Vénézuela

Démocratie participative versus déclin démocratique occidental

Par Mis en ligne le 06 octobre 2012

Je peux témoi­gner du com­plexe de supé­rio­rité de Paris, de l’arrogance impé­riale de Washington, de la déca­dence capi­ta­liste de Manhattan, des élec­tions par­le­men­tai­res en Allemagne et de la juste part que j’ai prise aux élec­tions en Grande-Bretagne. Dans aucun de ces cas je n’ai trouvé une culture poli­ti­que démo­cra­ti­que aussi pro­fonde qu’au Venezuela.

Déjà que ce n’est pas facile d’éviter la poli­ti­que en géné­ral au Venezuela, mais là, en pleine cam­pa­gne élec­to­rale, les signes de débat et de lutte poli­ti­que se font, pres­que lit­té­ra­le­ment, omni­pré­sents. Dans la petite ville andine de Mérida, dont la popu­la­tion n’atteint pas 300.000 habi­tants, tra­ver­ser le centre de la ville donne une idée de l’intensité de la cam­pa­gne pour l’élection pré­si­den­tielle du 7 octo­bre. Le Président Hugo Chavez brigue un troi­sième mandat face au concur­rent de la droite Henrique Capriles Radonski, de la coa­li­tion de la Table Ronde de l’Unité Démocratique (MUD), et les mili­tants s’activent for­te­ment de toute part.

Une des stra­té­gies à Mérida, ce sont les cara­va­nes de cam­pa­gne, les mili­tants mon­tent dans des camions, des voi­tu­res et des jeeps, font le tour de la ville en arbo­rant des dra­peaux, en klaxon­nant et en criant des slo­gans. Une autre est le ras­sem­ble­ment de mili­tants à un point-clef du trafic avec des amplis dif­fu­sant de la musi­que en faveur de leur can­di­dat, frei­nant le trafic pour dis­tri­buer des tracts ou écrire des mes­sa­ges sur les lunet­tes arrière. Il y a quel­ques jours j’ai vu une com­pé­ti­tion inté­res­sante entre un groupe de Primero Justicia (PJ), le parti de Capriles Radonski, et la jeu­nesse du Parti Communiste (PCV), qui appuie la can­di­da­ture de Chavez. Tous deux ten­taient de dis­tri­buer leurs tracts aux conduc­teurs et de chan­ter le plus fort pos­si­ble. Sans vou­loir être trop par­ti­san, je dois recon­naî­tre que les mili­tants du PCV fai­saient clai­re­ment preuve de plus d’enthousiasme, alors que ceux de PJ finis­saient par se taire et les chan­sons dis­tinc­te­ment révo­lu­tion­nai­res se répan­daient dans la rue. “Il semble que les com­mu­nis­tes gagnent” me dit mon par­te­naire en sou­riant.

Puis il y a les stands : des tables sous de petits auvents où les mili­tants se réunis­sent avec leurs tracts et leur musi­que pour faire cam­pa­gne auprès des pas­sants, acti­vant une sorte de débat de rue à propos de l’élection. Sans aucun doute il y a plus de stands du type “punto rojo” (points rouges) du parti de Chavez, le Parti socia­liste Unifié du Venezuela (PSUV), que de l’opposition. Selon des infos que j’ai reçues de Caracas, la pré­sence de l’opposition dans les rues y est encore plus faible qu’à Mérida. Les punto rojos sont par­tout, dans chaque place prin­ci­pale et voie prin­ci­pale de la ville, et j’ai déjà amassé une col­lec­tion de tracts à force de passer devant ces stands. Ajoutez à cela les grands mee­tings de cam­pa­gne, les visi­tes porte à porte par les mili­tants, la cou­ver­ture satu­rée des médias, les pan­neaux d’affichage géants, et les affi­ches cou­vrant toute sur­face dis­po­ni­ble que les mili­tants col­lent chaque nuit quand les rues son calmes. Non, ici, impos­si­ble d’ignorer l’élection pré­si­den­tielle. La plu­part des véné­zué­liens n’ont pas envie de l’ignorer, conscients qu’ils sont, contrai­re­ment à ce qui se passe dans beau­coup d’autres pays, que leur vote va déter­mi­ner réel­le­ment la future orien­ta­tion poli­ti­que du pays.

