Nouveaux Cahiers du socialisme Faire de la politique autrement, ici et maintenant... 2014-11-18T12:45:11Z http://www.cahiersdusocialisme.org/feed/atom/ Martin Joset <![CDATA[Notes d’introduction pour une réflexion collective]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14429 2014-11-17T00:40:47Z 2014-11-18T12:45:11Z Le chaos climatique est une nouvelle donnée structurelle provoquée par le réchauffement atmosphérique d’origine humaine (en l’occurrence capitaliste). L’actuel chaos géopolitique semble lui aussi une nouvelle donnée structurelle provoquée par la mondialisation capitaliste et les choix imposés par les bourgeoisies impérialistes traditionnelles. Car chaos il y a; et les causes en sont profondes.

Dès 2003 (au moins[1]), nous avons tenté de percevoir les conséquences en tous domaines de la mondialisation capitaliste, mais aujourd’hui, il faut vraiment tenter de faire plus systématiquement le point sur les causes du chaos géopolitique, sur les dynamiques de crise en cours, ainsi que sur la mise à jour des réponses qu’il nous faut apporter à une situation mondiale par bien des aspects inédite. Ces notes visent à aborder ces questions pour nourrir une réflexion collective[2]. Elles ne prétendent pas être exhaustives – d’autres éléments sont traités dans d’autres textes écrits par d’autres camarades. Elles s’appuient souvent sur des analyses déjà partagées, mais tentent de pousser plus avant la discussion sur leurs implications : on ne peut se contenter de répéter à l’identique ce que nous disions antérieurement. À cette fin, au risque de trop simplifier des réalités complexes, elles « épurent » les évolutions en cours, souvent inachevées, pour mettre en valeur ce qui apparaît neuf.

 

Impérialismes, temps long, temps court et changements de cadre

 

Les débats initiaux de référence sur l’impérialisme remontent au début de XXe siècle, à l’époque de l’achèvement (en Occident) de la formation des États-nations et des empires coloniaux – et de la guerre interimpérialiste en vue de modifier le partage du monde. Toutes les définitions de l’impérialisme systématisées à l’époque reflètent ce contexte géopolitique. Elles peuvent servir de « points de repère » utiles (y compris pour prendre la mesure des changements), mais surtout pas de « norme[3] ».

Les révolutions postérieures à la Première et Seconde Guerres mondiales ont bouleversé le cadre géopolitique, avec une nouvelle configuration plus complexe combinant les oppositions révolutions/contre-révolutions, « blocs » de l’Ouest et de l’Est (pas simplement superposable à l’opposition précédente), décolonisation et zones d’influences plus ou moins exclusives, rivalités interbureaucratiques (URSS/Chine) et interimpérialistes dans ce cadre. L’implosion de l’URRS, puis le basculement de la Chine dans l’ordre capitaliste mondial ont une nouvelle fois modifié la donne. On y reviendra. Le point que je veux souligner ici, c’est que le « développement organique » du capital n’explique pas tout, tant s’en faut. Les facteurs exogènes ont joué par deux fois un rôle essentiel dans la réorganisation du monde. Il faut en tenir compte pour comprendre les choix faits par les bourgeoisies impérialistes après l’implosion de l’URSS en 1991 (la mondialisation capitaliste).

Dans le temps court (des années  90 à aujourd’hui), on relève aussi un changement assez radical. Dans un premier temps, les bourgeoisies et les États impérialistes (traditionnels) ont été très conquérants : pénétration des marchés de l’Est, intervention en Afghanistan (2001) et en Irak (2003)… Puis il y a eu l’enlisement militaire, la crise financière, l’émergence de nouvelles puissances (Chine), les révolutions arabes… le tout débouchant sur une perte d’initiative et de contrôle géopolitiques : Washington réagit aujourd’hui plus dans l’urgence qu’elle ne planifie l’imposition de son ordre. La question, c’est le lien entre le tournant  post-1989 (temps long) et le tournant qui se dessine au milieu des années  2000 (temps court), pour jauger ce qui est dans la situation présente conjoncturel ou structurel.

 

Quand les bourgeoisies impérialistes s’émancipent du politique

 

Disons qu’après l’implosion de l’URSS, les bourgeoisies impérialistes ont cru que « c’était arrivé » : elles étaient libres de réaliser leur rêve; à savoir un marché mondial aux règles uniformes leur permettant de déployer à volonté leurs capitaux. Les conséquences de la mondialisation capitaliste ne pouvaient en conséquence qu’être très profondes – démultipliées qui plus est par des développements que, dans leur euphorie, lesdites bourgeoisies impérialistes n’avaient pas voulu prévoir.

  1. Le schéma classique des rapports Nord-Sud ou Centre-Périphérie (le Nord exportateur de marchandises et le Sud de matières premières) a été bouleversé avec l’internationalisation des chaines de production et des pays du Sud devenant des exportateurs majeurs de marchandises industrielles (notamment en Asie : la Chine, « atelier du monde »). Même si la domination économique du « centre » perdure par d’autres voies (haute technologie, statut du dollar US, financiarisation, capacité militaire des États-Unis, etc.), ces modifications ont évidemment des implications considérables pour le mouvement ouvrier, mais aussi pour les bourgeoisies impérialistes : cela contribue à relativiser l’importance de leurs pays d’origine et facilite leur émancipation du politique.
  2. Constituer un marché mondial « uniformisé » implique en effet de s’émanciper du politique. Les « modes appropriés » de domination bourgeoise produits par l’histoire spécifique des pays et régions (compromis historique de type européen, populismes de type latino-américain, dirigisme étatique de type asiatique, clientélisme redistributif de multiples types…) sont progressivement illégalisés, car tous érigent des relations spécifiques avec le marché mondial, donc des entraves au libre déploiement du capital impérialiste. Cependant, rendre inopérables ces modes de domination « appropriés » conduit nécessairement à des crises de légitimité, voire d’ingouvernabilité, d’autant plus que les politiques néolibérales agressives déchirent le tissu social dans un nombre croissant de pays. Ce qui est frappant, c’est que les bourgeoisies impérialistes semblent n’en avoir cure, pour autant que leur accès aux matières premières, aux centres de production, aux voies et nœuds de communication, etc., reste assuré. Du temps des empires, il fallait assurer la stabilité des possessions coloniales – ainsi (bien que dans une moindre mesure) que des zones d’influences du temps de la guerre froide. Disons qu’aujourd’hui, cela dépend du lieu et du moment… Le rapport au territoire change. Disons encore que si les chefs d’État continuent à soutenir « leurs » transnationales, ces dernières ne se sentent plus dépendantes de leur pays d’origine : le rapport est plus « asymétrique » que jamais.
  3. Le rapport au territoire change; et donc à l’État. Les États ne sont par exemple plus les copilotes de projets industriels d’ampleur (voir le développement du nucléaire en une décennie en France…) ou d’infrastructures sociales (éducation, santé…). Il doit contribuer à instaurer les règles universalisant la mobilité des capitaux, ouvrir tous les secteurs aux appétits du capital (santé, éducation, retraites, etc.), détruire les droits sociaux et maintenir sa population dans les clous. Un chef d’État est aujourd’hui un simple majordome. Bien entendu, certains pays restent plus égaux que d’autres et les États-Unis se permettent des choses qu’ils n’autorisent pas ailleurs. L’État états-unien garde des fonctions régaliennes mondiales que d’autres n’ont plus – ou dont ils n’ont plus les moyens.
  4. La mondialisation capitaliste conduit ainsi aux crises pour des raisons diverses, dont une occupe une place particulière : une classe ne domine pas durablement une société sans médiations, compromis sociaux, légitimité (d’origine historique, sociale, démocratique, révolutionnaire…). Les bourgeoisies impérialistes liquident des siècles de « savoir-faire » en ce domaine au nom de la liberté de mouvement du capital; mais le rêve du financier est irréalisable. Il débouche ultimement sur un état de crise permanent. C’est déjà le cas dans des régions entières.

La particularité du capitalisme mondialisé, c’est donc qu’il semble s’accommoder de la crise comme d’un état permanent  : elle devient consubstantielle au fonctionnement normal du nouveau système global de domination. Si c’est bien le cas, il faut modifier profondément notre vision de « la crise », comme un moment particulier entre de longues périodes de « normalité » – et nous n’en avons pas fini d’en mesurer, d’en subir les conséquences.

 

Les nouveaux fascismes

 

L’une des premières conséquences de la phénoménale puissance déstabilisatrice de la mondialisation capitaliste est la montée tout aussi spectaculaire de nouveaux fascismes à base (potentielle) de masse. Certains prennent des formes relativement classiques, comme Aube dorée en Grèce, ou se logent dans de nouvelles xénophobies et replis identitaires. Mais le phénomène aujourd’hui dominant est l’affirmation de courants fascistes aux références religieuses (et non plus le triptyque « peuple/État, race, nation »). Ils se manifestent dans toutes les « grandes » religions (chrétienne, bouddhiste, hindouiste…). Ils représentent aujourd’hui une menace considérable dans des pays comme l’Inde ou le Sri Lanka. Le monde musulman n’a donc pas le monopole en ce domaine; mais c’est bien là qu’il a pris une dimension internationale particulière, avec des mouvements « transfrontaliers » comme l’État islamique ou les talibans (voir la situation au Pakistan) et des réseaux qui se connectent plus ou moins formellement du Maroc à l’Indonésie, voire (potentiellement seulement?) au sud des Philippines.

On peut discuter de la définition du concept de fascisme. Ces mouvements ne sont pas organiquement liés au « grand capital » comme dans l’Allemagne nazie, mais ils exercent une terreur de type fasciste, jusque dans la vie la plus quotidienne. Là où ils existent, ils occupent la « niche politique » du fascisme – et ils nous posent des problèmes politiques nouveaux (pour nos générations) de la résistance antifasciste à grande échelle.

Le terme d’Islam politique renvoie à un large éventail de courants qui n’entrent pas tous dans la même catégorie, tant s’en faut. Mais il n’y a pas si longtemps, une partie significative de la gauche radicale internationale considérait que la montée du fondamentalisme islamique (tel le talibanisme) avait un caractère progressiste et anti-impérialiste. Or, même quand il se confronte aux États-Unis, il représente une force contre-révolutionnaire redoutable. L’expérience aidant, plus rares sont aujourd’hui les courants qui maintiennent ces positions, mais le « campisme » reste présent en ce domaine, comme un réflexe pavlovien : en se contentant par exemple de condamner l’intervention impérialiste en Irak et Syrie (ce qu’il faut certes faire), mais sans dire ce qu’est et ce que fait l’État islamique ni appeler à y résister.

Ce type de position interdit de poser clairement l’ensemble des tâches de solidarité. Rappeler la responsabilité historique des impérialismes, de l’intervention de 2003, les objectifs inavoués de l’actuelle intervention, dénoncer son propre impérialisme ne suffit pas. Il faut penser les tâches concrètes de solidarité du point de vue des besoins des populations victimes et des mouvements en lutte. Prenons un exemple controversé : de ce point de vue, on peut être contre l’intervention impérialiste et pour la fourniture d’armes de haute puissance par nos gouvernements aux forces kurdes – c’est répondre à un appel insistant et répété des organisations kurdes : pourquoi refuser de le faire? Je ne cherche pas à me réfugier derrière un argument d’autorité, mais je trouve le texte de Léon Trotski de 1938[4], traitant précisément de ces questions, réellement intéressant et utile à nos débats d’hier (guerre des Malouines, par exemple) et d’aujourd’hui.

 

Les nouveaux (proto) impérialismes

 

Les bourgeoisies impérialistes traditionnelles pensaient après 1991 qu’elles pénétreraient le marché des anciens pays dits « socialistes » au point de se les subordonner naturellement – se demandant même si l’OTAN avait encore une fonction vis-à-vis de la Russie. Cette hypothèse n’était pas absurde comme le montrent la situation de la Chine au tournant des années 2000 et les conditions d’adhésion de ce pays à l’OMC (très favorables au capital international). Mais les choses ont tourné différemment – et cela ne semble pas avoir été initialement ou sérieusement envisagé par les puissances établies.

En Chine, une nouvelle bourgeoisie s’est constituée de l’intérieur du pays et du régime, via principalement la « bougeoisification » de la bureaucratie, cette dernière s’autotransformant en classe possédante par des mécanismes que l’on connaît maintenant bien[5]. Elle s’est donc reconstituée sur une base d’indépendance (héritage de la révolution maoïste) et non pas comme une bourgeoisie d’emblée organiquement subordonnée à l’impérialisme. La Chine est elle un nouvel impérialisme? Comme pour le concept de fascisme, il faut préciser ce que l’on entend par impérialisme dans le contexte mondial présent. Pour ma part, j’utilise la formule d’impérialisme en constitution (sans garantie de succès[6]). Il suffit de dire pour l’instant que la Chine est devenue une puissance capitaliste pour comprendre que la géopolitique du monde contemporain est bien différente d’il y a cinquante ans. On y reviendra dans le rapport concernant la situation en Asie orientale.

Les BRICS ont tenté de jouer de concert dans l’arène du marché mondial, sans grand succès. Les pays qui composent ce fragile « bloc » ne jouent pas tous dans la même cour. La Chine postule à jouer dans la cour des plus grands. La Russie, elle aussi membre permanent du Conseil de sécurité et détentrice officielle de l’arme nucléaire, voudrait bien, mais avec beaucoup moins de moyens. Le Brésil, l’Inde, l’Afrique du Sud peuvent probablement être qualifiés de sous-impérialismes – une notion qui remonte aux années 1970 – et de gendarmes régionaux, mais avec une différence notable : ils bénéficient d’une bien plus grande liberté d’exporter des capitaux que par le passé. Voir le « grand jeu » ouvert en Afrique avec la compétition entre États-Unis, Canada, Grande-Bretagne, France, Inde, Brésil, Afrique du Sud, Chine…

Deux conclusions ici :

  1. La compétition entre puissances capitalistes se ravive avec l’affirmation de la Chine surtout, mais aussi de la Russie en Europe orientale. Il s’agit bien de conflits entre puissances capitalistes, donc qualitativement différents de ceux de la période antérieure. Dans le passé, sans jamais nous aligner sur la diplomatie pékinoise, nous défendions la République populaire (et la dynamique de la révolution) contre l’alliance impérialiste nippo-américaine – nous étions en ce sens dans son camp. On verra (rapport Asie) à quel point la géopolitique régionale s’est modifiée, ce qui implique de notre part un positionnement différent, « anti-campiste ».
  2. Plus généralement, concernant la liberté de mouvement des capitaux, des bourgeoisies (même subordonnées) et des transnationales du « Sud » peuvent utiliser les règles conçues après 1991 par les bourgeoisies impérialistes traditionnelles pour elles-mêmes, rendant plus complexe que par le passé la concurrence sur le marché mondial.

 

Expansion capitaliste et crise écologique

 

La réintégration du « bloc » sino-soviétique dans le marché mondial a permis une énorme expansion capitaliste qui fonde l’optimisme des bourgeoisies impérialistes. Elle fonde aussi une accélération dramatique de la crise écologique. Je ne veux pas m’étendre sur cette question, mais souligner que :

  1. Il est impossible dans ce contexte de ne poser la question de la réduction des émissions à effet de serre qu’au Nord – elle doit aussi l’être au Sud.
  2. Le règlement de la « dette écologique » au Sud ne doit pas favoriser le développement capitaliste mondial et profiter soit aux transnationales nippo-occidentales implantées au Sud, soit aux transnationales du Sud (genre agro-industrie brésilienne, etc.), ce qui ne ferait que nourrir toujours plus crises sociales et environnementales.
  3. Il y a bien toujours la nécessité d’une solidarité « nord -> sud », par exemple en défense des victimes du chaos climatique. Cependant, plus que jamais, c’est une lutte commune « anti-systémique » qui est à l’ordre du jour dans les rapports « nord-sud » du point de vue des classes populaires : c’est-à-dire un combat conjoint pour une alternative anticapitaliste, une autre conception du développement au « nord » et au « sud » (je mets des guillemets partout, car l’hétérogénéité du « nord » et du « sud » est aujourd’hui telle que ces notions peuvent être trompeuses).
  4. Si le point de départ est le combat socio-environnemental pour « changer le système, pas le climat », il a pour socle les mouvements sociaux plus que les coalitions spécifiques sur le climat. Il me semble qu’il faudrait donc rediscuter l’articulation entre les deux. Si on « écologise » pas le combat social (à l’instar de ce qui peut se faire dans des luttes paysannes ou urbaines), l’expansion numérique des mobilisations « climat » restera à la surface des choses.
  5. 5. Les effets du chaos climatique se font déjà sentir et l’organisation des victimes, leur défense et leur autodéfense font aussi partie du socle du combat écologique. Les effets du super-typhon Haiyan aux Philippines dépassent en ampleur ce contre quoi on était déjà averti. Le futur annoncé est devenu partie du présent. Cela a des conséquences déstabilisatrices qui vont bien au-delà des régions directement affectées et provoquent des tensions en chaine (voir les réfugiés du Bangladesh et les conflits avec l’Inde sur la question des migrants).

Un monde de guerres en permanence

Mon hypothèse est que nous n’allons pas vers une troisième guerre mondiale sur le mode des Première et Seconde, car il n’y a pas un conflit pour le repartage territorial du monde au sens qu’il avait dans le passé. Mais les facteurs de guerre sont très profonds et divers : nouveaux conflits interpuissances, concurrences sur le marché mondial, accès aux ressources, décomposition de sociétés, montée de nouveaux fascismes échappant aux contrôles de leurs géniteurs, effets en chaine du chaos climatique et des crises humanitaires de très grande ampleur…

Cela veut dire que nous sommes maintenant entrés de plain-pied dans un monde de guerres (au pluriel) en permanence. Que chaque guerre doit être analysée dans ses spécificités. Il nous faut cependant des « points de stabilité » pour garder une boussole dans un une géopolitique très complexe : indépendance de classe contre les impérialismes, contre les militarismes, contre les fascismes et la montée des mouvements identitaires « anti-solidaires » (racistes, islamophobes et antisémites, xénophobes, castéistes, fondamentalistes et j’en passe).

Dans ce contexte, l’héritage « campiste » est particulièrement dangereux. Il conduit à se ranger dans le camp d’un régime (Assad…) contre une bonne partie du peuple ou d’une puissance capitaliste (en Asie orientale : États-Unis au nom de la menace chinoise ou Chine au nom de la menace états-unienne; Russie ou Occident dans le cas de l’Ukraine)… À chaque fois on abandonne une partie des victimes (qui se trouvent être du mauvais côté), on alimente des nationalismes agressifs et on sanctifie les frontières héritées de l’ère des « blocs » alors précisément que nous devons les effacer.

Nous restons tributaires de cet héritage plus que nous le pensons. Quand, en France, nous parlons d’Europe, cela signifie en fait Union européenne ou au mieux une Europe de l’Ouest élargie – et c’est dans ce cadre que nous élaborons des alternatives. Mais l’Europe, c’est aussi la Russie et des alternatives doivent être pensées qui incluent les deux côtés de la frontière russo-ouest-européenne (voire la Méditerranée). Cette question est particulièrement importante en Eurasie, car c’est le seul continent qui a été à ce point façonné par la confrontation révolution/contre-révolution et le face-à-face des « blocs ».

 

Les limites de la superpuissance

 

Les États-Unis restent la seule superpuissance au monde – et pourtant, ils perdent toutes les guerres qu’ils ont engagées de l’Afghanistan à la Somalie. À ce point, c’en est étonnant! La faute en est probablement à la mondialisation néolibérale qui leur interdit de consolider (en alliance avec des élites locales) des gains militaires temporaires.

C’est peut-être de même une conséquence de la privatisation des armées, les firmes de mercenaires jouant un rôle croissant, ainsi que les bandes armées « non officielles » au service d’intérêts particuliers (grandes entreprises, grandes familles…). Décidément, l’État n’est plus ce qu’il était.

C’est aussi que cette puissance, toute super qu’elle soit, n’a pas les moyens d’intervenir tous azimuts dans des conditions d’instabilité structurelle. Elle aurait besoin d’impérialismes secondaires capables de l’épauler. Mais la constitution d’un impérialisme européen a avorté; la France et la Grande-Bretagne n’ont plus que des capacités très limitées; le Japon doit encore briser les résistances civiques à sa remilitarisation complète.

Les guerres sont donc là pour durer, sous de multiples visages. Nous devrions donc nous intéresser à nouveau à la façon dont elles sont menées, en particulier par les résistances populaires, pour mieux comprendre les conditions d’une lutte, la réalité d’une situation, les exigences concrètes de la solidarité…

Qui dit guerres devrait dire mouvement antiguerre. Les guerres étant très différentes les unes des autres, la constitution de mouvements antiguerres en synergie ne va pas de soi. Le regard militant porté d’Europe (occidentale) sur cette question semble pessimiste, tant le « campisme » a rongé et rendu impotentes les principales campagnes engagées sur ce terrain. Mais mouvements antiguerres il y a, en Asie notamment – et en Eurasie, le dépassement des frontières héritées de l’ère des blocs se fera en particulier sur cette question, il me semble.

 

[1] Voir la résolution du XVe Congrès mondial de la Quatrième Internationale disponible sur ESSF en français (article  3973), Les résistances à la mondialisation capitaliste, une chance pour un nouvel internationalisme

[2] Les contributions à cette réflexion seront reliées par le mots clé DebateGeopol.

[3] Pour une présentation de cette question, voir notamment Michel Husson, Notes sur l’impérialisme contemporain – Théories d’hier, questions d’aujourd’hui.

[4] Disponible sur ESSF (article 32791) en français, Un texte sur l’internationalisme pratique en temps de guerre : Il faut apprendre à penser. Conseil amical à l’adresse de certains ultra-gauches

[5] Voir Au Loong Yu, China’s Rise : Strength and Stability, Merlin Press, Resitance Books, IIRE, 2012. Traduction française partielle : La Chine : un capitalisme bureaucratique. Forces et faiblesses, chez Syllepse (2014).

[6] Voir sur ESSF (article  32424), Ambitions chinoises – Un impérialisme en constitution http://www.europe-solidaire.org/spi…

 

Europe solidaire sans frontières, 15 octobre 2014

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Martin Joset <![CDATA[Mesures d’austérité, une atteinte aux droits humains?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14426 2014-11-16T16:41:44Z 2014-11-16T16:41:44Z couillard

D’un ballon d’essai à l’autre, les Québécois-e-s comprennent que le gouvernement actuel est entré dans l’ère de l’austérité. Cette stratégie consiste essentiellement à réviser les programmes destinés à offrir des services publics. C’est donc à coup de coupures et de compressions que nous renouerons avec la prospérité, dit le gouvernement.

La Ligue des droits et libertés du Québec (LDL) est un organisme de défense des droits humains et, à ce titre, elle est légitimée de soulever la question de la prise en compte de ces droits par la Commission de révision permanente des programmes.

En effet, les droits humains s’imposent à tout gouvernement et ce, au-delà de l’ordre du jour politique. Les droits humains ne constituent pas un luxe, voire une idéologie, mais bien une exigence démocratique. Or, tant sur le plan des modes de consultation que sur celui de la sauvegarde des droits eux-mêmes, et notamment des droits sociaux, le gouvernement actuel manque à ses devoirs.

L’Europe a récemment joué dans un film de même nature. Et des troïkas diverses ont imposé à des citoyen-ne-s des stratégies dites d’austérité. Pensons à la Grèce, au Portugal ou à l’Espagne. Les conséquences catastrophiques de telles stratégies ont récemment fait réagir le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe dans un document rendu public en 2014 et intitulé Protéger les droits de l’homme en temps de crise économique. Dans le contexte québécois, on peut s’interroger au sujet de l’évocation d’une crise économique. Quelle crise? Mais au-delà de cette question fort importante – le Québec n’est pas en crise – on peut tirer des enseignements intéressants du document rendu public par le Commissaire. Déjà en 2012, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe avait signalé dans un Rapport que la consolidation budgétaire, ce qui est peut-être plus près de la stratégie du gouvernement québécois, aggravait la crise sociale. En 2014, le Commissaire prenait acte de cette crise sociale qui illustre de nombreuses atteintes aux droits humains.

On apprend dans le Rapport de 2014 que le chômage européen a augmenté de façon draconienne dans la zone euro, mettant ainsi en péril le droit de travailler de même que celui à un niveau de vie adéquat; que les réformes dans les régimes de retraite et dans les programmes d’assistance sociale ont augmenté la vulnérabilité des personnes, diminuant ainsi leur droit à la sécurité sociale; que le droit au logement est également affecté, entraînant une augmentation du nombre des sans-abris; que les nombreuses réductions des budgets alloués à l’éducation ont réduit l’accessibilité et la qualité de l’éducation. Ces atteintes concernent aussi les droits civils et politiques. Ainsi, ces mesures ont été implantées en faisant fi de toute exigence de transparence, voire d’une consultation effective des populations. Et que dire des médias, dont la liberté et les moyens ont été réduits à une peau de chagrin?

Bref, vu sous l’angle de l’exigence des droits humains, l’austérité ne fonctionne pas et ne constitue pas une stratégie acceptable. Et avec un léger décalage temporel, on constate que les mesures d’austérité envisagées par le gouvernement québécois sont de même nature que celles dont les conséquences affligent les populations en Europe. Dans le contexte européen, des tribunaux nationaux ont même dans certains cas conclu à l’inconstitutionnalité des mesures d’austérité (en Grèce et au Portugal, notamment).

L’élimination du déficit budgétaire, ici comme ailleurs, ne constitue pas une excuse légitime qui exempterait le gouvernement d’une part, d’une analyse des effets de ces mesures sur les droits, et d’autre part, de la participation effective des titulaires de droits à quelque projet de réingénierie des programmes sociaux tout comme des services publics. Tous les moyens d’équilibrer le budget ne s’équivalent pas au niveau des droits. L’augmentation des recettes fiscales au moyen d’un impôt sur le revenu plus progressif ne porte atteinte à aucun droit, contrairement à la réduction de l’accès aux programmes sociaux ou culturels.

Les droits humains sont interdépendants, indivisibles et indissociables. Perdre son boulot, c’est être privé de l’exercice du droit au travail librement consenti et du droit à la dignité. Voir sa retraite atteinte par l’effet d’une loi constitue non seulement une atteinte au droit à la protection sociale, mais aussi au droit à la libre négociation de ses conditions de travail.

Au-delà du principe de l’interdépendance de tous les droits, les traités internationaux auxquels le Québec a adhéré exigent de celui-ci qu’il respecte une autre règle : celle de la non-régressivité dans la mise en œuvre de tous les droits. Enfin, faut-il rappeler qu’un État a le devoir immédiat de veiller à l’aspect non discriminatoire de toutes ses décisions politiques et économiques?

De plus, quels moyens prend-il afin d’assurer la participation éclairée et informée des citoyen-ne-s à un tel exercice? La LDL estime que la plateforme web actuellement en place ne respecte pas cette exigence.

Si le gouvernement québécois décide de réviser les programmes, et plus particulièrement les programmes sociaux, il doit garantir qu’un tel exercice n’aggrave pas les inégalités. Quels moyens le gouvernement québécois prend-il à cette fin? De plus, quels moyens prend-il afin d’assurer la participation éclairée et informée des citoyen-ne-s à un tel exercice? La LDL estime que la plateforme web actuellement en place ne respecte pas cette exigence.

Le Québec n’est pas à court d’institutions capables d’accompagner le gouvernement dans une démarche de révision des programmes et ce, afin de garantir que les exigences des droits humains soient respectées, tant sur le plan démocratique – la participation – que substantif – le non-recul dans la réalisation des droits. Il n’est pas non plus à court de moyens. La révision des programmes exige donc l’analyse des conséquences de quelque coupure ou réforme sur les droits des citoyen-ne-s, que l’on aurait tort de réduire à leur statut d’usager-ère, de client-e ou de contribuable. Vu sous l’angle des droits humains, la finalité des programmes consiste à respecter les droits des personnes à qui ils sont destinés et non à ériger en exercice idéologique et indépendant des droits l’équilibre des finances publiques. Qui bénéficiera d’un tel équilibre?

Le gouvernement a l’obligation d’administrer les finances publiques en fonction de ses obligations en matière de droit humains. Il est grand temps de le lui rappeler!

 

Ricochet, 25 octobre 2014

 

Lucie Lamarche est professeure au Département des sciences juridiques de l’Université du Québec à Montréal et membre du CA de la Ligue des droits et libertés.

Dominique Peschard est président de la Ligue des droits et libertés.

 

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Martin Joset <![CDATA[Il y a comme une rumeur…]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14418 2014-11-13T02:44:04Z 2014-11-14T12:28:55Z Dans plusieurs villes du Québec cette fin de semaine, les syndicats des CPE, majoritairement affiliés à la F3S de la CSN, conjointement avec l’Association québécoise des centres de la petite enfance, ont réussi à faire sortir des milliers de parents et de travailleurs et travailleuses des garderies. C’était festif et massif, d’un bout à l’autre du Québec, militant aussi, dans un discours très affirmé contre le gouvernement. Franchement, cela nous rappelait les manifestations des CPE en 2003, qui avaient réussi à faire reculer le gouvernement Charest de l’époque. De tout cela émergent plusieurs questions. Est-ce que le mouvement social actuel peut aller plus loin? Peut-il réconcilier les diverses organisations et leurs intérêts parfois divergents? Avant d’aborder cela toutefois, il importe de mieux comprendre le projet des dominants.

 

Où va le gouvernement Couillard?

 

L’objectif avoué du gouvernement d’éliminer le déficit par des politiques d’austérité très sévères cache mal le but de procéder à une véritable réingénierie, que l’ancien ministre libéral Bachand avait maladroitement qualifiée, il y a quelques années, de « révolution culturelle ». La réingénierie en question vise à atomiser la société, à transformer les gens en consommateurs-clients et à détruire les structures, organisations, réseaux qui font de la société une société, un espace où on peut délibérer, s’entraider, changer les choses. 8 millions d’individus, tous montés les uns contre les autres, sont appelés à vivre une fausse liberté (celle de choisir sa marque de pâte à dents) alors que dans leur chacun pour soi, ils seront une masse sans corps ni âme, désincarnée, impotente. Dé-universaliser les services publics, en faisant des citoyen-nes des « acheteurs » de services, est une composante centrale de ce programme, comme celle de démanteler les « corps intermédiaires » au profit d’un État ultra centralisateur. Pour cela il faut éradiquer ces éternels empêcheurs de tourner en rond, les syndicats. Mais il faut aussi abolir ou réduire les pouvoirs des municipalités, des instances régionales, des commissions scolaires, des conseils d’administration des établissements de santé et d’éducation. En fin de compte, la politique d’austérité est un cheval de Troie qui cache un grand plan stratégique des dominants[1].

