégorie de personnel. Dans certains cas, ces agences ont été créées par d’anciens cadres du réseau cherchant à transformer leurs connaissances des faiblesses du réseau en entreprise rentable, et aux dépens du réseau.

Des politiques favorisant le secteur privé ont récemment affecté le réseau dans ses fondements mêmes. À la suite de l’arrêt Chaoulli par la Cour suprême du Canada en 2005 (cause qui avait été lancée peu de temps après les politiques d’austérité du déficit zéro dans les années 1990), en prétextant vouloir régulariser la situation de cabinets de spécialistes où étaient pratiquées de plus en plus d’interventions autrefois réservées à l’hôpital, le ministre libéral de la Santé et des Services sociaux, Philippe Couillard, a notamment permis la création de petits « hôpitaux » privés en dérogeant à la règle voulant qu’un cabinet de médecins ne puisse être détenu que par les médecins qui y travaillent. Ainsi, des intérêts privés peuvent désormais détenir des actifs à l’intérieur de cliniques médicales, et par le fait même, avoir une influence plus ou moins directe sur les soins aux patients et aux patientes qui deviennent source de profits.

Le Québec a ainsi vu l’émergence de plusieurs cliniques de chirurgie constituées en Centres médicaux spécialisés (CMS) dont certains sont détenus en partie par des investisseurs dans des structures corporatives complexes. Ces centres obtiennent parfois des contrats avec des centres hospitaliers, mais le plus souvent, ils font partie d’un système parallèle de plus en plus important où toutes sortes de stratégies se développent en termes de frais directs imposés aux patients[12].

De la gouvernance d’entreprise en santé

La réingénierie de l’État entamée par le gouvernement Charest en 2003, inspirée par les concepts de la « nouvelle gestion publique », misait sur l’implantation d’une gouvernance entrepreneuriale au sein du réseau de la santé et des services sociaux. Les Agences de la santé et des services sociaux (ASSS) qui succèdent aux régies régionales se voient confier une forme d’autonomie qui instaure une « concurrence gérée », notamment par l’achat de services[13]. Les réformes qui accompagnent l’extension du concept de gouvernance modifient aussi la composition des conseils d’administration des établissements du réseau. En vertu de cette philosophie de gestion, on limite progressivement les représentantEs du public ou du personnel d’un établissement afin de leur substituer des administrateurs dits « indépendants », recrutés dans le secteur privé.

La gouvernance est un concept issu du monde des affaires et du développement international, où des économistes ont vu un problème classique de rapport « principal-agent », le principal étant celui qui donne les ordres et l’agent celui qui les exécute. Lorsqu’appliquée aux services publics, la gouvernance a pour vocation le remplacement de la gouverne démocratique par une « science » de la gestion optimisée. Ainsi, au lieu de voir dans la fonction publique la concrétisation de droits sociaux acquis de haute lutte et les fonctionnaires comme les gardiens de ces droits, dont le rôle est de combattre les forces qui chercheraient à réintroduire le marché dans les services socialisés, la gouvernance la voit comme une force à dompter : la fonction publique doit devenir la simple exécutante des politiques élaborées par le gouvernement central, de la même manière que s’il s’agissait d’un contrat de service avec, par exemple, une entreprise à but lucratif. Il n’y aurait donc aucune distinction entre le secteur public et le secteur privé, sauf sur la nature des ordres donnés. L’évolution du système de santé québécois décrite sommairement ci-dessus, ainsi que la multiplication des « meilleures pratiques » au sein des organismes internationaux (OMS, OCDE, UE[14]) nous permet de dessiner les contours de cette doctrine, dont on peut déjà nommer la caractéristique principale : dans un milieu où les enjeux sociaux sont au cœur de la citoyenneté démocratique – donc au cœur de la polis[15] – la gouvernance se veut apolitique.

Dans un domaine comme la santé, où les services, reconnus nécessaires, peuvent être très dispendieux, l’État joue forcément un rôle-clé, tant au niveau du financement que de l’organisation des services hyperspécialisés qu’aucun marché ne pourrait soutenir. Ces services, sans l’intervention de l’État, ne seraient tout simplement pas donnés. Ce n’est donc pas la privatisation que vise le paradigme de la gouvernance, mais bien le parasitisme par le privé de l’intervention sociale publique. En ce sens, le privé ne veut s’emparer que des domaines marchandisables et se faire payer par la demande solvable, tout en maximisant les occasions de profit. Selon le degré de risque et l’étendue du coût, ceux-ci seront générés par des individus (par exemple pour les frais accessoires), par des groupes (par exemple par les assurances offrant de payer pour une chambre privée à l’hôpital) et par l’État (pour tout ce que le privé ne veut pas, par exemple les complications, les maladies chroniques, les soins complexes ou de longue durée, etc.).

La privatisation dans le domaine de la santé ne constitue en fait qu’une stratégie marginale par rapport à la manne qui pourrait à terme provenir de l’appropriation progressive du plus grand nombre de fonctions possible au sein du système public. La gouvernance s’avère une arme efficace pour dompter un secteur public trop activiste ou trop conscient de son rôle démocratique et conquérir des marchés nouveaux en son sein même. Voyons comment les mécanismes de financement, de prestation et de gestion permettent de tracer les contours de l’univers idéalisé de la « bonne » gouvernance.

Assurance médicaments

Au niveau du financement d’abord, c’est le modèle de l’assurance médicaments qui illustre l’articulation parfaite entre le public et le privé. L’assurance médicaments, adoptée en 1996, est le troisième grand régime d’assurance ayant favorisé la couverture des risques liés à la santé au Québec. Contrairement aux deux premiers toutefois, à savoir l’assurance hospitalisation (1960) et l’assurance maladie (1970), l’assurance médicaments n’est pas une assurance universelle : toutes les citoyennes et tous les citoyens du Québec ne sont pas couverts selon les mêmes modalités. Les assureurs privés choisissent leurs risques, de pair avec les employeurs, et ce choix devient une obligation légale des employéEs et de leur famille, pour qui les primes varient selon des contrats négociés et non en fonction de leurs moyens et de leurs besoins. Pour tous les autres, celles et ceux que le privé juge non rentables, c’est la caisse publique. Ainsi, la Régie de l’assurance maladie n’est plus qu’un acteur de dernier ressort et perd son statut de chien de garde des droits sociaux de toute la population.

Financement à l’activité

Toujours au niveau du financement, la réforme sans doute la plus emblématique de l’introduction d’une logique privée au sein du réseau public est celle qui entend maintenant remplacer le financement historique des établissements par le « financement à l’activité ». Cette méthode d’allocation des ressources entre les composantes du système procède par une véritable mise en concurrence des établissements les uns avec les autres, imitant ainsi le mécanisme d’un marché de services. Les hôpitaux qui recevront le plus de financement seront ceux qui effectueront le plus d’épisodes de soins. Un prix sera attribué à chacun de ces épisodes, en fonction de sa complexité, par les Diagnosis Related Groups (DRGs)[16]. Ainsi, plus les hôpitaux répéteront la procédure, plus ils augmenteront leurs revenus et leurs chances d’engranger des « marges de remboursement », une sorte de profit servant de récompense indirecte et censée stimuler l’activité.

De très nombreux problèmes accompagnent un tel mode de financement[17]. Premièrement, comme le budget global reste fixe, il s’ensuit qu’il y a des services gagnants et des services perdants, des établissements gagnants et des établissements perdants. La qualité des services, loin d’être uniforme sur tout le territoire, redevient différenciée aléatoirement selon la performance des établissements, exactement le genre de problème auquel la mise en place d’un système public tentait de pallier. Ensuite, la comptabilisation des épisodes de soins mène à un alourdissement important des structures administratives. Le financement à l’activité est particulièrement complexe et nécessite la production de nombreux indicateurs de performance – indicateurs dont le choix est discutable – qui par ailleurs aideront le secteur privé à identifier les interventions qui pourront être rentables et ainsi faire pression pour se les approprier.

Pour mettre en place le financement à l’activité, tant le ministère que les établissements doivent embaucher du personnel chargé de produire des indicateurs et de conseiller les directions d’établissements sur les épisodes de soins à prioriser afin de s’assurer un meilleur financement[18]. Enfin, les tactiques visant à hausser artificiellement les remboursements attendus dans un établissement (par exemple : juger comme plus sévère le cas d’un patient puisque ce diagnostic garantit un financement plus avantageux) accompagnent le financement à l’activité là où il est implanté. En somme, la voie de la concurrence qui s’inspire du secteur privé est diamétralement opposée à celle de la coopération que l’on a pourtant cherché également à favoriser au fil des ans dans le réseau, en essayant, par exemple, d’éviter le fonctionnement « en silos ». C’est aussi un virage à 180 degrés sur le principe que des services reposants sur « un réseau technique unique à l’échelle du territoire, répondant à des besoins également partagés par toute la population et dont la gestion et l’entretien s’inscrivent dans un temps long qui n’est pas celui des marchés », devraient être soustraits à ceux-ci[19].

Prestation privée

En ce qui a trait à la prestation de services, la distinction entre participant et non-participant pour les médecins est attaquée afin que ceux-ci aient le choix de travailler dans le système public seulement dans la mesure où la demande privée serait insuffisante. Les médecins pourraient ainsi facturer les frais directement aux patientEs ou à leurs assureurs, qui verraient alors leur rôle étendu, surtout à travers l’assurance-groupe[20]. Quant aux hôpitaux publics, ceux-ci limiteraient leurs services aux risques les plus lourds, laissant les interventions les plus prévisibles – donc les moins complexes – à des fournisseurs privés. C’est le modèle des CMS décrit plus haut, ou celui des « independent surgical facilities » d’autres provinces[21]. Au sein même des hôpitaux, les différentes composantes seraient fractionnées et ne seraient gardées que celles qui correspondent au « cœur de compétence », le reste étant soumis aux règles des marchés publics, et donc aux accords de libre-échange applicables, menant à une perte de compétences et à une fragilisation de la main d’œuvre.

Gestion et optimisation

Quant à la gestion, la comptabilisation est devenue le mot d’ordre : contrats avec cibles, heures-soins pour les soins de longue durée, minutage pour le travail des intervenants et des intervenantes, coût moyen selon le DRG pour les patientEs, etc. On soumet ainsi les droits autrefois conçus comme fondamentaux aux exigences de la gestion et des priorités de l’heure. Toutes ces pratiques offrent de nouvelles occasions d’affaires au secteur privé en plus de transformer une partie des fonctionnaires en gestionnaire de données. Dans chaque cas, le système public sert comme intervenant de dernier recours s’il y a des complications. Et dans chaque cas, cette comptabilité dresse pour les fournisseurs privés les contours de ce qui est ou n’est pas marchandisable, et à quel taux de profit.

Ainsi, les cibles peuvent être réduites pour moduler le degré de privatisation ou augmenter la pression sur les travailleurs et les travailleuses, et le gouvernement central ne devient plus qu’un gérant du système qui impose une standardisation des pratiques. Le pouvoir public se résume donc à une maîtrise d’œuvre et les intervenants ont perdu tout statut jadis relié à la fonction publique ainsi que leur autonomie professionnelle. Sous prétexte qu’un système de soins est là pour les patients et non pour les travailleurs du réseau, on court-circuite les lieux de décisions du personnel clinique, perdant de ce fait l’expertise et le savoir-faire au sein du système.

Divorcés du service public et de ses valeurs, les travailleurs et les travailleuses perdent les repères qui étaient essentiels à sa mission, le tout menant à une déprofessionnalisation graduelle en faveur de techniques managériales qui maximisent les résultats comptables aux dépens de la qualité et de l’adaptabilité des interventions. La méthode « lean »[22], modèle d’organisation du travail dont l’objectif premier est « d’optimiser » et de « faire plus avec moins », actuellement implantée dans différents milieux de travail (principalement au niveau des soins à domicile) illustre bien cette application de techniques managériales déshumanisées au cœur même des soins et des services aux plus vulnérables.

En somme,

[C] es techniques managériales ont pour effet d’affaiblir l’engagement du personnel de ces organisations et de minimiser la place du jugement de ceux qui donnent les services. Sous l’effet de ce managérialisme, les organisations ont tendance à être toujours plus grosses, plus désincarnées, plus abstraites et impersonnelles, ce qui les vide du sens de la mission, du sens du travail, du sens de l’engagement personnel et des responsabilités[23].

On trouve un cocktail de toutes ces tendances dans les PPP, dont le CHUM et le CUSM à Montréal ne sont qu’un exemple timide si on compare leur situation aux centres hospitaliers de soins de longue durée (CHSLD) en PPP, où même les services à la personne sont privatisés.

Ainsi, comme le décrivent Dardot et Laval :

Cette volonté d’imposer au cœur de l’action publique les valeurs, les pratiques et les fonctionnements de l’entrepriseprivée conduit à instituer une nouvelle pratique de gouvernement. […] Cette mutation entrepreneuriale ne vise pas seulement à accroître l’efficacité et à réduire les coûts de l’action publique, elle subvertit radicalement les fondements modernes de la démocratie, c’est-à-dire la reconnaissance de droits sociaux attachés au statut de citoyen[24].

Combien de temps encore?

Les débats relatifs au système de santé en général et à la place du privé en particulier sont récurrents. L’on peut néanmoins se demander combien de temps encore les principaux partis politiques pourront afficher une façade favorable au maintien d’un régime public. Tant au Québec qu’au Canada, même les conservateurs hésitent à prendre d’assaut le symbole que constitue encore aujourd’hui l’assurance maladie. Mais l’appui au système public risque de s’effriter au fil du temps s’il est maintenu dans un état de compressions perpétuelles, si les véritables facteurs de dépenses ne sont pas mieux contrôlés (prix des médicaments, rémunération des médecins, etc.), et si l’on introduit en son sein une gouvernance d’entreprise contre nature.

Un choc économique pourrait devenir l’occasion d’ouvrir le système de santé beaucoup plus largement au privé sous prétexte qu’il s’agit d’un système dont la société « n’a plus les moyens »[25]. Le discrédit que certains font porter aux services publics est tel que des segments entiers de la population risquent de se rendre à cet argumentaire même s’il renverse ce que nous enseignent les faits ici et ailleurs, à savoir que rien n’est plus dispendieux que le privé en santé et qu’il est incapable d’offrir des soins de qualité à l’ensemble de la population selon ses besoins.

En santé comme dans les autres services assumés par l’État, la gouvernance entrepreneuriale est une approche de gestion qui modifie complètement le rapport de la population aux services publics. Ce faisant, elle répond aux souhaits grandissants d’une population qu’elle conditionne à ne plus croire dans la seule option pourtant viable, un système de santé public et démocratique.

Toutes les expériences passées et présentes montrent pourtant que le marché et ses techniques managériales sont incapables de répondre aux besoins de santé d’une population. Les patientes et les patients ne sont pas des consommateurs faisant le choix d’être malades et l’acte de soigner, dans toute sa complexité et dans toute son humanité, ne peut se laisser compartimenter, segmenter et techniciser sans perdre son âme.

Marie-Claude Goulet, Guillaume Hébert et Cory Verbauwhede[1]

 

[1] Les auteurEs tiennent à remercier Lucie Dagenais pour ses réflexions et sa relecture attentive.

[2] Alain Supiot, L’esprit de Philadelphie : la justice sociale face au marché total, Paris, Seuil, 2010, p. 116 (notes omises).

[3] Le modèle des CLSC retenu dans la loi de 1971 (la première Loi sur les services de santé et les services sociaux) est toutefois édulcoré par rapport à celui qui a été développé par des groupes populaires.

[4] Anne Plourde, « Santé et capitalisme : ce que nous apprend le cas des CLSC », dans ce numéro des Nouveaux Cahiers du socialisme.

[5] Mélanie Bourque et Gaëlle Leruste, « La transformation des idées sur la privatisation du système de santé québécois depuis 1970 : le passage à un nouveau référentiel sectoriel ? », Politique et Sociétés, vol. 29, nº 2, 2010, p. 105–129.

[6] Rapport du Groupe de travail sur la révision des fonctions et des organisations gouvernementales, Québec, Gouvernement du Québec, 1986.

[7] Réglementer moins et mieux : Rapport du Groupe de travail sur la déréglementation, Québec, Gouvernement du Québec, 1986.

[8] Privatisation des sociétés d’État, orientations et perspectives, Québec, Gouvernement du Québec, Ministère des Finances, ministre délégué à la Privatisation, 1986.

[9] Alain Deneault, Gouvernance : le management totalitaire, Montréal, Lux, 2013, p. 49.

[10] Supiot (op. cit., p. 34) remarque qu’« interrogée après son retrait sur son plus grand succès politique, [Mme Thatcher] aurait répondu “Tony Blair”».

[11] CHUM: Centre hospitalier de l’Université de Montréal; CUSM: Centre universitaire de santé McGill.

[12] Marie-Claude Prémont, « Les paiements de patients pour des soins payés par les fonds publics », Revue vie économique, vol. 3, nº 1, septembre 2011, <www.eve.coop/?a=112>.

[13] Ce sont du moins les termes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) lorsqu’elle décrit les mérites de cette forme de nouveau management public.

[14] OCDE : Organisation de coopération et de développement économiques; UE : Union européenne.

[15] Polis: mot grec signifiant cité. (NdR)

[16] Il s’agit d’un système de classification hospitalier originaire des États-Unis. (NdR)

[17] Guillaume Hébert, Le financement à l’activité peut-il résoudre les problèmes du système de santé, Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), 20 juin 2012.

[18] Il suffit ici de se rendre compte de l’infinie complexité du système de facturation des médecins pour imaginer la complexité encore plus grande d’un système analogue au niveau des hôpitaux. Outre la longueur des ententes et la complexité des négociations continues entre le MSSS et les fédérations médicales, il y a une prolifération d’agences de facturation privées spécialisées dans telle ou telle partie des ententes, avec pour but de maximiser les revenus des médecins concernés. Voir, par exemple, le « Guide des agences de facturation » publié dans Santé inc., janvier-février 2011, <www.santeinc.com/file/janv11-04.pdf>, où l’on indique de manière révélatrice qu’« [o]n ne peut pas s’improviser agence de facturation et espérer connaître les ententes en détail sans s’y consacrer à temps plein ».