Un regard sur le maté­riel de cam­pa­gne des deux can­di­dats éclaire ce choix. Le tract de cam­pa­gne de Chavez fait le bilan de ce qui a été réa­lisé par le pré­si­dent depuis sa pre­mière élec­tion en 1998, exprime la vision géné­rale de son mou­ve­ment pour le Venezuela et les pro­po­si­tions concrè­tes pour la période qui vient. Les réus­si­tes men­tion­nées com­pren­nent la santé gra­tuite et les sys­tè­mes édu­ca­tifs, l’élimination de l’analphabétisme, l’établissement d’un réseau non lucra­tif de dis­tri­bu­tion de nour­ri­ture, l’intégration dans une Amérique Latine sou­ve­raine et la construc­tion des bases de la démo­cra­tie « par­ti­ci­pa­tive et pro­ta­go­ni­que”. Les cinq objec­tifs de la cam­pa­gne (chacun d’eux étant décliné en pro­po­si­tions concrè­tes) sont la conso­li­da­tion de la sou­ve­rai­neté natio­nale, la pour­suite de la construc­tion du “socia­lisme boli­va­rien du 21ème siècle », la conver­sion du pays en puis­sance latino-amé­ri­caine, la pro­mo­tion d’un ordre mon­dial mul­ti­po­laire capa­ble de garan­tir la paix, et la “pré­ser­va­tion de la vie sur la pla­nète et le sau­ve­tage de l’espèce humaine”, ce der­nier point étant sou­vent l’objet de moque­ries de la part de Capriles et de sa cam­pa­gne, pour qui le Venezuela ne devrait s’occuper que de lui-même.

La cam­pa­gne de Capriles, elle, semble avoir deux mani­fes­tes. Dans l’officiel, Capriles se pré­sente comme une sorte de Chavez « light », pro­met­tant de main­te­nir les popu­lai­res pro­gram­mes sociaux, tout en défen­dant la néces­sité d’accroître “les sti­mu­lants pour les entre­pre­neurs” et en cri­ti­quant “les obs­ta­cles majeurs aux acti­vi­tés des com­pa­gnies pri­vées”. Ensuite vient le pro­gramme réel, filtré par des mem­bres dis­si­dents de l’opposition, qui montre sa nature néo-libé­rale : déré­gu­la­tion ban­caire, ouver­ture de l’économie aux inves­tis­se­ments privés, réduc­tion du finan­ce­ment par l’État des ser­vi­ces publics et des pro­jets éta­blis par les 40.000 conseils com­mu­naux qui oeu­vrent dans le pays. On peut lire un résumé des pro­gram­mes des deux can­di­dats sur le site Venezuanalysis​.com ici (en anglais).

D’un point de vue démo­cra­ti­que, malgré le refus de l’opposition de sou­met­tre à l’électorat son pro­gramme poli­ti­que réel, les citoyens du Venezuela sont en pré­sence d’un choix véri­ta­ble dans cette (et dans chaque) élec­tion. Ils ont le pou­voir de déci­der de l’orientation qu’ils veu­lent pour le pays.

Une élec­tion dans une démo­cra­tie libé­rale en déclin

Dans la der­nière élec­tion géné­rale dont je fus témoin, en Grande-Bretagne en mai 2010, l’atmosphère était quel­que peu dif­fé­rente. J’y étais can­di­dat par­le­men­taire, défen­dant une alter­na­tive socia­liste aux coupes clai­res dans les dépen­ses publi­ques et aux autres mesu­res d’austérité annon­cées comme réponse néces­saire à la réces­sion capi­ta­liste. Moi-même et d’autres acti­vis­tes menions cam­pa­gne dans la ville d’Aberdeen, en Écosse, qui ceci dit en pas­sant est d’une taille sem­bla­ble à celle de Mérida. Mais la res­sem­blance s’arrête là.

