Vénézuela

Démocratie participative versus déclin démocratique occidental

Par Mis en ligne le 06 octobre 2012

Je peux té­moi­gner du com­plexe de su­pé­rio­rité de Paris, de l’arrogance im­pé­riale de Wa­shington, de la dé­ca­dence ca­pi­ta­liste de Man­hattan, des élec­tions par­le­men­taires en Al­le­magne et de la juste part que j’ai prise aux élec­tions en Grande-Bretagne. Dans aucun de ces cas je n’ai trouvé une culture po­li­tique dé­mo­cra­tique aussi pro­fonde qu’au Venezuela.

Déjà que ce n’est pas fa­cile d’éviter la po­li­tique en gé­néral au Ve­ne­zuela, mais là, en pleine cam­pagne élec­to­rale, les signes de débat et de lutte po­li­tique se font, presque lit­té­ra­le­ment, om­ni­pré­sents. Dans la pe­tite ville an­dine de Mé­rida, dont la po­pu­la­tion n’atteint pas 300.000 ha­bi­tants, tra­verser le centre de la ville donne une idée de l’intensité de la cam­pagne pour l’élection pré­si­den­tielle du 7 oc­tobre. Le Pré­sident Hugo Chavez brigue un troi­sième mandat face au concur­rent de la droite Hen­rique Ca­priles Ra­donski, de la coa­li­tion de la Table Ronde de l’Unité Dé­mo­cra­tique (MUD), et les mi­li­tants s’activent for­te­ment de toute part.

Une des stra­té­gies à Mé­rida, ce sont les ca­ra­vanes de cam­pagne, les mi­li­tants montent dans des ca­mions, des voi­tures et des jeeps, font le tour de la ville en ar­bo­rant des dra­peaux, en klaxon­nant et en criant des slo­gans. Une autre est le ras­sem­ble­ment de mi­li­tants à un point-clef du trafic avec des am­plis dif­fu­sant de la mu­sique en fa­veur de leur can­didat, frei­nant le trafic pour dis­tri­buer des tracts ou écrire des mes­sages sur les lu­nettes ar­rière. Il y a quelques jours j’ai vu une com­pé­ti­tion in­té­res­sante entre un groupe de Pri­mero Jus­ticia (PJ), le parti de Ca­priles Ra­donski, et la jeu­nesse du Parti Com­mu­niste (PCV), qui ap­puie la can­di­da­ture de Chavez. Tous deux ten­taient de dis­tri­buer leurs tracts aux conduc­teurs et de chanter le plus fort pos­sible. Sans vou­loir être trop par­tisan, je dois re­con­naître que les mi­li­tants du PCV fai­saient clai­re­ment preuve de plus d’enthousiasme, alors que ceux de PJ fi­nis­saient par se taire et les chan­sons dis­tinc­te­ment ré­vo­lu­tion­naires se ré­pan­daient dans la rue. “Il semble que les com­mu­nistes gagnent” me dit mon par­te­naire en souriant.

Puis il y a les stands : des tables sous de pe­tits au­vents où les mi­li­tants se réunissent avec leurs tracts et leur mu­sique pour faire cam­pagne au­près des pas­sants, ac­ti­vant une sorte de débat de rue à propos de l’élection. Sans aucun doute il y a plus de stands du type “punto rojo” (points rouges) du parti de Chavez, le Parti so­cia­liste Unifié du Ve­ne­zuela (PSUV), que de l’opposition. Selon des infos que j’ai re­çues de Ca­racas, la pré­sence de l’opposition dans les rues y est en­core plus faible qu’à Mé­rida. Les punto rojos sont par­tout, dans chaque place prin­ci­pale et voie prin­ci­pale de la ville, et j’ai déjà amassé une col­lec­tion de tracts à force de passer de­vant ces stands. Ajoutez à cela les grands mee­tings de cam­pagne, les vi­sites porte à porte par les mi­li­tants, la cou­ver­ture sa­turée des mé­dias, les pan­neaux d’affichage géants, et les af­fiches cou­vrant toute sur­face dis­po­nible que les mi­li­tants collent chaque nuit quand les rues son calmes. Non, ici, im­pos­sible d’ignorer l’élection pré­si­den­tielle. La plu­part des vé­né­zué­liens n’ont pas envie de l’ignorer, conscients qu’ils sont, contrai­re­ment à ce qui se passe dans beau­coup d’autres pays, que leur vote va dé­ter­miner réel­le­ment la fu­ture orien­ta­tion po­li­tique du pays.