[19] Supiot, op. cit., p. 52–53 (nos italiques).

[20] Pour comprendre la nature de la mixité de pratique, il suffit de comprendre ce qui se passe dans le domaine de la radiologie, où plusieurs actes sont désassurés lorsqu’effectués hors du réseau hospitalier, donnant à ces médecins le droit de facturer à la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) lorsqu’ils pratiquent à l’hôpital, et de facturer aux patients ou à leurs assureurs lorsqu’ils pratiquent dans leurs cliniques privées. Voir Médecins québécois pour le régime public, La mixité en radiologie : un modèle à deux vitesses en voie de propagation, mai 2012, <www.mqrp.qc.ca/MQRP2012AGA.pdf>.

[21] Le Cambie Surgery Centre, dont nous connaissons les détails de fonctionnement grâce au recours actuellement en cours contre l’interdiction de surfacturation en Colombie-Britannique, tire ses revenus de diverses sources privées et publiques : « Les centres de chirurgie privés indépendants [l’équivalent de nos centres médicaux spécialisés] reçoivent des frais de pratique pour l’utilisation de leurs installations pour les fins d’opérations courantes et d’autres procédures. Selon les circonstances, les frais de pratique peuvent être payés par une régie de santé provinciale, la Workers’ Compensation Board [l’équivalent de notre Commission de la santé et de la sécurité du travail], d’autres assurances médicales statutaires, d’autres tierces parties ou les patients eux-mêmes ». (CIMCA v. MSC of BC, writ of summons, 28 janvier 2009, <thetyee.ca/Docs/CIMCAWrit.pdf>, notre traduction).

[22] Voir le texte « Déclaration de résistance à la nouvelle gestion publique dans la santé et les services sociaux » publié dans ce numéro des Nouveaux Cahiers du socialisme.

[23] Alain Dupuis et Luc Farinas, « Vers un appauvrissement managérialiste des organisations de services humains complexes ? », Nouvelles pratiques sociales, vol. 22, nº 2, 2010, p. 51–65.

[24] Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde, Paris, La Découverte, 2009, p. 356.

[25] Voir les multiples exemples donnés par Naomi Klein dans La Stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Montréal, Actes Sud, 2008, et notamment celui de la privatisation des écoles publiques de la Nouvelle-Orléans à la suite de l’ouragan Katrina en 2005, décrit dans l’introduction du livre.

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Martin Joset <![CDATA[Notes d’introduction pour une réflexion collective]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14429 2014-11-17T00:40:47Z 2014-11-18T12:45:11Z Le chaos climatique est une nouvelle donnée structurelle provoquée par le réchauffement atmosphérique d’origine humaine (en l’occurrence capitaliste). L’actuel chaos géopolitique semble lui aussi une nouvelle donnée structurelle provoquée par la mondialisation capitaliste et les choix imposés par les bourgeoisies impérialistes traditionnelles. Car chaos il y a; et les causes en sont profondes.

Dès 2003 (au moins[1]), nous avons tenté de percevoir les conséquences en tous domaines de la mondialisation capitaliste, mais aujourd’hui, il faut vraiment tenter de faire plus systématiquement le point sur les causes du chaos géopolitique, sur les dynamiques de crise en cours, ainsi que sur la mise à jour des réponses qu’il nous faut apporter à une situation mondiale par bien des aspects inédite. Ces notes visent à aborder ces questions pour nourrir une réflexion collective[2]. Elles ne prétendent pas être exhaustives – d’autres éléments sont traités dans d’autres textes écrits par d’autres camarades. Elles s’appuient souvent sur des analyses déjà partagées, mais tentent de pousser plus avant la discussion sur leurs implications : on ne peut se contenter de répéter à l’identique ce que nous disions antérieurement. À cette fin, au risque de trop simplifier des réalités complexes, elles « épurent » les évolutions en cours, souvent inachevées, pour mettre en valeur ce qui apparaît neuf.

 

Impérialismes, temps long, temps court et changements de cadre

 

Les débats initiaux de référence sur l’impérialisme remontent au début de XXe siècle, à l’époque de l’achèvement (en Occident) de la formation des États-nations et des empires coloniaux – et de la guerre interimpérialiste en vue de modifier le partage du monde. Toutes les définitions de l’impérialisme systématisées à l’époque reflètent ce contexte géopolitique. Elles peuvent servir de « points de repère » utiles (y compris pour prendre la mesure des changements), mais surtout pas de « norme[3] ».

Les révolutions postérieures à la Première et Seconde Guerres mondiales ont bouleversé le cadre géopolitique, avec une nouvelle configuration plus complexe combinant les oppositions révolutions/contre-révolutions, « blocs » de l’Ouest et de l’Est (pas simplement superposable à l’opposition précédente), décolonisation et zones d’influences plus ou moins exclusives, rivalités interbureaucratiques (URSS/Chine) et interimpérialistes dans ce cadre. L’implosion de l’URRS, puis le basculement de la Chine dans l’ordre capitaliste mondial ont une nouvelle fois modifié la donne. On y reviendra. Le point que je veux souligner ici, c’est que le « développement organique » du capital n’explique pas tout, tant s’en faut. Les facteurs exogènes ont joué par deux fois un rôle essentiel dans la réorganisation du monde. Il faut en tenir compte pour comprendre les choix faits par les bourgeoisies impérialistes après l’implosion de l’URSS en 1991 (la mondialisation capitaliste).

Dans le temps court (des années  90 à aujourd’hui), on relève aussi un changement assez radical. Dans un premier temps, les bourgeoisies et les États impérialistes (traditionnels) ont été très conquérants : pénétration des marchés de l’Est, intervention en Afghanistan (2001) et en Irak (2003)… Puis il y a eu l’enlisement militaire, la crise financière, l’émergence de nouvelles puissances (Chine), les révolutions arabes… le tout débouchant sur une perte d’initiative et de contrôle géopolitiques : Washington réagit aujourd’hui plus dans l’urgence qu’elle ne planifie l’imposition de son ordre. La question, c’est le lien entre le tournant  post-1989 (temps long) et le tournant qui se dessine au milieu des années  2000 (temps court), pour jauger ce qui est dans la situation présente conjoncturel ou structurel.

 

Quand les bourgeoisies impérialistes s’émancipent du politique

 

Disons qu’après l’implosion de l’URSS, les bourgeoisies impérialistes ont cru que « c’était arrivé » : elles étaient libres de réaliser leur rêve; à savoir un marché mondial aux règles uniformes leur permettant de déployer à volonté leurs capitaux. Les conséquences de la mondialisation capitaliste ne pouvaient en conséquence qu’être très profondes – démultipliées qui plus est par des développements que, dans leur euphorie, lesdites bourgeoisies impérialistes n’avaient pas voulu prévoir.

  1. Le schéma classique des rapports Nord-Sud ou Centre-Périphérie (le Nord exportateur de marchandises et le Sud de matières premières) a été bouleversé avec l’internationalisation des chaines de production et des pays du Sud devenant des exportateurs majeurs de marchandises industrielles (notamment en Asie : la Chine, « atelier du monde »). Même si la domination économique du « centre » perdure par d’autres voies (haute technologie, statut du dollar US, financiarisation, capacité militaire des États-Unis, etc.), ces modifications ont évidemment des implications considérables pour le mouvement ouvrier, mais aussi pour les bourgeoisies impérialistes : cela contribue à relativiser l’importance de leurs pays d’origine et facilite leur émancipation du politique.
  2. Constituer un marché mondial « uniformisé » implique en effet de s’émanciper du politique. Les « modes appropriés » de domination bourgeoise produits par l’histoire spécifique des pays et régions (compromis historique de type européen, populismes de type latino-américain, dirigisme étatique de type asiatique, clientélisme redistributif de multiples types…) sont progressivement illégalisés, car tous érigent des relations spécifiques avec le marché mondial, donc des entraves au libre déploiement du capital impérialiste. Cependant, rendre inopérables ces modes de domination « appropriés » conduit nécessairement à des crises de légitimité, voire d’ingouvernabilité, d’autant plus que les politiques néolibérales agressives déchirent le tissu social dans un nombre croissant de pays. Ce qui est frappant, c’est que les bourgeoisies impérialistes semblent n’en avoir cure, pour autant que leur accès aux matières premières, aux centres de production, aux voies et nœuds de communication, etc., reste assuré. Du temps des empires, il fallait assurer la stabilité des possessions coloniales – ainsi (bien que dans une moindre mesure) que des zones d’influences du temps de la guerre froide. Disons qu’aujourd’hui, cela dépend du lieu et du moment… Le rapport au territoire change. Disons encore que si les chefs d’État continuent à soutenir « leurs » transnationales, ces dernières ne se sentent plus dépendantes de leur pays d’origine : le rapport est plus « asymétrique » que jamais.
  3. Le rapport au territoire change; et donc à l’État. Les États ne sont par exemple plus les copilotes de projets industriels d’ampleur (voir le développement du nucléaire en une décennie en France…) ou d’infrastructures sociales (éducation, santé…). Il doit contribuer à instaurer les règles universalisant la mobilité des capitaux, ouvrir tous les secteurs aux appétits du capital (santé, éducation, retraites, etc.), détruire les droits sociaux et maintenir sa population dans les clous. Un chef d’État est aujourd’hui un simple majordome. Bien entendu, certains pays restent plus égaux que d’autres et les États-Unis se permettent des choses qu’ils n’autorisent pas ailleurs. L’État états-unien garde des fonctions régaliennes mondiales que d’autres n’ont plus – ou dont ils n’ont plus les moyens.
  4. La mondialisation capitaliste conduit ainsi aux crises pour des raisons diverses, dont une occupe une place particulière : une classe ne domine pas durablement une société sans médiations, compromis sociaux, légitimité (d’origine historique, sociale, démocratique, révolutionnaire…). Les bourgeoisies impérialistes liquident des siècles de « savoir-faire » en ce domaine au nom de la liberté de mouvement du capital; mais le rêve du financier est irréalisable. Il débouche ultimement sur un état de crise permanent. C’est déjà le cas dans des régions entières.

La particularité du capitalisme mondialisé, c’est donc qu’il semble s’accommoder de la crise comme d’un état permanent  : elle devient consubstantielle au fonctionnement normal du nouveau système global de domination. Si c’est bien le cas, il faut modifier profondément notre vision de « la crise », comme un moment particulier entre de longues périodes de « normalité » – et nous n’en avons pas fini d’en mesurer, d’en subir les conséquences.

 

Les nouveaux fascismes

 

L’une des premières conséquences de la phénoménale puissance déstabilisatrice de la mondialisation capitaliste est la montée tout aussi spectaculaire de nouveaux fascismes à base (potentielle) de masse. Certains prennent des formes relativement classiques, comme Aube dorée en Grèce, ou se logent dans de nouvelles xénophobies et replis identitaires. Mais le phénomène aujourd’hui dominant est l’affirmation de courants fascistes aux références religieuses (et non plus le triptyque « peuple/État, race, nation »). Ils se manifestent dans toutes les « grandes » religions (chrétienne, bouddhiste, hindouiste…). Ils représentent aujourd’hui une menace considérable dans des pays comme l’Inde ou le Sri Lanka. Le monde musulman n’a donc pas le monopole en ce domaine; mais c’est bien là qu’il a pris une dimension internationale particulière, avec des mouvements « transfrontaliers » comme l’État islamique ou les talibans (voir la situation au Pakistan) et des réseaux qui se connectent plus ou moins formellement du Maroc à l’Indonésie, voire (potentiellement seulement?) au sud des Philippines.

On peut discuter de la définition du concept de fascisme. Ces mouvements ne sont pas organiquement liés au « grand capital » comme dans l’Allemagne nazie, mais ils exercent une terreur de type fasciste, jusque dans la vie la plus quotidienne. Là où ils existent, ils occupent la « niche politique » du fascisme – et ils nous posent des problèmes politiques nouveaux (pour nos générations) de la résistance antifasciste à grande échelle.

Le terme d’Islam politique renvoie à un large éventail de courants qui n’entrent pas tous dans la même catégorie, tant s’en faut. Mais il n’y a pas si longtemps, une partie significative de la gauche radicale internationale considérait que la montée du fondamentalisme islamique (tel le talibanisme) avait un caractère progressiste et anti-impérialiste. Or, même quand il se confronte aux États-Unis, il représente une force contre-révolutionnaire redoutable. L’expérience aidant, plus rares sont aujourd’hui les courants qui maintiennent ces positions, mais le « campisme » reste présent en ce domaine, comme un réflexe pavlovien : en se contentant par exemple de condamner l’intervention impérialiste en Irak et Syrie (ce qu’il faut certes faire), mais sans dire ce qu’est et ce que fait l’État islamique ni appeler à y résister.

Ce type de position interdit de poser clairement l’ensemble des tâches de solidarité. Rappeler la responsabilité historique des impérialismes, de l’intervention de 2003, les objectifs inavoués de l’actuelle intervention, dénoncer son propre impérialisme ne suffit pas. Il faut penser les tâches concrètes de solidarité du point de vue des besoins des populations victimes et des mouvements en lutte. Prenons un exemple controversé : de ce point de vue, on peut être contre l’intervention impérialiste et pour la fourniture d’armes de haute puissance par nos gouvernements aux forces kurdes – c’est répondre à un appel insistant et répété des organisations kurdes : pourquoi refuser de le faire? Je ne cherche pas à me réfugier derrière un argument d’autorité, mais je trouve le texte de Léon Trotski de 1938[4], traitant précisément de ces questions, réellement intéressant et utile à nos débats d’hier (guerre des Malouines, par exemple) et d’aujourd’hui.

 

Les nouveaux (proto) impérialismes

 

Les bourgeoisies impérialistes traditionnelles pensaient après 1991 qu’elles pénétreraient le marché des anciens pays dits « socialistes » au point de se les subordonner naturellement – se demandant même si l’OTAN avait encore une fonction vis-à-vis de la Russie. Cette hypothèse n’était pas absurde comme le montrent la situation de la Chine au tournant des années 2000 et les conditions d’adhésion de ce pays à l’OMC (très favorables au capital international). Mais les choses ont tourné différemment – et cela ne semble pas avoir été initialement ou sérieusement envisagé par les puissances établies.

En Chine, une nouvelle bourgeoisie s’est constituée de l’intérieur du pays et du régime, via principalement la « bougeoisification » de la bureaucratie, cette dernière s’autotransformant en classe possédante par des mécanismes que l’on connaît maintenant bien[5]. Elle s’est donc reconstituée sur une base d’indépendance (héritage de la révolution maoïste) et non pas comme une bourgeoisie d’emblée organiquement subordonnée à l’impérialisme. La Chine est elle un nouvel impérialisme? Comme pour le concept de fascisme, il faut préciser ce que l’on entend par impérialisme dans le contexte mondial présent. Pour ma part, j’utilise la formule d’impérialisme en constitution (sans garantie de succès[6]). Il suffit de dire pour l’instant que la Chine est devenue une puissance capitaliste pour comprendre que la géopolitique du monde contemporain est bien différente d’il y a cinquante ans. On y reviendra dans le rapport concernant la situation en Asie orientale.

Les BRICS ont tenté de jouer de concert dans l’arène du marché mondial, sans grand succès. Les pays qui composent ce fragile « bloc » ne jouent pas tous dans la même cour. La Chine postule à jouer dans la cour des plus grands. La Russie, elle aussi membre permanent du Conseil de sécurité et détentrice officielle de l’arme nucléaire, voudrait bien, mais avec beaucoup moins de moyens. Le Brésil, l’Inde, l’Afrique du Sud peuvent probablement être qualifiés de sous-impérialismes – une notion qui remonte aux années 1970 – et de gendarmes régionaux, mais avec une différence notable : ils bénéficient d’une bien plus grande liberté d’exporter des capitaux que par le passé. Voir le « grand jeu » ouvert en Afrique avec la compétition entre États-Unis, Canada, Grande-Bretagne, France, Inde, Brésil, Afrique du Sud, Chine…

Deux conclusions ici :

  1. La compétition entre puissances capitalistes se ravive avec l’affirmation de la Chine surtout, mais aussi de la Russie en Europe orientale. Il s’agit bien de conflits entre puissances capitalistes, donc qualitativement différents de ceux de la période antérieure. Dans le passé, sans jamais nous aligner sur la diplomatie pékinoise, nous défendions la République populaire (et la dynamique de la révolution) contre l’alliance impérialiste nippo-américaine – nous étions en ce sens dans son camp. On verra (rapport Asie) à quel point la géopolitique régionale s’est modifiée, ce qui implique de notre part un positionnement différent, « anti-campiste ».
  2. Plus généralement, concernant la liberté de mouvement des capitaux, des bourgeoisies (même subordonnées) et des transnationales du « Sud » peuvent utiliser les règles conçues après 1991 par les bourgeoisies impérialistes traditionnelles pour elles-mêmes, rendant plus complexe que par le passé la concurrence sur le marché mondial.