Le scru­tin se carac­té­ri­sait par un sen­ti­ment d’apathie, de désen­chan­te­ment, et d’impuissance. Comme dans beau­coup de pays d’Europe et d’Amérique du Nord, l’élection consiste à sou­met­tre au vote de la popu­la­tion deux varian­tes d’une même poli­ti­que pré-éta­blie : dans ce cas, de nou­vel­les pri­va­ti­sa­tions des ser­vi­ces publics, le gel des salai­res, les pertes d’emplois et la réduc­tion des béné­fi­ces sociaux. Aucun thème sub­stan­tiel n’était débattu publi­que­ment. Les ins­ti­tu­tions de la finance inter­na­tio­nale, les ban­ques, les médias privés, et les cou­rants poli­ti­ques domi­nants avaient déjà décidé que les gens ordi­nai­res paie­raient pour la crise éco­no­mi­que, causée par le capi­ta­lisme en gené­ral et par le capi­tal finan­cier en par­ti­cu­lier. Que les gens votent pour le Parti Travailliste au pou­voir ou pour les autres forces poli­ti­ques domi­nan­tes – les partis Libéral-Démocrate ou Conservateur – ils scel­le­raient ce qui était basi­que­ment la même poli­ti­que. L’idée d’une popu­la­tion pos­sé­dant une véri­ta­ble voix dans la prise de déci­sion, c’est-á-dire, la véri­ta­ble démo­cra­tie, était relé­guée au der­nier rang.

Cette élec­tion reflé­tait le déclin continu du sys­tème démo­cra­ti­que libé­ral, comme on pou­vait l’observer dans l’atmosphère de la cam­pa­gne. À Aberdeen par exem­ple je garde un seul sou­ve­nir de mili­tants du parti tra­vailliste, dont le parti ten­tait de garder le pou­voir, pré­sents phy­si­que­ment dans les rues du centre avec leurs tracts. Des aspects de la cam­pa­gne de ter­rain tels que le porte-à-porte et la dif­fu­sion de tracts eurent sûre­ment lieu mais rare­ment. Cela valait pour tous les grands partis, avec une évi­dente absence d’enthousiasme et de mobi­li­sa­tion dans la popu­la­tion. En termes de publi­cité, les mar­ques for­mel­les d’une élec­tion étaient encore pré­sents : affi­ches, pan­neaux, tracts mas­si­ve­ment dis­tri­bués par des firmes pri­vées, can­di­dats en tour­née dans le pays et dont la presse repre­nait les décla­ra­tions. C’était une élec­tion mue par les son­da­ges, les cam­pa­gnes de rela­tions publi­ques et des dis­cours sous forme de clips.

Déjà, je sen­tais que l’esprit de la démo­cra­tie réelle, celui du peuple contrô­lant la poli­ti­que de son pays et sen­tant que sa voix et son vote impor­tent, était absent. Absents, les grou­pes de mili­tants arrê­tant le trafic prin­ci­pal pour une dis­tri­bu­tion mas­sive de tracts. Absents, les stands sur chaque place et dans chaque rue, avec leurs mili­tants expli­quant pas­sion­né­ment pour­quoi leur can­di­dat mérite d’être sou­tenu. Absents, les cor­tè­ges mas­sifs de dizai­nes et de cen­tai­nes de mil­liers de per­son­nes, criant avec joie et colère, exi­geant, louant leurs can­di­dats, à cause de l’enjeu réel de la vic­toire. Absente, la notion d’une force poli­ti­que majeure défen­dant l’intérêt de la popu­la­tion face à ceux d’une élite domi­nante, quel­que chose qui vous donne la force de vous lever du fau­teuil pour vous battre. Cela se refléta dans le taux de par­ti­ci­pa­tion qui malgré la pos­si­bi­lité d’un chan­ge­ment de gou­ver­ne­ment (comme ce fut le cas) fut faible : 65 %. Bien loin du taux de 84% qui avait marqué le raz-de-marée vic­to­rieux des tra­vaillis­tes en 1950, et du taux de 75% de l’élection pré­si­den­tielle de 2006 au Venezuela, qui n’a jamais semblé serrée, Chavez gagnant avec une bonne lon­gueur d’avance. Les taux de par­ti­ci­pa­tion des élec­tions au Royaume-Uni sont en géné­ral encore plus bas.