 

Profiter du vide politique

 

Il y a dans la gestion actuelle de Couillard un côté « aventurier », un peu amateur (que reflètent les bourdes à répétition de Couillard et de ses ministres « vedettes »). Cependant, on ne doit pas présumer que les dominants sont des imbéciles. La « réingénierie » espérée profite de la convergence entre le gouvernement provincial et l’État fédéral. Les macro-politiques mises en place à Ottawa pour déplacer le cœur battant de l’économie canadienne vers l’ouest et les ressources, sont en grande partie responsables des pressions sur l’économie québécoise. L’alliance Couillard-Harper est plus que circonstancielle, comme le démontre l’endossement des mégaprojets pétroliers et gaziers. L’autre facteur qui facilite la tâche du PLQ est l’écroulement du PQ, immobilisé par ses crises internes et, pire encore, par son incapacité de se détacher du projet néolibéral, d’où l’adhésion des ténors à la PKP aux perspectives « lucides ». Reste cependant Québec Solidaire, dont l’opposition est ferme et constante, mais qui n’a pas jusqu’à ce jour la masse critique pour faire la différence. On voit donc que Couillard ne sera pas trop menacé sur la scène politique.

 

La réponse par en bas

 

On pourrait être déprimé, si on oubliait une autre réalité. Il y a comme une rumeur, à l’effet que le mouvement populaire va se lever pour constituer un sérieux bloc contre le pouvoir. Cela ne serait pas la première fois au Québec, et même si on n’a pas la mémoire longue, on peut se rappeler un certain printemps 2012. En effet, le mouvement populaire dispose de plusieurs actifs, dont l’expérience de se coaliser. Dans les vagues de mobilisation en cours, on voit que cette convergence est possible, même si elle ne prend pas encore toute l’ampleur nécessaire. Dans la première vague de mobilisation menée par le SCFP et la CSN avec l’ensemble des syndicats – du secteur municipal, la question des retraites a été en mesure de confronter les mensonges des médias. On a réussi à expliquer que ce vol de grand chemin n’est que la première étape d’une réorganisation qui frappera inévitablement tous les employé-es du secteur public, qui bénéficient du régime de retraite public de l’État. Plusieurs citoyen-nes ont été d’accord avec l’argumentation syndicale à l’effet que les budgets ont été bien davantage malmenés par la malgestion et les immenses détournements de fonds.

Dans la deuxième vague de mobilisation qui est encore en cours d’ailleurs, on a vu un vaste mouvement à la base, notamment dans le domaine de la santé, impulsé localement et touchant presque toutes les régions et où on a démontré que la restructuration de Barrette n’est pas une opération technique ou bureaucratique, mais une attaque en règle contre les services de santé, liée à un grand projet de privatisation. Lors des manifestations nationales du 31 octobre, la Coalition des mains rouges a repris ce flambeau avec la participation des syndiqué-es, du monde communautaire et surtout l’implication de milliers d’étudiant-es en grève. Les étudiant-es en tout cas se préparent pour une autre grande journée de mobilisation le 29 novembre organisée par une vaste coalition syndicale et communautaire.

Enfin, la troisième vague du 9 novembre a fait sortir la multitude. Les CPE, c’est un « maillon faible » dans la stratégie de Couillard. La résistance sur ce terrain dispose d’un appui indéniable d’une grande partie de la population qui considère que les services à la petite enfance, comme l’éducation en général, n’est pas une « marchandise » à vendre ou à acheter, mais un bien commun. Après trois mois de mobilisations, tout indique que cela va s’amplifier en 2015.

 

La place du mouvement syndical

 

Les résistances populaires sont toujours plurielles et convergentes. Mais la plupart du temps, il y a des secteurs qui jouent un rôle particulier. Aujourd’hui, les syndicats du secteur public sont sur la « ligne de front ». Les dominants tentent d’éparpiller ce mouvement. Mais presque tous les syndicats se sont faits à l’idée, par nécessité autant que par vertu, d’établir une grande alliance. Il est cependant plus difficile pour les syndicats du secteur public de sortir de leur « périmètre ». À cet effet, le cadre stratégique de la négo du secteur public établi il y a deux ans semble dépassé. Le rattrapage syndical (demande de 4,5 % par an) reste tout à fait légitime, mais la priorité est de combattre les politiques d’austérité en défendant les services publics. D’où ce qui semble être un virage à la CSN, qui affirme vouloir mettre à l’avant-scène, contre les politiques d’austérité, « une plus grande équité entre les individus, un meilleur partage de la richesse, une économie plus respectueuse de l’environnement, des services de santé et des services sociaux de qualité, un système d’éducation qui assure l’égalité des chances ou encore une administration publique qui réponde aux besoins exprimés par la population[2] ». Si ça brasse dans le mouvement syndical, c’est qu’il y a une conscience de l’urgence. Mais il y a aussi le surgissement d’une nouvelle génération militante, inspirée par les mouvements étudiants et les carrés rouges, qui transcende le mouvement syndical et redynamise cette volonté de se battre. Cette génération est plus sensible à la nécessité de dépasser les clivages et les hésitations traditionnelles. Elle vise à faire réellement converger les mouvements.

 

Phase 2

 

Si le mouvement actuel continue de s’étendre, il sera possible dès le début de 2015 de passer à une autre phase. Plusieurs pensent que des manifestations les vendredis soir ou les samedis matin ne seront pas suffisantes pour faire fléchir le gouvernement et qu’il faudra envisager d’autres moyens pour frapper les maillons faibles du dispositif de l’État. Lors du Printemps érable, les étudiant-es l’ont fait, d’une manière fort intelligente et stratégique. On entend aussi que la grève sociale dont on a déjà parlé pourrait revenir à l’ordre du jour. En tout cas, si la « rumeur » se confirme, il se pourrait que le mouvement populaire soit en mesure de mettre en place une vaste mobilisation sociale. Une riposte ample et diversifiée pourrait par la convergence des forces faire reculer le gouvernement et peut-être même un peu plus, en changeant le rapport de forces au profit du mouvement populaire et de ses propositions alternatives.

 

 

[1] Les économistes « sérieux » (et non les bouffons de l’Institut économique de Montréal ou les trois « mousquetaires » du gouvernement : Leitão, Daoust, Coiteux) disent que la politique d’austérité est un mauvais transportchoix, économiquement parlant, qui va enfoncer les États, les sociétés et les économiques dans la crise. Les idéologues de la droite veulent profiter de cette crise inévitable pour détruire les acquis sociaux des 50 dernières années.

[2] Propositions du comité exécutif de la CSN contre les orientations et les politiques d’austérité du gouvernement libéral, Bureau confédéral spécial, 7 octobre 2014.

 

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Martin Joset <![CDATA[Un pas de géant pour une bureaucratisation améliorée]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14411 2014-11-13T14:08:01Z 2014-11-12T12:25:50Z barrette

Le dernier texte d’Yvan Allaire, publié le 1er octobre dans Le Devoir[1], fait l’apologie de la réforme Barrette de la gouvernance du système de santé québécois. Ce faisant, il dévoile les prémisses idéologiques du projet de loi 10. Le concept de « gouvernance stratégique », sous-jacent à l’abolition des 18 Agences de santé et de services sociaux et la création de 20 Centres intégrés de santé et services sociaux (CISSS), vise à résoudre le problème de cafouillage administratif du réseau de santé en remplaçant la bureaucratie du secteur public par un modèle « bien rodé dans le secteur privé ». Cette stratégie prévoit de réduire par dix le nombre de conseils d’administration (passant de 200 à seulement une vingtaine), ceux-ci étant formés majoritairement de membres « indépendants », c’est-à-dire d’une classe de managers professionnels issus d’organisations privées, publiques et parapubliques.

Par ailleurs, la nomination des p.-d.g. des CISSS par le ministre de la Santé et des Services sociaux amène une centralisation sans précédent, celle-ci étant justifiée par « la conséquence du jeu politique, de ses règles et coutumes ». Outre ce sophisme naturaliste qui prétend légitimer ce qui doit être par ce qui est, en décrivant un soi-disant ordre naturel des choses, cette réforme propose d’améliorer substantiellement la performance du système de santé, « tant du point de vue financier que sur ceux de la qualité et de la promptitude des services. C’est ainsi que le patient-usager est placé au centre de toute cette organisation ». Malgré cette sollicitude apparente pour la « satisfaction de la clientèle », il est curieux de remarquer qu’Yvan Allaire suggère fortement de remplacer les séances du conseil ouvertes au public par des rencontres à huit clos. Comme pour toute entreprise privée, la transparence, la transmission efficace d’information et la reddition de comptes ne concernent pas le patient ou la population en général, mais les actionnaires et les gestionnaires de l’organisation.

La réforme Barrette, qui essaie de jongler entre l’« autonomie » des CISSS et la centralisation accrue dans les mains d’un ministre de la santé tout-puissant, ne permettra pas de rendre le système de santé plus efficace, légitime et juste, bien au contraire. Pour bien comprendre ce phénomène, il faut mettre en relief la tendance idéologique de l’Institut de la gouvernance des organisations privées et publiques (igopp.org), qui se situe dans le sillage du new public management et du néolibéralisme. En nous référant aux travaux de Wendy Brown, nous entendons ici le néolibéralisme comme une rationalité politique qui « met le marché au premier plan », mais qui « n’est pas seulement – et n’est même pas d’abord – centrée sur l’économie ; elle consiste plutôt dans l’extension et la dissémination des valeurs du marché à la politique sociale et à toutes les institutions[2] ». Devant la crise de légitimité de l’État et l’inefficacité supposée de l’administration publique, le recours accru aux mécanismes du marché, aux indicateurs de performance et aux techniques de management permettrait d’optimiser les organisations et d’assurer l’efficacité dans l’allocation des ressources.

Malheureusement, l’introduction naïve de mécanismes de marché dans le secteur public amènera nécessairement des effets contre-productifs, c’est-à-dire des conséquences indirectes qui nuiront aux finalités anticipées de la réforme proposée. D’une part, la concentration du pouvoir dans un nombre restreint de conseils d’administration gérés par des membres extérieurs du réseau de santé amènera une importante perte d’information, qui devra être compensée par tout un appareillage d’indicateurs de performance prélevant des mesures quantitatives afin d’évaluer le rendement financier de l’organisation. Cette dynamique, où l’évaluation des processus et des flux accapare toujours plus de ressources en prenant le dessus sur l’offre réelle de services, accroît la distance entre la connaissance objective et chiffrée des gestionnaires et l’expérience concrète des usagers, amenant ainsi un découplage entre les savoirs experts et les savoirs d’usage.

La perte de qualité des services s’accompagne alors de nouvelles techniques de contrôle toujours plus poussées, le problème apparaissant aux yeux des managers comme étant un manque de gestion, et non un excès de logique gestionnaire. Ainsi, le recours à la « gouvernance stratégique » n’est pas garant d’une efficacité accrue et supérieure à la bureaucratie étatique ; elle représente une bureaucratisation déguisée, sophistiquée et privatisée, les fonctionnaires étant simplement remplacés par une caste de politiciens professionnels nommés par le ministre et des technocrates du monde privé. Cette réforme drainera une grande quantité de ressources, celles-ci étant concentrées dans les mains des hauts gestionnaires, qui seront incités à s’attribuer des hauts salaires selon les normes du marché afin de récompenser leur performance exemplaire. Ainsi, cela ne permettra pas de faire des économies aux finances publiques, mais de socialiser les coûts et de privatiser les bénéfices de l’austérité. Tant qu’à couper partout, aussi bien en faire profiter nos amis.

Le père de l’assurance-maladie, Claude Castonguay, ne dit pas autre chose dans sa lettre adressée à Philippe Couillard. « Ce projet de loi, s’il est adopté, va enfermer de façon définitive notre système de santé dans une bureaucratie étouffante. […] Monsieur le premier ministre, vous devez ramener le projet de loi 10 à son objet premier, soit la simplification des structures administratives régionales de notre système de santé. Autrement, ce projet digne des ex-régimes socialistes de l’Europe de l’Est va donner les mêmes terribles résultats que dans ces pays[3]. »

Sur le plan de la légitimité, le projet de loi 10 échoue complètement à saisir l’air du temps. Dans un contexte de crise de la représentation politique, il apparaît périlleux de centraliser les pouvoirs dans les mains des grands représentants de l’appareil d’État. Alors que les métamorphoses de la démocratie font naître de nouveaux critères de légitimité en termes d’impartialité, de réflexivité et de proximité[4], les dirigeants des CISSS seront nommés par le ministre de la santé (partialité), celui-ci se gardant le privilège d’intervenir si des gestes incompatibles avec le dogme de la saine gestion seraient posés (irréflexivité). De plus, la réduction du nombre d’établissements va dans le sens inverse de la décentralisation, pourtant réclamée par les municipalités et les régions (éloignement des centres de décision). Comme les membres des conseils d’administration proviendront principalement de l’extérieur du réseau de la santé, leur imputabilité devant de la population sera considérablement réduite, ceux-ci étant plutôt subordonnés à la volonté d’un ministre-roi.

Il est somme doute assez paradoxal qu’un gouvernement de médecins (Couillard, Barrette, Bolduc) puisse détruire le réseau de la santé. Si l’objectif est de fonder une théocratie médicale, cela peut avoir du sens; mais s’il n’y a plus d’argent pour soigner les gens, on peut se demander comment le peuple pourra consentir à rester malade éternellement.

De plus, la réforme propose la privatisation massive du réseau de santé et de services sociaux, non pas par la sous-traitance de services publics à des entreprises privées, mais par la privatisation du mode de fonctionnement des institutions publiques. Du point de vue de la légitimité politique, la « gouvernance stratégique » du modèle privé n’est pas particulièrement reconnue pour être démocratique, malgré le vocabulaire entourant la transparence, l’accountability, l’inclusion des parties prenantes, les partenariats, etc. Le critère qui gouverne les institutions publiques n’est plus la justice, l’intérêt général, la satisfaction des besoins sociaux, le bien commun, etc., mais la performance, l’efficacité, la compétitivité, le rendement financier, c’est-à-dire un ensemble de valeurs instrumentales, de moyens séparés de toute finalité sociale, de toute volonté publique.

Sur le plan de la justice, le projet de loi 10 vise la compensation des coupes budgétaires dans le réseau de la santé (et dans l’ensemble des services publics sous le dogme de la rigueur budgétaire), celles-ci entraînant d’importantes pertes de services pour les personnes les plus vulnérables, notamment à Montréal[5]. Même si le ministre Barrette exige que les agences fassent demi-tour[6], celui-ci ne fait que récolter les fruits de son propre gouvernement, en accentuant la séparation du pouvoir entre représentants et représentés, dirigeants et exécutants, gestionnaires et patients du réseau de la santé. Dans un domaine aussi névralgique que le système public de soins directs donnés à la population, toute compression budgétaire marquée aura forcément des impacts qui augmenteront la souffrance physique, mentale et morale des citoyens affectés par les aléas de la vie.

Les classes populaires et les groupes défavorisés, les femmes et les enfants, les personnes âgées et les handicapés, seront directement touchés par les décisions d’un petit groupe de personnes privilégiées (généralement des hommes blancs, éduqués, financièrement aisés, en santé), qui ne subiront pas les conséquences négatives de leurs décisions guidées par l’impératif du rendement financier. On joue ainsi avec les besoins fondamentaux et le bien-être physique de personnes qui ne peuvent pas avoir accès aux importantes décisions qui affectent leur vie. La montée des inégalités sociales et économiques, ayant des impacts différenciés sur différents groupes (en termes de classe, sexe, âge, ethnicité, handicap, etc.), s’accompagne ainsi d’une perte d’autonomie individuelle et de l’affaiblissement général des moyens de contrôle démocratique des institutions publiques. Autrement dit, la réforme Barrette sera coûteuse, illégitime, injuste et inefficace.

Enfin, la « gouvernance stratégique », qui vise à transformer l’ensemble des organisations privées, publiques et associatives sous la logique du marché et du rendement financier, sera l’idéologie dominante de la Commission de révision des programmes et de la Commission d’examen sur la fiscalité. Cette pensée unique passera au crible le modèle québécois de l’État social pour fonder un nouvel État gestionnaire, au service d’une caste de politiciens professionnels, d’élites économiques et de bons technocrates privilégiés qui auront la mainmise sur les grandes décisions qui affectent la vie collective. Tant qu’à miser sur un concept englobant pour repenser l’ensemble du système social, nous proposerons dans le prochain texte un principe politique alternatif, illustrant ce que pourrait être un « nouveau modèle québécois » basé sur la démocratie participative.

 

 

[1] Yvan Allaire, Un pas de géant pour une gouvernance améliorée, Le Devoir, 1er octobre 2014

[2] Wendy Brown, Les Habits neufs de la politique mondiale. Néolibéralisme et néoconservatisme, Les Prairies ordinaires, Paris, 2007, p.51

[3] Claude Castonguay, M. Couillard, il vous faut stopper votre ministre Barrette, Le Devoir, 3 novembre 2014

[4] Pierre Rosanvallon, La légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité, Le Seuil, Paris, 2008

[5] Amélie Daoust-Boisvert, Compressions en santé à Montréal. Les plus vulnérables écopent, Le Devoir, 30 septembre 2014, http://www.ledevoir.com/societe/sante/419761/compressions-en-sante

[6]  Mélanie Loisel, Le ministre Barrette exige que l’agence de Montréal fasse demi-tour, Le Devoir, 1er octobre 2014, http://www.ledevoir.com/societe/sante/419907/coupes-dans-les-services-le-ministre-barrette-exige-que-l-agence-de-montreal-fasse-demi-tour

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Martin Joset <![CDATA[Un pape subversif]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14406 2014-11-16T16:20:59Z 2014-11-10T12:38:13Z Quand nos amis du Mouvement des sans-terre (MST) brésilien nous ont contactés il y a plusieurs mois pour nous annoncer que leCentre d’information alternative était invité à une rencontre avec le pape François, nous avons beaucoup ri : qu’est-ce qu’une organisation – le Centre d’information alternative (AIC) à Jérusalem et Bethléem – dont la plupart des membres sont de culture juive ou musulmane, et athées de surcroît, allaient faire au Vatican? Et quand le conseil d’administration m’a demandé d’y représenter l’organisation dont je suis le président, j’ai carrément dit non : si je ne partage pas l’anticléricalisme primaire de beaucoup de mes amis français, et considère, avec Karl Marx, que la religion n’est pas seulement l’opium du peuple mais aussi « le soupir des opprimés », je ne voyais pas l’intérêt de ma présence à une rencontre au Vatican. Devant l’insistance de nos amis brésiliens, j’y suis finalement allé. Et je ne le regrette pas du tout.

En fait, le Pape organisait une rencontre de dialogue intensif entre l’Église catholique et une centaine de mouvements populaires venant des quatre coins de la planète, autour de trois thèmes : la terre, le travail et le logement. Je l’avoue, c’était passionnant et certainement pas moins intéressant que les nombreux Forums sociaux mondiaux (FSM) auxquels j’ai déjà participé.

« Mouvements populaires », et pas des ONG – sauf l’AIC et quelques autres – ou même des mouvements sociaux comme on les appelle, mais des mouvements de base ou s’organisent les couches les plus exclues de la société et du monde du travail, comme les recycleurs
des déchets de Rio, des paysans d’Afrique centrale déplacés par les guerres, ou encore des pêcheurs privés de leurs ressources par des sociétés multinationales, ainsi que des habitants de bidonvilles d’Afrique et d’Amérique Latine, que les spéculations immobilières ont transformés en réfugiés dans leur propre villes.

Puis est venue la rencontre avec le Pape François et son adresse aux participants : directe, chaleureuse même, et d’une radicalité surprenante. Apres avoir fait une critique sans concession de l’état des lieux de notre monde, où l’homme est devenu l’esclave du capital et des multinationales, le Pape a appelé les mouvements populaires à devenir les agents d’un changement révolutionnaire indispensable. Oubliant le discours écrit, le Pape a tout d’un coup dit, avec un petit sourire : « Certains diront peut-être que je prêche du communisme… ». Et il est vrai que ses propos n’étaient pas moins subversifs que ceux du camarade-président bolivien Evo Morales qui a clôturé la rencontre.

« Terre, travail, logement – des droits sacrés et inaliénables, pour tous et toutes » a souligné le Pape François. Un tournant dans l’Église catholique? Pas certain : il suffisait de regarder les visages de certains des cardinaux présents pendant le discours du Pape, apparemment choqués par la radicalité du chef de l’Église. Ce qui est certain, c’est qu’un tournant dans l’implication sociale et politique de l’Église catholique est aujourd’hui l’objet d’un combat dans les instances supérieures de celle-ci. Il ne peut laisser indifférents les militantes et les militants du mouvement social à travers le monde, même les plus mécréants d’entre nous.

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Martin Joset <![CDATA[Se libérer des représentations]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14402 2014-11-06T01:38:03Z 2014-11-08T12:59:32Z Dans le cadre
d’une approche didactique et philosophique, cet article a comme
objet la clarification du concept de représentation. Quel est
le problème posé par les représentations? Il
s’agit de cerner le noyau sur lequel il faut travailler. Nous
verrons comment sont reliés les thèmes connexes de
représentation marchande et d’aliénation. Il
s’agit d’un travail de synthèse et de réflexion
critique indispensable, toujours à faire, avant toute action
transformatrice. De là, nous pouvons identifier plus
distinctement le but, l’issue pour une véritable
transformation du monde qui demande aussi une libération des
représentations.

 

Comment comprendre le rôle des représentations dans les
écrits de Hegel et de Marx? Qu’est-ce qui en caractérise
le noyau proprement philosophique? Peut-on circonscrire le problème
à l’intérieur d’un champ de recherche
philosophique distinct à la fois de celui des sciences
cognitives et celui des sciences sociales? Par delà les
représentations cognitives et les représentations
sociales, peut-on étudier le phénomène des
représentations dans un cadre théorique qui soit
proprement philosophique? Dans le champ des recherches actuelles,
nous savons que l’étude des représentations
concerne surtout la perspective avancée par les sciences
cognitives en recourant à des psychologues comme William
James, puis les travaux de linguistes tel Chomsky. Du côté
des sciences sociales, il faut s’en remettre, par exemple, aux
travaux de Durkheim, Moscovici et Bourdieu. Existe-t-il une autre
voie? Pour aborder le problème des représentations sous
un angle plus philosophique, devrions-nous d’abord considérer
la démarche kantienne? Kant aborde le phénomène
des représentations en fonction de la subjectivité
transcendantale et des conditions de possibilité de la
connaissance a priori. « Les schèmes des concepts
purs de l’entendement sont les vraies conditions permettant de
procurer aux sens une relation à des objets[1] ».
Le point de départ est ici la jonction entre la pensée
et l’accès aux connaissances. Il s’agit d’une
reprise plus élaborée du cadre du Cogito avancé
jadis par Descartes. Représenter est donc pour Kant un terme
générique « pour désigner toutes, ou
presque toutes, les différentes formes que prend la relation
fondamentale entre la subjectivité ou la conscience d’une
part, et l’objectivité ou la chose d’autre
part[2] ».

Comment aller plus loin? L’interprétation marcusienne
servira ici de clef de lecture pour pouvoir décrire cet axe de
recherche distinct depuis Hegel et Marx. La thèse doctorale
d’Herbert Marcuse sur l’ontologie hégélienne,
nous aidera à clarifier le champ des représentations
« historico-philosophiques[3] ».
Nous allons d’abord nous situer par rapport au champ des
représentations cognitives et sociales (I), nous verrons
ensuite comment Marcuse ancrera le problème chez Hegel dans
une ontologie de la vie (II), puis comment ce questionnement se
transpose dans l’étude de la représentation
marchande chez Marx (III). Nous laisserons de côté le
freudo-marxisme, une des caractéristiques importantes de la
philosophie de Marcuse, pour nous concentrer ici sur le problème
plus central des représentations comme objet d’étude
critique. Nous allons aussi nous distancer d’une interprétation
lacanienne comme celle qu’utilise Žižek
pour analyser la
question[4].

 

I

Chez les chercheurs en sciences cognitives, la notion de
représentation est loin de faire consensus, plusieurs vont
même jusqu’à éviter de l’utiliser en
raison de son manque de précision. Certains chercheurs en font
une entité cognitive inscrite dans la mémoire
(cognitivisme classique), d’autres lient la notion aux
connexions apprises ou acquises (connexionnisme), ou encore dans le
cadre d’activités intentionnelles (énactionisme)[5].
Il est aussi possible de lier la notion de représentation au
champ de la linguistique en jumelant l’étude de la
pensée et le langage utilisé par un individu pour
communiquer. C’est en empruntant cette dernière voie que
Chomsky, critiquant le béhaviorisme en 1959, va développer
sa théorie d’une grammaire innée. D’autres
chercheurs vont vouloir fonder, par la neuroscience, une théorie
de l’esprit de façon à pouvoir cerner
empiriquement la conscience de soi. Nous sommes ici dans le cadre de
la représentation mentale individuelle complètement
détachée de ses conditions de possibilités,
historiques, sociales et culturelles. C’est un champ
d’investigation qui intéressera le courant analytique en
philosophie. L’un des inspirateurs de ce courant, Jon Elster,
entreprendra une relecture de Marx en rejetant tout recours à
la dialectique sociale. Ce sont des tests expérimentaux qui
vont permettre d’étudier la notion maintenant reliée
au développement cérébral (cortex préfrontal
médian et dorsolatéral, cortex cingulaire antérieur
ventral…) ou à un pragmatisme économique (théorie
des choix).

En isolant la notion de représentation et en tenant mieux
compte de son contexte d’émergence, les sciences
sociales vont, de leur côté, contribuer à un
élargissement du champ d’étude. Bourdieu va par
exemple vouloir interroger les représentations sociales en
rapport aux pratiques sociales en développant un appareillage
théorique d’une efficacité redoutable pour la
recherche[6].
Le cadre théorique de Bourdieu est redevable à
Moscovici qui dans son étude sur la psychanalyse, en 1961,
décline la notion de représentation sociale comme un
« construit » servant à étudier
diverses symbolisations et significations. Auparavant, les travaux de
Durkheim avaient montré l’importance de prendre en
compte les facteurs sociaux dans l’étude de la pensée
individuelle. La notion de représentation sociale deviendra un
enjeu de la lutte sociale qui est, avant tout, une lutte idéologique.
Pour Bourdieu, les différentes idéologies sont en lutte
les unes contre les autres afin de justifier leur légitimité
sociale donc leur pouvoir. Les concepts d’habitus et
d’illusio de Bourdieu permettent d’opérationnaliser
la recherche autour des représentations sociales. On voit donc
que les champs de recherche des représentations sociales et
cognitives sont dans des univers complètement isolés et
font appel à des référents méthodologiques
spécialisés et bien distincts.

Le problème avec la notion de représentation dans le
champ de la linguistique est la réduction de celle-ci à
l’étude du langage soumis aux faits immédiats.
Marcuse critiquera cette perspective qui évite de prendre en
compte le contenu historique des faits. « Le langage
fonctionnel est un langage harmonisé qui est fondamentalement
anti-critique et anti-dialectique. En lui, la rationalité
opératoire et la rationalité du comportement absorbent
les éléments transcendants, négatifs,
oppositionnels de la Raison[7] ».
Lukacs avait jadis déjà insisté sur l’importance
de soumettre les faits à un traitement
« historico-dialectique[8] ».
Il s’agit de voir que les faits sont le produit d’un
contexte historique précis dans un système économique
capitaliste. L’autre limite de l’application scientifique
de la notion de représentation consiste à négliger
de prendre en compte le préalable que la science et la
technologie sont elles-mêmes orientées idéologiquement.
Ce sont des limites théoriques qui sont bien mises en évidence
par Marcuse et qui justifient de préserver une étude
philosophique critique de la notion.

Lorsque ces
concepts réduits guident l’analyse de la réalité
humaine, individuelle ou sociale, mentale ou matérielle, ils
n’atteignent qu’à un faux concret – à
un concret isolé des conditions qui constituent sa réalité.
Dans ce contexte, utiliser un concept opérationnel c’est
assurer une fonction politique; l’individu et son comportement
sont analysés dans un sens thérapeutique – en
tant qu’ils sont susceptibles de s’adapter à la
société[9].

Ainsi, l’analyse des représentations dans une
perspective non critique nous entraîne dans une impasse
théorique et pratique. Il faut donc reprendre la question à
partir d’une perspective philosophique et critique.

 

II

Reprenons donc à nouveau la question des représentations
depuis Hegel. Avec Hegel, la notion de représentation s’ouvre
à la conscience de soi qui n’est pas redevable à
la science du cerveau ni aux phénomènes abstraits de
société. Comme nous le verrons à travers
l’interprétation marcusienne, il faut étudier le
phénomène des représentations à partir
d’un niveau beaucoup plus fondamental. C’est à
l’aide d’une ontologie de la vie et donc de l’activité
de la pensée en train de se faire que Hegel va tenter de
saisir dialectiquement le problème des représentations.
Nous donnerons un aperçu de ce travail à partir des
représentations mobilisées dans un processus
d’universalisation qui nous achemine tout droit au concept.
C’est à ce niveau proprement philosophique qu’il
faut donc situer le problème des représentations. Sans
partir d’un référent historique unique, nous
pouvons souligner chez Hegel une prise en charge de la question
depuis le stoïcisme, notamment chez Épictète.
Comme on le sait dans ses Entretiens, Épictète
confie au travail philosophique la tâche fondamentale de mise à
l’épreuve des représentations. Il nous invite à
nous libérer par le pouvoir que nous avons sur nos propres
représentations. Pour Hegel : penser est aussi savoir ce
qu’on pense. La pensée est aussi liée au savoir.
Hegel voudra ensuite refaire l’unité entre ce qui était
séparé chez Kant (le phénomène et le
noumène) et qui nous empêche de totaliser la pensée.
Selon Hegel, nous ne devrions plus y avoir à penser séparément
comme chez Kant le monde de la nature et le monde de la liberté.
Pour comprendre la finalité de la philosophie hégélienne,
Marcuse va présenter le concept de l’Être comme
mouvement chez Hegel. C’est sur la base d’une unité
agissante que vont pouvoir se développer les différents
modes de mobilité des étants. Le principe unificateur
de la philosophie de Hegel sera ancré, toujours selon Marcuse,
dans une « ontologie de la vie comme historicité ».