 

Expansion capitaliste et crise écologique

 

La réintégration du « bloc » sino-soviétique dans le marché mondial a permis une énorme expansion capitaliste qui fonde l’optimisme des bourgeoisies impérialistes. Elle fonde aussi une accélération dramatique de la crise écologique. Je ne veux pas m’étendre sur cette question, mais souligner que :

  1. Il est impossible dans ce contexte de ne poser la question de la réduction des émissions à effet de serre qu’au Nord – elle doit aussi l’être au Sud.
  2. Le règlement de la « dette écologique » au Sud ne doit pas favoriser le développement capitaliste mondial et profiter soit aux transnationales nippo-occidentales implantées au Sud, soit aux transnationales du Sud (genre agro-industrie brésilienne, etc.), ce qui ne ferait que nourrir toujours plus crises sociales et environnementales.
  3. Il y a bien toujours la nécessité d’une solidarité « nord -> sud », par exemple en défense des victimes du chaos climatique. Cependant, plus que jamais, c’est une lutte commune « anti-systémique » qui est à l’ordre du jour dans les rapports « nord-sud » du point de vue des classes populaires : c’est-à-dire un combat conjoint pour une alternative anticapitaliste, une autre conception du développement au « nord » et au « sud » (je mets des guillemets partout, car l’hétérogénéité du « nord » et du « sud » est aujourd’hui telle que ces notions peuvent être trompeuses).
  4. Si le point de départ est le combat socio-environnemental pour « changer le système, pas le climat », il a pour socle les mouvements sociaux plus que les coalitions spécifiques sur le climat. Il me semble qu’il faudrait donc rediscuter l’articulation entre les deux. Si on « écologise » pas le combat social (à l’instar de ce qui peut se faire dans des luttes paysannes ou urbaines), l’expansion numérique des mobilisations « climat » restera à la surface des choses.
  5. 5. Les effets du chaos climatique se font déjà sentir et l’organisation des victimes, leur défense et leur autodéfense font aussi partie du socle du combat écologique. Les effets du super-typhon Haiyan aux Philippines dépassent en ampleur ce contre quoi on était déjà averti. Le futur annoncé est devenu partie du présent. Cela a des conséquences déstabilisatrices qui vont bien au-delà des régions directement affectées et provoquent des tensions en chaine (voir les réfugiés du Bangladesh et les conflits avec l’Inde sur la question des migrants).

Un monde de guerres en permanence

Mon hypothèse est que nous n’allons pas vers une troisième guerre mondiale sur le mode des Première et Seconde, car il n’y a pas un conflit pour le repartage territorial du monde au sens qu’il avait dans le passé. Mais les facteurs de guerre sont très profonds et divers : nouveaux conflits interpuissances, concurrences sur le marché mondial, accès aux ressources, décomposition de sociétés, montée de nouveaux fascismes échappant aux contrôles de leurs géniteurs, effets en chaine du chaos climatique et des crises humanitaires de très grande ampleur…

Cela veut dire que nous sommes maintenant entrés de plain-pied dans un monde de guerres (au pluriel) en permanence. Que chaque guerre doit être analysée dans ses spécificités. Il nous faut cependant des « points de stabilité » pour garder une boussole dans un une géopolitique très complexe : indépendance de classe contre les impérialismes, contre les militarismes, contre les fascismes et la montée des mouvements identitaires « anti-solidaires » (racistes, islamophobes et antisémites, xénophobes, castéistes, fondamentalistes et j’en passe).

Dans ce contexte, l’héritage « campiste » est particulièrement dangereux. Il conduit à se ranger dans le camp d’un régime (Assad…) contre une bonne partie du peuple ou d’une puissance capitaliste (en Asie orientale : États-Unis au nom de la menace chinoise ou Chine au nom de la menace états-unienne; Russie ou Occident dans le cas de l’Ukraine)… À chaque fois on abandonne une partie des victimes (qui se trouvent être du mauvais côté), on alimente des nationalismes agressifs et on sanctifie les frontières héritées de l’ère des « blocs » alors précisément que nous devons les effacer.

Nous restons tributaires de cet héritage plus que nous le pensons. Quand, en France, nous parlons d’Europe, cela signifie en fait Union européenne ou au mieux une Europe de l’Ouest élargie – et c’est dans ce cadre que nous élaborons des alternatives. Mais l’Europe, c’est aussi la Russie et des alternatives doivent être pensées qui incluent les deux côtés de la frontière russo-ouest-européenne (voire la Méditerranée). Cette question est particulièrement importante en Eurasie, car c’est le seul continent qui a été à ce point façonné par la confrontation révolution/contre-révolution et le face-à-face des « blocs ».

 

Les limites de la superpuissance

 

Les États-Unis restent la seule superpuissance au monde – et pourtant, ils perdent toutes les guerres qu’ils ont engagées de l’Afghanistan à la Somalie. À ce point, c’en est étonnant! La faute en est probablement à la mondialisation néolibérale qui leur interdit de consolider (en alliance avec des élites locales) des gains militaires temporaires.

C’est peut-être de même une conséquence de la privatisation des armées, les firmes de mercenaires jouant un rôle croissant, ainsi que les bandes armées « non officielles » au service d’intérêts particuliers (grandes entreprises, grandes familles…). Décidément, l’État n’est plus ce qu’il était.

C’est aussi que cette puissance, toute super qu’elle soit, n’a pas les moyens d’intervenir tous azimuts dans des conditions d’instabilité structurelle. Elle aurait besoin d’impérialismes secondaires capables de l’épauler. Mais la constitution d’un impérialisme européen a avorté; la France et la Grande-Bretagne n’ont plus que des capacités très limitées; le Japon doit encore briser les résistances civiques à sa remilitarisation complète.

Les guerres sont donc là pour durer, sous de multiples visages. Nous devrions donc nous intéresser à nouveau à la façon dont elles sont menées, en particulier par les résistances populaires, pour mieux comprendre les conditions d’une lutte, la réalité d’une situation, les exigences concrètes de la solidarité…

Qui dit guerres devrait dire mouvement antiguerre. Les guerres étant très différentes les unes des autres, la constitution de mouvements antiguerres en synergie ne va pas de soi. Le regard militant porté d’Europe (occidentale) sur cette question semble pessimiste, tant le « campisme » a rongé et rendu impotentes les principales campagnes engagées sur ce terrain. Mais mouvements antiguerres il y a, en Asie notamment – et en Eurasie, le dépassement des frontières héritées de l’ère des blocs se fera en particulier sur cette question, il me semble.

 

[1] Voir la résolution du XVe Congrès mondial de la Quatrième Internationale disponible sur ESSF en français (article  3973), Les résistances à la mondialisation capitaliste, une chance pour un nouvel internationalisme

[2] Les contributions à cette réflexion seront reliées par le mots clé DebateGeopol.

[3] Pour une présentation de cette question, voir notamment Michel Husson, Notes sur l’impérialisme contemporain – Théories d’hier, questions d’aujourd’hui.

[4] Disponible sur ESSF (article 32791) en français, Un texte sur l’internationalisme pratique en temps de guerre : Il faut apprendre à penser. Conseil amical à l’adresse de certains ultra-gauches

[5] Voir Au Loong Yu, China’s Rise : Strength and Stability, Merlin Press, Resitance Books, IIRE, 2012. Traduction française partielle : La Chine : un capitalisme bureaucratique. Forces et faiblesses, chez Syllepse (2014).

[6] Voir sur ESSF (article  32424), Ambitions chinoises – Un impérialisme en constitution http://www.europe-solidaire.org/spi…

 

Europe solidaire sans frontières, 15 octobre 2014

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Martin Joset <![CDATA[Mesures d’austérité, une atteinte aux droits humains?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14426 2014-11-16T16:41:44Z 2014-11-16T16:41:44Z couillard

D’un ballon d’essai à l’autre, les Québécois-e-s comprennent que le gouvernement actuel est entré dans l’ère de l’austérité. Cette stratégie consiste essentiellement à réviser les programmes destinés à offrir des services publics. C’est donc à coup de coupures et de compressions que nous renouerons avec la prospérité, dit le gouvernement.

La Ligue des droits et libertés du Québec (LDL) est un organisme de défense des droits humains et, à ce titre, elle est légitimée de soulever la question de la prise en compte de ces droits par la Commission de révision permanente des programmes.

En effet, les droits humains s’imposent à tout gouvernement et ce, au-delà de l’ordre du jour politique. Les droits humains ne constituent pas un luxe, voire une idéologie, mais bien une exigence démocratique. Or, tant sur le plan des modes de consultation que sur celui de la sauvegarde des droits eux-mêmes, et notamment des droits sociaux, le gouvernement actuel manque à ses devoirs.

L’Europe a récemment joué dans un film de même nature. Et des troïkas diverses ont imposé à des citoyen-ne-s des stratégies dites d’austérité. Pensons à la Grèce, au Portugal ou à l’Espagne. Les conséquences catastrophiques de telles stratégies ont récemment fait réagir le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe dans un document rendu public en 2014 et intitulé Protéger les droits de l’homme en temps de crise économique. Dans le contexte québécois, on peut s’interroger au sujet de l’évocation d’une crise économique. Quelle crise? Mais au-delà de cette question fort importante – le Québec n’est pas en crise – on peut tirer des enseignements intéressants du document rendu public par le Commissaire. Déjà en 2012, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe avait signalé dans un Rapport que la consolidation budgétaire, ce qui est peut-être plus près de la stratégie du gouvernement québécois, aggravait la crise sociale. En 2014, le Commissaire prenait acte de cette crise sociale qui illustre de nombreuses atteintes aux droits humains.

On apprend dans le Rapport de 2014 que le chômage européen a augmenté de façon draconienne dans la zone euro, mettant ainsi en péril le droit de travailler de même que celui à un niveau de vie adéquat; que les réformes dans les régimes de retraite et dans les programmes d’assistance sociale ont augmenté la vulnérabilité des personnes, diminuant ainsi leur droit à la sécurité sociale; que le droit au logement est également affecté, entraînant une augmentation du nombre des sans-abris; que les nombreuses réductions des budgets alloués à l’éducation ont réduit l’accessibilité et la qualité de l’éducation. Ces atteintes concernent aussi les droits civils et politiques. Ainsi, ces mesures ont été implantées en faisant fi de toute exigence de transparence, voire d’une consultation effective des populations. Et que dire des médias, dont la liberté et les moyens ont été réduits à une peau de chagrin?

Bref, vu sous l’angle de l’exigence des droits humains, l’austérité ne fonctionne pas et ne constitue pas une stratégie acceptable. Et avec un léger décalage temporel, on constate que les mesures d’austérité envisagées par le gouvernement québécois sont de même nature que celles dont les conséquences affligent les populations en Europe. Dans le contexte européen, des tribunaux nationaux ont même dans certains cas conclu à l’inconstitutionnalité des mesures d’austérité (en Grèce et au Portugal, notamment).

L’élimination du déficit budgétaire, ici comme ailleurs, ne constitue pas une excuse légitime qui exempterait le gouvernement d’une part, d’une analyse des effets de ces mesures sur les droits, et d’autre part, de la participation effective des titulaires de droits à quelque projet de réingénierie des programmes sociaux tout comme des services publics. Tous les moyens d’équilibrer le budget ne s’équivalent pas au niveau des droits. L’augmentation des recettes fiscales au moyen d’un impôt sur le revenu plus progressif ne porte atteinte à aucun droit, contrairement à la réduction de l’accès aux programmes sociaux ou culturels.

Les droits humains sont interdépendants, indivisibles et indissociables. Perdre son boulot, c’est être privé de l’exercice du droit au travail librement consenti et du droit à la dignité. Voir sa retraite atteinte par l’effet d’une loi constitue non seulement une atteinte au droit à la protection sociale, mais aussi au droit à la libre négociation de ses conditions de travail.

Au-delà du principe de l’interdépendance de tous les droits, les traités internationaux auxquels le Québec a adhéré exigent de celui-ci qu’il respecte une autre règle : celle de la non-régressivité dans la mise en œuvre de tous les droits. Enfin, faut-il rappeler qu’un État a le devoir immédiat de veiller à l’aspect non discriminatoire de toutes ses décisions politiques et économiques?

De plus, quels moyens prend-il afin d’assurer la participation éclairée et informée des citoyen-ne-s à un tel exercice? La LDL estime que la plateforme web actuellement en place ne respecte pas cette exigence.

Si le gouvernement québécois décide de réviser les programmes, et plus particulièrement les programmes sociaux, il doit garantir qu’un tel exercice n’aggrave pas les inégalités. Quels moyens le gouvernement québécois prend-il à cette fin? De plus, quels moyens prend-il afin d’assurer la participation éclairée et informée des citoyen-ne-s à un tel exercice? La LDL estime que la plateforme web actuellement en place ne respecte pas cette exigence.

Le Québec n’est pas à court d’institutions capables d’accompagner le gouvernement dans une démarche de révision des programmes et ce, afin de garantir que les exigences des droits humains soient respectées, tant sur le plan démocratique – la participation – que substantif – le non-recul dans la réalisation des droits. Il n’est pas non plus à court de moyens. La révision des programmes exige donc l’analyse des conséquences de quelque coupure ou réforme sur les droits des citoyen-ne-s, que l’on aurait tort de réduire à leur statut d’usager-ère, de client-e ou de contribuable. Vu sous l’angle des droits humains, la finalité des programmes consiste à respecter les droits des personnes à qui ils sont destinés et non à ériger en exercice idéologique et indépendant des droits l’équilibre des finances publiques. Qui bénéficiera d’un tel équilibre?

Le gouvernement a l’obligation d’administrer les finances publiques en fonction de ses obligations en matière de droit humains. Il est grand temps de le lui rappeler!

 

Ricochet, 25 octobre 2014

 

Lucie Lamarche est professeure au Département des sciences juridiques de l’Université du Québec à Montréal et membre du CA de la Ligue des droits et libertés.

Dominique Peschard est président de la Ligue des droits et libertés.

 

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Martin Joset <![CDATA[Il y a comme une rumeur…]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14418 2014-11-13T02:44:04Z 2014-11-14T12:28:55Z Dans plusieurs villes du Québec cette fin de semaine, les syndicats des CPE, majoritairement affiliés à la F3S de la CSN, conjointement avec l’Association québécoise des centres de la petite enfance, ont réussi à faire sortir des milliers de parents et de travailleurs et travailleuses des garderies. C’était festif et massif, d’un bout à l’autre du Québec, militant aussi, dans un discours très affirmé contre le gouvernement. Franchement, cela nous rappelait les manifestations des CPE en 2003, qui avaient réussi à faire reculer le gouvernement Charest de l’époque. De tout cela émergent plusieurs questions. Est-ce que le mouvement social actuel peut aller plus loin? Peut-il réconcilier les diverses organisations et leurs intérêts parfois divergents? Avant d’aborder cela toutefois, il importe de mieux comprendre le projet des dominants.

 

Où va le gouvernement Couillard?

 

L’objectif avoué du gouvernement d’éliminer le déficit par des politiques d’austérité très sévères cache mal le but de procéder à une véritable réingénierie, que l’ancien ministre libéral Bachand avait maladroitement qualifiée, il y a quelques années, de « révolution culturelle ». La réingénierie en question vise à atomiser la société, à transformer les gens en consommateurs-clients et à détruire les structures, organisations, réseaux qui font de la société une société, un espace où on peut délibérer, s’entraider, changer les choses. 8 millions d’individus, tous montés les uns contre les autres, sont appelés à vivre une fausse liberté (celle de choisir sa marque de pâte à dents) alors que dans leur chacun pour soi, ils seront une masse sans corps ni âme, désincarnée, impotente. Dé-universaliser les services publics, en faisant des citoyen-nes des « acheteurs » de services, est une composante centrale de ce programme, comme celle de démanteler les « corps intermédiaires » au profit d’un État ultra centralisateur. Pour cela il faut éradiquer ces éternels empêcheurs de tourner en rond, les syndicats. Mais il faut aussi abolir ou réduire les pouvoirs des municipalités, des instances régionales, des commissions scolaires, des conseils d’administration des établissements de santé et d’éducation. En fin de compte, la politique d’austérité est un cheval de Troie qui cache un grand plan stratégique des dominants[1].

 

Profiter du vide politique

 

Il y a dans la gestion actuelle de Couillard un côté « aventurier », un peu amateur (que reflètent les bourdes à répétition de Couillard et de ses ministres « vedettes »). Cependant, on ne doit pas présumer que les dominants sont des imbéciles. La « réingénierie » espérée profite de la convergence entre le gouvernement provincial et l’État fédéral. Les macro-politiques mises en place à Ottawa pour déplacer le cœur battant de l’économie canadienne vers l’ouest et les ressources, sont en grande partie responsables des pressions sur l’économie québécoise. L’alliance Couillard-Harper est plus que circonstancielle, comme le démontre l’endossement des mégaprojets pétroliers et gaziers. L’autre facteur qui facilite la tâche du PLQ est l’écroulement du PQ, immobilisé par ses crises internes et, pire encore, par son incapacité de se détacher du projet néolibéral, d’où l’adhésion des ténors à la PKP aux perspectives « lucides ». Reste cependant Québec Solidaire, dont l’opposition est ferme et constante, mais qui n’a pas jusqu’à ce jour la masse critique pour faire la différence. On voit donc que Couillard ne sera pas trop menacé sur la scène politique.

 

La réponse par en bas

 

On pourrait être déprimé, si on oubliait une autre réalité. Il y a comme une rumeur, à l’effet que le mouvement populaire va se lever pour constituer un sérieux bloc contre le pouvoir. Cela ne serait pas la première fois au Québec, et même si on n’a pas la mémoire longue, on peut se rappeler un certain printemps 2012. En effet, le mouvement populaire dispose de plusieurs actifs, dont l’expérience de se coaliser. Dans les vagues de mobilisation en cours, on voit que cette convergence est possible, même si elle ne prend pas encore toute l’ampleur nécessaire. Dans la première vague de mobilisation menée par le SCFP et la CSN avec l’ensemble des syndicats – du secteur municipal, la question des retraites a été en mesure de confronter les mensonges des médias. On a réussi à expliquer que ce vol de grand chemin n’est que la première étape d’une réorganisation qui frappera inévitablement tous les employé-es du secteur public, qui bénéficient du régime de retraite public de l’État. Plusieurs citoyen-nes ont été d’accord avec l’argumentation syndicale à l’effet que les budgets ont été bien davantage malmenés par la malgestion et les immenses détournements de fonds.

