Les carrés rouges doivent inspirer un renouveau syndical

Par Mis en ligne le 30 octobre 2012

Com­mu­ni­ca­tion pré­sentée le 27 oc­tobre 2012 dans le cadre du Col­loque in­ter­na­tional du CRIMT (Centre de re­cherche in­ter­uni­ver­si­taire sur la mon­dia­li­sa­tion et le tra­vail) sur « L’avenir syn­dical : In­no­va­tions, trans­for­ma­tions, stra­té­gies », HEC Montréal.

Le mou­ve­ment étu­diant au Québec s’est dé­ve­loppé, de­puis 1969 en par­ti­cu­lier, à tra­vers di­verses formes d’action col­lec­tive, dont l’exercice du droit de grève — en de­hors de toute re­con­nais­sance éta­tique de ce moyen d’action. S’est construit ainsi, par l’autodétermination so­ciale, un vé­ri­table droit étu­diant au­to­nome en tant qu’ordre ju­ri­dique extra-étatique. Celui-ci a forcé la re­con­nais­sance d’un droit à la né­go­cia­tion col­lec­tive par l’exercice de di­verses me­sures de contrainte socio-économique (ma­ni­fes­ta­tions, pi­que­tage et boy­cot­tage, grève mas­sive). On peut tracer ici un pa­ral­lèle entre le mou­ve­ment étu­diant au Québec et la pé­riode « vo­lon­ta­riste » des dé­buts du mou­ve­ment syn­dical au Ca­nada, avant la ré­cep­tion du Wagner Act (1935) des États-Unis.

Pa­ra­doxa­le­ment, le mou­ve­ment étu­diant de 2012 a fait preuve d’un dy­na­misme, d’un im­pact et d’une per­ti­nence so­ciale qui frappent l’imagination, alors que le mou­ve­ment syn­dical, le­quel dis­pose pour­tant de moyens d’action au­tre­ment plus im­por­tants et bé­né­ficie d’assises ju­ri­diques éta­tiques sans com­mune me­sure, semble condamné à une re­la­tive im­puis­sance de­puis de nom­breuses an­nées. Com­ment ex­pli­quer ce pa­ra­doxe ? Le mou­ve­ment syn­dical, s’il s’inspire de l’exemple étu­diant, peut-il et par quels moyens et à quelles condi­tions, re­trouver le souffle puis­sant qu’il connut, par cer­tains as­pects, lors de sa pé­riode volontariste ?

Je for­mule à cet égard deux propositions :

  1. On trouve dans l’essor du mou­ve­ment étu­diant des ana­lo­gies frap­pantes avec toute la pé­riode vo­lon­ta­riste qui ca­rac­té­risa his­to­ri­que­ment le mou­ve­ment ou­vrier avant l’adoption du mo­dèle Wagner.
  2. La force du mou­ve­ment étu­diant, en par­ti­cu­lier lors du grand mou­ve­ment so­cial du prin­temps 2012, vient du fait qu’il se situe d’emblée sur le ter­rain po­li­tique, avec l’État comme in­ter­lo­cu­teur di­rect. Sans dé­laisser pour au­tant les ac­quis du mo­dèle Wagner, le mou­ve­ment syn­dical de­vrait re­nouer avec le vo­lon­ta­risme de ses ori­gines, s’il veut dé­cu­pler la force de son ac­tion au bé­né­fice des tra­vailleurs, et de la dé­mo­cra­ti­sa­tion d’ensemble de la société.

La si­tua­tion syn­di­cale an­té­rieure au mo­dèle Wagner

En 1944, le mo­dèle Wagner (Na­tional Labor Re­la­tions Act, 1935) a été trans­posé par­tout au Ca­nada, en­core qu’avec de mul­tiples va­riantes. Même si cer­tains élé­ments du mo­dèle Wagner ont été re­tenus dans le cadre de la Loi sur l’accréditation et le fi­nan­ce­ment des as­so­cia­tions d’élèves ou d’étudiants (ainsi le mé­ca­nisme d’accréditation, le mo­no­pole de re­pré­sen­ta­tion et une va­riante at­té­nuée de la « For­mule Rand »), plu­sieurs as­pects es­sen­tiels de ce mo­dèle n’y fi­gurent pas. En par­ti­cu­lier, il n’y a pas de re­con­nais­sance d’un droit à la né­go­cia­tion col­lec­tive de bonne foi, ni en­tente col­lec­tive sou­mise en cas de li­tige à l’arbitrage d’un tiers neutre et im­par­tial, ni enfin — élé­ment es­sen­tiel — de mé­ca­nisme de rè­gle­ment des dif­fé­rends (tel le re­cours à la grève) en cas d’impasse. Or, ces élé­ments re­pré­sentent des com­po­santes cen­trales des « prin­cipes fon­da­men­taux du droit du tra­vail mo­derne » au Ca­nada et au Québec, tel que l’a re­connu la Cour su­prême du Ca­nada dans la dé­ci­sion Pepsi-Cola de 2002.

En ce sens, les as­so­cia­tions étu­diantes se trouvent pla­cées, grosso modo, dans la si­tua­tion des syn­di­cats au Ca­nada avant la ré­cep­tion du Wagner Act. Ceux-ci pou­vaient alors être re­connus comme en­tités ju­ri­diques, mais ne bé­né­fi­ciaient pas d’un droit à la né­go­cia­tion col­lec­tive. Il leur fal­lait alors re­courir à la contrainte éco­no­mique (grève, pi­que­tage, boy­cot­tage) pour ob­tenir la re­con­nais­sance syn­di­cale de l’employeur, en né­go­ciant des clauses de sé­cu­rité syn­di­cales, no­tam­ment l’atelier fermé (closed-shop). Et le res­pect des en­tentes col­lec­tives de tra­vail, simples gentlemen’s agree­ments du point de vue du droit éta­tique, exi­geait sou­vent la me­nace d’un re­cours à la grève en cas de vio­la­tion par l’employeur.

