Fran­çois Sa­bado, (dir.), Da­niel Ben­saïd, l’intémpestif, Paris, éd. La Dé­cou­verte, coll. « Ca­hiers libres », 2012.

La vie po­li­tique et mi­li­tante de Da­niel, du mi­lieu des an­nées 1960 au début des an­nées 2010, re­couvre près d’un demi-siècle d’histoire po­li­tique et in­ter­na­tio­nale. Comme pour tous ceux et celles qui veulent trans­former le monde, elle est ja­lonnée d’espoirs, de pro­jets, d’épreuves, de réa­li­sa­tions mais aussi de re­vers, d’illusions voire de dé­cep­tions. Re­tracer ce par­cours, sans se perdre dans les rap­pels évé­ne­men­tiels ou anec­do­tiques, est une tâche difficile.

Mi­li­tant actif au quo­ti­dien, pas­seur in­fa­ti­gable de la pensée ré­vo­lu­tion­naire dont il voyait la né­ces­sité confirmée mais aussi le be­soin vital de re­nou­vel­le­ment, Da­niel a tracé une route à tra­vers les em­bûches po­li­tiques et per­son­nelles. L’ayant cô­toyé de ma­nière étroite à di­verses étapes de cet iti­né­raire, nous avons choisi d’en res­ti­tuer les grandes phases en veillant à ne pas trop lire le passé à la lu­mière du pré­sent et en res­pec­tant son souci de ri­gueur tou­jours mêlé d’ouverture et de cu­rio­sité, son avi­dité à saisir les oc­ca­sions pour bous­culer les confor­mismes, ou­vrir sans re­lâche les « car­re­fours du possible ».

Les an­nées 1960 et 1970 : le souffle de Mai

Dès ses pre­mières an­nées, à l’École nor­male su­pé­rieure de Saint-Cloud puis à Nan­terre, avant la grande se­cousse de Mai 68, Da­niel s’affirme comme un mi­li­tant com­mu­niste, fi­dèle à son en­fance dans un en­vi­ron­ne­ment fa­mi­lial tou­lou­sain dont il ai­mait se sou­venir avec res­pect et af­fec­tion1. Il ap­par­tient à la Jeu­nesse com­mu­niste (JC) puis à l’Union des étu­diants com­mu­nistes (UEC) mais il se heurte ra­pi­de­ment à la ligne of­fi­cielle de la di­rec­tion du PCF qui concocte déjà dans ses mar­mites par­le­men­taires – pre­mière can­di­da­ture Mit­ter­rand –, les fu­tures re­cettes de l’Union de la gauche et se contente d’un « Paix au Vietnam » évi­tant toute so­li­da­rité ac­tive avec les com­bat­tants du FNL in­do­chi­nois. Il re­nou­velle ainsi l’attitude prise pen­dant la guerre de li­bé­ra­tion al­gé­rienne contre le co­lo­nia­lisme fran­çais au cours de la­quelle il a re­noncé à prendre parti pour la vic­toire du FLN. Da­niel est donc dans l’Opposition de gauche au sein de l’UEC avant d’être un élé­ment mo­teur, en 1966, de la créa­tion des Jeu­nesses com­mu­nistes ré­vo­lu­tion­naires (JCR).

Ani­ma­teur du Mou­ve­ment du 22 mars à l’université de Nan­terre en 1968, il pressent que la si­tua­tion de­vient ex­plo­sive, qu’elle exige de nou­velles formes de lutte. Il pos­sède un sens très sûr de l’initiative po­li­tique et lorsque le mou­ve­ment de Mai 68 prend son essor, il est en pre­mière ligne, sur les bar­ri­cades, dans les AG du mou­ve­ment, à la di­rec­tion des JCR, re­cher­chant à chaque fois l’idée, la pro­po­si­tion, l’action qui peut faire bas­culer la si­tua­tion. Mais Da­niel n’est pas seule­ment celui qui, dans le feu de l’action, guette ce qui peut ac­cé­lérer l’histoire. Il la met en pers­pec­tive his­to­rique. Sai­sis­sant la dy­na­mique des mou­ve­ments so­ciaux, en par­ti­cu­lier le lien entre le mou­ve­ment étu­diant et la grève gé­né­rale ou­vrière, il com­prend aussi la né­ces­sité d’une or­ga­ni­sa­tion po­li­tique, le be­soin d’accumuler des forces pour la construc­tion d’un parti révolutionnaire.