  1. La lecture de Marcuse placera « l’Être »
    de la vie au centre du processus visant à fait advenir la vie
    dans la totalité de « l’étant »
    rencontrée comme « monde ». « La
    « construction de l’Absolu » comme tâche
    de la philosophie est donc d’entrée de jeu construction
    de l’Être comme mobilité, comme
    « devenir », « manifestation »,
    « vie[10] ».
    La vie est un processus intégrateur, elle progresse en
    assimilant ce qui lui est extérieur. Le sujet vivant cherche
    à absorber ce qui lui est extérieur pour assumer son
    unité. Il se maintient comme un « soi »
    qui cherche à harmoniser ce qui s’oppose à lui.
    Pour Hegel, la vie est la première incarnation de la liberté,
    elle contribue à la réconciliation dialectique des
    contraires. Mais ce n’est pas encore une liberté
    effective car celle-ci requiert la connaissance. L’animal ne
    réussit pas à se différencier de la nature pour
    Hegel. Seul l’homme sera capable d’accéder à
    l’universalité de la pensée. C’est par la
    pensée que l’homme se libère de ses limitations.
    Hegel parachève ainsi l’intuition d’Épictète
    à propos du pouvoir des représentations. Marcuse situe
    l’ontologie hégélienne à partir d’une
    tentative de fonder la connaissance sur un rapport originaire entre
    la subjectivité (la vie) et l’objectivité (le
    monde). L’absolu est un témoignage de la mobilité
    originaire de la vie. L’absolu est la contemplation de
    l’esprit, prenant conscience du chemin parcouru et de sa
    réalité. La Phénoménologie de
    l’esprit
    [11]
    fait correspondre la pure conscience de soi et le processus de la
    vie comme activité. La nature et l’esprit sont des
    modes de la vie comme unicité. La vie est l’orientation
    menant à l’égalité à soi-même,
    une totalité en devenir. Les différentes catégories
    philosophiques de la Phénoménologie de l’esprit
    de Hegel renvoient à l’ontologie de la vie dans son
    accomplissement comme Savoir. C’est la réflexion qui
    manifeste la vie de la conscience[12].

  1. Hegel aborde donc le problème des représentations dans
    le cadre d’une interprétation dynamique. Si l’on
    pense avec des représentations, le but de la pensée
    est de s’en libérer. Lorsque l’on ne pense qu’au
    travers une représentation sans la dépasser, c’est
    une pensée abstraite, morte. Le but de la pensée est
    d’atteindre la présentation véritable tout en se
    libérant des représentations.

Dans la
représentation, nous avons aussi une chose devant nous, selon
sa présence extérieure inessentielle. Dans la pensée,
au contraire, nous séparons de la chose ce qu’elle a
d’extérieur et de purement inessentiel et nous la
faisons ressortir qu’en ce qu’elle a d’essentiel. À
travers le phénomène extérieur, la pensée
pénètre jusqu’à la nature intérieure
de la chose et elle fait de cette nature son objet[13].

La philosophie de Hegel est ici à l’opposé du
positivisme pour lequel les choses existent dans leurs singularités
en elles-mêmes. Les choses ne peuvent exister indépendamment
d’un rapport mouvant avec leur universalité. Hegel
reprend l’activité de la perception en faisant de
l’universel l’essence de la perception. Il commence par
distinguer l’objet de l’activité de la perception.
C’est la propriété universelle des choses qui va
nous permettre de nous libérer de leurs particularités
sans fin donc aussi des représentations. Nous pouvons
progresser dans la connaissance grâce au médium
universel qui nous permet d’en comprendre les différents
moments particuliers. Pour Hegel, c’est le passage au
concept
qui nous permettra de nous libérer des
représentations par l’activité systématique
de l’Esprit qui ordonne, organise et consume tout sur son
passage.

  1. Les concepts ont un sens transitif, ils témoignent de
    l’activité vivante de la pensée sur les faits
    bruts (morts). Ce sont les concepts « vivants »
    qui vont nous permettre d’avancer dans le savoir. « L’être
    concevant, le « Concept » est élaboré
    comme cette mobilité, il est conséquemment l’être
    par excellence[14] ».
    Pour Hegel, le véritable travail philosophique consiste à
    quitter l’univers stérile des représentations.
    « L’objet de la pensée ne se meut pas
    dans des représentations ou des figures, mais dans des
    concepts, c’est-à-dire dans un être en soi
    distinct, qui immédiatement, pour la conscience, n’est
    aucunement distinct d’elle[15] ».
    C’est aussi le concept qui nous permettra d’entrer dans
    le système philosophique comme tel. Chez Hegel, le concept
    est en procès et en mouvement avec lui-même. Il doit
    passer à l’épreuve de ses multiples
    déterminations en réduisant en peau de chagrin ses
    représentations transitoires. L’être concevant
    est le moi par son activité libre. La chose est alors libérée
    des représentations pour devenir sous l’emprise de son
    concept. La doctrine du concept prévoit un développement
    en trois moments : le concept formel (subjectivité), le
    concept dans sa réalisation (objectivité) et enfin
    l’unité du concept avec son objectivité. Dans le
    concept, le singulier est le résultat du développement
    de l’universel qui se détermine en lui-même. « Le
    passage de la représentation au concept ne saurait, par la
    suite, impliquer l’abandon de l’essence objective
    puisque, bien au contraire, le savoir absolu ne peut s’accomplir
    chez Hegel qu’à l’intérieur de
    celle-ci[16] ».
    Pour Hegel, on ne peut appréhender le réel
    complètement sans le penser. Cela termine toutes les errances
    métaphysiques, car Hegel clôture la pensée en
    fonction de son propre accomplissement.

Mais tout ne coule pas de source, c’est dans la philosophie
hégélienne du droit que Marx repèrera la faille.
Le passage de la société civile vers le concept d’État
et menant entre autre à la représentation du monarque
révèle une erreur fondamentale. En plus de
sous-estimer les oppositions latentes dans la société
civile, Hegel négligera le rôle que jouera la
représentation marchande. Pour Marx, la représentation
marchande ne peut être une simple médiation comme les
autres permettant l’accès au concept.

 

III

Marx opérera
un renversement radical, ce ne sera plus l’activité de
penser qui sera déterminante mais l’activité
matérielle, les forces productives et les rapports de
production. « Ce sont les hommes qui sont les producteurs
de leurs représentations, de leurs idées, etc., mais
les hommes réels, agissants, tels qu’ils sont
conditionnés par un développement déterminé
de leur force productive et du mode de relations qui y correspond[17] ».
Ce n’est plus la vie de l’esprit, de la conscience
seulement mais celle des rapports entre la conscience et ce qu’elle
produit. Une vie relationnelle faite de rapports pratiques. Dans la
société civile, théâtre de la vie sociale,
le passage est bloqué par la fausse médiation de la
représentation marchande qui prend la forme concrète de
l’argent. 

Comme l’argent, qui est le concept existant
et se manifestant de la valeur, confond et échange toutes
choses, il est la confusion et la permutation universelle de toutes
choses, donc, le monde à l’envers, la confusion et la
permutation de toutes les qualités naturelles et humaines[18].

La marchandise
est une contradiction existante. L’argent, prototype de toutes
les aliénations, véhicule l’universalité
abstraite imposés aux hommes. La marchandise est définie
en rapport à une autre marchandise fétiche que
représente l’argent. Les diverses marchandises délèguent
leur pouvoir d’échange au profit de celle qui est
immédiatement échangeable : l’argent. Ce que
cette marchandise dissimule, ce sont les rapports de domination. Le
problème survient lorsque l’on autonomise une
représentation
et lorsqu’on oublie son fondement
réel – dira Marx dans l’Idéologie
allemande
. Comment ce produit de l’activité humaine
se retourne contre son créateur? Le moteur tient au
fonctionnement du concept de « Plus Value » et
non de l’Esprit. En fait, il y a perte, aliénation.
Quelque chose ne nous appartient plus. La pensée est morte à
nouveau. Est-ce le triomphe de l’esprit hégélien
qui émane des vapeurs du capitalisme? Marx a bien démontré
que cette marche de l’esprit est une marche à l’envers,
insensée, et qu’elle mène à la destruction
de l’humanité ou à la nécessité d’une
transformation. Dans les faits, l’Esprit hégélien
est soumis au Capital.

Si le processus semble encore mystérieux, le résultat
quant à lui est clair et limpide. C’est dans Le
Manifeste
du parti communiste qu’on peut d’ailleurs
le constater. Le résultat est un gouvernement qui gère
les affaires de la classe bourgeoise. « Tous les liens
complexes et variés qui unissaient l’homme féodal
à ses supérieurs naturels, elle les a brisés
sans pitié pour ne laisser d’autre lien entre l’homme
et l’homme que le froid intérêt, les dures
exigences du « paiement comptant[19] ».
Ce qui prend le pas avec le capitalisme c’est la
marchandisation de tout ce qui est. Tout n’est pas spiritualisé
mais soumis au processus de marchandisation. On peut penser ce
processus d’une manière hégélienne comme
un moment d’appropriation nécessaire mais on occulte le
fait que derrière la marchandisation des choses se cache une
véritable orchestration en fonction d’une marchandise
fétiche : l’argent. Même avant d’avoir
été transformée en capital, l’argent se
présente comme une marchandise semblable aux autres. Mais, en
réalité, nous dit Marx, elle domine les autres
marchandises et impose son hégémonie qui repose sur
l’aliénation humaine. La pensée est ainsi réduite
au calcul. Personne n’y voit malice mais cela renforce
l’exploitation de l’homme par l’homme. Cela est
tellement imprégné dans la pensée qu’on
arrive plus facilement à imaginer la fin du monde que la fin
du capitalisme, perçu comme indépassable[20].

Dans le chapitre III du Capital, l’aliénation renvoi à
l’échange des marchandises. L’argent permet de
réaliser cette condition de possibilité. Ce dont
l’argent permet l’échange, ce sont les modalités
concrètes de la vie individuelle et l’ensemble de la
nature.

Marx cherchera, à l’aide d’un appareillage
critique, à montrer les contradictions du capitalisme pour que
puisse advenir le stade plus avancé d’organisation
sociale que sera le communisme non encore advenu. C’est
pourquoi le cadre conceptuel doit demeurer ouvert car la
transformation à venir proviendra de l’activité
pratique (praxis) et non du travail de la pensée. Pour Marx,
les concepts ont un caractère social et historique. Tous les
concepts revoient à la pratique sociale. C’est par son
travail que l’homme peut agir sur la nature extérieure.
Chez Hegel, la nature n’était qu’un moment
d’extériorisation de l’Idée qui est d’abord
abstraite. Pour Marx, la nature est un moment de la praxis humaine
qui vise la totalité en soi. Comme Feuerbach avant lui, Marx
part du monde sensible mais la nature devient chez lui dialectique
parce qu’elle produit l’homme qui agit et qui peut à
son tour transformer. L’humanité et la nature sont des
termes liés dialectiquement mais ils sont médiatisés
par des représentations.

Dans la section sur le caractère fétiche de la
marchandise dans Le Capital[21],
Marx nous explique comment nous sommes en fait prisonniers de la
représentation marchande de par son caractère fétiche.
Nous succombons à l’illusion d’un monde où
les rapports entre les choses cachent le rapport social déterminé
qui est derrière. Les choses semblent douées du pouvoir
de communiquer entre elles. Les marchandises obéissent à
des lois économiques qui semblent indépendantes des
hommes qui les produisent. Le prix qu’on y attribue devient
naturel alors qu’ils sont le produit du travail. Même la
force de travail devient elle-même une marchandise que l’on
peut faire circuler dans le cycle économique. Le travail, qui
devrait être l’activité déterminante
reconnue, est en réalité soumis aux aléas de
l’offre et de la demande. La thèse de Marx est que le
temps de travail se cache derrière l’échange des
marchandises. Elle échappe au travailleurs qui pourraient être
associés et libres. La monnaie donne aux métaux
précieux un caractère fétiche et camoufle en
réalité un rapport social. C’est pourquoi, selon
Marx, nous sommes prisonniers de la représentation marchande
tant que nous n’aurons pas dépassé le stade du
capitalisme.

Pour sortir de ce devenir marchandise des choses et des hommes, il
nous faudra un autre type de mesure. Ernst Bloch offre une solution,
un type de mesure « qui inclurait aussi au premier chef,
l’hostilité du nouveau envers le statisme. Car ce
statisme ne pourra être effectivement liquidé que par
une nouvelle forme de mesure n’obéissant plus à
un critère déjà donné mais au critère
d’une valeur qui est en souffrance dans la dialectique[22] ». Les modalités de l’échange doivent être
repensées en dépassant l’horizon bourgeois vers
un nouveau cadre commun à définir, médiatisé
cette fois non plus par l’argent, mais par une recherche
coopérative de solutions orientée à partir des
critères pour rendre le monde plus habitable. On peut imaginer
diverses solutions comme des conseils de travailleurs qui négocient
et révisent leurs propositions concernant ce qu’ils
produisent et consomment[23].

On voit donc que l’on peut étudier le phénomène
des représentations dans un cadre beaucoup plus large et
philosophique. Nous devons soumettre les faits et les représentations
à un traitement « historico-dialectique »
sinon ils ne font que nous tenir prisonniers dans un horizon du monde
pré-déterminé. C’est pourquoi Hegel fera
des représentations des moments dont il faudra se libérer
pour atteindre le concept. La philosophie n’étudie pas
les représentations pour elles-mêmes comme dans les
sciences sociales ou cognitives mais précisément en vue
de saisir ce qui les constituent.

L’activité de la pensée se manifeste par une
activation des représentations. Nous passons sans cesse d’une
représentation à une autre pour penser vers la
présentation véritable. Cette présentation
véritable est pour Hegel le savoir absolu qui se sait
lui-même. Pour lui, le chemin consiste à dépasser
les représentations pour aller au concept puis vers l’Idée.
Le savoir absolu est la recollection des divers moments que doit
traverser la pensée motivée par le mot d’ordre
des Lumières : Sapere Aude. À travers les divers
moments du savoir, la pensée qui se meut elle-même
atteint le stade (correspondant à l’évolution
historique) où elle prend conscience d’elle-même.
C’est lors de la révolution républicaine
lorsqu’un peuple prend conscience de son pouvoir politique qui
en constitue un point essentiel. Hegel, méfiant de l’élan
de liberté révolutionnaire populaire, va militer pour
la préservation d’une hiérarchie politique. C’est
son concept d’État qui viendra réconcilier les
oppositions de la société civile.

Marx revient précisément sur ce moment de la
philosophie du droit hégélien pour remettre la
dialectique sur ses pieds. L’Esprit hégélien est
une coquille vide qui masque les véritables contradictions.
Nous ne sommes pas dans une société pensante mais une
société marchande. La pensée y est partout
méprisée surtout si elle menace les intérêts
capitalistes. Ainsi, la libération de la pensée est
intimement liée à la libération sociale. Comme
l’a dit Marcuse : « La joie d’être
libre doit précéder la libération ».
Le processus de libération implique une pratique
révolutionnaire combinant la pensée et l’action.
Rompre avec la représentation marchande signifie libérer
la pensée pour une réappropriation politique de nos
rapports économiques. L’erreur, trop souvent répandue,
est de croire que l’économie est neutre et qu’elle
n’est pas politique. Ce sont les fondements mêmes de
l’économie qu’il faut repenser par-delà
l’horizon bourgeois du monde. C’est pourquoi la
libération véritable passe par la libération de
la représentation marchande. Le rôle des intellectuels
est d’accoucher cette libération.

Pour devenir des « idéologues de la classe
ouvrière » (Lénine), des « intellectuels
organiques du prolétariat » (Gramsci), il faut que
les intellectuels réalisent une révolution radicale
dans leurs idées : rééducation longue,
douloureuse, difficile. Une lutte sans fin, extérieure et
intérieure[24].

 

 

[1]
E. Kant, Critique de la raison pure, livre II, Analytique des
principes, « Du schématisme des concepts purs de
l’entendement » cité de mémoire.

[2]
B. Barsotti, La représentation dans la philosophie
contemporaine
, Paris, Ellipses, 2001, p. 5.

[3]
Nous allons nous inspirer de divers travaux de Marcuse, lecteur
d’Hegel et de Marx, notamment : sa thèse :
L’ontologie de Hegel et la théorie de l’historicité, 1972, Trad. G. Raulet et H-A. Beatsch, Paris, Éditions de
Minuit.

[4]
Voir à ce sujet notre article : (2009)
« Oscillations et dérives des représentations
dans l’œuvre de Slavoj Žižek ».
www.cahiersdusocialisme.org
[en ligne : 2009, 08, 23].

[5]
D’après J.-M. Galliva « Les représentations
un enjeu pour les sciences cognitives » dans Bault, N. et
al. (dir) Peut-on se passer de représentation en sciences
cognitives?
(2011), Bruxelles, de Boeck, p. 21.

[6]
P. Bourdieu, Le sens pratique, 1980, Paris, Les Éditions
de Minuit.

[7]
H. Marcuse, L’homme unidimensionnel, 1968, trad. M. Wittig. Paris, Les Éditions de Minuit, p. 121.

[8]
G. Lukacs, Histoire et conscience de classe, 1960, trad. K. Axelos et J. Bois, Paris, Éditions de Minuit, p. 25.

[9]
H. Marcuse, L’homme unidimensionnel, op.cit. p. 131.

[10]
H. Marcuse, L’ontologie de Hegel, p. 23.

[11]
G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l’esprit,
Tome 1, (1941), trad. J. Hyppolite, Paris, Aubier.

[12]
Voir à ce sujet : La section « Appendice-Mise
en lumière de l’essence originaire de la révélation
par opposition au concept hégélien de manifestation »
pp.863–906 M. Henry, L’essence de la manifestation,
tome second. Paris, Presses Universitaires de France, 1963.

[13]
G.W.F. Hegel, Propédeutique philosophique, (1963),
trad. M. DeGandillac, Paris, Éditions de Minuit, p. 24.

[14]
H. Marcuse, L’ontologie de Hegel, op.cit. p. 17.

[15]
G. W. F. Hegel, La phénoménologie, op.cit. p. 168.

[16]
M. Henry, L’essence de la manifestation, op.cit. p. 900

[17]
K. Marx et F. Engels, L’idéologie allemande,
(1988), trad. H. Auger et al., Paris, Éditions Sociales, p. 77.

[18]
K. Marx, Manuscrits de 1844, (1962), Paris, Éditions
Sociales, p. 123.

[19]
K. Marx, Le manifeste du parti communiste, Paris, 10/18,
1971, p. 21.

[20]
Voir à ce sujet Žižek, S., Vivre la fin des temps,
Paris, Flammarion, 2011.

[21]
Voir K. Marx, Le Capital, Livre I, première section
chapitre premier– IV– Le caractère fétiche de la
marchandise et son secret, 1867.

[22]
E. Bloch, Experimentum mundi
« Question, catégories de l’élaboration,
praxis », 1981, Paris, Payot, p. 147.

[23]
Voir à ce sujet : M. Albert et R. Hahnel. Looking
forward. Participatory Economics for the twenty first century
,
1991. Cambridg, South End Press.

 

[24]
L. Althusser, Positions. Paris Éditions sociales,
1976, p. 37.

 

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Martin Joset <![CDATA[Pourquoi Podemos progresse quand le Front de gauche patine]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14390 2014-10-30T03:28:18Z 2014-11-04T12:08:58Z Pablo Iglesias, du parti Podemos

Pablo Iglesias

Deux récents sondages font potentiellement de l’organisation Podemos la troisième force politique d’Espagne. Une enquête place même cet ovni sur les talons du Parti socialiste. A l’heure où l’avenir du Front de gauche est incertain et que ses membres se retrouvent pour en débattre, Marianne.net essaie de comprendre pourquoi les deux formations n’ont pas le même destin.

 

De l’autre côté des Pyrénées, à l’occasion des européennes, les deux partis majoritaires et historiques du pays ont pris la claque de leur vie. Le PP (Parti populaire, conservateur, au pouvoir) et le PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol) chutent alors de plus de 16 points chacun, au profit d’une nouvelle force montante incarnée par Izquierda Plural (IP, alliance d’une dizaine de partis de gauche et écologistes) et Podemos, glanant respectivement 9,9 % et 7,9 % des suffrages. Presque 10 points pour IP, ce rassemblement qui a des allures de Front de gauche (lui, en France, n’obtient que 6,6 % des suffrages à cette même élection), voilà qui est impressionnant. Mais la révélation de l’année, c’est Podemos. 

Tout part des indignados le 15 mai 2011, à la Puerta del Sol, kilomètre zéro de l’Espagne. Des manifestations à faire rêver nos syndicalistes et quelques mois plus tard, un néo-parti politique (qui revendique être plus un « outil pour que le citoyen récupère le protagonisme populaire », en deux mots : donner le pouvoir au peuple et non aux « élites corrompues »).

Nommé Podemos (« Nous pouvons » en espagnol), il voit le jour, le 17 janvier 2014. En moins d’un an, il est en passe de devenir le parti sans lequel aucune majorité parlementaire ne sera possible en Espagne. En un mot, Podemos va peut-être mettre un terme au bipartisme. Une révolution. 

 

Troisième force du pays 

 

Deux sondages, du même genre que celui réalisé par Marianne il y a peu, viennent faire trembler PP et PSOE. C’est d’abord le quotidien El Mundo qui publie ce « Et si les élections avaient lieu aujourd’hui ? » qui retentit comme une alerte à la bombe. Podemos est à 21,2 %, sur les talons du PSOE pronostiqué à 22,3 % des suffrages. S’en suit un autre sondage, celui de La Razon, journal très conservateur, avec des résultats un peu plus modérés évidemment, mais qui mérite toujours notre attention : le PP arrive en tête avec 33,9 % des voix, PSOE est en deuxième position avec 23,4 % des suffrages et Podemos est confirmé troisième force du pays, juste derrière les socialistes, avec 15 % des voix, doublant ainsi son score des Européennes. 

Ça n’a peut-être l’air de rien, mais la gauche de la gauche espagnole, Podemos en tête de cortège, pourrait bien changer le fonctionnement de notre voisine démocratie, ce que les Espagnols nomment le « PPSOE ». Frustrés et déçus de l’alternance inefficace de ces dernières décennies, les Espagnols ont montré leur désir d’alternative, incarnée par Podemos, cavalier seul en l’absence d’une extrême droite organisée.

Évidemment, il ne s’agit que de sondages et rien n’est joué d’avance. Les élections municipales et régionales n’auront lieu qu’au printemps 2015 et les générales (l’équivalent de nos législatives, les députés nomment ensuite le Premier ministre) n’auront, elles, lieu qu’à la fin de l’année 2015. C’est aussi beaucoup de temps pour que le gouvernement de Mariano Rajoy continue sa politique de restriction (retour sur l’avortement, loi dite de sécurité citoyenne qui restreint la liberté d’expression et de manifestation, austérité comme s’il en pleuvait), mais aussi pour que l’opposition s’empêtre dans un attentisme devenu habituel. 

 

Coalition indispensable et impossible 

 

Pour Pablo Iglesias, le leader de Podemos, l’objectif pour 2015 est clair : prendre la place du PSOE en temps que première force d’opposition et renverser le système. Alors, le PPSOE ne pourra plus gouverner seul. Mais l’éventualité d’une grande coalition, de droite à gauche ou simplement à gauche, semblent pour l’instant bien loin dans les esprits. En face, Le PP espère que la gauche ne parviendra pas à créer une union. La secrétaire générale du PP, María Dolores de Cospedal, pour sa rentrée politique, a défendu l’existence de deux « grands partis nationaux qui peuvent discuter et se mettre d’accord ». Tout ce que les Espagnols adorent… 

Il faut dire que Podemos est d’une habilité suprême avec les Espagnols. Aux Catalans, Pablo Iglesias dit « non » à l’indépendance, mais « oui » au droit à l’autodétermination. Une position qui fait devrait lui permettre de faire une entrée fracassante au Parlement catalan. 

Au niveau national, c’est toute la gauche qui se fait absorber. Podemos appuie tout son discours sur des idées de changement majeures des institutions, en instaurant la république et en mettant en place une « démocratie participative » à travers des réseaux sociaux ou des assemblées populaires. Le mouvement se veut d’une totale transparence en publiant ses comptes sur son site et en martelant ses slogans : « Reprendre en main l’économie, conquérir la liberté, construire la démocratie ». 

 

Le citoyen d’abord!

 

Désormais membres du même groupe au Parlement européen, il suffit de prendre les programmes du Front de gauche et de Podemos pour se rendre compte de leurs similitudes : renversement du régime (monarchie, Ve République), égalité femmes-hommes, lutte contre les discriminations, remise en cause du traité de Lisbonne, redonner le pouvoir au peuple, etc. Tant de sujets qui rassemblent les deux partis. 

Pour Raquel Garrido, porte-parole internationale du Parti de gauche, l’heure est désormais à la « mutualisation des méthodes ». Elle insiste sur l’apport du PG à Podemos, notamment en matière d’organisation du militantisme. Cependant, Garrido reconnait la facilité technique avec laquelle les Espagnols organisent des forums (sur le web et via des applications pour smartphones) et des assemblées constituantes, bien que le PG « en faisait avant eux, pour les présidentielles de 2012 », du moins le pensent-ils. L’hyper-démocratie en appelait au peuple et pas seulement à la gauche, voilà bien quelques idées de Pablo Iglesias et ses camarades que Jean-Luc Mélenchon semble vouloir faire sienne avec son mouvement pour la VIe République, lui que certains soupçonnent de vouloir tuer le Front de gauche et le PG car ils seraient devenus des « outils » inefficaces. Mais Mélenchon saura-t-il s’oublier pour atteindre ce qui fait tout l’intérêt de Podemos, à savoir l’horizontalité totale des décisions?

 

Marche ou crève 

 

Mais au-delà des méthodes et des pratiques, il y a aussi les sujets, non pas qui divisent, mais qui font prendre à chacun des chemins différents. Le Front de gauche parle énormément d’argent et de son « pouvoir » qu’il faut « reprendre aux banques et aux marchés financiers ». Podemos aussi est farouchement opposé à l’ensemble du système néolibéral. Comme le Front de gauche, l’organisation critique la BCE mais ne prône pas pour autant la sortie de l’euro.Cependant, le parti espagnol accorde une plus grande importance à des aspects de la vie plus concrets, comme l’accès pour tous à une alimentation saine, à l’eau, et aux libertés et droits fondamentaux. Cause directe de la politique de Rajoy anti-avortement, anti-manifestations et de plusieurs années de diète économique. 

Autre différence, et elle est de taille : Podemos n’a eu besoin d’aucune alliance avec d’autres partis politiques pour percer. Les communistes espagnols, ou même les socialistes, vont avoir de quoi débattre longuement en interne sur la position à prendre face à ce parti grandissant, à moins qu’il ne soit déjà trop tard. 

 

Marianne.net, 6 septembre 2014

 

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Martin Joset <![CDATA[Enfin un livre complet sur les activités de la multinationale suisse Glencore Xstrata]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14383 2014-10-30T03:08:51Z 2014-11-02T12:41:16Z [La rédaction de solidaritéS] s’est entretenue avec Yvonne Zimmermann, membre de MultiWatch (multiwatch.ch), auteure et coéditeure d’un volume publié en Allemagne en mai dernier sur l’une des plus puissantes entreprises du monde, la multinationale suisse Glencore Xstrata.

 

Juan Tortosa – Pourquoi un livre de plus sur Glencore Xstrata? Qu’apporte-t-il de vraiment nouveau?

Jusqu’alors il n’existait pas d’ouvrage consacré à cette entreprise, mais seulement des documents dispersés concernant des cas problématiques. Depuis plusieurs années, MultiWatch observe les conflits autour de l’extraction minière effectuée par Glencore et Xstrata, une entreprise qui depuis la fusion est devenue l’une des compagnies de matières premières les plus puissantes du monde. Elle contrôle l’ensemble de la chaîne de mise en valeur de l’exploitation, le stockage, le transport jusqu’au commerce des produits. Un an après la fusion, fin mai 2014, Multi­Watch a présenté un livre sur ce géant des matières premières. Pour la première fois, ce livre donne une vision d’ensemble sur les activités minières controversées de l’entreprise suisse et ses effets négatifs. Il s’agit d’une contribution à une discussion publique nécessaire sur les effets du commerce des matières premières, dans lequel la Suisse joue un rôle fondamental comme siège de toute une série de multinationales. Ce livre traite de plusieurs cas : la Colombie, le Pérou, l’Argentine, la Bolivie, l’Australie, les Philippines, l’Afrique du Sud, la Zambie et la République démocratique du Congo; un chapitre est consacré exclusivement au commerce agricole de Glencore Xstrata.

 

Quelles activités de Glencore Xstra­ta en particulier dénoncent les auteurs de cet ouvrage collectif?

Les axes thématiques du livre mentionnent différents types de conflits et de thèmes : conflits du travail et sociaux, contamination de l’environnement, pouvoir et influence de l’entreprise, fraude fiscale. Cette structuration met en évidence que ces cas ne sont pas des exceptions, mais qu’ils se ressemblent de manière flagrante : la population et les travailleurs se plaignent du même comportement adopté par Glencore, de la même arrogance avec laquelle l’entreprise bafoue les droits et les intérêts des gens. Le non­respect de la population locale et le manque d’information semblent se répéter. Le comportement de Glencore Xstrata est similaire dans les différents pays, lorsque cette entreprise nie la relation entre la destruction de l’environnement et son activité minière, ou dans des conflits du travail.

Le livre met l’accent sur les personnes affectées – mineurs et communautés autour des mines – qui luttent pour leurs droits, pour la protection de leur territoire et des conditions de travail dignes.

 

Avez-vous subi des pressions avant de publier le livre? Avez-vous dû modifier son contenu?

Bien avant la publication du livre, Glencore a montré des signes de nervosité. Fin février 2014, l’entreprise nous a lancé un ultimatum pour exiger, dans un délai très court, que nous changions le titre du livre, que nous en retirions la publicité sur notre page web. Par ailleurs, l’entreprise nous a menacé de poursuites judiciaires et jusqu’à maintenant elle se réserve le droit d’en intenter contre le contenu du livre. Pour éviter une interdiction de celui-ci, nous en avons changé le titre, mais nous n’avons fait aucune modification de son contenu. MultiWatch vise un débat public sur les activités de Glencore Xstrata et sur le rôle de la Suisse dans le commerce des matières premières. Nous ne voulons pas une bataille juridique avec l’entreprise.