La vie syn­di­cale de l’époque se dé­rou­lait donc lar­ge­ment hors des fron­tières du droit éta­tique, tout en se pla­çant d’emblée — quoique lo­ca­le­ment — sur le ter­rain po­li­tique, puisque c’est à coups d’injonctions et d’arrestations que se ma­ni­fes­tait le pou­voir ré­pressif de l’État, re­layé par les tri­bu­naux et les forces policières.

Le mou­ve­ment étu­diant de 2012 a aussi fait face au « gou­ver­ne­ment par in­jonc­tions » dont fut vic­time le mou­ve­ment ou­vrier nais­sant. Et il fut aussi amené à placer ses re­ven­di­ca­tions d’emblée sur le ter­rain po­li­tique, cen­tra­le­ment cette fois, car blo­quer la hausse des droits de sco­la­rité im­pli­quait une né­go­cia­tion di­recte avec le gouvernement.

Mo­ment décisif

Or, au mo­ment dé­cisif, le mou­ve­ment syn­dical, pour­tant lar­ge­ment sym­pa­thique au mou­ve­ment étu­diant, se ré­véla in­ca­pable d’apporter un appui dé­ter­mi­nant. Ce mo­ment dé­cisif, comme l’observe Ga­briel Nadeau-Dubois, sur­vint le 22 mai 2012, lors de la grande ma­ni­fes­ta­tion or­ga­nisée pour pro­tester contre la loi 12 et à la­quelle par­ti­ci­pèrent plus de cent mille per­sonnes. Alors que le mou­ve­ment étu­diant — la CLASSE en tout pre­mier lieu — ap­pe­lait à dé­fier la loi 12, les di­ri­geants des grandes cen­trales se mon­trèrent exa­gé­ré­ment pru­dents. Ils n’acceptèrent en effet de par­ti­ciper à la grande ma­ni­fes­ta­tion du 22 mai qu’à la condi­tion de pou­voir fournir à l’avance aux po­li­ciers l’itinéraire de la marche, de ma­nière à de­meurer dans la plus stricte lé­ga­lité. La so­li­da­rité mais sans risques, en quelque sorte. Or, la quasi-totalité des ma­ni­fes­tants, y com­pris la grande ma­jo­rité des syn­di­qués pré­sents, sui­virent le cor­tège « illégal » de la CLASSE, alors que les grandes cen­trales syn­di­cales se trou­vèrent pra­ti­que­ment isolées.

Sur le plan sym­bo­lique, le fossé de­vint évident entre le dy­na­misme du mou­ve­ment so­cial lancé par les étu­diants alors à son summum (avec le « mou­ve­ment des cas­se­roles » et les mul­tiples ma­ni­fes­ta­tions po­pu­laires de quar­tier), et l’attentisme et la ti­mi­dité des cen­trales syn­di­cales. En dépit du sou­tien fi­nan­cier et or­ga­ni­sa­tionnel fourni par ailleurs aux étu­diants, à notre avis, les syn­di­cats ont alors raté l’occasion de re­joindre le mou­ve­ment so­cial, de le ren­forcer consi­dé­ra­ble­ment et de tenter d’influencer le cours des choses, dans le sens d’une plus grande dé­mo­cra­ti­sa­tion de la société.

La grande leçon que le mou­ve­ment syn­dical doit re­tenir du « prin­temps érable » concerne la ca­pa­cité des as­so­cia­tions étu­diantes à in­vestir le ter­rain po­li­tique en in­ter­pel­lant di­rec­te­ment l’État et en l’invitant, sous la pres­sion de la contrainte éco­no­mique, à né­go­cier, au bé­né­fice — ce qui ex­plique la ré­so­nance du mou­ve­ment dans les sec­teurs po­pu­laires — de l’ensemble de la société.

Le mou­ve­ment syn­dical qué­bé­cois doit se donner lui aussi les moyens d’une telle né­go­cia­tion cen­trale avec l’État (fé­déral ou pro­vin­cial, sui­vant le cas), sur cer­taines ques­tions clés (la dé­fense de l’assurance-emploi, par exemple) qui concernent de larges sec­teurs de la po­pu­la­tion, syn­di­quée et non syn­di­quée. L’appel à né­go­cier doit s’appuyer sur une vaste ac­tion concertée, telles des as­sem­blées lo­cales et ré­gio­nales, des ma­ni­fes­ta­tions ima­gi­na­tives, en cas d’impasse le re­cours éven­tuel à la grève so­ciale (ou politique).

Il y a ici une li­berté fon­da­men­tale à conquérir pour les syn­di­cats et pour les classes ou­vrières et po­pu­laires, celui du droit à la né­go­cia­tion di­recte avec l’État, en tant que droit dé­rivé de la li­berté d’association, sur des su­jets d’importance so­cié­tale. Cela n’est pos­sible qu’à la condi­tion d’une mise en mou­ve­ment de l’autodétermination so­ciale (avec toutes les exi­gences de par­ti­ci­pa­tion dé­mo­cra­tique que cela sup­pose), sur la base de la lé­gi­ti­mité (extra-étatique) qui ca­rac­té­rise tout mou­ve­ment so­cial de grande ampleur.

Mi­chel Coutu
Pro­fes­seur ti­tu­laire de droit du tra­vail, École de re­la­tions in­dus­trielles, Uni­ver­sité de Mont­réal.
Paru dans Le De­voir, 30 oc­tobre 2012

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