En li­sant et re­li­sant Lé­nine et Trotski, en cher­chant dans les éla­bo­ra­tions des an­nées ré­vo­lu­tion­naires russes de quoi com­prendre l’expérience en cours, il prend conscience de la né­ces­sité d’une pensée stra­té­gique où la construc­tion d’un outil po­li­tique est vi­tale pour ca­pi­ta­liser les ex­pé­riences, les re­nou­veler au feu vi­vant des luttes, les ana­lyser et les syn­thé­tiser pour tracer les che­mins du ren­ver­se­ment de l’ordre exis­tant. À la sur­prise de beau­coup, après Mai 68, il s’inscrit comme na­tu­rel­le­ment dans une conti­nuité qui lui semble, quant à lui, évi­dente : il faut re­prendre le fil, brisé par le sta­li­nisme, de la grande as­pi­ra­tion li­bé­ra­trice et créa­trice du mar­xisme ré­vo­lu­tion­naire. En 1969, lors de la créa­tion de la Ligue com­mu­niste (LC), il mi­lite ac­ti­ve­ment et avec tout le pou­voir de dé­mons­tra­tion et de convic­tion qui est le sien, pour que la Ligue de­vienne la sec­tion fran­çaise de la IVe In­ter­na­tio­nale (SFQI), suc­cé­dant au Parti com­mu­niste in­ter­na­tio­na­liste (PCI) au­quel il avait adhéré peu de temps au­pa­ra­vant. Il est convaincu de la né­ces­sité d’avoir des ra­cines qui plongent dans l’expérience passée pour forger les idées, les ac­tions, les ins­tru­ments nou­veaux pour trans­former le monde.

Tout au long de la dé­cennie ar­dente des an­nées 1970, Da­niel ne mé­nage pas ses forces pour faire ad­venir ce qu’il per­çoit germer sur le ter­reau de Mai 68 en France, de l’automne chaud en Italie, du Prin­temps de Prague, de l’offensive du Têt au Vietnam, du sou­lè­ve­ment étu­diant au Mexique et aux États-Unis. Il n’est alors sû­re­ment pas le seul à penser que l’histoire « mord la nuque » de toute une génération.

D’emblée Da­niel se situe sur un ter­rain d’action in­ter­na­tional et in­ter­na­tio­na­liste. Outre sa par­ti­ci­pa­tion aux ba­tailles in­ternes et ex­ternes de la Ligue (qui de­viendra LCR après la dis­so­lu­tion de 1973 suite à la grande ma­ni­fes­ta­tion an­ti­fas­ciste contre Ordre nou­veau, pré­dé­ces­seur loin­tain du Front na­tional), il de­vient un di­ri­geant très actif de la IVe In­ter­na­tio­nale dans un vaste pro­cessus de construc­tion et d’actualisation qui le mène sou­vent hors de France. En Es­pagne, avec la LCR qu’il aide à construire de toutes ses forces, puis en Amé­rique la­tine où l’Internationale prend un essor ra­pide en col­la­bo­ra­tion avec des forces po­la­ri­sées par le rayon­ne­ment de la ré­vo­lu­tion cu­baine. En même temps, Da­niel joue un rôle clé dans le lan­ce­ment à la fin de l’année 1975 de Rouge, le quo­ti­dien de la LCR, et dans la mise en place des Ca­hiers de la taupe, revue po­li­tique d’intervention ou­vrière, avec So­phie, sa com­pagne. Da­niel allie théorie et pra­tique, in­tui­tion et po­li­tique, idées et or­ga­ni­sa­tion. Il peut, dans le même temps, di­riger un ser­vice d’ordre et écrire une œuvre théorique !