Les menaces formulées par une telle entreprise contre une association de défense des droits humains, aux ressources très limitées, laissent soupçonner que Glencore, contrairement à ses affirmations publiques, ne souhaite pas trop un débat sur ses activités et les conséquences négatives de celles-ci. Si ces pressions semblent nouvelles en Suisse, elles sont en revanche chose courante dans des pays où la multinationale opère comme le Pérou ou la Colombie.

Parallèlement aux menaces de poursuites judiciaires, l’entreprise a déclaré publiquement chercher un « dialogue constructif » avec ses critiques. À Affoltern am Albis, elle a organisé une conférence publique où elle voulait confronter « les mythes et les faits ». Aucune [personne pouvant représenter] une ONG suisse n’était évidemment disposée à participer à un événement de type publicitaire pour cette entreprise. Dernièrement, Glencore accusait MultiWatch de rejeter le dialogue. Mais, en même temps, MultiWatch attend depuis plus d’une année des réponses écrites de Glencore à ses questions sur des conflits concrets…

 

On attend donc avec impatience la traduction de votre livre en français…

Malheureusement, jusqu’ici nous n’avons pas les moyens financiers d’une traduction. Néanmoins, nous l’envisageons, ainsi qu’en espagnol et en anglais pour socialiser le contenu du livre avec des communautés et des ouvriers directement affectés par le comportement de cette entreprise et en lutte pour leurs droits.

 

Traduction française de Hans-Peter Renk.

 

 

MultiWatch (ed.), Milliarden mit Rohstoffen : Der Schweizer Konzern Glencore Xstrata, Edition 8, 2014

 

solidaritéS, 4 septembre 2014

 

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Martin Joset <![CDATA[Relire Lénine]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14356 2014-11-03T18:59:55Z 2014-10-31T11:53:09Z couverture_au-dela-de-Lenine

Lénine, qui a inspiré des générations militantes pendant si longtemps, n’intéresse plus grand monde aujourd’hui, à part quelques historiens de droite et des nostalgiques d’un certain âge, pour ne pas dire d’un âge certain. le texte qui suit est l’introduction du livre électronique, Lénine, au-delà de Lénine

Goodbye Lénine?

On peut comprendre pourquoi. Sa disparition survient dans le contexte turbulent et contradictoire de la révolution soviétique, mais aussi au début d’une immense contre-révolution. Ses derniers combats contre la bureaucratie et contre Staline sont un peu pathétiques, alors que le système dont il a été lui-même le géniteur se rigidifie au point de tout emporter.

Plus tard, Lénine devient l’icône du « marxisme-léninisme », une sorte de parole sacrée au cœur du pouvoir stalinien. Son héritage est alors au mieux inintelligible, au pire une série de prescriptions autoritaires et simplificatrices. Au début des années 1960, une « nouvelle » gauche tente de le réinterpréter, mais elle non plus ne parvient pas à élaborer une stratégie d’émancipation. Au tournant des années 1980, l’implosion du socialisme réellement existant, de même que l’impasse rencontrée par les grands mouvements populaires dans les pays capitalistes et les mouvements de libération dans le sud, convergent pour réenterrer Lénine et avec lui, l’épopée des révolutions du vingtième siècle. Fin d’une histoire, disait Francis Fukuyama.

Et bien finalement non, l’histoire ne s’est pas terminée. Depuis deux décennies, le regain des luttes populaires provoque un renouveau de la pensée critique. Parmi les travaux rigoureux qui parsèment le paysage intellectuel et politique se produit une nouvelle lecture du marxisme, ou encore des « mille marxismes » comme on le dit maintenant.  Ces mille marxismes rassemblent un ensemble contradictoire de thèses et d’hypothèses, d’expériences et de bifurcations.

À partir d’éléments de scientificité, les marxismes décortiquent le réel pour comprendre la structure interne et dialectique de la réalité-processus. Les marxismes ne sont pas là pour « éclairer la voie », mais pour synthétiser une partie de la sagesse accumulée par les luttes populaires. En même temps, les mille marxismes sont un champ de débats, d’erreurs, de montages d’éléments plus ou moins hétéroclites, la plupart du temps influencés par l’air du temps, les modes idéologiques, les grands courants culturels.

De tout cela, tout le monde dira : OK, mais quel est le rapport avec Lénine?!?

La révolution soviétique, et dans celle-ci l’œuvre de Lénine, a exprimé, comme d’autres révolutions, une tension permanente entre la recherche de concepts opératoires et l’adaptation aux courants idéologiques d’une époque particulière. La créativité du processus, on pourrait dire la méthodologie, a permis les grandes ruptures qui se sont alors produites. Au-delà des mots, des espoirs, des déceptions aussi, c’est ce qu’il faut chercher à comprendre. Ce qui n’a rien à voir avec l’étude presque religieuse de textes que plusieurs considéraient comme « sacrés ».

Dit autrement, il faut « dialoguer » entre le présent et le passé, entre les protagonistes de ces épopées, dont celle des Soviets, et les acteurs contemporains du changement. D’emblée, il appert que ce « dialogue » peut explorer plusieurs questions importantes.

La question du « parti »

Essayons donc d’amorcer ce débat à travers le temps. Il faut d’abord un peu revenir en arrière. En Russie et en Europe à la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle, le point de départ est la chaîne logique qui émerge de la pensée de Marx.

  • Le capitalisme crée en son sein sa propre destruction, et donc les germes d’une autre société.
  • La transformation doit venir de l’action d’un agent spécifique, volontaire, organisée, systématique. Cet agent, c’est, sociologiquement parlant, le prolétariat, cette nouvelle classe qui n’a « rien à perdre sauf ses chaînes ».
  • D’où émerge une troisième idée : pour que le prolétariat porte le projet à sa complétion, il faut un facteur agissant, un déclencheur, un catalyseur : c’est un « parti » (le mot a un autre sens à l’époque), c’est-à-dire une entité communiste, capable de de mettre de l’avant « les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat » et de représenter « les intérêts du mouvement dans sa totalité », mais qui n’est pas, précise Marx, un « parti distinct opposé aux autres partis ouvriers », et qui n’établit pas de « principes particuliers sur lesquels les communistes voudraient modeler le mouvement ouvrier[1] ».

Plus tard, avec l’émergence des partis de la social-démocratie européenne, le projet bifurque. Le parti devient une entité totalement distincte, qui doit fonctionner avec ses propres structures. Il a une identité qui lui est propre, presque une sous-culture composée de modes de communication et de débats originaux. Avec Lénine, l’identité « classe » et l’identité « parti » sont explicitement démarquées. En Russie, dans les conditions de la lutte contre l’autocratie et la répression, le parti est un outil animé par des militants déterminés et non par de « simples sympathisants ». Pourtant en 1905 au moment où l’irruption des masses déstabilise le régime, et surtout en 1917, Lénine relativise le concept de parti et remet l’accent sur les dimensions auto-organisées et démocratiques du mouvement social (voir L’État et la révolution). Il n’en reste pas moins que le parti léninien demeure au cœur du processus, ultra centralisé, ultra discipliné, ultra militarisé.

Quel dialogue peut être engagé sur cette question?

Aujourd’hui pour plusieurs raisons, cette idée du « parti » n’est plus valide. Soyons cependant nuancés! Le « parti » a été utile, dans des moments spécifiques, et selon des alignements de force particuliers. Il a agi sur les rapports de force, surtout dans des conditions où la militarisation et la violence envahissaient l’espace politique, donc dans des conditions « extrêmes » et où une force extrême pouvait déstabiliser un adversaire extrême. À son meilleur, le « parti » a été un chef de guerre, avec l’Armée rouge en 1918 ou, plus tard, durant la guerre populaire prolongée en Chine dans les années 1930–40.  Quand ces conditions n’existaient pas et que les conditions de la lutte étaient déterminées par un espace politique et social complexe et enchevêtré, l’idée d’une force centralisée, militarisée en quelque sorte, est devenue inopérante ou pire encore, nuisible[2].

Autre élément, le « parti », dans la conception léninienne, a été un vecteur du changement, mais pas de l’émancipation. Sa « science », sa « discipline de fer », sa confiance dans la « marche irrésistible de l’histoire » ont été des obstacles se heurtant à la complexité du réel. Lénine lui-même le savait, car mi-sérieux, mi-blagueur, il disait que ce parti ne servait qu’à embrouiller les choses, qu’il était en fin de compte un véhicule pour les affamés de pouvoir et les incompétents.

Si l’idée du parti « dur comme l’acier » a été généralement nuisible (et exceptionnellement nécessaire) dans le passé, elle est encore plus inopérante aujourd’hui. De prime abord, les luttes de classes dans leur multidimensionnalité se sont « dispersées » dans le tissu social en une myriade de conflictualités, de mouvements, de mobilisations. Le prolétariat de la classe ouvrière industrielle est devenu le « prolétariat-multitude » ou le « prolétariat-précariat », éparpillé dans les dédales du capitalisme contemporain. Fort et faible en même temps, cet ensemble de couches prolétarisées développe une multi-identité à l’échelle locale, nationale, internationale (« globale »). Il se construit en micro et en macro résistances, via de nouveaux modes organisationnels, utilisant la forme « réseau », qui dans une large mesure, correspond à sa réalité éparpillée.

L’idée du « parti dur comme l’acier » devient un non-sens au moment où des synthèses permettant de relancer et de concentrer les luttes sont effectuées sous une forme décentralisée.

Néanmoins, l’idée contemporaine du « parti » n’est pas nécessairement originale puisqu’elle ressemble, d’une manière un peu ambiguë, au « parti » esquissé dans le Manifeste du parti communiste et dans l’utopie de l’État et la révolution[3]. Le « parti-outil », une sorte de caisse de résonnance, reste, contradictoire à tout le moins, à la fois dans le mouvement populaire et à distance du mouvement populaire. Il ne peut certes pas « commander » aux masses, il ne pas peut agir à leur place, il ne peut se substituer. Il n’est pas, comme on le voyait à l’époque, le « système nerveux » des masses en lutte[4]. Le parti aujourd’hui « commande en obéissant », selon l’expression du sous-commandant Marcos.

Dans le projet d’émancipation, ce sont les masses qui doivent non seulement transformer le monde, mais se transformer elles-mêmes, et cette transformation n’est possible qu’à travers leur propre expérience, leurs propres victoires et leurs propres échecs. L’intelligence du « parti », c’est qu’il aide les masses à synthétiser ce qu’elles sont prêtes à accomplir, ce qu’elles peuvent faire dans un moment particulier pour avancer la cause de l’émancipation. Le « parti », en fin de compte, « doit être construit sur la base des capacités d’auto-organisation de la société » [5]. On est ici donc à des années-lumière des partis « marxistes-léninistes », mais aussi des partis dans la tradition de la Deuxième Internationale.

Autre trait caractéristique : dans la conception du « parti » qui émerge des luttes actuelles, l’outil n’est plus « étanche ». Les frontières entre le « parti » et les autres composantes des mouvements populaires sont poreuses, changeantes. Le « parti » est utile parce qu’il participe, avec d’autres entités,  à la fabrication d’un consensus, qui est par définition temporaire, multiple, précaire, qui tente de tisser les liens entre les énergies et les consciences de l’émancipation et qui essaie, comme le disait Gramsci, d’extraire « l’unité de la multiplicité ».

Parti « réseau », parti « mouvement », faisceau d’initiatives, point de rencontre entre plusieurs composantes du mouvement populaire, capable d’amalgamer, d’inter-relier les multiples « bonnes idées » qui émergent et les transformer en stratégies, le « parti » doit être un combattant infatigable de la démocratie. Il n’est ni unique, ni mené par une structure pyramidale (le « centralisme démocratique »). Le « parti » défend une démocratie qui met de l’avant la multipolarité des lieux de pouvoir et d’élaboration des stratégies. Il préconise la confrontation des idées, mais aussi la patience, l’écoute, la tolérance. Il se construit sur l’idée fondamentale qu’il y a plusieurs vérités et non pas une seule, que dans les cultures diverses et composites de l’humanité existent des appréhensions du monde distinctes, tout aussi significatives les unes que les autres, tout aussi capables de produire des connaissances.

Le « parti » alors installe des « coupe-feux », empêchant la centralisation excessive du pouvoir, tant en son sein qu’entre lui-même et les autres structures organisationnelles et culturelles des dominés. Il réinscrit les intuitions de la Commune : rotation obligatoire des dirigeants, révocabilité en tout temps des élus, adoption d’un code de conduite strict empêchant dirigeants et élus de vivre « en dehors » et encore moins « au-dessus » du peuple.

Une fois dit cela, le « parti » ne doit pas confondre la démocratie du peuple avec la « démocratie » des dominants, avec ces simulacres de libertés enfermées dans des processus aliénants et opaques, ainsi que dans des institutions dont le premier mandat est d’insulariser le pouvoir des élites. L’exercice d’une véritable démocratie exige de sortir de la fiction d’individus atomisés, désocialisés, désancrés de leur condition de classe. Une réelle démocratie impose une négociation permanente, en même temps qu’elle doit permettre des conclusions, certes temporaires, mais qui représentent des avancées réelles pour les mouvements populaires. Ces conclusions représentent une synthèse d’expériences et de connaissances dispersées, transformées dans le cours de la lutte et des efforts de développer des praxis conséquentes.

Alors faut-il un « parti » aujourd’hui? Bien évidemment que oui. Est-ce un « parti » sous la forme qu’on l’a vécu à l’époque de Lénine? Bien évidemment que non. Est-ce qu’on voit cela? Peut-être que oui. Cela s’appelle le Mouvement pour le socialisme (Bolivie), Syriza (Grèce), Québec Solidaire et d’autres projets en cours, tous fragiles, tous précaires, tous curieux. Comme ceux qui, avec d’autres mots et d’autres références, ont tenté de monter à « l’assaut du ciel » il y a 90 ans!

 

La question du « socialisme »

 

Tout au long de la révolution en Russie, la pensée de Lénine et du pouvoir soviétique oscille sur la transformation. Après le tragique épisode du communisme de guerre s’impose l’idée d’une longue transition (Lénine évoque plusieurs décennies) durant laquelle les conditions seraient mises en place, progressivement, étape par étape, pour une véritable socialisation des rapports de production. Ce « réalisme » part du principe qu’il est impossible de « sauter par-dessus l’histoire » et qu’il est nécessaire de rétablir les liens avec les masses, particulièrement la paysannerie, tout en procédant au renforcement du secteur économique « moderne ».

D’emblée, il nous semble que ce « réalisme » radical est un héritage positif légué par Lénine, que la plupart des mouvements cherchent à sauvegarder. C’est ainsi qu’en Bolivie, le processus en cours vise à renforcer la production et la distribution de la richesse communautaire et autogérée plutôt que l’instauration d’un socialisme décrété, ce qui veut dire, selon Alvaro García Linera, de faciliter « le déploiement des capacités organisationnelles autonomes de la société [et donc] d’élargir la base des ouvriers et l’autonomie du monde ouvrier, de rendre possible (potenciar) les formes d’économie communautaire partout où il y a davantage de réseaux, d’articulations et de projets communautaires[6]. Erik Olin-Wright parle de la nécessaire utopie d’un pouvoir social :

« Le socialisme est un mode d’organisation économique dans lequel les moyens de production appartiennent collectivement à la société entière. L’allocation et l’usage de ressources pour différents objectifs sociaux y sont donc réalisés par l’exercice de ce que l’on peut appeler le “pouvoir social”. Le pouvoir social s’enracine dans la capacité à mobiliser les gens dans des actions de coopération volontaires et collectives de diverses sortes au sein de la société civile. Cela implique que la société civile ne doit pas être considérée simplement comme un espace d’activité, de sociabilité et de communication, mais aussi comme un espace de pouvoir réel. […] La démocratie, en ces termes, peut être conçue comme une façon spécifique de lier pouvoir social et pouvoir étatique. Si “démocratie” est le nom donné à la subordination du pouvoir étatique au pouvoir social, « socialisme » est celui de la subordination du pouvoir économique au pouvoir social[7].

Cette socialisation de l’économie n’est pas très loin du rêve de Lénine concernant l’expansion des coopératives comme moyen pour remédier aux carences d’un État surdimensionné, incapable de réguler l’activité économique autrement que de manière hiérarchique, et encore très inefficacement.

En même temps que se pose aujourd’hui le défi de socialiser l’économie et l’État, il s’en pose un autre. On le sait maintenant, il faut surmonter le concept de « développement des forces productives », trop ancré sur une vision déterministe et économiciste de la transformation. Au bout de la ligne, les Soviets n’ont pu aller de l’avant dans l’utopie de la transformation évoquée par la Commune, où le collectif des travailleurs surmonte une socialisation bien particulière des forces productives, d’autant que cette socialisation est harnachée et déformée par le capitalisme.

Aujourd’hui, et en fonction des expériences révolutionnaires aussi bien contemporaines que du siècle passé, cette conception de la « transition au socialisme » n’est plus pertinente. En Chine notamment lors du soulèvement populaire contre la bureaucratie « rouge » (communément appelée la « révolution culturelle »), les collectifs ouvriers ont lutté pour la suppression progressive de la séparation entre travail manuel et travail intellectuel et la distinction entre tâches d’exécution et tâches de direction. Ils ont également demandé que les conditions des cadres et des techniciens cessent d’être différenciées par rapport à celles des travailleurs, que ceux-ci dussent vivre au sein des masses, de la même façon qu’elles, et être soumis à leur contrôle tout en participant au travail manuel. Des revendications autogestionnaires et égalitaires du même type ont constamment resurgi aux moments des grandes luttes prolétariennes (sous des labels différents) lors des révolutions comme on l’a constaté à Cuba, au Nicaragua et plus récemment en Bolivie et au Venezuela, ainsi que dans le cadre des mobilisations ouvrières en Argentine, en France, en Italie, aux États-Unis, au Québec. Dans ce sens, la pratique des masses a transcendé les hypothèses de Lénine. La transformation vers le socialisme ne peut remettre à un « plus tard » incertain et indéfini la transformation du pouvoir dans le processus de production.

Enfin, le projet socialiste contemporain ne peut plus écarter le fait que l’humanité vit sur une planète dont elle n’est pas « propriétaire », et où les formes de vie non humaine et de non-vie ne peuvent plus être considérées comme de vulgaires « ressources » que les humains, même socialistes, peuvent piller à volonté. Cet élargissement de la transformation à une conception beaucoup plus vaste fait l’objet de vastes débats sous le label de l’écosocialisme sous l’impulsion de recherches innovatrices.

Selon Michael Löwy, cette transition doit conduire à une société égalitaire et démocratique, mais aussi à un mode de vie alternatif, à une civilisation nouvelle, écosocialiste, au-delà du règne de l’argent, des habitudes de consommation artificiellement induites par la publicité, et de la production à l’infini de marchandises nuisibles à l’environnement. Cette convergence implique que le marxisme se débarrasse du productivisme, en substituant le schéma mécaniste de l’opposition entre le développement des forces productives et des rapports de production qui l’entravent par l’idée, bien plus féconde, d’une transformation des forces effectivement destructrices en force potentiellement productives[8].

 

La question de l’État

 

À cette question de la transition s’ajoute celle de l’État. On s’en souvient, le mouvement sous Lénine est passé de l’expérience soviétique à l’utopie de la Commune, puis à la realpolitik du capitalisme d’État « moderne » sous l’égide de la « dictature du prolétariat ». Les Soviets à qui on voulait tout confier ont été submergés, à commencer par la guerre civile qui a atrophié la démocratie à la base et militarisé la société. Le « non-État » où les cuisinières devaient gérer la production sociale aussi bien que les ingénieurs est redevenu un État avec les mêmes dispositifs d’exclusion et de contrôle des masses. Le capitalisme d’État est devenu un capitalisme sans capitalistes, sous le contrôle d’une classe hybride, capitaliste étatique.

La suite, on la connaît, donc pas question de revenir à cela.

Aujourd’hui, les mouvements populaires tentent de surmonter la contradiction apparente entre la nécessaire destruction de l’État et l’institutionnalisation de mécanismes par lesquels la société peut se réguler. Fondamentalement, l’État, pas plus que le capitalisme, ne peut être aboli d’autorité. Il repose sur des rapports sociaux complexes dont il articule les modes d’organisation et régule les alliances de classes. L’abolition de cet outil, comme l’abolition du capitalisme, est une œuvre de longue haleine qui requiert l’essor de nouveaux rapports sociaux, tel que l’évoque Marx :

« Dans une phase supérieure de la société communiste, lorsqu’auront disparu l’asservissante subordination des individus à la division du travail, et, avec elle, l’opposition entre le travail intellectuel et le travail corporel, lorsque le travail sera devenu non seulement le moyen de vivre, mais vraiment le premier besoin de la vie; quand avec l’épanouissement universel des individus, les forces productives se seront accrues et que toutes les sources de la richesse coopérative jailliront avec abondance, alors seulement l’étroit horizon du droit bourgeois pourra être complètement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux : “de chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins” ».

Certes, l’utopie du dépérissement de l’État doit rester à l’agenda des mouvements de transformation. Aujourd’hui, les nouvelles explorations partent de l’idée qu’il faut éviter une trop grande étatisation de la société dans le cadre d’une transition vers le socialisme. On parle alors, selon David Harvey, de « systèmes de coordination entre des collectifs de producteurs et de consommateurs organisés de manière autonome, structurée en réseaux horizontaux et non plus en système hiérarchique de décisions descendantes[9] ». D’autres innovations sont nécessaires pour élargir la participation des masses à l’exercice du pouvoir autrement que sur le mode traditionnel (et partiel) de la représentation. Les exercices de décentralisation du pouvoir au niveau local, l’ouverture des processus de décision d’allocation des ressources (les « budgets participatifs »), la mise en place de mécanismes pour imposer la rotation des preneurs de décision et la reddition de comptes, sont autant de tentatives dans le sens de définir un État qui n’est plus un lieu « extérieur », coupé des masses et qui peut devenir, selon le rêve de Lénine, un « État non-État ».

Certes, une fois dit cela, un État conduit dans une perspective socialiste doit disposer des leviers essentiels, avoir une capacité d’orienter les « hauteurs dominantes » de l’économie (le système financier par exemple), ce qui implique de l’arracher des mains des classes dominantes. On ne peut pas s’échapper, « fuir » l’État comme s’il existait dans un « extérieur » des luttes de classes. « Naviguer » dans cet État, éviter les nombreux écueils, construire dans les interstices du pouvoir les embryons de l’auto-organisation et de l’autogestion, c’est l’art de la politique, où Lénine a encore quelques leçons à nous donner.

 

La question de l’internationalisme

 

Lénine et ses camarades, et avant lui Marx bien sûr, avaient vu juste à l’effet que la construction d’un Nouveau Monde après le capitalisme devait prendre une dimension internationale. L’Internationale communiste, sous Lénine et le pouvoir des Soviets, a porté ce projet pour un temps.

Mais le projet a mal tourné, en partie à cause de l’imprudence, de l’improvisation et de l’impatience de ses dirigeants et animateurs. Il y eut aussi l’illusoire construction d’un « modèle » soviétique, qui pouvait être « copié » et adapté, mais toujours en demeurant dans le sillon d’une conception dominatrice et eurocentrique. Le résultat a été catastrophique. Mais aujourd’hui, où en sommes-nous? Surtout quand ladite « mondialisation » impose encore plus d’internationalisme…

Le changement d’échelle des luttes anticapitalistes, à partir de la révolution chinoise et de plusieurs autres confrontations mondiales, a forcé les socialistes à reconsidérer cette idée du « modèle ». L’intuition de Lénine à l’effet que la révolution s’en allait « en Orient » était techniquement juste. Plus encore, elle était lourde d’implications, au sens où de nouveaux processus révolutionnaires, essentiellement à l’extérieur de l’Europe, ont pris place et doivent être compris et étudiés comme tels.

Sous Lénine est née l’idée que les socialistes européens devaient se mettre ensemble avec les mouvements anti-impérialistes dans le tiers-monde. Ces mouvements n’étaient pas nécessairement anticapitalistes dans la tradition de Marx, mais ils ont été de puissants adversaires du capitalisme mondial « réellement existant ». Ce tournant a permis également de considérer la juste place des luttes de libération nationale dans le processus d’émancipation, en ce sens que ces luttes n’étaient pas, contrairement à la vision léguée par la Deuxième Internationale, des simples « détournements » de sens, mais plutôt des résistances nécessaires et légitimes au pouvoir des empires.

Aujourd’hui depuis la fin de l’Union soviétique et le ravalement de la Chine comme atelier du capitalisme mondial, il n’existe plus de « centre » exerçant une quelconque « autorité » et c’est tant mieux pour cela. L’internationalisme est multidirectionnel et aligné sur des convergences et des alliances spécifiques. Également peu à peu émerge un nouveau paradigme, l’altermondialisme, qui est une autre manière de renforcer les luttes à travers de vastes réseaux internationaux se manifestant notamment par le Forum social mondial et des mouvements sociaux internationalisés comme Via Campesina[10].Encore là, les processus révolutionnaires sont forcés de faire des arbitrages. L’internationalisme ne peut être confiné à une approche « morale », il doit s’inscrire dans une stratégie de transformation et pouvoir discerner là et quand il faut combattre.

 

La question de la méthode

 

Tel que dit, la tradition de Marx, de Lénine et du long processus révolutionnaire exprime une « sagesse populaire », résultat de luttes intenses tant sur le plan pratique que théorique. Le point de vue matérialiste, point de départ de cette exploration, a été longtemps mutilé. Lénine, parmi d’autres, a permis, en partie au moins, de le sortir d’une gangue simpliste, positiviste, en affirmant que la réalité sociale est également une création humaine et que les humains, tout en transformant le monde, se transforment eux-mêmes, et de surcroît, dans la lutte. La pensée de Lénine, comme l’expliquait Henri Lefebvre, part du point de vue que la science est une « œuvre humaine », que « toute connaissance est approximative, provisoire, révisible, momentanée, et cependant elle enveloppe quelque chose d’absolu, un “grain de vérité”, que la suite du développement viendra dégager, déployer[11] ». On a fini par comprendre que la réalité était une construction permanente, à travers l’enchevêtrement des contradictions, et que l’humanité n’était ni « condamnée » d’avance, ni prédéterminée par un abstrait processus de développement des « forces productives ».

Parallèlement, on a compris que la liberté des humains n’était pas un simple exercice de volonté, qu’elle devait s’exprimer dans un monde hérité, légué par les générations précédentes, et donc marqué par des structurations matérielles et des dispositifs culturels spécifiques.

D’où l’importance centrale de ce que Lénine appelait « l’analyse concrète de la situation concrète », des enquêtes approfondies, des « détours » par l’histoire et les théorisations antérieures, en s’efforçant de passer de l’essence aux apparences. Bref cette praxis, activité à la fois théorique et pratique, collective, issue de et tournée vers la transformation, renouvelle la pensée critique et comme le dit Mao, produit des concepts aptes à « saisir les choses et les phénomènes dans leur essence, dans leur ensemble, dans leur liaison interne » comme une totalité de rapports, de liens et de transformations multilatérales et multidirectionnelles[12]. Sur tout cela, la relecture de Lénine est éclairante et c’est sans doute ce qui est le plus important de ses « héritages ». Ses ambitieuses batailles, à la fois contre le fatalisme et le déterminisme, à la fois contre le volontarisme et l’impatience, peuvent donner des points de repère et même en inspirer plus d’un.

Pour aller plus loin, les mouvements contemporains devront être eux-mêmes très déterminés. Il faudra beaucoup d’audace et en même temps beaucoup d’humilité. La résistance opiniâtre, basée sur le principe de l’espérance, reste incontournable, avec la capacité de réfléchir, de débattre, d’explorer. Comment se mettront en place les projets révolutionnaires? « Qui l’emportera dans cette bataille? » comme le demande Immanuel Wallerstein :

Nul ne peut le dire. Ce sera le résultat d’une infinité de nanoactions par une infinité de nanoacteurs lors d’une infinité de nanomoments. A un moment donné, la tension fera basculer définitivement la balance en faveur de l’une des deux solutions alternatives. De là naît l’espérance. Ce que chacun de nous fait à chaque instant sur chaque question concrète a son importance. Certains parlent d’« effet papillon » : le battement d’aile d’un papillon peut provoquer une tornade à l’autre bout de la planète. En ce sens, aujourd’hui, nous sommes tous de petits papillons[13].

 

 

[1] Manifeste du parti communiste.

[2] Il est peut-être prématuré d’affirmer que ces conditions de conflictualité et d’adversité extrême ne reviendront pas à l’avenir. Autrement dit, il est possible que l’idée du « parti-armée » connaisse des rebondissements.

[3] Dans cet essai, Lénine, paradoxalement, n’utilise pas le mot « parti ».

[4] C’était la définition qu’avaient les bolchéviques d’eux-mêmes. Voir Victor Serge, dans L’an 1 de la révolution russe, La Découverte, 1997.

[5] Alvaro García Linera, « El descubrimiento del Estado », in Pablo Stefanoni, Franklin Ramírez & Maristella Svampa, Las vías de la emancipación. Conversationnes con Alvaro Garcia Linera, Mexico, Ocean sur, 2008.

[6] Alvaro García Linera, El manifesto comunista y nuestro tiempo, La Paz, La muela del diablo, 1999.

[7]Erik Olin-Wright, « Construire une boussole de l’émancipation », in Contretemps, 2010.

[8] Michael Löwy (coord.), Écologie et socialisme, Paris, Syllepse, 2005.

[9] David Harvey, « S’organiser pour la transition anticapitaliste », in Contretemps, 3e trimestre 2010.

[10] Voir Beaudet, Pierre, Raphael Canet et Marie-Josée Massicotte, L’Altermondialisme. Forums sociaux, résistances et nouvelle culture politique, Montréal, Écosociété, 2010.

[11] Henri Lefebvre, La pensée de Lénine, Paris, Bordas, 1957, p. 134.

[12] Mao, De la pratique, 1937.

[13] Immanuel Wallerstein, « Le capitalisme et le papillon », in Les Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 11, février 2014.

 

 

Histoires, pratiques et théories de la transformation, 18 octobre 2014

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CAP-NCS <![CDATA[Précis républicain à l’usage de la gauche québécoise]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14373 2014-10-29T11:39:02Z 2014-10-29T10:54:14Z « La notion de peuple est d’abord une notion politique. Elle a donc nécessairement une dimension stratégique. Le pouvoir est toujours à conquérir ou à conserver contre un ennemi ou un concurrent, réel ou supposé, du peuple. » — Sadri Khiari

Thèses sur le peuple qui vient

  • 1 Le tiers manquant entre la question sociale et la question nationale constitue le sujet politique qui permettra de surmonter la contradiction historique du Québec. La première, qui questionne l’exploitation économique et les classes sociales qui en découlent, s’oppose dans l’entendement à la seconde, qui cherche à libérer la nation québécoise de sa subordination politique vis-à-vis l’État canadien. Qu’y a-t-il de commun entre une majorité sociale et une nation, qui pourrait recadrer le débat en articulant la lutte pour la transformation sociale au projet d’émancipation nationale? Le peuple.

