Haïti — Le bilan économique de la « reconstruction »

Par Mis en ligne le 02 août 2012

Il est par­ti­cu­liè­re­ment dou­lou­reux de tenter de faire le bilan de ces 28 mois que nous avons vécu après la tra­gédie du 12 jan­vier 2010. Qui­conque vi­site le centre de Port-au-Prince et les autres ré­gions af­fec­tées a l’impression que fi­na­le­ment peu de choses ont été réa­li­sées au cours des 2 der­nières an­nées. La « re­cons­truc­tion » ne semble exister que dans le dis­cours des gou­ver­nants et des ex­perts in­ter­na­tio­naux. On se de­mande de façon an­goissée si le destin de notre ca­pi­tale ne res­sem­blera pas à ce qui est ar­rivé à Ka­boul et à Bagdad qui, plus de dix ans après avoir été dé­truits par les vio­lents bom­bar­de­ments amé­ri­cains, n’ont tou­jours pas été re­cons­truits. On s’est contenté de créer ici et là de rares îlots de sé­cu­rité pour les étran­gers et les couches do­mi­nantes mais la masse de la po­pu­la­tion continue à cher­cher le ca­davre de leur ville dans les amas de dé­bris et de cra­tères. Ce qui in­quiète en­core da­van­tage c’est quand plus de 2 ans après des in­di­vidus conti­nuent à mourir écrasés sous des mai­sons sans doute fis­su­rées le 12 jan­vier et qui n’ont ja­mais pu être ré­pa­rées de façon conve­nable ou quand on voit les ca­hutes de for­tune, construites comme au­pa­ra­vant, grimper inexo­ra­ble­ment les flancs du morne de l’hôpital at­tei­gnant les som­mets vi­sibles de­puis la route de Bourdon ou du Ca­napé Vert. N’aurions-nous rien ap­pris de l’effroyable tra­gédie du 12 jan­vier 2010 ?

Un pour­cen­tage im­por­tant des dé­bris causés par le séisme n’a tou­jours pas été ra­massé à Port-au-Prince. La plu­part des in­fra­struc­tures es­sen­tielles qui se sont ef­fon­drées sont en­core au sol et beau­coup de nos Ins­ti­tu­tions sur­vivent pé­ni­ble­ment dans des han­gars ou des abris tran­si­toires. L’exemple peut-être le plus em­blé­ma­tique est celui de l’HUEH[1], prin­cipal centre de santé du pays. Tout de suite après le séisme les gou­ver­ne­ments des USA et de la France ont pom­peu­se­ment an­noncé leur dé­ter­mi­na­tion à re­cons­truire l’HUEH. Les tra­vaux n’ont tou­jours pas com­mencé. Au cours d’une vi­site ef­fec­tuée à Wa­shington peu avant sa dé­mis­sion l’ex-premier Mi­nistre Gary Co­nille an­non­çait que les tra­vaux de re­cons­truc­tion de l’HUEH dé­bu­te­raient peut-être en juin 2012 !

Ré­flé­chir sur le bilan de ces 28 mois exige de pro­jeter un éclai­rage dé­ca­pant sur la crise de la so­ciété haï­tienne, sur nos im­passes et sur les mau­vaises ré­ponses que nous conti­nuons de donner à la ques­tion des op­tions du vivre-ensemble et notre étrange ca­pa­cité à es­quiver la construc­tion d’un projet na­tional. Cet exer­cice nous oblige à ques­tionner nos in­ca­pa­cités de même que les fausses so­lu­tions que nous ne ces­sons de ré­péter avec en­tê­te­ment. Il est sur­pre­nant de constater que les se­cousses du 12 jan­vier 2010 n’ont pas fis­suré les struc­tures d’exclusion, de dé­pen­dance, de bru­tales in­éga­lités, de po­la­ri­sa­tion, de di­vorce entre l’État et la na­tion qui main­tiennent les in­co­hé­rences et les mons­truo­sités d’un statu quo qui re­fuse de périr et qui ne cesse de re­naitre sous les mil­lions de mètres cubes de gra­vats qui sem­blaient avoir ré­so­lu­ment tenté d’ensevelir la so­ciété tra­di­tion­nelle haï­tienne et ses mul­tiples crises.

Dans cet ar­ticle nous nous at­ta­che­rons à dresser un bilan éco­no­mique et fi­nan­cier de ce que les forces do­mi­nantes se plaisent à ap­peler « re­cons­truc­tion » et qui cachent di­vers pro­jets in­avouables qui ren­forcent les tra­vers et les blo­cages de notre so­ciété. Nous ana­ly­se­rons en pre­mier lieu le com­por­te­ment global de l’économie brus­que­ment ir­ri­guée par des flux fi­nan­ciers in­édits. Nous ana­ly­se­rons en­suite le com­por­te­ment et les pro­jets pro­posés par de mul­tiples ac­teurs. En ce sens nous ne pour­rons pas éviter de dresser un bilan de l’assistance in­ter­na­tio­nale qui en ren­for­çant des ten­dances déjà pré­sentes de­puis de longues an­nées a, semble-t-il, exa­cerbé des contra­dic­tions qui la tra­versent d’habitude tout en dé­trui­sant toute pos­si­bi­lité de se construire une quel­conque lé­gi­ti­mité. Enfin nous es­quis­se­rons quelques pistes de ré­flexion en vue d’offrir aux di­vers sec­teurs animés d’une ferme vo­lonté ci­toyenne d’engager un pro­cessus nou­veau de construc­tion na­tio­nale des ho­ri­zons no­va­teurs. Malgré l’épaisseur des blo­cages struc­tu­rels bouillonne au sein de notre so­ciété de mer­veilleuses im­pul­sions vers un nou­veau bien-vivre qui ne pourra se ma­té­ria­liser qu’au prix de rup­tures révolutionnaires.

Ca­mille Chal­mers, Socio-Économiste – Pro­fes­seur à l’UEH – Di­rec­teur Exé­cutif de la PAPDA. — Spécialiste des dy­na­miques de la mon­dia­li­sa­tion et de la construc­tion de pro­jets alternatifs

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[1] Hô­pital de l’Université d’État d’Haïti

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