Au mi­lieu de cette ac­ti­vité in­las­sable, il trouve le temps de pour­suivre un tra­vail d’élaboration si im­por­tant pour lui. Avec Er­nest Mandel et Charles-André Udry, Da­niel contribue plei­ne­ment, en par­ti­cu­lier lors des stages de cadres de l’Internationale, à cette en­tre­prise de ré­ap­pro­pria­tion et d’actualisation his­to­riques. En étu­diant les ré­vo­lu­tions russe, al­le­mande, ita­lienne et es­pa­gnole, les en­sei­gne­ments des Fronts po­pu­laires des an­nées 1930 ou la tra­gique ex­pé­rience chi­lienne de 1970 – 1973, Da­niel ar­ti­cule his­toire et pré­sent. Son ap­port à l’élaboration des pro­grammes d’action et ma­ni­festes de la Ligue est ai­sé­ment re­con­nais­sable car il avait une plume étin­ce­lante, une qua­lité d’écriture sans égale. Toutes celles et ceux qui ont par­ti­cipé à ces ses­sions de dé­bats dans la Ligue ou l’Internationale gardent le sou­venir de sa ca­pa­cité, non pas à mul­ti­plier les ci­ta­tions, mais à ana­lyser le contexte d’un débat po­li­tique ou stra­té­gique, à cerner le fil des di­vers ar­gu­ments pour sou­li­gner la ri­chesse ou la nou­veauté des idées en se les as­si­mi­lant pour rendre compte d’une si­tua­tion concrète. En 1975 – 1976, avec la ré­vo­lu­tion por­tu­gaise, et en­core da­van­tage en 1979 avec la ré­vo­lu­tion san­di­niste au Ni­ca­ragua, il en fait la dé­mons­tra­tion brillante en don­nant toute leur force aux po­si­tions mar­xistes ré­vo­lu­tion­naires qui tranchent avec les pla­ti­tudes des don­neurs de le­çons en tout genre.

Les an­nées 1980 : le début de la fin du monde d’avant

La pro­messe un peu hâ­tive d’un Mai 1968. Une ré­pé­ti­tion gé­né­rale2 ne se réa­lise pas. Da­niel, dès avant le tour­nant de cette dé­cennie, com­mence une ré­flexion cri­tique sur ce qu’il ap­pelle, avec hu­mour, un « lé­ni­nisme pressé ». Il ne s’agit pas de jeter le bébé avec l’eau du bain mais de re­venir aux sources de la ré­flexion stra­té­gique. Si la po­li­tique est l’anticipation des voies et des moyens pour changer la si­tua­tion exis­tante en mo­di­fiant le rap­port de forces, alors il lui faut un ins­tru­ment actif et dé­mo­cra­tique pour dis­cuter de ces mé­dia­tions vers l’objectif en ana­ly­sant la si­tua­tion – bref, il faut éla­borer une stratégie.

La gé­né­ra­tion de 1968 a alors ten­dance à consi­dérer que la ra­di­ca­li­sa­tion qu’elle voit à l’œuvre dans toute la so­ciété est en elle-même por­teuse des bou­le­ver­se­ments voulus et que des « ini­tia­tives dans l’action » ap­pro­priées peuvent ac­cé­lérer les choses. Ces ini­tia­tives peuvent se ré­véler n’être que des so­lu­tions de sub­sti­tu­tion par rap­port aux rythmes et à l’action propres du mou­ve­ment de masses, no­tam­ment dans le do­maine des ac­tions de ser­vice d’ordre ou d’autodéfense. En re­ve­nant im­pli­ci­te­ment, puis de plus en plus ex­pli­ci­te­ment, sur ces concep­tions à l’occasion de di­vers dé­bats in­ternes à la Ligue et à l’Internationale, Da­niel re­prend le fil de son éla­bo­ra­tion stratégique.

Pour le ving­tième an­ni­ver­saire de Mai 68, il pu­blie un livre (avec Alain Kri­vine) dans le­quel il re­prend ses ré­flexions sur le bilan du sou­lè­ve­ment étu­diant et de la grève gé­né­rale en tra­çant des pers­pec­tives na­tio­nales et in­ter­na­tio­nales sur la nou­velle si­tua­tion ou­verte par ces évé­ne­ments ma­jeurs3. Tout cela n’a pas pris une ride et reste d’une lec­ture sti­mu­lante dans la tor­peur des dé­bats contem­po­rains. Il étoffe alors ses concep­tions pour rendre compte du temps long de tout mû­ris­se­ment ré­vo­lu­tion­naire, ce qu’il de­vait ap­peler plus tard « une lente impatience ».

Il scrute, à l’aide des ana­lyses très fouillées d’Ernest Mandel, le tour­nant amorcé par l’économie ca­pi­ta­liste mon­diale en 1973 – 1975, dates re­pères pas­sées presque in­aper­çues mais mar­quant la fin de la pé­riode d’expansion d’après-guerre do­minée par l’hégémonie amé­ri­caine. La dé­faite des États-Unis au Vietnam en 1975 en est le mar­queur po­li­tique mais, au-delà, le ca­pi­ta­lisme in­ter­na­tional (avec ses di­ri­geants et ses idéo­logues) cherche à re­mo­deler un sys­tème d’exploitation qui montre des signes d’essoufflement manifestes.