Un re­gard sur le ma­té­riel de cam­pagne des deux can­di­dats éclaire ce choix. Le tract de cam­pagne de Chavez fait le bilan de ce qui a été réa­lisé par le pré­sident de­puis sa pre­mière élec­tion en 1998, ex­prime la vi­sion gé­né­rale de son mou­ve­ment pour le Ve­ne­zuela et les pro­po­si­tions concrètes pour la pé­riode qui vient. Les réus­sites men­tion­nées com­prennent la santé gra­tuite et les sys­tèmes édu­ca­tifs, l’élimination de l’analphabétisme, l’établissement d’un ré­seau non lu­cratif de dis­tri­bu­tion de nour­ri­ture, l’intégration dans une Amé­rique La­tine sou­ve­raine et la construc­tion des bases de la dé­mo­cratie « par­ti­ci­pa­tive et pro­ta­go­nique”. Les cinq ob­jec­tifs de la cam­pagne (chacun d’eux étant dé­cliné en pro­po­si­tions concrètes) sont la conso­li­da­tion de la sou­ve­rai­neté na­tio­nale, la pour­suite de la construc­tion du “so­cia­lisme bo­li­va­rien du 21ème siècle », la conver­sion du pays en puis­sance latino-américaine, la pro­mo­tion d’un ordre mon­dial mul­ti­po­laire ca­pable de ga­rantir la paix, et la “pré­ser­va­tion de la vie sur la pla­nète et le sau­ve­tage de l’espèce hu­maine”, ce der­nier point étant sou­vent l’objet de mo­que­ries de la part de Ca­priles et de sa cam­pagne, pour qui le Ve­ne­zuela ne de­vrait s’occuper que de lui-même.

La cam­pagne de Ca­priles, elle, semble avoir deux ma­ni­festes. Dans l’officiel, Ca­priles se pré­sente comme une sorte de Chavez « light », pro­met­tant de main­tenir les po­pu­laires pro­grammes so­ciaux, tout en dé­fen­dant la né­ces­sité d’accroître “les sti­mu­lants pour les en­tre­pre­neurs” et en cri­ti­quant “les obs­tacles ma­jeurs aux ac­ti­vités des com­pa­gnies pri­vées”. En­suite vient le pro­gramme réel, filtré par des membres dis­si­dents de l’opposition, qui montre sa na­ture néo-libérale : dé­ré­gu­la­tion ban­caire, ou­ver­ture de l’économie aux in­ves­tis­se­ments privés, ré­duc­tion du fi­nan­ce­ment par l’État des ser­vices pu­blics et des pro­jets éta­blis par les 40.000 conseils com­mu­naux qui oeuvrent dans le pays. On peut lire un ré­sumé des pro­grammes des deux can­di­dats sur le site Venezuanalysis.com ici (en anglais).

D’un point de vue dé­mo­cra­tique, malgré le refus de l’opposition de sou­mettre à l’électorat son pro­gramme po­li­tique réel, les ci­toyens du Ve­ne­zuela sont en pré­sence d’un choix vé­ri­table dans cette (et dans chaque) élec­tion. Ils ont le pou­voir de dé­cider de l’orientation qu’ils veulent pour le pays.

Une élec­tion dans une dé­mo­cratie li­bé­rale en déclin

Dans la der­nière élec­tion gé­né­rale dont je fus té­moin, en Grande-Bretagne en mai 2010, l’atmosphère était quelque peu dif­fé­rente. J’y étais can­didat par­le­men­taire, dé­fen­dant une al­ter­na­tive so­cia­liste aux coupes claires dans les dé­penses pu­bliques et aux autres me­sures d’austérité an­non­cées comme ré­ponse né­ces­saire à la ré­ces­sion ca­pi­ta­liste. Moi-même et d’autres ac­ti­vistes me­nions cam­pagne dans la ville d’Aberdeen, en Écosse, qui ceci dit en pas­sant est d’une taille sem­blable à celle de Mé­rida. Mais la res­sem­blance s’arrête là.