Dans la deuxième vague de mobilisation qui est encore en cours d’ailleurs, on a vu un vaste mouvement à la base, notamment dans le domaine de la santé, impulsé localement et touchant presque toutes les régions et où on a démontré que la restructuration de Barrette n’est pas une opération technique ou bureaucratique, mais une attaque en règle contre les services de santé, liée à un grand projet de privatisation. Lors des manifestations nationales du 31 octobre, la Coalition des mains rouges a repris ce flambeau avec la participation des syndiqué-es, du monde communautaire et surtout l’implication de milliers d’étudiant-es en grève. Les étudiant-es en tout cas se préparent pour une autre grande journée de mobilisation le 29 novembre organisée par une vaste coalition syndicale et communautaire.

Enfin, la troisième vague du 9 novembre a fait sortir la multitude. Les CPE, c’est un « maillon faible » dans la stratégie de Couillard. La résistance sur ce terrain dispose d’un appui indéniable d’une grande partie de la population qui considère que les services à la petite enfance, comme l’éducation en général, n’est pas une « marchandise » à vendre ou à acheter, mais un bien commun. Après trois mois de mobilisations, tout indique que cela va s’amplifier en 2015.

 

La place du mouvement syndical

 

Les résistances populaires sont toujours plurielles et convergentes. Mais la plupart du temps, il y a des secteurs qui jouent un rôle particulier. Aujourd’hui, les syndicats du secteur public sont sur la « ligne de front ». Les dominants tentent d’éparpiller ce mouvement. Mais presque tous les syndicats se sont faits à l’idée, par nécessité autant que par vertu, d’établir une grande alliance. Il est cependant plus difficile pour les syndicats du secteur public de sortir de leur « périmètre ». À cet effet, le cadre stratégique de la négo du secteur public établi il y a deux ans semble dépassé. Le rattrapage syndical (demande de 4,5 % par an) reste tout à fait légitime, mais la priorité est de combattre les politiques d’austérité en défendant les services publics. D’où ce qui semble être un virage à la CSN, qui affirme vouloir mettre à l’avant-scène, contre les politiques d’austérité, « une plus grande équité entre les individus, un meilleur partage de la richesse, une économie plus respectueuse de l’environnement, des services de santé et des services sociaux de qualité, un système d’éducation qui assure l’égalité des chances ou encore une administration publique qui réponde aux besoins exprimés par la population[2] ». Si ça brasse dans le mouvement syndical, c’est qu’il y a une conscience de l’urgence. Mais il y a aussi le surgissement d’une nouvelle génération militante, inspirée par les mouvements étudiants et les carrés rouges, qui transcende le mouvement syndical et redynamise cette volonté de se battre. Cette génération est plus sensible à la nécessité de dépasser les clivages et les hésitations traditionnelles. Elle vise à faire réellement converger les mouvements.

 

Phase 2

 

Si le mouvement actuel continue de s’étendre, il sera possible dès le début de 2015 de passer à une autre phase. Plusieurs pensent que des manifestations les vendredis soir ou les samedis matin ne seront pas suffisantes pour faire fléchir le gouvernement et qu’il faudra envisager d’autres moyens pour frapper les maillons faibles du dispositif de l’État. Lors du Printemps érable, les étudiant-es l’ont fait, d’une manière fort intelligente et stratégique. On entend aussi que la grève sociale dont on a déjà parlé pourrait revenir à l’ordre du jour. En tout cas, si la « rumeur » se confirme, il se pourrait que le mouvement populaire soit en mesure de mettre en place une vaste mobilisation sociale. Une riposte ample et diversifiée pourrait par la convergence des forces faire reculer le gouvernement et peut-être même un peu plus, en changeant le rapport de forces au profit du mouvement populaire et de ses propositions alternatives.

 

 

[1] Les économistes « sérieux » (et non les bouffons de l’Institut économique de Montréal ou les trois « mousquetaires » du gouvernement : Leitão, Daoust, Coiteux) disent que la politique d’austérité est un mauvais transportchoix, économiquement parlant, qui va enfoncer les États, les sociétés et les économiques dans la crise. Les idéologues de la droite veulent profiter de cette crise inévitable pour détruire les acquis sociaux des 50 dernières années.

[2] Propositions du comité exécutif de la CSN contre les orientations et les politiques d’austérité du gouvernement libéral, Bureau confédéral spécial, 7 octobre 2014.

 

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Martin Joset <![CDATA[Un pas de géant pour une bureaucratisation améliorée]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14411 2014-11-13T14:08:01Z 2014-11-12T12:25:50Z barrette

Le dernier texte d’Yvan Allaire, publié le 1er octobre dans Le Devoir[1], fait l’apologie de la réforme Barrette de la gouvernance du système de santé québécois. Ce faisant, il dévoile les prémisses idéologiques du projet de loi 10. Le concept de « gouvernance stratégique », sous-jacent à l’abolition des 18 Agences de santé et de services sociaux et la création de 20 Centres intégrés de santé et services sociaux (CISSS), vise à résoudre le problème de cafouillage administratif du réseau de santé en remplaçant la bureaucratie du secteur public par un modèle « bien rodé dans le secteur privé ». Cette stratégie prévoit de réduire par dix le nombre de conseils d’administration (passant de 200 à seulement une vingtaine), ceux-ci étant formés majoritairement de membres « indépendants », c’est-à-dire d’une classe de managers professionnels issus d’organisations privées, publiques et parapubliques.

Par ailleurs, la nomination des p.-d.g. des CISSS par le ministre de la Santé et des Services sociaux amène une centralisation sans précédent, celle-ci étant justifiée par « la conséquence du jeu politique, de ses règles et coutumes ». Outre ce sophisme naturaliste qui prétend légitimer ce qui doit être par ce qui est, en décrivant un soi-disant ordre naturel des choses, cette réforme propose d’améliorer substantiellement la performance du système de santé, « tant du point de vue financier que sur ceux de la qualité et de la promptitude des services. C’est ainsi que le patient-usager est placé au centre de toute cette organisation ». Malgré cette sollicitude apparente pour la « satisfaction de la clientèle », il est curieux de remarquer qu’Yvan Allaire suggère fortement de remplacer les séances du conseil ouvertes au public par des rencontres à huit clos. Comme pour toute entreprise privée, la transparence, la transmission efficace d’information et la reddition de comptes ne concernent pas le patient ou la population en général, mais les actionnaires et les gestionnaires de l’organisation.

La réforme Barrette, qui essaie de jongler entre l’« autonomie » des CISSS et la centralisation accrue dans les mains d’un ministre de la santé tout-puissant, ne permettra pas de rendre le système de santé plus efficace, légitime et juste, bien au contraire. Pour bien comprendre ce phénomène, il faut mettre en relief la tendance idéologique de l’Institut de la gouvernance des organisations privées et publiques (igopp.org), qui se situe dans le sillage du new public management et du néolibéralisme. En nous référant aux travaux de Wendy Brown, nous entendons ici le néolibéralisme comme une rationalité politique qui « met le marché au premier plan », mais qui « n’est pas seulement – et n’est même pas d’abord – centrée sur l’économie ; elle consiste plutôt dans l’extension et la dissémination des valeurs du marché à la politique sociale et à toutes les institutions[2] ». Devant la crise de légitimité de l’État et l’inefficacité supposée de l’administration publique, le recours accru aux mécanismes du marché, aux indicateurs de performance et aux techniques de management permettrait d’optimiser les organisations et d’assurer l’efficacité dans l’allocation des ressources.

Malheureusement, l’introduction naïve de mécanismes de marché dans le secteur public amènera nécessairement des effets contre-productifs, c’est-à-dire des conséquences indirectes qui nuiront aux finalités anticipées de la réforme proposée. D’une part, la concentration du pouvoir dans un nombre restreint de conseils d’administration gérés par des membres extérieurs du réseau de santé amènera une importante perte d’information, qui devra être compensée par tout un appareillage d’indicateurs de performance prélevant des mesures quantitatives afin d’évaluer le rendement financier de l’organisation. Cette dynamique, où l’évaluation des processus et des flux accapare toujours plus de ressources en prenant le dessus sur l’offre réelle de services, accroît la distance entre la connaissance objective et chiffrée des gestionnaires et l’expérience concrète des usagers, amenant ainsi un découplage entre les savoirs experts et les savoirs d’usage.

La perte de qualité des services s’accompagne alors de nouvelles techniques de contrôle toujours plus poussées, le problème apparaissant aux yeux des managers comme étant un manque de gestion, et non un excès de logique gestionnaire. Ainsi, le recours à la « gouvernance stratégique » n’est pas garant d’une efficacité accrue et supérieure à la bureaucratie étatique ; elle représente une bureaucratisation déguisée, sophistiquée et privatisée, les fonctionnaires étant simplement remplacés par une caste de politiciens professionnels nommés par le ministre et des technocrates du monde privé. Cette réforme drainera une grande quantité de ressources, celles-ci étant concentrées dans les mains des hauts gestionnaires, qui seront incités à s’attribuer des hauts salaires selon les normes du marché afin de récompenser leur performance exemplaire. Ainsi, cela ne permettra pas de faire des économies aux finances publiques, mais de socialiser les coûts et de privatiser les bénéfices de l’austérité. Tant qu’à couper partout, aussi bien en faire profiter nos amis.

Le père de l’assurance-maladie, Claude Castonguay, ne dit pas autre chose dans sa lettre adressée à Philippe Couillard. « Ce projet de loi, s’il est adopté, va enfermer de façon définitive notre système de santé dans une bureaucratie étouffante. […] Monsieur le premier ministre, vous devez ramener le projet de loi 10 à son objet premier, soit la simplification des structures administratives régionales de notre système de santé. Autrement, ce projet digne des ex-régimes socialistes de l’Europe de l’Est va donner les mêmes terribles résultats que dans ces pays[3]. »

Sur le plan de la légitimité, le projet de loi 10 échoue complètement à saisir l’air du temps. Dans un contexte de crise de la représentation politique, il apparaît périlleux de centraliser les pouvoirs dans les mains des grands représentants de l’appareil d’État. Alors que les métamorphoses de la démocratie font naître de nouveaux critères de légitimité en termes d’impartialité, de réflexivité et de proximité[4], les dirigeants des CISSS seront nommés par le ministre de la santé (partialité), celui-ci se gardant le privilège d’intervenir si des gestes incompatibles avec le dogme de la saine gestion seraient posés (irréflexivité). De plus, la réduction du nombre d’établissements va dans le sens inverse de la décentralisation, pourtant réclamée par les municipalités et les régions (éloignement des centres de décision). Comme les membres des conseils d’administration proviendront principalement de l’extérieur du réseau de la santé, leur imputabilité devant de la population sera considérablement réduite, ceux-ci étant plutôt subordonnés à la volonté d’un ministre-roi.

Il est somme doute assez paradoxal qu’un gouvernement de médecins (Couillard, Barrette, Bolduc) puisse détruire le réseau de la santé. Si l’objectif est de fonder une théocratie médicale, cela peut avoir du sens; mais s’il n’y a plus d’argent pour soigner les gens, on peut se demander comment le peuple pourra consentir à rester malade éternellement.

De plus, la réforme propose la privatisation massive du réseau de santé et de services sociaux, non pas par la sous-traitance de services publics à des entreprises privées, mais par la privatisation du mode de fonctionnement des institutions publiques. Du point de vue de la légitimité politique, la « gouvernance stratégique » du modèle privé n’est pas particulièrement reconnue pour être démocratique, malgré le vocabulaire entourant la transparence, l’accountability, l’inclusion des parties prenantes, les partenariats, etc. Le critère qui gouverne les institutions publiques n’est plus la justice, l’intérêt général, la satisfaction des besoins sociaux, le bien commun, etc., mais la performance, l’efficacité, la compétitivité, le rendement financier, c’est-à-dire un ensemble de valeurs instrumentales, de moyens séparés de toute finalité sociale, de toute volonté publique.

Sur le plan de la justice, le projet de loi 10 vise la compensation des coupes budgétaires dans le réseau de la santé (et dans l’ensemble des services publics sous le dogme de la rigueur budgétaire), celles-ci entraînant d’importantes pertes de services pour les personnes les plus vulnérables, notamment à Montréal[5]. Même si le ministre Barrette exige que les agences fassent demi-tour[6], celui-ci ne fait que récolter les fruits de son propre gouvernement, en accentuant la séparation du pouvoir entre représentants et représentés, dirigeants et exécutants, gestionnaires et patients du réseau de la santé. Dans un domaine aussi névralgique que le système public de soins directs donnés à la population, toute compression budgétaire marquée aura forcément des impacts qui augmenteront la souffrance physique, mentale et morale des citoyens affectés par les aléas de la vie.

Les classes populaires et les groupes défavorisés, les femmes et les enfants, les personnes âgées et les handicapés, seront directement touchés par les décisions d’un petit groupe de personnes privilégiées (généralement des hommes blancs, éduqués, financièrement aisés, en santé), qui ne subiront pas les conséquences négatives de leurs décisions guidées par l’impératif du rendement financier. On joue ainsi avec les besoins fondamentaux et le bien-être physique de personnes qui ne peuvent pas avoir accès aux importantes décisions qui affectent leur vie. La montée des inégalités sociales et économiques, ayant des impacts différenciés sur différents groupes (en termes de classe, sexe, âge, ethnicité, handicap, etc.), s’accompagne ainsi d’une perte d’autonomie individuelle et de l’affaiblissement général des moyens de contrôle démocratique des institutions publiques. Autrement dit, la réforme Barrette sera coûteuse, illégitime, injuste et inefficace.

Enfin, la « gouvernance stratégique », qui vise à transformer l’ensemble des organisations privées, publiques et associatives sous la logique du marché et du rendement financier, sera l’idéologie dominante de la Commission de révision des programmes et de la Commission d’examen sur la fiscalité. Cette pensée unique passera au crible le modèle québécois de l’État social pour fonder un nouvel État gestionnaire, au service d’une caste de politiciens professionnels, d’élites économiques et de bons technocrates privilégiés qui auront la mainmise sur les grandes décisions qui affectent la vie collective. Tant qu’à miser sur un concept englobant pour repenser l’ensemble du système social, nous proposerons dans le prochain texte un principe politique alternatif, illustrant ce que pourrait être un « nouveau modèle québécois » basé sur la démocratie participative.

 

 

[1] Yvan Allaire, Un pas de géant pour une gouvernance améliorée, Le Devoir, 1er octobre 2014

[2] Wendy Brown, Les Habits neufs de la politique mondiale. Néolibéralisme et néoconservatisme, Les Prairies ordinaires, Paris, 2007, p.51

[3] Claude Castonguay, M. Couillard, il vous faut stopper votre ministre Barrette, Le Devoir, 3 novembre 2014

[4] Pierre Rosanvallon, La légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité, Le Seuil, Paris, 2008

[5] Amélie Daoust-Boisvert, Compressions en santé à Montréal. Les plus vulnérables écopent, Le Devoir, 30 septembre 2014, http://www.ledevoir.com/societe/sante/419761/compressions-en-sante

[6]  Mélanie Loisel, Le ministre Barrette exige que l’agence de Montréal fasse demi-tour, Le Devoir, 1er octobre 2014, http://www.ledevoir.com/societe/sante/419907/coupes-dans-les-services-le-ministre-barrette-exige-que-l-agence-de-montreal-fasse-demi-tour

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Martin Joset <![CDATA[Un pape subversif]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14406 2014-11-16T16:20:59Z 2014-11-10T12:38:13Z Quand nos amis du Mouvement des sans-terre (MST) brésilien nous ont contactés il y a plusieurs mois pour nous annoncer que leCentre d’information alternative était invité à une rencontre avec le pape François, nous avons beaucoup ri : qu’est-ce qu’une organisation – le Centre d’information alternative (AIC) à Jérusalem et Bethléem – dont la plupart des membres sont de culture juive ou musulmane, et athées de surcroît, allaient faire au Vatican? Et quand le conseil d’administration m’a demandé d’y représenter l’organisation dont je suis le président, j’ai carrément dit non : si je ne partage pas l’anticléricalisme primaire de beaucoup de mes amis français, et considère, avec Karl Marx, que la religion n’est pas seulement l’opium du peuple mais aussi « le soupir des opprimés », je ne voyais pas l’intérêt de ma présence à une rencontre au Vatican. Devant l’insistance de nos amis brésiliens, j’y suis finalement allé. Et je ne le regrette pas du tout.

En fait, le Pape organisait une rencontre de dialogue intensif entre l’Église catholique et une centaine de mouvements populaires venant des quatre coins de la planète, autour de trois thèmes : la terre, le travail et le logement. Je l’avoue, c’était passionnant et certainement pas moins intéressant que les nombreux Forums sociaux mondiaux (FSM) auxquels j’ai déjà participé.

« Mouvements populaires », et pas des ONG – sauf l’AIC et quelques autres – ou même des mouvements sociaux comme on les appelle, mais des mouvements de base ou s’organisent les couches les plus exclues de la société et du monde du travail, comme les recycleurs
des déchets de Rio, des paysans d’Afrique centrale déplacés par les guerres, ou encore des pêcheurs privés de leurs ressources par des sociétés multinationales, ainsi que des habitants de bidonvilles d’Afrique et d’Amérique Latine, que les spéculations immobilières ont transformés en réfugiés dans leur propre villes.

Puis est venue la rencontre avec le Pape François et son adresse aux participants : directe, chaleureuse même, et d’une radicalité surprenante. Apres avoir fait une critique sans concession de l’état des lieux de notre monde, où l’homme est devenu l’esclave du capital et des multinationales, le Pape a appelé les mouvements populaires à devenir les agents d’un changement révolutionnaire indispensable. Oubliant le discours écrit, le Pape a tout d’un coup dit, avec un petit sourire : « Certains diront peut-être que je prêche du communisme… ». Et il est vrai que ses propos n’étaient pas moins subversifs que ceux du camarade-président bolivien Evo Morales qui a clôturé la rencontre.