L’entrée en lice de Reagan aux États-Unis et bientôt de That­cher en Grande-Bretagne marquent l’ouverture d’une nou­velle pé­riode nourrie aux ma­melles du li­bé­ra­lisme éco­no­mique et de la mon­dia­li­sa­tion fi­nan­cière, avec les pre­mières grandes dé­faites so­ciales (contrô­leurs aé­riens amé­ri­cains en 1981, mi­neurs bri­tan­niques en 1985). En France, l’élection de Mit­ter­rand en 1981 laisse d’abord croire à une contre-tendance. Mais elle se fond ra­pi­de­ment dans le nou­veau pay­sage avec le tour­nant de la ri­gueur en­gagé en 1983. En même temps, dans le monde issu de la Guerre froide, le bloc so­vié­tique est se­coué par le sou­lè­ve­ment des ou­vriers po­lo­nais der­rière leur syn­dicat in­dé­pen­dant So­li­dar­nosc au début des an­nées 1980. Le monde com­mence à changer. Il bas­cule dé­fi­ni­ti­ve­ment avec la chute du Mur de Berlin en 1989, pré­fi­gu­rant l’implosion de l’URSS en 1991 et l’extension consé­cu­tive du sys­tème ca­pi­ta­liste à toute la pla­nète, Chine com­prise sous la hou­lette de Deng Xiaoping.

Au tour­nant des an­nées 1990, Da­niel en tire la conclu­sion sous forme d’un trip­tyque sai­sis­sant : « Nou­velle pé­riode, nou­veau pro­gramme, nou­veau parti. »

Cette pé­riode est donc, pour Da­niel, à la fois celle d’un re­tour cri­tique sur la pré­cé­dente, celle d’un re­tour aux sources – à Marx pour se ré­ap­pro­prier les clés d’une com­pré­hen­sion pro­fonde de la si­tua­tion – et, comme d’habitude, celle d’une confron­ta­tion à la pra­tique d’un mi­li­tan­tisme aux co­or­don­nées mo­di­fiées. Il consacre beau­coup d’énergie aux riches dis­cus­sions de l’école in­ter­na­tio­nale de cadres d’Amsterdam (créée en 1982) abor­dant tous ces su­jets. Pa­ral­lè­le­ment, il ré­duit son im­pli­ca­tion quo­ti­dienne dans la di­rec­tion fran­çaise pour se consa­crer à des tâches in­ter­na­tio­nales, qu’il consi­dère comme dé­ci­sives. Elles sont le la­bo­ra­toire de nou­velles approches.

Son im­pli­ca­tion presque per­ma­nente dans la consti­tu­tion du cou­rant ou­vrier de masse qui de­vait donner nais­sance au Parti des tra­vailleurs au Brésil en 1982 est à cet égard exem­plaire. Il y trouve la pos­si­bi­lité de ré­flé­chir et de tra­vailler à la dé­li­mi­ta­tion des nou­veaux pa­ra­mètres stra­té­giques in­duits par la si­tua­tion : non pas un re­tour aux normes dites clas­siques (les­quelles d’ailleurs ?) mais construc­tion d’un cou­rant mar­xiste ré­vo­lu­tion­naire (« clas­siste » comme on dit en Amé­rique la­tine) assis sur le ren­for­ce­ment nu­mé­rique et em­bras­sant la trans­for­ma­tion so­ciale conco­mi­tante de la classe ou­vrière dans le vaste monde ca­pi­ta­liste, ca­pable d’élaborer des ré­ponses pro­gram­ma­tiques et stra­té­giques pour changer un monde lui-même en pleine transformation.

Il aborde cette en­tre­prise am­bi­tieuse en ab­sor­bant des mil­liers de pages en fran­çais, na­tu­rel­le­ment, mais aussi en an­glais, es­pa­gnol, por­tu­gais, ita­lien (pour Gramsci), en al­le­mand (pour Marx). Et tout cela sans ja­mais dé­laisser le mi­li­tan­tisme le plus prosaïque !

Au début des an­nées 1990, la sur­venue de la ma­ladie qui de­vait l’emporter le pousse à dé­finir ses prio­rités pour pri­vi­lé­gier ce qu’il dé­crit comme son tra­vail de « pas­seur » d’un mar­xisme créatif et fécond.