La réa­lité est qu’en Europe, en Amérique du Nord et en Australie, à un degré ou à un autre, la par­ti­ci­pa­tion et la prise de déci­sion sub­stan­tielle en poli­ti­que ont été volées au peuple, à un point qui semble n’avoir jamais existé. Dans les géné­ra­tions anté­rieu­res, les élec­teurs dis­po­saient au moins d’un choix réel à faire, entre le capi­ta­lisme de bien-être social avec inter­ven­tion de l’État dans l’économie, ou le capi­ta­lisme néo-libé­ral de libre marché. Aujourd’hui les poli­ti­ques peu­vent être qua­li­fiées, comme l’a un jour noté le jour­na­liste en cam­pa­gne John Pilger, comme “des partis indé­fi­nis­sa­bles en concur­rence pour la ges­tion d’un état à l’idéologie unique”. Des com­mu­nau­tés, des syn­di­cats et des orga­ni­sa­tions de mou­ve­ments sociaux sont alors forcés de des­cen­dre dans la rue pour défen­dre les acquis et ls droits sociaux, avec une petite repré­sen­ta­tion poli­ti­que for­melle dis­po­sée à les appuyer. Ajoutez à cette mono­cul­ture poli­ti­que un natio­na­lisme nau­séa­bond pro-esta­blish­ment, des atta­ques contre les droits civils au nom de la « guerre contre la ter­reur”, des scan­da­les spo­ra­di­ques de cor­rup­tion, et vous pour­rez voir les indi­ca­teurs du déclin continu de la culture démo­cra­ti­que et par­ti­ci­pa­tive dans ces pays.

La nais­sance d’un Venezuela par­ti­ci­pa­tif et démo­cra­ti­que

Pourquoi observe-t-on en revan­che des niveaux aussi élevés d’enthousiasme et de par­ti­ci­pa­tion dans la poli­ti­que véné­zué­lienne ? De 1958 à 1998, le Venezuela vivait une “démo­cra­tie” où deux partis se suc­cé­daient au pou­voir, alors que les mili­tants de gauche étaient acti­ve­ment per­sé­cu­tés. Ce sys­tème dit de “Punto Fijo” perdit sa légi­ti­mité en 1989 lors­que le pré­si­dent social-démo­crate Carlos Andrez Perez (CAP) mit en place les mesu­res d’austérité néo-libé­ra­les du FMI, parmi les­quel­les la sup­pres­sion des sub­ven­tions au car­bu­rant. La popu­la­tion répon­dit par des mani­fes­ta­tions et des émeu­tes, que le gou­ver­ne­ment de CAP écrasa en recou­rant aux forces armées, avec un solde estimé à trois mille vic­ti­mes civi­les. Exaspérés par l’élitisme, l’exclusion et la cor­rup­tion du sys­tème de Punto Fijo, le peuple s’est tourné vers Hugo Chavez et son mou­ve­ment « Cinquième République » qui a brisé net le sys­tème des deux partis décré­di­bi­li­sés. L’élection de Chavez à la pré­si­dence en décem­bre 1998 marqua le début de la révo­lu­tion boli­va­rienne.

Celui-ci a res­pecté sa pro­messe de cam­pa­gne de refon­der le pays, avec l’élection d’une assem­blée consti­tuante en 1999 qui a pro­duit ce qui est sans doute l’une des consti­tu­tions les plus pro­gres­sis­tes au monde. Soumise au réfé­ren­dum popu­laire, elle a donné aux véné­zué­liens un large éven­tail de nou­veaux droits poli­ti­ques, civils et sociaux, et a fourni le cadre des réfor­mes démo­cra­ti­ques pos­té­rieu­res. Aujourd’hui, entre autres droits, les véné­zué­liens peu­vent révo­quer les repré­sen­tants élus (du maire au pré­si­dent) à mi-mandat, ou sou­met­tre direc­te­ment des pro­jets de loi à la dis­cus­sion par l’Assemblée Nationale. Des élec­tions géné­ra­les ou des réfé­ren­dums ont eu lieu pra­ti­que­ment chaque année depuis l’élection de Chavez, per­met­tant à la popu­la­tion de pren­dre col­lec­ti­ve­ment des déci­sions sur des matiè­res poli­ti­que­ment cru­cia­les, telles que la confir­ma­tion de Chavez lors du réfé­ren­dum révo­ca­toire de 2004, la courte défaite de celui-ci lors du réfé­ren­dum consti­tu­tion­nel de 2007 et l’approbation par réfé­ren­dum de l’amendement constu­tion­nel qui permet à tout man­da­taire (du maire au pré­si­dent) de se sou­met­tre au suf­frage des élec­teurs au-delà de deux man­dats.