« Terre, travail, logement – des droits sacrés et inaliénables, pour tous et toutes » a souligné le Pape François. Un tournant dans l’Église catholique? Pas certain : il suffisait de regarder les visages de certains des cardinaux présents pendant le discours du Pape, apparemment choqués par la radicalité du chef de l’Église. Ce qui est certain, c’est qu’un tournant dans l’implication sociale et politique de l’Église catholique est aujourd’hui l’objet d’un combat dans les instances supérieures de celle-ci. Il ne peut laisser indifférents les militantes et les militants du mouvement social à travers le monde, même les plus mécréants d’entre nous.

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Martin Joset <![CDATA[Se libérer des représentations]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14402 2014-11-06T01:38:03Z 2014-11-08T12:59:32Z Dans le cadre
d’une approche didactique et philosophique, cet article a comme
objet la clarification du concept de représentation. Quel est
le problème posé par les représentations? Il
s’agit de cerner le noyau sur lequel il faut travailler. Nous
verrons comment sont reliés les thèmes connexes de
représentation marchande et d’aliénation. Il
s’agit d’un travail de synthèse et de réflexion
critique indispensable, toujours à faire, avant toute action
transformatrice. De là, nous pouvons identifier plus
distinctement le but, l’issue pour une véritable
transformation du monde qui demande aussi une libération des
représentations.

 

Comment comprendre le rôle des représentations dans les
écrits de Hegel et de Marx? Qu’est-ce qui en caractérise
le noyau proprement philosophique? Peut-on circonscrire le problème
à l’intérieur d’un champ de recherche
philosophique distinct à la fois de celui des sciences
cognitives et celui des sciences sociales? Par delà les
représentations cognitives et les représentations
sociales, peut-on étudier le phénomène des
représentations dans un cadre théorique qui soit
proprement philosophique? Dans le champ des recherches actuelles,
nous savons que l’étude des représentations
concerne surtout la perspective avancée par les sciences
cognitives en recourant à des psychologues comme William
James, puis les travaux de linguistes tel Chomsky. Du côté
des sciences sociales, il faut s’en remettre, par exemple, aux
travaux de Durkheim, Moscovici et Bourdieu. Existe-t-il une autre
voie? Pour aborder le problème des représentations sous
un angle plus philosophique, devrions-nous d’abord considérer
la démarche kantienne? Kant aborde le phénomène
des représentations en fonction de la subjectivité
transcendantale et des conditions de possibilité de la
connaissance a priori. « Les schèmes des concepts
purs de l’entendement sont les vraies conditions permettant de
procurer aux sens une relation à des objets[1] ».
Le point de départ est ici la jonction entre la pensée
et l’accès aux connaissances. Il s’agit d’une
reprise plus élaborée du cadre du Cogito avancé
jadis par Descartes. Représenter est donc pour Kant un terme
générique « pour désigner toutes, ou
presque toutes, les différentes formes que prend la relation
fondamentale entre la subjectivité ou la conscience d’une
part, et l’objectivité ou la chose d’autre
part[2] ».

Comment aller plus loin? L’interprétation marcusienne
servira ici de clef de lecture pour pouvoir décrire cet axe de
recherche distinct depuis Hegel et Marx. La thèse doctorale
d’Herbert Marcuse sur l’ontologie hégélienne,
nous aidera à clarifier le champ des représentations
« historico-philosophiques[3] ».
Nous allons d’abord nous situer par rapport au champ des
représentations cognitives et sociales (I), nous verrons
ensuite comment Marcuse ancrera le problème chez Hegel dans
une ontologie de la vie (II), puis comment ce questionnement se
transpose dans l’étude de la représentation
marchande chez Marx (III). Nous laisserons de côté le
freudo-marxisme, une des caractéristiques importantes de la
philosophie de Marcuse, pour nous concentrer ici sur le problème
plus central des représentations comme objet d’étude
critique. Nous allons aussi nous distancer d’une interprétation
lacanienne comme celle qu’utilise Žižek
pour analyser la
question[4].

 

I

Chez les chercheurs en sciences cognitives, la notion de
représentation est loin de faire consensus, plusieurs vont
même jusqu’à éviter de l’utiliser en
raison de son manque de précision. Certains chercheurs en font
une entité cognitive inscrite dans la mémoire
(cognitivisme classique), d’autres lient la notion aux
connexions apprises ou acquises (connexionnisme), ou encore dans le
cadre d’activités intentionnelles (énactionisme)[5].
Il est aussi possible de lier la notion de représentation au
champ de la linguistique en jumelant l’étude de la
pensée et le langage utilisé par un individu pour
communiquer. C’est en empruntant cette dernière voie que
Chomsky, critiquant le béhaviorisme en 1959, va développer
sa théorie d’une grammaire innée. D’autres
chercheurs vont vouloir fonder, par la neuroscience, une théorie
de l’esprit de façon à pouvoir cerner
empiriquement la conscience de soi. Nous sommes ici dans le cadre de
la représentation mentale individuelle complètement
détachée de ses conditions de possibilités,
historiques, sociales et culturelles. C’est un champ
d’investigation qui intéressera le courant analytique en
philosophie. L’un des inspirateurs de ce courant, Jon Elster,
entreprendra une relecture de Marx en rejetant tout recours à
la dialectique sociale. Ce sont des tests expérimentaux qui
vont permettre d’étudier la notion maintenant reliée
au développement cérébral (cortex préfrontal
médian et dorsolatéral, cortex cingulaire antérieur
ventral…) ou à un pragmatisme économique (théorie
des choix).

En isolant la notion de représentation et en tenant mieux
compte de son contexte d’émergence, les sciences
sociales vont, de leur côté, contribuer à un
élargissement du champ d’étude. Bourdieu va par
exemple vouloir interroger les représentations sociales en
rapport aux pratiques sociales en développant un appareillage
théorique d’une efficacité redoutable pour la
recherche[6].
Le cadre théorique de Bourdieu est redevable à
Moscovici qui dans son étude sur la psychanalyse, en 1961,
décline la notion de représentation sociale comme un
« construit » servant à étudier
diverses symbolisations et significations. Auparavant, les travaux de
Durkheim avaient montré l’importance de prendre en
compte les facteurs sociaux dans l’étude de la pensée
individuelle. La notion de représentation sociale deviendra un
enjeu de la lutte sociale qui est, avant tout, une lutte idéologique.
Pour Bourdieu, les différentes idéologies sont en lutte
les unes contre les autres afin de justifier leur légitimité
sociale donc leur pouvoir. Les concepts d’habitus et
d’illusio de Bourdieu permettent d’opérationnaliser
la recherche autour des représentations sociales. On voit donc
que les champs de recherche des représentations sociales et
cognitives sont dans des univers complètement isolés et
font appel à des référents méthodologiques
spécialisés et bien distincts.

Le problème avec la notion de représentation dans le
champ de la linguistique est la réduction de celle-ci à
l’étude du langage soumis aux faits immédiats.
Marcuse critiquera cette perspective qui évite de prendre en
compte le contenu historique des faits. « Le langage
fonctionnel est un langage harmonisé qui est fondamentalement
anti-critique et anti-dialectique. En lui, la rationalité
opératoire et la rationalité du comportement absorbent
les éléments transcendants, négatifs,
oppositionnels de la Raison[7] ».
Lukacs avait jadis déjà insisté sur l’importance
de soumettre les faits à un traitement
« historico-dialectique[8] ».
Il s’agit de voir que les faits sont le produit d’un
contexte historique précis dans un système économique
capitaliste. L’autre limite de l’application scientifique
de la notion de représentation consiste à négliger
de prendre en compte le préalable que la science et la
technologie sont elles-mêmes orientées idéologiquement.
Ce sont des limites théoriques qui sont bien mises en évidence
par Marcuse et qui justifient de préserver une étude
philosophique critique de la notion.

Lorsque ces
concepts réduits guident l’analyse de la réalité
humaine, individuelle ou sociale, mentale ou matérielle, ils
n’atteignent qu’à un faux concret – à
un concret isolé des conditions qui constituent sa réalité.
Dans ce contexte, utiliser un concept opérationnel c’est
assurer une fonction politique; l’individu et son comportement
sont analysés dans un sens thérapeutique – en
tant qu’ils sont susceptibles de s’adapter à la
société[9].

Ainsi, l’analyse des représentations dans une
perspective non critique nous entraîne dans une impasse
théorique et pratique. Il faut donc reprendre la question à
partir d’une perspective philosophique et critique.

 

II

Reprenons donc à nouveau la question des représentations
depuis Hegel. Avec Hegel, la notion de représentation s’ouvre
à la conscience de soi qui n’est pas redevable à
la science du cerveau ni aux phénomènes abstraits de
société. Comme nous le verrons à travers
l’interprétation marcusienne, il faut étudier le
phénomène des représentations à partir
d’un niveau beaucoup plus fondamental. C’est à
l’aide d’une ontologie de la vie et donc de l’activité
de la pensée en train de se faire que Hegel va tenter de
saisir dialectiquement le problème des représentations.
Nous donnerons un aperçu de ce travail à partir des
représentations mobilisées dans un processus
d’universalisation qui nous achemine tout droit au concept.
C’est à ce niveau proprement philosophique qu’il
faut donc situer le problème des représentations. Sans
partir d’un référent historique unique, nous
pouvons souligner chez Hegel une prise en charge de la question
depuis le stoïcisme, notamment chez Épictète.
Comme on le sait dans ses Entretiens, Épictète
confie au travail philosophique la tâche fondamentale de mise à
l’épreuve des représentations. Il nous invite à
nous libérer par le pouvoir que nous avons sur nos propres
représentations. Pour Hegel : penser est aussi savoir ce
qu’on pense. La pensée est aussi liée au savoir.
Hegel voudra ensuite refaire l’unité entre ce qui était
séparé chez Kant (le phénomène et le
noumène) et qui nous empêche de totaliser la pensée.
Selon Hegel, nous ne devrions plus y avoir à penser séparément
comme chez Kant le monde de la nature et le monde de la liberté.
Pour comprendre la finalité de la philosophie hégélienne,
Marcuse va présenter le concept de l’Être comme
mouvement chez Hegel. C’est sur la base d’une unité
agissante que vont pouvoir se développer les différents
modes de mobilité des étants. Le principe unificateur
de la philosophie de Hegel sera ancré, toujours selon Marcuse,
dans une « ontologie de la vie comme historicité ».

  1. La lecture de Marcuse placera « l’Être »
    de la vie au centre du processus visant à fait advenir la vie
    dans la totalité de « l’étant »
    rencontrée comme « monde ». « La
    « construction de l’Absolu » comme tâche
    de la philosophie est donc d’entrée de jeu construction
    de l’Être comme mobilité, comme
    « devenir », « manifestation »,
    « vie[10] ».
    La vie est un processus intégrateur, elle progresse en
    assimilant ce qui lui est extérieur. Le sujet vivant cherche
    à absorber ce qui lui est extérieur pour assumer son
    unité. Il se maintient comme un « soi »
    qui cherche à harmoniser ce qui s’oppose à lui.
    Pour Hegel, la vie est la première incarnation de la liberté,
    elle contribue à la réconciliation dialectique des
    contraires. Mais ce n’est pas encore une liberté
    effective car celle-ci requiert la connaissance. L’animal ne
    réussit pas à se différencier de la nature pour
    Hegel. Seul l’homme sera capable d’accéder à
    l’universalité de la pensée. C’est par la
    pensée que l’homme se libère de ses limitations.
    Hegel parachève ainsi l’intuition d’Épictète
    à propos du pouvoir des représentations. Marcuse situe
    l’ontologie hégélienne à partir d’une
    tentative de fonder la connaissance sur un rapport originaire entre
    la subjectivité (la vie) et l’objectivité (le
    monde). L’absolu est un témoignage de la mobilité
    originaire de la vie. L’absolu est la contemplation de
    l’esprit, prenant conscience du chemin parcouru et de sa
    réalité. La Phénoménologie de
    l’esprit
    [11]
    fait correspondre la pure conscience de soi et le processus de la
    vie comme activité. La nature et l’esprit sont des
    modes de la vie comme unicité. La vie est l’orientation
    menant à l’égalité à soi-même,
    une totalité en devenir. Les différentes catégories
    philosophiques de la Phénoménologie de l’esprit
    de Hegel renvoient à l’ontologie de la vie dans son
    accomplissement comme Savoir. C’est la réflexion qui
    manifeste la vie de la conscience[12].

  1. Hegel aborde donc le problème des représentations dans
    le cadre d’une interprétation dynamique. Si l’on
    pense avec des représentations, le but de la pensée
    est de s’en libérer. Lorsque l’on ne pense qu’au
    travers une représentation sans la dépasser, c’est
    une pensée abstraite, morte. Le but de la pensée est
    d’atteindre la présentation véritable tout en se
    libérant des représentations.

Dans la
représentation, nous avons aussi une chose devant nous, selon
sa présence extérieure inessentielle. Dans la pensée,
au contraire, nous séparons de la chose ce qu’elle a
d’extérieur et de purement inessentiel et nous la
faisons ressortir qu’en ce qu’elle a d’essentiel. À
travers le phénomène extérieur, la pensée
pénètre jusqu’à la nature intérieure
de la chose et elle fait de cette nature son objet[13].

La philosophie de Hegel est ici à l’opposé du
positivisme pour lequel les choses existent dans leurs singularités
en elles-mêmes. Les choses ne peuvent exister indépendamment
d’un rapport mouvant avec leur universalité. Hegel
reprend l’activité de la perception en faisant de
l’universel l’essence de la perception. Il commence par
distinguer l’objet de l’activité de la perception.
C’est la propriété universelle des choses qui va
nous permettre de nous libérer de leurs particularités
sans fin donc aussi des représentations. Nous pouvons
progresser dans la connaissance grâce au médium
universel qui nous permet d’en comprendre les différents
moments particuliers. Pour Hegel, c’est le passage au
concept
qui nous permettra de nous libérer des
représentations par l’activité systématique
de l’Esprit qui ordonne, organise et consume tout sur son
passage.

  1. Les concepts ont un sens transitif, ils témoignent de
    l’activité vivante de la pensée sur les faits
    bruts (morts). Ce sont les concepts « vivants »
    qui vont nous permettre d’avancer dans le savoir. « L’être
    concevant, le « Concept » est élaboré
    comme cette mobilité, il est conséquemment l’être
    par excellence[14] ».
    Pour Hegel, le véritable travail philosophique consiste à
    quitter l’univers stérile des représentations.
    « L’objet de la pensée ne se meut pas
    dans des représentations ou des figures, mais dans des
    concepts, c’est-à-dire dans un être en soi
    distinct, qui immédiatement, pour la conscience, n’est
    aucunement distinct d’elle[15] ».
    C’est aussi le concept qui nous permettra d’entrer dans
    le système philosophique comme tel. Chez Hegel, le concept
    est en procès et en mouvement avec lui-même. Il doit
    passer à l’épreuve de ses multiples
    déterminations en réduisant en peau de chagrin ses
    représentations transitoires. L’être concevant
    est le moi par son activité libre. La chose est alors libérée
    des représentations pour devenir sous l’emprise de son
    concept. La doctrine du concept prévoit un développement
    en trois moments : le concept formel (subjectivité), le
    concept dans sa réalisation (objectivité) et enfin
    l’unité du concept avec son objectivité. Dans le
    concept, le singulier est le résultat du développement
    de l’universel qui se détermine en lui-même. « Le
    passage de la représentation au concept ne saurait, par la
    suite, impliquer l’abandon de l’essence objective
    puisque, bien au contraire, le savoir absolu ne peut s’accomplir
    chez Hegel qu’à l’intérieur de
    celle-ci[16] ».
    Pour Hegel, on ne peut appréhender le réel
    complètement sans le penser. Cela termine toutes les errances
    métaphysiques, car Hegel clôture la pensée en
    fonction de son propre accomplissement.

Mais tout ne coule pas de source, c’est dans la philosophie
hégélienne du droit que Marx repèrera la faille.
Le passage de la société civile vers le concept d’État
et menant entre autre à la représentation du monarque
révèle une erreur fondamentale. En plus de
sous-estimer les oppositions latentes dans la société
civile, Hegel négligera le rôle que jouera la
représentation marchande. Pour Marx, la représentation
marchande ne peut être une simple médiation comme les
autres permettant l’accès au concept.

 

III

Marx opérera
un renversement radical, ce ne sera plus l’activité de
penser qui sera déterminante mais l’activité
matérielle, les forces productives et les rapports de
production. « Ce sont les hommes qui sont les producteurs
de leurs représentations, de leurs idées, etc., mais
les hommes réels, agissants, tels qu’ils sont
conditionnés par un développement déterminé
de leur force productive et du mode de relations qui y correspond[17] ».
Ce n’est plus la vie de l’esprit, de la conscience
seulement mais celle des rapports entre la conscience et ce qu’elle
produit. Une vie relationnelle faite de rapports pratiques. Dans la
société civile, théâtre de la vie sociale,
le passage est bloqué par la fausse médiation de la
représentation marchande qui prend la forme concrète de
l’argent. 

Comme l’argent, qui est le concept existant
et se manifestant de la valeur, confond et échange toutes
choses, il est la confusion et la permutation universelle de toutes
choses, donc, le monde à l’envers, la confusion et la
permutation de toutes les qualités naturelles et humaines[18].