Les an­nées 1990 et 2000 : re­nouer le fil pour tisser le nouveau

À la fin des an­nées 1980, quand la contre-réforme li­bé­rale bat déjà le tam-tam des mé­dias avant de prê­cher les bien­faits de la mon­dia­li­sa­tion, il constate : « L’idée même de ré­vo­lu­tion, hier rayon­nante d’utopie heu­reuse, de li­bé­ra­tion et de fête, semble avoir viré au so­leil noir. » Les an­nées 1990 sont des an­nées de ré­ac­tion idéo­lo­gique in­tense sur fond de montée en ré­gime de la mon­dia­li­sa­tion. Da­niel n’a pas mé­nagé ses ef­forts, sou­vent ha­ras­sants, pour faire passer l’éclipse.

Ja­mais il ne conçoit la tâche qu’il s’est fixée comme celle d’un conser­va­teur de musée. Mais dans cette tem­pête où le ca­pi­ta­lisme semble triom­pher et le so­cia­lisme dis­cré­dité avec le rejet massif et jus­tifié de ceux qui avaient pré­tendu le faire « réel­le­ment exister » au tra­vers de ré­gimes aussi des­po­tiques qu’incompétents, Da­niel reste ob­sédé par l’importance du mo­ment : il faut ne pas laisser l’analyse de ce bilan à ceux qui chantent les vertus du marché ou s’y ral­lient. Il faut sauver de la dé­bâcle his­to­rique du sta­li­nisme les idées du so­cia­lisme, du com­mu­nisme, l’idée même de ré­vo­lu­tion. Pour cela, il est in­dis­pen­sable de tirer le bilan du siècle, de prendre acte de l’ampleur de la contre-révolution sta­li­nienne, qui a été bien au-delà de tout ce qu’on pou­vait penser. Un risque existe : celui d’être nous-mêmes en­traînés dans une chute, tant es­pérée – mais à l’opposé de la forme qu’elle a prise ! Da­niel nous fait par­tager une exi­gence forte : re­vi­siter la ré­vo­lu­tion russe, dès ses dé­buts, pour tirer tous les en­sei­gne­ments pos­sibles, en par­ti­cu­lier sur les ques­tions dé­mo­cra­tiques. C’est une né­ces­sité vi­tale pour faire la part des choses entre les ac­quis ré­vo­lu­tion­naires des an­nées 1917 – 1924 et la contre-révolution sta­li­nienne qui com­mence avec la fin des ter­ribles an­nées vingt. Une com­pré­hen­sion com­mune des évé­ne­ments et des tâches est in­dis­pen­sable pour af­fronter la nou­velle pé­riode historique.

« Nou­velle époque, nou­veau pro­gramme, nou­veau parti » donc. Mais de mul­tiples ques­tions res­tent ou­vertes. Les voies et les che­mins de la ré­vo­lu­tion se ré­in­ven­te­ront. Da­niel est convaincu de la né­ces­sité pour les ré­vo­lu­tion­naires d’aborder cette nou­velle si­tua­tion en pleine pos­ses­sion des ré­fé­rences et des ac­quis puisés dans les luttes de classes d’hier. On ne re­part ja­mais de zéro. Il faut tou­jours re­com­mencer « par le mi­lieu », pour re­prendre une for­mule du phi­lo­sophe Gilles De­leuze que Da­niel ai­mait citer.

Après un début de dé­cennie où do­minent les théo­ries de Fu­kuyama sur le ca­pi­ta­lisme comme fin de l’histoire, les ré­voltes an­ti­li­bé­rales de 1995 en France em­me­nées par la grande grève des che­mi­nots, l’essor du mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste à partir des ma­ni­fes­ta­tions de Seattle, comme les mo­bi­li­sa­tions so­ciales ex­cep­tion­nelles en Amé­rique la­tine, changent le climat po­li­tique mon­dial. L’heure de la ré­sis­tance aux contre-réformes li­bé­rales sonne.