Le scrutin se ca­rac­té­ri­sait par un sen­ti­ment d’apathie, de désen­chan­te­ment, et d’impuissance. Comme dans beau­coup de pays d’Europe et d’Amérique du Nord, l’élection consiste à sou­mettre au vote de la po­pu­la­tion deux va­riantes d’une même po­li­tique pré-établie : dans ce cas, de nou­velles pri­va­ti­sa­tions des ser­vices pu­blics, le gel des sa­laires, les pertes d’emplois et la ré­duc­tion des bé­né­fices so­ciaux. Aucun thème sub­stan­tiel n’était dé­battu pu­bli­que­ment. Les ins­ti­tu­tions de la fi­nance in­ter­na­tio­nale, les banques, les mé­dias privés, et les cou­rants po­li­tiques do­mi­nants avaient déjà dé­cidé que les gens or­di­naires paie­raient pour la crise éco­no­mique, causée par le ca­pi­ta­lisme en ge­néral et par le ca­pital fi­nan­cier en par­ti­cu­lier. Que les gens votent pour le Parti Tra­vailliste au pou­voir ou pour les autres forces po­li­tiques do­mi­nantes – les partis Libéral-Démocrate ou Conser­va­teur – ils scel­le­raient ce qui était ba­si­que­ment la même po­li­tique. L’idée d’une po­pu­la­tion pos­sé­dant une vé­ri­table voix dans la prise de dé­ci­sion, c’est-á-dire, la vé­ri­table dé­mo­cratie, était re­lé­guée au der­nier rang.

Cette élec­tion re­flé­tait le dé­clin continu du sys­tème dé­mo­cra­tique li­béral, comme on pou­vait l’observer dans l’atmosphère de la cam­pagne. À Aber­deen par exemple je garde un seul sou­venir de mi­li­tants du parti tra­vailliste, dont le parti ten­tait de garder le pou­voir, pré­sents phy­si­que­ment dans les rues du centre avec leurs tracts. Des as­pects de la cam­pagne de ter­rain tels que le porte-à-porte et la dif­fu­sion de tracts eurent sû­re­ment lieu mais ra­re­ment. Cela va­lait pour tous les grands partis, avec une évi­dente ab­sence d’enthousiasme et de mo­bi­li­sa­tion dans la po­pu­la­tion. En termes de pu­bli­cité, les marques for­melles d’une élec­tion étaient en­core pré­sents : af­fiches, pan­neaux, tracts mas­si­ve­ment dis­tri­bués par des firmes pri­vées, can­di­dats en tournée dans le pays et dont la presse re­pre­nait les dé­cla­ra­tions. C’était une élec­tion mue par les son­dages, les cam­pagnes de re­la­tions pu­bliques et des dis­cours sous forme de clips.

Déjà, je sen­tais que l’esprit de la dé­mo­cratie réelle, celui du peuple contrô­lant la po­li­tique de son pays et sen­tant que sa voix et son vote im­portent, était ab­sent. Ab­sents, les groupes de mi­li­tants ar­rê­tant le trafic prin­cipal pour une dis­tri­bu­tion mas­sive de tracts. Ab­sents, les stands sur chaque place et dans chaque rue, avec leurs mi­li­tants ex­pli­quant pas­sion­né­ment pour­quoi leur can­didat mé­rite d’être sou­tenu. Ab­sents, les cor­tèges mas­sifs de di­zaines et de cen­taines de mil­liers de per­sonnes, criant avec joie et co­lère, exi­geant, louant leurs can­di­dats, à cause de l’enjeu réel de la vic­toire. Ab­sente, la no­tion d’une force po­li­tique ma­jeure dé­fen­dant l’intérêt de la po­pu­la­tion face à ceux d’une élite do­mi­nante, quelque chose qui vous donne la force de vous lever du fau­teuil pour vous battre. Cela se re­fléta dans le taux de par­ti­ci­pa­tion qui malgré la pos­si­bi­lité d’un chan­ge­ment de gou­ver­ne­ment (comme ce fut le cas) fut faible : 65 %. Bien loin du taux de 84% qui avait marqué le raz-de-marée vic­to­rieux des tra­vaillistes en 1950, et du taux de 75% de l’élection pré­si­den­tielle de 2006 au Ve­ne­zuela, qui n’a ja­mais semblé serrée, Chavez ga­gnant avec une bonne lon­gueur d’avance. Les taux de par­ti­ci­pa­tion des élec­tions au Royaume-Uni sont en gé­néral en­core plus bas.