La marchandise
est une contradiction existante. L’argent, prototype de toutes
les aliénations, véhicule l’universalité
abstraite imposés aux hommes. La marchandise est définie
en rapport à une autre marchandise fétiche que
représente l’argent. Les diverses marchandises délèguent
leur pouvoir d’échange au profit de celle qui est
immédiatement échangeable : l’argent. Ce que
cette marchandise dissimule, ce sont les rapports de domination. Le
problème survient lorsque l’on autonomise une
représentation
et lorsqu’on oublie son fondement
réel – dira Marx dans l’Idéologie
allemande
. Comment ce produit de l’activité humaine
se retourne contre son créateur? Le moteur tient au
fonctionnement du concept de « Plus Value » et
non de l’Esprit. En fait, il y a perte, aliénation.
Quelque chose ne nous appartient plus. La pensée est morte à
nouveau. Est-ce le triomphe de l’esprit hégélien
qui émane des vapeurs du capitalisme? Marx a bien démontré
que cette marche de l’esprit est une marche à l’envers,
insensée, et qu’elle mène à la destruction
de l’humanité ou à la nécessité d’une
transformation. Dans les faits, l’Esprit hégélien
est soumis au Capital.

Si le processus semble encore mystérieux, le résultat
quant à lui est clair et limpide. C’est dans Le
Manifeste
du parti communiste qu’on peut d’ailleurs
le constater. Le résultat est un gouvernement qui gère
les affaires de la classe bourgeoise. « Tous les liens
complexes et variés qui unissaient l’homme féodal
à ses supérieurs naturels, elle les a brisés
sans pitié pour ne laisser d’autre lien entre l’homme
et l’homme que le froid intérêt, les dures
exigences du « paiement comptant[19] ».
Ce qui prend le pas avec le capitalisme c’est la
marchandisation de tout ce qui est. Tout n’est pas spiritualisé
mais soumis au processus de marchandisation. On peut penser ce
processus d’une manière hégélienne comme
un moment d’appropriation nécessaire mais on occulte le
fait que derrière la marchandisation des choses se cache une
véritable orchestration en fonction d’une marchandise
fétiche : l’argent. Même avant d’avoir
été transformée en capital, l’argent se
présente comme une marchandise semblable aux autres. Mais, en
réalité, nous dit Marx, elle domine les autres
marchandises et impose son hégémonie qui repose sur
l’aliénation humaine. La pensée est ainsi réduite
au calcul. Personne n’y voit malice mais cela renforce
l’exploitation de l’homme par l’homme. Cela est
tellement imprégné dans la pensée qu’on
arrive plus facilement à imaginer la fin du monde que la fin
du capitalisme, perçu comme indépassable[20].

Dans le chapitre III du Capital, l’aliénation renvoi à
l’échange des marchandises. L’argent permet de
réaliser cette condition de possibilité. Ce dont
l’argent permet l’échange, ce sont les modalités
concrètes de la vie individuelle et l’ensemble de la
nature.

Marx cherchera, à l’aide d’un appareillage
critique, à montrer les contradictions du capitalisme pour que
puisse advenir le stade plus avancé d’organisation
sociale que sera le communisme non encore advenu. C’est
pourquoi le cadre conceptuel doit demeurer ouvert car la
transformation à venir proviendra de l’activité
pratique (praxis) et non du travail de la pensée. Pour Marx,
les concepts ont un caractère social et historique. Tous les
concepts revoient à la pratique sociale. C’est par son
travail que l’homme peut agir sur la nature extérieure.
Chez Hegel, la nature n’était qu’un moment
d’extériorisation de l’Idée qui est d’abord
abstraite. Pour Marx, la nature est un moment de la praxis humaine
qui vise la totalité en soi. Comme Feuerbach avant lui, Marx
part du monde sensible mais la nature devient chez lui dialectique
parce qu’elle produit l’homme qui agit et qui peut à
son tour transformer. L’humanité et la nature sont des
termes liés dialectiquement mais ils sont médiatisés
par des représentations.

Dans la section sur le caractère fétiche de la
marchandise dans Le Capital[21],
Marx nous explique comment nous sommes en fait prisonniers de la
représentation marchande de par son caractère fétiche.
Nous succombons à l’illusion d’un monde où
les rapports entre les choses cachent le rapport social déterminé
qui est derrière. Les choses semblent douées du pouvoir
de communiquer entre elles. Les marchandises obéissent à
des lois économiques qui semblent indépendantes des
hommes qui les produisent. Le prix qu’on y attribue devient
naturel alors qu’ils sont le produit du travail. Même la
force de travail devient elle-même une marchandise que l’on
peut faire circuler dans le cycle économique. Le travail, qui
devrait être l’activité déterminante
reconnue, est en réalité soumis aux aléas de
l’offre et de la demande. La thèse de Marx est que le
temps de travail se cache derrière l’échange des
marchandises. Elle échappe au travailleurs qui pourraient être
associés et libres. La monnaie donne aux métaux
précieux un caractère fétiche et camoufle en
réalité un rapport social. C’est pourquoi, selon
Marx, nous sommes prisonniers de la représentation marchande
tant que nous n’aurons pas dépassé le stade du
capitalisme.

Pour sortir de ce devenir marchandise des choses et des hommes, il
nous faudra un autre type de mesure. Ernst Bloch offre une solution,
un type de mesure « qui inclurait aussi au premier chef,
l’hostilité du nouveau envers le statisme. Car ce
statisme ne pourra être effectivement liquidé que par
une nouvelle forme de mesure n’obéissant plus à
un critère déjà donné mais au critère
d’une valeur qui est en souffrance dans la dialectique[22] ». Les modalités de l’échange doivent être
repensées en dépassant l’horizon bourgeois vers
un nouveau cadre commun à définir, médiatisé
cette fois non plus par l’argent, mais par une recherche
coopérative de solutions orientée à partir des
critères pour rendre le monde plus habitable. On peut imaginer
diverses solutions comme des conseils de travailleurs qui négocient
et révisent leurs propositions concernant ce qu’ils
produisent et consomment[23].

On voit donc que l’on peut étudier le phénomène
des représentations dans un cadre beaucoup plus large et
philosophique. Nous devons soumettre les faits et les représentations
à un traitement « historico-dialectique »
sinon ils ne font que nous tenir prisonniers dans un horizon du monde
pré-déterminé. C’est pourquoi Hegel fera
des représentations des moments dont il faudra se libérer
pour atteindre le concept. La philosophie n’étudie pas
les représentations pour elles-mêmes comme dans les
sciences sociales ou cognitives mais précisément en vue
de saisir ce qui les constituent.

L’activité de la pensée se manifeste par une
activation des représentations. Nous passons sans cesse d’une
représentation à une autre pour penser vers la
présentation véritable. Cette présentation
véritable est pour Hegel le savoir absolu qui se sait
lui-même. Pour lui, le chemin consiste à dépasser
les représentations pour aller au concept puis vers l’Idée.
Le savoir absolu est la recollection des divers moments que doit
traverser la pensée motivée par le mot d’ordre
des Lumières : Sapere Aude. À travers les divers
moments du savoir, la pensée qui se meut elle-même
atteint le stade (correspondant à l’évolution
historique) où elle prend conscience d’elle-même.
C’est lors de la révolution républicaine
lorsqu’un peuple prend conscience de son pouvoir politique qui
en constitue un point essentiel. Hegel, méfiant de l’élan
de liberté révolutionnaire populaire, va militer pour
la préservation d’une hiérarchie politique. C’est
son concept d’État qui viendra réconcilier les
oppositions de la société civile.

Marx revient précisément sur ce moment de la
philosophie du droit hégélien pour remettre la
dialectique sur ses pieds. L’Esprit hégélien est
une coquille vide qui masque les véritables contradictions.
Nous ne sommes pas dans une société pensante mais une
société marchande. La pensée y est partout
méprisée surtout si elle menace les intérêts
capitalistes. Ainsi, la libération de la pensée est
intimement liée à la libération sociale. Comme
l’a dit Marcuse : « La joie d’être
libre doit précéder la libération ».
Le processus de libération implique une pratique
révolutionnaire combinant la pensée et l’action.
Rompre avec la représentation marchande signifie libérer
la pensée pour une réappropriation politique de nos
rapports économiques. L’erreur, trop souvent répandue,
est de croire que l’économie est neutre et qu’elle
n’est pas politique. Ce sont les fondements mêmes de
l’économie qu’il faut repenser par-delà
l’horizon bourgeois du monde. C’est pourquoi la
libération véritable passe par la libération de
la représentation marchande. Le rôle des intellectuels
est d’accoucher cette libération.

Pour devenir des « idéologues de la classe
ouvrière » (Lénine), des « intellectuels
organiques du prolétariat » (Gramsci), il faut que
les intellectuels réalisent une révolution radicale
dans leurs idées : rééducation longue,
douloureuse, difficile. Une lutte sans fin, extérieure et
intérieure[24].

 

 

[1]
E. Kant, Critique de la raison pure, livre II, Analytique des
principes, « Du schématisme des concepts purs de
l’entendement » cité de mémoire.

[2]
B. Barsotti, La représentation dans la philosophie
contemporaine
, Paris, Ellipses, 2001, p. 5.

[3]
Nous allons nous inspirer de divers travaux de Marcuse, lecteur
d’Hegel et de Marx, notamment : sa thèse :
L’ontologie de Hegel et la théorie de l’historicité, 1972, Trad. G. Raulet et H-A. Beatsch, Paris, Éditions de
Minuit.

[4]
Voir à ce sujet notre article : (2009)
« Oscillations et dérives des représentations
dans l’œuvre de Slavoj Žižek ».
www.cahiersdusocialisme.org
[en ligne : 2009, 08, 23].

[5]
D’après J.-M. Galliva « Les représentations
un enjeu pour les sciences cognitives » dans Bault, N. et
al. (dir) Peut-on se passer de représentation en sciences
cognitives?
(2011), Bruxelles, de Boeck, p. 21.

[6]
P. Bourdieu, Le sens pratique, 1980, Paris, Les Éditions
de Minuit.

[7]
H. Marcuse, L’homme unidimensionnel, 1968, trad. M. Wittig. Paris, Les Éditions de Minuit, p. 121.

[8]
G. Lukacs, Histoire et conscience de classe, 1960, trad. K. Axelos et J. Bois, Paris, Éditions de Minuit, p. 25.

[9]
H. Marcuse, L’homme unidimensionnel, op.cit. p. 131.

[10]
H. Marcuse, L’ontologie de Hegel, p. 23.

[11]
G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l’esprit,
Tome 1, (1941), trad. J. Hyppolite, Paris, Aubier.

[12]
Voir à ce sujet : La section « Appendice-Mise
en lumière de l’essence originaire de la révélation
par opposition au concept hégélien de manifestation »
pp.863–906 M. Henry, L’essence de la manifestation,
tome second. Paris, Presses Universitaires de France, 1963.

[13]
G.W.F. Hegel, Propédeutique philosophique, (1963),
trad. M. DeGandillac, Paris, Éditions de Minuit, p. 24.

[14]
H. Marcuse, L’ontologie de Hegel, op.cit. p. 17.

[15]
G. W. F. Hegel, La phénoménologie, op.cit. p. 168.

[16]
M. Henry, L’essence de la manifestation, op.cit. p. 900

[17]
K. Marx et F. Engels, L’idéologie allemande,
(1988), trad. H. Auger et al., Paris, Éditions Sociales, p. 77.

[18]
K. Marx, Manuscrits de 1844, (1962), Paris, Éditions
Sociales, p. 123.

[19]
K. Marx, Le manifeste du parti communiste, Paris, 10/18,
1971, p. 21.

[20]
Voir à ce sujet Žižek, S., Vivre la fin des temps,
Paris, Flammarion, 2011.

[21]
Voir K. Marx, Le Capital, Livre I, première section
chapitre premier– IV– Le caractère fétiche de la
marchandise et son secret, 1867.

[22]
E. Bloch, Experimentum mundi
« Question, catégories de l’élaboration,
praxis », 1981, Paris, Payot, p. 147.

[23]
Voir à ce sujet : M. Albert et R. Hahnel. Looking
forward. Participatory Economics for the twenty first century
,
1991. Cambridg, South End Press.

 

[24]
L. Althusser, Positions. Paris Éditions sociales,
1976, p. 37.

 

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0
Martin Joset <![CDATA[Pourquoi Podemos progresse quand le Front de gauche patine]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14390 2014-10-30T03:28:18Z 2014-11-04T12:08:58Z Pablo Iglesias, du parti Podemos

Pablo Iglesias

Deux récents sondages font potentiellement de l’organisation Podemos la troisième force politique d’Espagne. Une enquête place même cet ovni sur les talons du Parti socialiste. A l’heure où l’avenir du Front de gauche est incertain et que ses membres se retrouvent pour en débattre, Marianne.net essaie de comprendre pourquoi les deux formations n’ont pas le même destin.

 

De l’autre côté des Pyrénées, à l’occasion des européennes, les deux partis majoritaires et historiques du pays ont pris la claque de leur vie. Le PP (Parti populaire, conservateur, au pouvoir) et le PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol) chutent alors de plus de 16 points chacun, au profit d’une nouvelle force montante incarnée par Izquierda Plural (IP, alliance d’une dizaine de partis de gauche et écologistes) et Podemos, glanant respectivement 9,9 % et 7,9 % des suffrages. Presque 10 points pour IP, ce rassemblement qui a des allures de Front de gauche (lui, en France, n’obtient que 6,6 % des suffrages à cette même élection), voilà qui est impressionnant. Mais la révélation de l’année, c’est Podemos. 

Tout part des indignados le 15 mai 2011, à la Puerta del Sol, kilomètre zéro de l’Espagne. Des manifestations à faire rêver nos syndicalistes et quelques mois plus tard, un néo-parti politique (qui revendique être plus un « outil pour que le citoyen récupère le protagonisme populaire », en deux mots : donner le pouvoir au peuple et non aux « élites corrompues »).

Nommé Podemos (« Nous pouvons » en espagnol), il voit le jour, le 17 janvier 2014. En moins d’un an, il est en passe de devenir le parti sans lequel aucune majorité parlementaire ne sera possible en Espagne. En un mot, Podemos va peut-être mettre un terme au bipartisme. Une révolution. 

 

Troisième force du pays 

 

Deux sondages, du même genre que celui réalisé par Marianne il y a peu, viennent faire trembler PP et PSOE. C’est d’abord le quotidien El Mundo qui publie ce « Et si les élections avaient lieu aujourd’hui ? » qui retentit comme une alerte à la bombe. Podemos est à 21,2 %, sur les talons du PSOE pronostiqué à 22,3 % des suffrages. S’en suit un autre sondage, celui de La Razon, journal très conservateur, avec des résultats un peu plus modérés évidemment, mais qui mérite toujours notre attention : le PP arrive en tête avec 33,9 % des voix, PSOE est en deuxième position avec 23,4 % des suffrages et Podemos est confirmé troisième force du pays, juste derrière les socialistes, avec 15 % des voix, doublant ainsi son score des Européennes. 

Ça n’a peut-être l’air de rien, mais la gauche de la gauche espagnole, Podemos en tête de cortège, pourrait bien changer le fonctionnement de notre voisine démocratie, ce que les Espagnols nomment le « PPSOE ». Frustrés et déçus de l’alternance inefficace de ces dernières décennies, les Espagnols ont montré leur désir d’alternative, incarnée par Podemos, cavalier seul en l’absence d’une extrême droite organisée.

Évidemment, il ne s’agit que de sondages et rien n’est joué d’avance. Les élections municipales et régionales n’auront lieu qu’au printemps 2015 et les générales (l’équivalent de nos législatives, les députés nomment ensuite le Premier ministre) n’auront, elles, lieu qu’à la fin de l’année 2015. C’est aussi beaucoup de temps pour que le gouvernement de Mariano Rajoy continue sa politique de restriction (retour sur l’avortement, loi dite de sécurité citoyenne qui restreint la liberté d’expression et de manifestation, austérité comme s’il en pleuvait), mais aussi pour que l’opposition s’empêtre dans un attentisme devenu habituel. 

 

Coalition indispensable et impossible 

 

Pour Pablo Iglesias, le leader de Podemos, l’objectif pour 2015 est clair : prendre la place du PSOE en temps que première force d’opposition et renverser le système. Alors, le PPSOE ne pourra plus gouverner seul. Mais l’éventualité d’une grande coalition, de droite à gauche ou simplement à gauche, semblent pour l’instant bien loin dans les esprits. En face, Le PP espère que la gauche ne parviendra pas à créer une union. La secrétaire générale du PP, María Dolores de Cospedal, pour sa rentrée politique, a défendu l’existence de deux « grands partis nationaux qui peuvent discuter et se mettre d’accord ». Tout ce que les Espagnols adorent… 

Il faut dire que Podemos est d’une habilité suprême avec les Espagnols. Aux Catalans, Pablo Iglesias dit « non » à l’indépendance, mais « oui » au droit à l’autodétermination. Une position qui fait devrait lui permettre de faire une entrée fracassante au Parlement catalan. 

Au niveau national, c’est toute la gauche qui se fait absorber. Podemos appuie tout son discours sur des idées de changement majeures des institutions, en instaurant la république et en mettant en place une « démocratie participative » à travers des réseaux sociaux ou des assemblées populaires. Le mouvement se veut d’une totale transparence en publiant ses comptes sur son site et en martelant ses slogans : « Reprendre en main l’économie, conquérir la liberté, construire la démocratie ». 

 

Le citoyen d’abord!

 

Désormais membres du même groupe au Parlement européen, il suffit de prendre les programmes du Front de gauche et de Podemos pour se rendre compte de leurs similitudes : renversement du régime (monarchie, Ve République), égalité femmes-hommes, lutte contre les discriminations, remise en cause du traité de Lisbonne, redonner le pouvoir au peuple, etc. Tant de sujets qui rassemblent les deux partis. 