S’est déve­lop­pée une dyna­mi­que où le tra­vail légis­la­tif a dû avan­cer au rythme de l’explosion des orga­ni­sa­tions de base. Beaucoup de véné­zué­liens par­ti­ci­pent et s’engagent acti­ve­ment dans la vie poli­ti­que, dans les mou­ve­ments sociaux, dans les partis poli­ti­ques, dans les conseils com­mu­naux, dans les com­mu­nes, dans les médias com­mu­nau­tai­res, dans les syn­di­cats, dans les conseils de tra­vailleurs et dans d’autres assem­blées. Une grande partie des clas­ses pau­vres et de la classe moyenne infé­rieure, qui for­ment près de 80% de la popu­la­tion, se sont sentis repré­sen­tés par le gou­ver­ne­ment Chavez et l’ont défendu avec pas­sion. En plus d’une poli­ti­que d’inclusion sociale et de trans­fert de pou­voir aux pau­vres, cela s’explique par les poli­ti­ques gou­ver­ne­men­ta­les de contrôle des reve­nus issus de l’industrie pétro­lière et de l’investissement dans la santé et dans l’éducation gra­tui­tes, dans les sub­ven­tions au réseau de dis­tri­bu­tion d’aliments et dans la construc­tion de loge­ments. Le mou­ve­ment des pri­va­ti­sa­tions a été ren­versé avec la natio­na­li­sa­tion des télé­com­mu­ni­ca­tions, de l’électricité, du ciment, de cer­tains sec­teurs ban­cai­res, et d’autres sec­teurs stra­té­gi­ques, pro­ba­ble­ment, si Chavez gagne l’élection du 7 octo­bre. Ces mesu­res ont été prises avec pour toile de fond une oppo­si­tion intran­si­geante, sou­te­nue par les États-unis qui a tenté, phy­si­que­ment comme élec­to­ra­le­ment, de chas­ser Chavez, sans succès jusqu’à pré­sent.

Bien sûr rien n’est par­fait. Toutes ces conquê­tes ne signi­fient pas qu’il n’y a pas de régres­sions dans le nouvel essor démo­cra­ti­que. Lorsque Chavez a été atteint d’un cancer l’an der­nier, une atten­tion renou­ve­lée a été donnée au fait que le mou­ve­ment boli­va­rien dépende autant d’un diri­geant. La cor­rup­tion et la bureau­cra­tie sont des phé­no­mè­nes qui frei­nent une radi­ca­li­sa­tion de la démo­cra­ti­sa­tion et éro­dent l’appui á la révo­lu­tion boli­va­rienne en géné­ral. Je l’ai noté dans la région orien­tale de Guayana, oú des figu­res se récla­mant osten­si­ble­ment de Chavez résis­taient aux avan­cées du projet de contrôle ouvrier, les tra­vailleurs ten­tant de pren­dre le contrôle des entre­pri­ses. Une culture poli­ti­que oppor­tu­niste existe encore, cer­tains poli­ti­ciens tirant un avan­tage de leur posi­tion pour leur pro­mo­tion per­son­nelle. Ceci peut être observé à Mérida où tant le gou­ver­neur pro-Chavez que le maire d’opposition font impri­mer leur nom et leur visage sur les uni­for­mes et le maté­riel de leurs employés, pré­fé­rant leur auto-pro­mo­tion à celle de l’institution pour la ges­tion de laquelle ils ont été élus. Cela signi­fie que celui qui veut tra­vailler dans le ramas­sage public des ordu­res ou dans l’entretien des parcs, doit porter sur son uni­forme l’effigie d’un homme poli­ti­que. C’est une pra­ti­que à laquelle s’opposent de nom­breux mem­bres du mou­ve­ment pro-Chavez, et le débat et l’action sur ces thèmes font partie de la dyna­mi­que de la lutte pour appro­fon­dir la nou­velle démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive du Venezuela.