La réa­lité est qu’en Eu­rope, en Amé­rique du Nord et en Aus­tralie, à un degré ou à un autre, la par­ti­ci­pa­tion et la prise de dé­ci­sion sub­stan­tielle en po­li­tique ont été vo­lées au peuple, à un point qui semble n’avoir ja­mais existé. Dans les gé­né­ra­tions an­té­rieures, les élec­teurs dis­po­saient au moins d’un choix réel à faire, entre le ca­pi­ta­lisme de bien-être so­cial avec in­ter­ven­tion de l’État dans l’économie, ou le ca­pi­ta­lisme néo-libéral de libre marché. Aujourd’hui les po­li­tiques peuvent être qua­li­fiées, comme l’a un jour noté le jour­na­liste en cam­pagne John Pilger, comme “des partis in­dé­fi­nis­sables en concur­rence pour la ges­tion d’un état à l’idéologie unique”. Des com­mu­nautés, des syn­di­cats et des or­ga­ni­sa­tions de mou­ve­ments so­ciaux sont alors forcés de des­cendre dans la rue pour dé­fendre les ac­quis et ls droits so­ciaux, avec une pe­tite re­pré­sen­ta­tion po­li­tique for­melle dis­posée à les ap­puyer. Ajoutez à cette mo­no­cul­ture po­li­tique un na­tio­na­lisme nau­séa­bond pro-establishment, des at­taques contre les droits ci­vils au nom de la « guerre contre la ter­reur”, des scan­dales spo­ra­diques de cor­rup­tion, et vous pourrez voir les in­di­ca­teurs du dé­clin continu de la culture dé­mo­cra­tique et par­ti­ci­pa­tive dans ces pays.

La nais­sance d’un Ve­ne­zuela par­ti­ci­patif et démocratique

Pour­quoi observe-t-on en re­vanche des ni­veaux aussi élevés d’enthousiasme et de par­ti­ci­pa­tion dans la po­li­tique vé­né­zué­lienne ? De 1958 à 1998, le Ve­ne­zuela vi­vait une “dé­mo­cratie” où deux partis se suc­cé­daient au pou­voir, alors que les mi­li­tants de gauche étaient ac­ti­ve­ment per­sé­cutés. Ce sys­tème dit de “Punto Fijo” perdit sa lé­gi­ti­mité en 1989 lorsque le pré­sident social-démocrate Carlos An­drez Perez (CAP) mit en place les me­sures d’austérité néo-libérales du FMI, parmi les­quelles la sup­pres­sion des sub­ven­tions au car­bu­rant. La po­pu­la­tion ré­pondit par des ma­ni­fes­ta­tions et des émeutes, que le gou­ver­ne­ment de CAP écrasa en re­cou­rant aux forces ar­mées, avec un solde es­timé à trois mille vic­times ci­viles. Exas­pérés par l’élitisme, l’exclusion et la cor­rup­tion du sys­tème de Punto Fijo, le peuple s’est tourné vers Hugo Chavez et son mou­ve­ment « Cin­quième Ré­pu­blique » qui a brisé net le sys­tème des deux partis dé­cré­di­bi­lisés. L’élection de Chavez à la pré­si­dence en dé­cembre 1998 marqua le début de la ré­vo­lu­tion bolivarienne.

Celui-ci a res­pecté sa pro­messe de cam­pagne de re­fonder le pays, avec l’élection d’une as­sem­blée consti­tuante en 1999 qui a pro­duit ce qui est sans doute l’une des consti­tu­tions les plus pro­gres­sistes au monde. Sou­mise au ré­fé­rendum po­pu­laire, elle a donné aux vé­né­zué­liens un large éven­tail de nou­veaux droits po­li­tiques, ci­vils et so­ciaux, et a fourni le cadre des ré­formes dé­mo­cra­tiques pos­té­rieures. Aujourd’hui, entre autres droits, les vé­né­zué­liens peuvent ré­vo­quer les re­pré­sen­tants élus (du maire au pré­sident) à mi-mandat, ou sou­mettre di­rec­te­ment des pro­jets de loi à la dis­cus­sion par l’Assemblée Na­tio­nale. Des élec­tions gé­né­rales ou des ré­fé­ren­dums ont eu lieu pra­ti­que­ment chaque année de­puis l’élection de Chavez, per­met­tant à la po­pu­la­tion de prendre col­lec­ti­ve­ment des dé­ci­sions sur des ma­tières po­li­ti­que­ment cru­ciales, telles que la confir­ma­tion de Chavez lors du ré­fé­rendum ré­vo­ca­toire de 2004, la courte dé­faite de celui-ci lors du ré­fé­rendum consti­tu­tionnel de 2007 et l’approbation par ré­fé­rendum de l’amendement constu­tionnel qui permet à tout man­da­taire (du maire au pré­sident) de se sou­mettre au suf­frage des élec­teurs au-delà de deux mandats.