Pour Raquel Garrido, porte-parole internationale du Parti de gauche, l’heure est désormais à la « mutualisation des méthodes ». Elle insiste sur l’apport du PG à Podemos, notamment en matière d’organisation du militantisme. Cependant, Garrido reconnait la facilité technique avec laquelle les Espagnols organisent des forums (sur le web et via des applications pour smartphones) et des assemblées constituantes, bien que le PG « en faisait avant eux, pour les présidentielles de 2012 », du moins le pensent-ils. L’hyper-démocratie en appelait au peuple et pas seulement à la gauche, voilà bien quelques idées de Pablo Iglesias et ses camarades que Jean-Luc Mélenchon semble vouloir faire sienne avec son mouvement pour la VIe République, lui que certains soupçonnent de vouloir tuer le Front de gauche et le PG car ils seraient devenus des « outils » inefficaces. Mais Mélenchon saura-t-il s’oublier pour atteindre ce qui fait tout l’intérêt de Podemos, à savoir l’horizontalité totale des décisions?

 

Marche ou crève 

 

Mais au-delà des méthodes et des pratiques, il y a aussi les sujets, non pas qui divisent, mais qui font prendre à chacun des chemins différents. Le Front de gauche parle énormément d’argent et de son « pouvoir » qu’il faut « reprendre aux banques et aux marchés financiers ». Podemos aussi est farouchement opposé à l’ensemble du système néolibéral. Comme le Front de gauche, l’organisation critique la BCE mais ne prône pas pour autant la sortie de l’euro.Cependant, le parti espagnol accorde une plus grande importance à des aspects de la vie plus concrets, comme l’accès pour tous à une alimentation saine, à l’eau, et aux libertés et droits fondamentaux. Cause directe de la politique de Rajoy anti-avortement, anti-manifestations et de plusieurs années de diète économique. 

Autre différence, et elle est de taille : Podemos n’a eu besoin d’aucune alliance avec d’autres partis politiques pour percer. Les communistes espagnols, ou même les socialistes, vont avoir de quoi débattre longuement en interne sur la position à prendre face à ce parti grandissant, à moins qu’il ne soit déjà trop tard. 

 

Marianne.net, 6 septembre 2014

 

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0
Martin Joset <![CDATA[Enfin un livre complet sur les activités de la multinationale suisse Glencore Xstrata]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14383 2014-10-30T03:08:51Z 2014-11-02T12:41:16Z [La rédaction de solidaritéS] s’est entretenue avec Yvonne Zimmermann, membre de MultiWatch (multiwatch.ch), auteure et coéditeure d’un volume publié en Allemagne en mai dernier sur l’une des plus puissantes entreprises du monde, la multinationale suisse Glencore Xstrata.

 

Juan Tortosa – Pourquoi un livre de plus sur Glencore Xstrata? Qu’apporte-t-il de vraiment nouveau?

Jusqu’alors il n’existait pas d’ouvrage consacré à cette entreprise, mais seulement des documents dispersés concernant des cas problématiques. Depuis plusieurs années, MultiWatch observe les conflits autour de l’extraction minière effectuée par Glencore et Xstrata, une entreprise qui depuis la fusion est devenue l’une des compagnies de matières premières les plus puissantes du monde. Elle contrôle l’ensemble de la chaîne de mise en valeur de l’exploitation, le stockage, le transport jusqu’au commerce des produits. Un an après la fusion, fin mai 2014, Multi­Watch a présenté un livre sur ce géant des matières premières. Pour la première fois, ce livre donne une vision d’ensemble sur les activités minières controversées de l’entreprise suisse et ses effets négatifs. Il s’agit d’une contribution à une discussion publique nécessaire sur les effets du commerce des matières premières, dans lequel la Suisse joue un rôle fondamental comme siège de toute une série de multinationales. Ce livre traite de plusieurs cas : la Colombie, le Pérou, l’Argentine, la Bolivie, l’Australie, les Philippines, l’Afrique du Sud, la Zambie et la République démocratique du Congo; un chapitre est consacré exclusivement au commerce agricole de Glencore Xstrata.

 

Quelles activités de Glencore Xstra­ta en particulier dénoncent les auteurs de cet ouvrage collectif?

Les axes thématiques du livre mentionnent différents types de conflits et de thèmes : conflits du travail et sociaux, contamination de l’environnement, pouvoir et influence de l’entreprise, fraude fiscale. Cette structuration met en évidence que ces cas ne sont pas des exceptions, mais qu’ils se ressemblent de manière flagrante : la population et les travailleurs se plaignent du même comportement adopté par Glencore, de la même arrogance avec laquelle l’entreprise bafoue les droits et les intérêts des gens. Le non­respect de la population locale et le manque d’information semblent se répéter. Le comportement de Glencore Xstrata est similaire dans les différents pays, lorsque cette entreprise nie la relation entre la destruction de l’environnement et son activité minière, ou dans des conflits du travail.

Le livre met l’accent sur les personnes affectées – mineurs et communautés autour des mines – qui luttent pour leurs droits, pour la protection de leur territoire et des conditions de travail dignes.

 

Avez-vous subi des pressions avant de publier le livre? Avez-vous dû modifier son contenu?

Bien avant la publication du livre, Glencore a montré des signes de nervosité. Fin février 2014, l’entreprise nous a lancé un ultimatum pour exiger, dans un délai très court, que nous changions le titre du livre, que nous en retirions la publicité sur notre page web. Par ailleurs, l’entreprise nous a menacé de poursuites judiciaires et jusqu’à maintenant elle se réserve le droit d’en intenter contre le contenu du livre. Pour éviter une interdiction de celui-ci, nous en avons changé le titre, mais nous n’avons fait aucune modification de son contenu. MultiWatch vise un débat public sur les activités de Glencore Xstrata et sur le rôle de la Suisse dans le commerce des matières premières. Nous ne voulons pas une bataille juridique avec l’entreprise.

Les menaces formulées par une telle entreprise contre une association de défense des droits humains, aux ressources très limitées, laissent soupçonner que Glencore, contrairement à ses affirmations publiques, ne souhaite pas trop un débat sur ses activités et les conséquences négatives de celles-ci. Si ces pressions semblent nouvelles en Suisse, elles sont en revanche chose courante dans des pays où la multinationale opère comme le Pérou ou la Colombie.

Parallèlement aux menaces de poursuites judiciaires, l’entreprise a déclaré publiquement chercher un « dialogue constructif » avec ses critiques. À Affoltern am Albis, elle a organisé une conférence publique où elle voulait confronter « les mythes et les faits ». Aucune [personne pouvant représenter] une ONG suisse n’était évidemment disposée à participer à un événement de type publicitaire pour cette entreprise. Dernièrement, Glencore accusait MultiWatch de rejeter le dialogue. Mais, en même temps, MultiWatch attend depuis plus d’une année des réponses écrites de Glencore à ses questions sur des conflits concrets…

 

On attend donc avec impatience la traduction de votre livre en français…

Malheureusement, jusqu’ici nous n’avons pas les moyens financiers d’une traduction. Néanmoins, nous l’envisageons, ainsi qu’en espagnol et en anglais pour socialiser le contenu du livre avec des communautés et des ouvriers directement affectés par le comportement de cette entreprise et en lutte pour leurs droits.

 

Traduction française de Hans-Peter Renk.

 

 

MultiWatch (ed.), Milliarden mit Rohstoffen : Der Schweizer Konzern Glencore Xstrata, Edition 8, 2014

 

solidaritéS, 4 septembre 2014

 

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Martin Joset <![CDATA[Relire Lénine]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14356 2014-11-03T18:59:55Z 2014-10-31T11:53:09Z couverture_au-dela-de-Lenine

Lénine, qui a inspiré des générations militantes pendant si longtemps, n’intéresse plus grand monde aujourd’hui, à part quelques historiens de droite et des nostalgiques d’un certain âge, pour ne pas dire d’un âge certain. le texte qui suit est l’introduction du livre électronique, Lénine, au-delà de Lénine

Goodbye Lénine?

On peut comprendre pourquoi. Sa disparition survient dans le contexte turbulent et contradictoire de la révolution soviétique, mais aussi au début d’une immense contre-révolution. Ses derniers combats contre la bureaucratie et contre Staline sont un peu pathétiques, alors que le système dont il a été lui-même le géniteur se rigidifie au point de tout emporter.

Plus tard, Lénine devient l’icône du « marxisme-léninisme », une sorte de parole sacrée au cœur du pouvoir stalinien. Son héritage est alors au mieux inintelligible, au pire une série de prescriptions autoritaires et simplificatrices. Au début des années 1960, une « nouvelle » gauche tente de le réinterpréter, mais elle non plus ne parvient pas à élaborer une stratégie d’émancipation. Au tournant des années 1980, l’implosion du socialisme réellement existant, de même que l’impasse rencontrée par les grands mouvements populaires dans les pays capitalistes et les mouvements de libération dans le sud, convergent pour réenterrer Lénine et avec lui, l’épopée des révolutions du vingtième siècle. Fin d’une histoire, disait Francis Fukuyama.

Et bien finalement non, l’histoire ne s’est pas terminée. Depuis deux décennies, le regain des luttes populaires provoque un renouveau de la pensée critique. Parmi les travaux rigoureux qui parsèment le paysage intellectuel et politique se produit une nouvelle lecture du marxisme, ou encore des « mille marxismes » comme on le dit maintenant.  Ces mille marxismes rassemblent un ensemble contradictoire de thèses et d’hypothèses, d’expériences et de bifurcations.

À partir d’éléments de scientificité, les marxismes décortiquent le réel pour comprendre la structure interne et dialectique de la réalité-processus. Les marxismes ne sont pas là pour « éclairer la voie », mais pour synthétiser une partie de la sagesse accumulée par les luttes populaires. En même temps, les mille marxismes sont un champ de débats, d’erreurs, de montages d’éléments plus ou moins hétéroclites, la plupart du temps influencés par l’air du temps, les modes idéologiques, les grands courants culturels.

De tout cela, tout le monde dira : OK, mais quel est le rapport avec Lénine?!?

La révolution soviétique, et dans celle-ci l’œuvre de Lénine, a exprimé, comme d’autres révolutions, une tension permanente entre la recherche de concepts opératoires et l’adaptation aux courants idéologiques d’une époque particulière. La créativité du processus, on pourrait dire la méthodologie, a permis les grandes ruptures qui se sont alors produites. Au-delà des mots, des espoirs, des déceptions aussi, c’est ce qu’il faut chercher à comprendre. Ce qui n’a rien à voir avec l’étude presque religieuse de textes que plusieurs considéraient comme « sacrés ».

Dit autrement, il faut « dialoguer » entre le présent et le passé, entre les protagonistes de ces épopées, dont celle des Soviets, et les acteurs contemporains du changement. D’emblée, il appert que ce « dialogue » peut explorer plusieurs questions importantes.

La question du « parti »

Essayons donc d’amorcer ce débat à travers le temps. Il faut d’abord un peu revenir en arrière. En Russie et en Europe à la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle, le point de départ est la chaîne logique qui émerge de la pensée de Marx.

  • Le capitalisme crée en son sein sa propre destruction, et donc les germes d’une autre société.
  • La transformation doit venir de l’action d’un agent spécifique, volontaire, organisée, systématique. Cet agent, c’est, sociologiquement parlant, le prolétariat, cette nouvelle classe qui n’a « rien à perdre sauf ses chaînes ».
  • D’où émerge une troisième idée : pour que le prolétariat porte le projet à sa complétion, il faut un facteur agissant, un déclencheur, un catalyseur : c’est un « parti » (le mot a un autre sens à l’époque), c’est-à-dire une entité communiste, capable de de mettre de l’avant « les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat » et de représenter « les intérêts du mouvement dans sa totalité », mais qui n’est pas, précise Marx, un « parti distinct opposé aux autres partis ouvriers », et qui n’établit pas de « principes particuliers sur lesquels les communistes voudraient modeler le mouvement ouvrier[1] ».

Plus tard, avec l’émergence des partis de la social-démocratie européenne, le projet bifurque. Le parti devient une entité totalement distincte, qui doit fonctionner avec ses propres structures. Il a une identité qui lui est propre, presque une sous-culture composée de modes de communication et de débats originaux. Avec Lénine, l’identité « classe » et l’identité « parti » sont explicitement démarquées. En Russie, dans les conditions de la lutte contre l’autocratie et la répression, le parti est un outil animé par des militants déterminés et non par de « simples sympathisants ». Pourtant en 1905 au moment où l’irruption des masses déstabilise le régime, et surtout en 1917, Lénine relativise le concept de parti et remet l’accent sur les dimensions auto-organisées et démocratiques du mouvement social (voir L’État et la révolution). Il n’en reste pas moins que le parti léninien demeure au cœur du processus, ultra centralisé, ultra discipliné, ultra militarisé.

Quel dialogue peut être engagé sur cette question?

Aujourd’hui pour plusieurs raisons, cette idée du « parti » n’est plus valide. Soyons cependant nuancés! Le « parti » a été utile, dans des moments spécifiques, et selon des alignements de force particuliers. Il a agi sur les rapports de force, surtout dans des conditions où la militarisation et la violence envahissaient l’espace politique, donc dans des conditions « extrêmes » et où une force extrême pouvait déstabiliser un adversaire extrême. À son meilleur, le « parti » a été un chef de guerre, avec l’Armée rouge en 1918 ou, plus tard, durant la guerre populaire prolongée en Chine dans les années 1930–40.  Quand ces conditions n’existaient pas et que les conditions de la lutte étaient déterminées par un espace politique et social complexe et enchevêtré, l’idée d’une force centralisée, militarisée en quelque sorte, est devenue inopérante ou pire encore, nuisible[2].

Autre élément, le « parti », dans la conception léninienne, a été un vecteur du changement, mais pas de l’émancipation. Sa « science », sa « discipline de fer », sa confiance dans la « marche irrésistible de l’histoire » ont été des obstacles se heurtant à la complexité du réel. Lénine lui-même le savait, car mi-sérieux, mi-blagueur, il disait que ce parti ne servait qu’à embrouiller les choses, qu’il était en fin de compte un véhicule pour les affamés de pouvoir et les incompétents.

Si l’idée du parti « dur comme l’acier » a été généralement nuisible (et exceptionnellement nécessaire) dans le passé, elle est encore plus inopérante aujourd’hui. De prime abord, les luttes de classes dans leur multidimensionnalité se sont « dispersées » dans le tissu social en une myriade de conflictualités, de mouvements, de mobilisations. Le prolétariat de la classe ouvrière industrielle est devenu le « prolétariat-multitude » ou le « prolétariat-précariat », éparpillé dans les dédales du capitalisme contemporain. Fort et faible en même temps, cet ensemble de couches prolétarisées développe une multi-identité à l’échelle locale, nationale, internationale (« globale »). Il se construit en micro et en macro résistances, via de nouveaux modes organisationnels, utilisant la forme « réseau », qui dans une large mesure, correspond à sa réalité éparpillée.

L’idée du « parti dur comme l’acier » devient un non-sens au moment où des synthèses permettant de relancer et de concentrer les luttes sont effectuées sous une forme décentralisée.

Néanmoins, l’idée contemporaine du « parti » n’est pas nécessairement originale puisqu’elle ressemble, d’une manière un peu ambiguë, au « parti » esquissé dans le Manifeste du parti communiste et dans l’utopie de l’État et la révolution[3]. Le « parti-outil », une sorte de caisse de résonnance, reste, contradictoire à tout le moins, à la fois dans le mouvement populaire et à distance du mouvement populaire. Il ne peut certes pas « commander » aux masses, il ne pas peut agir à leur place, il ne peut se substituer. Il n’est pas, comme on le voyait à l’époque, le « système nerveux » des masses en lutte[4]. Le parti aujourd’hui « commande en obéissant », selon l’expression du sous-commandant Marcos.

Dans le projet d’émancipation, ce sont les masses qui doivent non seulement transformer le monde, mais se transformer elles-mêmes, et cette transformation n’est possible qu’à travers leur propre expérience, leurs propres victoires et leurs propres échecs. L’intelligence du « parti », c’est qu’il aide les masses à synthétiser ce qu’elles sont prêtes à accomplir, ce qu’elles peuvent faire dans un moment particulier pour avancer la cause de l’émancipation. Le « parti », en fin de compte, « doit être construit sur la base des capacités d’auto-organisation de la société » [5]. On est ici donc à des années-lumière des partis « marxistes-léninistes », mais aussi des partis dans la tradition de la Deuxième Internationale.

Autre trait caractéristique : dans la conception du « parti » qui émerge des luttes actuelles, l’outil n’est plus « étanche ». Les frontières entre le « parti » et les autres composantes des mouvements populaires sont poreuses, changeantes. Le « parti » est utile parce qu’il participe, avec d’autres entités,  à la fabrication d’un consensus, qui est par définition temporaire, multiple, précaire, qui tente de tisser les liens entre les énergies et les consciences de l’émancipation et qui essaie, comme le disait Gramsci, d’extraire « l’unité de la multiplicité ».

Parti « réseau », parti « mouvement », faisceau d’initiatives, point de rencontre entre plusieurs composantes du mouvement populaire, capable d’amalgamer, d’inter-relier les multiples « bonnes idées » qui émergent et les transformer en stratégies, le « parti » doit être un combattant infatigable de la démocratie. Il n’est ni unique, ni mené par une structure pyramidale (le « centralisme démocratique »). Le « parti » défend une démocratie qui met de l’avant la multipolarité des lieux de pouvoir et d’élaboration des stratégies. Il préconise la confrontation des idées, mais aussi la patience, l’écoute, la tolérance. Il se construit sur l’idée fondamentale qu’il y a plusieurs vérités et non pas une seule, que dans les cultures diverses et composites de l’humanité existent des appréhensions du monde distinctes, tout aussi significatives les unes que les autres, tout aussi capables de produire des connaissances.

Le « parti » alors installe des « coupe-feux », empêchant la centralisation excessive du pouvoir, tant en son sein qu’entre lui-même et les autres structures organisationnelles et culturelles des dominés. Il réinscrit les intuitions de la Commune : rotation obligatoire des dirigeants, révocabilité en tout temps des élus, adoption d’un code de conduite strict empêchant dirigeants et élus de vivre « en dehors » et encore moins « au-dessus » du peuple.

