Art, culture et politique

Dada et avant-garde russe : sur les liens entre l’art, la politique et la révolution…

Par Mis en ligne le 05 février 2017

1916. Il y a un peu plus d’un siècle, voyait le jour en Suisse le mou­ve­ment Dada. Ce mou­ve­ment artis­ti­que a été créé lors de la Grande Guerre de 1914-1918. À cette occa­sion, des artis­tes sor­tent de leur iso­le­ment et déci­dent de pren­dre posi­tion contre ce grand car­nage humain qui déchire les pays civi­li­sés d’Europe. Certains mem­bres de ce groupe ten­te­ront, à l’instar du cou­rant artis­ti­que de l’Avant-garde russe, de jouer un rôle pivot impor­tant dans la défi­ni­tion des liens à créer entre l’art, la poli­ti­que et la révo­lu­tion. Je vous pro­pose, dans les lignes qui sui­vent, une réflexion cri­ti­que autour des notions sui­van­tes : « Dada », « Avant-garde russe », art, poli­ti­que et révo­lu­tion.

1.0 Le mouvement Dada

Le mou­ve­ment Dada est une réponse cri­ti­que de cer­tains artis­tes qui vou­laient faire table rase des valeurs d’une société en faillite. Face à la poli­ti­que, les dadaïs­tes étaient divi­sés. Certains étaient éloi­gnés de ce champ de la pra­ti­que sociale, ils se disaient « neu­tres ». D’autres, par contre, accep­taient de s’y asso­cier de très près. La com­po­sante alle­mande du mou­ve­ment Dada déve­lop­pera des liens orga­ni­ques avec la Ligue spar­ta­kiste et le Parti com­mu­niste alle­mand. Au fil du temps, le membre ber­li­nois du mou­ve­ment dada, George Grosz, perdra de son enthou­siasme révo­lu­tion­naire et consta­tera que son art reste impuis­sant à faire triom­pher la révo­lu­tion et à empê­cher la montée de celui qui chan­gera dras­ti­que­ment, pen­dant quel­ques années, le pay­sage poli­ti­que de l’Allemagne : Adolf Hitler.

2.0 Sur les liens entre art et politique

À pre­mière vue, les moyens pro­pres à l’artiste visuel sem­blent assez éloi­gnés des moyens à la dis­po­si­tion de la femme ou de l’homme poli­ti­que. Tout, à pre­mière vue, semble dif­fé­ren­cier la pro­duc­tion artis­ti­que et la pra­ti­que poli­ti­que. L’art semble être le pro­duit du génie indi­vi­duel qui se spé­cia­lise dans la pro­duc­tion du beau alors que la poli­ti­que s’inscrit dans le champ de l’action col­lec­tive en lien avec l’utilisation et la répar­ti­tion du bien commun. Mais, en art, comme en poli­ti­que, nous pou­vons poser le monde « tel qu’il est » ou le poser « tel qu’il devrait être ». Autrement dit, dans ces deux champs de la pra­ti­que sociale, l’action peut-être orien­tée soit du côté de la conser­va­tion de l’ordre établi ou soit de sa contes­ta­tion ou de sa remise en ques­tion fron­tale.

La ligne de démar­ca­tion entre art et poli­ti­que est loin d’être étan­che. La scène sur laquelle se déroule la lutte pour la conquête et l’exercice du pou­voir met en pré­sence des femmes et des hommes qui rap­pel­lent des acteurs et des actri­ces de théâ­tre. Ces deux pro­fes­sion­nels du dis­cours recou­rent à la puis­sance de sug­ges­tion des mots et des images pour char­mer, pour émou­voir, pour mobi­li­ser et pour convain­cre leur audi­toire.

La poli­ti­que est un art et tout un art : art de per­sua­der, art de convain­cre, art de vain­cre, art de conqué­rir et de conser­ver le pou­voir. C’est quand les pro­fes­sion­nel­les et les pro­fes­sion­nels de la vie poli­ti­que s’imaginent qu’ils peu­vent « mode­ler » la société selon leurs dési­dé­ra­tas (pen­sons ici aux dic­ta­teurs et aux cen­seurs toutes caté­go­ries confon­dues) que la situa­tion devient hau­te­ment dan­ge­reuse.

La pro­duc­tion artis­ti­que est le résul­tat d’une démar­che qui peut être com­plè­te­ment libre (auto­nome) ou, à l’opposé, com­plè­te­ment ser­vile (hété­ro­nome). Dans ce der­nier cas, la pro­duc­tion artis­ti­que devient œuvre de pro­pa­gande et vise à endoc­tri­ner ou à mani­pu­ler l’opinion publi­que. Se pose ici une ques­tion toute déli­cate : jusqu’à quel point les artis­tes ont-ils été en mesure de tout révo­lu­tion­ner ?