Des cen­taines de mil­liers de jeunes, au tra­vers des fo­rums so­ciaux mon­diaux, crient : « Un autre monde est pos­sible. » Da­niel ajoute : « Oui, mais il faut sa­voir quel est ce monde et com­ment l’obtenir. » Il in­siste sur le re­tour de la ques­tion stra­té­gique : quels axes pro­gram­ma­tiques ? Quelles forces so­ciales ? Quels rap­ports entre la mo­bi­li­sa­tion et les ins­ti­tu­tions ? Quelles pers­pec­tives de pou­voir ? Da­niel aborde ces ques­tions dans de nom­breuses contri­bu­tions, au cours de dis­cus­sions avec les za­pa­tistes du Mexique ou dans des po­lé­miques avec les autres forces de la gauche ra­di­cale. Ce n’est pas un ha­sard si le journal es­pa­gnol Pu­blico titre son hom­mage à Da­niel : « La ré­vo­lu­tion a perdu son stratège. »

Du­rant ces an­nées, il pour­suit sa co­opé­ra­tion avec les mi­li­tants bré­si­liens pour construire une ten­dance ré­vo­lu­tion­naire dans le Parti des tra­vailleurs du Brésil. Il s’agit d’agréger des mi­li­tants et groupes d’origines di­verses pour en faire une ten­dance uni­fiée. Il y met toute son énergie. Lula est élu à la pré­si­dence de la Ré­pu­blique en 2003. Lorsque la ma­jo­rité de nos ca­ma­rades au sein de la di­rec­tion du PT dé­cident de par­ti­ciper au gou­ver­ne­ment social-libéral de Lula, il es­saie d’abord de les convaincre de leur er­reur puis, ayant échoué, prend l’initiative de la rup­ture. C’est pour lui un dé­chi­re­ment po­li­tique, moral, per­sonnel ; mais, dans cette crise, pas un ins­tant il ne tran­sige avec les prin­cipes po­li­tiques qu’il consi­dère cru­ciaux : in­dé­pen­dance to­tale vis-à-vis du pou­voir bour­geois, rejet de toute Real­po­litik, de tout ac­com­mo­de­ment avec l’ordre établi.

Dé­sor­mais, il va donner la prio­rité à la ré­flexion et à l’élaboration théo­rique et pro­gram­ma­tique : l’histoire des idées po­li­tiques, la re­lec­ture du Ca­pital de Karl Marx, le bilan du siècle et de ses ré­vo­lu­tions et, en pre­mier lieu, de la ré­vo­lu­tion russe. Mais il ne se li­mite pas à cela. Il tra­vaille aussi sur l’écologie, le fé­mi­nisme, les iden­tités et la ques­tion juive, l’élaboration d’une nou­velle po­li­tique pour la gauche ré­vo­lu­tion­naire face à la glo­ba­li­sa­tion ca­pi­ta­liste. Il par­ti­cipe ré­gu­liè­re­ment aux fo­rums so­ciaux mon­diaux du mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste. Il est constam­ment sur la brèche et ac­tua­lise sa vi­sion du monde en s’efforçant de trans­mettre sa vo­lonté et sa soif de com­prendre pour agir.

Il aura fi­na­le­ment fallu une pe­tite ving­taine d’années pour que le siècle bas­cule du xxe au xxie, entre l’effondrement du bloc so­vié­tique en 1992 et la ré­plique de ce trem­ble­ment de terre avec la crise sys­té­mique du ca­pi­ta­lisme qui com­mence en 2008. Da­niel a eu la sa­tis­fac­tion de voir se joindre ces deux se­cousses ou­vrant de nou­veaux es­paces pour la ré­flexion mais aussi pour l’action. En France, le succès de la cam­pagne pré­si­den­tielle de 2002 conduit au lan­ce­ment du NPA en 2009. Da­niel y joue un rôle mo­teur, grâce à son au­to­rité in­tel­lec­tuelle, mais il s’y im­plique aussi de ma­nière concrète pour vaincre les ré­ti­cences et tracer la route d’un re­nou­veau qui lui fai­sait chaud au cœur. Il ne veut oc­cuper au­cune res­pon­sa­bi­lité de di­rec­tion, fi­dèle à son rôle de pas­seur at­tentif. Da­niel dé­cide d’accompagner la percée de la nou­velle or­ga­ni­sa­tion en re­lan­çant la revue Contre­temps et en consti­tuant la So­ciété Louise Mi­chel, cadre de débat et de ré­flexion pour la pensée radicale.