Une fois dit cela, le « parti » ne doit pas confondre la démocratie du peuple avec la « démocratie » des dominants, avec ces simulacres de libertés enfermées dans des processus aliénants et opaques, ainsi que dans des institutions dont le premier mandat est d’insulariser le pouvoir des élites. L’exercice d’une véritable démocratie exige de sortir de la fiction d’individus atomisés, désocialisés, désancrés de leur condition de classe. Une réelle démocratie impose une négociation permanente, en même temps qu’elle doit permettre des conclusions, certes temporaires, mais qui représentent des avancées réelles pour les mouvements populaires. Ces conclusions représentent une synthèse d’expériences et de connaissances dispersées, transformées dans le cours de la lutte et des efforts de développer des praxis conséquentes.

Alors faut-il un « parti » aujourd’hui? Bien évidemment que oui. Est-ce un « parti » sous la forme qu’on l’a vécu à l’époque de Lénine? Bien évidemment que non. Est-ce qu’on voit cela? Peut-être que oui. Cela s’appelle le Mouvement pour le socialisme (Bolivie), Syriza (Grèce), Québec Solidaire et d’autres projets en cours, tous fragiles, tous précaires, tous curieux. Comme ceux qui, avec d’autres mots et d’autres références, ont tenté de monter à « l’assaut du ciel » il y a 90 ans!

 

La question du « socialisme »

 

Tout au long de la révolution en Russie, la pensée de Lénine et du pouvoir soviétique oscille sur la transformation. Après le tragique épisode du communisme de guerre s’impose l’idée d’une longue transition (Lénine évoque plusieurs décennies) durant laquelle les conditions seraient mises en place, progressivement, étape par étape, pour une véritable socialisation des rapports de production. Ce « réalisme » part du principe qu’il est impossible de « sauter par-dessus l’histoire » et qu’il est nécessaire de rétablir les liens avec les masses, particulièrement la paysannerie, tout en procédant au renforcement du secteur économique « moderne ».

D’emblée, il nous semble que ce « réalisme » radical est un héritage positif légué par Lénine, que la plupart des mouvements cherchent à sauvegarder. C’est ainsi qu’en Bolivie, le processus en cours vise à renforcer la production et la distribution de la richesse communautaire et autogérée plutôt que l’instauration d’un socialisme décrété, ce qui veut dire, selon Alvaro García Linera, de faciliter « le déploiement des capacités organisationnelles autonomes de la société [et donc] d’élargir la base des ouvriers et l’autonomie du monde ouvrier, de rendre possible (potenciar) les formes d’économie communautaire partout où il y a davantage de réseaux, d’articulations et de projets communautaires[6]. Erik Olin-Wright parle de la nécessaire utopie d’un pouvoir social :

« Le socialisme est un mode d’organisation économique dans lequel les moyens de production appartiennent collectivement à la société entière. L’allocation et l’usage de ressources pour différents objectifs sociaux y sont donc réalisés par l’exercice de ce que l’on peut appeler le “pouvoir social”. Le pouvoir social s’enracine dans la capacité à mobiliser les gens dans des actions de coopération volontaires et collectives de diverses sortes au sein de la société civile. Cela implique que la société civile ne doit pas être considérée simplement comme un espace d’activité, de sociabilité et de communication, mais aussi comme un espace de pouvoir réel. […] La démocratie, en ces termes, peut être conçue comme une façon spécifique de lier pouvoir social et pouvoir étatique. Si “démocratie” est le nom donné à la subordination du pouvoir étatique au pouvoir social, « socialisme » est celui de la subordination du pouvoir économique au pouvoir social[7].

Cette socialisation de l’économie n’est pas très loin du rêve de Lénine concernant l’expansion des coopératives comme moyen pour remédier aux carences d’un État surdimensionné, incapable de réguler l’activité économique autrement que de manière hiérarchique, et encore très inefficacement.

En même temps que se pose aujourd’hui le défi de socialiser l’économie et l’État, il s’en pose un autre. On le sait maintenant, il faut surmonter le concept de « développement des forces productives », trop ancré sur une vision déterministe et économiciste de la transformation. Au bout de la ligne, les Soviets n’ont pu aller de l’avant dans l’utopie de la transformation évoquée par la Commune, où le collectif des travailleurs surmonte une socialisation bien particulière des forces productives, d’autant que cette socialisation est harnachée et déformée par le capitalisme.

Aujourd’hui, et en fonction des expériences révolutionnaires aussi bien contemporaines que du siècle passé, cette conception de la « transition au socialisme » n’est plus pertinente. En Chine notamment lors du soulèvement populaire contre la bureaucratie « rouge » (communément appelée la « révolution culturelle »), les collectifs ouvriers ont lutté pour la suppression progressive de la séparation entre travail manuel et travail intellectuel et la distinction entre tâches d’exécution et tâches de direction. Ils ont également demandé que les conditions des cadres et des techniciens cessent d’être différenciées par rapport à celles des travailleurs, que ceux-ci dussent vivre au sein des masses, de la même façon qu’elles, et être soumis à leur contrôle tout en participant au travail manuel. Des revendications autogestionnaires et égalitaires du même type ont constamment resurgi aux moments des grandes luttes prolétariennes (sous des labels différents) lors des révolutions comme on l’a constaté à Cuba, au Nicaragua et plus récemment en Bolivie et au Venezuela, ainsi que dans le cadre des mobilisations ouvrières en Argentine, en France, en Italie, aux États-Unis, au Québec. Dans ce sens, la pratique des masses a transcendé les hypothèses de Lénine. La transformation vers le socialisme ne peut remettre à un « plus tard » incertain et indéfini la transformation du pouvoir dans le processus de production.

Enfin, le projet socialiste contemporain ne peut plus écarter le fait que l’humanité vit sur une planète dont elle n’est pas « propriétaire », et où les formes de vie non humaine et de non-vie ne peuvent plus être considérées comme de vulgaires « ressources » que les humains, même socialistes, peuvent piller à volonté. Cet élargissement de la transformation à une conception beaucoup plus vaste fait l’objet de vastes débats sous le label de l’écosocialisme sous l’impulsion de recherches innovatrices.

Selon Michael Löwy, cette transition doit conduire à une société égalitaire et démocratique, mais aussi à un mode de vie alternatif, à une civilisation nouvelle, écosocialiste, au-delà du règne de l’argent, des habitudes de consommation artificiellement induites par la publicité, et de la production à l’infini de marchandises nuisibles à l’environnement. Cette convergence implique que le marxisme se débarrasse du productivisme, en substituant le schéma mécaniste de l’opposition entre le développement des forces productives et des rapports de production qui l’entravent par l’idée, bien plus féconde, d’une transformation des forces effectivement destructrices en force potentiellement productives[8].

 

La question de l’État

 

À cette question de la transition s’ajoute celle de l’État. On s’en souvient, le mouvement sous Lénine est passé de l’expérience soviétique à l’utopie de la Commune, puis à la realpolitik du capitalisme d’État « moderne » sous l’égide de la « dictature du prolétariat ». Les Soviets à qui on voulait tout confier ont été submergés, à commencer par la guerre civile qui a atrophié la démocratie à la base et militarisé la société. Le « non-État » où les cuisinières devaient gérer la production sociale aussi bien que les ingénieurs est redevenu un État avec les mêmes dispositifs d’exclusion et de contrôle des masses. Le capitalisme d’État est devenu un capitalisme sans capitalistes, sous le contrôle d’une classe hybride, capitaliste étatique.

La suite, on la connaît, donc pas question de revenir à cela.

Aujourd’hui, les mouvements populaires tentent de surmonter la contradiction apparente entre la nécessaire destruction de l’État et l’institutionnalisation de mécanismes par lesquels la société peut se réguler. Fondamentalement, l’État, pas plus que le capitalisme, ne peut être aboli d’autorité. Il repose sur des rapports sociaux complexes dont il articule les modes d’organisation et régule les alliances de classes. L’abolition de cet outil, comme l’abolition du capitalisme, est une œuvre de longue haleine qui requiert l’essor de nouveaux rapports sociaux, tel que l’évoque Marx :

« Dans une phase supérieure de la société communiste, lorsqu’auront disparu l’asservissante subordination des individus à la division du travail, et, avec elle, l’opposition entre le travail intellectuel et le travail corporel, lorsque le travail sera devenu non seulement le moyen de vivre, mais vraiment le premier besoin de la vie; quand avec l’épanouissement universel des individus, les forces productives se seront accrues et que toutes les sources de la richesse coopérative jailliront avec abondance, alors seulement l’étroit horizon du droit bourgeois pourra être complètement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux : “de chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins” ».

Certes, l’utopie du dépérissement de l’État doit rester à l’agenda des mouvements de transformation. Aujourd’hui, les nouvelles explorations partent de l’idée qu’il faut éviter une trop grande étatisation de la société dans le cadre d’une transition vers le socialisme. On parle alors, selon David Harvey, de « systèmes de coordination entre des collectifs de producteurs et de consommateurs organisés de manière autonome, structurée en réseaux horizontaux et non plus en système hiérarchique de décisions descendantes[9] ». D’autres innovations sont nécessaires pour élargir la participation des masses à l’exercice du pouvoir autrement que sur le mode traditionnel (et partiel) de la représentation. Les exercices de décentralisation du pouvoir au niveau local, l’ouverture des processus de décision d’allocation des ressources (les « budgets participatifs »), la mise en place de mécanismes pour imposer la rotation des preneurs de décision et la reddition de comptes, sont autant de tentatives dans le sens de définir un État qui n’est plus un lieu « extérieur », coupé des masses et qui peut devenir, selon le rêve de Lénine, un « État non-État ».

Certes, une fois dit cela, un État conduit dans une perspective socialiste doit disposer des leviers essentiels, avoir une capacité d’orienter les « hauteurs dominantes » de l’économie (le système financier par exemple), ce qui implique de l’arracher des mains des classes dominantes. On ne peut pas s’échapper, « fuir » l’État comme s’il existait dans un « extérieur » des luttes de classes. « Naviguer » dans cet État, éviter les nombreux écueils, construire dans les interstices du pouvoir les embryons de l’auto-organisation et de l’autogestion, c’est l’art de la politique, où Lénine a encore quelques leçons à nous donner.

 

La question de l’internationalisme

 

Lénine et ses camarades, et avant lui Marx bien sûr, avaient vu juste à l’effet que la construction d’un Nouveau Monde après le capitalisme devait prendre une dimension internationale. L’Internationale communiste, sous Lénine et le pouvoir des Soviets, a porté ce projet pour un temps.

Mais le projet a mal tourné, en partie à cause de l’imprudence, de l’improvisation et de l’impatience de ses dirigeants et animateurs. Il y eut aussi l’illusoire construction d’un « modèle » soviétique, qui pouvait être « copié » et adapté, mais toujours en demeurant dans le sillon d’une conception dominatrice et eurocentrique. Le résultat a été catastrophique. Mais aujourd’hui, où en sommes-nous? Surtout quand ladite « mondialisation » impose encore plus d’internationalisme…

Le changement d’échelle des luttes anticapitalistes, à partir de la révolution chinoise et de plusieurs autres confrontations mondiales, a forcé les socialistes à reconsidérer cette idée du « modèle ». L’intuition de Lénine à l’effet que la révolution s’en allait « en Orient » était techniquement juste. Plus encore, elle était lourde d’implications, au sens où de nouveaux processus révolutionnaires, essentiellement à l’extérieur de l’Europe, ont pris place et doivent être compris et étudiés comme tels.

Sous Lénine est née l’idée que les socialistes européens devaient se mettre ensemble avec les mouvements anti-impérialistes dans le tiers-monde. Ces mouvements n’étaient pas nécessairement anticapitalistes dans la tradition de Marx, mais ils ont été de puissants adversaires du capitalisme mondial « réellement existant ». Ce tournant a permis également de considérer la juste place des luttes de libération nationale dans le processus d’émancipation, en ce sens que ces luttes n’étaient pas, contrairement à la vision léguée par la Deuxième Internationale, des simples « détournements » de sens, mais plutôt des résistances nécessaires et légitimes au pouvoir des empires.

Aujourd’hui depuis la fin de l’Union soviétique et le ravalement de la Chine comme atelier du capitalisme mondial, il n’existe plus de « centre » exerçant une quelconque « autorité » et c’est tant mieux pour cela. L’internationalisme est multidirectionnel et aligné sur des convergences et des alliances spécifiques. Également peu à peu émerge un nouveau paradigme, l’altermondialisme, qui est une autre manière de renforcer les luttes à travers de vastes réseaux internationaux se manifestant notamment par le Forum social mondial et des mouvements sociaux internationalisés comme Via Campesina[10].Encore là, les processus révolutionnaires sont forcés de faire des arbitrages. L’internationalisme ne peut être confiné à une approche « morale », il doit s’inscrire dans une stratégie de transformation et pouvoir discerner là et quand il faut combattre.

 

La question de la méthode

 

Tel que dit, la tradition de Marx, de Lénine et du long processus révolutionnaire exprime une « sagesse populaire », résultat de luttes intenses tant sur le plan pratique que théorique. Le point de vue matérialiste, point de départ de cette exploration, a été longtemps mutilé. Lénine, parmi d’autres, a permis, en partie au moins, de le sortir d’une gangue simpliste, positiviste, en affirmant que la réalité sociale est également une création humaine et que les humains, tout en transformant le monde, se transforment eux-mêmes, et de surcroît, dans la lutte. La pensée de Lénine, comme l’expliquait Henri Lefebvre, part du point de vue que la science est une « œuvre humaine », que « toute connaissance est approximative, provisoire, révisible, momentanée, et cependant elle enveloppe quelque chose d’absolu, un “grain de vérité”, que la suite du développement viendra dégager, déployer[11] ». On a fini par comprendre que la réalité était une construction permanente, à travers l’enchevêtrement des contradictions, et que l’humanité n’était ni « condamnée » d’avance, ni prédéterminée par un abstrait processus de développement des « forces productives ».

Parallèlement, on a compris que la liberté des humains n’était pas un simple exercice de volonté, qu’elle devait s’exprimer dans un monde hérité, légué par les générations précédentes, et donc marqué par des structurations matérielles et des dispositifs culturels spécifiques.

D’où l’importance centrale de ce que Lénine appelait « l’analyse concrète de la situation concrète », des enquêtes approfondies, des « détours » par l’histoire et les théorisations antérieures, en s’efforçant de passer de l’essence aux apparences. Bref cette praxis, activité à la fois théorique et pratique, collective, issue de et tournée vers la transformation, renouvelle la pensée critique et comme le dit Mao, produit des concepts aptes à « saisir les choses et les phénomènes dans leur essence, dans leur ensemble, dans leur liaison interne » comme une totalité de rapports, de liens et de transformations multilatérales et multidirectionnelles[12]. Sur tout cela, la relecture de Lénine est éclairante et c’est sans doute ce qui est le plus important de ses « héritages ». Ses ambitieuses batailles, à la fois contre le fatalisme et le déterminisme, à la fois contre le volontarisme et l’impatience, peuvent donner des points de repère et même en inspirer plus d’un.

Pour aller plus loin, les mouvements contemporains devront être eux-mêmes très déterminés. Il faudra beaucoup d’audace et en même temps beaucoup d’humilité. La résistance opiniâtre, basée sur le principe de l’espérance, reste incontournable, avec la capacité de réfléchir, de débattre, d’explorer. Comment se mettront en place les projets révolutionnaires? « Qui l’emportera dans cette bataille? » comme le demande Immanuel Wallerstein :

Nul ne peut le dire. Ce sera le résultat d’une infinité de nanoactions par une infinité de nanoacteurs lors d’une infinité de nanomoments. A un moment donné, la tension fera basculer définitivement la balance en faveur de l’une des deux solutions alternatives. De là naît l’espérance. Ce que chacun de nous fait à chaque instant sur chaque question concrète a son importance. Certains parlent d’« effet papillon » : le battement d’aile d’un papillon peut provoquer une tornade à l’autre bout de la planète. En ce sens, aujourd’hui, nous sommes tous de petits papillons[13].

 

 

[1] Manifeste du parti communiste.

[2] Il est peut-être prématuré d’affirmer que ces conditions de conflictualité et d’adversité extrême ne reviendront pas à l’avenir. Autrement dit, il est possible que l’idée du « parti-armée » connaisse des rebondissements.

[3] Dans cet essai, Lénine, paradoxalement, n’utilise pas le mot « parti ».

[4] C’était la définition qu’avaient les bolchéviques d’eux-mêmes. Voir Victor Serge, dans L’an 1 de la révolution russe, La Découverte, 1997.

[5] Alvaro García Linera, « El descubrimiento del Estado », in Pablo Stefanoni, Franklin Ramírez & Maristella Svampa, Las vías de la emancipación. Conversationnes con Alvaro Garcia Linera, Mexico, Ocean sur, 2008.

[6] Alvaro García Linera, El manifesto comunista y nuestro tiempo, La Paz, La muela del diablo, 1999.

[7]Erik Olin-Wright, « Construire une boussole de l’émancipation », in Contretemps, 2010.

[8] Michael Löwy (coord.), Écologie et socialisme, Paris, Syllepse, 2005.

[9] David Harvey, « S’organiser pour la transition anticapitaliste », in Contretemps, 3e trimestre 2010.

[10] Voir Beaudet, Pierre, Raphael Canet et Marie-Josée Massicotte, L’Altermondialisme. Forums sociaux, résistances et nouvelle culture politique, Montréal, Écosociété, 2010.

[11] Henri Lefebvre, La pensée de Lénine, Paris, Bordas, 1957, p. 134.

[12] Mao, De la pratique, 1937.

[13] Immanuel Wallerstein, « Le capitalisme et le papillon », in Les Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 11, février 2014.

 

 

Histoires, pratiques et théories de la transformation, 18 octobre 2014

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