Points de vue diver­geants sur la démo­cra­tie au Venezuela : du jargon des médias privés à la réa­lité.

Néanmoins, de grands pas ont été fran­chis dans le trans­fert de pou­voir à la popu­la­tion et la par­ti­ci­pa­tion de celle-ci depuis 1998. La vita­lité de la démo­cra­tie véné­zué­lienne contraste for­te­ment avec l’Occident. J’en ai eu de nou­veau la preuve la semaine der­nière, lors­que Chavez s’est rendu à Mérida pour un mee­ting élec­to­ral. La réponse de la popu­la­tion fut incroya­ble : les « cam­pe­si­nos » (pro­duc­teurs agri­co­les), les ouvriers, les étu­diants et beau­coup d’autres ont afflué vers la ville depuis les alen­tours pour appuyer la réélec­tion du pré­si­dent. La joie et l’enthousiasme des mani­fes­tants était pal­pa­ble, avec des ban­de­ro­les faites à la main, des expres­sions artis­ti­ques, des cornes de brume, de la musi­que, des abra­zos, des tapes sur l’épaule, et des décla­ra­tions d’appui à Chavez. Les grands mee­tings véné­zué­liens tels que celui-ci sont un mélange de per­for­man­ces musi­ca­les, de fêtes de rue et de mani­fes­ta­tions poli­ti­ques. Il est juste aussi de dire que les par­ti­sans de l’opposition, même si leur posi­tion peut s’appuyer sur des valeurs réac­tion­nai­res, ou sur la notion confuse que la “jus­tice” ou le “pro­grès” doit venir d’un can­di­dat néo-libé­ral de l’élite véné­zué­lienne, sont tout autant pas­sion­nés, la plu­part dans leur oppo­si­tion à Chavez. Dans la poli­ti­que véné­zué­lienne, les gens sen­tent qu’ils ont une cause qui vaut la peine d’être sou­te­nue et des mil­lions de per­son­nes sont moti­vées à se lever pour le faire.

En conver­sant avec les gens du mee­ting de Mérida, je fus impres­sionné par la pro­fon­deur de la conscience poli­ti­que et la variété des opi­nions parmi la foule quant au motif de leur appui à la réélec­tion de Chavez. Pour cer­tains, l’intégration latino-amé­ri­caine était la raison. Pour d’autres c’était la santé gra­tuite. Pour beau­coup la raison prin­ci­pale, comme me l’affirma un couple d’âge moyen, était : “c’est le pré­si­dent qui a donné le plus de pou­voir à la popu­la­tion”. Pour un autre homme, c’est le pré­si­dent qui “a réveillé les véné­zué­liens et les peu­ples frères”. Une jeune femme me déclara que c’était tout sim­ple­ment parce que “je l’aime”.

Pour un jour­na­liste au ser­vice d’un média privé tel que Reuters, avec son gros salaire dans un bel appar­te­ment et dis­po­ni­ble pour l’opposition (on ima­gine), cela est la preuve d’une “vision roman­ti­que et affec­tive de Chavez” qui joue cyni­que­ment la “carte popu­liste” pour rem­por­ter un nou­veau mandat. Pour un jour­na­liste d’Associated Press qui n’a jamais connu la pau­vreté dans sa vie, les pro­gram­mes sociaux, sou­vent men­tion­nés comme des “lar­ges­ses effec­tuées avec l’argent du pétrole” dans le jargon de la presse privée anti-Chavez, peu­vent être igno­rés : Chavez “dépense lour­de­ment dans des pro­gram­mes sociaux… cette année en cher­chant à conso­li­der son appui” c-à-d en ache­tant cyni­que­ment des votes. Peu importe la séquence his­to­ri­que qui montre un enga­ge­ment sur le long terme en termes de bud­gets sociaux de la part du gou­ver­ne­ment Chavez, avec la réduc­tion de moitié de la pau­vreté entre autres succès. Un enga­ge­ment qui com­prend le main­tien des bud­gets sociaux pen­dant la réces­sion de 2009-10 alors qu’aucune élec­tion pré­si­den­tielle n’était en vue, afin de neu­tra­li­ser les effets néga­tifs de la crise éco­no­mi­que glo­bale sur la popu­la­tion du Venezuela, une mesure appa­rem­ment hors d’atteinte pour de nom­breux pays du « pre­mier monde”.