S’est dé­ve­loppée une dy­na­mique où le tra­vail lé­gis­latif a dû avancer au rythme de l’explosion des or­ga­ni­sa­tions de base. Beau­coup de vé­né­zué­liens par­ti­cipent et s’engagent ac­ti­ve­ment dans la vie po­li­tique, dans les mou­ve­ments so­ciaux, dans les partis po­li­tiques, dans les conseils com­mu­naux, dans les com­munes, dans les mé­dias com­mu­nau­taires, dans les syn­di­cats, dans les conseils de tra­vailleurs et dans d’autres as­sem­blées. Une grande partie des classes pauvres et de la classe moyenne in­fé­rieure, qui forment près de 80% de la po­pu­la­tion, se sont sentis re­pré­sentés par le gou­ver­ne­ment Chavez et l’ont dé­fendu avec pas­sion. En plus d’une po­li­tique d’inclusion so­ciale et de trans­fert de pou­voir aux pauvres, cela s’explique par les po­li­tiques gou­ver­ne­men­tales de contrôle des re­venus issus de l’industrie pé­tro­lière et de l’investissement dans la santé et dans l’éducation gra­tuites, dans les sub­ven­tions au ré­seau de dis­tri­bu­tion d’aliments et dans la construc­tion de lo­ge­ments. Le mou­ve­ment des pri­va­ti­sa­tions a été ren­versé avec la na­tio­na­li­sa­tion des té­lé­com­mu­ni­ca­tions, de l’électricité, du ci­ment, de cer­tains sec­teurs ban­caires, et d’autres sec­teurs stra­té­giques, pro­ba­ble­ment, si Chavez gagne l’élection du 7 oc­tobre. Ces me­sures ont été prises avec pour toile de fond une op­po­si­tion in­tran­si­geante, sou­tenue par les États-unis qui a tenté, phy­si­que­ment comme élec­to­ra­le­ment, de chasser Chavez, sans succès jusqu’à présent.

Bien sûr rien n’est par­fait. Toutes ces conquêtes ne si­gni­fient pas qu’il n’y a pas de ré­gres­sions dans le nouvel essor dé­mo­cra­tique. Lorsque Chavez a été at­teint d’un cancer l’an der­nier, une at­ten­tion re­nou­velée a été donnée au fait que le mou­ve­ment bo­li­va­rien dé­pende au­tant d’un di­ri­geant. La cor­rup­tion et la bu­reau­cratie sont des phé­no­mènes qui freinent une ra­di­ca­li­sa­tion de la dé­mo­cra­ti­sa­tion et érodent l’appui á la ré­vo­lu­tion bo­li­va­rienne en gé­néral. Je l’ai noté dans la ré­gion orien­tale de Guayana, oú des fi­gures se ré­cla­mant os­ten­si­ble­ment de Chavez ré­sis­taient aux avan­cées du projet de contrôle ou­vrier, les tra­vailleurs ten­tant de prendre le contrôle des en­tre­prises. Une culture po­li­tique op­por­tu­niste existe en­core, cer­tains po­li­ti­ciens ti­rant un avan­tage de leur po­si­tion pour leur pro­mo­tion per­son­nelle. Ceci peut être ob­servé à Mé­rida où tant le gou­ver­neur pro-Chavez que le maire d’opposition font im­primer leur nom et leur vi­sage sur les uni­formes et le ma­té­riel de leurs em­ployés, pré­fé­rant leur auto-promotion à celle de l’institution pour la ges­tion de la­quelle ils ont été élus. Cela si­gnifie que celui qui veut tra­vailler dans le ra­mas­sage pu­blic des or­dures ou dans l’entretien des parcs, doit porter sur son uni­forme l’effigie d’un homme po­li­tique. C’est une pra­tique à la­quelle s’opposent de nom­breux membres du mou­ve­ment pro-Chavez, et le débat et l’action sur ces thèmes font partie de la dy­na­mique de la lutte pour ap­pro­fondir la nou­velle dé­mo­cratie par­ti­ci­pa­tive du Venezuela.