Da­niel parle sou­vent de « mar­xismes » (ou de « trots­kismes ») au plu­riel. Le sien, nourri de l’histoire des idées po­li­tiques, est dé­gagé de tout dé­ter­mi­nisme. Il donne un rôle cen­tral à l’intervention dans la lutte des classes, à la vo­lonté po­li­tique. Il remet au goût du jour cette fa­meuse for­mule de Marx : « Dans des condi­tions don­nées, ce sont les hommes qui font leur propre his­toire. » Da­niel as­sure ainsi à la fois la conti­nuité his­to­rique d’un mar­xisme ré­vo­lu­tion­naire, cri­tique, ou­vert, créatif, et l’adaptation aux chan­ge­ments de la nou­velle époque, avec pour ho­rizon la trans­for­ma­tion ré­vo­lu­tion­naire de la so­ciété. Son hé­ri­tage est in­dis­pen­sable pour dé­faire l’amalgame entre sta­li­nisme et com­mu­nisme, li­bérer les vi­vants du poids des morts, tourner la page des désillusions.

Il donne à son der­nier texte le titre d’un ma­ni­feste : « Puis­sances du com­mu­nisme ». Il re­vient sur les ra­cines du combat éman­ci­pa­teur, aux idées pro­gram­ma­tiques fon­da­men­tales de Marx, dé­ga­gées de leur gangue mé­ca­niste ou ma­té­ria­liste pri­maire, pour re­trouver le souffle révolutionnaire.

Frappé par la ma­ladie, il la do­mine en pen­sant, écri­vant et tra­vaillant ses idées (ja­mais gé­rées comme un pa­tri­moine de ren­tier), sans re­fuser ni voyage, ni mee­ting, ni simple réunion. Da­niel s’est donné comme tâche de vé­ri­fier la so­li­dité de nos po­si­tions fon­da­men­tales et de les trans­mettre à la jeune gé­né­ra­tion. Il le fait avec tout son cœur et de toutes ses forces. Ses in­ter­ven­tions à l’Institut in­ter­na­tional d’Amsterdam, dans les camps de jeunes de la IVe In­ter­na­tio­nale, dans les uni­ver­sités d’été de la LCR puis du NPA, dans de nom­breux col­loques pu­blics, res­tent dans nos mé­moires. L’appel à l’action est tou­jours pré­sent mais il a pris une forme mûrie com­parée à ses en­thou­siasmes de jeu­nesse ; jusqu’au bout sa pensée reste ri­gou­reuse et incisive.

Le res­pect et l’affection, dans et hors de son parti, l’ont en­touré jusqu’à sa mort. Nous consi­dé­rons comme une chance d’avoir pu ren­con­trer et cô­toyer une per­sonne aussi re­mar­quable, in­tègre et dé­ter­minée. Lire Da­niel, l’écouter, dis­cuter lon­gue­ment avec lui était tou­jours une fête, tant il était cha­leu­reux, pré­oc­cupé des autres, sou­cieux de faire par­tager son en­thou­siasme ja­mais en­tamé par l’adversité, sa vo­lonté de ne rater aucun « des car­re­fours du pos­sible » comme il ai­mait le dire. Il reste pré­sent avec son sou­rire, son re­gard per­çant, son in­tel­li­gence aiguisée.

« In­digné » de tout temps et avant l’heure

« Conti­nuer » est l’ardente obli­ga­tion qu’il nous laisse. Conti­nuer, au-delà des dif­fi­cultés, des flux et des re­flux so­ciaux et po­li­tiques. Da­niel ai­mait s’inspirer des hé­ré­tiques du mou­ve­ment ou­vrier of­fi­ciel et de la pensée do­mi­nante. On connaît son at­ta­che­ment à Walter Ben­jamin, « sen­ti­nelle mes­sia­nique », à Charles Péguy, drey­fu­sard de la pre­mière heure, chré­tien an­ti­clé­rical et so­cia­liste ori­ginal. On connaît moins celui ma­ni­festé pour Au­guste Blanqui, « com­mu­niste hé­ré­tique » comme il l’appelait avec Mi­chael Löwy, son com­plice. Il le ci­tait sou­vent : « La lutte tou­jours, la lutte quand même, la lutte jusqu’à l’extinction », met­tant ses pas dans ceux de ce ré­frac­taire aux « fa­ta­listes de l’Histoire » et autres « ado­ra­teurs des faits accomplis ».