De fait la jeune femme qui me déclara que « l’amour » était la raison prin­ci­pale d’avoir voté pour Chavez n’était pas éblouie par quel­que image popu­liste ou par des dépen­ses de der­nière minute. Elle vient d’une famille pauvre qui vivait dans un taudis non loin du lieu où se dérou­lait le mee­ting. Elle est sur le point d’obtenir un diplôme dans le pro­gramme de méde­cine inté­grale com­mu­nau­taire, alors qu’elle aurait été exclue du sys­tème tra­di­tion­nel­le­ment éli­tiste de la méde­cine au Venezuela. Son loge­ment de for­tune a été trans­formé en loge­ment décent à tra­vers le pro­gramme géré par les com­mu­nau­tés de « sub­sti­tu­tion de taudis par des loge­ments“, qui fait partie de la mis­sion gou­ver­ne­men­tale de construc­tion mas­sive de loge­ments. C’est ce type de trans­for­ma­tions qui valent un appui aussi fort à Chavez, même si le recon­naî­tre est si dif­fi­cile pour les médias inter­na­tio­naux. Selon les médias privés, ral­lier l’appui de la majo­rité popu­laire en orien­tant les poli­ti­ques gou­ver­ne­men­ta­les en fonc­tion de leurs besoins, semble une mau­vaise chose pour la « démo­cra­tie ». Selon l’analyse récente de l’ex-Conseiller aux Relations Extérieures Joe Hirst, le Venezuela a besoin de pren­dre des leçons de démo­cra­tie auprès des États-Unis. Quelle immon­dice. Au moins l’ex-président des USA Jimmy Carter a apporté une dose de réa­lité à ce qui est l’atroce mani­pu­la­tio média­ti­que par la plu­part des grands médias sur l’élection au Venezuela, décla­rant que pour lui, qui a observé 90 élec­tions dans le monde entier, le sys­tème véné­zué­lien est le meilleur du monde.

Une renais­sance démo­cra­ti­que en Occident ?

Alors que les médias privés se sont enfer­més eux-mêmes dans l’illusion orwel­lienne selon laquelle les États-Unis et la Grande-Bretagne sont des modè­les de démo­cra­tie et que le Venezuela est un pays agité et gou­verné par un “régime », dans le monde réel la réa­lité est dif­fé­rente.

La démo­cra­tie aux États-Unis et en Europe est en danger, avec une majo­rité de la popu­la­tion écar­tée des choix réels en matière de poli­ti­ques publi­ques, et une mono­cul­ture poli­ti­que qui gou­verne des pays entiers en fonc­tion des inté­rêts d’une petite élite. Pendant long­temps la réac­tion a été l’apathie ou la dépo­li­ti­sa­tion, cepen­dant dans de nom­breux pays s’est mani­fes­tée une résis­tance signi­fi­ca­tive à l’austérité capi­ta­liste, avec de nou­veaux mou­ve­ments qui sont nés et d’anciens qui se sont renou­ve­lés. Il reste à voir si ce désen­chan­te­ment face au déclin de la démo­cra­tie va se conver­tir en mou­ve­ment capa­ble d’une trans­for­ma­tion sociale et poli­ti­que. Peut-être ver­rons-nous un paral­lèle avec le Venezuela, où un mou­ve­ment de l’extérieur à réussi à briser le mono­pole des élites sur le pou­voir et a géné­rer une renais­sance démo­cra­ti­que révo­lu­tion­naire. Dans cette tâche on peut appren­dre beau­coup de ses succès et de ses contra­dic­tions : par beau­coup d’aspects le Venezuela est une des démo­cra­ties les plus avan­cées du monde actuel.

Par Ewan Robertson, Venezuelanalysis​.com

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

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