  • 2 La gauche ne doit pas fuir la question de l’identité collective, mais la transformer en dépassant la stratégie du nationalisme conservateur par la création d’une volonté politique émancipatrice. Cela ne passe pas par un retour au bon vieux nationalisme civique et réformiste, qui a été historiquement nié pour son caractère abstrait. La stratégie implique le renversement dialectique de l’identité nationale par la formation d’une identité populaire, un nouveau « Nous » qui remet la conscience collective sur ses pieds en déplaçant le bouc émissaire imaginaire des minorités religieuses vers l’extérieur de la société, le « Eux » de l’élite économique et politique devenant ainsi l’ennemi réel du peuple.
  • 3 Le nationalisme conservateur a construit l’identité nationale sur la chaîne d’équivalences État– nation=culture commune=nationalisme=majorité=laïcité qu’elle opposa à la logique anti– trudeauiste mondialisation=multiculturalisme=libéralisme=minorités=intégrisme religieux. La gauche a échoué à sortir de cette polarisation parce qu’elle fut incapable de créer son propre antagonisme qui aurait pu surmonter cette contradiction. Le consensus inclusif est le piège que le populisme conservateur tend à la gauche pour l’empêcher d’opposer un populisme démocratique et émancipateur : establishment=élites financières=caste politique=industries extractives=Empire canadien vs contribuables=citoyens=travailleurs=habitants=peuple québécois.
  • 4 La gauche doit définir la nation à partir du peuple, celui-ci ne devant pas être compris comme un populus (ensemble abstrait des citoyens), mais comme une plèbe (allant du précariat aux classes moyennes et populaires) représentant la majorité sociale de la nation. Un groupe social, à la fois particulier et composé, s’identifie alors à une totalité qui aura pour fonction de refonder la communauté politique. La souveraineté populaire désigne le processus par lequel le peuple prend conscience de lui-même par la condensation des luttes sociales contre le système qu’il tente de renverser. La définition théorique du système et l’organisation pratique qui pourra le dépasser devront articuler un schème logico-politique adapté à la conscience populaire tout en contribuant à l’éducation collective par l’école vivante de l’expérience.
  • 5 La tête dirigeante du système, l’establishment, constitue une véritable « caste », c’est-à-dire une classe sociale fermée qui cherche à maintenir ses privilèges en renforçant les principales contradictions de la société : l’austérité sert les élites économiques en compressant les dépenses publiques, ce qui amène l’État à chercher de nouveaux revenus en donnant des avantages fiscaux aux firmes multinationales et aux industries extractives, alimentant le virage pétrolier et l’influence des lobbys qui renforcent à leur tour la collusion des intérêts privés et la corruption politique qui confisque le pouvoir au peuple. La crise de l’État-providence, la crise écologique et la crise de la démocratie représentative sont donc liées, amenant paradoxalement un conservatisme néolibéral, extractiviste et autoritaire qui bloque une nouvelle répartition de la richesse et du pouvoir décisionnel. La solution ne passe pas par quelques mesures isolées d’une plateforme électorale consensuelle, mais par un projet politique articulant des réformes radicales qui rendront visible le front de l’unité populaire contre le système.
  • 6 Comme la droite maîtrise le discours dominant en canalisant l’anxiété des contribuables, le dégoût de la politique et la précarité économique en les opposant à la justice sociale, la démocratie participative et la transformation écologique de l’économie, ses thèmes de prédilection doivent être récupérés par la gauche populaire. En donnant un contenu réellement émancipateur à des idées apparemment conservatrices, elle pourra couper l’herbe sous le pied des élites par un populisme qui vise directement les paradis fiscaux, la classe politique et les grosses entreprises qui volent les contribuables, les citoyens, les travailleurs et les fiers petits entrepreneurs. Le slogan « nous sommes le 99 % » n’est pas le symptôme d’une analyse de classe déficiente, mais l’expression sentie d’une réalité sociale qui oppose réellement l’oligarchie et la démocratie, l’Empire et la souveraineté populaire. Le peuple représente l’unité symbolique de la conscience de classe, la conscience populaire acquérant ainsi un contenu de classe.
  • 7 Le populisme de gauche trouve dans la question nationale une brèche historique. La militarisation de l’État fédéral, le virage pétrolier, la répression de la société civile et l’ultra– centralisation du pouvoir pour des raisons sécuritaires, qui marquent l’abandon des principes du gouvernement représentatif et l’instauration d’un régime autoritaire, symbolisent la résurgence de l’Empire canadien. Si le Canada fut d’abord construit comme une succursale de l’impérialisme britannique, une économie coloniale basée sur l’exploitation des ressources naturelles et un terrain privilégié des paradis fiscaux pour l’industrie extractive, le compromis fordiste des Trente Glorieuses et l’idéologie libérale masquèrent temporairement cette réalité matérielle par le mythe spirituel du paradis « post-politique » 1 qui occulte toute forme d’antagonisme social, économique et national. La négation conservatrice du consensus canadien ne représente pas la perte d’une unité imaginaire, mais le dévoilement de l’essence originaire d’un régime monarchique.
  • 8 L’interdit de la question constitutionnelle repose sur l’occultation de la monarchie dans l’imaginaire collectif, le tabou national représentant la forme négative du sacré. Mais le tabou exprime aussi un avertissement : à la fois crainte du châtiment et sentiment d’une puissance souterraine. La Constitution canadienne et les institutions politiques qui en découlent, comme l’Assemblée nationale du Québec, sont l’héritage de l’impérialisme britannique; ils ne reconnaissent point la souveraineté du peuple canadien, québécois ou des Premières Nations. Le monarchisme constitutionnel a maintenant perdu toute aura de légitimité démocratique, représentant plutôt le vestige d’une monarchie autoritaire qui cherche à s’affirmer comme telle. La mise au jour de la monarchie dans le monde profane la dépouille de son caractère sacré en révélant que la loi fondamentale de l’État n’a jamais été l’œuvre du peuple lui-même. L’État canadien et québécois représentent tous deux, la négation de la souveraineté populaire. Ils doivent donc être renversés pour fonder une République réellement démocratique.
  • 9 La République québécoise sera l’expression institutionnelle d’une souveraineté populaire qui vient. Il ne s’agit pas d’imiter naïvement les autres États modernes qui succombent tous sous le poids de l’austérité, la corruption, l’abandon de la transition écologique et le mépris du plus grand nombre. L’émancipation politique du Québec comme sortie de l’Empire canadien, si elle vient « par en bas » et non « par le haut » de l’establishment qui tente de contenir les luttes sociales sous la chape de plomb de la « convergence nationale » du grand parti souverainiste, sera elle– même le fruit d’une émancipation sociale qui remettra en cause l’ensemble du système. L’émancipation du peuple doit être l’œuvre du peuple lui-même. La souveraineté nationale ne sera plus alors la négation, mais l’expression de la souveraineté populaire. Celle-ci débordera les frontières de l’économie en rendant les citoyens rois dans la cité et dans l’entreprise (Jaurès). La contribution du Québec à l’émancipation humaine viendra du renversement dialectique du projet souverainiste. L’adage de Bourgault selon lequel « nous ne voulons pas être une province “pas comme les autres”, nous voulons être un pays comme les autres », doit être dépassé par la maxime « nous ne voulons pas un État souverain comme les autres, mais une République pas comme les autres ».
  • 10 La question nationale devient alors de savoir si le Québec sera capable de hisser sa pratique à la hauteur de ses principes, « c’est-à-dire à une révolution qui l’élève non seulement au niveau officiel des peuples modernes, mais jusqu’à la hauteur humaine qui sera l’avenir prochain de ces peuples ». Il ne s’agit plus de refaire le chemin de la Révolution tranquille et de marcher sur les traces du mouvement souverainiste, mais d’entreprendre une révolution inouïe, inédite, sans précédent. Il ne s’agit plus d’arracher seulement l’émancipation politique, mais d’atteindre à la hauteur de l’émancipation humaine. Une révolution québécoise radicale est devenue nécessaire. Ce qui devient réellement utopique, c’est « la révolution partielle, seulement politique », qui laisserait debout « les piliers de la maison » 2.

1er octobre 2014

1 Le terme post-politique est employé par des philosophes comme Jacques Rancière, Alain Badiou, Chantal Mouffe et Slavoj Zizek pour décrire l’émergence d’un consensus globalisé après la fin de la guerre froide, amenant une ère « post-démocratique » et « post-idéologique » fondée sur            l’inclusion            des            subjectivités            et            des techniques            de gouvernance qui dépolitisent les enjeux en occultant toute forme de conflit ou remise en cause des règles du système.

2 Il s’agit ici d’une double paraphrase, reformulant les propos de Daniel Bensaïd qui reprend Marx. Voir à ce titre : Karl Marx, Sur la question juive, La Fabrique, Paris, 2006, p.16–17

 

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CAP-NCS <![CDATA[Marx et le détour irlandais]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14366 2014-10-29T00:36:52Z 2014-10-29T10:12:10Z En abordant la question nationale, on sait que nos « ancêtres », en commençant par Marx, ont mené de grands débats qui ont continué lors des grandes révolutions du 20e siècle et au-delà. Au Québec, dans le tournant des années 1960, la gauche québécoise a adopté la perspective « indépendance-socialisme » (le tiret entre les deux mots indiquant qu’il s’agissait, dans cette optique, d’une seule et même lutte). Plus tard, cette position a été contestée par divers courants (dont les partis se définissant comme « marxistes-léninistes) qui proposaient de revenir au projet antérieur de « lutte commune contre le capitalisme ». Néanmoins dans les années 1980–90, la majorité de la gauche s’est rallié à une mouture renouvelée du « socialisme-indépendance », et ce dans le contexte d’une grande conflictualité avec le PQ et sa gestion néolibérale. C’est là où sont nés divers projets, dont celui de Québec Solidaire. C’est ainsi qu’on se retrouve aujourd’hui devant un nouveau-vieux débat, face à l’offensive des dominants qui cherchent à « liquider » les objectifs de l’émancipation sociale et nationale. C’est dans ce contexte qu’il peut être intéressant de (re) parcourir ce qu’ont pensé nos « ancêtres » et c’est pourquoi vous sont proposées quelques réflexions sur cet « héritage ».

Marx : les prolétaires n’ont pas de patrie

À l’époque de Marx dans cette Europe turbulente, les luttes prolétaires surgissent partout. Un projet de transformation, porté par des courants socialistes, communistes, anarchistes, prend forme à travers les « trade-unions » anglaises, les multitudes urbaines de Paris et de Barcelone et tant d’autres mouvements populaires. Dans cette perspective selon Marx,

Les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut leur ravir ce qu’ils n’ont pas. Comme le prolétariat de chaque pays doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe dirigeante de la nation, devenir lui-même la nation, il est encore par là, national, quoique nullement au sens bourgeois du mot. Déjà les démarcations nationales et les antagonismes entre les peuples disparaissent de plus en plus avec le développement de la bourgeoisie, la liberté du commerce, le marché mondial, l’uniformité de la production industrielle et les conditions d’existence qu’ils entraînent. Le prolétariat au pouvoir les fera disparaître plus encore. Son action commune, dans les pays civilisés tout au moins, est une des premières conditions de son émancipation. Abolissez l’exploitation de l’homme par l’homme, et vous abolirez l’exploitation d’une nation par une autre nation[1].

L’angle mort

Pour la pensée socialiste de l’époque, c’est au cœur du capitalisme « moderne » que surviendra la rupture, ce qui laisse dans l’ombre les révoltes qui commencent à éclater dans les colonies, où, estime Marx, la domination européenne a un impact « civilisateur », comme il l’affirme dans le cas de l’Inde dominée par l’Angleterre :

Aussi tristes qu’il soit du point de vue des sentiments humains de voir ces myriades d’organisations sociales patriarcales (…) se désagréger en éléments constitutifs et être réduites à la détresse (…), nous ne devons pas oublier que ces communautés villageoises (…) portaient la marque infamante des castes et de l’esclavage (…) Il est vrai que l’Angleterre, en provoquant une révolution sociale en Hindoustan, était guidée par les intérêts les plus abjects (…). Mais la question n’est pas là. Il s’agit de savoir si l’humanité peut accomplir sa destinée sans une révolution fondamentale dans l’état social de l’Asie. Sinon, elle fut un instrument inconscient de l’Histoire en provoquant cette révolution[2].

Parallèlement, Engels, le compagnon de Marx, « célèbre » la conquête du Mexique par les États-Unis :

Est-ce un malheur que la splendide Californie soit arrachée aux Mexicains paresseux qui ne savaient qu’en faire? Est-ce un malheur que les énergiques Yankees, en exploitant les mines d’or qu’elle recèle augmentent les moyens monétaires (…) qu’ils ouvrent pour la première fois l’océan Pacifique à la civilisation? L’« indépendance » de quelques Californiens et Texans espagnols peut en souffrir, la « justice » et autres principes moraux peuvent être violés, mais qu’est-ce en regard de faits si importants pour l’histoire du monde [3]?

Engels recommande aux « petits » peuples d’accepter la domination des grandes puissances capables de les sortir du « stade le plus primitif et le plus barbare de la civilisation »[4].

Le virage

Quelques décennies plus tard survient la Commune de Paris (1871), qui est un peu l’apothéose du mouvement populaire européen et en même temps, la fin d’un certain idéalisme dans les rangs socialistes. En même temps, Marx observe que les trade-unions anglaises, en qui il avait confié l’espoir de construire le socialisme, sont cooptées par l’État capitaliste et impérialiste anglais, ce qui l’amène à réaliser Marx l’importance de la question de l’Irlande, où la subjugation du peuple irlandais perpétue le pouvoir des dominants.

L’Irlande est le grand moyen grâce auquel l’aristocratie anglaise maintient sa domination en Angleterre même. En ce qui concerne la bourgeoisie anglaise, elle a d’abord un intérêt en commun avec l’aristocratie anglaise : transformer l’Irlande en un simple pâturage fournissant au marché anglais de la viande et de la laine au prix le plus bas possible[5].

Cette subjugation de l’Irlande est à mettre en rapport dans la conflictualité de classe :

Chaque centre industriel et commercial d’Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles (…). L’ouvrier anglais moyen déteste l’ouvrier irlandais en qui il voit un concurrent qui dégrade son niveau de vie. Par rapport à l’ouvrier irlandais, il se sent membre de la nation dominante (…) Il se berce de préjugés religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais (…) L’Irlandais voit dans l’ouvrier anglais à la fois un complice et un instrument stupide de la domination anglaise en Irlande (…) Cet antagonisme est le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise, malgré son organisation.

En fin de compte, Marx conclut que la lutte pour l’émancipation nationale de l’Irlande est une condition sine qua non pour l’émergence d’un projet socialiste en Angleterre : (il faut) éveiller dans la classe ouvrière anglaise la conscience que l’émancipation nationale de l’Irlande ne soit pas pour elle une question abstraite de justice ou de sentiments humanitaires, mais la condition première de sa propre émancipation sociale[6].

Après Marx

Après Marx, les socialistes maintiennent cet appui à l’Irlande, mais restent très réservés sur les luttes anticoloniales. En gros, ils pensent que les peuples opprimés seront « libérés » par ces révolutions socialistes à venir et qu’ils n’ont qu’à être patients. Pour autant, de nouveaux débats prennent forme. Otto Bauer, un socialiste autrichien, avance l’idée du droit à l’autodétermination des nations, mais en même temps dit-il, ces droits des nations ne doivent pas contredire la marche vers le socialisme. Rosa Luxembourg, une autre personnalité de la social-démocratie, s’oppose à cet assouplissement. Dans le cadre de l’expansion du capitalisme à l’échelle mondiale, le socialisme n’a rien à faire avec la lutte nationale : « Dans la société de classe, il n’y a pas de nation en tant qu’entité sociopolitique homogène. En revanche dans chaque nation, il y a des classes aux intérêts et aux “droits” antagonistes »[7].

Lénine pour sa part choisit un autre chemin. Loin d’être un « front secondaire » qui doit patiemment « attendre » la révolution dans les pays capitalistes avancés, le mouvement de libération dans les colonies « menace le capital »[8]. Les socialistes, estime-t-il, doivent appuyer fortement les révoltes des peuples dans les colonies. En même temps, Lénine est partisan (contre Luxembourg) du droit à l’autodétermination pour les peuples opprimés. Il faut « reconnaître le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, à se séparer[9]. Pour autant, la séparation ou la constitution d’États indépendants n’est pas une nécessité absolue.

Par la suite, des mouvements révolutionnaires se mettent en place en Asie, en Afrique et en Amérique latine pour promouvoir les “deux révolutions”, celle contre le colonialisme et l’impérialisme, et celle contre le capitalisme. Cette convergence débouche sur plusieurs victoires populaires, notamment en Chine. Au tournant des années 1960, les mouvements de libération nationale affirment être au cœur de la révolution mondiale, comme l’affirme Che Guevara :

Le but stratégique de cette lutte doit être la destruction de l’impérialisme. Le rôle qui nous revient à nous, exploités et sous-développés du monde, c’est d’éliminer les bases de subsistance de l’impérialisme : nos pays opprimés, d’où ils tirent des capitaux, des matières premières, des techniciens et des ouvriers à bon marché, nous soumettant à une dépendance absolue[10].

Le tiers-monde dans cette perspective devient, comme l’Irlande pour Marx, le chemin obligé de la lutte d’émancipation.

Le débat continue

Ces explorations ont confronté le dilemme qui provient du fait que le capitalisme, dans son déploiement, se nourrit des contradictions entre les États, qu’il instrumentalise les fractures sociales et nationales et qu’il repose sur un pouvoir hégémonique. Marx l’a bien vu dans le cas irlandais/anglais, en observant que les luttes nationales sont des luttes de classes, et que les luttes de classes sont également des luttes nationales. Selon Kevin Anderson, “Marx développa une théorie dialectique du changement social qui n’a jamais été unilinéaire ni exclusivement basée sur la classe (…) Sa théorie de la révolution commença, au fil du temps à se concentrer de plus en plus sur la rencontre de la classe avec l’ethnicité, la race et le nationalisme[11].

Dans l’expérience historique des luttes, les résistances contre l’oppression nationale et l’impérialisme ne sont pas ‘nationalistes’. Elles n’essentialisent pas le concept de la nation, historiquement déterminé et changeant et évitent que la lutte nationale ne soit détournée de son sens, y compris par le nationalisme ‘de gauche’. Aujourd’hui, les luttes de classes sont occultées par le fait que le pouvoir instrumentalise les divisions entre les classes populaires, d’où le retour des vieux démons du nationalisme, du racisme et de l’ethnisme. Face à cela, le projet contre-hégémonique doit ‘réimaginer’ la nation, en faire un processus de réunification des classes populaires. Il doit élaborer de nouveaux outils de coordination internationaliste. Il doit persévérer dans une guerre de position en menant la bataille des idées et la bataille tout court.

 

Octobre 2014

 

 

[1] Marx et Engels, Le Manifeste du Parti communiste (1847) < http://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000.htm >

[2] Karl Marx, « La domination britannique en Inde », New York Daily Tribune, 25 juin 1853, dans Sur les sociétés précapitalistes, Textes choisis de Marx, Engels Lénine, sous la direction de Maurice Godelier, Éditions sociales, Paris 1970

[3] Friedrich Engels, « Le panslavisme démocratique », article publié dans la Nouvelle Gazette rhénane (1849 < http://www.marxists.org/francais/engels/works/1849/02/fe18490214.htm >

[4] Idem.

[5] Lettre de Marx à Siegfried Mayer et August Vogt, 9 avril 1870, < http://www.marxists.org/francais/marx/works/00/parti/kmpc062.htm#ftn1 >

[6] Lettre de Marx à Siegfried Mayer et August Vogt.

[7] Rosa Luxembourg, La question nationale et l’autonomie, Le Temps des cerises, 2001

[8] Lénine, L’impérialisme stade suprême du capitalisme, (1916) < www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/vlimperi/vlimp.htm. >

[9] Lénine, Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes [1914], < http://www.matierevolution.fr/spip.php?article557>

[10] Ernesto Che Guevara, Message à la Tricontinentale (1967, < http://www.marxists.org/francais/guevara/works/1967/00/tricontinentale.htm >

[11] Kevin Anderson, « Sur la dialectique de la race et de la classe », Contretemps, octobre 2013.

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CAP-NCS <![CDATA[Quel rôle pour le peuple québécois?]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14363 2014-10-28T22:11:31Z 2014-10-28T22:11:31Z Un État centralisé et impérialiste

L’Acte de l’Amérique du Nord Britannique (AANB), une loi adoptée par le parlement britannique, a donné au parlement fédéral canadien le pouvoir de « faire des lois pour la paix, l’ordre et le bon gouvernement du Canada, relativement à toutes les matières ne tombant pas dans les catégories de sujets par la présente loi exclusivement assignés aux législatures des provinces ». En réalité, les compétences politiques les plus importantes sont toutes dans les mains de l’État central : affaires étrangères, défense, banques et caisses d’épargne, trafic et commerce, assurance-chômage, navigation, pêcheries, émission de papier-monnaie, banqueroute et faillite, transport et commerce interprovincial, affaires « indiennes », mariage et divorce, loi criminelle, pénitenciers, nomination des juges des cours supérieurs, etc., et last but not least, le pouvoir résiduel, etc. Les pouvoirs du gouvernement fédéral incluent également la nomination des juges à la Cour suprême (cour constitutionnelle), de même que celle des juges des cours supérieurs des provinces, ainsi que ceux des tribunaux administratifs afférents aux compétences fédérales et finalement, la législation du travail applicable à toutes les institutions et entreprises de juridiction fédérale.

Le fédéral a le droit au « prélèvement de deniers par tous modes ou systèmes de taxation ». Les provinces n’ont qu’un pouvoir de « taxation directe dans les limites de la province, dans le but de prélever un revenu pour des objets provinciaux ». (arts. 91 et 92) Ni cette loi fondationnelle de l’État ni les autres lois constitutionnelles y compris la Loi constitutionnelle de 1982 (avec sa Charte canadienne des droits), n’ont jamais été soumises à l’approbation du peuple canadien.

Des quatre colonies de 1867 fusionnées par l’AANB, l’État d’aujourd’hui est constitué de 10 provinces et trois territoires, tous et toutes avec l’anglais comme langue commune, sauf le Québec, qui n’a aucune reconnaissance constitutionnelle en tant que nation distincte ou francophone. Deux questions nationales restent non résolues : celle du Québec (son oppression nationale étant la principale source de l’instabilité politique et sociale de l’État) et celle des Premières nations (avec ou sans traités, aucune ne  possédant l’autogouvernement, donc toutes assujetties à une forme de colonialisme intérieur).

Bref, le Canada est un pouvoir impérialiste, allié au pouvoir globalement dominant (auparavant la Grande-Bretagne, aujourd’hui les États-Unis), mais disposant de son propre rôle et de fonctions à l’intérieur du système impérialiste mondial.

Le Québec, une formation sociale distincte

La question nationale québécoise joue un rôle clé dans les luttes de classes à l’intérieur de l’État canadien. Loin d’être assimiléEs dans un « melting pot » multiculturel canadien, les QuébécoisEs ont non seulement survécu comme un peuple, mais ont réussi à s’affirmer et à se redéfinir comme une nation, une entité géopolitique avec son propre territoire, sa culture, sa langue et sa conscience nationale, dans laquelle la lutte de classes a une configuration et une dynamique uniques dans l’État canadien.

Historiquement, les luttes sociales et politiques du Québec ont connu des périodes successives de convergence et divergence avec celles du Canada (le « ROC, ou Rest of Canada »). Par exemple, à l’heure actuelle, les luttes populaires environnementales et contre l’austérité ont tendance à converger entre les nations québécoise, canadienne et autochtones, étant donné qu’elles sont dirigées en premier lieu contre les politiques du gouvernement central.

Dans le domaine de la politique sociale cependant, là où les provinces ont davantage de compétences, les luttes des syndicats, du mouvement des femmes, et des regroupements étudiants, démontrent leur propre dynamique et ont tendance à s’organiser selon les structures, l’histoire et les traditions particulières de la société québécoise. Par exemple, les centrales syndicales reflètent chacune ses origines particulières — la CSN les employeurs francophones (plus tard, l’État québécois) et l’influence de l’Église; la FTQ la grande industrie et les syndicats américains; la CSQ les professions, notamment l’enseignement. Ces particularités et les enjeux plus spécifiquement québécois rendent moins probable et plus problématique la coordination des luttes à une échelle pancanadienne.

Troisième composante nationale habitant l’État canadien, les Premières nations sont diversifiées et dispersées, mais elles se radicalisent et se mobilisent avec d’autres mouvements sociaux dans un processus qui est en train de développer un nouveau leadership autochtone, très militant et très jeune.

Ce qui est en jeu dans la lutte nationale

La lutte du peuple québécois pour ses droits nationaux domine la scène politique canadienne depuis le début des années 1960. La non-reconnaissance de la nation constitue la principale ligne de fracture dans l’État canadien, son maillon le plus faible. La bourgeoisie canadienne, les dominants, s’oppose résolument à toute tentative de rompre l’intégrité territoriale de cet État tel qu’il existe, et qui est la fondation de son pouvoir politique et économique.

Les dominants font parfois des concessions partielles (accords de Lac Meech, Charlottetown), si les pressions d’en bas le rendent nécessaire. Mais un État « séparé »? Ça, c’est différent. C’est pourquoi les dominants ont légiféré plusieurs entraves à l’exercice libre du droit à l’autodétermination du peuple québécois (constitution de 1982, loi sur la Clarté, etc.). Ils n’ont jamais hésité à intervenir même illégalement lors des consultations populaires au Québec pour définir leur propre statut constitutionnel (1980, 1995). Ils sont également prêts à utiliser la force comme on l’a vu en octobre 1970. Entre-temps, ces dominants résistent à toute tentative par les QuébécoisEs d’élargir leurs compétences au sein de l’État canadien.

Au fur et à mesure que se développe la lutte nationale au Québec, elle s’oriente de plus en plus vers la nécessité d’une prise en charge par le peuple de tous les pouvoirs d’un État souverain — même si (comme Marx le pensait au sujet de l’indépendance de l’Irlande de l’Angleterre), une « fédération » (dont les termes restent à définir) pourrait être ensuite envisageable entre le Québec et le Canada.

En ce qui concerne le statut de la langue française, le Québec a pu occuper le champ parce qu’il y avait un vide constitutionnel (l’AANB assurant les droits linguistiques seulement au niveau des tribunaux et de la législature au Québec). Ce qui a permis l’adoption de la loi 101 par le Québec dans l’exercice de sa propre juridiction. La culture et l’identité québécoises sont en constante mutation et s’enrichissement à cause de l’immigration, d’où la futilité de toute politique identitaire visant la répression des droits individuels et religieux. Le sécularisme de l’État doit être ouvert.

Le peuple québécois a fait beaucoup de progrès au cours des dernières décennies en édifiant ses propres institutions. Mais il y a des limites importantes de s’affirmer dans le contexte du carcan fédéral. Aujourd‘hui, la lutte nationale n’est plus essentiellement défensive autour de la langue, de la culture, de l’identité « pure laine », telle que prônée par les nationalistes bourgeois et petit-bourgeois. C’est plutôt une lutte revendicative et populaire pour l’émancipation nationale, pour la construction d’un État avec de pleins pouvoirs et la capacité de formuler et d’exécuter ses propres politiques progressistes, sur un pied d’égalité avec les autres États et en solidarité avec les luttes des opprimés et exploités partout dans le monde. Il incombe donc à la gauche, à Québec solidaire, de relever ce défi, de faire avancer un projet et de construire une stratégie crédible et progressiste pour l’indépendance du Québec.

Perspective d’alliances avec des progressistes au Canada anglais

La lutte de la gauche et des mouvements sociaux pour le pouvoir étatique et pour l’indépendance du Québec est une lutte contre le régime fédéral et son État. Elle ne peut pas réussir sans le soutien militant des classes populaires dans le ROC.

Historiquement, l’avancée de la gauche au Canada, d’abord et avant tout le NPD et son prédécesseur la CCF, a été bloquée par son incapacité de maîtriser la question nationale québécoise. Le nationalisme « canadian », la conception étroite de l’État fédéral comme LE cadre essentiel pour un programme de réformes sociales, l’hostilité au nationalisme québécois et à la lutte au Québec pour les droits linguistique, ont empêché le NPD de rejoindre les éléments les plus progressistes au sein de l’État canadien (c’est-à-dire les couches populaires et les travailleurs québécois). Cette approche a laissé le NPD sans perspective crédible de prendre le pouvoir au niveau de l’État fédéral. Certes, le NPD a réussi électoralement dans plusieurs provinces, mais ces expériences gouvernementales contraintes par les limites du pouvoir provincial ont plutôt renforcé son opposition réformiste au changement radical.

Sous la direction de Jack Layton, le NPD a fait un certain virage avec la « Déclaration de Sherbrooke ». Le NPD a également présenté un projet de loi visant une réponse positive à une « question claire » et l’acceptation par le fédéral d’une majorité de « 50 % plus 1 » dans une éventuelle consultation populaire québécoise. Cette intervention, quoique ne répudiant pas l’appui du NPD à la loi du Clarté, a été une sage tentative de se resituer comme une alternative valable pour les progressistes québécois et canadiens. C’est effectivement la même formule agréée entre les gouvernements d’Édimbourg et de Londres pour la tenue du récent référendum en Écosse. Mais au Canada, il est peu probable qu’un gouvernement fédéral accepterait si facilement un verdict populaire en faveur de la souveraineté, vu la place importante du Québec dans la formation sociale canadienne.

Nonobstant, un mouvement progressiste pour la souveraineté au Québec pourrait gagner la sympathie des couches populaires dans le ROC. On l’a vu (d’une façon plus ou moins embryonnaire) au début des années 1970, quand le soulèvement populaire au Québec (grèves, manifestes syndicaux, mouvement étudiant, croissance du mouvement nationaliste, agitation contre la répression) a suscité des appuis importants au Canada anglais.

Comme les organisateurs du Forum social des peuples (FSP) l’ont reconnu l’été passé, les mouvements anti-austérité, environnemental, et de solidarité avec les autochtones présentent des possibilités importantes pour la construction d’une convergence de la gauche dans l’État canadien. Le mouvement indépendantiste québécois pourrait faire une contribution à cette recomposition d’une gauche pancanadienne, à travers le développement des alliances de solidarité qui pourraient éventuellement mettre fin au blocage politique au niveau fédéral.