Points de vue di­ver­geants sur la dé­mo­cratie au Ve­ne­zuela : du jargon des mé­dias privés à la réalité.

Néan­moins, de grands pas ont été fran­chis dans le trans­fert de pou­voir à la po­pu­la­tion et la par­ti­ci­pa­tion de celle-ci de­puis 1998. La vi­ta­lité de la dé­mo­cratie vé­né­zué­lienne contraste for­te­ment avec l’Occident. J’en ai eu de nou­veau la preuve la se­maine der­nière, lorsque Chavez s’est rendu à Mé­rida pour un mee­ting élec­toral. La ré­ponse de la po­pu­la­tion fut in­croyable : les « cam­pe­sinos » (pro­duc­teurs agri­coles), les ou­vriers, les étu­diants et beau­coup d’autres ont af­flué vers la ville de­puis les alen­tours pour ap­puyer la ré­élec­tion du pré­sident. La joie et l’enthousiasme des ma­ni­fes­tants était pal­pable, avec des ban­de­roles faites à la main, des ex­pres­sions ar­tis­tiques, des cornes de brume, de la mu­sique, des abrazos, des tapes sur l’épaule, et des dé­cla­ra­tions d’appui à Chavez. Les grands mee­tings vé­né­zué­liens tels que celui-ci sont un mé­lange de per­for­mances mu­si­cales, de fêtes de rue et de ma­ni­fes­ta­tions po­li­tiques. Il est juste aussi de dire que les par­ti­sans de l’opposition, même si leur po­si­tion peut s’appuyer sur des va­leurs ré­ac­tion­naires, ou sur la no­tion confuse que la “jus­tice” ou le “pro­grès” doit venir d’un can­didat néo-libéral de l’élite vé­né­zué­lienne, sont tout au­tant pas­sionnés, la plu­part dans leur op­po­si­tion à Chavez. Dans la po­li­tique vé­né­zué­lienne, les gens sentent qu’ils ont une cause qui vaut la peine d’être sou­tenue et des mil­lions de per­sonnes sont mo­ti­vées à se lever pour le faire.

En conver­sant avec les gens du mee­ting de Mé­rida, je fus im­pres­sionné par la pro­fon­deur de la conscience po­li­tique et la va­riété des opi­nions parmi la foule quant au motif de leur appui à la ré­élec­tion de Chavez. Pour cer­tains, l’intégration latino-américaine était la raison. Pour d’autres c’était la santé gra­tuite. Pour beau­coup la raison prin­ci­pale, comme me l’affirma un couple d’âge moyen, était : “c’est le pré­sident qui a donné le plus de pou­voir à la po­pu­la­tion”. Pour un autre homme, c’est le pré­sident qui “a ré­veillé les vé­né­zué­liens et les peuples frères”. Une jeune femme me dé­clara que c’était tout sim­ple­ment parce que “je l’aime”.

Pour un jour­na­liste au ser­vice d’un média privé tel que Reu­ters, avec son gros sa­laire dans un bel ap­par­te­ment et dis­po­nible pour l’opposition (on ima­gine), cela est la preuve d’une “vi­sion ro­man­tique et af­fec­tive de Chavez” qui joue cy­ni­que­ment la “carte po­pu­liste” pour rem­porter un nou­veau mandat. Pour un jour­na­liste d’Associated Press qui n’a ja­mais connu la pau­vreté dans sa vie, les pro­grammes so­ciaux, sou­vent men­tionnés comme des “lar­gesses ef­fec­tuées avec l’argent du pé­trole” dans le jargon de la presse privée anti-Chavez, peuvent être ignorés : Chavez “dé­pense lour­de­ment dans des pro­grammes so­ciaux… cette année en cher­chant à conso­lider son appui” c-à-d en ache­tant cy­ni­que­ment des votes. Peu im­porte la sé­quence his­to­rique qui montre un en­ga­ge­ment sur le long terme en termes de bud­gets so­ciaux de la part du gou­ver­ne­ment Chavez, avec la ré­duc­tion de moitié de la pau­vreté entre autres succès. Un en­ga­ge­ment qui com­prend le main­tien des bud­gets so­ciaux pen­dant la ré­ces­sion de 2009-10 alors qu’aucune élec­tion pré­si­den­tielle n’était en vue, afin de neu­tra­liser les ef­fets né­ga­tifs de la crise éco­no­mique glo­bale sur la po­pu­la­tion du Ve­ne­zuela, une me­sure ap­pa­rem­ment hors d’atteinte pour de nom­breux pays du « pre­mier monde”.