3.0 Art, politique et révolution avant et après le Grand soir d’octobre 1917

Durant la Grande Guerre, la Russie est le théâ­tre d’une effer­ves­cence artis­ti­que sans pré­cé­dent. La Révolution qui éclate en 1917 ren­force ce dyna­misme. Le nouvel État bol­ché­vik mobi­lise la créa­ti­vité des artis­tes d’avant-garde. Certains artis­tes agis­sent au sein des agen­ces de pro­pa­gande, dont le but est de répan­dre l’idéologie com­mu­niste par, entre autres choses, la pro­duc­tion d’affiches. Après la mort de Lénine, en 1924, Staline s’empare pro­gres­si­ve­ment du pou­voir en Union sovié­ti­que. Sous sa direc­tion, une impi­toya­ble dic­ta­ture tota­li­taire se met en place. La pro­pa­gande y occupe une place cen­trale. La pro­duc­tion artis­ti­que sera tout sim­ple­ment ins­tru­men­ta­li­sée par les appa­rat­chiks. Durant cette période, cer­tains artis­tes d’avant-garde seront arrê­tés et exé­cu­tés. Dorénavant, s’imposeront en art le « Réalisme socia­liste » et le « Culte du chef ».

4.0 De l’art au service de la politique à la politique au service de l’art

Depuis le début du XXième siècle, des artis­tes d’avant-garde ten­tent d’élargir le champ d’action de l’art et en faire un moyen de « chan­ger la vie ». Qu’il s’agisse de créer un « homme nou­veau » ou de libé­rer les forces incons­cien­tes de l’esprit humain, leur objec­tif est de mener une révo­lu­tion qui bou­le­verse non seule­ment les struc­tu­res socia­les exis­tan­tes, mais aussi les struc­tu­res men­ta­les humai­nes. Avouons-le, il s’agit d’un objec­tif auda­cieux et très dif­fi­cile à attein­dre. Si les artis­tes d’avant-garde n’ont pas pro­vo­qué la révo­lu­tion totale qu’ils sou­hai­taient, leurs expé­rien­ces ont tracé la voie pour un nou­veau rôle poli­ti­que pour l’art : non plus seule­ment une fonc­tion de pro­pa­gande ou de com­mu­ni­ca­tion visuelle, mais aussi celle d’un agent per­tur­ba­teur qui remet en cause les normes, les conven­tions et les iden­ti­tés impo­sées par la société.

La contri­bu­tion impor­tante de cer­tains artis­tes asso­ciés au mou­ve­ment Dada se situe peut-être là. Ils nous ont laissé en héri­tage une avenue de réflexion pour chan­ger, dans la mesure du pos­si­ble, notre rap­port à la vie poli­ti­que. La poli­ti­que ne se fait pas uni­que­ment avec des dis­cours. Elle peut aussi se pra­ti­quer à tra­vers une œuvre d’art, c’est-à-dire une œuvre plas­ti­que, une œuvre qui change et trans­forme la forme des choses dans le réel.

Qu’on le pose comme on le voudra, il semble bien que c’est dans le champ des arts où la (ou les) révolution(s) laisse(nt) des traces fécon­des et envia­bles.

Yvan Perrier
Politologue
Cégep du Vieux Montréal


Lexique

Art : expres­sion par les œuvres humai­nes, d’un idéal d’esthétique.
Autonomie : droit pour l’individu de déter­mi­ner libre­ment les règles aux­quel­les il se soumet.
Hétéronomie : qui reçoit de l’extérieur les lois qui le gou­ver­nent.
Plastique : qui a le pou­voir de donner la forme.
Politique : rela­tif à la Cité. Organisation et exer­cice du pou­voir dans une société. Personne qui gou­verne.
Révolution : chan­ge­ment brus­que et impor­tant dans l’ordre social. Mouvement en courbe fermée. Retour pério­di­que d’un astre à un point de son orbite.

Gnoses marginales

Les artis­tes ne vivent pas hors de la société. Ils vivent dans la société. Nous pou­vons donc cher­cher à lever le voile sur les liens qui exis­tent, durant une période his­to­ri­que donnée, entre l’art, l’économique, le poli­ti­que et le social.
 
Le para­digme poli­ti­que domi­nant de la moder­nité et de la post-moder­nité reste figé et stag­nant. Il s’agit tou­jours d’une rela­tion qui se struc­ture entre des per­son­nes « Dirigeantes » et des per­son­nes « diri­gées ». De plus, nous sommes tou­jours pri­son­niers des cli­va­ges sui­vants : réac­tion­naire / conser­va­tisme / pro­gres­sisme et uto­pies. Pour ce qui est de l’art, les rela­tions entre les artis­tes et le public sont mou­van­tes et insta­bles. Dans son livre inti­tulé Le para­digme de l’art contem­po­rain, Nathalie Heinich a décrit avec beau­coup de pers­pi­ca­cité la nou­velle dyna­mi­que rela­tion­nelle qui s’installe entre les artis­tes, les spec­ta­teurs, les col­lec­tion­neurs privés, les com­men­ta­teurs et les acteurs ins­ti­tu­tion­nels dans ce qu’on peut main­te­nant appe­ler le « cirque » (au sens « d’activités désor­don­nées ») de l’art contem­po­rain.

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