Québec solidaire et la question nationale

Pour Québec solidaire, l’indépendance du Québec est depuis le début un principe au cœur de ses objectifs[1]. Quand la question nationale a été débattue lors du congrès de QS de 2009, l’appui à l’indépendance (ou à la « souveraineté ») a été mis dans un cadre stratégique très clair :

Le fédéralisme canadien est irréformable sur le fond. Il est impossible pour le Québec d’y obtenir l’ensemble des pouvoirs auxquels il aspire, sans même parler de ceux qui seraient nécessaires aux changements profonds proposés par Québec solidaire. Le peuple québécois a donc à choisir entre la soumission à la règle de la majorité canadienne impliquant subordination et uniformité politique, et l’exercice plein et entier de la souveraineté politique. La question nationale est ainsi réduite à sa plus simple expression : être une nation minoritaire dans l’État canadien ou une nation qui décide de toutes ses orientations dans un Québec indépendant.

Cependant, une certaine ambiguïté a été introduite dans la proposition sur le processus mis de l’avant pour la réalisation de l’indépendance, notamment la tenue d’une assemblée constituante pour l’adoption d’une proposition sur la réforme constitutionnelle, suivie d’un référendum populaire sur la proposition adoptée par la constituante. L’Assemblée nationale définirait le « mandat » de cette constituante :

Un gouvernement de Québec solidaire proposera l’adoption d’une loi sur l’Assemblée constituante définissant son mandat, sa composition et sa démarche. L’Assemblée nationale devra en même temps affirmer la souveraineté du peuple du Québec et le fait qu’il est le seul habilité à décider de ses institutions et de son statut politique, sans ingérence de l’extérieur. Elle réaffirmera également la souveraineté propre aux nations autochtones. L’Assemblée nationale du Québec invitera ces nations à se joindre à cet exercice démocratique par les moyens qu’elles décideront, y compris, si c’est leur volonté, en leur accordant une place importante dans le cadre même de l’Assemblée constituante.

Mais ce « mandat » ne serait pas nécessairement de rédiger la constitution d’un Québec indépendant :

Celle-ci [la constituante] aura pour mandat d’élaborer une ou des propositions sur le statut politique du Québec, sur les valeurs, les droits et les principes sur lesquels doit reposer la vie commune, ainsi que la définition de ses institutions, les pouvoirs, les responsabilités et les ressources qui leur sont délégués.

Il semble que la « souveraineté du peuple du Québec » (le droit à l’autodétermination) est confondue ici avec la « souveraineté du Québec », qui n’est pas du tout la même chose, mais plutôt une décision fondée sur l’exécution de ce droit. Plus tard, il est devenu évident qu’il n’y a pas d’unanimité au sein de QS, y compris dans sa direction, sur l’objectif de l’assemblée constituante. Quelques-uns la définissent comme « l’indépendance si nécessaire, pas nécessairement l’indépendance ». D’autres membres précisent que l’objectif de la constituante doit nécessairement être la rédaction de la constitution d’un état indépendant. Le problème se trouve dans la définition des étapes du processus d’accession à l’indépendance : d’abord, l’assemblée constituante, ensuite le référendum, la seule responsabilité de l’Assemblée nationale étant de définir le mode d’élection de l’AC et son mode de fonctionnement.

Il faut reconnaître que sans un mandat clair de rédiger la constitution d’un Québec indéendant, une assemblée constituante, si elle est vraiment représentative de la population du Québec, serait profondément divisée, ses débats confus, ses conclusions imprécises. Et si cette assemblée n’était pas convoquée dans une période de grande mobilisation sociale et politique des classes populaires, imprégnée d’une fièvre indépendantiste, il n’y a aucune garantie que ses délibérations engendreraient la constitution d’un Québec indépendant. Il faut absolument créer le rapport de forces, non seulement pour mener à bien le processus de la constituante, mais aussi pour faire face à l’offensive fédéraliste prévisible contre toute tentative de fonder un État indépendant.

Le débat entre Jonathan Durand-Folco et Benoit Renaud à été 2014, et la proposition de ce dernier à l’effet que la constituante pourrait rédiger deux constitutions, l’une indépendantiste, l’autre provinciale, n’offre guère une solution au dilemme posé par le programme actuel de Québec solidaire. L’assemblée constituante doit suivre une décision populaire préalable et claire en faveur de l’indépendance — une décision référendaire à la suite de laquelle l’Assemblée nationale établirait les conditions de nomination de l’assemblée constituante. La nouvelle constitution serait ensuite soumise à l’approbation de la population dans une deuxième consultation populaire.

Il faut se rappeler que les récentes expériences constituantes au Venezuela, en Bolivie et en Équateur, souvent citées comme exemplaires se sont déroulées dans des pays qui ont gagné leur indépendance politique il y a 200 ans (et au Mexique la Constitution de 1917 fut adoptée en pleine guerre révolutionnaire républicaine).

Québec solidaire élève le processus démocratique au-dessous de la stratégie pour l’indépendance. Il ne met donc pas son programme dans le cadre stratégique d’un Québec indépendant. Dans les campagnes électorales québécoises, QS fait campagne comme un parti « provincialiste », ce qui l’empêche de préconiser la nécessité d’un « autre Québec » libre de l’impérialisme et de la domination de l’État canadien, limitant plutôt ses propositions à ce qui est possible dans le cadre d’une province, pas d’un État. L’effet manque sévèrement d’imagination. Et il n’exerce pas beaucoup d’attrait pour les souverainistes désillusionnés par les tergiversations et reculades répétées d’un Parti québécois timoré et néolibéral.

On l’avait vu dans la déclaration publiée lors de la dernière élection québécoise par des membres de QS et d’Option nationale, regrettant l’attentisme du PQ et précisant que :

Si le programme de QS était clarifié dans le sens d’une mobilisation immédiate pour l’indépendance politique du Québec qui le démarquerait de la posture hésitante du PQ sur cet enjeu, une fusion entre les deux partis deviendrait réaliste et nécessaire.

Une telle mobilisation ne ferait-elle pas partie d’une stratégie gagnante? Il faut étudier la dynamique déclenchée récemment en Écosse, où une campagne militante pour l’indépendance, soigneusement planifiée et préparée par un regroupement de mouvements sociaux et de partis à la gauche du gouvernement SNP (l’homologue du PQ) a réussi de gagner l’appui au « Oui » dans les quartiers populaires et d’augmenter l’appui pour l’indépendance au point que la campagne référendaire, créditée au début avec à peu près 30 % dans les sondages, a frôlé la victoire le jour du scrutin.

En résumé

Les idées exprimées ici constituent un « work in progress », mais elles pourraient se résumer comme suit :

La structure constitutionnelle du Canada, un État centralisé et impérialiste, est foncièrement irréformable. Elle est un obstacle à l’épanouissement national du Québec.

Le Québec, en tant que formation sociale et nationale distincte, est opprimé par ce carcan fédéral. Ses luttes sociales et politiques posent en fin de compte la nécessité de la prise du pouvoir étatique par les classes populaires et l’établissement d’une république québécoise indépendante.

L’incapacité de la gauche canadienne de comprendre l’importance et les enjeux de la lutte nationale des Québécois a toujours constitué une pierre d’achoppement à son propre progrès et à l’émancipation sociale de la classe ouvrière du Canada.

Le mouvement national pour l’indépendance du Québec est dans l’intérêt de la classe ouvrière canadienne parce qu’elle se dirige contre l’emprise de la bourgeoisie canadienne et son État. Elle mine la légitimité de sa domination et ouvre des possibilités inédites pour la formation des alliances de solidarité entre les travailleurs et travailleuses des deux nations.

L’indépendance du Québec n’exclurait pas de nouvelles alliances étatiques, y compris une possible fédération (États associés?), étant donnée par exemple le marché commun qui existe déjà dans le contexte pancanadien actuel.

Vu la crise des perspectives du mouvement nationaliste traditionnel (PQ, Bloc, ON, etc.), il incombe à Québec solidaire de prendre le devant en faisant de l’indépendance nationale le cadre stratégique de son programme et de ses activités. Ce parti ne peut plus entretenir des ambiguïtés par rapport à l’assemblée constituante qu’il propose, qui doit résolument être de développer le cadre étatique d’un Québec indépendant suite à une option populaire clairement exprimée en faveur de la souveraineté.

 

[1] L’Union des forces progressistes en faisait une condition pour procéder à la fusion avec Option citoyenne, qui l’a accepté également après trois congrès d’orientation, ouvrant ainsi la voie au congrès de fondation de QS en 2006.

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Martin Joset <![CDATA[La victoire d’Evo]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14346 2014-10-27T14:29:08Z 2014-10-26T11:52:55Z Pierre Beaudet

Pierre Beaudet

Comment un indien aymara producteur de coca est-il devenu président de la république de Bolivie, ce pays le plus pauvre de l’hémisphère?

Jusque dans les années 2000, la Bolivie restait le royaume des millionnaires et des militaires, dans un pays d’apartheid excluant la majorité de la population autochtone et paysanne. Divers épisodes de lutte armée n’avaient rien donné sinon que des défaites pour les mouvements populaires. Les syndicats dans les mines, le principal secteur économique, ne parvenaient pas à bloquer l’assaut du néolibéralisme. Mais peu à peu, les chômeurs et le petit peuple des bidonvilles se sont organisés, comme dans l’immense banlieue de La Paz, El Alto, où s’entassent plus d’un million de personnes. Les « cocaleros » (cultivateurs de coca) se sont révoltés contre les exactions commises par les militaires et leurs supporteurs américains de la DEA et de la CIA. Une grande ville, Cochabamba, s’est soulevée contre la privatisation de l’eau que tentait d’imposer le gouvernement avec la multinationale américaine Bechtel. Au début des années 2000, la Bolivie était le théâtre d’immenses mobilisations populaires.

De tout cela a émergé le Movimiento al Socialismo (MAS), une coalition de coalitions, se présentant comme l’expression des mouvements populaires. Richard Fidler, qui connaît bien cette situation, explique que le succès du MAS a été de combiner les actions de masse avec une intervention électorale, d’où la spectaculaire élection de 2005 où près de 60 % de la population a voté en faveur du changement. [Le 12 octobre 2014], Evo Morales a remporté une autre victoire triomphale.

Le succès d’Evo et de son vice-président Alvaro Linera Garcia (un ex-guérillero) repose sur plusieurs facteurs. Les changements réalisés ont eu un grand impact, sans penser que tous les problèmes ont été éradiqués. D’abord, le gouvernement a pris le contrôle des ressources énergétiques (plus de 80 % des profits reviennent à l’État). Avec cette manne pétrolière et gazière, l’État a sorti la majorité de la population de la pauvreté. Le pays est maintenant libéré du terrible fléau qu’est l’analphabétisme. Des millions de Boliviens ont été soignés pour la première fois de leur vie par des médecins et des dentistes.

Au-delà du progrès matériel, le pays s’est doté d’une nouvelle constitution qui part du principe que la Bolivie est un État plurinational, ce qui reconnaît les droits des nations autochtones. De nouveaux dispositifs législatifs ont été mis en place, ainsi que des programmes d’action positive pour ouvrir les portes des institutions et de l’université à la majorité autochtone.

Pour Alvaro Linera, ces changements radicaux sont nécessaires. Cependant, l’objectif du socialisme n’est pas pour demain. C’est une impossibilité selon le vice-président dans un pays qui dépend des revenus d’exportation du gaz et du pétrole et dont l’économie reste dominée par de petits producteurs ruraux et urbains. Il estime qu’il faut y aller à petits pas, et aider l’économie populaire à se développer. Une partie substantielle des revenus de l’État est ainsi reversée à un vaste tissu de petites et de très petites entreprises d’où émerge une autre économie basée sur la coopération et les réseaux d’entraide. Sans l’appui de l’État, cette économie sociale et solidaire est vouée à l’échec, mais dans le contexte politique actuel, elle pourrait faire basculer les leviers vers la majorité de la population.

Ce réformisme « radical » d’Evo Morales a également ses angles morts. La production d’hydrocarbures repose sur un extractivisme très dommageable pour l’environnement. Au moins le gouvernement négocie avec les communautés autochtones au lieu de les matraquer, mais il n’en reste pas moins que la chose est problématique. Par ailleurs, Evo Morales joue le jeu du leader charismatique, ce qui veut dire un système de pouvoir, d’influence et de patronage contrôlé par un petit cercle autour du président. Ce n’est pas la première fois qu’un processus de transformation se voit confronté à cette réalité où le pouvoir populaire est peu à peu accaparé par une élite.

La Bolivie présentement avance, de manière chaotique et contradictoire, comme plusieurs autres pays latino-américains, tels l’Équateur, le Brésil, le Venezuela. L’utopie d’une grande transformation socialiste reste présente dans le cœur des mouvements populaires, sans dénigrer ou minimiser les efforts pour améliorer la vie des gens à court terme, de manière visible et palpable. Sans ces avancées, le discours sur le socialisme devient une idée sans âme et sans appui. De l’autre côté, si on se contente de redistribuer la richesse et non de transformer les conditions qui font en sorte que les pauvres restent exclus de l’économie et du pouvoir, on arrive également à des impasses. C’est le grand dilemme que confrontent les socialistes du vingt-et-unième siècle.

 

Presse-toi à gauche, 14 octobre 2014

 

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Martin Joset <![CDATA[C’est le défi démocratique du droit à décider qui a gagné]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14341 2014-10-24T01:15:06Z 2014-10-24T11:14:54Z Le Non à l’indépendance a gagné, de justesse et par le recours au chantage à la peur du futur (la campagne du Better together en est venue à s’appeler « le projet de la peur »), mais le résultat obtenu par le Oui montre clairement que si le Royaume-Uni veut survivre, il ne pourra plus exister comme auparavant. L’option que David Cameron a refusé d’inclure dans la question du référendum (la Devo-Max) et qu’il a dû récupérer dans l’étape finale de la campagne pour pouvoir mettre en échec le Oui est maintenant sur la table, pour autant que cela ne se passe pas comme au Canada où les promesses faites ont vite été oubliées…

Ce qui est le plus important, c’est que nous assisterons probablement à une progression de l’activisme de base écossais au sein de la société britannique grâce au processus d’auto-organisation qui s’est produit avec des initiatives telles que la Radical Independence Campaign (RIC), Women for Independence et autres organisations en faveur du Oui. Et cela en tant qu’expression de ce qu’un journaliste a qualifié d’« insoumission populiste » non seulement contre l’« unionisme », mais aussi contre les politiques néolibérales de David Cameron. Parce que, comme l’a écrit Owen Jones [du quotidien The Independent], dans toute la propagande en faveur du Oui, on pouvait lire également qu’on ne voulait « plus jamais vivre sous un gouvernement Tory ».

Mais ce qu’il y a de plus essentiel, c’est que le possible dénouement favorable de toute cette affaire a fait trembler jusqu’aux dernières heures tout l’establishment occidental et surtout les élites de l’Union européenne (UE) et que l’organisation d’un référendum sur la question d’une sécession sur une partie du territoire de l’un des États le plus vieux du monde a constitué un fait inédit depuis 1945. Et tout cela a pu se produire de manière négociée et légale. Ainsi tombe à l’eau, après des précédents comme celui du Québec, la présumée « théorie de l’eau salée » [référence aux théories « naturalistes » de René Quinton] qui insistait sur le fait que le droit à l’autodétermination était quelque chose qui ne pouvait être réclamé que par des peuples colonisés, « théorie », soit dit en passant, qui ne s’appliquait ni aux Palestiniens ni aux Sahraouis…

Avec la célébration de ce référendum, c’est également l’existence d’un demos [« peuple » en grec] différencié à l’intérieur d’un État qui a été reconnue, demos ayant le droit non seulement à l’autodétermination en général, mais aussi celui de décider de se séparer ou non de cet État. Il s’agit de quelque chose qui continue à être un tabou dans la majorité des États ayant des réalités plurinationales, arc-boutés qu’ils sont sur la thèse selon laquelle il existerait en leur sein un demos unique, cette thèse devant occulter la prédominance d’une nation sur les autres. C’est le cas de l’État espagnol et du nationalisme réactif permanent qu’il pratique face aux revendications telles que celle qu’avance actuellement le demos catalan en exigeant son droit à une consultation non juridiquement contraignante.

Ce serait une grave erreur de la part de Mariano Rajoy (PP), Pedro Sanchez (nouveau secrétaire du PSOE) et compagnie que de se sentir trop heureux du résultat de ce référendum. Parce que là-bas, en Écosse, c’est la logique démocratique qui s’est imposée, facilitée sans doute par la non-existence d’une Constitution écrite, et rien n’a empêché l’exercice du droit à décider de la sécession ou non de l’État britannique, alors qu’ici, en Espagne, on insiste sur une lecture fondamentaliste de la Constitution, et en particulier de la première partie de son article 2, pour refuser ce droit, quand on ne réclame pas tout bonnement l’application de l’article 155 pour menacer de suspendre l’autonomie catalane.

C’est pour cela que nous devrions prendre note de ce précédent vécu le 18 septembre et reconnaître le droit du parlement catalan, avec la loi ayant trait aux consultations populaires qu’il approuvera aujourd’hui, de célébrer la consultation annoncée pour le 9 novembre prochain. Le Tribunal constitutionnel devrait en faire de même en s’appuyant aussi sur l’appel au dialogue qu’il a lancé dans sa sentence du 25 mars de cette année pour aborder les problèmes « dérivés de la volonté d’une partie de l’État d’altérer son statut juridique », en reconnaissant que le droit de décider « exprime une aspiration susceptible d’être défendue dans le cadre de la Constitution ».

On ne peut ainsi continuer à refuser de reconnaître une revendication qui, comme nous venons de le constater ce 11 septembre, est réclamée par un mouvement ample et pluriel qui peut compter sur l’appui de la majorité de la société catalane. Ainsi, au cas où ni le gouvernement ni les juges ne devaient répondre affirmativement à cette revendication, le Parlement catalan aurait toute la légitimité – appuyée d’ailleurs sur sa propre légalité – pour désobéir à l’interdiction et convoquer la consultation.

 

Viento Sur, le 19 septembre 2014 (Traduction : À l’Encontre

 

Jaime Pastor est universitaire, professeur de Science politique auprès de l’UNED, éditeur de la revue Viento Sur, membre de Izquierda Anticapitalista et de Podemos. Il a publié récemment Los nacionalismos, El Estado espanol, y la izsquierda (2e édition révisée, 2014), Ed. Los Libros de Viento Sur et La Oveja Roja.

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Martin Joset <![CDATA[La dette extérieure et la « tromperie organisée »]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14338 2014-10-22T11:40:32Z 2014-10-22T11:40:32Z Quand j’étais enfant, nous faisions un ballon avec du papier journal et de vieux chiffons et nous l’enveloppions avec de la ficelle pour qu’il résiste mieux aux coups de pied. Nous nous amusions aussi à bien d’autres jeux parmi lesquels il y en avait un que nous appelions « la tromperie organisée ».

Quand quelqu’un disait quelque chose que nous pouvions mettre en doute ou quand nous découvrions qu’il nous mentait, nous lui disions que c’était une tromperie organisée (car nous ne voulions pas nous faire avoir). Quand nous découvrions le mensonge, nous recevions un bonbon et, quand on ne le découvrait pas, nous devions payer un gage.

Pour le problème de la dette extérieure, c’est un jeu assez semblable à celui-ci auquel jouent des personnes de l’extérieur et de l’intérieur du pays que nous appelons « vautours » et où l’arbitre essaye de mettre le pays en échec et mat alors que les peuples concernés sont considérés comme de simples spectateurs.

Le jeu de la tromperie organisée n’est pas nouveau dans le monde de la finance et de la spéculation. Il s’agit de déplacer les pièces du jeu en faisant croire aux pays appauvris qu’ils sont les débiteurs des pays riches et que les peuples doivent payer cette dette extérieure et éternelle sous peine de se retrouver en défaut de paiement, de subir des embargos et toute une batterie de sanctions.

Notre gouvernement se trouve encerclé dans ce jeu de la tromperie organisée. Comme il se rend compte qu’aucun juge des États-Unis n’émettra un état de faillite judiciaire en faveur de l’Argentine, il ouvre le parapluie et dit comme tout le monde qu’il faut « honorer la dette souveraine ».

Pardonnez mon ignorance mais à quelle notion se réfèrent-ils quand ils affirment qu’il faut honorer la « dette souveraine » : pourquoi le pays devrait-il payer en même temps ce qui est légitime et ce qui est illégitime dans cette dette sans rechercher ce qui est immoral, injuste et taché avec le sang du peuple? Pourquoi payer une dette qui a déjà été payée plusieurs fois? Qu’ont fait les gouvernements démocratiques quand ils ont cédé la souveraineté nationale à des tribunaux étrangers et que faire pour éviter ainsi cette tromperie?…

Cela fait plus de 30 ans qu’avec des organisations sociales et des personnalités, nous proposons de faire un audit sur la dette. Il est nécessaire de nous référer à Alejandro Olmos qui a porté pour la première fois un jugement sur la dette extérieure et au juge Ballestero qui, voici 18 ans, a envoyé sa résolution du problème au Congrès national pour qu’il recherche les dommages causés dans le pays par ce paiement. Depuis 14 ans, tout cela dort dans le sommeil des complicités et reste enfermé dans un placard du Congrès.

La tragédie, c’est que les gouvernements des pays endettés se sont transformés en fidèles croyants du dieu Moloch auquel ils rendent un culte dans leurs temples en installant le rituel du paiement de la dette éternelle avec pour objectif d’être plus tard bénéficiaires d’un paradis fiscal et de pouvoir un jour bénéficier de nouveaux crédits pour payer les intérêts de cette dette extérieure et s’assurer ainsi qu’elle continue à croître pour pouvoir continuer à la payer afin de recevoir un jour les indulgences du capitalisme qui réclame de plus en plus de sacrifices.

Dans leur angoisse existentielle et comme des croyants fidèles, les gouvernants, les ministres, tous les hommes politiques et les entrepreneurs prient, gesticulent, déchirent leurs vêtements et font des discours en annonçant que le pays est disposé à payer la « dette souveraine » malgré la faim de leur peuple. Dans la réalité, les conséquences de cette situation sont : la faim dans le peuple, la mortalité infantile, l’inflation qui dévore tout sur son passage en provoquant une plus grande pauvreté, le manque de ressources pour la santé et l’éducation et l’augmentation de la violence sociale et structurelle qui rend les inégalités plus criantes.

Le peuple sait très bien que le paradis promis n’existe pas sauf pour les riches. Ils nous ont vendu la tromperie organisée, comme l’a fait le Club de Paris dont le sport favori est de jouer au saccage des pays appauvris.

Alors que le gouvernement est disposé à négocier l’inacceptable, certains dans l’opposition politique et économique, pensent qu’il faut tout payer sans discuter. Ce sont les croyants fidèles soumis au jeu de la tromperie organisée qui espèrent que le Juge Griesa et les vautours vont pouvoir faire échec et mat sur le dos du pays. Il ne faut pas oublier ce qui est arrivé au Ghana à la Frégate Libertad, le bateau-école argentin, qu’ils ont presque envoyé par le fond avec l’embargo; c’est là un exemple assez récent de ce qui risque d’arriver à la nation elle-même.

Pour cela, nous devons assumer les défis et ne pas accepter de demeurer simples spectateurs devant cette situation. Nous devons aussi réclamer le paiement de la dette intérieure.

Les peuples ont une grande capacité de résistance; ils doivent être protagonistes et constructeurs de leur propre histoire et lutter pour devenir libres et souverains. Nous devons convoquer tous les secteurs sociaux du pays, sans discriminations idéologiques et politiques et réunir des forums dans tout le pays, dans chaque communauté, dans les syndicats, les églises, les universités et les mouvements étudiants, et dans les organisations sociales, culturelles et politiques, pour analyser la situation et créer de nouvelles initiatives face au labyrinthe dans lequel s’est fourvoyé le pouvoir et dont il ne sait comment sortir.

Il est nécessaire de mettre en place un audit de la dette extérieure et de convoquer une consultation populaire et le gouvernement devra alors se soumettre à cette consultation, écouter d’autres voix et analyser de possibles alternatives économiques pour affronter non seulement les vautours de l’extérieur mais aussi ceux de l’intérieur du pays. Car, l’unique dette souveraine à payer doit être définie avec le peuple argentin.

Un Argentin célèbre[1] disait : « D’un labyrinthe, on ne peut sortir que par le haut », il faut choisir pour le bien de tous et savoir que nous récolterons ce que nous aurons semé. Le peuple doit arrêter de se soumettre à la tromperie organisée.

 

[1] Leopoldo Marechal

 

Adolfo Pérez Esquivel est un artiste argentin engagé qui a reçu le Prix Nobel de la paix en 1980 pour son travail de défense des droits humains.

 

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Martin Joset <![CDATA[Elinor Ostrom ou la réinvention des biens communs]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14333 2014-10-15T00:56:56Z 2014-10-16T11:41:27Z Première femme à obtenir un Prix Nobel d’économie (en 2009) pour ses développements sur la théorie des communs[1], Elinor Ostrom est décédée [le] mardi 12 juin [2013], à l’âge de 78 ans. Chercheuse politique infatigable et pédagogue ayant à cœur de transmettre aux jeunes générations ses observations et analyses, elle avait, malgré sa maladie, continué son cycle de conférences et la rencontre avec les jeunes chercheurs du domaine des communs au Mexique et en Inde. [Peu avant sa mort], elle exprimait son sentiment d’urgence à propos de la conférence Rio+20 qui se [déroulait alors][2]. Une conférence durant laquelle le terme de « communs » devient un point de ralliement, jusqu’à figurer dans le titre du « Sommet des Peuples pour la justice sociale et environnementale en défense des biens communs ».

La théorie des biens communs, ou plus précisément des « communs », suivant le terme anglais commons, qui est plus général et moins focalisée que la traduction française actuellement utilisée, a connu plusieurs périodes : les études historiques, l’analyse du fonctionnement des communs naturels et la construction des communs du numérique. Elinor Ostrom et l’approche institutionnelle de l’économie politique des communs est essentielle dans ce parcours pour comprendre le renouveau de l’étude des communs et l’apparition de mouvements sociaux qui se revendiquent de la défense ou de la construction des communs.

Leçons de l’histoire

L’histoire de l’Angleterre et du mouvement des enclosures, qui opposa très violemment les pauvres des campagnes aux propriétaires terriens entre le XIIIe et XVIIe siècle a été la première incarnation des analyses et des mouvements sur les communs. Les propriétaires voyaient dans la privatisation et la clôture des espaces la garantie d’une meilleure productivité, notamment pour l’élevage des moutons destinés aux filatures. Les pauvres, qui dans les coutumes et les premiers textes législatifs[3] avaient des droits élémentaires sur les communs, y voyaient une expropriation de leur moyens de subsistance : la récolte du miel, le bois de chauffe, les produits de la cueillette. Une expropriation qui les conduisait à rejoindre les villes et accepter les travaux les plus ingrats, notamment l’engagement sur les bateaux de la marine anglaise. Le mouvement politique des Levellers a porté les revendications égalitaires des révoltés des communs lors de la Guerre civile anglaise de 1647. La répression et la terreur qui régnèrent alors dans les campagnes font dire à l’historien Peter Linebaugh que « le mouvement des enclosures en Angleterre fait partie de ces universaux concrets, à l’image du marché triangulaire des esclaves, des sorcières portées au bûcher, de la famine irlandaise ou du massacre des nations indiennes, qui permettent de définir le crime du modernisme, à chaque fois limité dans le temps et l’espace, mais toujours dépassant le particulier et susceptible de revenir au devant de la scène[4] ». Aujourd’hui encore, penser les communs ne peut se faire qu’en relation avec les tentatives, les formes et les succès ou échecs des nouvelles enclosures, qui organisent la privatisation de ce qui était auparavant utilisé par tous. Au point que Charlotte Hess, une des collègues d’Elinor Ostrom avec qui elle a écrit un livre majeur sur les nouveaux communs de la connaissance, tente la définition suivante : « les communs sont des ressources partagées par un groupe de personnes et qui sont vulnérables aux dégradations et aux enclosures[5] ».

De la tragédie à l’écologie

Cependant, à part les historiens et les lecteurs attentifs de Marx ou de Polanyi, tous les économistes semblaient avoir oublié la notion de communs lorsqu’en 1968 paraît l’article de Garrett Hardin, « La tragédie des communs[6] », dans lequel il estime que chacun étant guidé par son avidité va essayer de bénéficier au mieux des communs, sans prendre en charge leur renouvellement. Il en conclut que la gestion optimale des communs passe soit par la privatisation du bien considéré, soit par la nationalisation, et qu’il vaut mieux créer des inégalités que de conduire à la ruine de tous. Cet article va rester longtemps une référence, au point que jusqu’à ces dernières années et la reconnaissance du travail d’Elinor Ostrom, il était impossible dans un lieu public de parler des communs sans que quelqu’un ne pose la question de leur « tragédie ». Mais paradoxalement, comme le signale Christian Laval[7], cet article va également remettre la question des communs à l’ordre du jour. Il aura ainsi poussé Elinor Ostrom et son mari Vincent à approfondir les études sur les communs. Plutôt que de se livrer à des jeux mathématiques comme Hardin, ils vont examiner ce qui se passe réellement dans les communs existants. Et montrer que des formes de gouvernance autres que privation ou étatisation sont possibles, et qu’elles sont concrètement mises en œuvre par des communautés pour protéger et maintenir les ressources partagées qui leurs sont confiées. Ces travaux seront publiés ultérieurement dans son ouvrage le plus connu — et actuellement le seul traduit en français! — Governing the commons[8]. Entre temps, les recherches menées au sein du Workshop in Political Theory and Policy Analysis qu’elle a créé avec son mari en 1973, à l’université d’Indiana, avaient connu un développement mondial qui s’est traduit par la constitution de l’International Association for the Study of Common Property (IASCP) au milieu des années 1980[9]. Dès lors, des chercheurs du monde entier vont aller étudier les modes de gestion des communs dans de nombreux endroits, à la suite et à l’image des premiers travaux d’Elinor Ostrom sur la gestion directe des réseaux d’irrigation par les parties prenantes en Californie du Sud, ou les façons dont des copropriétaires peuvent gérer correctement et collectivement les immeubles. Ils découvriront ainsi que la gestion de ressources partagées passe par la constitution d’arrangements institutionnels, souvent informels, mais néanmoins dotés d’une force de réalisation par l’implication des acteurs directement concernés. Loin du modèle de Hardin, dans lequel les éleveurs pouvaient faire paître leurs animaux dans un même champ sans jamais se parler, au point d’en épuiser la source même de nourriture, les chercheurs découvrent la grande variété et l’inventivité des communautés réelles pour gérer les ressources communes. Elinor Ostrom répondra ultérieurement souvent à ceux qui lui demandent des « recettes » que « chaque commun est un cas particulier », qu’il faut analyser à la fois en lui-même (quel est le type de ressource offerte en partage) et en regard de la communauté qui en a la charge. Ce qu’elle fit avec pédagogie lors de son dernier séjour en France en juin 2011.