De fait la jeune femme qui me dé­clara que « l’amour » était la raison prin­ci­pale d’avoir voté pour Chavez n’était pas éblouie par quelque image po­pu­liste ou par des dé­penses de der­nière mi­nute. Elle vient d’une fa­mille pauvre qui vi­vait dans un taudis non loin du lieu où se dé­rou­lait le mee­ting. Elle est sur le point d’obtenir un di­plôme dans le pro­gramme de mé­de­cine in­té­grale com­mu­nau­taire, alors qu’elle au­rait été ex­clue du sys­tème tra­di­tion­nel­le­ment éli­tiste de la mé­de­cine au Ve­ne­zuela. Son lo­ge­ment de for­tune a été trans­formé en lo­ge­ment dé­cent à tra­vers le pro­gramme géré par les com­mu­nautés de « sub­sti­tu­tion de taudis par des lo­ge­ments“, qui fait partie de la mis­sion gou­ver­ne­men­tale de construc­tion mas­sive de lo­ge­ments. C’est ce type de trans­for­ma­tions qui valent un appui aussi fort à Chavez, même si le re­con­naître est si dif­fi­cile pour les mé­dias in­ter­na­tio­naux. Selon les mé­dias privés, ral­lier l’appui de la ma­jo­rité po­pu­laire en orien­tant les po­li­tiques gou­ver­ne­men­tales en fonc­tion de leurs be­soins, semble une mau­vaise chose pour la « dé­mo­cratie ». Selon l’analyse ré­cente de l’ex-Conseiller aux Re­la­tions Ex­té­rieures Joe Hirst, le Ve­ne­zuela a be­soin de prendre des le­çons de dé­mo­cratie au­près des États-Unis. Quelle im­mon­dice. Au moins l’ex-président des USA Jimmy Carter a ap­porté une dose de réa­lité à ce qui est l’atroce ma­ni­pu­latio mé­dia­tique par la plu­part des grands mé­dias sur l’élection au Ve­ne­zuela, dé­cla­rant que pour lui, qui a ob­servé 90 élec­tions dans le monde en­tier, le sys­tème vé­né­zué­lien est le meilleur du monde.

Une re­nais­sance dé­mo­cra­tique en Occident ?

Alors que les mé­dias privés se sont en­fermés eux-mêmes dans l’illusion or­wel­lienne selon la­quelle les États-Unis et la Grande-Bretagne sont des mo­dèles de dé­mo­cratie et que le Ve­ne­zuela est un pays agité et gou­verné par un “ré­gime », dans le monde réel la réa­lité est différente.

La dé­mo­cratie aux États-Unis et en Eu­rope est en danger, avec une ma­jo­rité de la po­pu­la­tion écartée des choix réels en ma­tière de po­li­tiques pu­bliques, et une mo­no­cul­ture po­li­tique qui gou­verne des pays en­tiers en fonc­tion des in­té­rêts d’une pe­tite élite. Pen­dant long­temps la ré­ac­tion a été l’apathie ou la dé­po­li­ti­sa­tion, ce­pen­dant dans de nom­breux pays s’est ma­ni­festée une ré­sis­tance si­gni­fi­ca­tive à l’austérité ca­pi­ta­liste, avec de nou­veaux mou­ve­ments qui sont nés et d’anciens qui se sont re­nou­velés. Il reste à voir si ce désen­chan­te­ment face au dé­clin de la dé­mo­cratie va se convertir en mou­ve­ment ca­pable d’une trans­for­ma­tion so­ciale et po­li­tique. Peut-être verrons-nous un pa­ral­lèle avec le Ve­ne­zuela, où un mou­ve­ment de l’extérieur à réussi à briser le mo­no­pole des élites sur le pou­voir et a gé­nérer une re­nais­sance dé­mo­cra­tique ré­vo­lu­tion­naire. Dans cette tâche on peut ap­prendre beau­coup de ses succès et de ses contra­dic­tions : par beau­coup d’aspects le Ve­ne­zuela est une des dé­mo­cra­ties les plus avan­cées du monde actuel.

Par Ewan Ro­bertson, Venezuelanalysis.com

Tra­duc­tion de l’anglais : Thierry Deronne

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