Il faut conti­nuer face aux défis co­los­saux lancés par l’explosion de la crise fi­nan­cière, en 2008. La crise glo­bale du sys­tème est grosse de bou­le­ver­se­ments so­ciaux, éco­no­miques, en­vi­ron­ne­men­taux et po­li­tiques. Ces der­nières an­nées, Da­niel en sui­vait fié­vreu­se­ment chaque épi­sode. Des consé­quences de la faillite de la banque amé­ri­caine Lehman Bro­thers à l’échec du sommet de Co­pen­hague sur le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, au­cune sé­quence ne lui échap­pait. Il y en­tre­voyait l’annonce du bas­cu­le­ment his­to­rique qui s’opère sous nos yeux. C’est la ma­chine ca­pi­ta­liste qui es­père purger sa sur­pro­duc­tion et sa sur­ac­cu­mu­la­tion de ca­pital au prix de la ré­gres­sion so­ciale ; c’est la ré­or­ga­ni­sa­tion du monde avec la fin pro­gres­sive de l’hégémonie des deux grandes puis­sances, Eu­rope et États-Unis ; ce sont les modes de pro­duc­tion et de consom­ma­tion qui sont à bout de souffle, épui­sant les res­sources na­tu­relles. Il pres­sen­tait que cette évo­lu­tion his­to­rique al­lait ou­vrir la porte des ré­sis­tances et de nou­veaux pos­sibles. Il ne se ré­jouis­sait pas, pour au­tant, de la si­tua­tion, conscient qu’en l’absence de chan­ge­ments po­li­tiques ra­di­caux, les peuples de­vraient s’acquitter du lourd tribut de la crise. Ce­pen­dant, il ne pou­vait s’empêcher de sa­vourer les volte-face po­li­tiques et les nu­méros d’équilibristes des « vain­queurs d’hier », par­lant dé­sor­mais de crise ca­pable de faire som­brer le sys­tème comme un châ­teau de sable, alors que des an­nées plus tôt, les mêmes pa­riaient sur la « fin de l’histoire » et sur un ca­pi­ta­lisme « ho­rizon in­dé­pas­sable de l’humanité ». Da­niel me­su­rait le chemin parcouru…

Face aux te­nants dé­dai­gneux et ar­ro­gants de la pensée unique, Da­niel a tenu bon comme porte-voix de la ré­sis­tance à l’air du temps. En dé­ve­lop­pant une pensée at­ten­tive et ou­verte, il dé­fen­dait la né­ces­sité d’un projet d’émancipation contre la loi de la jungle ca­pi­ta­liste, avec une ar­gu­men­ta­tion in­tel­li­gente et in­tel­li­gible. Il a ainsi réa­lisé le double ex­ploit de re­donner à bien des mi­li­tants, lé­gi­ti­me­ment ébranlés, la fierté d’être mar­xistes et com­mu­nistes et, aux jeunes mi­li­tants af­fû­tant leurs pre­mières armes dans un monde où ces qua­li­fi­ca­tifs étaient mé­prisés, l’envie de le de­venir. Aux yeux de cette nou­velle gé­né­ra­tion po­li­tique qui par­ti­cipe à la ré­sur­gence du mou­ve­ment so­cial, Da­niel est le pas­seur d’idées, l’irréductible re­belle rouge doté d’une au­to­rité in­tel­lec­tuelle qui, malgré les dif­fi­cultés, a contribué à priver les vain­queurs d’alors de crier à la vic­toire to­tale. Bien sûr, Da­niel au­rait suivi avec la pas­sion in­ter­na­tio­na­liste et anti-impérialiste qui était la sienne les ré­vo­lu­tions arabes. Le mou­ve­ment des In­di­gnés au­rait sti­mulé sa ré­flexion et son ac­tion. Son re­gard et ses écrits sur ces su­jets nous manquent déjà cruellement.

Extraits_Bensaid intempestif.pdf [PDF — 139.88 Ko]

Nos contenus sont sous li­cence Crea­tive Com­mons, libres de dif­fu­sion, et Co­py­left. Toute pa­ru­tion peut donc être li­bre­ment re­prise et par­tagée à des fins non com­mer­ciales, à la condi­tion de ne pas la mo­di­fier et de men­tionner auteur·e(s) et URL d’origine activée.

1. Voir Da­niel Ben­saïd, Une lente im­pa­tience, Stock, Paris, 2004.
2. Daniel Ben­saïd, Henri Weber, Mai 1968. Une ré­pé­ti­tion gé­né­rale, Mas­pero, Paris, 1969.
3. Daniel Ben­saïd, Alain Kri­vine, Mai si ! Re­belles et re­pentis, La Brèche, Paris, 1988.

18/10/2012 — 10:39

Laisser un commentaire