Elinor Ostrom a mis en place un cadre d’analyse et de développement institutionnel destiné à l’observation des communs. De ses observations concrètes elle a tiré huit principes d’agencement que l’on retrouve dans les situations qui assurent réellement la protection des communs dont ces communautés d’acteurs ont la charge :

  • des groupes aux frontières définies;
  • des règles régissant l’usage des biens collectifs qui répondent aux spécificités et besoins locaux;
  • la capacité des individus concernés à les modifier;
  • le respect de ces règles par les autorités extérieures;
  • le contrôle du respect des règles par la communauté qui dispose d’un système de sanctions graduées;
  • l’accès à des mécanismes de résolution des conflits peu coûteux;
  • la résolution des conflits et activités de gouvernance organisées en strates différentes et imbriquées.

On voit clairement dans l’approche d’Elinor Ostrom que, à la différence de nombreux économistes, elle ne considère pas les biens pour eux-mêmes, mais dans leur relation avec les groupes sociaux qui participent à leur production ou maintien. Les communs ne sont donc pas des « biens » particuliers, mais également des systèmes de règles pour les actions collectives. Ce qui est alors ouvert au partage n’est pas seulement une ressource, mais bien un agencement social particulier; en conséquence, la préservation de la ressource passe par la prise de conscience des interactions sociales qui permettent ce partage.

La rencontre entre l’approche économique et politique de la théorie des communs portée par l’École de Bloomington d’Elinor Ostrom et la prise de conscience écologique au cours des années 1970 et 1980 va renforcer ces analyses. La question des communs va s’élargir de ressources principalement locales vers des ressources globales. Les océans, le climat, la diversité biologique, l’Antarctique, les forêts sont menacés de dégradation et d’appropriation… Notre environnement et les limites mêmes de la terre[10] en font l’équivalent de nouvelles enclosures écologiques. Comment la théorie des communs nous permet d’affronter ces défis qui se posent à l’échelle globale? Quelles sont les communautés concernées par leur protection, et les règles et agencements qui leur permettent d’exister et d’agir? Les questions posées autour de la conférence Rio+20 portent bien sur ces sujets, et l’on voit s’y exprimer des tendances à trouver des « solutions globales », souvent mythiques ou au contraire servant de paravent à de nouvelles enclosures. Au-delà du caractère attrape-tout du terme, un des aspects de « l’économie verte », celui qui veut financiariser la nature et étendre les droits de propriété intellectuelle à l’ensemble du vivant, est ainsi une nouvelle enclosure masquée derrière un discours généreux. En se décalant par rapport à la description de la dégradation de ces biens globaux, qui fait souvent le lit du catastrophisme, Elinor Ostrom cherche au contraire à développer les formes de résilience qui résident dans les capacités d’action : « Ce que nous mettons trop souvent de côté est ce que les citoyens peuvent faire et l’importance d’un investissement réel des personnes concernées » déclarait-elle en recevant son Prix Nobel d’économie. Dans son ultime article à propos des négociations de Rio en 2012, elle indique clairement : « Des dizaines d’années de recherche montrent qu’un éventail de mesures évolutives, complémentaires au niveau urbain, régional, national et international a plus de chance de réussir qu’un accord universel et contraignant, car il permettrait de disposer d’un recours en cas d’échec de certaines de ces mesures. »

Les communs du numérique

La troisième incarnation du mouvement et de la théorie des communs viendra des innovations technologiques, et notamment de l’internet et des documents numériques. Réseau universitaire, construit en dehors des systèmes informatiques privés qui s’imposaient dans les années 1980, réseau dont les protocoles et les règles de normalisation sont débattus ouvertement par tous les ingénieurs concernés, l’internet apparaît vite comme un « nouveau commun ». Les acteurs ayant construit ce réseau, et qui en sont également les premiers utilisateurs, vont longtemps défendre son ouverture, son expansion pour tous et sa neutralité[11], au sens d’un réseau qui ne juge pas les contenus ou les protocoles, mais transmet au mieux tous les messages informatiques. Conjugué avec l’émergence du mouvement des logiciels libres, nous avons là une « communauté mondiale » d’informaticiens qui construit collectivement des ressources partageables et ouvertes. Et qui se fixe des règles internes (la licence GPL pour les logiciels libres, le fonctionnement de l’Internet Engineering Task Force, etc.) et les moyens de les faire respecter (normalisation ouverte, forums d’échange et de formation permanente entre informaticiens, surveillance des tentatives de détournement de l’ouverture du réseau…). Comme pour les communs naturels, les communs numériques, même s’il apparaissent reproductibles à l’infini pour un coût marginal tendant vers zéro, sont confrontés à des risques de pollution et de dégradation et à des stratégies d’enclosure. La principale d’entre elles étant l’extension rapide et tous azimuts de la « propriété intellectuelle » que le juriste James Boyle qualifie en 2004 de « second mouvement des enclosures »[12].

Elinor Ostrom ne pouvait rester indifférente à cette conception des réseaux numériques comme des biens communs. D’autant que, sous l’impulsion de divers mouvements sociaux du numérique[13], le concept s’est largement étendu, notamment par les créateurs qui utilisent les licences Creative Commons, par les chercheurs qui diffusent leurs travaux en accès libre, par les bibliothécaires qui participent au mouvement pour l’accès au savoir… Elinor Ostrom coordonnera ainsi avec Charlotte Hess le livre fondateur de cette nouvelle approche des communs[14]. Celui-ci est un ouvrage collectif analysant les nouvelles constructions sociales qui se réalisent autour du numérique à la lueur de l’histoire et l’expérience des communs matériels. La connaissance est souvent considérée par les économistes comme un bien public au sens de Paul Samuelson, c’est-à-dire non excluable (il est difficile d’empêcher le savoir de circuler) et non-rival (ce que je sais ne prive personne du même savoir). Or, le numérique crée de nouvelles conditions d’appropriabilité privée, qui font que la connaissance inscrite dans des documents numériques peut au contraire se trouver empêchée de circuler : DRM[15] sur les fichiers, brevets de logiciels, absence de réelle conservation par des organismes dédiés, censure au niveau du réseau… C’est donc en plaçant la connaissance dans les mains et sous la responsabilité des personnes qui la produisent, qui peuvent par leur pratique rendre les ressources de savoir partageables, que sa circulation restera assurée. Un élément essentiel quand on touche aux domaines de la science et de la santé, et que l’on envisage leur circulation en direction des pays et des chercheurs, innovateurs et professionnels de la santé qui ne peuvent bénéficier du soutien d’organismes publics et de grandes bibliothèques.

Car c’est une des contradictions majeures du numérique : il est un instrument de diffusion d’une puissance encore jamais envisagée, les coûts de reproduction tendant vers zéro et le réseau s’étendant sur toute la planète; et il est en même temps le moyen d’organiser de nouvelles enclosures, de bloquer le partage, de surveiller les usages. À l’image de ce qu’Elinor Ostrom a observé et promu dans son approche institutionnelle, c’est par une multiplicité d’actions et de niveaux de prise en charge que la connaissance restera libre. Les lois, les principes portés par les pouvoirs publics — notamment l’obligation de diffuser librement les travaux primaires de recherche — cohabitent avec les dynamiques des groupes et mouvements qui desserrent l’étau de la privatisation et les barrières à l’accès de tous aux connaissances, dans tous les domaines.

Continuer de construire une théorie des communs

Le mouvement des communs a besoin de théorie, comme tous les mouvements qui secouent la société. Il n’est cependant nul besoin d’en faire aujourd’hui une panacée, une nouvelle solution « universelle » dont l’échec ou les difficultés signeraient l’absence d’espoir. Au contraire, la principale leçon d’Elinor Ostrom est de cultiver les différences et les synergies. Alors que dans les années 1970 les économistes ne juraient que par des modèles abstraits, convoquant les humains sous leur seule forme d’homo œconomicus dans des calculs d’optimisation, Elinor Ostrom parcourait le monde, en Amérique latine, Asie ou Afrique. Comme le souligne David Bollier, « elle se déplaçait pour observer les réalités de la coopération sur le terrain, dans toutes ses dimensions humaines souveraines, et réunir ainsi les fondations de sa théorie créative sur la façon dont les communs réussissent ou échouent. C’est certainement ce qui fait la longévité du travail d’Elinor Ostrom : il est appuyé sur un travail empirique en profondeur[16] ».

La reconnaissance institutionnelle tardive qu’aura connu Elinor Ostrom, notamment l’attribution du Nobel d’économie, va de pair avec des tentatives de récupération de son travail dans des discours qui privilégient les « communautés » sur les peuples, ou qui utilisent « l’amitié » comme valeur d’échange, ou encore qui se targuent de « solutions financières innovantes » et tentent d’intégrer les communs dans une vision économique libertarienne au profit des grands vecteurs de l’internet ou de la finance « verte ». C’est le lot de toute recherche que de se voir reçue différemment par des auditeurs ou lecteurs ayant des buts et des intérêts différents. Pour les gens qui participent au renouveau du mouvement des communs, qui mettent en avant pratiquement et théoriquement le partage, la solidarité, la conception coopérative devant les profits privés ou les rapports de forces militaires, la lecture d’Elinor Ostrom apporte un tout autre éclairage. Fondamentalement, son message est de dire que les gens confrontés jour après jour à la nécessité d’assurer la permanence des communs qui sont le support de leur vie ont bien plus d’imagination et de créativité que les économistes et les théoriciens ne veulent bien l’entendre.

Fidèle à l’image souriante, pédagogue et accueillante d’Elinor Ostrom, sa théorie institutionnelle des communs est avant tout une formidable leçon d’optimisme, de confiance dans les capacités humaines, de valorisation de la débrouillardise et d’admiration devant les agencements improbables que l’humanité sait mettre en œuvre. Notre plus bel hommage sera de continuer à défendre les communs, naturels et numériques, globaux ou locaux, de faire en sorte que chacune et chacun se sente investi d’une responsabilité sur la protection de ce que l’humanité veut proposer en partage, par choix ou par nécessité. Au premier titre évidemment, la défense de notre planète commune.

 

Hervé Le Crosnier, Rio, le 14 juin 2012

 

 

[1] Hervé Le Crosnier, « Une bonne nouvelle pour la théorie des Biens Communs », Vecam, 12 octobre 2009.

[2] Elinor Ostrom, « La politique verte doit être impulsée de la base », Les Échos, 12 juin 2012.

[3] « Tout homme libre peut récolter le miel trouvé dans ses bois » — Article 13 de la Charte des Forêts (1215).

[4] Peter Linebaugh, « Enclosures from the bottom up », Radical History Review, n° 108, automne 2010.

[5] Charlotte Hess, « Inscrire les communs de la connaissance dans les priorités de recherche »; in Association Vecam (coord.), Libres Savoirs : Les biens communs de la connaissance, C & F éditions, 2011.

[6] Garrett Hardin, « The Tragedy of the Commons », Science, 162 (1968), p. 1243—48.

[7] Christian Laval, La nouvelle économie politique des communs : apports et limites, 9 mars 2011.

[8] Elinor Ostrom, Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action (Political Economy of Institutions and Decisions), Cambridge University Press, 1990 (traduction — de qualité déplorable : La gouvernance des biens communs : Pour une nouvelle approche des ressources naturelles, De Boeck, 2010).

[9] L’association a été renommée International Association for the Study of Commons en 2007.
www.iasc-commons.org.

[10] Geneviève Azam, Le temps du monde fini : vers l’après-capitalisme, Les liens qui libèrent, 2010.

[11] Valérie Schafer et Hervé Le Crosnier, Neutralité de l’internet : une question de communication, CNRS-Éditions, 2011.

[12] « The Second Enclosure Movement and the Construction of the Public Domain », Law and Contemporary Problems, 66 (1 & 2), 2004.

[13] Hervé Le Crosnier, « Leçons d’émancipation : l’exemple du mouvement des logiciels libres », in Libres Savoirs, op. cit.

[14] Charlotte Hess et Elinor Ostrom (dir.), « Understanding Knowledge As a Commons: From Theory to Practice », MIT Press, janvier 2007, 381 p.

[15] Ces outils de Digital Rights Management (« gestion des droits numériques ») interdisent par exemple de recopier ou de partager un livre ou un film.

[16] David Bollier, Elinor Ostrom Remembered (1933–2012), 12 juin 2012.

 

Puces savantes (Le Monde diplomatique), le 15 juin 2012
(article diffusé sous licence Creative Commons d’attribution BY)

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Martin Joset <![CDATA[Une analyse intégrale de l’impérialisme contemporain suppose également une compréhension globale du capitalisme actuel]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14323 2014-10-14T01:42:17Z 2014-10-14T11:57:11Z Sous l'empire du capital – L'impérialisme du XXIe siècle, par Claudio Katz

Claudio Katz propose des analyses sur impérialisme aujourd’hui. Le titre de l’ouvrage Sous l’empire du capital souligne « le lien entre les modalités actuelles de l’oppression mondiale et les caractéristiques propre à l’accumulation capitaliste ».

En introduction (publiée avec l’aimable autorisation de M éditeur (Québec) : Introduction : Claudio Katz : Sous l’empire du capital. L’impérialisme aujourd’hui), l’auteur parle, entre autres, de la place du « gendarme états-unien », des privilèges de la première puissance mondiale, de solidarité militaire occidentale, de gestion impériale collective : « Les agressions menées par chaque puissance coexistent avec des incursions mondiales conjointes et permanentes », de rupture avec le vieux scénario des guerres interimpériales.

L’auteur indique que « la dénonciation de l’impérialisme ne doit pas être confondue avec son interprétation », qu’il faut historiciser le caractère oppressif de ce régime, éviter de présenter les États-Unis comme « un guerrier solitaire », analyser les nouvelles situations de multi-polarité et ne pas négliger « la nécessité d’un commandement du capitalisme mondial ».

La notion d’impérialisme a donnée lieu à de multiples débats théoriques. « Ce texte étudie ici les différences qui séparent la coercition extraéconomique, la conquête des territoires et l’établissement de colonies d’avec les mécanismes de la concurrence qui caractérisent le système social actuel ».

J’indique que le livre est bien écrit, lisible par toutes et tous, loin des jargons économistes. L’auteur présente des analyses claires, cite des auteur-e-s en les contextualisant, insiste sur les dimensions politiques et/ou économiques, les divergences et les convergences des positions analysées, les solutions non abouties, les questions en suspens. Il offre un cadre de réflexion élargi. De cet ensemble, je ne choisis que certaines dimensions.

Claudio Katz discute des théories « classiques » des marxistes sur l’impérialisme, en soulignant le contexte de leur élaboration, la première guerre mondiale et ses bouleversements. Karl Kautski, Lénine et la rupture avec la social-démocratie, Rosa Luxembourg, les causes du militarisme, les interprétations économiques, les interprétations politiques. Convergence révolutionnaire entre Rosa Luxembourg et Lénine et divergences sur les analyses économiques. « Les débats économiques sur l’impérialisme classique couvraient, par conséquent, un large spectre de problèmes sans offrir une claire solution ». Il faut garder à l’esprit l’absence de réseaux capitalistes multinationaux, la prédominance des conflits territoriaux.

Les changements structuraux impliquent d’élaborer de nouvelles interprétations.

Claudio Katz analyse les changements après la seconde guerre mondiale, [parmi lesquels] « l’absence de guerres interimpériales », l’aide à la reconstruction économique et la soumission politico-militaire des pays défaits, puis les transformations économiques, une « interpénétration financière, commerciale et économique sans précédent », un nouveau type d’entreprises multinationales…

Si l’auteur insiste à juste titre sur « l’usage du terme impérialiste [qui] n’a de sens que pour les puissances qui agissent sous la tutelle du capital », son traitement de la politique de l’URSS demanderait à être approfondi.

Si les principaux flux de placements de fonds étrangers se sont réalisés entre économies développées, il ne faut cependant pas omettre « la permanence de la violence impériale, surtout dans le tiers-monde ». L’auteur insiste tout au long de l’ouvrage sur cette violence, sur la barbarie impérialiste.

J’ai notamment apprécié sa critique : « La thèse du super impérialisme faisait l’impasse sur l’inexistence de rapports de subordination entre les économies développées, comparables à celles de la périphérie. L’approche transnationaliste niait la permanence des rivalités entre entreprises, aujourd’hui arbitrées par une autre configuration des classes et des États. L’approche de la concurrence interimpérialiste sous-estimait l’absence de confrontations militaires et les progrès enregistrés dans l’intégration des capitaux ».

Années 80, une nouvelle et forte expansion du capital, dans de nouveaux secteurs, vers de nouveaux territoires. « La nouvelle étape a permis d’inverser la tendance à la rétractation des marchés et à la détérioration du taux de profit qui avait prévalu pendant les crises de 1974–1975 et de 1981–1982 ». L’auteur parle de changement radical dans la dynamique du capitalisme. (Voir l’ouvrage de Michel Husson : Un pur capitalisme, Éditions Page deux, 2008, [et l’article] La crise est certaine, mais la catastrophe ne l’est pas)

Claudio Katz analyse les nouvelles contradictions du régime capitaliste néolibéral, l’hypertrophie financière, la surproduction de marchandises, les disparités et les déséquilibres mondiaux. Il indique : « L’absence de conflits militaires directs entre les principales puissances a perduré sous le néolibéralisme » et ajoute que les conflits sont plutôt orientés contre les « nouvelles sous-puissances »

L’auteur analyse particulièrement la place et le rôle des États-Unis, : « L’intervention militaire des États-Unis constitue le principal pilier de l’impérialisme contemporain », le poids des dépenses militaires, la « culture de la violence interne projetée à l’extérieur », les réseaux d’alliances, l’internationalisation du financement de la structure militaire états-unienne, la symbiose entre l’État et les organismes nationaux et mondiaux. « La première puissance agrège des intérêts nationaux et mondiaux par le biais d’un complexe structuré d’organismes économiques, géopolitiques et financiers. Ces entités relient l’establishment états-unien à ses collègues des autres régions, en tirant profit de la priorité que donnent les élites du monde à leur relation avec les États-Unis ». Une conjugaison inédite de coordination externe et de cohésion interne. Claudio Katz intègre dans son analyse de « l’impact de l’américanisme », les exportations des marchandises culturelles, Hollywood, l’universalisation de l’anglais, l’éloge de l’entreprise combinée à l’individualisme…

Supériorité militaire mais incertitude sur l’efficience de l’hégémonie, atouts militaires mais déclin économique, essor des entreprises mondialisées, délocalisation et internationalisation productive, nouvelles guerres, nouvelles et permanentes « agressions extérieures ». Des tensions et des contradictions : « L’interaction entre suprématie (actions au détriment des adversaires) et hégémonie (initiatives en partenariat) crée constamment des tensions ».

Les analyses de Claudio Katz [au chapitre] « Gestion collective et partenariat économique » illustrent les modifications structurelles de l’impérialisme du capital. S’il est possible d’utiliser la notion « d’impérialisme collectif », cela ne signifie pas « une administration égalitaire des affaires mondiales. L’auteur parle de guerres préventives, de l’argument de la « sécurité », de transformation d’actions internationales « en incursions pour son propre compte », des nouvelles exigences de la mondialisation, des investissements et des accords d’approvisionnements, du poids des certaines entreprises multinationales…

Sous le néolibéralisme, « l’offensive du capital contre le travail » a renforcé l’association des capitaux dans au moins trois domaines : « la mondialisation financière, l’internationalisation de la production et la libéralisation commerciale ». Mais le degré de coordination reste cependant limité, les États-nations restent des piliers indispensables au fonctionnement général du système. « Aucune entité mondiale ne dispose de systèmes légaux, de traditions sociales ou de légitimité politique suffisante pour assurer la discipline de la force de travail ». L’auteur insiste sur « l’absence de processus uniforme de transnationalisation », sur la place des anciens appareils d’État et les contradictions engendrées. Que les États mènent des politiques favorables à l’insertion mondiale des entreprises est une chose, que des règles territoriales encore incontournables persistent en est une autre. De ce point de vue, il est dommage que l’auteur n’aît pas intégré les négociations autour du TAFTA (voir par exemple : Stop au « Grand marché transatlantique ». Nouvel outil d’exploitation et de domination des peuples). Quoi qu’il en soit, la pression modalisatrice se heure à des limites internes au fonctionnement du système, engendrant des déséquilibres. Ce qui n’empêche pas, au contraire, « la coordination économique, le partenariat politique et la coercition militaire ».

L’auteur parle d’interventionnisme généralisé, du rôle des conflits armés, de brutalité, de violation de la légalité internationale, de privatisation de la guerre : « À mesure que la brutalité extérieure favorise la barbarie à l’intérieur du pays, l’agression impériale sape les traditions démocratiques ». Barbarie, vous avez dit barbarie (voir par exemple, un texte de Joelle Palmieri : AH! LA BARBARIE!).

Il poursuit avec les zones stratégiques, l’anéantissement de l’Irak, l’extension de la guerre, le rôle de la CIA, la Palestine, les appareils militaro-industriels, le silence sur les crimes perpétrés par les partenaires des grandes puissances, l’Amérique latine, la militarisation et le trafic de drogues, les invasions et les coups d’État, les changements en Afrique…

En regard de ces éléments, Claudio Katz montre la faiblesse des interprétations « conventionnelles » et présente les nouvelles approches marxistes, la place de la concurrence, la permanence de la loi de la valeur, la place de la finance, des taux d’intérêts, de l’innovation technique, les cycles, « les processus successifs de valorisation et de dévalorisation du capital »…

Dans ses critiques et analyses, il souligne l’importance d’un projet d’émancipation, qu’il nomme projet socialiste, car le capitalisme « n’a pas vocation à se dissoudre sous le poids des ans et n’a pas de date de péremption sur le plan strictement économique ». Il s’agit bien construire « une option permettant son dépassement ». Cette dimension me semble importante, car l’analyse pour vigoureuse qu’elle soit, ne saurait se passer d’un point de vue du coté de l’émancipation.

Claudio Katz propose des analyses sur les « rivalités émoussées », sur les nouvelles relations avec, entre autres, la Russie ou la Chine, les « puissances en voie de constitution », les modifications de la concurrence, le protectionnisme…

Contre les visions linéaires, il insiste sur les contradictions, « les contradictions que le capitalisme transfère à la périphérie tendent à se répercuter par la suite sur le centre lui-même ». Il discute du « déclin des États-Unis », des déséquilibres, de l’internationalisation et de la segmentation, de la nouvelle division du travail, de l’innovation, des constantes ou de la nécessité de « ne pas sous-estimer le gendarme ». Un chapitre est consacré à l’idée de « succession des hégémonies ». L’auteur insiste sur l’impossibilité d’analyser un phénomène historique « en termes métahistoriques ». Il faut donc souligner ce qui sépare les différents « régimes » à travers l’histoire et non se contenter d’analogies. L’auteur revient aussi sur les débats historiographiques, la « naissance » du capitalisme, et conteste les analyses privilégiant le commerce.

Claudio Katz montre les aspects contradictoires de la mondialisation et critique les thèses d’Antonio Negri et de Michael Hard. Il parle d’hétérogénéités, de hiérarchies, d’inégalités. Il rappelle que « le capital n’a jamais existé comme entité unifié ». L’auteur souligne les surestimations de certains : « Le point de vue mondialiste surestime les changements induits par la mondialisation et convertit des tendances potentielles en réalités achevées; il raisonne par abstractions, indépendamment du cours réel du capitalisme contemporain ». Si certains surestiment les modifications, d’autres les sous-estiment et ne prennent pas en compte le « déjà là ». Tout en partageant les analyses de l’auteur sur le rôle de « médiation » de l’État, les asymétries dues au « caractère qualitativement distinct du capital et de l’État », je ne suis pas totalement convaincu par ses propos sur les places des États-nations. Je pense notamment aux hypothèses stratégiques d’émancipation qui nécessitent des réponses de coopérations élargies, d’association et de socialisation dépassant le cadre national (Ce point, hors du thème de l’ouvrage, n’est pas abordé).

Claudio Katz invite à ne pas omettre les dimensions coercitives de l’impérialisme et de pas avoir une lecture simpliste du concept d’hégémonie (Antonio Gramsci).

Le dernier chapitre est consacré à « Idéologie, État et classes ». L’auteur parle de modification de la situation des classes dominantes sous l’effet de « l’association mondiale des capitaux », souligne que le degré d’intégration varie suivant les secteurs et les régions, rappelle que contrairement à la noblesse, « la bourgeoisie sépare tout en agrégeant ». Il insiste sur la place de la bourgeoisie dans la structure productive, les structures coercitives, le rapport social capitaliste, la puissance étasunienne, les nouvelles structures multinationales « militaires (OTAN), diplomatiques (ONU), économiques (OMC), financières (FMI) et informelles (G8, g20) » et leurs équivalents régionaux (Union européenne, Mercosur, Alena, etc.

Sans oublier la place des inégalités dans les relations entre centre et périphérie, les « semi-périphéries », l’émergence de nouvelles puissances… qui seront l’objet d’un autre ouvrage.

Un livre pour débattre de l’impérialisme aujourd’hui. Claudio Katz nous permet de mieux comprendre les débats antérieurs, de saisir les évolutions et les nouvelles contradictions, d’explorer des hypothèses… Un socle sérieux pour reprendre la discussion…

 

Claudio Katz. Sous l’empire du capital. L’impérialisme aujourd’hui (traduit du castillan par Lucile Daumas), M Éditeur, Saint-Joseph-du-Lac, 2014, 264 p.

 

Entre les lignes et les mots, 2 octobre 2014

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Martin Joset <![CDATA[Guerre coloniale : Harper nous ramène au XIXe siècle]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14315 2014-10-11T00:20:26Z 2014-10-12T11:02:54Z Le Jihad et les imanats islamiques naissent avec Mahomet, mais depuis deux cents ans, ils ont pris la forme d’une renaissance islamique contre l’oppression coloniale de l’Occident.

Les seuls à réussir furent probablement les Wahhabites saoudiens, instruments des USA contre le colonialisme européen dans le délitement ottoman. Les USA ont joué les talibans d’Afghanistan contre les soviétiques; les Européens, les intégristes libyens contre Kadhafi.

Aujourd’hui, on feint de se scandaliser que cela ait engendré un rejet désespéré de tout ce que représente l’empire, Boko Haram en Afrique de l’Ouest, les Shebab dans l’Est, l’Émirat islamique du Caucase et celui d’Irak et du Levant.

On oublie Abd el-Kader, Calife à Mascara en Algérie entre 1830 et 1850 contre l’invasion impérialiste française; les Mahdistes du Soudan combattus par le jeune Churchill, fin XIXe; l’imanat caucasien en Tchétchénie et au Daghestan, qui tint en respect pendant trente ans le Tsar de toutes les Russies. Ce phénomène n’est cependant pas spécifique à l’Islam : rappelons parmi tant d’autres les Mau-Mau du Kenya (animistes), les Sickhs d’Amritsar minorisés par le pacifisme de Gandhi, ou l’Armée de Résistance du Seigneur (chrétiens) en Ouganda… etc., pour ne pas parler des Khmers rouges.

On peut faire l’hypothèse que leur courte vie vient du fait que l’impérialisme a utilisé la religion pour construire son pouvoir, et singulièrement au Moyen-Orient, pour combattre le nationalisme arabe socialiste (Iran, Égypte, Irak, Syrie, Afghanistan). Ces mouvements furent écrasés dans le sang, mais marquèrent aussi le déclin des empires coloniaux, russes, français et anglais. Sur ces ruines, l’Amérique construisit le sien. C’est à sa défense qu’Harper nous convie.

L’erreur de ces mouvements, lorsque l’empire cessa d’avoir besoin d’eux, fut probablement d’imposer une loi de fer à l’interne, mais surtout d’opposer un État à l’empire, alors qu’il n’a que faire d’États croupions pourvu que ses banquiers puissent faire rendre gorge à leurs débiteurs, et que les marchands d’armes fassent des affaires.

C’est lassant de voir nos instruments de propagande ignorer à ce point l’Histoire et monter en épingle la barbarie de ces mouvements, pour taire que l’Occident tue et détruit systématiquement dans ces régions depuis soixante ans. On place dans la même balance les cinq cent mille enfants irakiens morts du fait américain (« the price worth it » selon Madeleine Albright) et les quelques décapités occidentaux, qui représentent certes une horreur absolue, mais ne peuvent nous faire oublier qu’elle a été nourrie par l’Occident et souvent instrumentée par les USA.

On incite le bon peuple à applaudir à son écrasement et à accepter la paix des cimetières qu’Harper s’apprête à remplir au mépris du droit international, ce que Jean Chrétien n’avait pas osé.

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Martin Joset <![CDATA[Les différentes facettes de la privatisation rampante du système de santé]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14308 2014-10-10T01:22:13Z 2014-10-10T11:37:15Z Le processus de privatisation des systèmes de santé a été imaginé dans les années 1980 par des think tanks (Gouvernance Institute et Institute Health Summit). Puis il a été adopté par l’OCDE et l’OMC, laissant le soin à chaque pays d’adapter son application en tenant compte des spécificités nationales[1]. Combattre ce processus de privatisation suppose d’intervenir sur plusieurs fronts[2] : sur le front théorique et idéologique, sur le modèle scientifique de la médecine, sur celui de l’« hôpital-entreprise » et sur le financement du système de santé.

 

1. D’abord sur le front théorique et idéologique

 

Il s’agit de défendre la santé comme un bien commun universel et non comme un bien privé individuel. Et ce pour trois raisons fondamentales :

Premièrement, de nombreuses maladies résultent de l’environnement (certains cancers, les allergies, l’obésité et ses conséquences, la pollution, les accidents du travail…). Leur prévention relève d’une politique de santé publique (la France consacre moins de 5 % des 240 milliards d’euros de dépenses de santé à la prévention). Nombre de maladies infectieuses sont contagieuses. Leur traitement et leur prévention ne se conçoivent pas sans une action au niveau des populations dans leur ensemble. Sans même évoquer les addictions et les dépressions, véritables maladies du siècle favorisées par la crise sociale et la promotion de l’individualisme menant en réalité au développement de la solitude.

Deuxièmement, le malade, ou même seulement la personne qui se croit malade, n’est pas un « consommateur éclairé », mais une personne anxieuse. Le progrès de ses connaissances et de son information, notamment grâce à internet, ne modifie pas fondamentalement l’asymétrie relationnelle avec les professionnels de santé. Tout au plus, amène-t-il plus souvent le patient à demander un second avis (en dehors des urgences, bien évidemment). Ce que recherche un patient, c’est d’abord et avant tout une confiance. Et c’est pourquoi les médecins prêtent serment de ne pas abuser de cette confiance. D’où l’importance majeure de l’indépendance des professionnels à l’égard des industriels de la santé comme des gestionnaires et des financeurs.

Troisièmement, les modalités de financement de la santé expriment les valeurs profondes d’une société. Le principe d’égalité des personnes face à la maladie et à la mort, quelles que soient leurs conditions sociales, leurs origines ou leurs croyances, est une valeur partagée par l’idéal républicain et l’éthique médicale. Aucune société développée ne peut accepter ouvertement de laisser mourir à la porte de l’hôpital ceux qui ne peuvent pas payer. Mais le renoncement aux soins, plus facilement toléré par le corps social, atteint 20 % en France, et se développe de façon vertigineuse en Grèce, en Espagne et au Portugal. Ce renoncement entraîne des consultations plus tardives, pour des pathologies évoluées plus graves et finalement ayant un coût plus élevé. L’exemple des États-Unis est sur ce point très éclairant. C’est le système de santé le plus libéral, en grande partie organisée par les assureurs privés, avec des résultats globalement très médiocres, pour un coût pour la société représentant 18 % du PIB (contre 11 à 12 % pour les Pays-Bas, la France, l’Allemagne, le Canada, la Belgique, la Suisse…). Cependant, même aux États-Unis, la moitié de la dépense de santé est publique pour le financement de Medicaid pour les pauvres et de Medicare pour les personnes âgées. Si bien que les Américains paient deux fois : une fois pour eux et leurs familles (le plus souvent par le biais de contrats d’entreprise) et une deuxième fois pour les pauvres et les personnes âgées. D’où l’hostilité rencontrée par le président Obama qui a dû renoncer à une assurance publique universelle face à l’écho des positions du Tea Party demandant que chacun paye personnellement sa santé (comme sa sécurité…). Pourtant, en matière de santé, l’égalité est une condition de la qualité, comme l’a bien montré Richard Wilkinson[3]. Les riches Américains diabétiques sont moins bien soignés que les pauvres Français diabétiques pris en charge à 100 %. Un système public de santé égalitaire et solidaire est aussi la garantie pour les riches d’être aussi bien soignés que les pauvres! Au-delà de la provocation, il suffit d’évoquer le cas d’un célèbre chanteur franco-belge ou de notre chère Liliane nationale pour comprendre qu’il ne suffit pas d’avoir beaucoup d’argent pour être bien soigné.

 

2. Le second front de lutte contre la privatisation concerne le modèle scientifique de la médecine

 

Après le premier modèle historique anatomo-clinique développé dans les hôpitaux-hospices, s’est développé, après la Seconde Guerre mondiale, le modèle biologique qui a été marqué en France par la création en 1958 des CHU. Dans les années 1980–90 est apparu le concept de « médecine industrielle ». Selon ce modèle, le médecin devenait un ingénieur ou un technicien pour deux raisons convergentes.

Tout d’abord, la pratique médicale ne reposait plus sur le raisonnement physiopathologique mais sur les faits démontrés à partir d’études portant sur un très grand nombre de patients. Les grands nombres permettent de calculer des moyennes, des moyennes on peut faire des normes et ces normes peuvent être transcrites en recommandations que les médecins n’ont plus qu’à appliquer et que les malades doivent observer.

Parallèlement, le développement des techniques d’investigations et d’interventions permettait de définir avec précision des procédures rendant très secondaire l’expertise clinique fondée sur l’expérience. D’autant que le morcellement des soins permettait de simplifier, en la spécialisant, la tâche de chacun. La prise en charge « globale » du patient n’était plus que la somme d’interventions spécialisées dont il s’agissait d’assurer la cohérence et la continuité sur la « chaîne de production ». Le modèle de l’hôpital ressemblait à celui d’une entreprise, et plus particulièrement à une entreprise de transport aérien, avec ses procédures, ses check-lists, ses cercles de qualité, son pilotage automatique, ses tours de contrôle. Quelle est la réalité du concept de « médecine industrielle » défendu par Claude Le Pen, professeur d’économie de la santé[4] et par Guy Vallancien, chirurgien, professeur d’urologie? Il y a une petite part de vérité, par exemple en radiologie et dans certains actes de chirurgie ou d’endoscopie où le médecin devient un technicien hautement qualifié, spécialiste d’un acte, n’ayant pas besoin d’examiner le malade ni même de lui parler (si ce n’est pour lui demander s’il a une « bonne mutuelle »). Mais pour l’essentiel, le médecin, comme le chirurgien, reste un artisan, tant les patients diffèrent les uns des autres. Chaque cas est singulier, singularité psychosociale bien sûr, mais aussi biologique et même anatomique. Les recommandations publiées par les autorités sanitaires ne sont pas faites pour être appliquées comme des recettes, mais pour permettre au professionnel (et au patient) de se situer par rapport à la moyenne et de pouvoir expliquer, et si nécessaire justifier, la distance par rapport à la « norme ». Nous sommes en train d’entrer dans la quatrième ère scientifique de la médecine, celle de « l’individualisation », y compris en cancérologie, dominée jusqu’ici par la standardisation des protocoles.

On peut grossièrement distinguer trois types de médecine.

1) La médecine des petites maladies aiguës bénignes et de la chirurgie simple. La médecine traditionnelle du colloque singulier (relation bilatérale médecin-patient) est adaptée, même si une part pourrait être réalisée par des infirmières cliniciennes et des paramédicaux spécialisés (orthopédistes par exemple).

2) La médecine des pathologies graves et des gestes techniques complexes (de l’infarctus du myocarde à la greffe d’organes). Elle nécessite un regroupement de moyens techniques et humains, la constitution d’équipes (dont les membres sont habitués à travailler ensemble) et la mise en place de filières, du domicile au centre de soins de suite spécialisé, en passant par le centre hospitalier référent.

Une partie, mais une partie seulement, de ces deux médecines concernant des actes standardisés pourrait être qualifiée de « médecine industrielle » et être réalisée par des techniciens.

3) Enfin, la médecine des maladies chroniques qui doit assurer une prise en charge globale du patient. Ce devrait être une médecine « intégrée », à la fois biomédicale, pédagogique, psychologique et sociale, où l’éducation thérapeutique du patient, et si nécessaire de son entourage, est essentielle. Médecine intégrée, mais aussi coordonnée entre les professionnels et entre la ville et l’hôpital. Cette médecine concerne 15 millions de nos concitoyens, et ce nombre ne peut qu’augmenter en raison du vieillissement de la population et des progrès relatifs de la médecine permettant de soigner de mieux en mieux tout en s’avérant incapable de guérir. Ainsi, le nombre de diabétiques augmente dans notre pays de 5 % par an, en raison du développement de l’obésité, de la sédentarité et du vieillissement de la population, mais aussi de l’accroissement de la durée de vie des patients.

 

3. Le troisième front est celui de « l’hôpital entreprise »

 

Celui-ci se décline sur plusieurs plans.

1) Réaffirmer, comme l’a fait la ministre, l’existence d’un service public hospitalier composé des hôpitaux publics et des établissements privés à but non lucratif participant au service public, est indispensable mais insuffisant, tant que la tarification à l’activité (T2A) reste le mode de financement dominant des hôpitaux. En effet, selon le droit européen, toute activité donnant lieu à une tarification doit être soumise à la concurrence. C’est pourquoi, à deux reprises, la Fédération de l’hospitalisation privée (FHP), regroupant les cliniques commerciales, a déposé plainte auprès de la Commission de Bruxelles contre le gouvernement français pour « entrave à la libre concurrence ». Et, un jour, cette plainte sera jugée recevable!

2) De ce point de vue, la fin de la « convergence tarifaire » visant à aligner les tarifs des hôpitaux sur ceux des cliniques privées est une bonne chose. Encore faudrait-il qu’elle ne s’applique pas dans les faits, puisqu’en 2013 les tarifs des hôpitaux ont baissé de 0,83 %, tandis que ceux des cliniques commerciales ne baissaient que de 0,2%, malgré un cadeau de quelque 200 millions d’euros au titre du crédit impôt compétitivité emploi (CICE).

3) L’essentiel est cependant de mettre fin à la logique « business plan » qui s’est développée dans les hôpitaux et qui déconnecte l’activité et son financement de sa justification en terme de santé publique. En effet, le critère d’une activité hospitalière n’est plus le bénéfice pour le patient et pour la collectivité, c’est-à-dire « le juste soin au moindre coût », mais la rentabilité pour l’hôpital. Si bien que les médecins hospitaliers (et les directeurs) sont soumis au dilemme absurde : « défendre mon hôpital ou défendre la Sécurité sociale ». Chacun œuvre désormais de façon consciencieuse à « couler » la Sécu! En effet, grâce à la T2A, mieux vaut amputer ou dialyser un patient diabétique que de prévenir l’amputation ou la dialyse, et mieux valent deux séjours courts à un seul séjour plus long! Il faut substituer à cette logique commerciale une planification sanitaire décentralisée et démocratique. La T2A doit devenir ce qu’elle aurait toujours dû être : une simple technique de financement parmi d’autres, adaptée aux activités standardisées, programmées, ayant peu de variabilité, soit environ 80 % des activités des cliniques privées et 30 % des activités de l’hôpital public. Il faut utiliser concomitamment les trois modes de financement : la T2A, le prix de journée et la dotation, avec pour chacun un mode de régulation adapté (le volume d’activité, la durée de séjour, les caractéristiques des populations prises en charge).

4) Il faut rompre avec la politique des partenariats publics/privés (PPP) qui entraîne le plus souvent un transfert de fonds publics vers le privé lucratif, voire qui permet de remettre en cause le statut public de l’hôpital en le transformant en établissement privé à but non lucratif, comme cela vient de se faire pour la pédiatrie du CHU de Nice transférée à la fondation privée Lenval.

Le changement de statut de l’hôpital public est en effet une étape préalable permettant le dépôt de bilan ou la vente au privé lucratif, comme cela a été fait à grande échelle en Allemagne, où un tiers des hôpitaux publics ont été vendus au privé, et comme cela est en cours actuellement en Grèce, en Espagne et au Portugal malgré la mobilisation des professionnels de santé et de la population.

5) Reste la question des « restructurations », fusionnant des services, voire des hôpitaux, ou changeant leurs missions. À chaque fois, il convient de faire le tri entre les objectifs de modernisation ou de rationalisation justifiés et les objectifs de rentabilité à court terme, voire de recul de l’offre publique au profit du privé. Le dogme libéral du bienfait en toutes choses de la libre concurrence est tel qu’on voit aujourd’hui les hôpitaux publics se faire concurrence entre eux, pour acheter les services de médecins intérimaires, véritables mercenaires beaucoup mieux payés que les médecins hospitaliers titulaires! Certains démissionnent même de leur hôpital pour y revenir travailler comme « mercenaires » itinérants, alors que la stabilité des équipes dont les membres sont habitués à travailler ensemble est un facteur essentiel de la qualité des soins. Nouvelle preuve qu’en santé la concurrence augmente les coûts et a plutôt tendance à dégrader la qualité.

Néanmoins, on ne peut se contenter de répondre par une défense pied à pied de l’existant. Il est nécessaire de construire des projets alternatifs cohérents sur le triple plan médical, territorial et financier, permettant d’allier les professionnels et les populations concernées.

 

4. Dernier front, celui du financement du système de santé

 

Depuis l’origine, en 1945, le financement est mixte, associant la Sécurité sociale, les assurances privées (mutuelles, instituts de prévoyance, compagnies d’assurances) et les patients. La Sécurité sociale permet à chacun de se soigner en fonction de ses besoins (même s’il s’agit de besoins socialement reconnus et non personnellement perçus) en payant en fonction de ses moyens. Les assurances dites « complémentaires », quel que soit leur statut, sont moins égalitaires, offrant une « gamme » de contrats dont les tarifs correspondent à différents niveaux de prestations. À chacun selon ses moyens! Moins égalitaires, les assurances « complémentaires » sont aussi moins solidaires, les primes étant plus élevées pour les personnes âgées ou ayant une charge familiale plus importante. Et, contrairement à la Sécurité sociale, le montant des primes n’est pas proportionnel aux revenus. Moins égalitaires, moins solidaires, les assurances privées sont également moins « efficientes », c’est-à-dire plus chères, avec des frais de gestion (incluant publicité, représentation, contentieux…), dépassant 15 % du chiffre d’affaires et pouvant atteindre 25 % pour les assurances privées lucratives versant des dividendes à leurs actionnaires. Dans les années 1990, un grand débat a divisé la mutualité française, dont la majorité a choisi de se soumettre à la directive européenne assurantielle et de modifier en conséquence le code de la mutualité. Aujourd’hui soumises à la concurrence des assureurs privés, les mutuelles sont contraintes à des regroupements/restructurations et à mimer le fonctionnement des compagnies d’assurance privées qui gagnent des parts de marché. Pourtant, le président François Hollande a décidé d’augmenter la part des assurances complémentaires, quitte à les subventionner par le biais de déductions fiscales et sociales. Ainsi, les contrats collectifs d’assurance santé sont subventionnés par l’État à hauteur de 4 milliards d’euros, auxquels il faudra ajouter 2 milliards pour la généralisation de la complémentaire santé des salariés prévue par l’ANI (Accord national interentreprises). Ce sera autant de recettes en moins pour la Sécurité sociale. Ce choix s’explique par deux raisons.

1) La réduction de la dépense publique à court terme, quitte à augmenter la part du PIB consacré à la santé en généralisant une sorte d’impôt privé prélevé par les assureurs, l’augmentation des primes d’assurances relevant par ailleurs mécaniquement le montant du PIB! Le seul perdant est l’assuré!

2) Le refus de s’affronter à des lobbies puissants de la santé en redéfinissant le « panier de soins » pris en charge par l’assurance maladie obligatoire[5]. Les sources d’économies ne manquent pas, qu’il s’agisse des médicaments et dispositifs médicaux, des prescriptions et des actes inutiles et/ou inutilement répétés, des remboursements de transports abusifs, des hospitalisations injustifiées… Par exemple, les médicaments génériques sont deux fois plus chers en France qu’en Angleterre, soit 1 milliard d’euros pour la Sécurité sociale. C’est le Lucentis qui est utilisé dans le traitement de la DMLA (dégénérescence maculaire liée à l’âge) et non l’Avastin aussi efficace mais vingt fois moins cher, car c’est le Lucentis et non l’Avastin qui a l’autorisation de mise sur le marché (AMM). Coût pour la Sécu : 200 millions, etc.

Pendant ce temps, la Sécurité sociale continue à se désengager. Déjà, la prise en charge à 100% pour les hypertensions artérielles sévères (environ 300 000 personnes) a été supprimée. Et pour les soins courants (hors CMU et affections graves ou hospitalisations) la Sécurité sociale ne rembourse plus que 50 % des coûts. Si bien qu’aujourd’hui en France, pour se soigner, il faut payer à la fois les cotisations sociales et la CSG pour la Sécu et une prime pour une assurance complémentaire. Ces dernières années, le montant des primes d’assurances a augmenté de 5 à 7 % par an, si bien que de plus en plus de gens expriment leur ras-le-bol de payer deux fois. Certains en viennent à remettre en cause le monopole de la Sécurité sociale. Pour ce faire, il suffira à la droite néolibérale d’attendre l’alternance à la fin du quinquennat. C’est pourquoi il paraît décisif de stopper le désengagement de la Sécurité sociale et le transfert vers les « complémentaires ». Un appel national[6] a été lancé par des médecins hospitaliers et de ville, par des représentants d’associations de malades, par des chercheurs, sociologues, économistes, philosophes, juristes, politistes… et par des responsables politiques de tous bords formant une sorte de front républicain, demandant l’ouverture d’un débat national pour que le choix entre « plus de Sécu ou plus de complémentaire » ne se fasse pas dans le dos des citoyens. Reste une question : pourquoi la Sécurité sociale ne pourrait-elle pas être non seulement l’assurance obligatoire pour tous, mais aussi la complémentaire pour ceux qui le souhaitent, comme c’est le cas pour la CMU complémentaire et dans le système d’Alsace-Moselle? S’ils avaient le choix, les Français choisiraient à coup sûr la Sécu!

 

 

[1] Patrick Mordelet, Gouvernance de l’hôpital et crise des systèmes de santé, Paris, Ed. ENSP, 2006.

[2] André Grimaldi, Didier Tabuteau, François Bourdillon, Frédéric Pierru, Olivier Lyon-Caen, Manifeste pour une santé égalitaire et solidaire, Paris, Odile Jacob, 2011; André Grimaldi, La santé écartelée entre santé publique et busines, Brest, Ed. Dialogues, 2013.

[3] Richard Wilkinson, L’égalité c’est la santé, Paris, Ed. Démopolis, 2010.

[4] Claude Le Pen, Les habits neufs d’Hippocrate, du médecin artisan au médecin ingénieur, Paris, Calmann-Lévy, 1999.

[5] Philippe Askenazy, Brigitte Dormont, Pierre Yves Geoffard et Valérie Paris, «  Pour un système de santé plus efficace  », Rapport du Conseil d’analyse économique, juillet 2013.

[6] http://pourundebatsurlasante.wordpress.com.

 

 

André Grimaldi est professeur émérite au CHU Pitié Salpêtrière, Paris.

 

Attaq, revue Les Possibles, n°1, 28 octobre 2013

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Martin Joset <![CDATA[Le socialisme d’aujourd’hui, un écosocialisme démocratique…]]> http://www.cahiersdusocialisme.org/?p=14302 2014-10-07T23:05:25Z 2014-10-08T11:04:21Z François Leclercq : Pour toi, qu’est-ce que le socialisme aujourd’hui?

Patrick Viveret : Le socialisme pour moi aujourd’hui, c’est un écosocialisme démocratique. C’est-à-dire qui à la fois lie clairement la question de l’urgence écologique et la question de l’urgence sociale dont on voit de plus en plus qu’ils sont inséparables et qui pose la question de la gouvernance démocratique à toutes les échelles de territoire. Et y compris à l’échelle planétaire puisque c’est là que les enjeux fondamentaux pour l’avenir de la collectivité humaine se jouent.

 

Sur l’appropriation collective des moyens de production?

D’abord c’est important de faire un bref retour historique parce que la plupart du temps ce qu’on a entendu par appropriation collective des moyens de production, ce fut en réalité l’appropriation étatique des moyens de production. Or cette appropriation étatique a produit les effets pervers que l’on connaît à la fois sous forme d’économie administrée et aussi sous forme de constitution d’une nouvelle classe dirigeante (la Nomenklatura). Et c’est ce qui a conduit historiquement à l’échec.

Mais il y a toujours eu une autre tradition socialiste, le courant de ce qu’on appelle aujourd’hui l’économie sociale ou de l’économie solidaire et qui permet aux acteurs eux-mêmes de devenir mutualistes, coopérateurs et de prendre en charge socialement leur propre entreprise. Cette tradition-là elle est toujours vive et elle sera de plus en plus nécessaire : plus nous allons vers des sociétés de la connaissance plus les processus de socialisation seront importants, parce que la part de l’intelligence, de la connaissance, du savoir dans la création de richesse, fait que tous ces éléments-là sont par nature socialisés.

 

Quelle est la différence entre les acteurs et l’État, dans la mesure où l’État par définition est l’émanation des citoyens?

Le concept d’État lui-même est polysémique : selon les cas, on prend l’État au sens restreint du terme, ou bien l’État finit par représenter l’ensemble du secteur public.

Ce qu’on a appelé appropriation collective des moyens de production en particulier sous l’influence de la tradition guédiste[1] en France ou Lassalliste[2] en Allemagne, c’était vraiment une appropriation étatique, à une époque où la vitalité de la société civile ne permettait pas suffisamment de contrebalancer cette appropriation étatique. Et, du coup, le phénomène bureaucratique est directement lié à cela.

Quand on pose aujourd’hui la question appropriation collective des moyens de production, on pense historiquement à la référence à ce modèle-là. Mais la tradition libertaire de l’anarcho-syndicalisme, du socialisme dit utopique, a toujours eu une vision beaucoup plus autogérée de la question de cette appropriation. Et c’est celle-là à mon avis qui reste actuelle.

D’autre part, le capitalisme financier est en train de produire des effets de concentration auxquels il est incapable de faire face. Quand on dit des grandes banques américaines comme la City Bank, que pour s’en sortir l’État devra apporter son crédit, ce sont quasiment des nationalisations de fait.

Il y a aussi un renouveau de la question de l’appropriation sociale des moyens de production à travers toute la question des biens communs de l’humanité. L’écosocialisme démocratique, qui associe pleinement la question écologique à la question sociale, pose clairement la question de ces biens sociaux communs de l’humanité que sont par exemple la mer et le climat.

 

Les multinationales sont en position de force aujourd’hui parce qu’elles sont parfaitement organisées?

On entre maintenant dans un nouveau cycle historique, en particulier du fait des problèmes écologiques et de la crise climatique. Les multinationales sont elles-mêmes confrontées à ce problème : elles ne peuvent pas imaginer un avenir pour leur entreprise, leur produit, leur marché dans une situation de désastre écologique par exemple. Donc elles vont être obligées d’accepter des logiques de régulation et de gouvernance et ne pourront plus prétendre faire la loi à l’échelle mondiale. Le jeu des multinationales a été d’utiliser le vide juridique et politique mondial pour organiser une domination purement économique, et aussi culturelle, car derrière une société de marché et une société de consommation, ce sont aussi des enjeux culturels, des enjeux de civilisation qui sont à l’œuvre.

Les grandes questions mondiales, et la question climatique est aujourd’hui la plus évidente, reposent la question d’une vraie mondialisation, c’est-à-dire celles qui passent par des formes de régulation démocratique à l’échelle mondiale : il faut ré-encastrer l’économique et donc le pouvoir des entreprises, et notamment des grandes entreprises, dans la hiérarchie de droit qui est d’ailleurs inscrite dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Et dans cette hiérarchie de droit, les droits du commerce existent mais ils sont qualitativement inférieurs à des droits fondamentaux en matière de liberté et même en matière de droits sociaux et de droit à la santé par exemple.

 

La difficulté de l’écosocialisme démocratique c’est qu’il n’existe pas d’organisation sur le terrain

C’est difficile de faire émerger des acteurs à l’échelle planétaire mais quand on regarde ce qui s’est passé avec l’émergence de ce qu’on a appelé la société civile mondiale, on est presque surpris de l’inverse. Le fait associatif est le fait structurant majeur en terme de logique d’appropriation sociale, pas simplement des moyens de production, mais c’est la question de l’appropriation sociale du pouvoir sur notre propre vie, c’est ça qui est en cause.

Or l’émergence de la société civile à partir du premier grand forum associatif, celui de Rio qui se tient en même temps que le forum des Nations-Unies, et toute la décennie qui va conduire au premier forum social mondial de Porto Alegre produit une montée en puissance. Cette puissance créatrice de cette société civile mondiale, ce n’est pas de la puissance dominatrice. Elle se fait pratiquement sans argent, sans pouvoir, sans grands médias (en tout cas rien à côté de l’argent du côté du capitalisme financier, des grands pouvoirs institutionnels et des grands médias internationaux). Et cela montre au contraire qu’il y a une logique de vitalité qui peut être du côté d’une puissance créatrice et non dominatrice et qui, elle, peut émerger plus rapidement qu’on l’imagine. Les partis politiques n’ont pas du tout été capables d’aller aussi vite que la société civile, et le mouvement syndical qui avait pourtant beaucoup plus de moyens que les associations commence maintenant seulement à faire émerger un syndicalisme mondial. De ce point de vue-là, on peut dire que les associations à l’échelle planétaire ont ouvert la voie de ce qu’est une autre approche de la mondialisation, c’est d’ailleurs le vrai sens de l’altermondialisation quand on prend la vision dans sa substance originale et qu’on ne la laisse pas détourner par tel ou tel courant d’extrême gauche qui, lui, reste dans des logiques antérieures.

 

C’est donc plutôt dans les associations qu’on peut arriver à vivre ce nouveau socialisme?

Je pense que la dynamique associative joue et doit jouer un rôle fondamental notamment parce qu’elle permet de générer un autre rapport au pouvoir, qui est justement un pouvoir au sens étymologique du terme – qui est un pouvoir de et non un pouvoir sur. C’est un pouvoir de création démultiplié par la coopération, alors que le pouvoir-sur est un pouvoir de domination, qui organise un couple peur-domination (ce pouvoir qu’on a eu tant de mal à conquérir, on a peur qu’il vous soit repris).

La gravité des enjeux qui pèsent sur la planète est d’une telle importance que c’est la poursuite même de l’aventure humaine qui est menacée. Dans le dernier rapport de l’OCDE, qui pourtant est loin d’être une organisation alternative, on lit « attention, si on continue à ne rien faire (ou ne rien faire à la hauteur des problèmes), on va en 2030 — et 2030 c’est demain — vers une situation extraordinairement difficile sur le plan écologique et social ». Il y a là une véritable situation d’urgence pour l’ensemble de la collectivité humaine.

Il faut articuler les différentes forces vives, pas simplement de la sauvegarde de l’humanité, des forces de vie au service de la capacité de l’humanité à franchir un saut qualitatif dans sa propre qualité d’humanité. Et dans cette perspective-là il faut jouer évidemment cette force neuve du côté associatif, mais il n’y a aucune raison d’abandonner le terrain des forces antérieures plus classiques et instituées, avec une dialectique d’articulation. Les partis n’ont pas, eux, suffisamment transformé leur rapport au pouvoir. Le grand échec de la tradition du socialisme étatique, c’est qu’il a cru qu’on pouvait compenser la captation de richesse sans s’interroger sur les risques de la captation de pouvoir. Donc il faut vraiment lier les deux approches, le changement de posture par rapport à la richesse (qui est de plus en plus nécessaires pour des raisons à la fois écologiques et liées à la crise financière), doit être aussi lié au changement de posture par rapport au pouvoir, pour éviter de renouveler les erreurs parfois monstrueuses qui ont été commises par le socialisme de tradition étatique et son dérapage totalitaire.

 

Ce dérapage a été assez fréquent, presque systématique…

Parce que cette question de la posture par rapport au pouvoir n’a pas été clairement posée. Les grands trous théoriques, déjà chez Marx, sont sur la question de la démocratie et du pouvoir, par manque de vision anthropologique. Historiquement, les acteurs qui étaient en position de conquête et de confiscation du pouvoir, à l’instar du stalinisme en URSS et du maoïsme en Chine, ont joué des logiques de captation de ce même pouvoir. Cette question du rapport au pouvoir est décisive, elle doit être posée dans l’action transformatrice elle-même ; ne pas attendre que la question se pose au niveau du pouvoir d’État, car il est déjà trop tard.

 

On peut relier la production et le pouvoir, la volonté de produire plus à une relation avec la volonté de pouvoir?

C’est important de penser les choses de façon articulée. Quand je parle d’écosocialisme démocratique, c’est justement la question écologique qui nous oblige à penser en terme de limite face aux logiques de démesure, que ce soit démesure de richesse, de croissance à tout prix, que ce soit en terme de démesure du pouvoir.

Et elle ouvre aussi toute la question du développement dans l’ordre de l’être et non dans l’ordre de l’avoir. Dans l’ordre de l’être, il n’y a pas de risque à l’illimité, on peut développer le désir de beauté, le désir d’amitié et le désir de sérénité, pour prendre les trois grandes modalités dans le rapport à la nature, dans le rapport à autrui, et dans le rapport à soi-même, le désir de l’illimité dans le rapport de l’être ne menace personne et au contraire il crée des phénomènes de rayonnement contagieux. Alors que le désir illimité dans l’ordre de l’avoir produit des effets de jeu à somme nulle où ce qui va être gagné dans la démesure des uns va être retiré, y compris en termes vitaux, aux autres.

 

Quels sont les types d’association ou d’organisation émanation de la société civile, sociétés d’acteurs sur lesquelles fonder espoir?

On a pu repérer ces dernières années deux grands phénomènes. L’un a été la rencontre des associations de tradition écologique, de tradition sociale et de solidarité internationale. C’est ce triangle-là qui est né à Rio, qui s’est poursuivi à travers le sommet mondial de Copenhague sur la question sociale, qui a évidemment pris en compte la question des femmes à l’occasion du sommet de Pékin. Et tout ça a convergé vers les forums sociaux mondiaux, sur une base qu’on appelle grossièrement le mouvement altermondialiste.

L’autre grand phénomène est lié à ce qu’on a appelé l’émergence des créatifs culturels. Plusieurs études ces dernières années ont montré qu’il y a une part croissante de la population (entre 12 et 25 % des plus de 15 ans) qui est simultanément, sur des valeurs écologiques (au sens large, d’être plutôt que de paraître), d’ouverture multiculturelle, d’implication sociale, et qui lie la question de la transformation sociale à la question de la transformation personnelle. Cette idée de mener les deux conjointement par exemple, a été l’un des résultats d’un des forums sociaux mondiaux de Porto Alegre.

Les créatifs culturels sont une composante plus large que l’altermondialisme, puisqu’on peut trouver des créatifs culturels dans le domaine des entreprises, dans le domaine des institutions, et ça peut favoriser justement les grandes alliances conflictuelles dont j’évoquais les nécessités. Quand je dis alliances conflictuelles, c’est au sens positif du terme, c’est-à-dire de reconnaître la place du conflit, de la différence, de la divergence et du désaccord. C’est un atout dans une perspective démocratique, le conflit est une alternative à la violence. Il faut produire du conflit non violent, parce que quand il n’y a pas de conflictualité, c’est là que la violence apparaît, on le voit dans toutes les situations, par exemple en France dans les émeutes des banlieues.

 

 

[1] Du nom de Jules Guesde (1847–1922) homme politique français, incarnation d’une ligne inflexible du mouvement ouvrier. Fondateur du Parti ouvrier, qui deviendra, après alliance avec d’autres mouvements, la SFIO.

[2] Du nom de Ferdinand Lassalle (1825–1864), homme politique et penseur socialiste allemand.

 

Paru dans la revue Citoyens, de La Vie Nouvelle

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